II. — il
Delphine, qui fut ensuite M"* Emile de Girardin. La mère, femme de cœur et d'esprit, jadis belle et rivale en beauté de M"* Récamier, avait été aussi liée d'amitié avec M. de Chateaubriand plus jeune; c'était une intelligence très-supérieure à sa réputation, mais une intelligence passionnée qui prodiguait soiî esprit et son coeur
eût dit que le fantôme d'une révolution possible lui avait apparu dans mes paroles. Nous parlâmes d*autre chose.
Le lendemain de cet entretien avec le premier ministre, j'en eus un autre avec le roi lui-même : il m'avait fait appeler. Il fit les derniers efforts pour me rattacher a son ^gouvernement; j'eus de la peine à résister pendant trois heures à son éloquence, à ses caresses, même à ses larmes. 11 m'avait fait asseoir en face de lui ; il serrait mes genoux entre les siens. J'étais touché de son insistance, mais l'honneur me . défendait d'y céder. Je me levai enfin pour me retirer; il me suivit, en me retenant par le pan de mon habit, jusque vers la porte.
a — Vous ne voulez pas? me dit-il enfin d'un ton de colère et de désespoir; vous ne voulez pas? — Non, sire, et je regfetle profonde-' ment que l'honneur me défende de vous obéir. — £h bien ! ce sera votre faute si je reste entre les mains de cette .... » Et comme il vit que la force du mot m'étonnait : « — Oui, de cette ...., entendez-vous bien, monsieur de Lamartine ! C'est votre refus qui ne me laisse pas d'autre choix. Allez, et ne vous en prenez qu'à vous-même si mon gouvernement reste entre les mains d'hommes très-forts, mais qui ne sont ni ceux de mes vœux, ni ceux de mon cœur, ni ceux de ma situation! »
Ces derniers mots furent prononcés avec un accent de chagrin et avec un pli d'irritation sur les lèvres qui me prouva que son prétendu rôle de prince démocratique lui restait lourd sur le cœur. On a beau faire, quand on a du sang de Louis XIV dans les veines, l'orgueil de race prévaut malgré soi sur les nécessités de la royauté : les rôles sont dans la politique, mais les sentiments sont dans la nature. Je vis clairement que le roi aspirait à échapper aux ministres de 1830 pour s'entourer de serviteurs nés de la royauté de ses pères. La révolution de 1830 était évidemment pour lui un remords; il voulait mettre au
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«ans compter comme M"** Récamier. La fortune seule lui avait manqué pour tenir le premier rang parmi les salons littéraires de l'Europe : elle avait assez de flamme pour illuminer seule dix salons; elle donnait de l'âme i tout ce qui l'approchait. L'ornement de sa maison était sa fille Delphine, poète comme l'inspiration, belle comme l'enthousiasme. Ce salon était tout littéraire; la noblesse
plus vite entre cette révolution et lui des hommes anciens qui lui masqueraient l'usurpation et qui lui représenteraient la légitimité du trône.
M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à Vienne, était à cette époque à Paris ; il désirait vivement être ambassadeur à Londres. Il fut informé par une rumeur de cour des démarches que le roi et le ministre faisaient pour me décider à accepter, à mon choix, une de ces deux ambassades ; il crai^ait que mon choix ne tombât sur Londres, et qu'il ne fût ainsi réduit à retourner à Vienne. Il vint chez moi.
« — Je viens, dit-il, savoir de vous mon sort; il est dans vos mains. Je désire vivement aller à Londres ; mais, si vous préférez vous-même Londres à Vienne, je suis forcé de renoncer à l'ambassade d'Angleterre et de reprendre l'ambassade de Vienne. Dites-moi nettement vos intentions, j*y conformerai les miennes. — Tranquillisez- vous, lui dis-je en lui serrant les mains avec cette afTecliqn pleine de déférence que je devais à toutes les bienveillances et même à toutes les protections dont j'avais été comblé jadis par cette puissante et aimable famille : je ne veux ni de Londres ni de Vienne, ni de Paris; je suis décidé à ne jamais m'engager avec cette dynastie ; mais, lors même que j'aurais l'ambition de l'ambassade de Londres, je la sacrifierais à l'instant et sans hésiter au bonheur de reconnaître par ce sacrifice toutes les bontés dont vous m'avez comblé à mon entrée dans le monde. Le sentiment d'avoir pu un jour être serviable à ceux qui furent si bons pour moi lors de mon début dans la vie surpasserait mille fois, à mes yeux, l'ambition d'un poste diplomatique quelconque. Ainsi, allez en toute confiance à Londres, mais n'ayez pour moi à cet égard aucune reconnaissance; je ne vous sacrifie rien, vous ne me devez qu'une bonne intention. » .11 me serra les mains à son tour et partit pour l'Angleterre.
