‹ Souvenirs et portraitsChapitre 10 sur 24 · II · texte numérisé non relu

II

et en tout pays par ces rois de For; Tor est cosmopolite^ le banquier l'est comme sa caisse. Les Médicis fondèrent à Florence leur monarchie financière sur le crédit, le luxe et rhospitalité universelle. M. Récamier était un esprit de cette race, habile à spéculer, prompt à servir^ prodigue à dépenser. Sa maison de la rue du Mont-BlanC et sa villa de Clichy rappelaient presque seules dans Paris^ l'élégance et l'opulence des palais princiers démeublés par les confiscations ou les émigrations; on y respirait un air de cour. C'était la coiir de la richesse, seule royauté qui restât à la France ; sa jeune femme était la reine de cette cour : elle restaurait l'empire de la société détruite dans Paris.

On se précipitait à Tenvi dans cette société. Les principaux courtisans du château de Clichy, qu'elle habitait '. pendant les mois de fête de l'année, étaient des hommesde lettres sauvés du naufrage, tels que Laharpe, Lemontey, Legouvé, Dupaty; des hommes de politique, tels que Barère, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Lucien Bonaparte, Fouché, Masséna, Bernadette, Moreau, Camille Jordan, le jeune Beauharnais; des hommes de monarchie, tels que les deux Montmorency (Mathieu et Adrien), le duc de Guignes, le comte de Narbonne, M. de Lamoignon, fleur d'aristocratie de naissance qui ne craignait pas de se mésallier parmi les adorateurs de Taristocsatie du cœur, la jeunesse, la grâce et là pureté : cette reine de dix-huit ans régissait cette cour si diverse avec m sourire. Un étranger, remarquable par sa naissance, son opulence et sa^ mélancolique beauté, le prince italien Pignatelli, jouissait d'une plus intime familiarité dans la maison et passait à tort pour inspirer la passion qu'il ressentait en silence. Lucien Bonaparte, jeune homme de Plutarque, à la fois poëte, orateur et amant, flottait alors entre le rôle de héros de la république et celui de héros

MADAME RÊGAMIER. 179

de roman; sa passion déclamait un peu comme son éloquence; quoique vêtu en apparence d'une page de Tacite, il écrivait à Juliette 4es pages de Clélie et de Roméo, Juliette n'était pas insensible à ces vives déclamations du coeur d'un frère du maître des armées. Elle n'acceptait de ces sentiments que le seul sentiment qu'elle pouvait rendre, l'amitié; mais, dès l'âge de dix-huit ans, on voyait poindre dans ses réponses et dans sa réserve cet art naturel qui fut celui de sa vie : rester pure en paraissant émue, tout promettre et ne rien tenir.

Mathieu et Adrien de Montmorency éprouvaient en silence pour la belle Juliette un sentiment moins déclamatoire, mais plus durable, que Lucien Bonaparte.

J'ai beaucoup connu et beaucoup aimé Mathieu de Montmorency, je garde pour sa mémoire un souvenir qui tient du culte; mais ce souvenir ne m'empêche pas de juger l'homme avec la froide sagacité que le temps donne même à la tendresse des souvenirs. C'était une belle âme, ce n'était pas un grand esprit ; mais il avait tout ce que l'âme donne à l'esprit, c'est-à-dire l'élévation des idées, la loyauté du caractère, la magnanimité des sentiments, la sincérité des opinions. Il avait de plus ce qu'une race aristocratique fait couler en général avec le sang dans le cœur d'un homme vraiment national comme son nom, un fort patriotisme uni à une élégante chevalerie. Le tout formait un estimable et gracieux mélange de ce que la vertu antique imprime de respect et de ce que la grâce contemporaine inspire d'attrait pour un homme d'autrefois; le. gentilhomme était citoyen, et le citoyen était gentilhomme.

Si vous ajoutez à cela le goût passionné et intelligent des lettres qu'il avait puisé dans la société des philosophes, des orateurs, des écrivains de l'Assemblée constituante ou de M"* de Staël, son amie de jeunesse, et si vous revêtez ces qualités du cœur et de Fâme de Textérieur d'un héros de roman sous le plus beau nom de France, vous comprendrez l'homme.

