‹ Souvenirs et portraitsChapitre 7 sur 24 · SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER

M"® Récamier ne fut ni un événement, ni un personnage, ni un grand fait, ni une grande idée, ni même un grand talent, ni surtout une grande puissance, dans cette foule de choses et d'individualités qui encombrent This- 'toire de ces soixante ans. Cela est vrai; mais elle y fut plus qu'une grande chose, qu'un grand talent, qu'un grand événement, qu'une grande puissance ; elle y fut un grand éblouissement des yeux, elle y fut un long enivrement des cœurs, elle y fut une grande puissance de la nature : elle y fut la beauté!! I

La beauté est la royauté de la nature; peu importe qu'elle soit née, comme Cléopâtre, sur un trône, ou, comme la Vénus antique, de l'écume de l'onde, ou, comme lady Hamilton, de la lie des vices. Dès qu'elle parait elle règne, dès qu'elle sourit elle enchaîne; que l'on soit Phidias, Raphaël, Dante, Pétrarque, César, Nelson, lord Byron, Bonaparte, Chateaubriand. Elle consume Phidias de la passion de reproduire le beau dans le marbre ; elle divinise Raphaël sous le regard de la Fomarina, et elle le

fait mourir, comme le phénix, dans la flamme de deux beaux yeux ; elle allume à douze ans dans le Dante un foyer inextinguible d'un seul rayon de sa Béatrice; elle sanctifie Pétrarque dans' la mystique adoration de Laurc; elle arrête d'une caresse, en Egypte, ce César que ni l'Italie, ni la Grèce, ni l'Afrique, ni l'Espagne, n'avaient la puissance d'arrêter; elle corrompt Nelson dans les délices de Naples et contre-balance dans le cœur de ce héros la gloire de Trafalgar; elle fait oublier, à Ravenne, la poésie à lord Byron dans la contemplation de cette poésie vivante qu'on appelle la Guicioli; elle fait oublier à Chateaubriand son ambition, son égoïsme et sa vieillesse dans le rayonnement déjà amorti de Juliette. Voilà la beauté, voilà sa puissance, voilà son mystère, voilà sa divinité! Ne cherchez pas d'autre titre à l'intérêt qui s'attache au nom de Juliette dans ce siècle et qui la suivra plus loin que son siècle. Elle fut la beauté I elle fut la femme rayonnante et attrayante ; elle fut la Vénus sans ciel, la Cléopâtre sans couronne, la Fornarina sans faute,, la Béatrice sans rêve, la Laure sans platonisme mystique, la lady Hamilton sans vices, la Guicioli sans larmes, hélas ! et peut-être aussi sans amour! L'amour est le seul enchantement qui manque à cette femme. Pas assez femme et trop déesse, elle fut Juliette Récamier. Elle posa involontairement, pendant trente ans, comme un divin modèle d'atelier voilé, devant tous les yeux et devant tous les cœurs de deux générations d'adorateurs enthousiastes, mais désintéressés de sa possession; elle fut statue et jamais amante; elle resta intacte sur son piédestal au milieu de l'encens qui fumait et des bras tendus pour la recevoir: elle n'en descendit qu'au tombeau. Que serait-ce si elle avait aimé ? Mais soyons justes et compatissants : si elle ne descendit jamais de ce socle virginal dans les bras d'un Pygmalion, ce ne fut pas, dit-on, la faute de

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son cœur, ce fut la faute de la nature. Son lot fut d'enthousiasmer les désirs, jamais de les assouvir. On ne Faddra pas moins, on la plaignit davantage. Il y avait un mystère dans sa beauté; ce mystère la condamnait à réternelle pureté du marbre; ce mystère ajoutait à la perpétuelle adoration pour cette femme. Aucun homme -en la contemplant ne pouvait être jaloux d'un autre homme; on jouissait de ne pas savoir possédé par un ^utre ce que nul mortel ne pouvait jamais espérer pour soi. Tous se disaient : Si elle pouvait avoir une préférence, ■ce serait peut-être pour moi; car tous croyaient sçuls l'aimer assez pour obtenir ce miracle. C'est cette pureté inaltérable qui a pertnis à une femme (1) d'écrire les Souvenirs de cette femme. Dans cette statue.de la Pudeur il n'y avait pas un charme à voiler; une mère de famille pouvait déshabiller cette vierge.

