DEUXIEME PARTIE
Les auteurs dramatiques d'aujourd'hui, si fiers de leur adresse, de leurs subtilités et de leurs recettes, n'ont rien agencé de plus adroit que VAmphytrion de Plante. Les scènes entre Sosie et Mercure, Amphytrion et Jupiter sont retournées en tout sens, avec mille combinaisons variées que les gens seulement habiles n'atteindront jamais.
Certains faiseurs modernes possèdent, en eifet, une hahilelè, petite et mesquine, dont certainement un jour le public se dégoûtera.
Il est des femmes qui passent leur journée à lire et absorbent indistinctement histoire, philosophie, sciences, poésie, romans : ces personnes jettent leur lecture dans le cerveau comme on jette Teau dans le plomb. Savent-elles le lendemain ce qu'elles ont lu la veille? Elles ont retourné des pages Tune après l'autre. Rien ne se case dans ces cerveaux féminins; tout s'y entasse et forme une sorte de chaos dont la mémoire tire de temps en temps quelques lambeaux.
Une de ces lectrices enragées, mélangeant le tout d'aspirations politiques, s' étant emparée de mon Plante, me le rendit avec cette parole admirable qu'il y avait beaucoup de socialisme dans les Comédies du poète latin.
Balzac, me dit-on, eut un hiver la manie de brûler du bois de sandal. Cette fantaisie lui coûta fort cher et empesta son appartement; mais l'artiste espérait pouvoir décrire une volupté nouvelle. On comprend par ce trait comment Balzac, cherchantàse rendre compte de l'inconnu, dépensa des sommes considérables.
(7 juin) Je travaille peu. Le roman de V Adultère en province me déplaît ; si j'arrive jamais à le terminer, il sera
certainement exécrable. Il ne faudrait pourtant que travailler deux heures par jour à ce roman pour toucher 1,200 francs ; mais l'idée de faire une mauvaise chose m'arrête. Dans ma situation, j'ai besoin de publier un livre curieux et je ne le puis, mes études du faubourg Saint- Marceau n'étant pas achevées. Ah! que la conscience littéraire est un rude tyran !
Les souvenirs des Funambules ne sont guère propres à me réhabiliter. Heureusement j'espère que dans un mois les Trios de Chenizelles et les Souffrances du professeur Delteil réussiront en volumes. Je m'aperçois avec tristesse que je n'ai rien écrit de satisfaisant depuis un an. £e corné' dien Trianon est une fantaisie incomplète. Les propos amou» reux me déplaisent; les études sur Hoffmann avancent lentement. J'ai donc complété seulement celte année la biographie de La Tour,
Il faut quand même terminer V Adultère en province (1), quoique ce que j'ai fait me semble mesquin.
{]ne partie de la vieille montagne Sainte-Geneviève va disparaître par suite des démolitions. Les industries inconnues, les petits métiers étranges, les pauvres et les misérables émigreront. L'histoire de cette population, appuyée sur des documents positifs, est intéressante. Il est
(1) A paru sous le titre des Bourgeois de Molinchard.
bon de se faire affilier aux bureaux de bienfaisance; je verrai les médecins des pauvres et les accompagnerai dans leurs visites. Peut-être serait- il nécessaire de se loger en plein cœur du faubourg pour étudier les fabriques, les tanneries, les ouvriers.
Dans le quartier Mouffetard sont entassées toutes les loques de Paris. Le faubourg vit des détritus de la ville. Avec l'unique realité, je crois pouvoir faire un livre curieux.
J'ai lu en deux jours la moitié du Juif Errant, vivement, comme une cuisinière, en m'y intéressant fortement. A peine suis-je inquiété quelquefois par la grossièreté et l'invraisemblance des moyens. Eugène Sue possède une rare puissance et par là s'explique le succès qu'il a obtenu; mais les flatteries au peuple sont trop évidentes. Livre saisissant comme un mélodrame ; types fortement accusés. Je n'ai pas eu le temps de m'arrêter au style qui me paraît bien approprié au sujet, excepté toutefois certains dithyrambes prétentieux qui visent à la prose biblique. La principale qualité d'Eugène Sue est de tailler une figure réelle et vivante. Il ne craint pas lavulgarité, connaissant l'esprit populaire et voulant le frapper. Presque enfant je lisais les Mystères de Paris et je n'oublierai jamais le Chourineur, Fleur-de-Marie, la Chouette, Rodolphe, Tortil-
NOTKS INTIMP.S. 225
lai'd^ etc. Les mêmes qualités se retrouvent dans le Juif Errant. Rodin, Dagobert, Mlle de Cardoville, sont dessinés à grands traits et aussi visibles que par le pinceau. Ce sont de rares facultés.
En quittant Neuilly, une aventure d'omnibus m'a fait oublier mes fatigues de travail. Une jeune fille, la mine éveillée, est montée en voiture. C'est une petite femme de chambre, qui va à Paris porter un panier plein de choses. Comme je la regardais, elle sourit : je souris à mon tour et, quoiqu'embarrassée, elle souriait davantage encore. Une bossue entra alors dans l'omnibus et ouvrit une grande lettre dont chaque ligne semblait indiquer de comiques nouvelles. Cela redoubla ma gaieté que* la petite femme de chambre partageait en se cachant la figure. La bossue qui nous regardait paraissait heureuse de voir des gens d'aussi bonne humeur. Un de mes voisins tenait à la main un gros bouquet ; je lui demandai la permission de prendre deux roses : la première je l'ottVis à la petite femme de chambre, la seconde à la bossue. Chacun dans la voiture nous regardait en souriant; le conducteur lui-même. La petite femme de chambre mit la têle à la portière pour se laisser aller aux éclats d'une folle gaieté, et les chevaux piatiaient comme s'ils avaient partagé la joie des voyageurs.
Les quatuors ont bien marché. Après Mendelsohnn dans lequel il y a des passages remarquables, quoique le principe de cette musique me semble dangereux, nous avons joué un quatuor de Pleyel arrangé par Fiorillo. Musique bonhomme et vieillotte, qui fait penser aux airs de pantomimes des Funambules. Fiorillo est bien par moments rélève de Haydn. Après avoir joué de la musique indécise et tourmentée de Mendelshonn, on est ravi de la simplicité des anciens quatuors.
II a plu toute la nuit; l'avenue est sillonnée d'ornières. H y a trois ans, étant à la campagne, la pluie tombait à torrents comme aujourd'hui. Je Taimais déjà, quoique je ne lui eusse pas avoué. — Si elle venait ! pensai-je. Tout à coup j'aperçus au bout de l'avenue un châle écossais, puis une jambe fine qui sautait par-dessus les grandes flaques
d'eau. J'avais si fortement pensé à qu'elle était venue
malgré l'orage.
Aujourd'hui, après trois ans,viendra-t-elle?
L'Oberland est plein de mendiants qui gâtent la nature. Que cette vallée est belle avec son torrent et ses rochers qui semblent des fortifications colossales ! Mais la cascade de Staubach fait sortir 4e terre des enfants qui s'accrochent à
vous^des marchands de sculptures en bois qui ouvrent leurs volets pour chaque passant, des joueurs de cor des Alpes qui font des accords parfaits imparfaits, des filles qui ne cherchent qu'à être troussées derrière une borne, pendant que dans un champ voisin une avide vieille regarde sournoisement si le voyageur s'est oublié avec cesdrôlesses.
Du haut de la flèche de la cathédrale d'Anvers, les hommes semblent des fourmis.
Il ne serait pas bon de faire monter un despote sur les monuments élevés : d'en haut les massacres, les canonnades semblent trop peu de chose.
Je ne sais plus que penser des tableaux de Courbet au Salon de cette année (1853). Les sottes admirations, les détracteurs acharnés finissent par enlever le libre examen. Il est difficile de se dégager de ces influences^ et le sentiment personnel en est troublé. En lisant une vive critique à propos des Lutteurs^ j'ai d'abord cru que le feuilletonniste avait raison ; mais les maladroits éloges qu'il donne à un peintre médiocre qui a les défauts de Courbet sans aucune de ses fortes qualités, m'ont rendu la netteté nécessaire «X appréciations. Courbet est violemment attaqué
à cause de ses prêches, de sa personnalité bruyante; il serait cependant équitable de ne pas lui opposer de honteuses médiocrités.
« Dépravé par les rêveries des romanciers, Tœil plein des chefs-d'œuvre de la statuaire et de la peinture, Tiburce trouvait des fautes de dessin dans sa maîtresse.
3) S'il eût été poète, il eut fait des vers sur les tableaux des peintres. L'art s'était emparé de lui trop jeune et l'avait corrompu et faussé.
p 11 avait beaucoup lu^ beaucoup vu, beaucoup pensé et peu senti. » (Théophile Gautier.)
J'ai terminé, revu et corrigé V Adultère en province. Le livre m'a moins déplu en bloc que quand je l'écrivais; mais l'adultère y est mal expliqué et certains chapitres sont écrits avec iine précipitation que n'excuse pas la fatigue causée par cette œuvre.
Comme on jouait hier à la Porte -Saint-Martin le drame fastidieux de r/fonneizr de la Maison^ le public applaudissait, et moi j'étais pris d'une violente colère. En revanche les
clowns anglais qui succédaient au drame m'ont beaucoup diverti et à leur tour les bourgeois mes voisins sont entrés en fureur.
« Plus un homme est grand artiste, plus il doit désirer les titres et décorations comme rempart, » dit Stendhal. Le fâcheux est que les sots se croient de grands artistes.
Je n'ai jamais souffert autant qu'en présence de cette terrible questionneuse. Toujours elle parle, sautant d'un sujet à l'autre sans trait d'union. Le lendemain elle pose les mêmes questions que la veille. Elle n'écoute pas !
Quand j'ai fini d'écrire et que cette personne me parle de littérature, je suis au supplice. Sa vue m'agace. Je me réfugie au fond du jardin pour ne pas la rencontrer; elle m'y suit et m'entretient de Diderot et de Balzac. Elle serait capable de faire haïr Balzac et Diderot.
Pour punir ces enragées diseuses de riens, il faudrait les mettre au régime de Talgèbre. On pourrait également les enfermer en face d'une machine à vapeur et elles ne seraient rendues à la liberté qu'après en avoir expliqué le mécanisme dans tous ses détails.
530 NOTFS INTÎVÎFS
Dimanche, au bois de Boulogne, une bande de petites orphelines, assises dans un pré, entouraient une sœur de charité qui leur contait des histoires.
En février, quelques arbres ont encore leurs feuilles rousses d'automne. De pâles rayons de soleil perçaient un ciel brumeux. Sur le fond du paysage jaunissant se détachaient le costume noir et les grands- bonnets blancs des sœurs.
L'une d'elles contait aux orphelines l'histoire de Thomme qui a acheté pour huit sous d'huile et qui la fait verser dans son chapeau, parce que son vase est trop petit...
Les enfants écoutaient avec de grands yeux le conte; malheureusement m'étant approché de trop près, la supérieure fit un signe et toute la bande s'envola dans une partie du bois plus solitaire.
Si j'écris les romans suivants, avec quelques fantaisies qui peuvent se présenter, j'en ai jusqu'à quarante ans.
