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XLVI

Les événements ne me donnèrent pas le temps de rejoindre mon poste. M. de Marcellus et moi nous déclinâmes la confiance et l'involontaire complicité de l'acte. Il se retira par pressentiment et conviction. Il fut fidèle à la monarchie légitime après les Bourbons; je restai fidèle à mon honneur en refusant de servir la seconde monarchie. Excepté la république, dictature de tout le monde, je ne voulus plus servir personne.

Cela a fait dire aux républicains, que je ne servais pas mal : « Défiez-vous de lui, c'est un légitimiste! » Et les niais l'ont cru. A leur place, j'aurais redoublé de confiance, et j'aurais dit : « C'est un homriie d'honneur, et, puisqu'il a été fidèle à la première heure par un sentiment de famille et de tradition, il le sera à la dernière, quand on n*a plus d'autre famille que la patrie et le peuple. » Mais

Us ont cru qu'un royaliste de cœur, à vingt ans, ne pouvait jamais être un bon citoyen à cinquante, et qu'un homme fidèle à son serment sous les Bourbons ne serait qu'un traître sous la république !

Vous voyez où cette belle logique a mené la république. Mais passons!

M. de Marcellus raconte les entretiens confidentiels qu'il eut avec la duchesse d'Angouléme. — Elle ne se liait pas plus que nous, la noble femme, aux ordonnances, coup d'État désarmé. La législation des coups d'Etat^ c'est la conscience de cejui qui les tenté, mais il ne faut pas les manquer.

Elle ne m'a jamais calomnié dans son exil, celle-là! Que la pitié de la terre et la bénédiction de Dieu la suivent dans sa tombe! Princesse tragique dès son berceau, elle fut triste jusqu'à la mort. Les Français l'en ont accusée ; voulaient-ils donc qu'elle dansât sur les cadavres de son père et de sa mère? La tristesse est la bienséance des victin>es.

Le livre finit par une réflexion touchante et haute que M. de Marcellus prit ou imputa à Massillon, et qui fit relever la tète de M. de Chateaubriand vieilli, qui ne pouvait supporter sa verte vieillesse.

« Que sont maintenant, lui disait-il avec la pompe en

« deuil de ses entretiens familiers, que sont tous ces

« beaux fleuves si célèbres dont nous avons vu l'un et

Il — 5

«l'autre les bords? — De tristes souvenirs qui nou» « reprochent notre vieillesse. — Non ! non ! m'écriai-je, « dites de beaux souvenirs qui embellissent nos derniers. <( jours. Pourquoi donc le cœur serait-il sans force contre « ces conditions de la vie? 11 faut bien, ajoutai-je lente- <( ment, que l'affliction soit de quelque profit aux hommes,. « puisque Dieu si bon a pu se résoudre à les affliger. )>

Ainsi finit le livre par une réflexion morose sur la vie^ et par une réflexion juste et consolante, pleine de confiance en Dieu qui a fait ou permis la douleur.

Ainsi se dessinent les deux caractères : l'un léguant se& désespoirs et ses rancunes à la postérité ; l'autre remettant le passé et les peines de l'avenir à la bonté de Dieu !

On ne peut s'empêcher, malgré tout le talent déployé^ de plaindre l'un et de chérir l'autre.

Après ces excursions toujours rétrospectives sur la politique et ses belles années, M. de Marcellus revint à sa chère Grèce. Il décrivit et traduisit ses chants populaires.

Après M. Fauriel, il y avait encore à glaner. Ce qui fait l'intérêt et le charme de ces chants, c'est moins le chant lui-même que le cadre qui les enserre. Ce cadre est presque toujours une scène de l'odyssée de jeunesse de M. de Marcellus voguant ou chevauchant sur les mersou sur les montagnes du Péloponèse. Il savait le grec ancien comme Homère, il savait le grec moderne comme

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un klephte. C'était l'époque héroïque de rîndépendaDce hellénique. L'Europe était folle d'hellénisme.

On oublie que des siècles ont remué ces lieux et ces peuples, et qu'il peut en sortir des peuples nouveaux à force de vieillesse, mais jamais d'anciens peuples. On se figure qu'on va ressusciter Miltiade ou Thémistocle dans la personne d'un corsaire ou d'un berger des mers ou des montagnes; que Démosthène et Cicéron vont succéder immédiatement au pape.

On oublie que deux mille ans ont passé, et que des millions de barbares ont été colonisés avec leurs mœurs nouvelles pendant des siècles et des siècles en Italie et en Grèce. De là le mécompte de tous ces rêves pour refaire le passé sans éléments, au lieu d'améliorer le présent avec ses éléments propres. Mais alors la Grèce fanatisait l'Europe; on n'était ni chrétien ni musulman, on était Grec, comme aujourd'hui on n'est ni catholique ni carbonaro, on est Piémontais. Les oppositions ont des engouements comme les poètes ; il faut se hâter de les saisir pendant qu'ils passionnent à froid les orateurs et les journalistes, car ces engouements passent vite et ne reviennent pas de même.

