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jamais à semer la zizanie entre les Bourbons légitimes et la liberté, plus légitime encore par son droit que les Bourbons ne Tétaient par nos sentiments.
Yoilà nos opinions d'alors; nous n'en rougissons pas même aujourd'hui. Le temps peut changer les devoirs, il ne change pas les préférences. Qu'on juge, d'après ces dispositions, ce qu'était pour nous, à cette époque, le nom de Béranger. Nous admirions ses vers, comme la victime admire l'éclat et le tranchant du couteau qu'on va lui plonger dans la gorge. Plus cela était beau, plus cela nous donnait le frisson. Encore une foifi, si l'on nous avait dit dans les jeunes années: «Vous aimerez un jour cet « homme; vous l'aimerez, non-seulement d'attrait, mais «d'estime; vous l'aimerez passionnément d'une de ces «passions tardives et réfléchies de l'âge mûr qui ne «meurent plus qu'avec nous», nous aurions dit : Non, jamais I
Eh bien! 'nous l'avons aimé, nous l'avons estimé, nous l'avons- chéri comme un père et comme le plus tendre des amis. Comment cela? Est-ce lui ou vous qui avez changé, nous dira-t-on, pour que ces antipathies devinssent des tendresses? Un peu tous les deux, ni l'un ni l'autre peutêtre; mais les choses, les temps, les honmies, avaient changé autour de nous. Vous allez voir.
Ceci me ramène à l'explication. des causes de la popularité de Béranger.
J'ai dit que la première de ces causes était dans les circonstances de notre patrie au moment où il commença à chanter, comme on dit, mais, en réalité, à démolir par le rire.
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Il m'est interdit de raconter ici sa vie ; je n'en sais, au reste, que ce qui échappe ça et là à un vieillard dans des conversations à propos interrompus, dont je vous rendrai compte. Tout ce que je sais, c'est qu'en 1814 Béranger, consterné, comme tout le monde, des désastres que l'esprit de conquête avait accumulés sur la France, était d'autant moins partisan des conquêtes qu'il était meilleur Français. Je ne répondrais pas même qu'à l'avènement de Louis XVIII ramenant la paix nécessaire et présentant la liberté future à la nation, un soupir involontaire d'humanité et de bonne espérance ne se soit échappé de la poitrine du poëte citoyen. J'en trouve la preuve dans la première préface de ses œuvres; lisez-la.
Je ne pense pas non plus que l'irruption en France d'une poignée d'hommes héroïques de l'île d'Elbe, au 20 mars 1815, irruption qui aboutit à Sainte-Hélène en passant par Watçrloo, tentative qui fit bouillonner . Benjamin Constant, pâlir Laffîtte, frémir la Fayette, ces patrons et ces amis de Béranger ; je ne pense pas que ce retour du régime militaire ait eu les vœux, les honneurs^ les applaudissements secrets du cœur jeune et républicain de Béranger. Je suis certain du contraire. Tyrtée eût fait, non une chanson, mais une Némésis contre la guerre civile venant exposer la Grèce à une seconde invasion des . Perses.
Mais, 181/4 et 1815 passés, et passés dans des flots de sang dont les soldats ne voulaient pas voir la source, tout changea dans les opinions populaires.
Nous ne pensons pas non plus que la conquête universelle, que la civilisation subordonnée à l'armée, qu'une volonté sans réplique à ses décrets, qu'un concordat rétabli ssant légalement un sacerdoce d'État sur les consciences^ que la résurrection des noblesses, des baronnies du moyen âge, des majorats, des substitutions, des principauté», des
féodalités recrépies de gloire, nous ne pensons pas que tant d'autres institutions du premier empire fussent des articles du programme philosophique et républicain de Béranger et de ses amis politiques de \SiU. Nous ne voyons donc pas bien clair dans cette confusion de militarisme et de libéralisme qui caractérise, à dater de ce jour et pendant quinze ans d'équivoque ou d'inconséquence, la poésie à double refrain et à double entente de Béranger.