La maison du Chat brûlé, 1 vol. ; Le miroir du (au» bourg Saint- M arceau, 1 vol. ; Les amis de la nature, 4 vol. ; Les amoureux de Sainte- Périne, 1 vol. ; La tragédie du passage Rad2iwill, \ vol.
On voit dans le jardin du Palais-Royal la statue d'un jeune homme qui vient de sortir de l'eau.
Un moineau hardi s'était perché sur une saillie de son corps, difficile à nommer même en latin. De làroiseau se remuait, battait des ailes et chantait gaiement comme pour montrer sa malice.
Une jeune fille qui passait s'arrêta devant ce spectacle et regarda quelque temps le moineau. Comme j'étais en face d'elle, appuyé sur la grille, ses regards rencontrèrent les miens. La jeune fille rougit et s'enfuit.
Plus le style est simple, moins il est sujet aux variations e la mode. De même des habits.
11 y a d'excellents morceaux dans les Mémoires de madame Sand. Je note surtout le portrait du vieux domestique Saint-Jean (20'' ch., ^^ vol.). Passion musicale (ch. 5, t. l'''). L'àne (t. 4% p. 246). Le fou qui cherche la tendresse (p. 12, t. 5^). Le sermon du curé (p. 86, t. 5"). Le faux Deschartres (p. 102 et suite, t. r>*).
Quelques lettres de Maurice Dupin montrent que le sentiment de la nature est héréditaire dans la famille.
Les chapitres de l'enfance au couvent sont les meilleurs de louvrage. Il n'y a que la prière de la fin dont le sens m'échappe".
« Terre de Pierre Leroux^ Ciel de Jean Reynaud, Univers de Leibnitz, Charité de Lamennais, vous montez ensemble vers le Dieu de Jésus. »
Dieu ne doit-il pas être un peu surpris de voir monter vers lui ces fumées de religion confuses?.
Madame Sand donne quelques phrases caractéristiques de Gustave Planche, tirées d'un Salon de 1831 ;
« C'est une oisiveté officielle (la critique), un perpétue^ et volontaire loisir ; c'est la raillerie douloureuse de Timpuissance, le râle de la stérilité ; c'est un cri d'enfer et d'agonie. »
Que le pauvre critique dut souffrir intérieurement !
« Honteet malheur à moi, ajoutait-il, si je ne puis jamais accepter ou remplir un rôle plus glorieux et plus élevé ! »
En effet, je Tai connu honteux et malheureux.
Un jour je rencontrai Planche sur le quai Voltaire, absorbé devant une petite gravure sans importance en apparence. Je m'approchai quand il s'éloigna et je vis une ancienne estampe italienne qui représentait un homme se labourant le crâne avec le bec de deux oiseaux de proie qui lui servent de mains. Au-dessous se lit : lo niente faccio^ ed il cervel mi becco (je ne fais rien et je me dévore la cervelle).
Planche ne retrouvait-il pas avec amertume le symbole du critique dans cette image ?
Je m'aperçois, avec plaisir, que j'ai terminé à peu près les travaux dont j'ai pris note depuis J852 ; sauf le Miroir du faubourg Saint-Marceau, tout a été mené à bonne fin. Je vais parcourir attentivement chaque page de mes carnets et dresser un tableau des Romans, Contes, Nouvelles, et Idées de comédies que j'ai notés au fur et à mesure. Alors je verrai ce qu'il sera bon d'abattre aussitôt que les Amoureux de Sainte-Périne seront terminés.
(Deux jours après). Je me sens entraîné vers le théâtre. Le roman me fatigue à l'heure qu'il est. J'ai terminé aujourd'hui à la diable les Amoureux de Sainte-Périne, pour m'y être appesanti trop longtemps ; mais les difficultés étaient considérables. Enfin, consacrons une année au théâtre ; si cela ne va pas, je retomberai sur mes pattes de
romancier.
« Si vous étudiez sérieusement dans sa vie et dans ses œuvres ce mystère de la nature qu'on appelle l'homme de génie, vous trouverez généralement que c'est celui qui, tout en acquérant les dons du critique, a gardé les dons du simple... » (Michelet.)
Je regardais un cadavre à Tamphi théâtre. Les principaux troncs artériels, la branche cutanée de l'artère pulmonaire, les fragments du système veineux disséqué offrent des tons plus éclatants que les tableaux des meilleurs coloristes.
« Le rhylhme musical n'est autre chose que l'image d'un Dieu en trois personnes : Père, Fils et Saint- Esprit.
a L'âme étant créée à l'image de Dieu, tous les mouvements doivent présenter les caractères de Dieu luimême. »
Voilà ce que dit madame Giertz dans une brochure sur le Rhythme en musique. Il n'y a que les dames slaves pour trouver de si belles choses.
Allé voir juger aux assises l'assassin Lemaire. Etant en-i tré dans une maison pour tuer deux vieillards (c'était sa] première affaire) : — J'ai comme une émotion, dit-il e retournant dans l'antichambre vers son complice, je vou-1 drais un verre d'eau. — Je n'en ai pas, j'épond l'autre,] veux-tu un œuf dur ?
Lemaire mange l'œuf dur et assassine les deux vieillards. C'est étrange.
A cette affaire se rattachent d'autres détails sinistres. Les deux assassins s'étant introduits dans un presbytère
tuent le curé et la servante qui allaient se mettre à table. Puis ils trouvent piquant de manger le repas préparé en face des gens assassinés qu'ils avaient mis à table; leur mettant un verre en main, ils trinquaient avec eux. Jamais un romancier ne trouverait de pareils détails.
Budget annuel d'une grande maison dan^ l'antiquité :
Un philosophe touchait 3 oboles, représentant à peu près 45 cent.
Un médecin était payé i drachme, valeur approximative
franc.
Un cuisinier recevait iO mines, qui équivalent à f20 francs.
Le salaire d'un pourvoyeur de débauche était de i talent, i'est-à-dire à peu près 5,500 francs.
Un tlatteur touchait 5 talents, soit 27,500 francs.
Ces tarifs semblent singuliers. Mais à regarder de près mtour de nous et surtout dans les hautes régions, on n'a
is sensiblement modifié aujourd'hui les salaires.
Haydn envoie à un critique des détails biographiques que celui-ci lui a demandés et termine ainsi : « Ma plus grande ambition est de passer aux yeux du monde pour un honnête homme, comme je le suis en eflet. »
Mourir va de soi-môme
est un beau vers de Déranger, qui a un arrière-goût de Montaigne.
Non, mon amiBuchon, Paris ne lira jamais un roman qui s'appelle la Fromagerie.
Comment pouvez-vous croire que les dames s'intéressent à des titres pareils :
« Peines des paysans pour régler leurs vaches. »
« La fromagerie se forme^ le chalet surgit. »
« Disette de lait. Trop et trop peu gâte le jeu. »
a Embarras à Poccasion de l'herbe. »
« Des marchands de fromage et de la fièvre fromager e. »
« De l'examen des fromages et des manœuvres qui en résultent. »
c( La conduite des fromages et ses suites. »
« Déboires d'amour et de fromage. »
« Enfin! Les fromages sont vendus et pesés, »
c( Quelque chose de filé bien menu. »
Gotthelf a du bon sens, une certaine finesse d'esprit ; mais c'est un paysan vertueux qui écrit pour des paysans. Quels autres que des gens de Gruyère peuvent s'intéresser à de tels récits !
J'ai terminé à Bruxelles la comédie des Trios des Chenizelles qui peut aller. Cet été, il serait bon d'écrire trois ou quatre fragments des Sensations de Josquin pour Buloz. En même temps revoir et corriger le drame de l'Apôtre. Dans huit jours, quand je serai installé à Spa, arrêter le plan du Miroir du faubourg Saint-Marceau pour récrire cet été à Neuilly.
M. de Lorraine, dit Saint-Simon, « passa entre une double haie de voyeux et de curieux de bas étage. » Sans doute le mot parisien de voyou est une corruption de ces ï)oyeux.
a Les noirs, dans tout le sud des États-Unis, sont bien nourris, suffisamment vêtus, et ils travaillent certainement moins que la grande majorité des artistes et des écrivains qui demandent l'existence à leur labeur. » (Comettant> Trois ans aux États-Unis,)
Je viens de corriger définitivement V Apôtre. Je suis enchanté. Il doit y avoir quelque chose dans ce drame. Qu'on l'accepte ou qu'on le refuse, peu importe, je suis content; mais les Trios des Chenizelles me satisfont moins après une nouvelle lecture. Je suis tellement fatigué que j'ai laissé de coté le Faubourg Saint-Marceau.
238 Notes intimes.
Il serait bon dans ce moment d'opposer Francion au Cyrws que vient d'éditer M. Cousin, quoiqu'à cette heure peu de gens s'occupent du grand Cyrus. Tous ces beaux romans de cour ont fait leur temps; au contraire, cet aventurier de Francion, qui est l'un des pères de Gil BlaSj reparaît triomphant après plus d'un siècle d'oubli. Deux éditeurs l'ont réimprimé en même temps et ce n'est pas un livre qui s'adresse spécialement aux bibliophiles.
Souvent, dans les pièces de théâtre, le mariage que les auteurs amènent pour le dénouement n'est qu'un dénûment.
Malherbe disait que quand on avait fait cent vers ou deux feuilles de prose, il fallait se reposer dix ans. Trèsheureux, ce Malherbe, de n'avoir pas vécu en 1853, une jolie époque pour la littérature.
Il ne fait pas bon manger des cerises avec de grands seigneurs; ils vous jettent les noyaux à la figure. (Proverbe alsacien.)
Quelque argent donné à une vieille bossue qui vendait des oranges m'a plus rafraîchi que si j'avais mangé ses Oranges. Grande joie intérieure et contentement pour Ift
NOTES INiiMES. 239
soirée. Nous ne faisons pas assez de bien. A développer dans les Sensations de Josquin,
Avoir causé de Diderot avec Chenavard . Même conversation avec M. Augustin Thierry dans la soirée. Les hommes de cinquante à soixante ans, élevés dans Tadmiration de Jean-Jacques, connaissent mal Diderot et ne lui sont pas sympathiques . Quel grenier d'idées pourtant !
Chez les Battas, près de Sumatra, Tamant convaincu d'adultère est condamné à être mangé vif par le mari. Cela donne à réfléchir.
J'écrivais dans un café : un gros chat vint à moi, je le caressai en lui grattant la tête, puis je repris mon travail. Quelques minutes après, le chat se souvenant de mes caresses, vint de nouveau se frotter contre mes jambes. Sans regarder, je baissai la main ; mais à mon grand eftroi ma tiiain rencontra le chat plus tôt que je ne m'y attendais. L'animal était devenu très-grand et ses poils rudes me
donnèrent le frisson.
Au chat avait succédé tout à coup un gros chien.
En mars et avril, je devrais écrire : 1° Les qudluors de l'Ue Saint-Louis; 2° La Vie et la mort d'un géant; mai
je n^ai pas d'idées en ce moment. Après l'été^ il faut revenir à Paris avec les Paysans de Longpont entièrement terminés. Le difficile est que j'ai commencé ce livre avec des personnages peu sympathiques : là est le secret des romans. Trouver des types intéressants, Tœuvre peut être irrégulière.
Je suis effrayé des études que chaque roman nécessite.