i6A . SOUVENIRS ET PORTRAITS.
de naissance n'y figurait que pour s'ennoblir par la fréquentation de la noblesse de nature : le génie! Yictor Hugo, Balzac, Nodier, Sainte-Beuve, M"* Maiibran, Vigny, y dominaient de la tète la foule d'élite d'hommes et de femmes qui cherchaient la gloire dans Tamitié. C'était en effet le salon de l'amitié plus que de la célébrité ou de la puissance. On y aimait parce qu'on se sentait aimé. J'y allais moi-même toutes les fois que j'étais à Paris. Il y régnait cette liberté complète qui ne reconnaît de joug que la bienséance, que cette égalité affectueuse qui est la république du talent. La mère et la fille étaient pauvres, mais le salon d'entre-sol était agrandi par les hôtes, meublé par les décorations de la nature : la beauté et le génie.
Le salon compassé de M"* Récamier offrait un peu au regard la symétrie et la froideur d'une académie qui tiendrait séance dans un monastère. L'arrangement et l'étiquette y classifîaient trop les rangs. Si celui de M"* de Broglie était une chambre des pairs; si celui de M"* de Sainte- Aulaire était une chambre des députés; si celui de M""" de Girardin était une république, celui de M"' Récamiçr était une monarchie. On voyait un trône dans un fauteuil : ce trône, entouré de tabourets de duchesses, était celui de M. de Chateaubriand; des courtisans littéraires ou politiques se rangeaient autour de ce trône. C'était une cour, mais un peu vieille cour; les meubles étaient simples et usés ; quelques livres épars sur les guéridons, quelques bustes du temps de l'Empire sur les consoles, quelques paravents du siècle de Louis XV en formaient tout l'ornement. La cheminée haute et large, autour de laquelle se groupaient les familiers ou les dis-
coureurs, était VŒU-de-hœuf de cette abbaye royale; le mar à côté de la cheminée étalait le beau tableau glacé de Corinne improvisant au cap Misène devant son amant Oswald : scène romanesque de M'?* de Staél, plus académique que réelle, car une femme aimante et aimée, seule avec la nature et son coMir, a autre chose à faire que des déclamations politiques sur la décadence des Romains. C'est l'heure et le lieu des confidences, des silences ou des soupirs échappés du cœur; ce n'est pas l'heure des vaniteuses improvisations de l'esprit. Mais M"** Récamier rappelait ainsi à ses hôtes qu'elle avait été l'amie de M"* de Staél, et qu'elle avait servi elle-même de modèle à la belle tète de Corinne dans ce tableau.
Au-dessous du tableau de Corinne figurait, comme un Oswald vieilli, M. de Chateaubriand. Cette place dissimulait derrière les paravents et les fauteuils des femmes la disgrâce de ses épaules inégales, de sa taille courte, de ses jambes grêles; on n'entrevoyait que le buste viril et la tête olympienne.
Cette tête attirait et pétrifiait les yeux. Des cheveux «oyeux et inspirés sous leur neige; un front plein et rebombé de sa plénitude; des yeux noirs comme deux charbons mal éteints par l'âge ; un nez fin et presque féminin par la délicatesse du profil ; une bouche tantôt pincée par une contraction solennelle, tantôt déridée par un sourire de cour plus que de cœur; des joues ridées comme les joues du Dante par des années qui avaient roulé dans ces ornières autant de passions ambitieuses que de jours; un faux air de modestie qui ressemblait à la pudeur ou plutôt
au fard de la gloire : tel était l'homme principal au fond du salon, entre la cheminée et le tableau. Il recevait et il rendait les saluts de tous les arrivants avec une politesse embarrassée qui sollicitait visiblement l'indulgence. Un triple cercle de femmes, presque toutes femmes de cour, femmes de lettres ou chefs de partis politiques divers, occupait le milieu du salon. On y avait laissé un vide pour le lecteur.
