II
la chute de la Restauration qu*on y voit agir, atteste une supériorité de vues et une richesse d'intelligence et de caractère diplomatique dan^ cette grande négociation du règne de Louis XVIII, qui fait contraste avec les négociations .de la royauté de 1830 !
Et cependant ce n'était que la moitié de la France, car la France n'est jamais tout entière que dans la guerre; dans sa diplomatie et dans ses parlements, elle ne montre jamais que. la moitié de, ses capacités, tant elle est divisée .en deux fractions par les partis qui la déchirent. Les Talleyrand, les Foy, les orateurs, étaient opposés par esprit de parti à la guerre d'Espagne ; M. de Montmorency, M. de Chateaubriand, seuls, la voulaient, avec les amis des Bourbons.
Elle eut lieu, elle accomplit ce qu'elle avait à accomplir. L'Angleterre et M, Ganning restèrent immobiles, murmurants, déconcertés, confondus. Ils se vengèrent de leur déception en Espagne en fomentant et en reconnaissant en Amérique l'indépendance des Amériques espagnoles, dont trente ans de guerres civiles n'ont pas encore éteint les conséquences.
M. Ganning en mourut. M. de Chateaubriand imita peu de temps après les oppositions qu'il avait rudement ' invectivées dans le ministre le plus brillant, mais le plus illogique, de la Grande-Bretagne. Sa conduite à l'égard des deux rois, Louis XVIII et Gharles X, ne fut plus qu'une série de petites vengeances masquées sous une fidélité d'apparat. La nature avait fait en lui un poëte de décadence dans une prose qui était le récitatif de la poésie, un orateur d'Académie ; elle en avait fait, au contraire, un homme d'État de premier rang et de première in- . fluence, nié par les partis et perverti par ses propres rancunes.
Voilà comment les partis nous jugent et nous classent pendant que nous vivons! La mort- seule est juste, et dit hardiment à nos mémoires le bien et le mal ; elle nous fait notre épitaphe sur une pierre de granit, que ni les flatteurs ni les dénigreurs n'ciflaceront plus.
On ne peut reprocher à M. de Marcellus qu'un excès de faveur pour son maître en diplomatie, mais cette faveur même tient à la reconnaissance et à la bienveillance de son esprit. A cela près, nous ne connaissons pas un recueil de dépêches mieux senti, mieux écrit, présentant au lecteur sérieux, dans Un meilleur style, plus de lumière et plus d'agrément.
Autant qu'il nous en souvient, car nous écrivons ceci sans document daté sous les yeux, et seulement de nfiémoire, dans la solitude d'une campagne isolée, M. de Marcellus quitta Londres, peu de temps après que M. de Polignac y fut arrivé, comblé des marques de satisfaction du roi. Il fallait lui donner une compensation dans un poste diplomatique en chef; il méritait qu'on lui en trouvât un : on créa ce poste auprès d'un prince •de la maison de Bourbon d'Espagne, fds de la reine •d'Étrurie, qui régnait alors à Lucques et qui devait, après Marie-Louise, régner à Parme.
M. de Marcellus venait alors d'épouser, à Paris, une femme d'une naissance éminente, d'un esprit héréditaire, d'une beauté remarquée dans son siècle, M'*® de Forbin,
fille du comte de Forbin, directeur des musées, homme dont les agréments de figure, les succès de salon ou de cour sous deux règnes, l'esprit épigrammatique, et les talents en peinture et dans les lettres, faisaient un ornement de répoque impériale, dépaysé dans le royalisme de la Restauration.
M"*® de Duras eut la première idée de cette alliance. M"* de Marcellus, extrêmement jeune encore, suivit son mari, plus grave et plus mûr, dans les cours d'Italie. Je l'avais entrevue enfant pendant mes courts séjours à Maçon, dans des fêtes chez ma mère, comme un éblouissement précoce d'aurore qui promet une splendeur de beauté plus tard : quand la beauté tient ses promesses, elle devient monumentale, et ce fragile monument de la nature devient immortel et classique par le souvenir.
Résidant depuis quatre années dans la Toscane, dont le ministère français détachait Lucques pour en faire une légation de famille en faveur de M. de Marcellus, je fus obligé d'aller, à. la suite de M. de la Maisonfort, mon chef, prendre congé du duc de Lucques et d'introduire auprès de sa cour le nouvel envoyé. Dans ce démembrement de notre propre légation, j'avais perdu de vue la charmante ambassadrice.
Trois ans après, la révolution de 1830 avait renversé tout ce bonheur, toute cette cour, toute cette ambition ; de ce couple, rien n'avait survécu que les grâces sévères
de la femme, un pli de tristesse sur les lèvres, une arrière-pensée dans les yeux. Une vie recueillie et solitaire, dans un vieux château de Bourgogne, au milieu d'un site froid et âpre, avait reniplacé cette belle vie d'Italie par une existence plus sévère, pleine de vertus pieuses et charitables, et répandu on ne sait quel deuil anticipé sur ce seuil couvert maintenant d'un deuil éternel !
Voilà la vie !
M. de Marcellus n'hésita pas un moment entre sa passion naturelle, l'ambition, et son honneur de famille : il se retira, triste mais résolu, dans la campagne et dans les lettres; il passa les quinze plus belles années de sa vie dans ces loisirs occupés qui lui tenaient lieu de tout, caryatide de sa bibliothèque à Audour et à Paris. II re prit sa vie d'étudiant helléniste dans la société de quelques amis : à défaut de la gloire diplomatique, qu'il regrettait, il aspira silencieusement à la dignité des lettres, qui ne lui suffisait pas, mais qui l'intéressait.
Sans jamais conspirer, ni même agiter son pays, il allait souvent porter l'hommage de sa fidélité à la cour des rois tombés. Il ne versa jamais sur le seuil de leur exil l'amertume ou le dénigrement, qui ouvre le sanctuaire de la fortune, comme cette fidélité d'ostentation qui montre du doigt aux ennemis du dehors les faiblesses ou les ridicules de l'intérieur des rois.
Les Mémoires de M. de Chateaubriand sont pleins de railleries inconvenantes; M. de Marcellus s'en préserva.- Il aurait voulu sans doute conseiller dignement son prince, il ne s'oflensa jamais de se voir préférer les conseils d'autrui.
La république de 1848 lui donna la joie de voir la France libre de se choisir un gouvernement : il ne se fit pas les illusions des partis pressés'de nouvelles chutes ; il ne participa ni aux illusions, ni aux fusions, ni aux
conspirations ; il comprit que Id fin du siècle était au tatonnement, aux essais, aux déviations du peuple en tout sens. Il se dévoua tout entier à l'étude, région sereine,, d'où l'on voit tout sans s'étonner de rien.