Le miroir du Faubourg Saint-Marceau (1) m'a déjà pris un temps considérable et je ne suis qu'au début des renseignements.
Pour le roman de Monsieur de Boisdhyver, il est utile de fréquenter des prêtres. Lire les OEuvres de François de Sales.
Le traité de tératologie de Geoffroy Saint-Hilaire qui manque à la Bibliothèque, arrête la Vie el la mort d'un géant.
Une petite nouvelle de chemin de fer m'a fait feuilleter la Gazette des Tribunaux tout entière.
Si j'écris le conte du Botaniste, professeur au Jardin des Plantes, je devrai suivre des cours d'histoire naturelle.
Cette méthode de bases positives est-elle bonne?
Le charme de certains auteurs étrangers ne tient-il pas
(1) Ce roman a pris plus tard pour titre la Mascarade de la vie Purisiennci
NOTES INTIMES. 2i1
aux mêmes causes que produit au bal masqué une femme, la figure couverte d'un loup? Presque toutes les physionomies deviennent piquantes grâce à ce demi-masque. La tournure d'esprit particulière aux étrangers donne à leurs écrivains une sorte de ragoût et rinaccoutumé nous séduit sur l'instant.
Je comprends mieux David depuis que j'ai vu son œuvre tout entier au Musée d'Angers. C'était un homme. Ses portraits au crayon de vieux chouans, M. Ingres les admirerait. David avait pris beaucoup de notes d'après nature. Beau spectacle que d'embrasser d'un coup d'œil toute une vie de travail, de recherches et d'aspirations. Alors l'homme disparaît pour faire place à l'artiste. Il a beaucoup travaillé, il devait être meilleur que d'autres. La fécondité est déjà un des signes du génie. Le mouchoir bleu si célèbre de Béquet, le fameux Châle vert de je ne sais qui, sont des niaiseries à l'aide desquelles on combat les grands travailleurs. Il faut produire beaucoup et faire de son mieux. Les maladresses même de David m'intéres* sent. Il s'est trompé ce jour-là, il était homme.
Et quel curieux î Je le rencontrais souvent aux cours d'anthropologie du Jardin des Plantes. Le catalogue de la vente de sa bibliothèque prouve combien il se préoccupait des phrénologues, des physiognomonistes, des médecins
philosophes. Il cherchait à pénétrer plus avant dans rhomme. Je regrette de ne pas avoir connu David.
M. Zangiacomi interroge un accusé :
— 11 paraît qu'indépendamment de votre état^ vous vous occupiez de mauvaises lectures, de romans^ de drames; vous écriviez même des poésies . On a trouvé chez vous des vers de votre composition; ils sont empreints d'une mélancolie très-sombre. Comment trouviez-vous le temps de vous occuper de ces mauvaises choses?.,. Vous ne répondez pas...
En effet, que répondre ?
La magistrature n'aime pas les lettrés. Et il faut une réputation solidement établie pour qu'un écrivain comparaisse devant un tribunal sans être malmené.'
Si jamais je suis interrogé par un juge sur ma profession je répondrai : — Propriétaire.
L'idée de la propriété littéraire servira toujours à quelque chose.'
Avoir passé une soirée à l'Athénée à écouter les messieurs qui s'intitulent Révolutionnaires de VA, B. C, Il n'est rien moins question que de fonder une langue universelle. Les célèbres Marie, Gagne, Potonnier, Cellier-
Dufayel, -Bonnard ont parlé de la nécessité de fonder un Comité de succès public.
La soirée s'est cassée à discuter sur la linguistique que quelques-uns appellent la linguaste, d'autres la languasle. — La langouste, dirait le gourmand Monselet.
Il s'échappe presque toujours quelque chose de touchant des derniers écrits des suicidés :
« Mon cher père et ma clière mère, je vous dis adieu pour toujours. Je voiis prie de m'enterrer avec mon petit Eloi, et ma chère femme avec son petit Victor et puis son petit Florentin, en vous embrassant de tout mon cœur, mon clier père et ma clière mère.
« Mon cher père, ma chère mère, je vous dirai que voilà sept ans que nous sommes tous esclaves, nous vous quittons et nous vous embrassons nous et nos petits enfants.
« Je vous dirai que c'est Léandre Mercier, le charron, qui est la cause de notre mort, car s'il ne m'avait pas fait peur, je n'en serais pas là. Je vous prie de renoncer aux dettes . »
Je lis dans une biographie de Joseph de Maistre qu'il notait ce qui le frappait dans ses lectures et qu'à la fin de chaque cahier il dressait une table. Depuis un an j'agis de même ; mais j'ai accuiimlé tellement de sujets de romans, de détails de types, d'études, de portraits, que je ne m'y reconnais plus.
Lu presque en même temps les Œuvres posthumes de Stendhal et celles de Joseph de Maistre. Sans attacher une
importance considérable aux opinions religieuses du dernier, l'impression produite par son livre est de beaucoup supérieure à celle des . lettres de Stendhal. De Maistre est un grand caractère, Stendhal n'a pas de caractère.
Irrésolu , mécontent de la position qu'il a tant cherchée, possesseur d'une petite fortune (6,000 livres de rentes à peu près), qui lui permet d'écrire tranquillement, Beyle est inquiet : son consulat lui semble un exil. En apparence enthousiaste de l'Italie, il médit du pays, des habitants,de la société qu'il voit, et tient plus aux honneurs qu'il ne veut le faire paraître.
De Maistre, loin de sa famille, sait vivre en pays étranger; mal payé par son souverain, ayant à peine le moyen d'entretenir un secrétaire, son esprit ne faiblit pas et s'aguerrit dans de prodigieux travaux. .^Ê
Le seul point commun entre deux écrivains si dissemblables, est la crainte que le public ne les oublie. Cela se voit aux recommandations de remettre leurs livres à des personnes considérables; tous deux montrent une certaine inquiétude de l'opinion des journaux.
Currer Bell regardait la publication d'un roman nouveau comme un acte de conscience, et prétendait que la peinture de la vie ne doit être que le produit de l'expérience et de l'observation personnelle.
— Depuis que j'ai écrit Jane Eyre, disait-elle, je n'ai pas encore assez accumulé pour avoir à parler. D'ici là. Dieu me fasse la grâce de rester muette .
J*ai terminé enfin aujourd'hui le roman de Monsieur de Bohdhyver. Il y manque une conclusion de deux ou trois pages. Mais je suis brisé de fatigue et n'ai pas la force d'y changer une virgule. Tel qu'il est, je vais le porter à Girardin. Hier, les derniers chapitres m'ont paru meilleurs.
Belle parole de Pestalozzi : « Je veux qu'on m'enterre sous la gouttière de l'école et qu'on n'inscrive que mon nom sur la pierre qui me recouvrira. Lorsque les gouttes qui tombent du ciel l'auront creusée à moitié, on se montrera plus juste envers ma mémoire qu'on ne l'a été pendant ma vie. »
Le père de Courbet est un paysan malin, gausseur et distribuant à chacun de rudes coups de boutoir. 11 faut l'en- \ tendre parler des notaires. 11 prononce monsieur le notaire avec un accent railleur que rien ne peut rendre. On appelle, à Ornans, le père Courbet un cudot. Faire des cudes^ en patois franc-comtois, c'est tenter de folles entreprises. Le père fait comprendre le fils. C'est un inventeur en agriculture, qui ne se soumet à aucun jugement des comices.
Quand il a imaginé quelque hache-paille, quelque charrette bizarre, il passe à une nouvelle entreprise sans tirer parti des précédentes. D'où le surnom de cudot.
Mais le père Courbet n'en est pas moins gai, fin et gausseur. Nous avons été voir ensemble le fameux bedeau de V Enterrement d'Ornans, ce bedesiu au nez rouge qui scandalisa tellement les délicats :
' — Les femmes sont malines tout de même^ me disait le père Courbet, de faire des nez pareils.
Terminé aujourd'hui, à Neuilly, Richard Loyauté, dont la fin m'a ennuyé profondément. Tout d'abord j'ai cru l'idée bonne ; mais elle a été pénible à l'exécution. Ce conte de quelques pages aura été écrit à Vichy, à Paris, à Besançon, à Salins, àMontbéliard et à Neuilly.
Les bonnes choses viennent plus facilement.
Les Paysans que je viens de lire, un nouveau roman, Madame Bovary, ce que j'entends dire à propos de Monsieur de Boisdhyver et de la Succession Le Camus, semblent montrer que le public est fatigué des romans d'observation. Madame Bovary sera le dernier roman bourgeois, Il faut trouver autre chose.
NOTES INTIMKS. 247
Pendant que je ferai ma Gazette , un an à peu près, chercher et étudier.
Cette année 1856 a été particuUèremenl troublée.
Ma maladie au Havre qui a laissé de longues traces; la mort de ma sœur ; la publication de Monsieur de Boisdkyver dans la Presse, et les angoisses que ce livre m'a causées avant et pendant ; l'insuccès de ma Gazette, qui a coûté quelque argent; la mise au pilon de Mademoiselle Mariette; le duel manqué avec M..., qui s'est mal conduit, mais que je retrouverai un jour.
Quelle année ! Je pouvais à peine travailler ; je regardais passer les événements.
Un peu consolé à Bruxelles, en retrouvant au théâtre du Paradis des Roses Tancienne Colombine des Funambules. Elle jouait un vaudeville, les koekeback (sorte de crêpes); cette farce m'a fait oublier mes tracas parisiens.
^ 1859-lS6t.
Les détracteurs de Wagner sont nombreux et agressifs, les enthousiastes en minorité ne leur cèdent guère en violence. On contait au foyer des Italiens que M, Girard,
chef d'orchestre de TOpéra, avait dit en entendant parler de la musique de V avenir :
— J'espère bien mourir avant de Tentendre.
— En effet, reprit un enthousiaste, il est mort pour avoir fait un mot, et c'est bien fait.
Titres de romans de 1859 à 1861 :
Elle et lui. — Lui et elle. — Elle. — Lui. — • Eux.— Elles. — Lui et elles. — Elles et lui. — Eux et elle. — Elle et eux.
On pourrait ajouter à cette nomenclature :
Elles tendres. — Eux durs.
La série serait complète.
Un spectacle dans un cercueil fournirait matière à une amusante brochure à propos de Musset, assistant du fond de son tombeau aux discussions qu'amènent les nombreux romans publiés sur l'état de son cœur.
Fragment caractéristique des Mémoires de Kotzebue; en Allemand naïf, il raconte ceci à ses lecteurs :
« Ma pauvre petite femme étant très-malade, ne voulut prendre de lavements que de ma main. Je lui fis cette opération pour la première fois en tremblant; mais ayant reçu
quelques leçons du conseiller Starck, la chose alla trèsbien depuis : ma femme fut contente et elle me donna un tendre baiser pour cela.
» Oh ! comme tout est facile à Tamour ! » s'écrie Kotzebue en terminant ce récit domestique.
Je paierais bien cher pour assister à Télonnement du docteur Véron trouvant un matin ce petit drame touchant en tête du Constitutionnel.