Cet extérieur était un des plus séduisants qu'on pût rencontrer dans les salons de l'Europe : une taille svelte; le buste en avant, comme le cœur, attribut des races militaires; un mouvement d'encolure de cheval arabe dans le port de la tête ; des cheveux blonds à belles volutes de soie sur les tempes ; des yeux grands, bleus et clairs, qui n'auraient pas pu cacher une mauvaise pensée; l'ovale et le teint d'une éternelle jeunesse, un sourire où le cœur nageait sur les lèvres ; un geste accueillant, une parole franche, l'âme à fleur de peau ; seulement une certaine légèreté de physionomie, une certaine distraction d'attitude et de discours interrompus qui n'indiquaient pas une profondeur et une puissance de réflexion égale à la grâce de l'homme.

Tel était Mathieu de Montmorency; son éducation avait été très-soignée par le célèbre abbé Sieyès, son précepteur. L'abbé Sieyès, devenu depuis l'apôtre un peu ténébreux de la révolution française, roulait déjà dans sa pensée les vérités et les nuages d'où devaient sortir les éclairs et les foudres de l'Assemblée constituante.

A l'époque où s'ouvrit ce grand concile de la politique

MADAME RËCAMIER. 181

moderne, Mathieu de Montmorency, philosophe et novateur comme son maître Sieyès, s'élança sur ses pas et su les pas de Mirabeau au-devant de toutes les théories de liberté et d'égalité qui allaient être soumises à l'épreuve de l'expérience du siècle futur. Saisi plus qu'un autre de l'enthousiasme des nouveautés, toutes les fois que les nouveautés semblaient promettre une amélioration du sort du peuple, il sentait la nécessité et la gloire du sacrifice volontaire dans les classes privilégiées. Pressé de s'immoler lui-même, au nom de cette aristocratie dont il était le chef, ce fut lui qui monta à la tribune pour demander l'abolition de la noblesse : il y avait prévoyance et générosité dans cette initiative, il n'y avait qu'un crime contre la vanité. Le tiers état et la noblesse libérale lui répondirent par des applaudissements réfléchis et par un vote populaire ; l'aristocratie lui répondit par des outrages et par des ridicules : son nom devint plus odieux que s'il avait sacrifié du sang au peuple ; les pamphlets contrerévolutionnaires s'acharnèrent sur ce Coriolan de sa caste. Il ne se troubla pas ; il poursuivit de vote en vote l'accomplissement des principes honnêtes de la Révolution, sur les traces des Sieyès, des Mirabeau, des Lafayette, jusqu'au point où la Révolution se sépara avec ingratitude de son vertueux promoteur, Louis XVL

Après l'Assemblée constituante, il rentra, en 1791, dans les rangs de l'armée constitutionnelle qui défendait .la patrie contre les Autrichiens dans le Nord ; il fit la campagne en qualité d'aide de camp du vieux maréchal Luckner. Après la journée du 20 juin, où le roi avait été violenté et outragé dans son palais par les faubourgs,

Luckner, accusé de connivence avec Lafayistte, fut appelé à Paris pour avouer ou désavouer Lafayette. Ce vieux e* soldatesque maréchal, aussi tiaiide devant les Girondins qu'il était brave devant les escadrons ennemis, balbutia des excuses qui étaient des accusations contre son collègue Lafayette : les soldats n'ont pas toujours le courage des citoyens quand ils n'ont pas des baïonnettes derrière eux. Luckner indigna les hommes de cœur par ses lâchetés de tribune. Mathieu de Montmorency, son aide de camp, donna sa démission dans la salle : sa loyauté aristocratique et militaire se révolta contre l'imbécillité de son général : il commençait à se repentir d'avoir trop bien espéré de la Révolution pour la monarchie. Les principes avaient fait place aux factions; ces factions devenaient tyranniques et sanguinaires. Les philosophes avaient cédé aux Constituants, les Constituants aux Girondins, les Girondins aux Jacobins, les Jacobins eux-mêmes aux Cordeliers, Danton à Robespierre^ les illusions aux échafauds. Mathieu de Montmorency avait émigré après Lafayette, à l'heure où les patriotes eux-mêmes étaient expulsés ou dévorés par leur patrie. M"*® de Staël, dont il était l'ami, lui avait ouvert l'asile de son château de Coppet, en Suisse.