De cette vie d'étude il sortit successivement, pour une demi-publicité d'élite, une longue série de livres, les uns, souvenirs personnels de ses voyages, fleurs de sa jeunesse recueillies de vingt à vingt-cinq ans en Orient, desséchées entre les pages de ses notes rapides, dont il recueillit à loisir l'essence et l'odeur pour en recomposer les meilleurs parfums de sa vie ; les autres, des morceaux d'histoire diplomatique et politique, très-neufs, très-originaux, très-instructifs, qui révèlent au temps présent les pensées calomniées du gouvernement des Bourbons; les autres, enfin, entièrement d'érudition littéraire, traductions, dissertations, commentaires sur les textes du grec ancien et du grec moderne dont il a prodigieusement enrichi la littérature de ces derniers temps. De ces livres, quelques-uns sont exclusivement réservés aux érudits hellénistes; d'autres contiennent, à côté des textes grecs, des commentaires anecdotiques qui mêlent avec grâce et naïveté l'homme au mot, et qui révèlent les mœurs des peuples par une leçon sur leur idiome.
Jamais l'intérêt et la grâce n'avaient été plus indissolublement pétris dans des pages scientifiques; même quand on ne lit pas le texte, on lit le commentaire, et l'on emporte des images ravissantes de tous les pays qu'on a parcourus avec un tel guide.
Dans ses dernières années, M. de Marcellus, persévérant dans son exhumation des trésors de la Grèce moyenne^
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traduisait encore le poëme de décadence de Nonnos, poëte égyptien du iv* siècle, qui fît une dernière épopée en grec, débauche d'érudition dont M. de Marcellus s'excuse avec raison, et dont rien ne peut l'excuser qu€^ son loisir.
Ce beau et pénible travail ne pouvait servir que quelques curieux de, l'Académie des inscriptions. Puisqu'il se consacrait au servile et aride labeur de la traduction, la vraie Grèce, la Grèce originale et classique, n'avait-elle rien à lui offrir de plus précieux que Nonnos? Lui, si digne de traduire Homère, lui qui en avait sucé la moelle dans l'Épire et dans la moindre île de l'Archipel, ne pouvait-il pas lutter avec ces pédants qui nous traduisent dés textes morts au lieu de nous traduire des mœurs et dés lieux dont ils ne peuvent découvrir le sens à travers la littéralité des vers? Est-ce qu'un poëme populaire comme celui d'Homère n'est pas une perpétuelle allusion ? Est-ce que l'allusion n'est pas la clef du poëte épique et populaire?
Jamais je ne tne consolerai que M. de Marcellus bu M. de Chateaubriand ne nous aient pas traduit Homère et la Bible; c'était un travail digne d'eux, et ils étaient dignes de ce travail !
Homère par M. de Marcellus, la Bible par Chateaubriand, eussent été deux livres précieux pour la littérature française ; elle manque d'antiquités, ils lui auraient donné ce qui lui manque. Chateaubriand ne le daigna pas, Marcellus^ne le tenta pas, mais par modestie! L'un et l'autre furent emportés longtemps, par le courant politique, loin des études qui immortalisent, vers les grandeurs qui trompent ; quand la politique les rejeta
àO SOUVENIRS ET PORTRAITS.
comme des naufragés sur les rivages, Ghateaubriand était trop vieux, Marcellus trop timide. L'un écrivit ses Mémoires d'outre-tombe y qui ne sont que l'écho trop âpre des passions de sa vie, un Saint-Simon personnel, chargeant la postérité de ses petites vengeances; Tatitre se contenta d'amuser les loisirs de sa vie retirée par des éruditions curieuses, par des souvenirs historiques, et par des traductions d'œuvres secondaires qui méritèrent bien de ses contemporains, mais qui ne donnèrent pas à son nom toute la célébrité que ses travaux méritent.
Parmi ces livres, qu'on pourrait appeler Opuscules, Mélanges, quelques-uns cependant, quoique écrits d'un ton familier et léger, sont des fragments très-diserts, très-graves et très-distingués d'histoire contemporaine, des documents très-intéressants d'histoii:e du siècle.
La politique de la Restauration, entre autres, est une justice sévèrement rendue à la haute pensée do Louis XVIII, le vrai roi de la liberté moderne, compatible avec la démocratie, vraie pensée du temps.
A peine retiré dans sgn honorable repos et dans son volontaire exil d'Audour, il ne consuma pas son loisir à se plaindre du sort qui se joue des hommes : il -se replia sur lui-même, et il écrivit, tout chaud encore de ses impressions de jeunesse, ses Souvenirs d* Orient, C'est une odyssée en prose tout à la fois élégante, badine, pittoresque, érudite, charmante, de six mois, à travers la mer
homérkiae. On. suit ce jeune homme d'ile en île, d'écueil en écueil, de continent en continent, de surprise en surprise, Homère à la main, de Byzance en Egypte, d*Égypte en Syrie, de Syrie en Palestine, de Palestine à Jérusalem, de Jérusalem à la mer Morte, de Jéricho à Chypre, dç Chypre à Scio et aux montagnes de TAlhanie.
La lecture de ces deux civilisations, la Bible, TÉvangile, l'Odyssée dans les mains, est un cours d'histoire, do poésie, de jeunesse en action, qui retrempe Tâme dans râpre senteur de rArchipel.
Il me semblait, en parcourant ces deux volumes, que je naviguais moi-même, comme dans ma jeunesse, sur ces flots classiques, et qu'au réveil des nuits pendant lesquelles le flot mouvant fait franchir les distances, le brouillard du matin, dissipé au souffle du vent d'été, tirait le rideau du ciel sur l'une ou l'autre de ces lies, et les faisait repasser sous mes yeux avec leur nom , leur histoire, leur poésie, leurs costumes, leur population : pittoresques étoiles de la mer bleue, resplendissantes au matin sur le fond clair de ce ciel d'eau.
A chaque ile son impression, sa citation, son anecdote, son souvenir touchant ou local, son enchantement, sa mémoire! Éternelle jeunesse de la poésie de l'histoire, de la nature, de l'amour, se répercutant dans la jeunesse du navigateur! Le caractère de ce livre, c'est la jeunesse, c'est l'ivresse, c'est la fête du cœur et de l'esprit. M. de Marcellus a vingt ans, et il vogue à travers les illusions de la vie dans cet archipel des plus beaux songes de l'homme ! A chaque Ile, il faudrait citer une scène et un vers! Lisez tout, et vous retrouverez vous-même vos vingt ans.