J'essaie de relire les Pensées de Pascal qui m'ont déplu jadis. L'impression n'est guère plus satisfaisante aujourd'hui. Combien je préfère Montaigne, dont les Essais sonHa trame capricieuse sur laquelle Pascal étend ses couleurs sombres; pourtant la conversation de Pascal avec M. de Sacy sur Epictète et Montaigne est divertissante. Le grave et austère penseur est réprimandé lui-même à cause de son admiration pour Montaigne : a Je ne blâme point l'esprit de cet auteur (M. de Sacy parle de Montaigne) qui est un grand don de Dieu ; mais il pouvait s'en servir mieux et en faire plutôt un sacrifice à Dieu qu'au démon. A quoi sert un bien quand on en use si mal? »
Tel est le langage des doctrinaires quand ils parlent d'esprits indépendants.
Qu'aurait dit M . de Sacy de ces.deux jolis vers d'un poëme allemand du moyen-âge?
« Deux tétons comme deux petites poires, Tendrement serrés contre le petit cœur. »
« Les princes font ordinairement des choix plus sages que les serviteurs auxquels ils confient la disposition des places. J'ai vu plus d'une fois un prince choisir un ministre capable; jamais je n'ai vu ce ministre profiter de son crédit pom* disposer d'un emploi en faveur de la personne qu'il en croyait le plus digne. » (Swift.)
Je sens s'agiter en moi deux natures opposées^ qui malheureusement arrivent rarement à se fondre et à s'entendre.'
La prudence lutte avec l'imprudence, la réflexion avec l'irréflexion, l'ordre avec le désordre, le calme avec la violence, la timidité avec l'audace; aussi, ne puis-je me regarder intérieurement sans penser à mon père et à ma mère qui m'ont doué de ce singulier tempérament auquel manque trop souvent le trait d'union.
Sur ce miroir intérieur se réfléchit l'image d'un père vil et emporté, tandis qu'à ses côtés apparaît la figure de mère, douce et résignée.
fa Ma mère se fût privée de nourriture pour réparer les brèches faites au budget du ménage par la prodigalité de mon père.
Je suis capable d'économies d'avare pour moi-même, et je dépenserai n'importe quelle somme pour mes études.
Mon père se couchait tôt, se relevait à minuit, écrivait, rimaillait, se recouchait et troublait ma mère par sa conduite bizarre.
Je me lève matin, me couche de bonne heure, essayant de' régler mon travail ; tout à coup je suis pris de lourdeurs d'esprit qui m'anéantissent, m'enlèvent jusqu'au courage de penser et me clouent sur un divan des journées entières.
Ma mère, toujours solitaire, trompait ses chagrins par un travail assidu; mon père avait soif d'air et de liberté. L'intérieur lui pesait ; au - dedans ce n'était que mutisme, rompu tout à coup par des tempêtes que ma mère supportait sans mot dire.
Je baisse volontiers la tête devant l'injustice, et Silencieusement je ronge mon frein jusqu'au jour où la bourrasque éclate; mais la marche et le spectacle de l'extérieur, la rencontre d'un ami ou d'une nature sympathique me changent et me rendent gai, ouvert.
Ainsi pourrais-je continuer à mettre en regard ces deux influences nécessaires dans leur diversité, et qui cependant
pour ne pas s'être fondues absolument, ont produit une humeur particulière.
Vraiment je n'ai pas à me plaindre de la critique. Encouragé tout d'abord, discuté vivement ensuite, j'ai plus gagné à la discussion qu'à la louange. J'y ai appris peu à peu à me défier de la facilité de la plume : je me suis enfermé cinq ans, lisant, réfléchissant et vivant avec sobriété. Toute dépense m'a paru inutile, qui ne regardait ni les lettres ni les arts. Mais il m'aurait fallu un peu plus d'argent. Les trente mille francs que j'ai jetés dans la gueule de l'instruction, je ne les regrette pas.
Kestner écrit que Gœthe, à l'âge de vingt-trois ans, avait « l'habitude de dire qu'il s'exprime toujours improprement, qu'il ne pouvait faire autrement; mais il espère en avançant en âge pouvoir penser et exprimer ses pensées mêmes ou telles qu'elles sont. »
Ne pas oublier cette confession de Gœthe.
On a beaucoup crié contre Wagner à propos de son orgueil démesuré. Il nie, dit-on, Mozart, Rossini, toiate l'école italienne. La vérité est que peu de critiques, et surtout peu de gens du monde, lurent la préface en tête des quatre
poèmes de Wagner. L'auteur de Tannhauser regarde la musique comme un art sérieux, et il qualifie de musique de table les divertissements mélodiques composés uniquement pour amuser. Les aspirations du maître allemand sont élevées ; au contraire des Italiens,, qui écoutent un air de ténor, prennent des sorbets dans leur loge, font la conversation en attendant Tair de la primadonna, Wagner voudrait que son drame (poème et musique) fût entendu avec le recueillement qu'il a apporté dans sa conception. C'est le rêve de tout artiste qui a le respect de son art.
Cette question d'art amusant, à'art de table, se représentera dans tous les temps et doit engendrer de semblables luttes. D'un côté se tiennent les hommes convaincus, en petit nombre; de l'autre, Jes gens d'esprit, qui, ayant sondé les difficultés de l'art, raillent les convictions qui les gênent.
Une bonne soupe est excellente le matin en se levant et non moins bonne pour l'esprit la lecture d'un chapitre de Montaigne .
Le nourrissant Montaigne fait penser à cet Anglais qui mangeait toujours un beefteack avant son dîner, le dîner fut-il de quatre services. Quand un homme a lu le matin
-•'^î NOTKS INTIMFS.
un chapitre de Montaigne, alors seulement il peut grignoter sans danger les articles de journaux.
« 11 faut toujours dire aux femmes qu'on les aime ; et quand de cent femmes vous n'en persuaderiez que cinq, c'est le taux. Le capital est bien placé à 5 pour 100. » (Souvenirs du marquis de Valfons.)
SÉANCE DU SÉNAT DU 6 MARS d86i. — M, le sénatcursecrétaire lit Tamendement proposé par MM. les sénateurs Poniatowski, de Saulcy, Lebrun, Mérimée, Dumas.
11 est ainsi conçu : « Les encouragements donnés aux œuvres de Tintelligence honorent un règne et fécondent le génie d'une époque. Nous avons confiance que ces encouragements, insuffisants jusqu'à ce jour, deviendront plus dignes du règne de Votre Majesté et du grand empire qu'elle gouverne. »
M. Leroy de Saint-Arnaud expose sommairement, au nom de la commission, les motifs qui lui font repousser l'amendement.
M. le marquis de Boissy. Je ne parlerai pas sur le paragraphe, je ne veux faire qu'une seule observation. Je regrette que ce sujet, qui n'a pas un grand intérêt pour
le pays, ait été introduit dans Tadresse. Je le répète, j'ai le regret, partagé, du reste, par beaucoup de monde, qu'une affaire de si minime importance se trouve dans radresse du Sénat : cela n'intéresse pas beaucoup la France.
Un sénateur. Comment ! les sciences, les lettres, les arts, n'intéressent pas la France?
M. le marquis de Boissy. Je me trompe peut-être, mais je me trompe avec beaucoup de monde.
Quelques jours après, M. de Boissy, qui ne doit son peu de réputation qu'au souvenir de lord Byron, avait rhonneur de dîner dans une maison en compagnie d'hommes qui tous s'étaient créé un nom.
J'ai rarement vu un être plus insupportable par ses gestes, ses allures et son costume. Le beau, l'élégant et le distingué n'ont rien à démêler avec cet oiseau, qui portait une haute et empesée cravate blanche, attachée par derrière, — avec une boucle.
Le marquis, quoiqu'il redressât la tête pour se donner un maintien, n'en était pas moins embarrassé au milieu des intelligences qu'il avait en face et à ses côtés. Sentant son infériorité, il ne pérorait plus comme au Sénat. Et s'il n'eût pas été impoli de faire une semblable motion, il eût été piquant qu'un convive lui envoyât cette
balle : — Dans un groupe d'esprits distingués, à quoi bon un monsieur de Boissy ?
« Quand on est aimé d'une belle femme^ on se tire toujours d'affaire. » (Voltaire.)
Je ne rapporte de mon voyage de Montbéliard qu'une anecdote, mais elle vaut le voyage.
Le commissaire de police de Montbéliard était, un matin, occupé à se faire la barbe en face d'une petite glace accrochée à la fenêtre. Tout à coup une ombre noire devant la fenêtre vient troubler le magistrat et lui fait déposer son rasoir.
Cette ombre provenait des fesses d'une horrible vieille qui se vengeait ainsi du commissaire de police de ce qu'il l'avait fait condamner à l'amende en justice de paix.
« Les beaux vers sont ceux qui s'exhalent comme des sons ou des parfums. » (Joubert.)
« Siegvy^art et son ami Werther exécutaient un soir sur le violon un adagio de Schwindl. Et ils jouaient d'une manière si plaintive, si fondante, si frémissante, que leurs âmes devinrent molles comme de la cire. Ils déposèrent
NOTES INTIMES. 2o i
leurs violons, se regardèrent avec des larmes dans les yeux, ne dirent qu'un seul mot : Excellent ! et allèrent se coucher. »
Ce détail, que j'ai pris dans je ne sais quel livre^ peint bien TAllemand de la fin du xviii* siècle.
Antony Deschamps, qui allait beaucoup dans les soirée esthétiques et raillait volontiers dans l'intimité , me raconte ces deux conversations du monde.
N<>1. Madame X...., 52 ans (àun jeune homme). — J'ai enfin à peu près trouvé ce que je souhaitais depuis longtemps : un salon assez grand pour recevoir beaucoup de monde^ un beau mobilier, de la fortune et un mari infidèle.
N*'^. Madame M.W..., bas-bleu, 65 ans au moins. Antony entre, va la saluer et lui donne la main qu'elle presse fortement en s'écriant :
— Croyez-moi, Antony, il faut aimer.
Cela dit à brûle-pourpoint, devant tout le monde.
Cette querelle des réalistes et des idéalistes est fatigante et sans fin. Il y a de grands et petits esprits, il y a des esprits masculins et des esprits féminins. C'est entre ces natures si diverses que se passe le combat. Seulement les
esprits féminins sont en grand nombre et assourdissent les gens de leurs cris et de leurs jérémiades. — Nous sommes perdus ! — Voilà les barbares !
On a gémi de même du temps de Rabelais, de Montaigne, de Shakspeare, de Cervantes, de Le Sage, de Swift, de Diderot, de Balzac. Ces curieux, avides de tout savoir et de tout analyser, répandent Talarme parmi les esprits féminins. Que veulent-ils savoir de plus ? Jusqu'où comptent-ils aller? Doux Jésus! les vieilles dévotes qui marmottent leurs litanies ne poussent pas plus d'exclamations.
Toutes les vérités étant dans les mains de penseurs qui les jettent à poignées à leurs contemporains, ces vérités ceux-ci ne peuvent les digérer . Voilà le malheur, madame Sand, dans ses Mémoires, rapporte une entrevue avec Balzac, et une autre avec Stendhal. Le premier lui lut un conte drôlatiquCy le second Tentretint pendant toute une traversée de propos salés. Madame Sand ne cache pas la fâcheuse impression qui résulta pour elle de la rencontre de ces deux hommes; elle ne se rend pas compte que Balzac et Stendhal prirent plaisir à semer à pleines mains le sel gaulois, sachant qu'ils avaient affaire à un grand esprit, mais grand esprit féminin.