Les récriminations des émigrés de la première date n'auraient pas laissé à Mathieu de Montmorency une autre hospitalité honorable à trouver alors sur la terre étrangère. Son nom, associé aux grandes destructions monarchiques de 1789 et de 1791, l'aurait poursuivi comme un reproche parmi les royalistes irrités. Le cœur de M"' de Staël, coupable des mêmes tendances et redoutant les mêmes vengeances, était un asile où Mathieu de Mont-

MADAME RÉGAMIER. 183

inorency n'avait ni à rougir, ni à excuser. Ce fut dans •cette retraite qu'il apprit la mort sur l'échafaud de cette aristocratie presque tout entière dont il s'accusait d'avo involontairement préparé le supplice; tous les siens étaient fauchés en masse par la guillotine : chaque goutte •de leur sang semblait retomber sur son cœur.

Le supplice de son jeune frère, le plus cher de ses proches, l'épouvanta autant qu'il le consterna : il crut voir sa propre main dans ce meurtre ; il s'accusa d'être le Caïn de cet Abel ; son cœur se fondit, son esprit se troubla. Comme tous les hommes qui oscillent d'un excès de leurs idées à l'autre, il maudit la Révolution, qu'il avait bénie; •des principes qui amenaient de tels crimes lui parurent eux-mêmes des crimes. Il se retourna contre ses propres ^ctes, et, ne pouvant supporter ses remords, il tomba aux pieds d'un prêtre et demanda au Dieu de son enfance l'absolution des erreurs de sa jeunesse : âme tendre et meurtrie, il se fît panser par cette piété charitable qui adoucit ses douleurs, corrigea ses légèretés et transforma «es repentirs en vertus.

Rentré en France après la Terreur, il y porta dans la société renouvelée un homme nouveau; l'austérité chrétienne de sa vie n'enlevait rien à l'émotion de son cœur et â la séduction de sa personne. La religion lui tenait compte •de ses larmes et l'aristocratie de ses repentirs.

Un tel homme devait être plus qu'un autre attiré par l'innocence de beauté de M"* Récamier ; il s'attacha à elle d'un sentiment plus tendre que l'amitié, mais plus désintéressé que l'amour, sorte d'amour sacré qui ajourne ses jouissances au ciel, qui ne demande rien ici-bas, mais qui

1 Bà SOUVENIRS ET PORTRAITS.

n'aime pas qu'on accorde aux autres adorateurs ce qu'il se refuse à soi-même. C'est ce sentiment qu'on voit percer à son insu dans la naïve correspondance de Mathieu de Montmorency avec sa Juliette. 11 n'est pas amoureux^ et il est jaloux; on sent que, pour conserver plus sûrement la pureté de celle qu'il conseille, il veut, pour ainsi dire, la confier a Dieu et l'enivrer d'un mysticisme éthéré pour l'empêcher de respirer l'encens de la terre : c'est ce qui donne aux lettres de Mathieu de Montmorency un ton mixte, moitié d'amant, moitié d'apôtre, que quelques personnes trouvent chrétien et que nous trouvons un peu faux à l'oreille. Trop amant pour être pieux, trop pieux pour être amant, cet apostolat d'un jeune homme auprès de la plus belle des jeunes femmes est un rôle ambigu, un pied dans la sacristie, un pied dans le boudoir, qui inquiète la piété et qui ne satisfait pas la passion.

Juliette, par sa nature, qui se colore, mais qui ne s'échauffe pas aux rayons de l'amour, ce soleil des femmes, convenait merveilleusement à ce genre de liaison. Seulement, quoiqu'on soit touché de la constance d'affection de Mathieu de Montmorency pour cette Béatrice, on est un peu lassé de cette éternelle litanie d'un prêcheur de trente ans qui termine chacune de ses lettres par un signe de croix sur un souvenir de femme.

