‹ Souvenirs et portraitsChapitre 6 sur 24 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

Une femme jeune, belle, malheureuse, proscrite dans sa famille, s'empara d'abord de sa vie. C'était M"* de Beaumont, fille de M. de Montmorin. Chateaubriand se logea non loin d!elle, au quatrième étage, dans un des pavillon» du garde-meuble. Il s'en trouvait encore trop loin, bien qu'elle eût son modeste appartement à côté, dans la rue Neuve-du-Luxembourg.

Un petit cénacle d'hommes et de femmes distingués s'y réunissait tous les soirs. M. Pasquier, récemment rentré de rémigration ; M. Mole, très-jeune encore, mais déjà mûr d'idées et souple de caractère ; M. Joubert, ami de tous les malheureux ; M. de Bonald ; M. de Fontancs^

transition entre tous les régimes, mais irréconciliable* avec la Terreur; M. Ghénedollé, poëte loyal et royaliste . constant; M"* de Vintimille, captive sous la république, et dont la sœur, captive aussi, avait été chantée avant de mourir par André Ghénier, suprême honneur rendu à la victime encore vivante, formaient ce cénacle.

L'ombre de M. de Montmorin, immolé sur Téchafaud â sa fidèle aflection pour Louis XYI, planait sur le salon de sa fdle comme un remords de septembre sur un jour de printemps. Tout le monde était d'accord dans ce salon , tant les grands crimes elîacent les différences d'opinions et ne laissent survivre que Thonneur.

M. de Montmorin Saint-Herem, ancien ambassadeur . en Espagne, membre de l'Assemblée constituante, ami de M. Necker, mais plus encore de Louis XVI, était resté ministre des affaires étrangères pendant la plus grande ' partie de la Révolution. Il marcha résolument au supplice, donnant sa vie pour la vie du roi. Sa fille, restée sans fortune, d'une beauté qui n'était que charmes, vivait dans une retraite, visitée par les amis de sa famille.

M. de Fontanes lui présenta son nouvel ami, M. de Chateaubriand.

Ces deux caractères semblèrent se reconnaître en se rencontrant; ces deux cœurs s'attachèrent avec la force d'une révélation.

M"* de Beaumont vivait pendant l'été dans le petit château de Passy, près de Villeneuve-sur-Yonne. M. Joubert y cherchait aussi le repos. La description que fait de lui M. de Chateaubriand est touchante.

« C'était, dit-il, un égoïste qui ne s'occupait que des autres. »

« J'ai été, écrivait M. Joubert avant de mourir, comme une harpe éolienne qui rend quelques beaux sons, et qui n'exécute aucun air. »

C'était triste et vrai. Mais les vivants qui entendaient^ dans son intarissable entretien, la harpe frémir, en étaient charmés.

M*"* de Beaumont invita Chateaubriand à venir à Passy pendant la belle saison. Il accepta; leur liaison se resserra, elle devint tendresse. Quelle impression ne devaient pas faire à une femme sensible et malheureuse lesparoles qu'avait entendues Atala, ou les songes qu'avait rêvés René !

Ce fut le beau temps de Chateaubriand. La Providence semble ainsi réserver à ses favoris deux femmes providentielles : l'une, à l'entrée de la vie, pour les enivrer d'un premier amour ; l'autre, au déclin des jours, polir faire respecter l'intérieur.

(( Je me rappellerai éternellement quelques soiréespassées dans cet' abri de l'amitié. Nous nous réunissions, au retour de la promenade, auprès d'un bassin d'eau vive, au milieu d'un gazon dans le potager. M"" Joubert , M"* de Beaumont et moi , nous nous asseyions sur un banc; le fils de M"' Joubert se roulait à nos pieds sur la pelouse :.cet enfant a déjà disparu. M. Joubert se promenait à l'écart dans une allée sablée. Deux chiens de garde et une chatte se jouaient autour de nous, tandis que des pigeons roucoulaient sur le bord du toit. Quel: bonheur pour un homme nouvellement débarqué de l'exil, après avoir passé huit ans dans un abandon profond, excepté quelques jours promptement écoulés! C'était ordinairement dans ces soirées que mes amis me .faisaient parler de mes voyages ; je n'ai jamais si bien peint qu'alors les déserts du nouveau monde. La nuit,, quand les fenêtres de notre salon champêtre étaient ouvertes. M"* de Beaumont remarquait diverses constellations, en me disant que je n^e rappellerais un. jour qu'elle m^avait appris à les connaître : depuis que

CHATEAUBRUI^D. 103'

je l'ai perdue, non loin de son tombeau, à Rome, j'^i plusieurs fois, du milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles qu'elle m'avait nommées; je les ai aperçues brillant au-dessus des montagnes de la Sabine ; le rayon prolongé de ces astres venait frapper la surface du Jibre. Le lieu où je les ai vus sur les bois de Savigny et les lieux où je les revoyais, la mobilité de mes destinées, ce signe qu'une femme m'avait laissé dans le ciel pour me souvenir d'elle, tout cela brisait mon cœur. Par quel miracle l'homme consent-il à faire ce qu'il fait sur cette terre, lui qui doit mourir ? »

Bientôt tout changea de face. M"* de Beaumont tomba malade de la poitrine. Chateaubriand, par la protection (le M. de Fontanes et de M"' Bacciochi, sœur da Bonaparte, et toute-puissante sur lui à cause de la virilité de son caractère, demanda à entrer dans la diplomatie. Bonaparte l'agréa et le nomma secrétaire d'ambassade à Rome, heureux d'adresser au pape le jeune écrivain restaurateur de la religion. Il fut présenté au consul, reçut (le M. de Talleyrand, qu'il a depuis si maltraité, son titre et ses instructions.

Il quitta Paris et s'achemina vers Rome, laissant M"" de Beaumont en France; mais elle devait le rejoindre bientôt à Rome.

Quant à M"' de Chateaubriand, déjà oubliée depuis plusieurs années, il l'avait entrevue à Paris et l'avait de nouveau négligée. Elle était un hors-d'œuvre dans sa vie ; elle disparut pour longtemps. Femme d'esprit, d'un caractère épineux et difficile, elle laissait son mari libre et vivait çà et là avec ses belles-sœurs, délaissées comme elle.

Son voyage à Rome fut lent et glorieux, comme un triomphe au milieu d*un pays réjoui par le retour de son . vieux culte. 11 visita à loisir les choses et les hommes du . midi de la France. Il écouta les vers de Reboul, que j'ai depuis admirés moi-même ; excellent homme, que je désignai en l«/i8 au choix éclairé de son pays pour représentant de la république, que nous tentions de fonder : les . exagérés le dégoûtèrent comme ils dégoûtèrent la France, et il se retira sans- combat. Il était homme d'honneur, de talent et de vertu, mais non homme de lutte. Il est allé depuis au séjour des hommes de paix, en emportant notre amitié.