Il y a là cepen(}ant un souvenir qui rappelle les miens plus que tous les autres : c'est celui d'une femme célèbre.
Â2 SOUVENIRS ET POKTRAITS.
énigme mystérieuse du romain ou de l'histoire, lady Esther Stanhope, que M. de Marcellus visita auprès de Saïdej dans la fleur de sa beauté et dans le prestige de ses aventures, et que je visitai moi-même, vingt ans après, dans la maturité de ses années et dans la constance de son exil du vieux monde I
Écoutez M. de Marcellus :
« J'étais à Saïde (l'ancienne Sidon) le 15 juin 1820, un mois après mon départ de Constantinople. Une faible brise de l'ouest amena V Estafette à l'abri de recueil qui forme à lui seul la rade de la ville, depuis que le célèbre prince des Druses, Fakhr-Eddyn (Facardin), en a fait combler le port pour éloigner les flottes turques.
« A notre arrivée devant chaque ville, avant de saluer le pavillon ottoman, le capitaine envoyait un officier à terre pour y régler cette cérémonie* Ici l'enseigne de vaisseau détaché pour la négociation revint nous assurer de tout le désir qu'on avait de nous rendre notre politesse maritime ; mais en même temps, le château se trouvant totalement privé de poudre, le gouverneur turc priait le capitaine français de lui en faire passer autant de charges qu'il désirait de coups de canon. Cette réponse égaya l'équipage ; et il fut stipulé qu'on se dispenserait de part et d'autre de l'étiquette. Mais je ne sais pourquoi, j'ai plus envie de croire- à l'avarice du gouverneur qu'au dénûment de la citadelle.
« Le mouillage de Saïde étant peu sûr, je vis la goélette mettre à la voile pour Saint-Jean d'Acre, où nous nous donnâmes rendez-vous, et je restai seul sur la côte de Syrie.
M. DE MARGELLUS. A3
« Quelques Français, nés sous cet heureux climat, m'accueillirent avec tout ce qu'ils pouvaient se rappeler de notre langue, qui fut celle de leurs pères, mais qu'euxmêmes ne parlent plus aujourd'hui : quelques mots usuels leur sont venus par tradition. Le consul lui-môme, fami* liarisé avec de nouvelles mœurs, avait peine à se souvenir en ma faveur des habitudes françaises. Mon oreille, accoutumée aux sons rapides et doux de la langue grecque, aux articulations lentes et sonores de l'idiome turc, se trouvait entièrement étrangère au ton de l'arabe vulgaire, et semblait frappée par instants de quelques phrases harmonieuses au milieu des cris d'un jargon guttural.
<c Cet isolement complet redoubla le désir que j'avais depuis longtemps de me rapprocher du seul Européen habitant ces contrées. Je savais que lady Esther Stanhope s'était établie en Syrie, et qu'elle était alors dans sa maison d'Abra, voisine de Saïde.
(( Cette illustre Anglaise avait résolu, après la mort, (le son oncle le célèbre Pitt, de voyager longtemps loin de son pays : peut-être même, dès lors, se promit-elle de ne plus revenir en Angleterre.
« Elle visita d'abord la Franee et l'Italie, puis l'Allemagne , la Russie et Gonstantinople. Elle passa trois mois dans la ville do Brousse en Bithynie, au pied du nwnt Olympe , et fut tentée de s'y fixer pour toujours. Mais Brousse a une population de soixante mille âmes; c'est la province la plus voisine et la plus dépendante- du sérail: il fallait autour de lady Stanhope de la solitude et de la liberté,
« Elle passa en Egypte; elle fut la première femme qui
osât pénétrer sous les voûtes de la grande pyramide; puis çUe fit naufrage sur l'île de Chypre. Après avoir vu Jérusalem, Damas et Paimyre, elle choisit le Liban pour sa résidence. Elle y fit construire une maison ; elle apprit Tarabe.
« Le costume des femmes syriennes lui parut incommode, et propre seulement à la vie sédentaire et intérieure ; rhabit européen l'exposait trop à la curiosité et à l'attention des Druses : elle adopta donc le§ vêtements des hommes du pays.
« On lui fait passer de Londres ses revenus : sa fortune est, en Syrie, au moins égale à celle d'un scheikh puissant. Elle fait du bien autour d'elle; elle s'est acquis une véritable considération pour ses bienfaits, comme par la noblesse de ses manières et son goût pour la solitude, grande vertu aux yeux dqs hommes du désert.
(( Tous ces détails que j'avais recueillis sur lady Esther Stanhope excitaient de plus en plus mon intérêt; mais j'étais fort embarrassé pour obtenir d'être admis dans sa retraite. J'avais appris que plusieurs voyageurs, qui s'étaient hardiment et sans préambule présentés chez elle, en étaient partis sans l'avoir vue. J'essayai d'intéresser à mon tour sa curiosité; et je solUcitai la permission de' la voir par un billet très-laconique , où je n'ajoutai ni mon nom, ni aucune des politesses de convention en Europe; le billet même semblait tenir quelque chose de la rudesse du désert; il ne contenait que ces mots :
« Un jeune Français passant à Saïde prie lady Esther « Stanhope de lui permettre de la voir. »
« Lady Stanhope m'a avoué depuis que j'avais en elTet attiré son attention; elle ne pouvait croire, disait-elle,
qu'une demande sans compliments ni emphase fût d'un voyageur uniquement indiscret ou curieux. Elle y répondit en m'envoyant un guide chargé de remettre au consul la lettre suivante :
«Monsieur le Consul,
« J*ai reçu le billet d'un jeune Français, et je vous « adresse ma réponse pour lui y puisqu'il ne dit ni son « nom ni sa demeure. Je vous serais bien obligée de lui « faire savoir que, si la visite qu'il désire me faire est (( dictée par un motif de curiosité ou de simple politesse, « je lé prie de m'en dispenser, attendu que je suis tout à « fait reléguée et que je ne voi» personne. Si , au con- « traire, il a quelque chose à me dire , il peut très-bien « vous remettre une lettre pour moi. Et, dans le cas où (( il serait pressé de partir, et dans ce cas seulement, il « pourra venir avec le porteur de ces lignes, qui est un « homme à mon service.
« Esther Lucy Stanhope. )>
(( Je me déclarai très-pressé de partir, et je choisis la dernière alternative que m'offrait lady Stanhope ; je me mis aussitôt en route, avec l'Arabe qu'elle m'avait envoyé.