C'était son cousin Adrien de Montmorency, devenu depuis duc de Laval et ambassadeur à Rome, qui avait introduit Mathieu de Montmorency chez Juliette. Celui-là aussi était enivré du charme de M"* Récamier, mais, plus ardent, plus léger, plus étourdi que son cousin, il ne ^ déguisait pas à lui-même ses sentiments sous une sainte

MADAME RÉGAMIER. 185

amitié; il tournait franchement autour du flambeau de ces beaux yeux, ne demandant qu'à y brûler ses ailes» Son esprit paraissait peu parce qu'il était dénué de toute prétention, mais il était juste et modéré, réfléchi, autant que son cœur était bon et solidç. La diplomatie loyale, et habile parce qu'elle était loyale, ne pouvait pas avoir un meilleur négociateur à Vienne ou à Rome. La modestie du duc de Laval était son seul défaut ; très-capable des premiers rôles, il n'aspirait jamais qu'aux seconds ; il plaçait son ambition dans son cousin, son amitié ne désirait point un succès pour lui-même. Homme excellent, aimable, aimant, dont le nom ne laisse pas une seule amertume sur les lèvres quand on en parle, j'ai eu le bonheur d'être en correspondance diplomatique avec lui pendant na dB suundes oirconstances très-difficiles, et je n'ai eu qu'à m'éclairer de ses lumières et à me féliciter de sa confiance. Il dit un mot sur moi dans une de ses lettres à M*"** Récamier, mot à la fois flatteur et injuste que je suis bien loin de lui reprocher.

C'était le lendemain de la révolution de 1830. Cette révolution, provoquée, mais mal inspirée, avait proscrit un berceau plein d^innocence ; elle avait donné le trône de l'infortuné Louis XVI, victime de ses vertus, au fils d'un prince qui avait démérité de son sang : cette odieuse rétribution de la Providence révoltait et révolte encore la justice innée en moi. Que la France ne rendit pas responsable le fils irréprochable du duc d'Orléans du vote de son père, je le concevais ; mais que la France fît de ce malheur un titre au trône, c'était trop criant pour mon cœur. Mieux valait un miflion de fois la république, héritière

légitime de tous les trônes en déshérence, que cette rémunération de l'iniquité par la couronne. Tels étaient mes sentiments et tels ils sont encore, quand j'y pense, envers le changement contre nature et contre justice de dynastie en 1830.

J'étais en Savoie pendant les événements de Paris ; je quittai Aix et Chambéry pour la Suisse peu de jours avant l'arrivée du duc de Laval- à Aix.

« M. de Lamartine, écrit-il de là à M"'' Récamier, le 5 septembre 1830, M. de Lamartine est parti d'ici trois jours avant mon arrivée; c'est dommage! Nous nous coigiaissons par lettres; il avait désiré servir avec moi, et sous moi, celui qui n'est plus à servir, mais qui sera toujours à respecter (l'enfant de la dynastie déchue). Il avait parlé ici d'une certaine lettre » (lettre par laquelle le duc de Laval donnait avec autant de noblesse que de patriotisme sa démission à Louis-Philippe), « lettre que M. de Lamartine a lue ici et louée ici avec une exaltation poétique ; il comptait en imiter la conduite et l'esprit. Il est allé en Bourgogne, où les séductions du pouvoir nouveau viendront le chercher. Je ne connais pas la force de son bouclier, etc. , etc. »

Le duc de Laval avait tort de suspecter la trempe de mon bouclier; les séductions furent plus fortes pendant quinze ans qu'il ne pouvait le prévoir, mais mon cœur resta irréprochable envers la dynastie que j'avais servie et envers l'enfant que j'avais célébré comme le dernier espoir de la monarchie et de la liberté. Si j'avais prévu alors les iniquités et les outrages dont cet enfant devenu homme et son parti devenu vieux reconnaîtraient (sauf de rares amis) cette fidélité et ce dévouement au droit et

MADAME RÉGAMIEB. 187

au malheur de sa race, j'aurais dû peut-être m'en venger d'avance en acceptant les faveurs et le pouvoir des mains de leurs ennemis!... Mais non, j'aurais dû faire encore ce qoe j'ai fait : repousser les faveurs de la nouvelle royauté et dédaigner l'ingratitude de l'ancienne. Ces hommes ne sont pas dignes de si généreuses fidélités; aussi n'est-ce pas à eux qu'on est fidèle, c'est à l'honneur et à son pays! Pardon pour cette digression ; mais de tels hommes ne suscitent que la froide colère de l'indifiTérence. Qu'il leur soit fait comme ils ont fait à ceux qui les honoraient dans leur adversité. Un jour viendra peut-être où ils auraient besoin, eux au^si, des cœurs de la patrie et où ils ne trouveront à la place de cœurs que des courtisans et des ennemis : ils ne méritent que cela, ils ne savent pas le prix de l'honneur.