M"* Récamier était visiblement fébrile par l'inquiétude du succès de la lecture pour le grand homme. Il redescendait dans une nouvelle arène par une insatiabilité de gloire littéraire; son amie s'agitait d'un groupe du salon à l'autre pour donner le mot d'ordre du jour à tous les conviés. Ce mot d'ordre était ^silence, attention, enthousiasme, pour tout le monde, et pour les journalistes en particulier, écho complaisant chargé de reporter le lendemain à toute l'Europe un tonnerre d'applaudissements convenus et pas une critique.
C'était un spectacle touchant et triste à la fois que cette beauté célèbre devenue sœur de Charité d'une vanité vieillie et malade, et allant quêter de groupe en groupe une fausse monnaie de gloire auprès de toutes les plumes qui dispensent les renommées d'une soirée. Ne fût-ce que par reconnaissance d'être admis à ces lectures, par culte des soleils couchants, ou par commisération pour ce grand indigent et pour cette tendre quêteuse, tout le monde fut fidèle au mot d'ordre, et l'écho du lendemain ne laissa rien percer des chuchotements de la veille.
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La lecture commença. Lafon, à qui on n'avait pas communiqué à temps le manuscrit du Moïse, n'avait pu préparer ni ses yeux ni ses intonations. Il lut bien les premiers actes, mais il lut avec tâtonnement du regard et avec hésitation de la voix. Les vers étaient beaux, raciniens, bibliques, dignes d'une main qui avait façonné tant de prose en rhythmes aussi sonores que les plus beaux vers; l'originalité seule manquait : c'était un écho de Racine et de David, ce n'était ni David ni Racine ; c'était leur ombre, un pastiche d'homme de génie, mais pastiche ; cela ressemblait aux tragédies en monologues du Piémontais Alfieri, ce faux Sénèque d'une fausse Rome. Le talent de M. de Chateaubriand était lyrique et non scénique ; son imagination le soutenait sur ses ailes dans des régions trop élevées de la pensée pour s'abattre en face d'un parterre et pour faire dialoguer des hommes d'os et de chair. Il n'y avait rien de Shakspeare dans Chateaubriand, il y avait du Pindare en prose. Était-ce supériorité ou infériorité? Je n'ose prononcer; mais je crois que l'inspiration du lyrique est supérieure à la combinaison du machiniste qui fait jouer sur la scène ces marionnettes humaines qu'on appelle des personnages dramatiques; seulement, quand ces personnages parient Comme les font parler les grands poëtes dramatiques, le géqie est égal et l'emploi est différent.
M. de Chateaubriand, impatienté et humilié d'entendre ànonner ses vers par un lecteur qui avait peine
à les lire, arracha, à la fin, le manuscrit des mains du grand acteur et voulut lire lui-même. Malgré la faiblesse et la monotonie de sa propre voix, Tefiet fut plus saisissant, jnais non. plus heureux. Les vers, balbutiés par l'auteur lui-même, tombaient essoufflés dans l'oreille. On souffrait de ce que devait souffrir le poète lui-même; on assistait à un supplice d'amour-propre, supplice presque aussi pénible à contempler qu'une torture physique; on détournait la tête, on baissait les yeux. M. de Château* briand, excédé de vains efforts, rejeta epfin le manuscrit à l'acteur, qui acheva la lecture au bruit des applaudissements.