« Le village d'Abra, où elle réside, est à une lieue de Saïde. J'avançai peu à peu vers la montagne, au milieu des beaux jardins et des ruisseaux qui entourent la ville ; puis, traversant des collines arides formées d'une couche de roche blanchâtre, je me trouvai au pied des premières chaîoes du Liban. Après quelques minutes d'une ascension pénible, j'arrivai près de la maison de Cid milady (seigneur milady). C'est le nom que donnent les Arabes à la femme extraordinaire que j'allais voir. . >
(( Sur le devant d'une grande maison bâtie de terre, connne la plupart de celles du pays, était un petit perron que défendait des rayons du soleil un toit de chaume supporté par quelques piliers. C'est là que je vis de loin un Bédouin assis sur une peaii d'ours; et, sans m'étonnerdc reconnaître sous ce costume lady Stanhope, j'allai directement à elle.
<( En me voyant, elle mit la main sur son cœur, à la manière dont les Arabes saluent, et, sans se lever, elle me fit place à ses côtés. Je remarquai , avant tout , ses vêtements d'homme asiatiques, dont l'adoption, l'avouerai-je, ne me parut pas ridicule; bientôt même mes yeux et mon esprit s'y habituèrent au point d'oublier le sexe de mon hôte, et ce n'était pas l'habit seul qui prêtait à l'illusion.
(( Lady Stanhope portait un manteau de drap jaune foncé; une tunique rayée, de couleur violette et blanche, descendait jusqu'à ses pieds ; de longues manches ouvertes laissaient apercevoir la blancheur de ses bras ; des babouches de cuir jaune s'élevaient jusqu'à la moitié de ses jambes ; un cachemire blanc couvrait entièrement sa tête, et un mouchoir peint de mille couleurs , ainsi qu'on les fabrique à Smyrne, entourait son visage : les deux bouts de ce mouchoir tombaient sur ses épaules. Elle# m'en expliqua l'usage : l'un servait à assujettir son turban, et l'autre à cacher sa figure , quand elle ne voulait pas être reconnue. Ce costume est à peu de chose près celui que portent les hommes arabes ; mais, par sa richesse, il n'aurait pu appartenir qu'au chef d'une tribu.
« J'admirais sous ces habits une femme d'une haute
stature; ses yeux, grands et vifs, s'arrêtaient autour d'elle avec douceur et bonté. Sa figure allongée et pâle aurait peint le sentiment , si elle n'avait voulu lui faire exprimer l'énergie et le courage. Je la trouvai belle, et je lui aurais donné quarante ans.
(( Lady Stanhope me demanda mon nom : je vis que les journaux qu'on lui envoyait de temps en temps, malgré ses ordres, ajouta-t-elle, le lui avaient déjà prononcé; j'ajoutai que des fonctions m'attachaient à la résidence de Constantinople, d'où je venais; et elle me parla de quelques hommes d'État anglais que j'avais dû y voir.
« Le secrétaire-interprète de l'ambassade, me dit-elle, M. TerrikHamilton, grand orientaliste, n'a pu néanmoins , retracer que faiblement, dans sa traduction du poëme d'Aw/ar, le caractère poétique et guerrier des Arabes. Un seul homme était digne de commander aux Arabes comme au monde. Les rois de l'Europe l'ont exilé... Ils en seront punis, ils le méritent.
« Depuis que cet homme n'est plus sur le trône, tout est changé; le trouble reparait partout; l'Espagne n'a plus de roi; l'Angleterre et l'Allemagne sont déchirées de factions; un horrible assassinat vient de recommencer la révolution en France : je vous plains tous et je vous fuis.
(( Mes sentiments, monsieur, ne doivent pas être les vôtres, je le sais; mais vous apprécierez ma franchise, et je ne dois point payer votre visite par une dissimulation qui n'est pas dans ipon cœur. Mais entrons, nous causerons plus à notre aise.
(( Je me fîs répéter . cette invitation, car j'étais plongé dans une rêverie profonde. Le soleil se couchait dans la mer de Chypre, mes regards planaient sur la verte plage
de Saïde; la chaîne du Liban chargé de lourds nuages noirs se prolongeait vers le nord; ma pensée errait dans cette immensité, et les accents prophétiques que je venais d'entendre, échappés à une femme revêtue du caractère et presque du costume des anciennes sibylles, ces paroles solennelles disaient à mes impressions quelque chose de sauvage et d'imposant.
(( Je suivis mon étrange guide dans l'intérieur du harem : c^est ainsi queiady Stanhope, s'identifiant avec le sexe dont elle empruntait les habits , appelait son appartement intime. Sa maison se composait d'une multitude de chambres disposées autour d'une cour carrée , comme dans un couvent. Cette cour est un jardin garni de fleurs odoriférantes. Toutes les ouvertures de la maison donnent sur ce jardin intérieur. Ainsi , trois des façades de l'édifice ne sont que des murs sans ouvertures; et la quatrième, par où j'entrais, offre du côté de la mer une seule porte et un péristyle, si Ton peut nommer ainsi quelques tiges de cèdre supportant un toit de chaume.
« J'entrai sur les pas de mon hôte (je ne peux paà dire mon hôtesse) dans un salon garni de sophas. Quelques arcs et deux carquois remplis de flèches étaient suspendus aux murs; sur un côté du divan paraissait un grand tableau représentant un cheval libre franchissant un torrent, et, derrière le cadre, je reconnus un portrait de Bonaparte presque entièrement dérobé à la vue. Lady Stanhope se coucha dans l'angle gauche du divan : c'est , en Turquie, la place du maître de la maison ; je me couchai à l'autre angle, vis-à-vis d'elle. J'avais refusé de souper, elle me fit apporter des abricots blancs, dont l'espèce est inconnue en Europe, des figues bananes, puis des
M. DE MARCELLUS. àO
sorbets. Je n'oublierai de longtemps ce repas olfert par une Anglaise à un Français sur un pic du Liban.
« — N'étes-vous pas surpris de mon costume? me dit lady Stanhope, en pressant sur ses lèvres Tambre d'une longue pipe.
« — Non, madame, répondis-je. Je voulais voir lady Stanhope, et, sous quelques vêtements qu'elle paraisse à mes yeux, j'espère que mon hommage aura pénétré jusqu'à son cœur.
« — Oui , monsieur, reprit-elle , j'ai du plaisir à vous voir, et il faut que cela soit pour que je le dise; car depuis longtemps mes compatriotes m'ont dégoûtée des voyageurs : ils se croient en droit de tourmenter mon existence, et aucun Anglais ne viendrait en Syrie sans prétendre examiner ma vie et mes discours. Je suis pour toujours brouillée avec eux; je n'en reçois plus. Et que viendraient- ils faire en Orient? Loin d'égaler les hommes qui l'habitent , ils ne sont pas même faits pour les obser\'er.
