LE BILLARD 1)3 LA CITA DEL LE
tées^dontle passage, longet étroit, était rendu encore plus difficile parde vieilles grilles de fer ouvragé^ entassées les unes sur les autres, offrant un aspect d'entrecroisement et de fouillis qui plaît particulièrement aux enfants; mais cette passerelle n'était rien auprès du corridor qui faisait suite. Là étaient accumulés les débris de menuiserie de vingt châteaux peut-être, témoignages réels de ces (( lambris dorés » dont ont abusé les poètes ; les toiles d'araignée logées dans les moulures donnaient plus d'éa encore à l'or qui brillait par places. Personne n'apparaissait à l'intérieur de la maison de la citadelle; on n'y entendait pas voix humaine, et c'était avec une impression de recueillement qu'un collégien timide arrivait, en compagnie d'un hardi compagnon, au pied d'un escalier boiteux et branlant qui faisait contraste avec les merveilles du premier étage.
Qui me conduisit pour la première fois dans cet endroit^ je ne saurais le dire. Il est certain que la salle du premier étage me parut sans comparaison avec tout ce que j'avais vu jusqu'alors.
Aux murs étaient accrochés des lambeaux d'anciennes tentures de château représentant des intérieurs de forêt et des scènes de chasse; ces a verdures » sur toile, en usage avant la vulgarisation du papier peint, étaient ployées plutôt qu'adaptées à des carcasses] de boiseries vermoulues, empilées contre les murailles de Tappar
38 Llî BirLARO DE LA CTTADEI.LF
tement. Des dessus de porte affichant des bergerades galantes dans le goût de Lancret tranchaient vivement sur le tout par des rehauts de vermillon dontle peintre avait été prodigue. Par endroits se remarquaient également divers morceaux de sculpture , des têtes d'anges avec des collerettes de nuages provenant d'anciennes chapelles ; mais cette décoration n'était que le cadre de l'impoftant monument installé au milieu de la salle.
Qu'on imagine une immense armoire trapue de vieux chêne reposant à plat sur le plancher, et qui semblait assez lourde pour l'enfoncer. Dans cette considérable armoire, fermée de tous côtés^ on eût pu loger une patrouille de cavalerie.Aux quatre coins intérieurs étaient quatre grands trous, formant rigole, qui communiquaient à quatre filets à jour, placés là comme pour la chasse au furet. La ressemblance était d'autant plus grande, qu'un tapis vert, qui recouvrait le dessus de l'armoire, faisait penser aux gazons râpés avoisinant les terriers de lapins.
Ce meuble colossal était un billard, mot magique qui entre aisément dans l'oreille des collégiens et s'y loge plus facilement qu'un vers de Virgile.
— Je te mènerai jouer au billard de la citadelle, m'avait dit un de mes camarades, fort aventureux.
Ce mot, billard de la citadelle, prenait un caractère d'autant plus mystérieux que mon compagnon avait ajouté ;
— Surtout, n'en parle à personne !
Ainsi, c'était un plaisir défendu et mystérieux que d'enfiler les corridors de la maison Lallemand, et rien ne répondait plus à cette impression que le monument assez grand pour contenir Tarche de Noé.
Quand je songe à ce billard majestueux, il me semble que seul Louis XIV eût été digne d'y faire la partie avec son favori Chamillard.
Ai-je dit que le billard des Lallemand n'avait pas de pieds? Il était revêtu, dans toute sa hauteur, de solides panneaux qui n'empêchaient pas toutefois de percevoir de singuliers bruits : évidemment une armée de rats, en possession de l'intérieur, s'y livrait à des exercices aussi bruyants que ceux des collégiens.
Je regardais avec stupeur cette salle par les fenêtres de laquelle entrait à regret un jour verdâtre, la poussière, l'humidité, les mouches, les araignées et les hirondelles ayant déposé sur les vitres le guano particulier aux ouvertures des endroits inhabités. Tout était mystère et pénombre dans l'appartement, bourré jusqu'au plafond de bois de fauteuils, de paravents crevés, de bergères et de canapés dont un velours d'Utrecht pisseux laissait échapper des touffes de crin semblables à des chevelures fantastiques de gnomes.
Rien ne remuait dans cette immense pièce lorsque tout à coup tombèrent sur le billard, comme les pommes lan-