J'avais entendu parler toute ma vie de l'incomparable beauté de M"* Récamier ; une parente de ma mère, qui vivait à Paris dans la familiarité intime de M. Récaamier, m'avait fait cent fois le portrait de cette idole vivante. Mon imagination s'était idéalisé cette figure. Cette parente me disait qu'elle ressemblait beaucoup à ma mère lorsque ma mère avait seize ans. Je connaissais par ses récits tous les détails de l'intérieur de Clichy, cette Paphoa •de cette divinité, ce sanctuaire où toute l'Europe élégante, -en 1800, allait s'enivrer de la vue de Juliette; son visage, •ses expressions, ses formes, son costume, ses poses, ses langueurs, ses évanouissements pittoresques à une cer-

(1) M"* Lenormant, fille adoptive de M">« Récamier.

laine heure de la soirée, où elle défaillait entre les bra» de ses femmes, où on l'emportait toute vêtue sur son lit anti(fue, où elle revenait à elle au parfum des eaux de senteur ruisselant sur ses blonds cheveux dénoués, et où les convives de la soirée défilaient ravis devant tant de charmes, attendris par tant de défaillances, mignardises de Tadolescence, de Tamour et de la mort. Cette scène d'évanouissement, qui se renouvelait presque tous^ les soirs de grande réunion à Clichy, à une heure avancée de la soirée, n'était pas une coquetterie de la jeune maîtresse de ce beau lieu, c'était un prétexte suscité par la mère et par le mari de M°'*^ Récamier pour dérober la jeune femme à ^^empressement insatiable de la foule importune de ses admirateurs; elle était trop naïve pour jouer d'elle-même ces agaceries, mais il fallait l'emporter sur les bras des familiers de la maison pour laisser le voile de ses rideaux entre elle et un monde insatiable de tant d'attraits. On aurait dévoré sa jeunesse en quelques semaines de curiosité passionnée. Elle devait rester jeune jusqu'à la mort. Sa mission était un éternel sursvm corda des yeux et de l'imagination de son siècle.

lïl

Ce ne fut qu'en 1822 que j'eus le hasard heureux de la voir; voici comment.

En passant un jour à Paris pour aller de Rome à Londres, j'appris que la duchesse de Devonshire était elle-même à Paris, à l'hôtel Meurice, allant en sens inverse, de Londres à Rome.

La duchesse de Devonshire, seconde femme et veuve alors du duc de ce nom, était elle-même naguère la femme la plu^ belle et maintenant la plus opulente, la plus lettrée

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tï la plus mécénienne de l'Europe. Ses aventures, vraies ou imaginaires, avaient eu en Angleterre le retentissement (lu roman et Tétrangeté du mystère. Son nom de famille était Elisabeth Harvey ; elle était sœur du duc de Bristol, homme d'une grande distinction de naissance et d'esprit. Une amitié passionnée unissait dès leur adolescence lady Elisabeth Harvey à la première duchesse de Devonshire. Cette première femme du duc de Devonshire était sans scrupules, femme de bruit, de passion, de beauté, de talent, de poésie et de politique. Elle n'avait pas d'enfant de son mari : cette stérilité menaçait de laisser sans héritier direct l'immense fortune et le nom princier de la maison de Devonshire; elle résolut, dit-on, de devoir à l'intrigue ce qu'elle ne pouvait obtenir de la nature. Sa jeune amie, devenue lady Elisabeth Forster, vivait en tiers avec elle dans le palais du duc; l'épouse complaisante favorisa les amours de son mari et de son amie. Elle feignit d'accoucher d'un fds; ce fils supposé passait pour être le fruit du commerce concerté d'Elisabeth Forster avec le duc de Devonshire. La première duchesse mourut sans révéler le secret ; le vieux duc épousa la mère de son fds : en sorte que l'enfant supposé était en réalité le (ils du vieux duc et de la nouvelle duchesse de Devonshire ; seulement cette naissance était anticipée et illégitime.

Les bruits de cette illégitimité parvinrent aux oreilles des véritables héritiers du nom et de la fortune de Devonshire. On menaça le père, la mère et le fils d'un procès; les témoignages domestiques abondaient; des scandales si compliqués auraient fait une explosion déplorable dans l'aristocratie anglaise. Le vieux duc mourut en se taisant encore; le jeune duc, fils présumé de la belle Elisabeth, avait une délicatesse de conscience et d'honneur qui ne lui permettait pas de se substituer sciemment aux droits des héritiers légitimes.