Prié d'être témoin dans une affaire d'honneur, le prince
de Ligne écrivait à son intendant ; « Faites qu'il y ait a déjeuner pour quatre et à dîner pour trois. » Je connais beaucoup de gens qui n'aiment pas ce menu.
Quand la vieillesse arriva, le prince de Ligne écrivit à deux belles Juives en prenant congé d'elles : « Adieu, vous êtes décidément les dernières que j'aie adorées au troisième. »
Un procureur impérial^ à propos d'un témoin qui avait reçu en pleine poitrine un coup de faulx, s'écriait :
— Un peu plus près du cœur et il tombait foudroyé.
— Vous voulez dire faulxdroyéj reprit un avocat goguenard.
Combien d'excellents sujets de comédie gâtés par la timidité de l'écrivain ! Plus le sujet est audacieux, plus l'homme se montre défaillant.
Qui force le poète à s'attaquera une forte idée? Je ne soulèverai pas un poids de cent livres s'il doit m'écraser.
Les auteurs dramatiques ne semblent pas connaître les réels sentiments du public ; s'ils en avaient conscience, ils iraient jusqu'au bout de leurs hardiesses et le public les en récompenserait.
Un des plus nerveux chercheurs d'aujourd'hui, M.Théodore Barrière, fait jouer les Parisiens, qui n'obtiennent qu'un succès médiocre. Pourquoi? Parce que le public,
qui a le sentiment du vrai, se trouve tout à coup en face de deux actes fades et faux quand les deux premiers étaient nets et vigoureux.
M. Barrière met en scène des gens vicieux de diverses classes ; il arrache leurs masques et les flagelle de sa vive ironie. Très-bien.
Changement de décors et changement de caractère des personnages. A Tacte suivant les usuriers, les hommes politiques sans conscience, les hypocrites deviennent tout à coup des modèles de vertu. Il a suffi que la toile tombât pour rappeler tous ces gens au repentir.
On entrevoit que M. Barrière a peur du public, qu'il veut le flatter et présenter à la foule un miroir complaisant où la vieille coquette devient aimable, où le faux dévot se transforme en Vincent de Paul, où le chevalier d'industrie se change en honnête père de famille.
M. Barrière croit-il que la peinture logique du vice nuirait à son drame ? Il a donc peur d'effrayer une foule où les vertus ne sont pas en majorité.
La foule, quoique vicieuse, a le sentiment de Thonnêteté. L'individu isolé peut se gendarmer contre son portrait ; le public en masse subit les réquisitoires de l'auteur comique.
Ces concessions, cet illogisme dans la représentation des vices sont absolument modernes, le grave défaut
du théâtre contemporain, et un certain nombre d'auteurs dramatiques de lalent en sont affectés.
(( Lorsqu'on a comme moi épousé une méchante femme, s'écrie George Dandin, le meilleur parti qu'on puisse prendre, c'est de s'aller jeter à l'eau, la tête la première. »
Les auteurs dramatiques modernes auraient replâtré le dénouement et donné à croire qu'une heureuse union peut résulter encore des intrigues de la fille des Sottenville et des complaisances d'un mari qui ne veut rien savoir.
Quel est l'audacieux qui aujourd'hui concluerait par le logique dénouement du Mysanthrope?
Trahi de toutes parts, accablé d'injustices, Je vais sortir d'un gouffre où triomplient les vices, Et chercher sur la terre un endroit écarté Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.
11 serait si simple, au dernier acte, de faire d'Alceste un optimiste !
« Il arrive quelquefois que les plus honnêtes gens sont ceux dont la réputation est le plus en butte aux traits de la calomnie; comme nous voyons communément que les meilleurs fruits ont été becquetés par les oiseaux et rongés par les vers. » (Pope.)
Appelé au ministère à propos des Amoureux de Sainte- Périne. Le directeur de Tassistance publique, s'imaginant sans doute que je suis un historien, a adressé une plainte au ministre. Par extraordinaire, le chef du service de la presse, M. Salles, est un homme d'esprit, qui, ayant fait du journalisme dans sa jeunesse, a conservé quelque sympathie pour la littérature, qualité fort rare chez les administrateurs d'aujourd'hui.
Les ordres n'en sont pas moins formels : terminer tout de suite, en un numéro, le jour même, la publication de ce roman dans la Presse,
Déjà le drame, par suite de fatigue, tournait court. 11 faut encore couper et trancher dans le vif, sans avoir le droit d'en informer le public.
Et il y a des gens de mauvaise foi qui prétendent qu'aujourd'hui la liberté de la presse est une utopie!
a On reprochait à M. L.. ., homme de lettres, de ne plus rien donner au public : — Que voulez-vous qu'on imprime, dit- il, dans un pays où VAlmanach de Liège est défendu de temps en temps. » (Chamford.)
Ce matin, fatigué des luttes de la vie parisienne, n'ayant pas de livres nouveaux sous la main, j'ai feuilleté le cahier
de la Danse des Morts d'Holbein, et cela m'a réconforté. Il semble que Tartiste soit plein de colère contre les grands et les riches, la jeunesse et la beauté. Oui, tout ce qui est heureux sur terre est réellement empoigné par la Mort, avec une joie sauvage. Dans quelques estampes la Mort bat du tambour d'une façon frénétique, en riant sarcastiquement de ses mâchoires vides. Holbein a voulu clairement indiquer sa pensée : quand la Mort joue du luth ou de la mandoline, c'est en signe d'allégresse de l'importance de sa proie ; elle est ivre de joie en entraînant princes, prélats, nobles, courtisans"; les vicieux, les débauchés, les avaricieux la remplissent de gaîté. Elle se montre tout à coup à eux comme une pantomime imprévue et toujours désagréable. Cachée dans un coin, derrière une porte, elle s'écrie : « Me voilà; voilà la Mort ! » Et la terreur qu'elle amène sur les physionomies change son amertume habituelle en une sorte de joyeuseté particulière. Mais quand il s'agit d'un pauvre, d'une vieille qui revient de la forêt succombant sous le fagot dont son dos est chargé, quand le malheureux laboureur a répandu sa sueur dans les sillons, ou qu'un vieux savant a pâli sur les livres, Holbein veut que la Mort s'humanise et apparaisse pleine de pitié.
SÉANCE DU SÉNAT (MARS 1861) : — M, U bùTon de Chapuis-Montlaville lit un discours dans lequel, en félicitant
le gouvernement de Tempereur des encouragements donnés aux lettres, il croit devoir Tapplaudir avec non moins d'empressement du soin qu'il apporte à améliorer les mœurs et à détourner le peuple des mauvaises excitations. Il s'élève à ce sujet contre les fâcheuses tendances d'une certaine littérature qui, sous le titre de roman-feuilleton, s'est répandue partout :
(c On a entrepris une croisade contre cette misérable littérature, il faut la poursuivre. M. Billault s'était préoccupé de cette grave question, dont il a fait l'objet d'une circulaire spéciale : l'orateur ne doute pas que son successeur au ministère de l'intérieur ne continue cette œuvre de moralité.
c( Sous l'ancien gouvernement, l'orateur avait fait aux Chambres une proposition tendant à faire frapper d'un timbre spécial les feuilletons-romans. Cette proposition, sur laquelle M. Fould fit un rapport à la Chambre des députés, ne fut pas adoptée : les journaux alors étaient une puissance.
c( Sans revenir à ce moyen, n'y en a-t-il pas d'autres qui pourraient être utilement employés? D'abord le refus d'autorisation pour les publications de cette nature, puis l'influence que l'administration peut légitimement exercer sur les imprimeurs, puisqu'ils tiennent d'elle leurs brevets. »
Le grand politique que ce baron de Chapuis-MonllaviUe! ^
« Les mots, dit Joubert, s'illuminent quand le doigt du poète y fait passer son phosphore.» M. Chapuis-Montlaville aurait grand besoin d'acheter de ce phosphore.
M. le chancelier d'Aguesseau, dit un contemporain, ne donnait jamais de privilège pour Timpression d'aucun roman nouveau, et n'accordait même de permission tacite qu'à de certaines conditions. Il ne permit à l'abbé Prévost d'imprimer les premiers volumes de Cléveîand^ que sous la condition que Cléveland se ferait catholique au dernier volume.
Le père Duhalde, missionnaire, rapporte qu'en Chine, tout roman en général est prohibé par les lois. «L'empereur régnant Khien-long en a flétri trois qui passent pour des chefs-d'œuvre. Le premier a été marqué du caractère Tao (couteau, poignard), parce qu'il raconte des histoires qui peuvent affaibUr Thorreur du meurtre et faire naître des idées de révolte ; le second, du caractère Sie (faux, menteur) : c'est un roman plein de diableries et de sorcelleries sur l'entrée des livres de Fo en Chine ; le troisième, du caractère /a (impur, déshonnéte), à cause des peintures et des descriptions galantes dont il est rempli. »
IGC) NOTES INTIMES.
Les Amoureux de Sainle-Périne appartiennent donc au genre Ju. Si cette nouvelle étiquette pouvait nous débarrasser du réalisme l
— Vous savez ce que L'on aime dans sa maîtresse, dit Werner.
Woght hésitait et ne savait pas trop ce qu'il devait nommer.
— C'est Dieu ! poursuit le poète.
—Ah ! sans doute, reprend Woght avec un air convaincu. C'est Sismondi qui raconte à madame d'Albany cette conversation d'un idéalisme si transcendental.
Est-il vrai que M. Dennecourt a demandé qu'on plaçât la forêt de Fontainebleau au rang des monuments historiques ?
Question que je n'oserai poser dans un journal, car ils sont sacrés les sentiers tracés dans la forêt par le Sylvain de Fontainebleau, et ces braves « amis de la nature » n'admettent pas qu'on en puisse sourire un instant.
Quelques écrivains ont pour système de se loger quantité de mots dans la tête : ils feuillettent le Dictionnaire et y piquent les mots peu employés, les termes étranges.
L/iiQ d'eux ine disait qu'il était rhomme de France qui savait le plus de mots et qu'il lui serait possible de réciter le Manuel du Carrossier tout entier.
Le danger est que tant de mots accumulés forment tas et empêchent les idées de pénétrer. Surabondance de mots, pauvreté d'idées.
Avoir rencontré un perroquet en gants jaunes qui m'a dit être l'auteur de Point d'exclamation! — «Vraiment, monsieur î — Oui, j'arrive de Fécamp avec ce volume pour prouver que je peux faire un roman; mais mon intention est d'entrer dans Tétat-major de la presse. — Fort bien, monsieur. » Ici le perroquet me prend le bras. — Que pensez-vous de l'immortalité de l'âme ?
Une telle question de la part d'un homme qui a publié un livre intitulé Point d'exclamation ! m'étonne encore plus que son idée d'entrer dans Vétat-major (?) de la presse. — « Vous ne croyez pas sans doute à l'immortalité de rame, continue-t-il. — Mais, monsieur... » Alors le perroquet part en raisonnements; il veut me convaincre, me persuader, il parle sans s'arrêter. Plein de confusion, je sens que je suis devant un tribunal présidé par un juge bavard et inexorable : la défense n'est pas libre; le perroquet me bride la langue par sa facilité d'élocution. Enfin il consent à me laisser anéanti,
plein de colère de n'avoir pas dit à Thomme ce que je pensais de sa fastidieuse familiarité.