Avant le départ de Chateaubriand pour Rome, Lucien Tavait cpnduit à une fêté chez le premier consul. Bonaparte, le reconnaissant dans la foule, s'approcha de lui, et lui dit :

« En Egypte, j'étais toujours frappé quand je voyais les cheiks tombera genoux au milieu du désert, se tourner vers l'orient, et toucher le sable de leur front. Qu'était-ce que cet inconnu qu'ils adoraient vers l'orient? »

Puis, s'interrompant lui-même et passant sans transition à un autre sujet :

« Le christianisme, dit-il, les idéologues n'ont-ils pas prétendu en faire un système d'astronomie? Quand cela , serait, croient-ils me persuader que le christianisme est petit? Si le christianisme est rallégorie du mouvement des sphères, la géométrie des astres, les esprits forts ont , beau faire, malgré eux. ils ont encore laissé, assez de grandeur à son culte ! »

Et il s'éloigna.

Après avoir vu Murât à Miian, il reprit sa route. 11 arriva à Rome le 27 jqin. IVlon ami, M. Artaud, le conduisit à Saint-Pierre.

(( Il sentait le besoin d'un effet, me dit Artaud; ne pouvant pas le sentir, il l'affecta. »

H s'assit sur le rebord de pierre du jet d'eau en face du portail, entre les obélisques égyptiens, et, plaçant sa main sur sa poitrine, il dit à Artaud : « J'ai soif I » et demeura silencieux dans une contemplation évidemment simulée. Artaud le comprit et ne dérangea pas son enthousiasme.

On le logea chez le cardinal Fesch, au dernier étage du palais.

« N'ayant rien à faire dans ma .chambre aérienne, ditil, je regardais par dessus les toits, dans une maison voisine, des blanchisseuses qui me faisaient des signes; une cantatrice novice exerçant sa voix me poursuivait d'un solfège éternel, heureux quand il passait quelque enterrement pour me désennuyer. Du haut de ma fenêtre, je vis dans l'abîme de la rue le convoi d'une jeune mère : on la portait, le visage découvert, entre deux files de pèlerins blancs; son nouveau-né, mort aussi et couronné de fleurs, était couché à ses pieds. »

Chateaubriand fit une imprudence qui choqua l'ambassadeur et tout le corps diplomatique de Rome. Il alla présenter son hommage au vieux roi de Sardaigne, qui avait abdiqué sa couronne et qui vivait retiré à Rome. Le 4:ardinal Fesch écrivit à Paris cette excentricité inoppor-

tune et prétentieuse. Bonaparte ne fit qu'en rire et l'excusa. Mais d'autres prétentions plus olîensantes pour l'ambassadeur le blessèrent plus directement. Il était parcimonieux comme sa sœur. Le secrétaire mangeait à sa fable. Le vin que le cardinal faisait servir à ses commensaux parut mauvais à Chateaubriand, qui se fit servir uiio bouteille particulière achetée de ses deniers. Cette inconvenance déplut à l'ambassadeur : les paroles aigres s'échangèrent sur ce trivial sujet ; l'animad version s'envenima çt subsista toujours. L'écrivain oublia trop vite l'infériorité du diplomate.

Cependant M"* de Beaumont allait arriver mourante à Rome; elle écrivait des bains du Mont-Dore, en Auvergne :

« Puis-je donc vivre ? Ma vie passée n'a été qu'une suite de malheurs ; ma vie actuelle est pleine d'agitations et de trouble. Ma mort serait un chagrin momentané j)Our quelques-uns, un bien pour d'autres, et pour moi le plus grand des biens... Que deviendrai-je? Où me cacher? Quel tombeau choisir ? Comment empêcher l'espérance d'y pénétrer ? Quelle puissance en murera la porte ? »

Elle rencontra à Milan M. Bertin, du Journal des Débats, qui la conduisit à Florence. Chateaubriand l'y attendait. Leur entrevue fut déchirante. Elle fut reçue à Rome par fe pape et par le cardinal-ministre Consalvi avec la distinction et la bonté qu'ils croyaient devoir à une amie du défenseur de l'Église.

« Un jour, je la menai au Colisée : c'était un de ce» jours d'octobre tels qu'on n'en voit qu'à Rome. Elle parvint à descendre, et alla s'asseoir sur une pierre en face

GHATEAUBRUKD. 107

des autels placés au pourtour de rédifice. Elle leva lesyeux, elle les promena lentement sur ces portiques, mortseux-mémes depuis tant d'années, et qui avaient yu tant mourir. Les ruines étaient décorées de ronces et de plantessafranées par l'automne et noyées dans la lumière ; la femme expirante abaissa de gradin en gradin, jusqu'à Tarène, ses regards qui quittaient le soleil. Elle les arrêta sur la croix de l'autel, et me dit : « Allons, j'ai froid ! » Je la reconduisis chez elle; elle se coucha et ne se releva plus. Me voyant pleurer : « Vous êtes un enfant ! dit-elle ; « est-ce que vous ne vous y attendiez pas ?... » Elle me rappela alors nos projets de retraite à la campagne, dont nous nous étions quelquefois entretenus, et se mit a pleurer !

(( Les convulsions de l'agonie ne durèrent que quelquesminutes.... Nous la soutenions dans nos bras, moi, le médecin et la garde. Une de mes mains se trouvait appuyée sur son cœur, qui touchait à ses légers ossements ; il palpitait avec rapidité comme une montre qui dévide s» chaîne brisée. moment d'horreur et d'effroi ! je le sentis s'arrêter. Nous inclinâmes sur l'oreiller la femme arri- >ée au repos. Elle pencha la Vête; quelques boiicles de ses cheveux déroulés tombaient sur son front; ses yeux étaient fermée, la nuit éternelle était descendue. Le médecin présenta un mirpir et une lumière à sa bouche : le miroir ne fut point terni du souffle de la vie et la lumièrerosta immobile. Tout était fini ! »

il fit ensevelir cette femme amie dans l'église dès- Français, Saint-Louis, et quitta Hofne jiour aller pleurer H Naples.

Peu de temps après, il reçut de M. de Talleyrand sa nomination au poste de ministre plénipotentiaire à Sion, bourgade des Alpes, capitale de la petite xépublique du Valais.

Il accepta et alla remercier Napoléon.

Le duc d'Ënghien ayant été fusillé quelques jours après, il donna sa démission.

M"** Bacciochi et M. de Fontanes vinrent lui faire les reproches de Tamitié épouvantée. Il ne rétracta rien de son imprudence et de son indignation. Son royalisme, dont il s'est trop vanté, date de ce jour-là. Bonaparte ne témoigna aucun ressentiment. Les aniis mêmes du prochain empire ne se retirèrent pas. M. Pasquier vint l'embrasser. Chateaubriand ne lui rendit pas assez, plus tard, le souvenir de ce généreux courage.