L'esprit d'opposition à toute arme peut seul expliquer ce malentendu du poëte et de ses principes.
Or, d'où venait cet esprit d'opposition à toute arme? Il venait des malheurs récents de la patrie, et par cela seul il était excusable. Le malheur aigrit le cœur, et le cœur aigri fausse l'esprit. Telle était, après ISlZi et 1815, la situation morale de la France: elle avait de l'humeur contre le destin, elle attribuait aux Bourbons les torts de la guerre. C'était naturel, mais était-ce juste ?
Le culte de la gloire et le dénigrement de la paix étaient-ils bien l'évangile du progrès véritablement rationnel du monde? Était-ce bien au son des tambours qu'on pouvait élever et conduire ce peuple à la liberté ? Était-ce bien même à coups de canon qu'on pouvait faire entrer notre philosophie dans la tête des peuples? Béranger avait trop de sagacité pour le croire. Quinze ans d'entretien à cœur ouvert avec lui, et son applaudissement sans réserve à des doctrines tout opposées, dont je fus l'organe en 18/^8, ne me laissent pas le moindre doute sur ses vraies opinions à cet égard.
Le culte de la gloire rétrospective, c'était la guerre; ce n'était pas la révolution. La guerre, en présentant aux peuples l'ambition de la France au lieu de son exemple, et l'invasion des territoires au lieu de l'apostolat des principes, la guerre devait paraître un outrage français à
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rindépendance des nations; la guerre devait, tôt ou tard, les rallier dans l'intérêt d'une défense désespérée. Les nationalités ne pouvaient manquer de se soulever contre une liberté imposée par les armes. Les rois devaient profiter de ce soulèvement d'orgueil blessé de leurs peuples pour transformer leurs sujets en soldats. Le premier empire arma, de son côté, en proportion des forces levées contre lui; il chercha même des ennemis jusque parmi les amis de la France, comme en Espagne. Le sang coula pendant quinze ans entre nous et les nations du continent. Cette guerre fatale les empêcha de se reconnaître et de fraterniser dans la même foi. Les victoires de la France humilièrent ses ennemis, nos revers les enhardirent; en France même l'engouement pour les généraux popularisés dans les camps se substitua trop aisément, dans le peuple, à l'enthousiasme de la liberté ; la révolution philosophique et tous ses principes furent jetés comme en dérision aux soldats ; toutes les forces du patriotisme furent retournées contre la révolution de 89, qui avait excité ce noble patriotisme. La guerre, qui ne pense pas, mais qui tue, tua la pensée en France et en Europe.
La guerre défensive, qui avait été le caractère des guerres de la République, est le triomphe de la Révolution, parce que le patriotisme et le libéralisme se confondent dans une telle guerre, et centuplent les forces en centuplant le sentiment du droit et de la légitimité de la gloire. La guerre offensive fut et sera toujours le piège de la Révolution. La Révolution est idée, et n'est pas conquête. Ce sont les idées, invisibles et invulnérables de leur nature, qui doivent combattre pour elle dans l'esprit
des peuples; mais, pour que ces idées se naturalisent dans l'esprit de ces peuples, il faut désarmer ces idées. Une vérité présentée à la pointe des baïonnettes n'est plus une vérité : c'est un outrage.
Ce temps-ci l'a du moins compris; c'est une des justices que nous ne refusons pas de lui rendre.
Voilà la véritable philosophie politique de la révolution de 89, sainement comprise et pratiquée. C'était certainement celle de Béranger, comme ce fut la nôtre, comme ce sera celle de tout homme sensé et patient qui ne voudra pas substituer son impatience au progrès naturel et spontané des peuples. C'était aussi la philosophie politique de la grande majorité des hommes de bien en France en 1816 et en 1815. Ils étaient libéraux, ils étaient patriotes, ils étaient affligés du passé, ils étaient résignés au présent, expiation logique, quoique douloureuse, du passé. Ils étaient pleins d'espoir dans un meilleur avenir pour la révolution régulière, mais ils ne confondaient pas une conquête. héroïque avec une philosophie.