Tout d'un coup je pars d'un éclat de rire. Le perroquet m'est apparu sous son vrai jour. Il m'a pris pour une machine à coups de poing et a essayé sur moi ses raisonnements, comme d'autres essayent leur force sur une innocente tête de bois. L'auteur de Point d'exclamation^ tout sot qu'il est, ne manque pas de finesse. 11 doit sans doute aller dans le monde ce soir-là et débiter aux dames de belles phrases sur l'immortalité de l'âme. C'est avec moi qu'il a fait sa répétition.
« Pas de plus agréable travail que de contrôler les noms d'hommes célèbres, d'examiner leurs droits à l'immortalité, de les délivrer de souillures imméritées, de dissoudre le faux badigeon de leurs faiblesses, de faire, en un mot, au sens moral ce que fait au sens physique celui qui est préposé à la surveillance d'une galerie de tableaux. » (Lessing.)
Le matérialisme, en tant que doctrine, n'est qu'une religion fastidieuse d'où sont écartées la pensée et l'imagination. Ceux-là qui s'insurgent contre les dogmes, constituent un nouveau dogme avec l'athéisme. Ils n'ont pas
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le droit de se moquer des croyants : Talhéisme est une croyance.
Tu meurs athée et tu as soin de le faire imprimer dans les journaux. Cette déclaration ne te donne pas un brevet d'intelligence. On a vu des athées qui n'étaient que des sots.
Je ne trouve pas de déclaration d'athéisme absolu dans Voltaire ou Diderot. Il est vrai que d'Holbach et Naigeon s'en font un titre de gloire, à défaut de celui qu'auraient pu leur procurer leurs écrits, s'ils étaient lisibles.
Le plus sage est encore un sceptique qui n'affiche point ses doctrines, témoigne de l'indulgence pour les faiblesses humaines et ne se laisse pas entraîner plus loin qu'il ne veut sur le terrain du scepticisme.
S'il se pouvait que la France tout entière proclamât l'athéisme , les hommes supérieurs redeviendraient croyants .
On peut ne pas être classé « libre penseur^ » et penser librement.
Une parente qui prétend me vouloir du bien, et qui trouve que je ne m'enrichis pas, me dit : — Ne pourriez-vous pas écrire un roman de plus par an? — Madame, je fais tous
mes etibrls pour en écrire un de moins chaque année.
La même personne s'étonne de mes voyages et calcule ce qu^'a pu me coûter un voyage en Hollande.
— Mille francs, madame.
Cri d'effroi de cette personne économe.
— Vous avez dû rapporter de bien belles choses.
— Voici, madame, ce que j'ai rapporté d'Amsterdam : la certitude que la poésie est au-dessus de la réalité.
Inquiétude de la personne qui me veut tant de bien.
— Je vais essayer de me faire comprendre, madame. Deux tableaux se font face, au musée d'Amsterdam, tous deux de dimension presque égale, tous deux représentant des sujets analogues, tous deux célèbres. L'un est un Banquet de notables de la ville par Van Der Helst, l'autre représente une Ronde de nuit par Rembrandt. Si vous regardez d'abord le banquet de Van Der Helst, vous vous écrierez que la peinture n'a produit rien de plus parfait ni de plus réel : chacune des têtes est un chef-d'œuvre de vérité. Vous connaissez ces gens-là comme vos aïeux et vous jureriez avoir vécu avec «ux. J'écris sur mon carnet : Van Der Helst, grand peintre ; et je peux à peine quitter le tableau, tant il y a à regarder. Cependant il est temps de donner un coup d'œil à cette Ronde de nuit,
si vantée qu'elle doit être au-dessous des éloges consacrés. C'est alors que les yeux se noient en pleine fantasmagorie. Toutes les juiveries de TEurope apparaissent avec leurs guenilles et leurs broderies d'or. Cinquante personnages se coudoient au milieu de ces ombres fantastiques ; ils ne forment qu'un groupe. Immobile et rêveur, vous êtes entraîné par la Ronde nocturne comme par les Willis des bords du Rhin; votre esprit, Rembrandt s'en empare, votre attention, il la commande. Le musée disparaît; une émotion singulière vous saisit» Il n'y a plus ni peinture, ni tableau, ni cadre. Vous êtes mêlé à une scène nocturne où les torches enflammées font passer des tons dorés surchacune des figures de cette .patrouille extraordinaire. Vous suivez ces gens dans les ruelles de la Venise du Nord, où de chaque fenêtre sortent des têtes de vieux Juifs s'imaginant qu'on en veut à leurs trésors. Ah! madame, quelle merveille, qu'on a de peine à s'en détacher, et comme, en quittant le musée, on s'aperçoit que Van Der Helst est froid, pauvre et mesquin en face de Rembrandt. Voilà ce que j'ai rapporté de la Hollande, la certitude de la suprématie de la poésie sur la réalité. Cette leçon m'a coûté mille francs, et véritablement elle n'est pas chère.
On distingue dans la famille des crapauds le crapaud
goitreux (bufo strumosus) et le crapaud bossu (bufo gibbosus). Quel j oh" morceau de poésie Baudelaire pourrait écrire sur le crapaud à pustules bleues !
Grand esprit que Gœthe ! Les Allemands ont imprimé déjà plus de cinquante volumes de Correspondances inédites, de Conversations intimes, de Souvenirs de ceux qui ont eu rhonneur de rapprocher^ et on comprend que les lettrés ne se lassent pas de recueillir les moindres rognures de cet homme de génie.
Les Entretiens d'Eckermann avec Gœthe ne forment malheureusement que deux volumes. J'en lirais volontiers dix, tant il y entre de substance. Un passage m'a pourtant chagriné : « Il faut, dit Gœthe, posséder des sommes assez rondes pour suffire aux frais de ses études et de ses expériences. J'ai bien laissé tomber de mes mains un demi-million de ma fortune pour payer mon savoir actuel, non-seulement toute la fortune de mon père, mais aussi mon traitement et le produit considérable de mes ouvrages depuis plus de cinquante ans. En outre, j*aivu dépenser, pour de grandes entreprises, un million et demi par de hauts personnages avec lesquels j'étais intimement lié, et dont je partageais les démarches, les succès, les désappointements.»
Sans cet argent Gœthe n'eût pas été le grand Gœthe. Et tous ceux qui cherchent ne sont-ils pas des sortes de petits
Gœthe? Une fourmi qui traîne un brin de paille m'inté- ^ resse. Voltaire eut raison de faire fortune avant d'écrire. Tous nous écrivons avec de faibles ressources, et si le démon d'une recherche quelconque nous prend, qui paye les frais de ces études? La gêne le plus souvent et les tourmentes d'esprit qu'enfante la gêne.
Songer à vivre de sa plume est une utopie. Le public ne paye que les amuseurs : un Dumas a dépensé dix fois plus d'argent que Balzac.
Qu'importe après tout!
11 faut produire dans la mesure de ses forces, de son intelligence et de ses ressources. Tôt ou tard le public en tient compte.
Un jeune homme, qui se croit plein d'idées dramatiques, est venu chercher quelque encouragement près de moi. Je lui ai demandé s'il avait fait des armes?— Non, monsieur. — Eh bien, prenez des leçons d'un habile prévôt et revenez me voir dans six mois avec une pièce.
Le jeune homme ne comprenait pas. — Se faire jouer ou exposer sa vie en duel, c'est la même chose, lui disais-je. La science du théâtre actuel repose sur des principes semblables à ceux de la salle d'armes ; pour triompher du pubUc, vous devez connaître toutes les difficultés et toutes les ressources de l'épée.
27i NOTÉS INTIME'^
Le bon jeune homme s'en est alié, ahuri, croyant certainement que je me moquais de lui.
Ce voyage à pied en Normandie me prouve une fois de plus qu'il ne faut jamais quitter un roman commencé^, dût le cerveau éclater de fatigue. La fièvre pousse et soutient, les idées s'enchaînent naturellement; mais quitter, reprendre, quitter encore, rend l'œuvre plus défectueuse qu'elle n'eût été, écrite d'un seul jet.
Le directeur d'une Revue m'a coupé cette phrase comme très-dangereuse: « M. Max Buchon, réfugié à Berne, est peut-être un de ceux qui auront le plus honorablement rempli leur exil.Hors de France, il a pensé à la France en traduisant trois écrivains que nous connaissions à peine : le poète Hebel, le romancier Gotthelf et le conteur Auerbach. Les ministres envoient quelquefois à grands frais à l'étranger des écrivains qui ne rendent pas à la littérature autant de services qu'un exilé agissant d'après sa propre conscience. »
Chez les musulmans, les crieurs de nuit traversent la ville en avertissant les époux de satisfaire aux devoirs conjugaux.
NOTES INTIMES. ^i ^
Le parfait réaliste devrait donner le portrait physique d'un individu, la description de ses habits, la taille exacte de rhomme et même son poids.
11 faut qu'un écrivain produise comme le pommier produit des pommes. Bons fruits et fruits gâtés : quelques-uns ne mûrissent pas, certains sont attaqués par les vers. La récolte peut manquer une année, etc. Il s'agit d'étudier si on est un pommier, et ne pas chercher à faire pousser des raisins là où la nature n'a voulu produire que des pommes . Le pommier ne s*inquiète pas des plaintes des passants à propos de quelques fruits qui ne sont pas venus, etc. (Thème à développer en préface.)
Un critique parle du « sans-façon de la nature.» C'est traiter la nature bien sans façon !
L'Envieux et l'Envié des Mille et une Nuits renferme un épisode très-curieux par son développement. C'est comme un traité de rhétorique. On y apprend à se servir d'une idée, à la retourner sous toutes ses formes et à la pousser à bout .
La princesse Dame de Beauté, qui a quelques notions de magie, entreprend de se défendre contre un mauvais en-
chanteur qui se présente à elle sous la forme d'un énorme lion. Le lion s'avance vers la princesse pour la dévorer; mais celle-ci s'arrache un cheveu et le change en glaive à l'aide duquel elle coupe le lion en deux :
o Les deux parties du lion disparurent, et il ne resta que la tête, qui, se changea en un gros scorpion. Aussi tôt la princesse se changea en un serpent et livra un rude combat au scorpion, qui n'ayant pas l'avantage, prit la forme d'un aigle et s'envola ; mais le serpent prit alors celle d'un aigle noir plus puissant et le poursuivit.
» Quelque temps après qu'ils eurent disparu, la terre s'entr'ouvrit, et il en sortit un chat noir et blanc, dont le poil était tout hérissé et qui miaulait d'une manière effrayante. Un loup noir le suivit de près et ne lui donna aucun relâche. Le chat, trop pressé, se changea en un ver et se trouva près d'une grenade tombée par hasard d'un grenadier qui était planté sur le bord d'un canal assez profond, mais peu large. Ce ver perça la grenade en un instant et s'y cacha. La grenade alors s'enfla'et devint grosse comme une citrouille et s'éleva sur le toit de la galerie d'où, après avoir fait quelques tours en roulant, elle tomba dans la cour et se rompit en plusieurs morceaux.