Satisfait d'avoir, par cette protestation, obéi au sentiment public. Chateaubriand reprit sa vie studieuse, et continua d'écrire des articles pour le Mercure. Il vengea ainsi Tacite de Tanimadversion avouée du consul :

« Lorsque, dans le silence de l'abjection, on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du dictateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien parait, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère. Tacite est déjà né dans l'empire; il croît, inconnu, auprès des cendres <le Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. Si le rôle de l'historien est beau, il est souvent dangereux; mais il est des autels, comme celui de l'honneur, qui, bien qu'aban-

donnés, réclament encore des sacrifices. Le dieu n'est point anéanti, parce que le temple est désert. Partout où il reste une chance à la fortune, il n'y a point d'héroïsme à la tenter. Les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le malheur et la mort. Après tout, qu'importent les revers, si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie ? »

Il résolut alors d'appeler plus fortement l'attention sur lui en voyageant en Grèce et en Syrie. Ce voyage produisit un de ses meilleurs écrits : V Itinéraire de Paris à Jérusalem. C'est un recueil de pages étincelantes d'érudition prétentieuse, de piété affectée, un trompe-l'œil admirable pour les fidèles de l'Évangile ou de la gloire classique ; cela réussit complètement. Le style était admirable, resplendissant, unanime. Ceux qui ne croyaient qu'à la Fable retrouvèrent leurs dieux sous les bocages du Céphise ; ceux qui ne croyaient qu'au Golgotha lisaient à genoux au pied du Calvaire. Il faillit remettre en goût les pèlerinages de Sion. Ce n'était qu'un pèlerinage au Parnasse.

Il revint vite, en traversant la mer, par Carthage, puis par Grenade et l'Alhambra, où il rencontra le véritable but de son voyage. « Mais croyez à ce que je chante, et noïi à ce que je prêche ! >.» Cet itinéraire est un pot-pourri où Sparte, Argos, Athènes, le Calvaire, THélicon, débitent chacun son rôle, et où l'auteur est sûr de triompher, sinon par sa foi, du moins par son talent. Ce succès un peu banal dure encore, et il durera tant que les souvenirs classiques seront la religion des hommes de lettres.

Chateaubriand, de retour à Paris le U novembre 18H, m'attendit pas le printemps pour aller goûter sa retrait<' -<;hampêtre.

Il avait acheté dans la Vallée- aux-Loups un étroit espace appelé Aulnay, défrichement au milieu des bois. Il y construisait une maisonnette de plâtre et de briques, •que les ouvriers achevaient encore. Voulant les activer par sa présence , il y conduisit un soir M"* de Château briand, retrouvée à Paris.

« La terre des allées, détrempée par la pluie, empêchait l,es chevaux d'avancer ; la voiture versa , le buste de plâtre -d'Homère sauta par la portière et se brisa : mauvais augure pour le poëme des Martyrs, dont je m'occupais alors. La maison, pleine d'ouvriers qui riaient, chantaient, -cognaient, était chauflée avec des copeaux allumés et -éclairée par des bouts de chandelles : elle ressemblait à un (Tmitage illuminé la nuit par des pèlerins dans les bois. . Charmés d'y trouver deux chambres passablement arrangées et dans l'une desquelles on avait préparé le couvert, nous nous mimes à table. Le lendemain, réveillé au bruit des marteaux çt des chants, je vis le soleil se lever avec moins de soucis que le maître des Tuileries.

. <( J'étais dans des enchantements sans fm. Sans être M"* de Se vigne, j'allais, chaussé d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la boue, passer et repasser par les mêmes allées, voir et revoir tous les petits coins; me •cacher partout où il y avait une broussaille, me représentant ce que serait mon parc dans l'avenir, car alors l'avejiir ne me manquait point. »

On voit qu'après les poètes et les prophètee, l'imitation

GHATEAIJBRIAND. 111

|x]ii» prosaïque de Jean-Jacques Rousseau ne manquait point non plus/ Elle est plus naturelle, et par conséquent plus vraie.

A part la note poétique, Chateaubriand tenait plus d(' ce maître du style ; mais, quand la pompe des paroles est éloignée, la justesse de Tesprit éclate toujours dans Chateaubriand. Il égale et dépasse l'homme des Charmettes, plus fastueux de forme, mais plus vrai d'idées : un homm(' d'État pouvait nattrc de lui, un rhéteur seul pouvait naître de Rousseau.

Chateaubriand, poëte admirable, mais poëte de déca- <lonce, avait été jusque-là travaillé de l'ambition cPégaler l'antiquité par le po^me épique, ce chef-d'œuvre du génie primitif. Le moule était usé ; cette forme n'était plus possible.

Le génie était de transformer la poésie, non de l'imiter. Il manqua en ce point de vrai génie. Imiter en prose Homère ou Virgile, c'était simplement marquer la distance entre ces deux grands hommes et leur plagiaire.

H manquait aussi de cette vigueur de talent qui enfante lo vers, comme la musique innée enfante la mélodie, la langue qui chante. Ces deux impossibilités se trahissent <lanà les Martyrs, effort avorté d'un esprit supérieur, mais n'attestant que la double insuffisance de l'écrivain. Lisezlos: c'est beau de conception, c'est inimitable d'élégance, <;V8t fécond d'images, c'est étincelant de sentences; mais rela n'est pas un poème. Arriver, comme Chateaubriand, jusqu'au seuil des parodies de Télémaque, c'est échouer <Mï route.

Autant valait ne pas pactir. L'insuccès d*une œuvre se

mesure à la prétention. Ce fut un échec : il avait voulu tromper sa nature, la nature se vengea; ce fut sa dernière œuvre. Sa vie littéraire se termina par cette éclatante déception.

XXVIÏI

Cependant le monde politique trébuchait dans ses prétentions militaires, pendant que Chateaubriand fléchissait dans ses ambitions littéraires. L'Espagne dévorait nos armées ; les neiges de la Russie ensevelissaient nos légions vivantes." Bonaparte jouait la France en Saxe contre son orgueil obstiné; il perdait le monde à Leipzig. L'univers entier, excepté lui, avait l'agonie de sa fîn.

Chateaubriand comprit qu'il fallait changer de parti quand la fortune changeait de héros. Il écrivit comme on conspire, en cachant sous son habit le poignard d'Harmodius, c'est-à-dire un pamphlet mortel contre le tyran qu'il avait subi la veille. Les pkis^ virulentes invectivcî» contre Bonaparte se rencontrèrent sur sa poitrine avec les phrases les plus enthousiastes qu'il avait brodées deux ans plus tôt pour les faire retentir dans son discours à l'Académie française.

Cyrus, le libérateur des Hébreux, le glorieux époux de Marie-Louise, sortant de son palais avec son enfant, héritier de la terre, sur ses bras, et le bourreau du genre humain, se heurtèrent face à face sous le même style, comme le oui et le non, comme la foi et l'apostasie sur la même bouche. Il voulut faire oublier, par l'audace sans péril de cet attentat de plume, qu'il avait été l'étnigré pardonné, l'envoyé de confiance à Rome et à Sion de cet usurpateur, le protégé confidentiel de ce Cyrus, restaurateur des autels.