Cependant, ainsi que nous le disions tout à l'heure, le malheur aigrit le cœur, et le cœur aigri fausse l'esprit. C'est ce qui arriva à la France après les désastres de 181/^ et de 1815: elle pleurait des larmes de sang. Il lui en coûtait de rentrer dans ses limites territoriales, après avoir tant débordé sur le monde. Ce peuple, à qui on avait donné, depuis l'Empire, des ambitions vastes conune
l'univers, trouvait la France bien petite pour sa taille de géant de la guerre; et encore cette France si petite était occupée et rançonnée par les garnisaires de la Russie, de la Prusse, de TAutriche, de l'Angleterre ! On ne se résigne pas à la servitude chez soi, bien qu'on ait porté soi-même son omnipotence chez les autres; de plus, la gloire humiliée se venge par la colère et par la menace. On demande une revanche, un autre coup de dé au dieu des armées; on reproche Moscou, Leipsick, Waterloo à Louis XVIII, et l'on dit dans son délire à ce malheureux gouvernement : « C'est toi qui m'as blessé ! C'est toi qui <c m'enchaînes dans les fers forgés par mes vainqueurs ! <( C'est toi qui m'empêches de lever mes armées de 1792, « d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, et de reconquérir « toutes ces capitales ! » Et l'on oublie que toutes ces armées de morts héroïques sont couchées au nombre de quinze cent mille cadavres dans les neiges de la Russie, dans les flots de la Bérézina, dans les sillons de l'Espagne, dans les champs de bataille d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, de Leipsick, de Waterloo ! hélas ! couchées, où ni la diane, ni le tambour, ni les refrains du Tyrtée de la France ne les réveilleront de leur sommeil !
Ce n'est pas tout : de ces restes, et surtout de ces étatsmajors survivant à ces armées licenciées au delà de la Loire, s'élève un immense murmure : « Nous nous étions « promis, sur les pas de ce conquérant de capitales, les « dépouilles opimes de l'univers ! Beaucoup devaient «mourir, sans doute, mais la fortune au dernier! Et <c maintenant, nous voilà rentrés jeunes encore dans le «village paternel, sans autre perspective qu'une épée
<( pendue au mur et une demi-solde à dépenser dans un « indigne loisir ! A qui nous en prendre ? Aux Bourbons^ <( qui sont là pour recevoir toutes les imprécations de la a gloire trompée, de l'ambition déçue ! Haine aux Bour- « bons I Vive l'armée ! Napoléon n'est qu'un captif, mais « ne sommes-nous pas captifs avec lui ? Ce n'est qu'une « ombre, mais c'est l'ombre de notre ambition, de notre « gloire et de notre fortune ! »
Le peuple, qui ne comprenait pas bien d'abord ce murmure, parce que l'esprit de conquête l'avait fauché comme un pré, finit par s'y associer sans le comprendre, parla puissance d'une éternelle répétition. Les récits villageois de batailles, de conquêtes, d'exploits nationaux, faits à tous les foyers et à toutes les tables populaires par des guerriers, ses fils, ses voisins, ses compatriotes, dont les grades, les uniformes, les blessures, ajoutaient l'autorité de l'héroïsme à l'aigreur du mécontentement, fanatisèrent peu à peu de gloire posthume la France irréfléchie des campagnes et des villes.
Un troisième élément d'irritation vint se joindre à ce murmure sourd de l'armée disséminée dans ses foyers : ce fut l'opposition inattendue d'une ligue inexplicable entre le militarisme humilié, le républicanisme impatient, et l'orléanisme encore irréprochable, mais qui laissait le temps s'approcher de lui avec une couronne dansla main! Ces ambitions coalisées, ayant besoin de recruter des forces dans le peuple qui ne comprend que les idées simples, s'avisèrent de raviver l'esprit de conquête éteint, de souffler sur la gloire assoupie, de verser des larmes très-hypocrites sur les cendres de l'empereur, dont les
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libéraux avaient été les premiers déserteurs et les plus acharnés blasphémateurs en 1814. Ces homines construisirent à Tenvi ce sophisme, qui jure à Dieu et aux hommes, de despotisme militaire, de républicanisme couronné, et de royauté révolutionnaire confondus dans la même équivoque d'opposition.