•i Le dernier fut ce jeune Banks, que vous avez vu à Constantinople. Je l'ai fait conduire dans le désert , vers la ville qu'il dit avoir découverte : il .me doit bien des facilités apportées à son voyage, et il s'en est montré peu reconnaissant; mais je sais oublier les ingrats. J'ai bien oublié un voyageur plus célèbre, -qui porte le même nom, et qui fut l'ami de. mon oncle. Je n'aime pas les traîtres. M. Pitt avait eu à se plaindre gravement de sir Joseph Banks, et le prince-régent voulut un jour m'engager à le SiUi\Te chez le compagnon de Cook qu'il allait voir. — Jamais, répondis-je, Esther Stanhope ne verra sir Joseph Banks : un homme qui trahit son ami est capable de trahir son roi.
« Bien d'autres Anglais , passagers en Syrie , m'ont obsédée de leurs, persécutions. Pour les éloigner de moi,
j'ai du y répondre par des brusqueries; mais elles. ont pro^ duit reflet que j'en attendais, et je ne les ai point vus.
(( Ils s'en vengent par des publications de leurs voyages, où chacun d'eux me fait figurer à sa guise , et toujours pour m'accabler de ridicule. Cette arme est aiguë ea Europe; ici elle s'émousse, et d'ailleurs j'y suis peu sensible depuis longtemps.
« — Quoi! ces jugements si défavorables,' ces portraits si peu ressemblants que la presse multiplie , n'ont-» ils rien qui puisse vous choquer, milady ?
« — Oh ! point du tout , reprit-elle en riant ; que me font-ils de la part de ceux qui ne m'ont jamais connue? Si mon nom peut procurer à leurs ouvrages des lecteurs^ et des acheteurs à leurs libraires, je m'en réjouirai trèssincèrement, car je veux faire le bien, de quelque manière que ce soit.
« — Je le sais, repris-je, et je dois vous témoigner toute ma reconnaissance de vos bontés pour mes compatriotes. J'avais su que plusieurs Français malheureux avaient trouvé chez lady Stanhope le plus généreux et le plus favorable accueil.
« — Ah ! les Français, me dit-elle avec feu , ont de» droits tout particuliers à mes sentiments. Vous avez beau faire, fort heureusement pour vous, vous ne ressemblerez jamais à vos voisins.
« Je ne sais comment j'ai pu plaire aux Bédouins et me faire parmi eux des amis : quelqties traits de fermeté et d'énergie y ont peut-être contribué. J'ai été, pendant deux jours, avec une faible escorte de cinquante Arabes, poursuivie par trois cent cinquante cavaliers. Dans les ruines de Palmyre, un chef de deux, cents chameaux a . levé le poignard sur moi; mes regards et ma contenance l'ont vaincu : il est tombé à mes pieds. J'ai passé huit jours dans la grotte d'un sçinton retiré dans les rochers
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du Liban; je couchais près de lut sur des feuilles sèches; il m^expliquait le Coran et m'initiait aux secrets de sa vieille expérience.
« La première fois que j'entrai à Damas , on m'avait préparé, au quartier des chrétiens, une maison séparée. Je fis dire au pacha que j'étais fatiguée de voir des chrétiens et des juifs; que j'étais venue faire connaissance avec les Turcs et les Arabes, et que je voulais une autre habitation. J'en choisis une .au milieu des musulmans, en face de la grande mosquée, et j'y 3éjournai pendant quelques mois.
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«Non, les Arabes ne sont point tels iju'on les représente en Europe. C'est surtout chez eux que réside cet honneur, dont vous avez inventé autrefois le mot en France, et qui n'existe point dans la langue anglaise. Ils sont braves, généreux, indépendants. Il y a dans le désert des hommes tellement instruits par leur observation assidue de la nature, par leur vive intelligence et leur habitude de réfléchir, qu'on ne peut lutter de science avec eux; d'autres, à une grande ignorance, alHent lin bon sens et une sagacité qui étonnent. Je les aime, et je continuerai de vivre avec eux. Je ne suis pas anglicane, je ne suis pas musulmane non plus, quoique je cite parfois le Coran. Je né sais pas comment se nomme mon culte; mais j'adore un Dieu maître du monde, qui me récompensera si je fais le bien, et me punira si je fais le mal. Comment choisir dans ce mélange de mille sectes? Le désert, en cela semblable à l'Europe, en présente une incroyable variété. J'ai habité trois mois à quelques pas des grottes mystérieuses où les Drusés, peuple francmaçon, se livrent à la fois à leurs cérémonies religieuses
et à de nocturneâ débauches^ J'ai longtemps hésité, je l'avoue. Au milieu de toutes ces idolâtries, je n'osais me créer une divinité; mais aujourd'hui ma croyance est fixée, et, à force de bienfaits versés sur mes semblables, je veux mériter les bienfaits de ce Dieu, seul et toutpuissant, dont mon âme tout entière reconnaît l'existence.
« — Vous ne reviendrez donc jamais en Europe , milady ?
« — Je l'ai quittée depuis huit ans, et pour toujours. Que voulez-vous que j'y regrette? Des nations avilies et des rois imbéciles? C'est le mien que j'accuserais d'abord, s'il n'était établi qu'un roi d'Angleterre ne doit jamais régner, et que Stuart ou Orange, fou ou sensé, ses affaires doivent aller sans lui.
<( La femme de ce pauvre roi est venue en Syrie passer comme une Anglaise obscure, tandis que lady Stanhope y jouait le rôle que la princesse de Galles n'eût jamais dû quitter. Pauvre princesse Charlotte! elle aurait été une grande reine : elle était sans préjugés.
« Le duc d'York a autant de probité que de faiblesse ; mon frère est son aide de camp. Je l'aime, ce frère (1) ! Mais il est un autre Stanhope qui a osé en plein parlement calomnier la nation française, la grande nation ! Ne sait-il pas que jamais l'Angleterre n'atteindra à la glorieuse hauteur de sa rivale?
(( Avant peu, vous verrez tous ces trônes bouleversés dans leurs fondements. Alexandre joue plus longtemps, et
(1) Le coloael Stanhope désigné ici était membre de la Chambre ' des communes. En 1825, dans un accès de fièvre chaude, qu'on
attribue à sa douleur de la perte de sa femme, il s'est pendu dans le • bois de Caen Wood, maison de campagne de son beau-père, lord
Mansfield, à dix milles de Londres.
mieux qu'un autre, son rôle de Tartufe; mais il cédera lui-même au torrent...