ÇHÂTEAIBRUND. 113

Ce pamphlet s'appelait Buonaparle et les Bourbons.

Il n'ouvrit les pans de son habit de conspirateur que le jour où Paris fut délivré du tyran. Ce danger posthume fut une fanfaronnade d'héroïsme. Caton se donnait un coup de poignard, mais Caton était cuirassé. L'imagination calomnieuse de l'inventeur indigna, du reste, ceuxlà même qu'elle réjouissait en secret.

Je n'aimais pas Napoléon, ipais je me souviens que mon estime pour Chateaubriand tomba devant le grossier mensonge du pape traîné par les cheveux à Fontainebleau par les mains sacrilèges de l'empereur. La vraisemblance est la vérité du pamphlet.

Mais la France royaliste n'examina pas de si près ce qui servait sa haine. On ne crut pas, mais on propagea.

'De ce jour, Chateaubriand devint le coryphée de la Restauration. Il dut sa popularité politique à un mauvais acte, et il s'obstina à la conserver et à la raviver pendant toute l'époque qui sépare 1814 de 4815. Commencée comme celle des journalistes, ces hommes d'excès, c'est en poussant aux excès plus grands qu'il la rajeunit à chaque circonstance. Il était devenu acquéreur du Mercure; Bonaparte le lui enleva après l'article sur Tacite, dont il sentit la portée. Se3 brochures se succédèrent comme les jours dans toutes les occasions qui prêtaient à la haine ou à l'ambition. Il n'hésita pas à suivre Louis XVIIl à Gand. Il commença par flatter les partisans de la légitimité; il finit par hésiter entre les libéraux et les légitimistes. Il rentra avec le roi après Waterloo; il fut nommé pair de France, et écrivit quelques discours d'apparat indécis, jusqu'à la guerre d'Espagne. 11 s'irrita contre le

il. — 8

un SOIIVENIRS ET PORTRAITS.

favori du roi, M. Decazes, et il écrivit contre lui ce mot affreux, digne pendant de ses invectives contre Bonaparte, et qui accréditait Thorrible supposition de complicité entre M. Decazes et un assassin : « Le pied lui a glissé * dans le sang. » Ces mots cruels déshonorent même le pamphlet.

Il fonda le Conservateur, organe des colères du parti ultra-royaliste contre les monarchistes modérés; il s'illustra de son talent et de ses fureurs. Il finit par s'allier avec les libéraux et se laissa nommer à l'ambassade de Londres. Là commence son rôle vraiment politique : il conçut la pensée de rallier l'armée française à la monarchie des Bourbons, en lui fournissant l'occasion de combattre contre la révolution d'Espagne.

Il écrivit, après son succès, V Histoire du Congrès de Vérone, où il força M. de Villèle et M. de Montmorency à l'envoyer. M. de Montmorency se retira. M. de Villèle consentit à l'admettre, comme ministre des affaires étrangères, dans son cabinet; il y servît mal ses collègues, favorisant tantôt leur politique, tantôt combattant sournoisement leurs plans, pour donner des gages ou des espérances aux libéraux.

Surpris dans une de ces manœuvTOs équivoques, il fut brutalement congédié par le roi. Il sortit du conseil en Goriolan, et déclara le lendemain une guerre de vengeance au parti qu'il servait la veille. Le Journal des Débats, dont le chef, M. Bertin, était son ami, se dévoua à lui et lui prêta sa publicité ambiguë. Il rallia ainsi, dans une coalition néfaste, les amis et les ennemis de la Restauration dans une agression commune. La coalition de principes opposés, mais de haine commune, cette

CHATEÀUBRIATID. 115

maladie organique de la France, ne laissa plus de doute •aux amis des Bourbons sur leur ruine prochaine.

. M. de Chateaubriand fut certainement alors une des causes de la chute de la monarchie des Bourbons en 1830 : il avait juré de se venger, sa vengeance porta plus loin que sur les ministres, elle porta sur le trône ; elle •embarrassa le roi et désiaffeçtionna l'opinion, qu'il avait Je premier fanatisée pour les Bourbons en 181/i.

Sa conduite rendit ses principes suspects, mais il avait rendu invincible la coalition qu'il avait formée. Lui qui 4vait demandé des lois féroces contre la presse {immanis dex), il feignit de se déclarer le défenseur a tout prix de •cette puissance terrible, dès qu'il en fut l'arbitre par âon talent ; ou il n'en connut pas l'ascendant en France, ou il lui sacrifia la couronne.

Aucune force politique ne peut lutter, dans notre pays, contre cette force anarchique, excepté la force révolutionnaire.

Je. l'ai senti sous la république, en I8/18; j'en ai mesuré exactement, jour par jour, la puissance, l'effet, Ja durée : laissez la presse totalement en dehors des lois, à Paris, vous aurez un accès de guerre civile tous les mois. A combien d'accès un gouvernement peut-il résister? C'est là la question. La première semaine après sa défaite, la presse se tait ; la seconde, elle rallie par le droit •de réunion ses forces disséminées ; la troisième, elle fermente et se révèle en symptômes menaçants par des .mots d'ordre et par des rassemblements sur les boulevards, au sortir de? clubs ; la quatrième, elle éclate et le .sang coule«

M', de Chateaubriand, qui avait vu ces émeutes régulières en 1790, 1791, pouvaît-il feindre d'ignorer ce» alternatives en 1827? Pouvait-il se figurer que, dans un pays où la main est si près de la tête, l'opinion excitée et armée d'une multitude pouvait combattre sans danger la raison froide et calme de la raison publique? Ou bien pouvait-il livrer de gaieté de cœur sa* patrie à réternelle agression d'une majorité désordonnée, parlant ou écrivant réunie, sur un seul point de l'empire, sans contrôle et sans modération, contre une société sans cesse attaquée, quoique sans cesse victorieuse? Non ; aucun homme d'État ne pouvait, de bonne foi, se faire une illusion pareille : la guerre à mort entre l'ordre public, qui est l'intérêt et le droit de tous, et la presse libre, qui n*est que l'intérêt d'un petit nombre d'hommes de plume sans mandat et sans responsabilité, était évidemment l'état sauvage, au lieu de l'état régulier d'une nation en état légal. Donc, cette croyance à la liberté illimitée de la 1>resse était, en lui, ou une fiction à l'usage d'un imbécile, ou un crime contre l'ordre social. Imbécile? Nul ne peut lui appliquer une telle injure. Criminel? Nul ne peut le laver d'une telle épithète.

Mais vous-même, me répondra-t-on, n'avez- vous pas cru, en \SUS, que les lois sur la presse étaient abrogées, et qu'en les abrogeant, vous exposiez pour un moment la société républicaine à tous les périls? N'étiez-vous pascriminel autant que lui ?