Cependant ce sophisme ne marchait pas encore asser vite au gré de ces ambitieux. Il leur fallait un porte-voix sonore et populaire qui multipliât Técho de l'opposition, depuis la table de l'opulente bourgeoisie jusqu'à la gamelle de la caserne et jusqu'à la nappe avinée de la guinguette. Ce porte- voix, c'était un chansonnier. Ce chansonnier devait réunir en lui, pour porter coup dans tous les rangs de la société française, l'élégance attique qui se fait entendre à demi-mot à l'homme lettré, l'accent martial qui fait frissonner le soldat, la bonhomie cordiale qui fait larn^ipyer dans son rire le bon et rude peuple des champs. Ces trois génies, le génie fin et classique du sous-entendu et du ridicule, le génie patriotique et martial du corps de garde, le génie élégiaque et pastoral de la chaumière, étaient difficiles à rencontrer dans un même homme. Un Anacréon pour les amants, un Aristophane pour les malveillants, un Tyrtée pour les escouades,, un Théocrite pour les paysans; une lyre, un sifflet, ua clairon, une flûte ou un flageolet dans la même main l quel prodige! mais aussi quefle bonne fortune ! Ce prodige et cette bonne fortune se rencontrèrent, à l'heure'où cela était nécessaire, dans Béranger.
Si le parti dut beaucoup au poète, le poète, il faut le reconnaître, dut beaucoup au parti. Heureux les poètes qui trouvent, à leur premier vers, un million d*échos échelonnés d'avance sur leur chemin, pour porter leur nom obscur et leurs vers prédestinés aux oreilles, à l'esprit, au cœur de tout un peuple ! Ceux-là n'ont pas à se
. faire lentement, oreille par oreille, leur auditoire étroit et difficile, à conquérir, cœur par cœur, leur pénible renommée, à subir la critique et le dénigrement de leur siècle, pour jouir de cette renommée pendant quelques heures du soir de leur vie, et pour arriver bien vite, avec un nom déjà posthume, avant leur mort, à l'oubli définitif d'un froid tombeau. Un peuple, un gouvernement, une armée, ne se disputent pas la préséance dans leur cortège funèbre; une veuve, un enfant, un vieux serviteur, un chien fidèle, quelquefois suivent seuls leur
, convoi, à travers les brouillards du matin, dans un faubourg inattentif qui ne sait pas leur nom. Un petit volume enlacé de deux ou trois feuilles de laurier de famille est le seul trophée de leur pauvre cercueil. Pour que le monde se passionne sur votre tombe, il faut avoir servi, volontairement ou involontairement, les passions du monde !
Béranger, en naissant, eut ce bonheur ou ce malheur de naître en pleine popularité, comme ces oiseaux qui éclosent, sans qu'on les couve, en plein soleil. Aussitôt que cinq ou six hommes d'esprit de la conspiration contre
les Bourbons , le banquier Laffitte , l'orateur Manuel , le sophiste Benjamin Constant, le diplomate Sébastiani, le républicain la Fayette, le Crassws éloquent Casimir Périer, l'historien Thiers, Torateur Foy, Mirabeau probe de l'armée, et vingt autres chefs d'opinion plus subalternes, <5urent entendu quelques-unes des chansons de Bérahger, ils ne s'y trompèrent pas (la haine est clairvoyante) ; ils s'écrièrent : Voilà notre homme !
Béranger ne les rechercha pas, ils le recherchèrent ; ils lui offrirent tout, patronage, solde, honneurs, puissance dans les victoires futures du parti. Il n'accepta rien que la gloire.