Le duc de Laval parut conserver pendant toute sa vie pour la belle Juliette un sentiment tendre, mais désintéressé, qui ne demandait sa récompense qu'au plaisir même d'admirer et d'aimer. Son âme vive, mais tempérée, avait des goûts, mais point de jalousie. Il ne demanda jamais compte à Juliette de ses préférences ; il ne chercha ni à l'arracher à l'amour, ni à l'entraîner à la dévotion ; son affection ne mêle pas à l'encens du monde l'odeur de l'encens des cathédrales. C'est un gentilhomme, ce n'est point un mystique : son amour ne rougissait pas d'aimer.

Quanta Mathieu de Montmorency, il trompait l'amour par la dévotion. Cette phrase d'une de ses premières lettres à la jeune femme résume toute sa correspondance de vingt-cinq ans avec son amie :

« Je voudrais réunir tous les droits d'un père, d'un

frère, d'un ami, obtenir votre amitié, votre confiance entière, pour une seule chose au monde, pour vous persuader votre propre bonheur et vous voir entrer dans la seule voie qui puisse vous y conduire, la seule digne de votre cœur, de votre esprit, de la sublime mission à laquelle vous êtes appelée ; en un mot, pour vous faire prendre une résolution forte, car tout est là. Faut-il vous l'avouer? J'en cherche en vain quelques indices dans tout ce que vous faites; rien qui me rassure, rien qui me satisfasse.

(( Ah I je ne saurais vous le dissimuler, j'emporte un profond sentiment de tristesse. Je frémis de tout ce que vous êtes menacée de perdre en vrai bonheur, et moi en amitié. Dieu et vous me défendez de me décourager tout à fait : j'obéirai. Je le prierai sans cesse; lui seul peut dessiller vos yeux et vous faire sentir qu'un cœur qui l'aima véritablement n'est pas si vide que vous semblez le penser. Lui seul peut aussi vous inspirer un véritable attrait, non de quelques instants, mais constant et soutenu, pour des œuvres et des occupations qui seraient en effet bien ap* propriées à la bonté de votre cœur et qui rempliraient d'une manière douce et utile beaucoup de vos moments.

(( Ce n'est point en plaisantant que je vous ai demandé de m'aider dans mon travail sur les sœurs de Charité. Rien ne me serait plus agréable et plus précieux. Gela répandrait sur mon travail un charme particulier qui vaincrait ma paresse et m'y donnerait un nouvel intérêt.

« Faites tout ce qu'il y a de bon , d'aimable, ce qui ne brise pas le cœur, ce qui ne laisse jamais aucun regret; mais, au nom de Dieu, au nom de l'amitié, renoncez à ce qui est indigne de vous, à ce qui, quoi que vous fassiez, ne vous rendrait pas heureuse. »

MADAME RÊGAMIER. 189

Ce langage d'un directeur spirituel touchait la jeune femme du monde, parce qu'elle était assez clairvoyante pour lire entre les lignes ce que l'ami se cachait à luimême; mais elle jouait avec le feu de l'autel, elle ne s'en laissait pas consumer. Cette piété prématurée n'était pour elle qu'une perspective de l'âge avancé; l'ivresse du monde ne lui laissait pas le temps des réflexions; la trempe même de son âme ne l'inclina jamais à la dévotion. Celle qui n'avait pas assez de passion pour les hommes n'en avait pas assez non plus pour Dieu; mais elle se prétait complaisamment tantôt à ces voix qui voulaient la séduire, tantôt à ces voix qui voulaient la sanc* tifier. Aucune de ces voix ne prévalait dans son cœur; ni pervertie ni convertie, mais toujours adorée, c'était son rôle et c'était son plaisir; elle ne désespérait ni l'amour ni la piété, laissant l'espérance à tous les sentiments afin de conserver toutes les faveurs. Ce caractère est évidemment celui de sa vie entière ; elle appelait tout, elle trompait tout, excepté l'amitié.