Un arrangement intervint : le jeune duc prit rengagement écrit de ne jamais se marier, et de remettre ainsi, après une jouissance purement personnelle et viagère, ses immenses biens de famille aux véritables héritiers. Il fut lidèle à cotte promesse : ce fut la cause de son éternel célibat. Sa vraie mère, Elisa Forster, devenue duchesse douairière de Devonshire, jouissait d'un douaire immense. Sa beauté, dont on voyait les vestiges, se lisait encore dans la délicatesse transparente de ses traits ; son esprit était tourné aux grandes choses, politique, arts, littérature; sa fortune, toute consacrée aux artistes, lui donnait le rôle d'un Mécène européen à Londres, à Paris, à Rome. Elle habitait Rome ; son palais était une cour de distinction en tout genre : hommes d'État, poètes, écrivains, peintres, sculpteurs, savants de toutes les nations s'y réunissaient à toute heure. Le plus assidu et le plus cher de ses familiers était le cardinal Consalvi, le plus fénelonien des hommes, l'ami plus que le ministre de Pie VII ; elle adorait ce cardinal : il influençait par elle la cour de Saiot- James; elle gouvernait par lui Rome et les beaux-arts, cette royauté de l'étude. Leur intimité allait jusqu'à faire supposer entre eux une union plus intime par un mariage «ecret ; le cardinal n'était point lié aux ordres. Elle passait pour avoir abjuré entre ses mains le protestantisme ■et pour pratiquer en secret le catholicisme. Rien de tout cela n'est avéré ; ce sont de ces bruits qui s'élèvent 'des apparences autour dès hommes ou des femmes célèbres. La tombe même ne dit pas tout après leur mort : le ciel sait plus de secrets encore que la terre.

Quoi qu'il en soit, la seconde duchesse de Devonshire m'avait recherché à mon premier séjour dans cette capitale du monde, comme un jeune homme dont le nom promettait plus qu'il ne devait tenir. Elle m'avait présenté au cardinal Consalvi et par lui au pape Pie VII, dont les malheurs et les bontés éclataient sur sa gracieuse physionomie plus que la tiare sur son front. Malgré mon extrême timidité, qui ne m'a jamais permis de me mettre on avant que dans les grandes circonstances publiques, je vivais dans son intimité la plus journalière. Elle me traitait en fils plus qu'en protégé. A sa mort, elle porta mon . nom dans son testament, pour me prouver que sa pensée survivait en elle à la vie; je lui garde, de mon côté, un souvenir où la reconnaissance et l'attrait se complètent. Excusez-moi d'en avoir parlé un peu longuement à propos de M"® Récamier, son amie; ces deux figures se confondent, bien qu'elles ne se ressemblent pas. L'une, génie inquiet et politique, consacra sa vie à se grandir, l'autre à plaire; belles toutes deux, l'une fut belle pour posséder les esprits, l'autre pour entraîner les cœurs.

Ce jour-là, j'entrai dans le salon de la duchesse de Bèvonshire -sans avoir été annoncé : je la croyais seule. T'nc femme inconnue était debout à côté d'elle, le bras appuyé sur la tablette de la cheminée et chauffant ses petits pieds transis au brasier à demi éteint dans l'àtre. C'était au mois de février; elle avait mouillé ses souliers de soie puce en descendant dans la neige à la porte de

rhôtel. Mon arrivée interrompit la conversation entre ces deux femmes, conversation qui paraissait être animée, quoique à voix basse, car Tune d'elles (l'inconnue) avait sur les joues cette coloration fugitive du sang en mouvement sur un fond de pâleur qui prouve qu'on a poussé tête à tcte un entretien jusqu'à la lassitude.

La duchesse me nomma seulement à elle et me fit asseoir. Après les premières interrogations sur mon voyage, sur Rome, sur nos amis communs d'Italie, l'inconnue, qui paraissait prête à partir, se rassit sans rien dire à l'autre coin de la cheminée, en face de moi : c'était sans doute une politesse de quelques minutes qu'elle s'imposait pour ne pas avoir l'air de manquer d'égards au nouveau venu ; mais, après cette courte halte sur le canapé, elle se leva de nouveau, et vei^a incessu patuit deal

D'un pas à la fois nonchalant, mais élastique sur le tapis, elle tourna autour du fauteuil de la duchesse pour se rapprocher de la porte. Cette grâce du mouvement, ce pas cadencé, tout créole ou toOt oriental, contrastaient tellement avec la vivacité un peu turbulente des femme> de Paris, que j'en conclus sur-le-champ que cette belle personne était étrangère.

La duchesse se leva pour la retenir par une douce violence de politesse ; elles causèrent un instant debout, à pied levé et à demi-voix, dans la pénombre du rideau, entre la fenêtre et la porte.