« Faites- moi des échos tant que vous pourrez et tant « que vous voudrez », leur répondit-il; « quant à moi, <c je ne chante qu'à mon heure et qu'à mon goût. J'aime « la Révolution, je sers le peuple, j'honore l'armée, j'il- « lustre la gloire, je pleure les malheurs de la patrie, <c j'espère sa vengeance; je vois en perspective la répu- « blique : je ne la refoulerai pas, comme je n'anticiperai « pas sur elle; mais point de solidarité entre vous et moi. « Je hais comme vous la contre-révolution, les Bourbons « surtout; cette haine commune sera le seul pacte entre « nous. Je veux rester indépendant, même de vous, en « respect de moi-même. Je veux rester simple chanteur « des rues et des camps quand vous aurez triomphé, pour <( ne pas être responsable de vos ambitions et de vos « fautes! Je veux rester pauvre pour rester plus grand « que vous par l'abnégation de vos richesses. Je veux •<( rester peuple pour vivre et mourir plus près du <( peuple! »
Ces hommes, peu accoutumés à tant de vertu, crurent que cette vertu n'était qu'une affiche, que tant d'abnégation n'était qu'une prétention plus habile et plus haute, «t qu'au jour des rétributions le désintéressement de ce
chansonnier du Danube céderait, comme tant d'autres, à la séduction du pouvoir et aux blandices de la fortune.
La campagne des chansons de Béranger contre les Bourbons commença. Nous savons comment elle a fini en 1830.
C'est ici le moment d'examiner le talent de cet homme de guerre. Nous le ferons sans prévention, sans flatterie à la mort, sans feint enthousiasme, sans hypocrisie d'amitié, car nous avons toujours trouvé dans Béranger l'homme immensément encore au-dessus du poète.
En veut-on la preuve? Noius avons été quinze ans son ami, et, pendant les innombrables entretiens que nous avons eus ensemble, nous ne lui avons pas parlé une seule fois de ses chansons, de même qu'il ne nous a jamais parlé de nos œuvres en vers. Entre nous, c'était l'homme qui aimait l'homme ; le poëte était réservé.
Cette réticence était honnête des deux côtés. Il m'aurait fallu louer des chansons qui avaient renversé lesdieui et banni les rois de ma famille; il lui aurait fallu louer des vers qu'il avait raillés sans doute, comme son parti les raillait pendant la bataille. Nous aurions manqué l'un et l'autre ou de sincérité ou de dignité. Le silence sousentendu sauvait tout ; il nous empêchait de nous apostasier, il ne nous empêchait pas de nous chérir.
Je suis donc très-libre aujourd'hui de parler de son talent poétique dans la mesure juste de mon estime et de mon admiration, sans ajouter et sans retrancher un gramme au poids. vrai de ses œuvres dans la balance de l'avenir.
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On a beaucoup dit et écrit que le talent de Béranger était gaulois; nous croyons plutôt que ce talent est grec. L*atticisme, cette qualité indéfinissable des choses grecques, est le don par excellence de cet écrivain français. La grandeur de ce talent est dans sa finesse; c'est un poète politique et philosophique, exquis dans ses proportions.
Qu'est-ce 'en effet qu'un poète pindarique? C'est un homme possédé et souvent égaré par l'enthousiasme. Béranger a trop d'esprit pour avoir tant d'enthousiasme; il possède son enthousiasme, il n'en est pas possédé; il le conduit avec un fil imperceptible, mais sûr, partout où il veut passer, comme le conducteur des chars, aux jeux Olympiques, conduit au mouvement du doigt ses coursiers qui nQ s'emportent jamais dans la carrière :
« Rasant la borne, et ne la touchant pas. »
D n'y brise jamais son essieu, il n'y fait même ni bruit ni poussière ; il arrive sans qu'on s'aperçoive qu'il est arrivé juste, et court au but qu'il s'est proposé.