Bonaparte lui-même, à son retour d'Italie, peu de temps avant son 18 brumaire, fut ébloui, comme les autres, de l'éclat de cette merveille de Paris. Il l'aperçut de loin dans la foule à la fête qui lui fut donnée par le Directoire dans la cour du Luxembourg. Elle-même, en se levant de son siège au moment où le jeime triomphateur haranguait les directeurs, provoqua, involontairement sans doute, l'attention du héros. Il la revit, quelques jours après, dans le salon de Barras, mais il ne lui adressa qu'une de ces banalités de politesse qui ne satisfont ni l'orgueil ni le sentiment. Devenu consul, il pou-

d90 SOUVENIRS* ET PORTRAITS.

vait la rencontrer chez ses sœurs ; il n'y parut pas. Cette indKTérence de l'homme qui décernait alors d'un coup d'oeil la célébrité ou la faveur laissa d^ins l'âme de M"* Récamier une froideur qui dégénéra plus tard en aversion : le défaut d'attention est une négligence que la beauté pardonne difficilement au pouvoir. De plus, M"* Récamier était royaliste par sa famille et républicaine par le temps où elle était en fleur, au milieu d'une société républicaine.

Une belle femme est toujours de la date de sa floraisoD. L'homme qui usurpait la royauté des Bourbons, et qui remplaçait la république régularisée du Directoire, jetait deux ressentiments à la fois dans le cœur de M"** Récamier. Un acte de dureté envers son mari aggrava cette répugnance, des sévérités personnelles l'envenimèrent; elle ne sut jamais haïr, mais elle sut s'éloigner.

XLÏV

Un jour terrible et inattendu précipita M. Récamier de la haute fortune dont il éblouissait Paris et dont il faisait jouir sa femme; il faut lire ce récit pathétique dans un fragment écrit des souvenirs de la pauvre Juliette.

M. Bernard, père de M"** Récamier, était administrateur des postes, grand emploi de finances qui ajoutait à l'importance et au crédit de son gendre. Son .vieil attachement aux Bourbons et ses relations avec les émigré* rentrés lui faisaient fermer les yeux volontairement sur les correspondances et sur les brochures royalistes du moment; sa complaisance trahissait ainsi le gouvernement dont il avait la confiance. Le Premier Consul, informé de sa connivence, le fit arrêter et le destitua. Bernadotte, un

Madame récàmie». 19i

des soupirants de la jeune femme, obtint de Bonaparte^ à force d'intercessions, la liberté du père de son amie^ mais la destitution fut maintenue.

Le ressentiment de cette sévérité, quoique juste, envers son père, accrut la sourde opposition qui se manifestait déjà dans le salon de M.^^ Récamier. Fouché, ministre de la police, tenta en vain de la séduire par l'offre d'une place de dame du palais dans la maison du maître de la France et par la perspective de l'influence qu'elle y prendrait sur le cœur du guerrier; elle fut inflexible dans ses refus. Ces refus irritèrent le Consul ; la liaison de M"" Récamier avec M"** de Staël, deux femmes qui régnaient, l'une par la beauté, l'autre par le génie, lui parut suspecte, il ne voulait point d'empire en dehors du sien; la jalousie, qui ordinairement monte, descendit cette fois jusqu'à disputer l'ascendant sur des sociétés de jeunes femmes ; le premier dans l'Europe, mais aussi le premier dans un village des Gaules, c'était sa nature : le pouvoir absolu ne peut laisser rien de libre sans jalousie, pas même deux cœurs. Cette rancune de Bonaparte et aussi son étroite économie pour tout ce qui n'était pas du sang sur les champs de bataillé le firent assister sans pitié à la catastrophe du mari de M*"® Récamier, que la plus faible assistance de l'État pouvait prévenir. Écoutons ce récit dans une note écrite de la main de sa nièce. On y sent la fièvre de ces vicissitudes domestiques qui sont aux forr tunes privées ce que les révolutions sont aux empires.