11 y avait plus de bienséance que d'émotion dans ces applaudissements : les mains battaient sans le cœur; on payait en complaisance pour M"® Récamier et en respect pour un grand écrivain le privilège qu'on avait eu d'assister à cette demi-publicité d'initiés dans un salon tenu par la beauté et décoré par le génie. Ces applaudissements, au reste, étaient fortifiés par le grandiose de cette pièce sacrée, écrite dans la haute langue de Racine par l'écrivain du Génie du Christianisme. On peut la lire aujourd'hui dans «les œuvres complètes; c'est une page qui ne déshonorerait certes pas Racine lui-même.
On se retira avec une émotion factice, mais avec un respect réel; on laissa M. de Chateaubriand, peu satisfait, se consoler avec M°" Récamier et avec ses familiers les plus intimes des petits déboires de la soirée. On voulait un triomphe, on n'avait eu qu'un cérémonial d'enthousiasme. La physionomie charmante de la maîtresse de la maison était fatiguée et attristée sous un sourire forcé; l^oute son amitié souffrait en elle. .
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Ma mère et ma sœur, exclusivement occupées de regarder la grande figure de Tauteur du Génie du Càristtanismey sortirent ravies de cette soirée unique. Le sujet biblique de Moïse charmait leur naïve piété ; la majesté de M. de Chateaubriand éblouissait leur imagination ; le gracieux accueil de M*"^ Récamier touchait leur candeur : elles emportaient en province des souvenirs pour toute une vie de retraite.
Mais quelle était donc cette femme dont le charme survivait aux charmes, qui enchaînait au coin de son humble foyer le plus illustre des hommes de littérature et de politique de son siècle, et qui rendait les cours ellesmêmes jalouses d'une pauvre cellule d'un monastère de Paris? Nous allons vous le dire, non pas seulement d'après les souvenirs un peu trop sobres et un peu trop voilés d'esprit de famille de sa nièce, M"* Lenormant, mais d'après les souvenirs de tout un demi-siècle qui a vu éclore, briller, mûrir, mourir cette éclatante et étrange célébrité du charme immortel sur un visage féminin. Ce livre de M°** Lenormant est cependant une des plus excellentes biographies, en excellent esprit et en excellent style, qui pût consacrer cette mémoire fugitive d'une femme de grâce et d'une femme de renom. Ce livre a aussi un grand mérite aux yeux des curieux du cœur humain : c'est d'avoir à demi ouvert le portefeuille de M°" Récar mier, et d'avoir révélé ainsi au monde une correspondance inédite et profondément intime de l'amour ou de l'amitié (comme on voudra) entre elle et M. de Chateaubriand. Cette correspondance, selon nous, est bien supérieure en intérêt aux mémoires d'apparat du grand prosateur du dix-neuvième siècle.
Dans lesMémoires^outre-tombe, l'homme pose, l'homme s'affiche, l'homme s'étale; dans une correspondance, l'homme se révèle, ou plutôt il se trahît involontairement dans l'épanchement de son âme. M™* Récamier n'y perd pas, et M. de Chateaubriand y gagne. On Voit combien l'une était digne d'être aimée, indépendamment de sa beauté déjà pâlie ; on voit combien l'autre sut aimer, indépendamment de sa jeunesse morte et du désintéressement de toute espérance. Remercions M"* Lenormant, dépositaire de si doux secrets, de nous avoir au moins confié ces pages.
Le nom de famille de M"* Récamier était Julie- Adélaïde Bernard ; son père était membre de la bonne et riche bourgeoisie de Lyon. Sa beauté était remarquable, son esprit ordinaire. M. Bernard avait épousé Julie Matton, femme d'une figure qui présageait celle de sa fille. Le Lyonnais est une espèce d'Ionie française où la beauté des femmes fleurit en tout temps sous un ciel tempéré, entre les feux trop ardents du Midi et les forme* trop frêles du Nord; les yeux y ont en général la teinte azurée du Rhône, qui baigne la ville, la langueur de la Saône, la douceur du ciel. De belles tailles, des pas nonchalants, des épaules statuaires, des cheveux soyeux et abondants comme les écheveaux de soie qu'on y tisse, des voix caressantes pour l'oreille, des sourires vagues qui enchantent sans provoquer, nulle prétention à séduire tant elles sont sûres de charmer, des chœurs de vierges de Raphaël descendues de leurs cadres et ignorantes de leurs pudiques attraits, voilà les salons ou les promenades de Lyon un jour de fête. Négligées des hommes alTairés, ces femmes vivent généralement à l'ombre comme les oda-
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lisques d'Orient; il faut les découvrir soit dans les églises^ soit aux fenêtres hautes de leurs maisons noires, semblables à des monastères espagnols. C'est ainsi qu'étant encore enfant je découvris, en face de la maison qu'habitait en passant ma mère, la céleste apparition de M^^* Virginie Leroy (depuis M"* Pelaprat), compatriote de M"* Récamier, plus jeune qu'elle et aussi accomplie en charmes. La puissance d'une première apparition de la parfaite beauté est telle que, sans avoir jamais revu M"* Pelaprat, cette vision m'éblouit encore. Elle éblouit, dit-on, plus tard un maître du monde du même charme dont elle avait fasciné l'œil d'un enfant.
