‹ Souvenirs et portraitsChapitre 18 sur 24 · II · texte numérisé non relu

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du beau, des arts, avant de parler, d'écrire ou de chanter pour l'univers pensant.

Béranger n'agit pas ainsi, soit par amour évangélique des classes laborieuses, avec lesquelles il lui plaisait de se confondre par la langue et par les préjugés comme par le cœur; soit pour poser son levier d'opinion sur les masses plus résistantes, afin d'y trouver plus de force contre le trône des Bourbons; soit enfin pour complaire à ses amis, et pour servir par une action plus vive la triple opposition monarchique, républicaine et militaire, qui le couronnait alors d'une triple popularité.

A tous ces titres on ne peut le classer encore au rang des lyriques universels. Il pouvait y être classé déjà, s'il avait voulu ; il ne voulut être alors que le premier des poètes populaires, des poètes de parti. Au lieu d'Homère ou de Racine, il ne fut qu'Anacréon, Aristophane ou ' Tyrtée. Il faut le prendre pour ce qu'il voulut être ; ses funérailles héroïques nous disent assez s'il a réussi à se faire adopter par le cœur de la France.

S'il y a un jour une commotion du sol menacé eu France, elle partira du tombeau de Béranger. Son ombre sera la terreur des invasions futures ; la chanson tiendra l'épée de la patrie et de la liberté, comme la statue de la Jeanne Darc d'un autre peuple à une autre date !

Nous ne parlons pas encore ici du caractère de Béranger, sa véritable puissance. Nous ne parlons encore que de son talent.

Ce talent, quand on l'analyse à froid aujourd'hui, se compose surtout de trois choses :

L'art de la composition ;

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La finesse du style ;

La vibration du cœur sous le mot.

Béranger compose une chanson comme un poëme épique ou comme un drame en cinq actes. Il n'y a point de hasard dans son inspiration, ni par conséquent de négligence, de défaillance ou de longueur. Tout est conçu lentement dans son esprit, porté longtemps dans sa méditation, aiguisé à loisir par sa sagacité, poli jusqu'au scrupule par son goût, combiné pour l'effet qu'il veut produire, adapté à l'air populaire le plus propre à faire danser les paroles, rire le refrain, vibrer les couplets; puis tout est lancé par le poëte à son adresse avec la sûreté du coup d'oeil et du doigt de la brodeuse de dentelle qui lance le fil aminci sur les lèvres dans l'œil de l'aiguille.

(( Il y a tel de mes couplets », disait-il, « qui m'a coûté (( des semaines de réflexion. »

Il ne s'en cachait pas, il ne se donnait pas pour un improvisateur comme nous, fils du hasard, tantôt bien, tantôt mal servis par la loterie de leur inspiration, mais toujours incorrects, même dans leurs bonheurs de style; il était, lui, le fils du travail, qui fait quelquefois attendre ses dons, mais qui ne trompe jamais l'homme de génie et de patience. Les regards très-exercés comme les nôtres aux ou\Tages d'art s'aperçoivent seuls de ces Ifmures assidue» du doigt de Béranger sur ses vers. On n'y pourrait pas changer un mot ; mais aussi ses chansons manquent uii peu de cette négligence qui est la souplesse de la force : elles ne sont pas assez jeunes, même quand elles chantent l'amour; elles ne sont pas assez folles, même quand elles célèbrent la folie ; elles ne sont pas assci^ ivres, même quand elles simulent l'ivresse.

« Votre jambe droite n'est pas assez avinée », disait le grand comédien anglais Garrick à Préville qui lui deman-

dait conseil pour bien rendre un rôle d'ivrogne sur la scène. « Votre main droite, celle qui tient la plume, n'est n pas assez avinée », pourrait-on dire à Béranger quand il raturait une chanson à boire.

Désaugiers, son contemporain, délire plus sincèrement; il est ivre lui-même de l'ivresse de verve qu'il répand à plein verre autour de lui; le plaisir est la seule politique de cet Anacréon de Paris. Léb chansons de Béranger ont un but; elles visent aux passions d'un parti, au cœur d'un peuple, au trône des rois; le regard tendu de l'archer roidit la main, la flèche vole plus haut, mais elle vole moins leste : les chansons de Béranger sentent un peu la lampe •et l'huile de ses veilles, au lieu de sentir le raisin de la vendange et la mousse du banquet. A cela près, chacune •de ses chansons est une combinaison achevée et réussie de facture, une miniature de patience.