(( Un samedi de l'automne de cette même année 1806^ M. Récamier vint trouver sa jeune femme ; sa figure était bouleversée, et il semblait méconnaissable. Il lui apprit que, par suite d'une série de circonstances, au premier rang desquelles il plaçait l'état politique et financier de l'Europe et de ses colonies, sa puissante maison de banque éprouvait un embarras qu'il espérait encore ne devoir

être que momentané. Il aurait suffi que la Banque de France fût autorisée à avancer un million à la maison Récamier, avance en garantie de laquelle on donnerait de très-bonnes valeurs, pour que les affaires suivissent leur cours heureux et régulier ; mais, si ce prêt d'un million n'était pas autorisé par le gouvernement, le lundi suivant, quarante-huit heures après le moment où M. Récamier faisait à sa femme l'aveu de sa situation, on serait contraint de suspendre les payements.

« Dans cette terrible alternative tout roptimisme de M. Récamier l'avait abandonné. Il avait compté sur l'énergie de sa jeune compagne, et lui demanda de faire sans lui, dont l'abattement serait trop visible, le lendemain dimanche, les honneurs d'un grand diner qu'il importait de ne pas contremander, afin de ne pas donner l'alarme sur la position où l'on se trouvait. Quant à lui, plus mort que vif, il allait partir pour la campagne, où il resterait jusqu'à ce que la réponse de l'Empereur fût connue. Si elle était favorable, il reviendrait; si elle ne Tétait point, il laisserait s'écouler quelques jours et s'apaiser la première explosion de la surprise et de la malveillance.

« Ce fut un rude coup et un terrible réveil qu'une communication de ce genre pour une personne de vingtcinq ans. Depuis sa naissance Juliette avait été entourée d'aisance, de bien-être, de luxe ; mariée encore enfant à un homme dont la fortune était considérable, on ne lui avait jamais non-seulement demandé, mais permis de s'occuper d'un détail de ménage ou d'un calcul d'argent. Sa toilette et ses bonnes œuvres formaient sa seule comptabilité; grâce à la simplicité extrême qu'elle mettait dans l'élégance de son ajustement, si ces charités étaient considérables, elles ne dépassèrent jamais la somme mise chaque mois à sa disposition.

«Après le premier étourdissement que ne pouvait

manquer de lui causer la nouvelle qu'elle recevait, Juliette, rassemblant ses forces et envisageant ses nouveaux devoirs, chercha à rendre un peu de courage à M. Récamier, mais vainement. L'anxiété de sa situation, la pensée de l'honneur de son nom compromis, la ruine possible de tant de personnes dont le sort dépendait du sien, c'étaient là des tortures que son excellente et faible nature n'était pas capable de surmonter : il était anéanti.

«M. Récamier partit pour la campagne dans le paroxysme de l'inquiétude. Le grand dîner eut lieu, et nul, au milieu du luxe qui environnait cette belle et souriante personne, ne put deviner l'angoisse que cachait son sourire et sur quel abime était placée la maison dont elle faisait les honneurs avec une si complète apparence de tranquillité.

« M"* Récamier a souvent répété depuis qu'elle n'avait cessé, pendant toute cette soirée, de se croire la proie d'un horrible rêve, et que la souffrance morale qu'elle endura était telle, que les objets matériels eux-mêmes prenaient, aux yeux de son imagination ébranlée, un aspect étrange et fantastique.

« Le prêt d'un million, qui semblait une chose si naturelle, fut durement refusé, et, le lundi matin, les bureaux de la maison de banque ne s'ouvrirent point aux payements.

((M"® Récamier ne se dissimula pas que la malveillance et le ressentiment personnel de l'Empereur à son égard avaient contribué au refus du secours qui aurait sauvé la maison de son mari. Elle accepta sans plaintes^ sans ostentation, avec une sereine fermeté, le bouleversement de sa fortune, et montra, dans cette cruelle circonstance, une promptitude et une résolution qui. ne se démentirent dans aucune des épreuves de sa vie.

a Le retentissement de cette catastrophe fut immense :

Page 1