Une liaison avec M. de Galonné, ministre de Louis XVI^ appela de Lyon à Paris le père et la mère de M™* Récamier en 1784; un emploi de receveur général des finance» fixa M. Bernard dans la capitale. Juliette, leur fille, déjà regardée pour une fleur de visage qui promettait de s'épanouir en merveille, fut laissée chez une tante à Villebranche, en Beaujolais; de là elle fut clottrée dans un couvent de Lyon, pour y achever son éducation. Elle raconte ainsi elle-même les impressions recueillies et naïves qu'elle emporta de ce monastère :
« La veille du jour où ma tante devait venir me chercher, je fus. conduite dans la chambre de M*"® l'abbesse pour recevoir sa bénédiction. Le lendemain, baignée de larmes, je venais de franchir la porte que je me souvenais à peine d'avoir vue s'ouvrir pour me laisser entrer; je me trouvai dans une voiture avec ma tante, et nouspartîmes pour Paris. — Je quitte à regret une époque si calme et si pure pour entrer dans celle des agitations;
elle me revient quelquefois comme dans un vague et doux rêve, avec ses nuages d'encens, ses cérémonies infinies, ses processions dans les jardins, ses chants et ses fleurs. « Si j'ai parlé de ces premières années, malgré mon intention d'abréger tout ce qui m'est personnel, c'est à cause de l'influence qu'elles ont souvent à un si haut degré sur l'existence entière : elles la contiennent plus ou moins. C'est sans doute à ces vives impressions de foi reçues dans l'enfance que je dois d'avoir conservé des croyances religieuses au milieu de tant d'opinions que j'ai traversées. J'ai pu les écouter, les comprendre, les admettre jusqu'où elles étaient admissibles, mais je n'ai point laissé le doute entrer dans mon cœur. »
On voit, par ce passage, écrit bien longtemps après son enfance, que la foi de cette jeune fille était tempérée comme son âme, et que la religion fut toute sa vie une douce habitude de ses sens plutôt qu'une passion de son intelligence. Elle semblait prédestinée par là à être un jour l'amie de M. de Chateaubriand, le poëte des sensations religieuses plus que des convictions théologiques. €'est cette température de l'âme qui conserve la beauté du corps comme la sérénité de l'esprit.
La beauté aussi harmonieuse que précoce de la jeune fille faisait déjà l'orgueil de sa mère. Pour .jouir de cet orgueil maternel, elle conduisit un jour son enfant à Veri^ailles, à ce spectacle de la cour qu'on appelait le grand couvert. M. de Calonne, qui protégeait la mère, fit sans doute placer la fille de manière à attirer les regards de la <*our. — Le roi et la reine en furent en eflet si ravis, «lu'ils firent entrer, après le diner, l'enfant dans les ap-
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partements intérieurs pour l'admirer de plus près. Marie- Antoinette s'extasia sur cette ravissante figure; elle la coinpara à celle de sa propre fille (depuis M"^ la duchesse d'Angouléme, captive du Temple), du même âge que Juliette Bernard et d'une figure trop tôt flétrie par des deuils éternels.