» Le loup qui, pendant ce temps- là, s'était transformé en coq, se jeta sur les grains de la grenade et se mit à les avaler l'un après l'autre. Lorsqu'il n'en vit plus, il vint à nous les ailes étendues, en faisant un grand bruit, comme pour chercher s'il n'y avait plus de grains. Il en restait un sur le bord du canal, dont il s'aperçut en se retournant. Il y courut vite ; mais dans le moment qu'il allait porter le bec dessus, le grain roula dans le canal et se changea en petit poisson.
» Le coq se jeta dans le canal et se changea en un brochet qui poursuivit le petit poisson. Il furent l'un et l'autre deux heures entières sous l'eau, lorsqu'on entendit des cris horribles à faire
frémir. Peu de temps après, on vit le génie et la princesse tout en feu. Ils se lancèrent l'un contre l'autre des flammes par la bouche, jusqu'à ce qu'ils vinrent à se prendre corps à corps. Alors les deux feux s'augmentèrent et jetèrent une fumée épaisse et enflammée qui s'éleva fort haut. »
Quelle merveille d'imagination !
Quand on aime l'œuvre d'un homme, on aime Thomme. La biographie est faite pour amener aux poètes des amis nouveaux .
Un humoriste a dit que si Dieu faisait publier dans tous les coins du monde que le 1er janvier, de midi à une heure, il sonnera ses cloches et laissera entrer dans le ciel tous ceux qui arriveront à temps, mais qu'à une heure précise il fermera les portes pour toute Téternité, une immense quantité de femmes arriveraient trop tard et, le soir même, ne seraient pas encore prêtes.
En mars et avril , j'ai à terminer bien des travaux. Corriger le volume des Bourgeois de Molinchart. — Notes pour servir à la biographie de Gérard . — Balzac mprimeur, poète, journaliste. — Étude sur Le Nain. — Complément à La Tour. — Aller à Laon. Que de besogne après une fièvre typhoïde! mais j'ai tant besoin d'argent.
J'oubliais le plus important : la féerie. Et la critique du dernier livre d'un certain Barbey d'Aurevilly !
Singulier théâtre que celui d'aujourd'hui. Théâtre amer où on ne châtie pas les mœurs et où on ne rit pas du tout. Les auteurs de second ordre du xviif siècle avaient de la finesse^ de l'esprit, de la bonne humeur ; actuellement la brutalité suffit. Les filles représentant la meilleure société, la plupart des auteurs dramatiques écrivent pour les filles, durement et cyniquement.
Dans ces sortes de pièces^ un héros, un moraliste bourgeois, un vengeur, cravache les femmes de sa parole et les cingle de mots cruels. Ce n'est, après tout, qu'un impudent personnage, une sorte de Timon de table d'hôte du faubourg Montmartre, et les filles qui s'y réunissent pour jouer, après dîner, quelques francs au lansquenet commenceraient par mettre ce diseur de vérités à la porte s'il les traitait ainsi en face.
On éprouve le besoin en sortant de voir jouer le Philosophe sans le savoir.
Ces pensées de Joubert sont excellentes :
c( Être naturel dans les arts, c'est être sincère. »
<r Une des causes principales de la corruption et de la
dégradation de la poésie est que les vers n'aient pas été
faits pour être chantés. »
« Défiez-vous des piperies du style. »
c( Les livres, les pensées et le style modérés font sur Tesprit le bon effet qu'un visage calme fait sur nos yeux et nos humeurs. »
« L\iffectation lient surtout aux mots ; la prétention^ à la vanité de Técrivain. Par Tune, l'auteur semble dire : Je veux être clair ou je veux être exact, et il ne déplaît pas; il semble dire par l'autre : Je veux briller^ et on le siffle. »
(( Quand on écrit avec facilité, on croit toujours avoir plus de talent qu'on n'en a. Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise. »
« Quelle est cette folie de recommencer la vie après la mort ! Quoi ! il n'y a donc pas de repos à espérer pour l'homme, si son âme dans les cieux, si son ombre dans les enfers conservent toujours le sentiment! » (Pljne l'ancien.)
Une demoiselle Gentil devait épouser un monsieur Levillain ; sa sœur la raillait à cause du nom de son prétendu. — Prends garde, lui dit la future mariée, de porter plus tard un nom plus désagréable que celui de mon mari.
Quelque temps après, la cadette des demoiselles Gentil épousa un banquier appelé lefàdeux.
Le liasard est farceur ! Mais ce n'est qu'une curiosité, et la réalité n'est pas là.
N'est-il pas dangereux d'afficher à la porte d'une œuvre ce qui se trouve à l'intérieur? Je me le demande en retournant sous toutes ses faces une question physiologique curieuse : Comment pousse un homme de génie ? Ou plutôt : avec quelles difficultés la nature crée un esprit destiné à agir sur d'autres esprits?
J'ai été à même de constater dans trois familles différentes, par divers exemples qui tous donnaient le même résultat, que l'homme de talent ou de génie est le summum d'un groupe dont les autres membres incomplets, mal venus, inachevés (au moral) semblent démontrer que la nature s'est reprise à plusieurs fois avant de parfaire son ouvrage. Pour arriver à Vhomo, elle crée d'abord plusieurs homunculus.
Malheur alors aux autres membres de cette famille : les frères et sœurs de 1 homme de génie ont tous reçu des germes de génie qui, n'ayant pu se développer, les tourmenteront toute leur vie. Ce sont des oiseaux venus au monde sans. ailes. Un seul être de la famille a tout pris, vole en liberté, et avec tristesse ses frères et sœurs le regardent planer dans les airs.
NOTK s INTIMES. 981
Telle est la base d'un roman que j'écrirai cet hiver tranquillement; mais il n*estpasbon que le public se doute des dessous ; ils effrayeraient trop delecteurs.il faut enterrer l'idée sous une série d'observations plus ou moins amusantes.
M. Crémieux racontait à une table de whist une anecdote politique significative.
Lorsqu'il fut question du fameux banquet démocratique, quelques jours avant la chute de Louis Philippe^ un orateur de l'opposition fort connu, M. X..., hésitait à cause du danger. Ses amis le prêchaient; on avait besoin de noms; mais l'intrépide orateur ne se décidait pas à se mêler aux citoyens, que pendant dix ans il avait poussés à la révolte.
Enfin, ne pouvant décemment invoquer un rhume : — Oui, dit-il, nous irons au banquet; mais la police sera prévenue. Un municipal nous prendra par le bouton de l'habit, cela sera arrangé avec le préfet, et nous reviendrons tranquillement chez nous...
Le roman de la Mascarade avance lentement. Je le trouve bien hardi : qui le publiera? Il y a niaintenanl près de deux ans que je le porte en moi avec mille inquiétudes. Plus le dénoûment approche, plus je sens les difficuUés s'a-
monceler. Il faut arriver vite au chapitre 30 avant de me reposer; alors peut-être commencerais-je à voir plus clair.
« Non-seulement Cervantes précède Pinel dans le traitement moral de la folie, mais encore Broussais lui-même dans cette doctrine qui a fait tant de prosélytes en Europe; car Cervantes établit que a Festomac est le laboratoire où se fabrique la santé y), et par ce mot du fou de Séville, il fait voir qu'il connaissait les rapports qui existent entre ce viscère et les altérations du jugement. » [Etude médico-psychologique sur l'histoire de Don Quichotte, par le Dr Morejon.)
Le docteur Baillarger, à qui je parlais de cette étude pendant une visite à la Salpêtrière, ajoute que Cervantes^ qui a donné le portrait d'une sorte d'idiote dans la Maritorne, lui aplatit le derrière du crâne et précise ses observations aussi nettement qu'un aliéniste moderne.
Un aubergiste sert à deux paysans du café fait par erreur avec du tabac à priser. On s'imagine la grimace des paysans, qui crachent leurs poumons.
— Ah! s'écrie la cuisinière, je me suis trompée, c'est du tabac à priser.
— Peuh ! dit un des paysans qui avait mis huit morceaux
de sucre dans son infusion de tabac, puisque le café est sucré, il faut qu*il y passe.
Ils sont quatre ou cinq, qui, dit-on, se réunissent autour d'une estrade gothique, pendant que l'un d'eux lit dévotement, à haute voix, un chapitre du marquis de Sade.
11 faut les laisser faire. Ce sont des admirateurs de Petrus Borel. Des bourgeois qui prêcheraient une telle lecture, devraient être renfermés à Bicêtre comme l'horrible homme qu'ils adorent; mais on peut passer cet enfantillage à des êtres naïfs et le regarder comme sans conséquence.
L'étrange, Thorrible, le sanglant sont leurs seuls principes de morale. Ils ne voient rien au delà; prendre à tâche de les tirer de cette démence serait inutile.
Tout à coup se lève un homme inspiré par les événements, qui ne s'inquiète guère de sadisme et s'écrie :
Allons, enfants de la patrie !
Voilà le véritable poète.
Sainte-Beuve a encore une fois bien jugé La Bruyère, et sa conclusion est excellente :
« A prendre l'ouvrage dans sa forme définitive, tel qu'il était déjà à partir de la cinquième édition, c'est, je l'a; dit, un des
1284 ^OTES iNTiaii-s.
livres les plus substantiels, les plus consommés que l'on ait, et qu'on peut toujours relire sans jamais l'épuiser, un de ceux qui honorent le plus le génie de la nation qui les a produits. Il n'en est pas de plus propre à faire respecter l'esprit français à l'étranger (ce qui n'est pas également vrai de tous nos chefs-d'œuvre domestiques), et en même temps il y a profit pour chacun de l'avoir, soir et matin, sur sa table de nuit. Peu à la fois et souvent, suivez la prescription, et vous vous en trouverez bien pour le régime de l'esprit. »
J'ai relu en manuscrit les Enfants du professeur Turck. Ce n'est qu'une esquisse : à la place d'une nouvelle, je devrais en faire un roman très-amusant, pour moi, et qui n'aurait rien à démêler avec les journaux ou les revues; mais il faut de grosses études anthropologiques, étudier les amours des animaux et la génération spontanée. Ce serait long. Chaque détail prête au comique. Aristote prétendait que la plus grande fréquence des difformités de l'espèce humaine tient à lïnsouciance avec laquelle nous accomplissons l'acte de la génération.
Robert, l'auteur de la Mégalanthropogénésie, croyait que l'homme qui a le cerveau plein de grands projets est particulièrement apte à produire un enfant parfait : ainsi le général, la veille d'une grande bataille, le poète composant et même le danseur.
a Je suis persuadé, écrivait Robert sous la Restaura-
it
tion, que si Yeslris s'acquittait de ses devoirs conjugaux après le ballet de Télémaque ou de Psyché, il ne pourrait manquer d'engendrer un fils digne de lui, surtout ayant épousé une nouvelle Terpsichore. »
Un autre réformateur, M. Bernard Moulin, prétend que « les enfants sont, à Tétat physique, moral et intellectuel, la photographie vivante de leurs parents générateurs, prise au moment de la conception. »
Pour obtenir un enfant musicien, voici la recette : « Tous les maîtres de musique n'ont pas des rejetons musiciens ; il en serait autrement s'ils voulaient, au moment décisif, fredonner avec attention une cantate qui agite les fibres. Nous leur prédisons un succès complet; car en chargeant ainsi le fluide vital reproducteur, Torgane musical se photographiera vivant et magique dans le rejeton. 11 n'y aura pas de déperdition de fluide ; en d'autres termes, l'enfant naîtra musicien. »
Ce fredonnement, la première nuit des noces, aurait pour résultat d'étonner profondément une mariée qui ne serait pas au courant du système de son époux.