« Pardon, monsieur, je froisse peut-être vos opinions que je devine. Au reste, presque tous mes amis à Londres, quand j'en avais, pensaient comme vous, et je leur livrais de rudes assauts politiques; mais je les estimais. Je ne méprise que les transfuges, quels qu'ils soient; et, en cela, j'étais tout à fait Arabe bien avant d'habiter ces solitudes. Ici on ne croit pas à ces sentiments qui changent avec la fortune, à ces dévouements éphémères qui, morts avec le vaincu, renaissent pour le vainqueur, et sautent de l'un à l'autre avec une agilité toujours plus souple. Au désert, la vie jusqu'à la tombe reste fidèle à la haine ou à l'amitié du berceau. Est-ce l'effet de l'honneur mieux compris, ou d'une civilisation trop arriérée ? Je le laisse à votre choix. »
« Cette conversation qui dura depuis sept heures jusqu'à deux heures après minuit, fut interrompue à diverses reprises par des pauses et des rafraîchissements. Nous restâmes entièrement seuls pendant tout ce temps, et je n'ai tracé ici que le résumé tle nos entretiens.
(( Lady Stanhope m'avait quitté un instant dans le cours de la nuit ; je la vis revenir bientôt, et je m'aperçus qu'elle boitait, je lui en demandai la cause.
« — Je visitais mes juments arabes, suivant mon habitude de tous les soirs, me répondit-elle, et je viens de recevoir un coup de pied qui m'a atteinte légèrement. » En effet, en passant la main sur son genou, elle la retira sanglante. Je la priai d'appeler ses femmes, elle se mit à rire.
(( — Des femm.es de chambre! me dit-elle, je n'en ai
plus : elles n'ont pu supporter la vie du désert, je les ai renvoyées en Europe. Quelques Arabes me servent ici; je parle leur langue, et leurs soins me suffisent. »
« J'avais manifesté l'intention de retourner à Saïde dans la nuit même; lady Stanhope ne voulut pas le permettre, et elle m'engagea à passer quelques jours auprès d'elle. Je dus m'y refuser à mon tour; mes moments étaient comptés, et je m'excusai sur mon pèlerinage.
« — Vous allez à Jérusalem, me dit-elle ; vous n'y verrez que des prêtres haineux et des dissensions interminables. Puisque vous voulez me quitter sitôt, je vai& prendre congé de vous. On va vous conduire dans la chambre qui vous est destinée. Un Arabe sur le Liban ne vous recevra pas comme une Anglaise à Londres; mais acceptez de bon cœur ce que je vous offre de même. — Adieu, monsieur, ajouta-t-elle en mettant la main sur son cœur, que le bonheur vous accompagne ! Je vous ai vu avec plaisir, et c'est ce que je dis bien rarement des autres voyageurs. »
« Je répondis à ses vœux par des expressions sincères. Elle me quitta.
(( En arrivant dans la chambre qui m'était préparée, ou m'apporta de sa part une écritoire : elle me faisait prier de lui laisser mon adresse. Agité de souvenirs, je ne pus fermer l'œil du reste de la nuit ; au point du jour, j'appelai mon guide. Deux chevaux arabes étaient à ma porte, je les acceptai jusqu'au bas de la montagne. Je les renvoyai de là, et je repris lentement le chemin qui conduit à Saïde. )>
Je reprends :
Et maintenant que j'ai vécu, et que j'ai connu le néiant
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et rironie de la vie dans le monde des réalités politiques, j'ai pris de lady Esther Stanhope une tout autre idée que celle que j'en ai eue à Djoum, dans la nuit que je passai avec elle dans son ermitage du Liban.
Ce n'était nullement une femme folle; sa seule folie, c'était la grandeur de son âme !
Tout ce qui était petit et mesquin la dégoûtait.
Elle avait vu sous son oncle, le grand Pitt, deux géants lutter sur les mers et sur la terre : la liberté dans l'âme de Pitt, le despotisme dan&les armées de Bonaparte! Pitt était mort comme Moïse, avant d'avoir rendu la liberté au monde; Bonaparte était vaincu et prisonnier à Sainte- Hélène. Bon ou mauvais, il n'y avait plus rien de grand à contempler dans ce monde. Ce monde l'ennuyait; elle détourna les yeux en regardant son oncle et Bonaparte^ Elle quitta l'Angleterre et l'Europe, et les oublia dédaigneusement.
Elle fit bien ; elle aima mieux aller habiter parmi les grandes ombres, les grandes ruines, les grands songes dés déserts, que de languir dans la médiocrité de nos des* tinées d'alors.
Elle dit adieu à l'Europe, et s'ensevelit toute vivante en Asie! De temps en temps un* voyageur, alors trèsrare, venant par curiosité frapper à sa porte, elle refusait d'ouvrir; elle ouvrit pour Marcellus et pour moi, parce que Marcellus était un enfant, et parce qu'elle avait entendu mon nom de poëte dans le monde. Un enfant et un poëte, terrain à songes !
Elle voulut nous voir.
Elle me prophétisa ce qui m'est arrivé par hasard, un rôle grave dans une courte pièce à grand mouvement.
«.Vous reviendrez après en Orient mourir où je vis», me dit-elle.
Et j'y mourrai au moins de désir.
Quand on s'est lancé hardiment, avec une sainte pen»sée dans le cœur, au, milieu d'un peuple en révolution, pour l'apaiser et le diriger vers des destinées plus hautes et plus. surhumaines.
Quand on lui a dit : (( Lève-toi et règne, mais montretoi digne de régner par ta modération, par ta tolérance; par ton respect des libertés d'autrui; tu n'auras d'autre maître que la raison, tu respecteras tout le monde, et toi-même. »
Quand ce peuple a été soulevé entre ciel et terre pendant quelques mois, et que toutes les nations étonnées se sont agenouillées pour le contempler dans sa liberté et dans sa sagesse ; ce peuple de France a été vraiment roi de lui-même, et digne de l'être.
Mais il est bien vite redescendu ou retombé de son enthousiasme, et, le danger passé, il est redevenu peuple, c'est-à-dire, élément. Il a abdiqué sa gloire par lassitude ; la couronne lui a paru trop pesante, il Ta laissée tomber de. son front; une main fort habile et armée l'a ramassée. Le peuple s'est refait soldat sous cette main, nous recommençons le passé !
Quand on a participé à cette illusion des grandes âmes, et qu'on l'a vue s'éteindre, on a trop vécu ; on prend en dégoût l'Europe où ces scènes se sont passées, on désire oublier ou renouveler sa vie dans un autre continent ! On cherche un désert en Asie pour passer en vivant entre les pensées de Dieu et l'oubli des hommes.