Non; car je n'étais pas membre de la coalition qui avait amené cette journée mortelle à la monarchie de 1830, que je n'aimais pas, mais que je ne voulais pas> prendre sur moi de démolir : j'étais Français, voilà tout- J'entrais à la Chambre par hasard, au moment où ce gouvernement s'écroulait et où son roi fuyait déjà hors de Paris. Le rappeler était impossible; le reêsuscitor par

une régence, plus impossible encore : quels ministres lui aurais-je donnés? Je n'aurais fait que seconder la ruine dans laquelle femme, enfant, patrie, auraient misérablement péri. La seule chose à faire était une république qui apparaissait à tout le monde alors comme le remède suprême et radical, et qui le fut. Je l'indiquai ; elle fut acclamée à l'unanimité, et l'Europe fut sauvée. Les secousses du lendemain furent fortes, mais le peuple en masse, satisfait de cette victoire non contestée, nous secourut contre les partisans de l'anarchie et contre les vociférateurs du crime. *

Je ne fus donc pas coupable : je m'eflaçai entièrement de toute prétention à l'héritage du gouvernement qui était tombé à ma voix ; je ne demandai part qu'au danger et à la lutte de mes collègues contre l'anarchie, tant que le danger fut mortel et la lutte un devoir.

Je fis venir d'Algérie, à la voix de sa mère, le général républicain qui devait me remplacer.

Ce général reçut de mes mains le ministère et mes instructions. Je me dévouai à sa cause. La servit-il bien ou mal ? Ce n'est plus à moi de le dire. Le resté ne m'appartient plus.

• Quoi qu'il en soit, il n'y a aucune comparaison à faire entre Chateaubriand et moi dans notre conduite. Chateaubriand se conduisit en grand écrivain, et moi en honnête homme. Il fut un écrivain du premier ordre, et moi un bon citoyen. Il inventa la coalition de 1827 pour se grandir, au risque de perdre la monarchie ; j'inventai la république unanime et modérée pour sauver la France et l'Europe. Qu'on juge par le résultat.

(cependant la coalition de M. de Chateaubriand avait produit ses fruits ; la garde nationale, pervertie par la presse liguée contre Charles X, avait poussé ce prince téméraire,. mais faible, à tout oser contre elle.

Il résolut de provoquer la bataille entre l'esprit nouveau et l'esprit ancien par un coup d'État. Il choisit le prince de Polignac pour lui confier le commandement des jour- 'uées rétrogrades. Le prince, confiant dans l'aplomb de la monarchie, ne prépara rien ; il signa un matin les ordonnances contre la presse, comme il aurait signé en pleine paix la plus innocente mesure de police sur l'édilité de Paris.

C'était le tocsia de la guerre civile sonné par un enfant. Paris, désarmé, s'insurgea ; les troupes, qui n'étaient nt réunies, ni commandées, ni même averties, restèrent fidèles au roi par la simple habitude de la loyauté et de la discipline.

Pendant qu'on se fusillait dans les rues de la capitale,, le roi, retiré à Saint-Cloud, continuait sa partie de chasse le matin et sa partie de whist le soir, comme si les anges s'étaient chargés de le défendre.

Il se retira enfin à la tète de sa garde fidèle, et s'embarqua pour l'Angleterre après avoir abdiqué la couronne. Le premier prince du sang, tuteur naturel de son neveu, au lieu de se jeter entre le roi et le peuple, et de prendre la lieutenance générale du royaume, se cacha, se déclara chef des rebelles, puis roi des Français. Il déroba la couronne tombée du front de sa famille pour la traîner de concession en concession, jusqu'au jour où il laissa lui-même, en fugitif, la double dépouille des siècles à la république.

GHÂTEÂIJBRIAND. 119

M. de Chateaubriand, sollicité par le duc d'Orléans de s'unir à lui pour sauver la France, ne sauva que son honneur en donnant sa démission entre les mains de l'anarchie qu'il avait appelée. Il fit à la Chambre des pairs un discours équivoque, où il insultait les vaincus des trois journées de Juillet, tout en refusant sa complicité aux vainqueurs.

Cet apparat de fidélité le réconcilia avec les royalistes sans le disculper auprès des Bourbons. Il promit à la France de vaincre à lui seul la révolution, à l'aide de la liberté de la presse»

On la lui laissa, et il n'en fit usage que pour flatter les républicains par ses injures à Louis-Philippe et par ses caresses officielles à la monarchie exilée : sans dignité dans son style, sans sincérité dans ses démonstrations , ami de Qarrel et de Béranger en France, et ami des Bourbons exilés en Allemagne, flairant la popularité sur les débris du trône légitime et sur les pressentiments de la démocratie prochaine, faux des deux côtés.

De ItZO à I8/18, M. de Chateaubriand, au milieu de ses pamphlets politiques et de ses voyages officiels aux lieux d'exil de la famille de ses rois, dont il professait le culte officiel, mais dont il portait le mépris secret, à son retour à Paris, en fut réduit à briguer la place de gouverneur du duc de Bordeaux. Il ne put l'obtenir. Le second mariage de là duchesse de Berri avait enlevé son crédit à cette princesse ; il eut peine à négocier la réconciliation

42jtt SOUVENIRS ET .PORTRAITS.

apparente d'une mère suspecte avec le grand-père de cet <Mifant du mystère.

Le sous-entendu de cette naissance fut accepté eu public, mais resta équivoque dans Tintimité. Le dernier rôle de Chateaubriand fut celui de complaisant, pour sauver Thonneur d'une femme compromis. L'accouchement forcé en] public de cette mère sans mari fut le crime contre [la famille, [contre la pudeur et contre la nature, commis par Louis-Philippe. La politique applaudit peut-être; l'humanité rougit et frémit.

Il y a deux actes que la postérité ne pardonnera jamais à l'ambition de la maison d'Orléans : le vote de mort contre Louis XVI en 1793, et l'accouchement public de la duchesse de Berri, à Blaye, en 1831. Ce second crime, quoique moins atroce, égala le premier. La honte ne tue pas moins que la guillotine. L'innocence est la couronne des rois.

Chateaubriand jeta loyalement sou seul moyen de vivre, sa pension de pair de France, à la révolution de Juillet. Il ne lui restait, et encore grevée de dettes, que la maison de l'hospice de Marie-Thérèse, dans la rue d'Enfer, fondée par lui à l'aide des bienfaits de M"* la duchesse d'Angouléme et des souscriptions de quelques royalistes. Il vivait à peine de ces débris : il fallut- bientôt y renoncer.

Il était alors réduit à vivre de son seul talent. Il en avait préparé depuis longtemps le moyen secret par ses mémoires posthumes, intitulés bizarrement Mémoires, d^ outre-tombe.

Ces Mémoires avaient été commencés; par lui dès 1822, dans sa solitude de la Vallée-aux-Loups. On ne peut se

CUATEM3BRIAND. 12f

dissimuler, en les lisant aujourd'hui, que saint Augustin et Jean- Jacques Rousseau, dans leurs Confessions^ ne lui aient servi de modèles, et qu'il n'ait espéré les surpasser, non-seulement par le charme du style, mais par l'inténH de tout genre qui s'attache aux écrits dos choses de son temps. .