La maison de M"* Bernard, mère de cette belle enfant, était ouverte au luxe, aux plaisirs, aux arts, aux hommes d'affaires, aux hommes de lettres, surtout à ceux qui tenaient par leur origine à la ville de Lyon. Les charmes de M''® Bernard, quoique alanguis par des souffrances précoces, attiraient et retenaient autour d'elle des amis fervents. De ce nombre était un banquier devenu depuis célèbre et déjà aventureux, nonmié Récamier. M. Récamier était d'une famille ancienne du Bugey, province montagneuse entre le Lyonnais et la Savoie. L'esprit entreprenant de Genève et des hautes Alpes est l'instinct de ces montagnes. Les habitants cosmopolites y demandent volontiers à la spéculation l'opulence que le sol rare et aride leur refuse. M. Récamier, déjà mûr, mais encore vert, était un de ces optimistes qu'aucune disgrâce ne rebute, et qui d'une chute se relèvent pour s'élancer plus haut dans les affaires. Séduisant de figure, aimant, aimable, léger, ami du luxe et de tous les plaisirs, il s'était attaché à M"** Bernard comme un commensal de la mai- !«on. La Révolution, dont il n'était ni partisan ni intimidé, n'avait été pour lui qu'un de ces mouvements accélérés de la vie politique dans lesquels les occasions de ruine ou de richesse se multiplient pour les hommes d'argent; en 1793 il était déjà au premier rang des spéculateurs du temps. On a remarqué que les hommes de
cette nature recherchent hardiment pour épouses les femmes les plus renommées par leur figure, soit qu'ils redoutent moins que d'autres la célébrité des attraits pour les compagnes de leur vie, soit qu'une très-belle femme paraisse à leurs yeux un luxe naturel qui attire sur leur maison l'attention publique, soit que, ambitieux de jouissance autant que de fortune, ils se donnent, sans penser au lendemain, toutes les fleurs de la vie pour en embaumer leur existence.
En 1793, au plus fort de la Terreur, qui intimidait tout, excepté l'amour et le lucre, M. Récamier demanda à son amie. M"* Bernard, la main de sa fille Juliette à peine éclose à la vie. Par son amitié pour la mère, dont la santé altérée menaçait de laisser Juliette orpheline, il pouvait être pour la jeune fille un appui d«ns la vie ; par son âge il pouvait être son père. C'est peut-être dans cette paternité morale qu'il faut chercher le secret du consentement que M"* Bernard, pressentant sa fin prochaine, accorda à une union si disproportionnée par les années. M*"® Lenormant, confidente discrète de la famille, laisse échapper à ce sujet une phrase qui n'aurait point de sens si elle n'était pas destinée à indiquer et à voiler à la fois on ne sait quel sous-entendu dans cette union. La jeune fille était elle-même, dit-on, un sous-entendu de la nature : elle pouvait être épouse, elle ne pouvait être mère. Ce sont ces deux mystères qu'il faut respecter, mais qu'il faut entrevoir pour avoir le secret de toute la vie de M"* Récamier, triste et éternelle énigme qui ne laisse jamais deviner son mot, même à l'amour.