C'est ce que je ne comprenais pas encore en 1830,
quand je fus reçu par lady Stanhope, et que je la crus une sublime insensée. C'est ce que je comprends aujourd'hui. Le devoir de sauver à tout prix honiiéte mes amis et mes créanciers en France m'a ramené et me retient dans ma patrie par un lien que Dieu seul connaît.
Mais l'âme de lady Stanhope a passé dans la mienne, et mourir dans un désert d'Asie, au sein d'une contem* platîon de Dieu, de la nature, et loin des hommes d'Europe, est le dernier de mes vœux!
Quoi qu'il en soit de ce vœu, comme de tant d'autres, le livre de M. de Marcellus est un des livres de jeunesse qui sont les plus doux à emporter dans son bagage de voyageur ou à feuilleter dans son âge avancé, quand on veut se donner une odeur du printemps de la vie. On y vogue, on y change d'horizon à tous les levers de l'aurore; on y chante à demi-voix les vers mémoratifs de ses études, on y parle la plus riche et la plus sonore des langues; et, par-dessus tout, on y cause avec un compagnon de route toujours instruit, toujours spirituel, toujours tempéré et souriant, qui semble avoir en lui la précoce et froide sagesse du vieillard à côté des belles illusions de la vie.
Ce livre est bien loin d'avoir autant de réputation qu'il en mérite. La tombe, comme le lever dii vrai jour, rendra à M. de Marcellus toute la justice que l'ignorance ou le préjugé des partis lui a fait attendre. C'est le cours le plus complet et le plus vivant de l'archipel grec et ionien qu'un disciple d'Homère ait fait faire à la génération présente.
Le voyage en Sicile, qu'il fit longtemps après, en 18ii1 ,
est une promenade classique autour de l'Etna, de l'histoire, des monuments. Mais cela n'a pas la sève jeune et pittoresque du souvenir d'Orient- On sent que l'homme mûri et désenchanté se promène le soir pour se donner les consolations et les diversions de la vie active qui lui était refusée. Il y a toujours de l'érudition, mais il n'y a plus d'illusions : le soleil baisse. M. de Marcellus pensait à autre chose. '
A quoi pensait-il?
Il pensait à un autre livre, la Politique de la Restauration, publié deux ans après. — Ce livre est une répétition des anecdotes littéraires analysées par nous au commencement de cette étude. Il y met en corps ce qui était, en pages. C'est toujours le très-intéressant récit de ses négociations entre M. de Chateaubriand, ambassadeur à Londres, et M. Canning, ministre des affaires étrangères du gouvernement britannique, son ami.
Les correspondances de M. de Chateaubriand sont justes, fortes, héroïques. Il veut grandir la politique monarchique de son gouvernement, malgré M. de Villèle et malgré les Anglais. Sa personnalité vigoureuse le tourmente et tourmente tout le monde, jusqu'à ce qu'il ait forcé la main à M. de Villèle et à l'opposition du parti libéral, à la politique méticuleuse de M. de Villèle, à la jalousie de M. Canning; il triomphe enfin et vole au congrès de Vérone, malgré tout le monde.
Du moment qu'il y paraît, il est le maître; il supplante peu loyalement M. de Montmorency, il entraîne M. de Villèle, il dompte M. Canning, il affronte courageusement l'opposition bonapartiste des Chambres françaises. Il élève la Restauration à son .apogée, il restaure la mo-
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narchie des Bourbons en Espagne; il tombe enfin, mais dans son triomphe, sous i'animadversion très-méritée, mais très-imprudente, de M. de Villèle.
La correspondance, fort sensée, habile, éloquente de son confident à Londres, de M. de Marcellus, souvent égale à celle de M.^de Chateaubriand, moins passionnée, moins aventureuse, plus honnête, montre dans ce jeune diplomate un futur ministre, très-capable de comprendre l'Europe, s'il n'était pas encore capable de la diriger.
C'est un beau livre de métier pour ceux qui, comme nous, étaient appelés un jour à tenir le gouvernail de la France. Il répond victorieusement à ceux qui ont tant calomnié la politique de cette monarchie, et qui écrivent aujourd'hui leurs calomnies comme de l'histoire.
Alger, l'Espagne, les deux grande actes extérieurs de la Restauration, prouvent que, malgré la difficulté de sa situation, l'honneur et la grandeur de la France n'ont jamais été en péril sous les ministres de la Restauration. M. de Marcellus a versé une complète lumière sur cette question.
La réputation du gouvernement des Bourbons à l'extérieur est rétablie irréfutablement dans cet excellent ouvrage. L'opposition de quinze ans y joue un pauvre rôle. C^est de là que date pour moi ma mésestime du gouvernement parlementaire d'alors, et mon goût pour la républi(j[ue ; gouvernement quelquefois terrible, mais au moins >igoureux et franc, où les dictatures ont la force des institutions, et qui font faire aux nations ce qu'elles veulent, et non pas ce que veut un groupe d'intrigants, men«tant au peuple du haut de la presse et de la tribune, et faisant peur aux rois de^ peuples, et des rois aux peuples;
Rien de grand avec ce gouvernement de manèges et de factions bavardes. Excepté dans l'affaire d'Alger et dans l'affaire d'Espagne, tous les gouvernements de la France,
pendant les trente ans du gouvernement des Chambre^ et des journaux, n'ont été que le gouvernement de Topposition !
Et ces hommes voudraient recommencer? J'aime mieux ce qui est; c'est une leçon au moins à l'intrigue.
Je préférerais la république souveraine et absolue : elle est agitée, mais elle est forte. Les pires des tyrannies sont les petites tyrannies; les tyrannies parlement taires sont mesquines en France : franchement, j'en ai trop soufl'ert pendant trente ans de ma vie pour ne pas les détester.
Après quelques opuscules d'érudition grecque et classique, M, de Marcellus écrivit tout récemment son meilleur livre sous un titre et sous une forme qui promettaient peu et qui tenaient beaucoup : c'est son Commentaire sur les Mémoires de M, de Chateaubriand, Ces mémoires sont la lie du vase, cuvée et versée, du cœur aigri de ce grand homme du siècle. — Nous disons grand, nous ne disons pas bon. — Ces mémoires protesteraient contre l'épithète* . Ce livre a des pages admirables comme style, et déplorables comme caractère. Roman grec dans le commencement, diatribe universelle à la fin, il affecte partout un style tellement figuré, tellement recherché, tellement ronsardisé, par l'affectation du style gaulois de Rabelais et de Montaigne, qu'on ne sait en quel siècle on vit en le lisant. Rien n'y coule, tout s'y cristallise pour briller; chaque phrase demande à être trois fois lue, mais relue deux ou trois fois pour être comprise. C'est une énigme perpétuelle offerte par l'auteur à la malignité du lecteur. Disons franchement le mot, c'est mauvais en masse, souvent beau en détail; cela n'honore pas M. de Château-
briand, et cela déshonore autant qu'il le peut tout son siècle.
