‹ Souvenirs et portraits de jeunesseChapitre 5 sur 46 · MASQUES ET TRAVESTISSEMENTS · texte numérisé non relu

MASQUES ET TRAVESTISSEMENTS

tandis que mon menton disparaissait dans le petit pont de la culotte.

Des gens du dehors s^étant collés aux vitres pour me voir en cet équipage, j'en conclus que rien n'était plus magnifique!

Pendant quelque temps je me donnai le plaisir d'apparaître à la fenêtre du grenier, habillé tantôt en moine, tantôt en bergère, un autre jour en Turc. Ces costumes excitaient tellement l'enthousiasme des galopins ameutés sur la place que, pour y mettre ordre, ma mère s'en débarrassa; j'ai revu, trente ans plus tard, à la montre d'un perruquier, ces mêmes défroques, que peut-être les élégants du pays portent aujourd'hui encore, à l'époque du carnaval, la fraîcheur de ces déguisements n'étant pas le point essentiel.

Des rangées de masques de carton, accrochés dans le grenier, et l'intérieur des coulisses du théâtre sont les souvenirs les plus précis de ma vie d'enfant. Ce fut alors qu'un accident eut pour résultat de loger dans ma cervelle un fragment de poésie, le seul qui se soit accroché sérieusement à ma mémoire.

INITIATION A LA POÉSIE

Mon père, en qualité de secrétaire de la mairie, jouissait de ses grandes et petites entrées au théâtre ; il correspondait avec les directeurs des troupes en tournée qui avaient pour mission de répandre dans la province les chefs-d'œuvre de la littérature dramatique de Tépoque; comme mon père était d'une humeur qui n'avait rien de bourgeois, qu'il aimait le théâtre et au besoin complimentait les actrices, son entrée dans les coulisses était vue d'un bon œil. Il me mena donc tout jeune « à la comédie » où, tout d'abord, un immense rideau bleu relevé par des torsades d'or me remplit d'admiration. Je

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ne saurais oublier cette toile imposante et le respect qu'elle m'inspira. Tout ce public impatient assis devant le magnitique rideau, démontrait suffisamment l'importance des scènes qui allaient se dérouler tout à l'heure.

Comme on tardait à commencer, mon père me fit monter sur le théâtre par un petit escalier noir. Quel efftt me produisirent les femmes fardées, le mouvement des machinistes dans les coulisses et les brillants costumes militaires des hommes, car les comédiens allaient jor.cr le fameux mélodrame: Vassassinal du maréchal Brune.

Blotti dans le manteau d'arlequin, n'osant souffler, les yeux grands ouverts, tirés par les ficelles de la curiosité, je vis entrer de sinistres personnages à bonnets poilus enfoncés sur les yeux, la bouche perdue dans d'épaisses barbes noires, et des pistolets à la ceinture. Ces coquins chantaient d'une voix menaçante :

Trestaillon l'ordonne^ N'épargnons personne.

Ce sont, ai-jedit, les deux seuls vers que j'aie pu retenir de ma vie, non pas précisément à cause de leur lyrisme; mais il en arriva comme pour la salamandre qu'aperçut to ut jeune Benvenuto Cellini, et qui lui valut un si rude souftlet de son père avec cette admonestation : « Tu te sous tendras de la salamandre. »

Obéissant à leur chef, les affidés de Trestaillon cher-

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chaient à attirer dans une embuscade, pour l'assassiner, un jeune et élégant aide de camp en culottes collantes et en bottes à l'ccuyère. Les pistolets des bandits braqués du côté de la coulisse où je me tenais tremblant, la vue du meurtre qui allait s'accomplir sous mes yeux, autant que la peur de la détonation, firent que je reculai : derrière moi se trouvait Tescalierdu dessous du théâtre, où je roulai de marche en marche, en poussant un cri. Heureusement la souplesse de mes membres fit que je m'en tirai sans autre mal qu'une vive émotion : au bout de quelques instants, ayant rouvert les yeux, je me trouvai étendu sur un banc ^ de gazon peint, au bas duquel se tenait une sorte de fée aux joues roses et aux lèvres de cerise, qui semblait une aimable figure de cire.

La fée me caressait, me couvrait de baisers et emplissait mes mains de dragées. Avec les yeux de la jeunesse^ Taimable comédienne m'apparaît encore aujourd'hui. L'émoi que lui avait causé ma chute soulevait sa poitrine et cette agréable vue me faisait oublier les affreux scélérats de la bande de Trestaillon.

A quelques années de là mon père me conduisit plus souvent au théâtre; lés pièces patriotiques de 1830 où des jésuites se cachaient dans des tonneaux de barricades quelques vaudevilles de Scribe, Trente ans ou la vie d'un joueur^ les tirades d'Antony et les mélodies de la Dame blanche m'initièrent au drame, à la comédie et au

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lyrisme; mais les acteurs m'intéressaient plus encore que les pièces

Même les ouvriers qui touchaient au théâtre m'apparaissaient entourés d'une sorte d'auréole. Il n'est pas jusqu'au garçon d'accessoires, le menuisier Danguillaume, chargé de manœuvrer les décors, qui ne me semblât surnaturel. Près de la toile^ à l'intérieur des coulisses, je ne saurais oublier le machiniste, un vieux garçon bossu, dévorant des yeux tout ce peuple de comédiens se démenant sur les planches, et qu'en dehors de ses fonctions on surprenait sous les ormes des promenades, creusant depuis plus de vingt ans le rôle, de Tartuffe,

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