La voix, ce timbre de l'âme, m'émut plus encore que la beauté. Les clochettes fêlées de métal mêlé d'argent qui chantent au cou des reines du troupeau dans les pâturages sonores, sous la voûte des sapins, dans le haut Jura^

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ne vibrent pas plus mélodieusement aux oreilles que cette voix plus musicale que la musique. Elle ne parlait qu'amitié; je me fîgurais ce que ferait une telle voix si elle parlait ou si elle avait «jamais parlé d'amour! Un frisson en courut sur ma peau; j'étais encore jeune, et le souvenir d'une voix pareille, depuis peu à jamais éteinte, ajoutait à mbn émotion. Cette voix faisait tinter les dents comme les touches d'ivoire d'un clavier mouillé par, les lèvres; on l'entendait au fond de la poitrine. Peu importaient les paroles, le timbre parlait de lui-même-: c'était une âiiie répandue dans l'air qui vous caressait de sons.

Quant à la personne elle-même, je n'essayerai pas d'en faire le portrait. Aucun peintre n'a pu trouver des lignes et des couleurs pour le reproduire : la nature en elle a. iiéïïé le pinceau de David, de Girodet, de Prudhon, de Gérard, de Camucini; le ciseau de Ganova y a échoué.' Dans ces visages, où la physionomie est tout, la beauté est justement ineffable, elle est un mystère comme tout ce qui est infîni ; elle ne résulte pas de tels ou tels délinéàments des traits, mais de lignes imperceptibles, de combinaisons insaisissables, d'harmonies latentes, quoique parj Jantes, qu'il est impossible de copier. La beauté, dans ces visages, est une énigme : l'amour seul peut la deviner; l'art n'y peut que confesser son impuissance. Heureuses les femmes qui n'ont point de portraits, c'est qu'elles sont au-dessus de l'art!

Telle in*apparut dans ce coup d'œil la femme qui causait en se retirant avec la duchesse de Devonshire. A peine eus-je le temps devoir, comme on voit des groupes d'étoiles dans un ciel de nuit, un front mat, des cheveux bais, un nez grec, des yeux trempés de la rosée bleuâtre de Tâme; une bouphe dont les coins mobiles se retiraient légèrement pour le sourire ou se repliaient gravement pour la sensibilité; des joues ni fraîches ni pâles, mais émues comme un velours où court le perpétuel frisson d'un air d'automne; une expression qui appelait à soi non le regard, mais l'âme tout entière ; enfin une bonté qui est l'achèvement de toute beauté réelle, car la beauté qui n'est pas par-dessus tout bonté est un éclat, mais elle n'est pas un attrait. L'attrait était le caractère dominant et fnagique de cette (igure ; le regard s'y collait comme le fer a l'aimant. C'était une physionomie aimantée : elle aurait enlevé une eudume au ciel.

La taille n'était ni élevée ni petite ; on ne songeait pas à la mesurer, mais à l'admirer; elle paraissait à volonté grande ou petite; elle avait autant d'harmonie que le visage. Elle n'était plus très-jeune à cette époque, mais on ne songeait pas non plus à demander son âge. Elle avait aux yeux l'âge qu'on voulait, car les âges étaient réunis dans ses traits : grâce d'enfant, gravité noble d'âge mûr, mélancolie du soir, sérénité d'immortalité, tout y était selon le pli de lèvres ou de sourcils que donnait la conversation au visage : comme dans les instruments bien accordés le mode change le ton, le mouvement changeait l'impression. On ne pouvait pas dire non plus à. quel âge on l'aurait mieux aimée, car chacune des années qu'elle

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avait traversées sen^lait avoir laissé une beauté propre à la saison de la vie qui apporte et remporte quelque chose à la femme; en sorte qu'on ne voyait pas en elle une date, mais une permanence de la beauté accomplie.

Son costume faisait aux yeux partie de sa personne. : il ne la parait pas, il la vêtait. On voyait qu'elle n'y avait pas songé, ou, si elle y avait songé, elle n'avait eu en vue que de le faire entièrement oublier ou de le confondre avec elle-même dans un tel accord de forme et de couleurs que sa robe et elle ne fissent qu'un dans le regard» La parfaite harmonie, c'était en tout le caractère de cette femme harmonique. Elle portait ce jour-là, et je l'ai presque toujours vue depuis, une robe à plis flottants de soie grise, nouée par une ceinture noire et montant en chaste tunique jusqu'à son cou ; ses souliers, de soie sombre, disparaissaient sous les bords un peu traînants de sa robe; un châle oriental de couleur blanche recouvrait ses épaules et serrait, sous une contraction de ses coudes, sa taille élancée ; un chapeau de paille de Florence, aux larges ailes flottantes, ombrageait sa tête, contrastant par sa nuance légèrement doréç avec le blond sombre de ses cheveux et avec les tons marbrés du front et des joues; elle roulait dans une de ses mains les bouts d'un large ruban puce qui descendait comme de la ganse d'un chapeau, de berger jusqu'à sa ceinture.