Le Béranger des odes, le Béranger philosophique se réservait pour les derniers chants.

La finesse de style est le second, caractère distinctif de ces compositions. Béranger écrit pour le peuple avec une plume de diplomate et avec une délicatesse de courtisan. L'allusion transparente, la double entente malicieuse, le sous-entendu furtif suspendu sur ses lèvres, le demi-mot plus incisif que le gros mot, le sens qui s'arrête pour que lia malignité l'achève ; l'injure qui ne dit pas tout pour que le peuple, en la complétant lui-même, devienne, pour ainsi dire, le complice intelligent du chansonnier, voilà les figures ordinaires du style de Béranger.

Chacune de ses chansons prenait ainsi la physionomie <le son visage : le front candide, les yeux clignés,' la

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bouche équivoque, les joues joviales, le regard narquois le demi-sourire, le doigt sur les lèvres I Sa figure était sa chanson, sa chanson était sa figure. La vérité même ne devient française qu'à la condition d'avoir le sourire sur la bouche.

Cette finesse de style me fit douter longtemps que le peuple fût assez raffiné pour le comprendre; mais la passion est un grand déchiflreur de sphinx. La passion du peuple était si acerbe, à cette époque, contre les Bourbons, contre la noblesse, contre le clergé surtout, que cette passion aidait le cabaret et la caserne à comprendre les finesses trop littéraires de ce style; même quand il ne les comprenait pas, le peuple y entendait malice de confiance. Il applaudissait jusqu'à ces obscurités. Il y avait une telle entente préétablie entre la multitude et son chansonnier, qu'un seul geste de Béranger aurait été aussi, communicatif qu'une de ses chansons, et que la France aurait ri ou frémi avec lui sur un signe du télégraphe !

Hélas l il faut en convenir, les funestes amis de la Restauration, dans les €h ambres de 1815 et depuis, commençaient à prêter trop d'armes au poëte. La France avait accepté dans les Bourbons la révolution raisonnable et la réconciliation des partis dans la liberté ; on lui présentait la contre-révolution insatiable, et la monarchie se faisait parti malgré elle.

Revenons au talent. Cette finesse de style, qui aurait été un défaut grave dans un poëte populaire, devenait, grâce à l'esprit de parti, un mérite de plus dans Béranger. Le buveur illettré croyait se montrer aussi fin que lui en affectant de l'entendre, etl'amour-propre flatté du peuple concourait à la popularité du chansonnier!

Mais la qualité dominante du talent de Béranger n'était ni dans l'habileté de ses compositions, ni dans la finesse de son style ; elle était dans son cœur. Ce cœur, véritablement collectif, était le cœur d'un pays plus encore que le cœur d'un homme ; tout y vibrait d'une émotion

' plus universelle que personnelle. Il devinait tout parce qu'il sentait tout. Une grandeur ou une douleur de la patrie ; un tambour battant la charge à des grenadiers sur quelque champ de bataille de la République ou de l'Empire; un tocsin du Mi juillet appelant les citoyens à l'assaut de la Bastille; un coup de canon de Waterloo mutilant les débris des derniers bataillons décimés de Moscou ou de Leipsick ; un adieu funèbre de César vaincu à ses

. légions anéanties dans une cour de Fontainebleau ; le déchirement d'un dernier drapeau tricolore qui déchirait, avec ce même lambeau, l'orgueil et le cœur d'un million de vétérans humiliés ; un soupir du Prométhée impérial enchaîné sur son rocher, apporté par le vent à travers l'Océan du rivage de Sainte-Hélène; un bruit de pas des bataillons étrangers sur le sol de la patrie ; un murmure encore sourd du peuple contre la moindre atteinte à sa révolution; un gémissement de proscrit de 1815; le bruit d'un coup de feu d'un peloton de soldats dans l'allée de l'Observatoire, dans la plaine de Grenelle, à Toulouse, à . Nîmes, à Lyon, balle sous laquelle tombait un maréchal, un colonel ou un sergent des vieilles bandes françaises ; une plainte de prisonnier dans le cachot ; un cri de faim dans la chaumière, de souffrance dans la mansarde; une agonie du blessé dans un lit d'hôpital ; une mère pressant ses trois enfants contre sa mamelle épuisée près de son mari mort sur son grabat, sans suaire, dans un grenier; un sanglot étouffé de veuve dont le fisc emporte la chèvre nourricière; une voix d'enfant aux pieds nus sur la neige, collant ses mains roidics aux grilles du palais du riche