Tout le monde pensait de même à cette époque ; mais co fut précisément cette double espérance qui fut pour lui une double illusion et qui lui enleva le seul mérite de ces sortes de Mémoires, la naïveté et la vérité. La prétention n'en est que le masque*: ce masque, au lieu de montrer un homme racontant simplement les pensées et les événements de sa vie, montre sans cesse un personnage en attitude de pose devant le lecteur, pour se faire admirer : voilà pour la naïveté. Il n'y en avait point, il ne pouvait y en avoir : l'attitude est l'inverse de la nature, la volonté tue le génie. C'est de la naïveté de commande, c'est-àdire de la naïveté voulue. Cette airectation se retrouve jusque dans la langue, qui est vieille et étudiée jusqu'à la contorsion, au lieu d'être abandonnée et confiante comme la langue qu'on se parle* à soi-même dans ces notes du cœur ou dans ces confidences secrètes à Dieu ou aux hommes.

Je l'ai éprouvé moi-même en écrivant deux fragments eu prose de ce genre : Raphaël et Groziella, Raphaël était mieux écrit, mais il tomba faute de naïveté et de vérité complète. Groziella^ écrit d'après nature, resta lo moins imparfait de mes ouvrages : il était moins beau, mais il était vrai.

Quant à l'intérêt que l'auteur prétend emprunter au récit des choses de son temps, les Mémoires sont un cadre trop étroit pour un siècle ; ils ne peuvent donner que les généralités et les aperçus, dont l'effet est trop fugitif et trop rapide pour le lecteur.

Les seuls Mémoires d'une grande époque, c'est l'histoire. Bien qu'écrivain non comparable à M. de Chateaubriand, M. Thiers est mille fois supérieur à lui dans ses récits. L'historien est le seul poète des grands hommes.

xxxyi

Les Mémoires d'outre-^tombe^ où M. de Chateaubriand avait prétendu enserrer toute l'histoire de son temps, et se mettre sans cesse lui-même en scène, en équilibre, en opposition avec Bonaparte, n'eurent donc pas le succès que ses amis en avaient attendu.

Il en eut par les souscriptions de ses partisans, garanties par quelques libraires, cinquante mille francs de rente viagère pour lui-même , et vingt-cinq mille francs de rente pour M"® de Chateaubriand après lui.

Différentes circonstances pénibles amenèrent des réductions et des modifications^ à cet acte, et le revenu en fut successivement modifié et borné.

Son travail l'empêcha ainsi de tomber dans la misère, mais le laissa jusqu'à sa mort dans les difficultés de l'existence.

Il se réfugia alors dans un appartement obscur, au rez-de-chaussée de la rue du Bac, avec sa femme, son estimable secrétaire, M. Danielo, et quelques fidèles domestiques. Sa gloire, réduite à la voix d'un petit nombre d'amis, parmi lesquels on remarquait le publiciste de la république, M. Carrel, et le poëte du peuple, M. Béranger, lui formait la cour de la popularité impartiale. C'est là qu'il vécut et qu'il mourut un jour de juin 1848, au bruit de la bataille que nous livrions dans les rues de Paris aux partisans insensés de la république de 1793. Cette bataille dura trois jours; les tumultes couvrirent i

GHATEÂ13BRIÂND. 12S

son dernier soupir et empêchèrent la France d'entendre^ ie bruit de l'agonie de son grand homme.

Avec M"* Récamier, il n'y eut autour de lui, dans sa maison solitaire, que quelques amis de la dernière heure qui jouissaient de leur fidélité à la mort. Cette mort fui douce et silencieuse comme le moment où l'âme confiante dans la miséricorde se jette avec treipblement dans le jugement de Dieu.

Il avait préparé depuis longtemps un sépulcre à part pour sa dépouille mortelle dans un rocher, espèce d'écueil à l'extrémité d'une presqu'île, à Saint-Malo. S'il ne pouvait y voir sa patrie, sa patrie pouvait l'y voir. 11 y est pour toujours. 11 a mérité des reproches, mais^ il a mérité surtout un immortel souvenir de la France.

On peut reprocher à M. de Chateaubriand beaucoup de vices, mais il y a trois qualités qu'il est impossible de lui refuser : Voriginalitéy la nouveauté et la grandeur, Dites^ de lui tout ce que vous voudrez, mais vous ne lui contesterez pas d'avoir été l'Ossian de la France dans ses conceptions américaines, telles qu'A/a/a ; d'avoir apporté au vieux continent quelque chose de la sève, sinon réelle,, du moins imaginaire, du nouveau monde ; et enfin d'avoir été grand comme ses déserts, ses forêts, ses fleuves, et d'avoir retrouvé pour ainsi dire la solitude de l'âme humaine, cette puissance de sentir et de penser seul devant la nature et devant Dieu ! C'est le prophète de^ risolement, le patriarche des forêts. C'est à ce don de la solitude de son génie qu'il a dû, dès ses premiers^ ouvrages, la sauvage immensité de ses conceptions et Tinfinie tristesse de ses images : la mélancolie est né&

avec lui dans la littérature française. Un mot de lui détache Tâme de tout ce qui la gène ou la préoccupe ici-bas, et jette aux choses mortelles Téloquencc sans réplique du mépris. Dieu seul l'esté grand dans son style, et quelque ombre de cette grandeur divine reste attachée à l'écrivain lui-même et le rend grand comme lui.

Je défie de prononcer le mot de grandeur sans que l'image de Chateaubriand s'élève à l'instant dans votre âme. C'est son caractère, il est grand parce qu'il est religieux; il est grand parce qu'il est éloquent; il est grand parce qu'il est triste ; il est grand parce qu'il est poëte ! Laissez dire et passer les pygmées qui le raillent ou qui le nient. Il est grand comme le géant des pensées; ils ne lai mesurent pas l'orteil. Ils rient, mais il pleure, lui ; et, comme le rire est fugitif et que les pleurs sont éternels, les rieurs passent et le pleureur demeure.