Ce costume semblait être tombé des doigts distraits de la Mode tout exprès pour une personne de cet âge. L'art de la femme alors est de s'efl'acer, de peur que sa parure ne l'efl^ace; heure du demi-jour dans les soirs d'automne où l'on n'allume pas encore la lampe, pour jouir de ce qu'on appelle familièrement Ventre chien et loup du jour mourant.

Je restais, en face de cette figure, immobile, étonné, ravi, attiré plus qu'enflammé. C'était une de ces impressions telles qu'on devait en éprouver quand les êtres surnaturels, les visions, ce qu'on appelle les anges, apparaissaient epcore aux regards des habitants de la terre. On est ravi, on n'est pas troublé. Une atmosphère calme apportée du ciel çnveloppe ces apparitions de la grâce d'en haut. On sent un culte, on ne sent pas un amour : l'amour est un feu, ceci n'est qu'une splendeur.

Telle était. mon impression silencieuse pendant l'entretien à demi-voix des deux femmes. Cet entretien a parte se prolongeait un peu plus que la bienséance ordinaire ne l'autorise, le pied sur le seuil, entre les deux portes. J'entrevoyais bien que la belle visiteuse, tout en ayant l'air de se retirer modestement devant un nouveau venu, n'était pas fâchée d'être contemplée à loisir par un admirateur de plus, dont l'enchantement ne pouvait lui échapper tout entier, malgré la discrétion de mon attitude et la distraction afl*ectée de mon coup d'œil. Enfin elle s'évanouit, ou plutôt elle se glissa comme une ombre hors de la chambre, sans que son pas de sylphide fît le moindre bruit sur le tapis.

La duchesse se rapprocha du feu.

« Quelle est donc, lui dis-je avec l'accent d'un étonnement contenu, la personne qui vient de sortir de chez vous? Ce doit être une étrangère, car comment une pareille figure existerait-elle en France sans que son nom la devançât partout comme une célébrité, et sans que je l'eusse jamais aperçue dans les salons ou dans les spectacles de Paris?

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— Gomment! nje répondit la duchesse de Devonshire. vous ne la connaissez pas ?

— Non, repris-je. Si jeTavais rencontrée, je ne l'aurais jamais oubliée.

— Eh ! me dit-elle, c'est M"® Récamier !

— M"* Récamier ! m'écriai-je. Ah! maintenant je comprends rémotion que cette céleste figure a donnée au monde dans sa fleur, et tout ce qui m'étonne, c'est que cette émotion ne se prolonge pas jusque dans sa mat\irité ! Je n'ai jamais rien vu d'aussi angélique sur la boue de Paris. J'ai été souvent plus incendié par une beauté de» femme, jamais plus ravi. Heureux les hommes qui sont assez âgés pour avoir vu fleurir ce visage de seize ans !► Quelle impression ne devait pas faire cette éclosion, puisque l'épanouissemen}; a de tels prestiges?

— Voulez-vous que je vous présente à elle? me demanda la duchesse son amie.

— Non, lui dis-je, il ne faut pas se familiariser avec k\s visions célestes, ijour ne rien perdre de leur éblouisscment. Les yeux de tout un monde ont passé sur cette figure, cent hommes célèbres lui ont porté leur encens. Je suis trop jeune encore pour la voir avec indiflérence ; elle a été trop adorée pour ne pas être blasée d'enthousiasmes. J'aime mieux garder le mien froid et spéculatif dans mon imagination que de le voir évaporé en vain devant une idole distraite et saturée d'encens. Cette femme est une relique qu'on ne voit qu'à travers le cristal du reliquaire. Mais quelle n'a pas dû être l'impression de cette femme idolâtrée sur les yeux de la France et de l'Europe, quand elle apparut, à seize ans, au milieu d(ï Paris encore souillé de sang et muet de terreur, comme une Iris messagère des dieux apaisés, venant rapporter leur sourire à la terre? Que j'aurais voulu la voir alors, et

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