M. de Marcellus, qui était jeune, les partagea de bonne foi pour les klephtes, pour les corsaires, et pour les bergers sauvages de la féroce Albanie. Je ne les partageai que dans la mesure de mon bon sens ; cependant je pu-' bliai moi-même le poëme du cinquième chant de Childe Harold, imité assez servilement du beau poëme de lord Byron. Mon enthousiasme était médiocre comme un pastiche, mon succès fut médiocre aussi : je fus puni d'avoir feint un engouement qui n'était pas sincère.

Je savais bien au fond qu'on ne ressuscite, ni peuple, ni nationalité, ni religion sur la terre, au gré du caprice (lès imaginations d'orateurs ou de journalistes en quête de popularité. J'avais un sentiment d'admiration et de pitié pour ces belles îles de l'Archipel, où fleurissent en hommes et en femmes la plus charmante jeunesse du monde ; mais je n'avais aucune haine pour Mahomet et pour ce peuple religieux, pasteur et guerrier, qui était venu à son temps balayer des vallées de Bithynie la corruption byzantine, et prêcher l'unité de Dieu, ce dogme des Arabes, à la place des superstitions ingénieuses de l'Église grecque qui touchent de si près à l'idolâtrie.

Je prévoyais que la Grèce ressuscitée, non par son. génie propre, mais par un roi allemand, ne contenterait ni les Grecs, ni les Turcs; la question se réduisait donc, au fond, à savoir si nous préparerions aux Russes l'empire de la Méditerranée : j'aimais mieux pour la France et pour l'Europe équilibrée les Turcs popr voisins que les Russes.

La bataille de Navarin, que nous ne li> rerions certes pas aujourd'hui, ne fut donc à mes yeux que ce qu'est maintenant l'unité piémontaise et anglaise en Italie : un solécisme en politique, une pierre d'attente de l'Angleterre, une sublime bévue de la politique d'opposition. Puisqni» nous l'avions purgée des Autrichiens, il fallait la confédérer comme l'Archipel grec en 182*2, et la protéger, mais non la soumettre au joug des Cisalpins pour la laisser eroitre. La liberté ne s'improvise pas sous la tyrannie, encore moins sous l'anarchie.

LU

Quoi qu'il en fût, M. de Marcellus, par esprit littéraire, et par esprit sérieusement chrétien, se mit à parcourir k Grèce nouvelle et l'Albanie, ni littéraire ni chrétienne, mais tour à tour, et selon le goût des Albanais, chrétienne» ou mahométane comme son héros Scanderbeg, pour y chercher un nouvel Homère. Il n'y trouva rien que des chants dits populaires qu'on admira par parti pris, mais qui ne sont pourtant que des complaintes du peuple.

Défions-nous en toute langue de la poésie des rues, des mers et des montagnes, destinée à charmer les peuples ignorants. Gela est court, cela est monotone, cela est affecté ou trivial; cela contient cinq ou six images gracieuses, naïves, fortes, mais toujours les mêmes scènes : les airs que le berger siffle à son cheval, ceux que le matelot psalmodie à sa barque, couché à l'ombre de sa voile, ou l'amant à sa maîtresse au clair de lune. Ce n'est ni la malignité spirituelle et savante de Béranger, poète d'opposition, épigrammatique, libéral, mais nullement populaire; ni la belle et naïve poésie homérique de Mistral dans son poëme antique de Mireille : c'est un patois pour les veillées des peuples de Provence !

C'est là un poëte populaire, ou plutôt c'est là un poème écrit dans la langue du peuple avec les idées, les habitudes, les travers, les loisirs des amants, dans les basses classes des peuples !

Mais c'est Hugo, Yigny, Dumas, Laprade, Marcellus, Autran, Lamartine, qui les lisent.

Le peuple n'a ni le goût ni le temps, il a l'haleine courte. S'il est pieux, un couplet des cantiques de Marseille; s'il est impie, un couplet de Béranger,. voilà son affaire; s'il

est soldat) une strophe armée de la Marseillaise : voilà la poésie populaire. Or la Marseillaise^ sublime en musique, est peu admirable en poésie. C'est un beau chœur des frontières de la France résonnant au pas de charge sous les pieds de l'étranger; mais les paroles sont des cris et non un poëme.

M. de Marcellus, comme M. Fauriel son devancier, ne rapporte donc que des scènes poétiques et peu de poésie.

Quand les chants populaires ne sont pas composés à froid par des poètes politiques, ils ne sont jamais sublimes; le peuple ne Test pas, mais il est peuple, c'est-à-dire nature.

C'est le caractère vrai des traductions de M. de' Marcellus. 11 ne faut pas chercher des essences dans les bouquets de fleurs des montagnes, mais de la rosée matinale et des senteurs des champs. C'est ce qu'on trouve dans ce recueil.

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