Il est de plus possédé d'un éternel ennui. L'ennui est le mal du génie : c'est l'état des grandes âmes ; c'est la sensation du vide dans l'homme. Plus l'homme est grand, plus grand est le vide, plus il est impossible de le remplir, excepté par la vertu ou par l'amour. Aussi, voyez comme ce vide est vaste en lui. Il croit le combler par la gloire, il l'acquiert jeune, et elle lui laisse -un profond ennui. 11 passe à la politique, à l'ambition même coupable; la politique et l'ambition le laissent plus ennuyé que jamais. De rien à une ambassade, ennui ; d'une ambassade au ministère, ennui ; d'un ministère à une révolution, des Tuileries à Gand en 1815, ennui ; de Gand à Rome, au retour, ennui ; de Rome à Londres, ennui, ennui toujours. Il s'impatiente et croit s'en défaire par ses vices. Il se met à attaquer ce qu'il a défendu, il renverse ce qu'il a construit; il triomphe, et l'ennlii triomphe avec lui. Il redevient royaliste et recherche une popularité équivoque, mais il est vaincu, et l'ennui de son impnis-

sance le ressaisit pour la dernière fois. Il s'adresse à la plus belle des femmes (M"* Récamier), et croit aimer ; mais Fennui est plus constant que Famour. Il se livre tard aux voluptés de la jeunesse, Fennui Fobsède; il revient repentant à îa femme aimée, puis il meurt à la fin d'ennui. L'ennui est la maladie de Chateaubriand, il en vit et il en meurt. Mais cet ennui infini est son caractère et son génie; ôtez-le lui, il n'y a plus qu'un homme heureux. Mais il n'était pas fait pour le bonheur : il eût demandé avec larmes des larmes à Dieu ; oui, il eût pleuré pour obtenir la gloire des douleurs.

Eut-il du génie ?

Ce génie fut-il honnête dans Fusage qu'il en fit ? Non.

Ce génie fut-il vrai? Non.

Ce génie fut-il juste ? Non.

Ce génie fut-il grand ? Oui. Moins grand cependant que s'il eût été toujours honnête, vrai, juste, et que sa grandeur eût été aussi honnête, aussi vraie, aussi juste dans le sens qu'il fut magnifique dans l'expression. Mais il eut du génie ; il en eut même plus qu'aucun écrivain de son pays et de son temps.

Nous avons répondu que le génie ne fut pas toujours honnête. Était-il parfaitement honnête d'écrire VEssai sur les révolutions en 1799 et d'écrire le Génie du Christianisme en ISOi) ?

Était-il vrai de vanter la révolution dans ses opinions et dans ses tendances aujourd'hui, et de brûler ensuite ce livre pour qu'il ne se levât pas contre lui dans une carrière nouvelle, pour que ses amis ne pussent pas lui reprocher Fombre d'une apostasie ?

Était-il juste, enfin, en politique, d'imaginer des lots inhumaines {tmmanis lex) contre la liberté de la presse, on 1819, et de professer ensuite la liberté illimitée de la presse, c'est-à-dire l'anarchie et la démagogie de la pensée ia plus téméraire, dont Chateaubriand aflecta le dogme, •quand la versatilité de ses intérêts le poussait à «e déclarer chef de l'opposition aux Bourbons ?

Non, il ne fut ni honnête, ni vrai, ni juste, ni moral •dans l'usage de son génie. Benjamin Constant, le plus in- •consistant des hommes, eût-il eu ce génie, n'en aurait pas fait un autre usage. Mais il lui fallait un pont, fût-il aussi mince et aussi tranchant que le pont de Mahomet, pour passer avec bienséance de M. de Bonald à Carrel, et de M. de Marcellus à Béranger, de la monarchie à la république. La liberté illimitée de la presse fut ce pont. Il le franchit sans s'inquiéter de ce qui était au delà ! Était-ce •d'un esprit juste et d'un sens droit? Fabriquer et vendre "de la poudre dans tous les carrefours d'une capitale, est-ce une condition de la sécurité publique? Nous l'avons •éprouvé en 1848, par nécessité temporaire d'une révolution où toutes les lois anciennes étaient abolies ; mais une émeute violente en sortait exactement tous les quinze jours, et la sagesse du peuple tenait lieu de loi pour réprimer la démence du peuple. Était-ce à cette lutte armée •d'un dictateur contre un autre que M. de Chateaubriand voulait conduire son pays ? C'était un homme de magnanime témérité, armé d'une assez puissante imagination pour se faire illusion à soi-même. Voilà la vérité*

Mais son génie était grand, quoiqu'il fût loin d'être irréprochable. A ses premières publications, les hommes

s'aperçurent .qu'il n'était pas comme les autres hommes. L'instinct leur révéla que le grand style perdu depuis Bossuet, qui l'avait trouvé dans la Bible, était retrouvé dans les forêts du nouveau monde. Il n'y était pas pour les Américains, peuple qui n'a que la grandeur de l'espace et la philosophie du lucre ; peuple sans ancêtres, pour lequel le passé n'existe pas; peuple brutal qui ne croit qu'à ce qu'il touche ; mais il y était en germe dans l'immensité des œuvres de sa nature, non encore épousée par les hommes nouveaux. C'est de cette union des hommes nouveaux usés par la civilisation avec la nature sauvage que devait naître la nouvelle Bible de l'humanité. Chateaubriand en était le prophète gigantesque et mystérieux. Il ne savait pas lui-même quel vent l'y poussait : c'était le souffle du vieux monde; c'était l'instinct mâle de la génération des choses cherchant comme la virginité des mers, des forêts, des solitudes pour y déposer la semence fécondante des langues mûres et rajeunies. Il respira un moment cette atmosphère amoureuse des terres virginales, il y déposa son génie, et Atala^ René, le Génie du Christianisme \\dL({mvQni. Chateaubriand revint en Europe, apportant ces prodiges de parole. Il paraît avec eux comme un météore; il ne sort d'aucune école, il est lui. Ne lui cherchez ni père ni mère; il est le fils du désert, l'enfant trouvé dans les forêts. Il ne sait d'où il vient et tout le monde le regarde; il ignore quelle langue il parle, et toute la terre l'écoute. On fait silence à ses premiers balbutiements. Le vieux siècle expirant dans les convulsions s'étonne et se sent rajeuni.

Les lignes ébauchées dans Atala et dans -ftenesont, dés Je premier jour, une révolution littéraire. Elles éteignent seules le bruit d'une turbulente révolution en Europe. Aussi, voyez comme ce nom remplace tous les autres, même celui de Voltaire, le dictateur de l'intelligence uni-

\erselle; à peine s'en souvient-on encore, et il vient seulement de ipourir au seuil des temps qu'il a créés. Ce jeune homme, cependant, ne faisait que de naître, personne ne lui avait rien appris ; à peine, avant de quitter Paris, avait-il causé avec quelques hommes médiocres du dernier siècle pour lesquels il affectait un culte : Ginguené, Esménard, Chênedollé, un peu Fontanes, Parny, et à peine Chénier. Il regardait comme une rare fortune quelques vers plus que médiocres de lui pour lesquels il s'enorgueillissait d'avoir obtenu, par les complaisances de l'amitié, une place au Meratre, le recueil des naissances et des sépultures du temps. Il les emportait dans sa valise comme des certificats de gloire et des augures d'immortalité.

Il débarque ; il voit, avec le regard du génie qui embrasse tout d'un coup d'œîl, l'ébauche des États-Unis; il méprise tout et passe. Il prétend, mais rien n'est plus douteux, qu'il a vu Washington, leur seul grand homme, pauvre, accusé, abandonné par ces démocrates rois de l'ingratitude, et qu'une servante lui a ouvert son parloir. Il va de là avec un guide d'aventure visiter une troupe de sauvages et de sauvagesses, bohémiens du désert, qui dansent aux sons de la pochette d'un musicien français.