pour y respirer de loin Thaleine du feu de ses festins : tout cela retentissait dans Tâme de Béranger, comme si un autre Asmodée avait découvert à ses yeux les toits des capitales ou le chaume des huttes. Sa sensibilité, non feinte, mais vraie, l'associait, par une universelle sympathie, à toutes ces vibrations 'de la fibre frémissante ou souffrante des multitudes. On a écrit que le tyran de Syracuse avait construit un édifice où tous les entretiens et tous les murmures secrets du peuple venaient, par un eïïet d'acoustique, se répercuter et se grossir dans un centre sonore qu'on appelait Y Oreille de Denys : l'oreille vivante de Denys, c'était véritablement, de nos jours, le cœur de Béranger. Cette puissance de souffrir pour tous, et cette puissance de compatir à tous, lui donnaient la puissance d'exprimer pour tous, et tous aussi reconnaissent leurs gémissements dans sa voix. Son talent, c'était sa nature; sa popularité, c'était son patriotisme; sa puissance, c'était son humanité! Toute rumeur cherche son ^cho dans la nature : quand cet écho est insensible, il rend un son ; quand cet écho est animé, il rend une âme. Béranger était l'écho de la Révolution, l'écho de l'armée; le peuple et l'armée s'écoutaient sentir, penser, aimer, haïr, conspirer en lui. C'était l'homme-nation.

Or pourquoi la chanson avait-elle été choisie par Béranger pour devenir ainsi l'écho du sentiment des pensées, des haines, des amours, des conspirations du peuple et de l'armée? C'est que la nature des choses avait choisi d'elle-même et avant lui ce mode de propagande des instincts du peuple et du soldat. C'est au peuple et au sol-

dat que Béranger avait à parler; il faut parler à chacun^ sa langue, si l'on veut être compris, et surtout si l'on veut être répété.

Si Béranger avait eu à parler à l'imagination enthousiaste et poétique des Grecs du Péloponèse ou de l'Archipel, il aurait composé quelques-uns de ces chants de klephtes, de matelots ou de pasteurs, qui célèbrent des brigandages héroïques, des pirateries féroces, des martyres fanatiques, des amours naïfs et tragiques, tels que les Chants populaires de la Grèce moderne^ renaissance d'Homère et de Théocrite, en contiennent par miUiers aujourd'hui ; poèmes épiques et naïfs en miniature, qui attestent, même sous la grotte du brigand, sous la tente du berger, sous la voile du corsaire, la fécondité et la beauté de l'imagination indélébile du peuple homérique.

Si Béranger avait eu à parler à la rêverie oisive des pêcheurs, des matelots, des lazzaroni du golfe de Naples, il aurait composé des épopées merveilleuses en récitatifs interminables; il les aurait accompagnées de quelques notes de guitare et du bruit des flots sur la plage ; il les aurait chantées sur le môle des ports de cette mer, au coucher du soleil derrière les îles, rideaux mystérieux de l'Océan.

Si Béranger avait eu à émouvoir l'âme aventureuse et voluptueuse du peuple qui gémit, de souvenirs et de tristesse, au bord des quais de Venise, il aurait écrit des stances d'Arioste et du Tasse, en vers dignes d'être soupires sous ce beau ciel, et il les aurait jetés, comme réminiscence classique, dans la mémoire des gondoliers. Qui mieux que lui aurait chanté la glorieuse élégie de Manin?

S'il avait eu même à parler à des Écossais, race ossianique, contemplative, rêveuse et mélancolique comme

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ses grèves, ses lacs, ses montagnes, il aurait composé quelques-unes de ces ballades touchantes qui font, comme dit Dante :

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