D'ailleurs la raillerie est exclusive de l'enthousiasme, et Béranger est souvent un poëte moqueur. Il cherche d'un regard malin le défaut de cuirasse de ses ennemis, les rois, les Bourbons, les nobles, les prêtres, pour lancer sa flèche au point vulnérable et pour rire de la goutte de sang que le dard rapporte à l'arc avec lui. Que ferait-on de l'enthousiasme à ce jeu d'adresse? C'est comme si Ton demandait à Molière de s'enthousiasmer en livrant Tartuffe à la risée d'un parterre. L'enthousiasme de Béranger était dans son cœur, et pas dans son vers ; il le gardait
pour sa vie, pour la liberté, et pour la vertu pratique dont il était sérieusement et intimement possédé. Il faisait ses vers à petit feu, comme on fond la cire : il ne les chaufîait à grande flamme que pour la gloire et pour la patrie.
Ajoutons qu'un poëte pindarique ne s'attache, par l'instinct même de son génie, qu'à chanter des choses grandes, permanentes, éternelles, s'il le peut, des choses supérieures aux lieux, aux temps, aux mobiles opinions des hommes, aux passions variables et fugitives des partis et des factions ; des choses, en un mot, aussi intéressantes et aussi vraies dans la postérité la plus reculée qu'aujourd'hui.
A l'exception du peuple, de la liberté et de l'héroïsme, auxquels il consacre quelquefois un sublime refrain, Béranger ne chante en général que des choses circonstancielles, relatives, passagères, des passions politiques enfin. Or, la politique étant de sa nature une chose courte, tem* poraire, mobile comme les événements, les systèmes, les factions qui sont les éléments de la politique, la grandeur et l'immortalité du sujet manquent souvent au poëte politique. Il est comme l'orateur politique ; l'heure passée, la passion morte, la faction oubliée, on ne l'écoute plus. C'est le malheur des poésies de parti ; elles sont presque toujours aussi des poésies de circonstance. Mais la patrie, l'héroïsme, le peuple, éterniseront le nom du poëte. C'est la partie divine de ses chants.
Enfin le véritable poëte pindarique ne chante que des vérités absolues et divines, dont la sainteté et la vertu se communiquent, pour ainsi dire, à son génie. La poésie
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politique, la poésie de parti surtout, est obligée de chanter souvent le sophisme et le mensonge convenus des gouvernements ou des oppositions, pour que ses vers servent d'armes offensives ou défensives au gouvernement qu'elle sert ou aux oppositions qu'elle caresse. Ces vérités conventionnelles, ces sophismes, ces mensonges du moment, périssent avec les passions qui les fomentent. La beauté même des vers qui les contiennent ne les préserve pas toujours de l'évaporation. Malheur aux poésies politiques dans la postérité! Comprises par les contemporains, elles ne le sont plus par les descendants. La critique historique, vraie, arrive avec le temps; elle souffle sur toutes ces vérités de convention, inventées par les factions régnantes à leur usage, et elle plaint le grand poète qui leur a prêté un jour son génie. La postérité est impartiale, et c'est pour cela qu'elle est véridique.
Et cependant ce n'est pas tout. Le poëte pindarique s'adresse, dans sa pensée et dans ses œuvres, à l'auditoire le plus vaste, le plus élevé de cœur et d'esprit, le plus universel et le plus éternel qu'il puisse concevoir. Ses chants doivent porter dans tous les temps et dans tous les lieux.
Homo sum ! humani nihil a me alienum puto.
« Homme je suis, rien de ce qui est de l'homme ne doit (( rester étranger à moi. »
Telle est, à Paris comme à Rome, la devise du poëte lyrique ou épique, être essentiellement collectif pour rester unanimement compris, universellement sympathique.