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Jusqu'à son mariage elle n'avait été qu'entrevue; devenue femme quoique encore enfant, maîtresse adorée de la maison alors la plus opulente de Paris, elle commença à éblouir, non pas les salons d'une capitale (la Terreur et la Mort les avaient tous fermés jusqu'ap 9 thermidor), mais la [foule, qui se pressait sur ses pas dans les lieux publics. Son apparition faisait événement et attroupe* ment partout où l'on pouvait l'apercevoir. Le gouvernement du Directoire, sorte de halte entre la mort et la vie d'un peuple, laissait respirer à pleine poitrine toutes les classes de la société européenne, heureuse de revivre et pressée de jouir après avoir, tant tremblé. On se précipitait confusément, sans acception de rang ou d'opinions, dans les salles de spectacles, de concerts, de danses, et dans les jardins publics, trop étroits pour les fêtes qui s'y renouvelaient. Tout le monde semblait avoir à communiquer à tout le monde un superflu de bonheur qui allait jusqu'au délire de vivre. Les Parisiens, oublieux de la veille et du lendemain, étaient les Abdéritains de l'Europe. C'est au sein de ces fêtes que la jeune Lyonnaise luttait involontairement de beauté avec les cinq ou six femmes célèbres survivantes de la Révolution, M"* Tallien, M""* de Beauharnais, M°* S'ophie Gay, récemment sorties des cachots et Cléopâtres républicaines ou royalistes des Antoines, des Lépides, des Octaves français du Directoire. M""*Lenormant, en nièce scrupuleuse, affirme que sa jeune tante ne fréquenta jamais les salons suspects de Barras; Barras, régicide et royaliste, gentilhomme de la république restaurant un peuple par les vices de cour. Nous devons en croire les scrupules domestiques de M"* Lenormant; cependant nous ne pouvons écarter les
traditions de la société du temps. Elles citent souvent U présence et la parure de M"* Récamier dans les spectacles, dans les fêtes et même à la table des directeurs (M*"* Lenormant mentionne deux de ces circonstances ellemême). Juliette effaçait tout, ne fût-ce que par la candeur, la fraîcheur et la pureté de son innocence ; l'innocence, ce charme qu'on ne peut se rendre par le fard quand on l'a perdu par le souffle des salons. *M"' Récamier, à cette époque, laissait une trace de feu ou du moins de lumière partout où elle apparaissait. On entreprenait de longs voyages uniquement pour l'avoir vue : semblables à ces naturalistes qui entreprennent de longues traversées pour assister une fois par siècle à la floraison do l'aloès, on accourait de Londres, de Naples, de Berlin, de Vienne, de Pétersbburg, pour adorer de près dans une soirée la merveille des yeux. Les annales de la Grèce ou de l'Ionie, ces pays de la beauté, nous retracent seules un pareil concours.
Tous les regards emportaient une ivresse, aucun cœur ne remportait une espérance. La divine statue n'était descendue jusque-là pour personne de son piédestal : l'audace de prétendre à une préférence ne se présentait à Tesprit de personne, comme si une telle préférence eût été quelque chose de trop divin pour un mortel.
Cependant, si nul n'aspirait à la possession d'une préférence avouée, un grand nombre, et parmi les hommes les plus éminents des deux régimes royaliste ou républicain, briguaient à l'envi la faveur d'une respectueuse intimité dans la maison de la jeune femme célèbre : même quand le cœur n'espère pas de se consumer au feu d'uu
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regard trop pur, il aime à emporter la douce chaleur qui émane de ce foyer vivant qu'on appelle une jeune femme. Ne fût-ce que comme la belle image d'un beau rêve, on aime à rêver.
La France, à peine échappée en une nuit (celle* du 9 thermidor) à son naufrage de sang, ressemblait en ce moment à une plage où tous les naufragés pêle-mêle se félicitent ensemble et confusément du salut commun. Les conventionnels complices du comité de Salut public, pardonnés par l'opinion pour avoir guillotiné le dictateurémissaire; les Barère, les Fréron, les Tallien, les Barras, les Legendre, les Sieyès, mêlés aux victimes sorties des cachots ou rentrées de l'exil, ne formaient plus dans le monde révolutionnaire ou contre-révolutionnaire qu'un seul groupe de proscripteurs repentants ou de proscrits reconnaissants. Ils se congratulaient sur la place de l'échafaud, les uns d'y avoir échappé, les autres de l'avoir abattu ; ils étaient empressés de trouver dans un salon de Paris, autour de la plus belle des femmes de l'époque, un terrain neutre, un Elysée où] les uns savouraient Foubli, les autres la patrie. Presque toute cette société était jeune, car le supplice en ce temps avait raccourci la vie des pères; il manquait un degré ou deux à l'échelle ordinaire des générations : la guillotine avait rajeuni les salons de Paris.
Celui de M"* Récamier était, par la nature neutre des affaires de son mari, accessible à toute cette jeunesse: un banquier est l'homme de toutes les nations et de tous les partis; tout le monde a besoin de lui et il prospère de ses relations avec tout le monde. Un luxe hospitalier et habile est un des moyens de crédit employés de tout temps