MASQUES ET TRAVESTISSEMENTS
A l'âge de cinq ans, je me vois au milieu d'un magasin de joueîs et de confiserie qui me faisaient ouvrir de grands yeux et promener une langue de convoitise sur mes lèvres. A cette époque seulement les souvenirs des premières années prennent corps et se profilent dans mon cerveau .
Mes parents avaient à élever deux fils et une fille ; la modeste dot de ma mère et les appointements de mon père ne suflisaient pas à Téducation qu'on rêvait pour les enfants : ma mère entreprit d'augmenter les revenus du ménage en se mettant à la tête d'une boutique d'objets divers, quoiqu'en i836, une petite ville de pro-
MASQUES ET TR A VESTISSEalE^ TS.
vince, située sur une montagne d'un abord difficile, n'offrît pas des chances considérables de commerce. Il faudrait aller aujourd'hui au fond de la Bretagne pour retrouver la physionomie d'une boutique de Laon à cette époque^ et peut-être ne serait -elle pas restée si vivace dans ma mémoire sans la fantastique entrée d'un chevreuil, poursuivi par des chasseurs, qui fut reçu à bras ouverts par les poupées et les pantins ignorant les dommages que les bois de Tanimal allaient causer à leurs riches vêtements.
Les conséquences de cette visite bizarre ont été contées avec trop de détails dans les Bourgeois de Molinchard pour que je m'y arrête plus longuement.
Les enfants sont fureteurs comme les chats. Mon premier soin fut de parcourir du bas en haut la boutique et ses dépendances ; cette curiosité fut récompensée par la découverte de singuliers habits bariolés, garnis sur toutes les coutures de paillettes, de franges d'or et d'argent. Après avoir regardé ces habits avec timidité, je les touchai et fus assez audacieux pour me couler dans une longue culotte et une large veste à losanges bigarrées ; leur ampleur, ne m'empêchant pas de descendre triomphalement par le petit escalier de la boutique. On s'imagine l'effet produit par ce costume d'Arlequin dont la veste me tombait sur les talons,