Eh bien, ce livre, mauvais de forme, même de fond, a servi de texte à un excellent livre. C'est le commentaire respectueux , mais juste , du disciple sur le texte d'un maître qui s'égare. Ce commentaire est bien supérieur au texte; toutes les anecdotes y sont rectifiées, toutes les injures palliées, tous les excès de bile adoucis, tous les venins de style réparés, déplorés, excusés, de façon qu'il ne reste guère que de belles choses à admirer et un grand homme à comprendre.
M. de Chateaubriand doit immensément à M. de Marcellus; il le réhabilite en étendant son manteau sur ses défauts de cœur et sur l'afTectation de style de ce grand écrivain. Peut-être y a-t-il trop d'indulgence ; mais qui sera indulgent, si ce n'est un ami?
M. de Marcellus absout M. de Talleyrand de crimes. Le nom de M. de Talleyrand, dit M. de Marcellus, ne tombe jamais de la plume de M. de Chateaubriand sans y avoir été marqué d'un fer chaud à son passage. Et, à propos de ces crimes, il est curieux de lire ce qu'en dit M. de Talleyrand lui-même cité par M. de Marcellus :
«Est-ce qu'un homme habile a jamais besoin de crimes ? « C'est la ressource des idiots en politique. Le crime est « comme le reflux de la mér; il revient sur ses pas, et il « noie. J'ai eu des faiblesses, quelques-uns disent des « vices; mais des crimes? Fi donc! »
M. de Marcellus explique son amitié pour M. Bertin, cet homme d'État de la presse dans le Journal des Débats, par une sympathie de cœur conçue entre eux au chevet de mort de M"" de Beaumont, fille charmante du ministre de Louis XVI, décapité (M. de Montmorîn).
M. de Chateaubriand adorait M"*' de Beaumont; il lui érigea'un monument funèbre à Rome, dans l'église Saint-
Louis des Français, pendant qu'il était secrétaire d'ambassade sous le cardinal Fesch. Avoir pleuré ensemble une personne aimée est le lien des cœurs.
La carrière entière de M. de Chateaubriand se ressentit de cette sympathie des Débats. MM, Bertin, les complices de son opposition royaliste contre les Bourbons, ne l'abandonnèrent jamais, même sous la monarchie de 1830, à laquelle ils adhérèrent par politique, monarchistes de toutes les monarchies, mais monarchistes exigeants et inquiets, qui personnifient encore aujourd'hui l'exigence et l'inquiétude du caractère de leur premier maître. Gela fait honneur aux deux : il se cache toujours un bon sentiment dans les âmes qui ont aimé !
C'est le parfum de l'amour, indélébile comme ce qui est divin; on sent jusqu'à la dernière vieillesse qu'il a passé dans les cœurs, et qu'il a amélioré la nature.
Pendant son ambassade de Rome, peu de temps avant la révolution de 1830, M. de Chateaubriand, triomphant de l'élection d'un pape faite sous ses auspices, heureux en fortune, heureux en séjour, heureux en sentiment pour des personnes innomées, se prend, comme à l'ordinaire des grandes âmes, d'un fastidieux dégoût pour tant de félicités, et continue à écrire ses Lamentations, très-déplacées, à son ancien secrétaire de Paris.
Ici le' vrai sentiment de M. de Marcellus se dévoile, comme- à son insu, dans un jugement de trois lignes, en marge dans ses lettres :
({ J'avais une tête très-froide et très-bonne, dit l'auteur (( à'Atala, et le diplomate, aussi grand que juste et ambi--
M. DE MÂRCELLUS. 63
« ticux dans ses vues, avait le cœur cahin-caha pour les « trois quarts et demi du genre humain. »
Voici le cri du commentaire, cette fois plus juste que bienséant, arraché- à M. de Marcellus par la flagrante ingratitude envers l'âme de Juliette (M"' Récamier), oubliée si cruellement pour des affections légères à Tâj^e du poëte :
« Je crois, dit-il, qu'il faut rétablir ainsi cette phrase : « J'avais une très-froide et très-bonne tète, et, après, le « cœur cahin-caha pour les trois quarts et demi du genre « humain. Ajoutons, pour être vrai : Comme pour la « moitié au moins de l'autre demi-quart ! »
Ce qui veut dire en bon français : Je n'avais de cœur que pour moi !
C'est le jugement qu'en porte M. Joubert, son premier ami, dans une lettre confidentielle à M. Mole, révélée aujourd'hui même pour la première fois, et publiée par M. Sainte-Beuve.
Le ministère Polignac, préambule d'une révolution certaine, rappela M. de Chateaubriand à Paris. M» de Marcellus est nommé, quelques jours après, son secrétaire d'État par le prince de Polignac. M. de Marcellus hésite quelques jours entre son dévouement de royaliste,* son ambition naturelle, et son jugement très-sain sur l'inopportunité du défi de Charles X à la France alors libérale. 11 va consulter M. de Chateaubriand comme l'oracle dans le désert, à l'hospice de la rue d'Enfer, où il s'était relégué. M. de Chateaubriand lui prophétisa la catastrophe prochaine et certaine. Marcellus refusa courageusement ces fonctions. Ce fut un bel acte de conscience et de foi dans sa politique de modération.
Pendant ces hésitations, le prince de Polignac, qui m'aimait, pense à moi; il m'écrit, me conjure de venir à Paris, m'offre avec instance la direction des Affaires étrangères; je n'hésite pas à refuser. — Il insiste sur un entretien ; j'arrive à Paris, je cause à cœur ouvert avec lui : il est moins sincère avec moi qu'avec M. de Marcellus, il nie imperturbablement la pensée du coup d'État.
(( Je le crois, puisque vous le dites, mon prince, lui dis-je ; vous ne le voulez pas, mais la logique et votre situation le veulent! Je suis royaliste, je suis jeune, je no veux à aucun prix dater d'un coup d'État malheureuxdans la politique, et commencer par une révolution oii les Bourbons périront. »
Je fus nommé ministre à Athènes, et je m'éloignai !... M. de Marcellus expia longtemps son refus.