On voit qu'il s'amuse à faire a loisir la caricature de deux peuples dans une scène de cabaret. Do là il va jusqu'à la cataracte du Niagara, ce qui est plus douteux encore, car il ne tente pas même, lui si parfait descripteur, de décrire ce miracle des eaux. Mais ce qu'il imagine est mieux que ce qu'il décrit : il rêve des amours sauvages et des mélancolies de solitude. Il revient avec ces ébauches dans l'esprit. C'est lui-même qui rapporte ses notes à [son jiays.

Aussi voyez comme à ses premières lignes tout se bouleverse dans la littérature de la France et de Tempire ! Ou dirait qu'un nouvel instrument musical fait résonner ses sons dans les concerts de l'esprit ; on croit entendre les Soupirs du vent dans les roseaux, les secousses du vent d'orage dans les vastes cimes des forêts, les chutes des cataractes dans les abîmes, les éclats de la foudre entre les rochers, et quelque chose de plus pathétique encore, les battements intimes du coeur, les frissons de l'âme, le suintement des larmes à travers la peau, et les cris muets de la tristesse humaine cherchant en vain des mots pour dire ses angoisses. Alors tout se tait dans la vieille langue, nul ne cherche à imiter l'inimitable; les uns ricanent par envie, les autres pleurent par sympathie, tous s'émerveillent en écoutant. La note grave est retrouvée dans les langues modernes, et ce Jeune inconnu a sonné sans le savoir le sursaut du monde. Voilà l'effet universel et inspiré d'en haut de Chateaubriand.

C'est la Bible des derniers temps; il n'y a plus qu'une voix dans la nature, un homme grand nous a parlé.

XLÏ

Il était grand en effet, la grandeur était son nom : grand, parce qu'il s'était soustrait aux efîéminations féroces d'une révolution qui ne savait que vociférer et tuer; grand, parce qu'il cherchait Dieu dans les ruines, comme le prophète soufflant sur le charbon mal éteint pour y rallumer l'étincelle à la lueur de laquelle il devait découvrir et lire le nom de l'Incréé; grand, parce qu'il était

triste comme Job après la visite de ses amis. Il avait découvert que le fond de la vie est la tristesse, que le génievrai est la mélancolie, fille et sœur de la résignation. Il était né triste, parce qu'il était né profond, comme les^ autres naissent gais, parce qu'ils sont légers. La raison des^ choses est la tristesse, parce que la souflrance et la mort sont le chemin et le but final de tout dans ce monde. Cette vérité d'instinct chez lui, d'expérience chez nous, est la seule démontrée. Quiconque ne comprend pas la tristesse ne comprend pas ce monde des larmes. La définition del'univers, c'est la douleur d'être we, qui contient la douleur de mourir. Ajoutez-y la douleur de vivre sur cet océan d'ignorance et d'incertitude, sur cet infini du doute, qui est le supplice de la vie.

Il s'était réfugié de bonne heure dans la seule pensée,, triste aussi par sa grandeur, inexplicable, à laquelle tout aboutit, mais qui est elle-même un mystère, pour en expliquer un autre. Dieu ; \\ était religieux par mélancolie; par là il était grand comme sa pensée.

Mais il était grand aussi par le mépris qu'il portait à la terre, et par là noblesse et l'aristocratiç de sa nature. C'était un aristocrate de tempérament; ce qui était petit lui faisait horreur, il dédaignait le démocrate. Ses bassesses, ses œuvres, ses vulgarités, ses colères, ses férocités, ses supplices même, dont il avait été témoin et victime par sa famille, et par son père, et par sa mère, morte innocente en prison, en punition d'être née noble, lui avaient donné un dégoût haineux contre les mœurs de cette race, qui ne sentait alors sa grandeur qu'en faisant sentir sa terreuf\ Cette haine du vulgaire faisait partie de sa grandeur ; sa physionomie même et son goût pour la solitude le trahissaient aux regards intelligents. Les démocrates l'adoraient de loin ; ils devinaient en lui, car il avait trop d'orgueil pour l'avouer, un contempteur, de leur

nature. Sa grandeur dédaignait de se faire accepter par eux, elle s'imposait^ Quand il voulut se venger ou se faire craindre^ il prit lui-même les vices delà démocratie. C'est alors qu'il écrivit contre Bonaparte ces calomnies auxquelles il ne croyait pas ; c'est alors qu'il écrivit contre M. Decazes, le plus doux des hommes, cette phrase suspecte et terrible, à propos de l'assassinat du duc de Berry : Les pieds lui ont glissé dans le sang. Être démocrate alors pour lui, ce n'était que descendre. Mais l'aristocratie était son sang ; il était né grand. Volontairement ou involontairement, on sentait sa race ; on put le haïr, on ne put le mépriser. L'aristocratie du style confessait en lui l'aristocratie de la nature. Il n'était pas né pour être, un tribun de la multitude, mais pour être le roi des lettrés d'une époque.

On pourra lui contester beaucoup des qualités qui concourent à former un génie accompli, et à laisser de lui une idée digne de la mission d'un de ces hommes que la postérité relève après leur malheur ou leur mort.

Il ne fut point assez honnête pour être offert en exemple à l'avenir.

Il chercha à briller plus qu'à servir.

Il eut ridée juste et la conduite fausse.

Il affecta des passions, des affections et des haines qu'il n'avait pas.

Il eut up rôle dans sa vie politique, au lieu d'une conviction, et il en changea souvent.

Il fut à lui-même sa première pensée : toutes les fois qu'il y eut à choisir entre sa patrie et lui, il ne songea qu'à lui-même ; il prit le décorum pour l'honneur, et l'honneur pour la vertu.

Tel fut riiommc, plus acteur que citoyen. •

Malgré le nombre et l'éclat de ses images, il ne fut pas poëte. Le mystère qui donne à l'écrivain le droit de dire : Je chante^ lui manqua; il ne fit jamais que parler et écrire, le chant inspiré faillit sur ses lèvres.

Mais, à cela près, il eut tous les talents qu'on peut emprunter à la terre, et que le ciel ne donne pas directement et mystérieusement à l'espèce humaine.

Et il eut même ces talents divers à un degré qui se fait reconnaître de lui-même, qui devient sa conscience dans l'âme d'autrui,qui réfute toutes les critiques, qui renverse toutes les jalousies et qui fait dire à tout un siècle : Il est grand! *

Cette exclamation d'un siècle est le sceau du génie.

Il fut et il restera le plus grand écrivain de la France dans un siècle où tout était muet, mais où tout allait renaître.

Il fut à lui seul notre renaissance.

L'avenir portera son nom.

Soyez grand, et moquez-vous du reste ; vous êtes immortel.

Page 1