Béranger, au commencement, s'est choisi un auditoire restreint, uo auditoire borné, non-seulement par les frontières de la nation que le chansonnier célèbre, mais par la condition sociale et par les opinions partielles do cette fraction du pays. Le peuple, le soldat, l'officier en
retraite, Torléaniste en perspective, toute Topposition aux Bourbons de 181/i, voilà l'auditoire exclusif pour lequel il chante. Ses plus beaux poèmes de ce temps sont des pamphlets amers et quelquefois sublimes à là gloire d'un des partis, à la confusion ou à la perte de l'autre ; chacun de ses chants est une s^iniueWe Marseillaise de parti, non pas même une Marseillaise contre l'étranger, comme celle de Rouget de Lisle, un tocsin de la patrie en danger, réveillant en sursaut une nation entière, et faisant vibrer dans chacune de ses notes l'unanime palpitation de tout cœur français; mais une Marseillaise d'opinions civiles, glorifiant les uns , humiliant les autres , faisant rire ceux-ci et pleurer ceux-là, et provoquant la risée des Français d'une date contre les Français d'une autre date.
Et même, parmi ces Français de son opinion ou de sa faction, Béranger, à cette époque, rétrécit encore son auditoire. Il a en vue surtout, et il le manifeste par son refrain tantôt grivois, tantôt patois, tantôt soldatesque, l'ouvrier du faubourg, le paysan du village, le soldat, le sergent, la cantinière de la caserne ; il affecte, en chantant, l'accent, les mœurs, le costume, le geste, les gallicismes intentionnels de ces classes particulières de la nation. De son œil maUcieux et fin, il les regarde avec un sourire d'intelligence qui leur dit : Je suis un d'entre vous, je suis votre compère, je suis votre ménétrier. Tour à tour jovial, populaire, héroïque, on voit (et il ne le cache ni dans ses préfaces, ni dans ses chansons) qu'il s'adresse ' exclusivement, dans ses couplets ou dans ses strophes, à la guinguette du faubourg, à la mansarde de l'artisan, au cabaret de la banlieue, à la chambrée de la compagnie de vieille garde. La nature restreinte et professionnelle de ces auditoires, et la nature même de la langue qu'il leur fait parler quelquefois pour en être compris, s'opposent
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Yatalement à Tuniversalité d'intérêt, à la dignité d'images, à l'élévation de sentiments et à la poésie de langage, qui sont le caractère des poëtes lyriques universels; l'artisan, le laboureur, le soldat, sont de grandes et dignes catégories dans la nation, mais elles ne sont pas la nation tout entière. S'il s'agit de droits, d'estime, de sollicitude, de pitié, de tendresse, de gloire même, on ne saurait trop leur en porter et leur en rendre; mais, s'il s'agit de littérature, de philosophie et de poésie, ce n'est pas là qu'il faut en chercher les types et les modèles.
Ces classes sont la base immense, solide, respectable de la nation, mais elles n'en sont pas la tête; c'est là qu'on multiplie, c'est là qu'on travaille, c'est là qu'on éprouve le patriotisme du sol plus vivement, parce qu'on y est plus près de terre ; c'est là qu'on répand son âme et son sang pour la patrie; c'est là qu'on sent juste et fort, parce que c'est là qu'est le cœur de ce grand être collectif qu'on appelle un peuple : mais ce n'est pas là qu'on pense, qu'on lit, qu'on épure le goût, qu'on crible les langues, qu'on médite les livres universels, qu'on chante les poëmes immortels, qui sont les monuments intellectuels de la nationalité ou de l'esprit humain. C'est dans les régions supérieures, occupées sans distractions du travail de la pensée, qu'on trouve le génie d'un peuple ; c'est sur lies hauteurs que resplendit le plus de jour. Ceux mêmes parmi les hommes de génie qui sont nés dans ces régions du travail manuel se hâtent de monter aux régions du loisir plus calme et de la pensée plus vaste, pour écrire. Ils quittent comme Homère la boutique de l'armurier de Smyrne, ils quittent comme Socrate l'atelier du sculpteur d'Athènes, ils quittent comme Virgile la charrue du laboureur de Mantoue, ils quittent comme J. J. Rousseau l'établi de l'horloger, pour étendre et pour polir leur in-
ielligence, et pour apprendre la langue du pays des idées,