Il y a pourtant dans l'ordre des choses les plus naturelles [^quelque chose de mystérieux qui est surprenant.
Depuis sept mois, j'ai rompu avec elle. Ce matin, sa pen- .sée me poursuivait. Si je la rencontrais!
A deux heures je me suis trouvé eii face d'elle sur le boulevard. Tressaillant et pâlissant, je n'ai pas eu le courage de la saluer. Elle a passé son chemin.
J'allais rentrer chez moi tristement, lorsque la grêle m'a forcé de me réfugier sous une porte cochère. Encore une fois, je l'ai trouvée sous cette même porte, une demi-heure aprèsravoir rencontrée. Singulier hasard ! Mes tempes battaient, mes yeux voyaient à peine, je me suis tourné d'un autre côté. Que j'aurais voulu lui parler, mais je n'osais!
Enfin, j'ai eu la force de m'enfuir.
(( Regarde le front d'un homme pour savoir ce qu'il deviendra, regarde sa bouche à l'élat de repos pour savoir ce qu'il est devenu. » (Proverbe chinois.)
Les paysans ont des mots charmants. Je me promenais à la campagne avec une femme dont l'enfant était pâle et chétif; nous rencontrons dans les bras de sa mère un petit bonhomme gros et rouge qui rendait jalouse la Parisienne.
— Comme votre enfant est bien portant, dit-elle à la paysanne.
— Oh! madame, le vôtre est d'une pâte plus fine.
Quelle jouissance de faire mouvoir des personnages de romans et comme ils font oublier les peines qu'on
a eu à les caser dans sa tête ! On vit de la vie de tous ses personnages, on s'amuse avçc eux, avec eux on souffre. Ces pantins ne sont pas vrais, on ne les en aime pas moins comme des enfants. Rien n'est comparable aux joies qu'ils procurent.
Il se rencontre cependant de larges fossés que tout ce petit monde de personnages doit enjamber, et on hésite avant de leur faire prendre l'élan. Ou bien ils sont acculés dans des impasses d'où il faut les tirer avec autant de difficulté que des animaux effarés par Tincendie. Cela demande de grands eftbrts et rend soucieux. Mais aussi quand la bande a franchi le fossé, quand elle quitte son impasse, comme on est heureux !
Non, il n'est pas de besogne plus attrayante que celle du romancier, et ni le savant, ni l'érudit, ni le philosophe ne connaissent ces joies.
J'ai peu fréquenté Déranger, quoiqu'il m'eût souvent invité à aller le voir; la vie parisienne est si pleine d'imprévu qu'on oublie les choses importantes pour s'arrêter souvent aux frivoles.
En 1849, Béranger se faisait vieux, et dépouillé d'illusions, en arrivait à une sorte de négation des œuvres modernes. Suivant le chansonnier, la littérature s'arrêtait au dix-huitième siècle. Etait-ce une idée réconfortante pour un pauvre garçon qui a besoin de tant d'illusions dans la vie litté-
raire? Ne parlait-on pas ainsi^ du temps de Voltaire, du siècle précédent ? En voulant encourager les jeunes gens, Béranger, sans s*en douter, jouait quelquefois le rôle d'un « décourageateur. »
Esprit pratique, Béranger m'irritait par ses questions de pot-au-feu. La littérature, disait-il, doit être une jouissance et non un métier. Mais où se trouve remploi qui n'enlève ni faculté d'observer ni indépendance? Béranger le prêchait à tous ses amis, avouant toutefois qu'il n'avait aucun crédit pour l'avoir dépensé depuis longtemps, et ce bienveillant donneur de conseils, pour toute conclusion, ouvrait sa bourse à certaines âmes fières qu'il mettait en fuite.
Sa Correspondance nous le montre ainsi, se plaisant aux affaires des autres, toujours prêt à donner son temps, son argent, s'amusant surtout du manège des écureuils qui tournent dans la cage de la politique.
Il y a du Franklin dans Béranger, avec un fonds particulier de scepticisme malicieux. Philosophant au coin de son feu, entouré de quelques amis, se sentant impropre aux affaires publiques, le poète se moquait finement avec celui qui entrait de l'homme glorieux qui sortait.
Il ne voulut pas être de l'Académie, et plus d'une élection académique fut préparée près de son foyer. C'était de la coquetterie.
« J'ai voulu devenir le premier dans la chanson, » est une phrase que je lui ai entendu répéter souvent.
Le poète n'échappait pas, on le voit, aux glorioles dont se nourrissent tant d'hommes qui dépensent leur vie au service d'une idée; mais il faut étudier de près ces natures baptisées par la fée Ironie. Se moquant des hommes, ils aiment les hommes. Ils percent en souriant ces ballons gonflés d'ambition, et gémiraient s'ils croyaient que leurs piqûres d'épingle laissent trace. La petitesse des sentiments humains leur fait pitié ; ils en rient de peur d'en pleurer, et n'en sont pas moins toujours prêts à venir en aide au malheur.
Déranger sut se montrer à la hauteur des grandes infortunes. Sa Correspondance en fait foi; mais il faudrait en donner un choix plus restreint. Quelques lettres saines et fortifiantes sont d'un véritable moraliste; malgré son scepticisme, Béranger ne transigea pas, et le zèle affectueux qu'il déploya pour relever le pauvre Rouget de l'Isle et d'autres abattus par la misère, prouve que le poète mettait en action les principes de charité et d'humanité qui ont fait la durée de son œuvre.
Copié au cabinet de lecture quelques phrases lumineuses et transparentes :
Dans la Revue germanique : « Jupiter et Junon, la voûte céleste et l'atmosphère, finissent toujours en Grèce par se réconcilier, et il est alors impossible de surpasser le calme
et la paix, la joie et la clarté pure, qui viennent charmer le monde, lorsque, sous l'azur du ciel hellénique, Tair diaphane, embaumé, sourit aux baies, aux plaines, aux montagnes, inondées de lumière et rayonnantes de bonheur. » (Albert Réville> les Dieux de la Grèce antique.)
Dans la Revue des Deux-Mondes : « Son âme n'est pas noyée et relâchée par Tennui, elle se montre pleine de fine élasticité, bondissante et alerte, volontiers distraite, étourdie même à Toccasion. » (Emile Montégut. )
Dans les Lettres de Maurice de Guérin : « Se sentir à la foistleur, verdure, oiseau, chant, fraîcheur, élasticité, volupté, sérénité.»
Chose singulière, le roman si décrié tente certains hommes au pouvoir qui veulent goûter aux fruits de la réputation; mais la faculté d'observer ne se donne pas au premier venu. Le roman d'un pauvre garçon soufflant dans ses doigts pour apaiser le froid qui se glisse à travers les tuiles, restera dans la mémoire de tous, grâce à l'accent de la sincérité, quand le livre d'un M. Mocquart, confident de l'Empereur, passe inaperçu du public malgré les annonces, les réclames et les articles de complaisance.
Ce n'est rien que de fournir cinq minutes de conversation au «tout Paris» du boulevard. Il s'agit de remuer la
FrancQ, l'Europe entière. Combien d'écrivains qui, pour faire parler d'eux dans un salon, s'imaginent avoir fait un livre ? Qu'ils prennent l'omnibus et s'arrêtent à Passy; déjà est éteinte cette brillante réputation qui n'a pu franchir les murs des fortifications de Paris.
Répondre aux sentiments communs des diverses nations, faire vibrer le cœur d'un Russe^ amener le rire sur les lèvres d'un Anglais, être compris par une duchesse ou sa femme de chambre^ fraterniser avec des habitants d'un pays dont les institutions et les mœurs sont différentes, faire comprendre Manon Lescaut dans la patrie du Dante, Paul et Virginie dans le pays de Cervantes, voilà ce qui déroute les écrivains-amateurs, qui, la plume en main, se préoccupent du ton de tel salon. Peut-être ils ont vécu, peut-être aimé, peut-être souffert; mais leur monde les a forcés à voiler cet amour et ces souffrances. Ils n'osent pas déchirer le voile; toutes sortes de sentiments factices les garrottent. Ils recherchent l'assentiment d'une femme qui donne le ton à un petit cénacle, et ne savent pas que le public, c'est l'homme fatigué de porter son masque qui, rentré chez lui, veut se trouver en face de sincérités, c'est le bourgeois, c'est le grand seigneur, c'est l'étudiant, c'est sa maîtresse, c'est l'ouvrier.
Voilà les cœurs à la porte desquels il faut frapper. Ils ont diverses enveloppes, ils battent tous de même. Le roman ne
s'adresse pas à des grands et à des petits, à des no.bles et à des vilains. Il faut émouvoir celui qui aime, celle qui aimera, ceux qui ont aimé.
« Attends-loi à périr quand on te dira que tu es parfait, et prépare-toi à la joie lorsque l'adversité te fera sentir ce qu'elle a de plusrigoureux. » (Proverbe persan.)
Que de temps passé à revoir mes œuvres anciennes pour en enlever les négligences et les longueurs ! Mes livres, quand je les revois à distance, ressemblent à de vieilles villes dans lesquelles une bonne administration fait des percées pour les assainir, leur donner du jour et de la lumière. Le fond, je n'y change rien; Tidée qui me guidait à telle époque, je la conserve bonne ou mauvaise : elle est l'image de l'état de mon esprit à telle date; j'agis vis-à-vis de l'idée en ménagère économe qui, sans cesse, raccommode les bardes de ses enfants et ne peut pourtant empêcher qu'un jour ces vêtements ne se changent en loques.
Tout livre que j'ai publié dans une revue ou un journal n'a été pour moi qu'une sorte de première épreuve. Il est sans doute fâcheux que le public assiste à une sorte de répétition; mais je n'ai pas assez de fortune pour avoir à mon service un esprit sensé et un homme de goût.
Balzac, préoccupé du désir de paraître sans taches en public, se rendit un jour aux raisons de Planche, qui, déjà critique dans sa jeunesse, reprochait au romancier de nombreuses fautes de diverse nature. Balzac fait donc passer à son ami les épreuves d'une nouvelle œuvre.
— Il aurait fallu tout refaire, me disait Gustave Planche ; je renvoyai à Balzac les épreuves en lui disant que six mois de travail n^y suffiraient pas.
Sans s'en douter, Pfanche, qui me contait cette anecdote, prouvait qu'on ne change pas la nature d'un homme. S'il est puissant, il devient son propre critique, ne s'endort pas sur l'oreiller du succès et toujours porte en lui un juge qui rend des arrêts plus sévères que ceux des journaux. La nature d'un esprit robuste étant d'être en perpétuelle évolution, le développement amène avec lui de fertiles enseignements.
Un homme, dans un salon, faisait des compliments à une femme sotte et laide:
— Les coiiïeurs, dit-il à quelqu'un qui s'étonnait de ces gracieusetés, commencent à friser des perruques sur des têtes de bois .
On a dit souvent que le mot de réalisme fut jeté
en avant par moi. Que ceux qui croient imposer un mot à toute une nation pendant dix ans l'essayent; qu'ils fassent qu'à la même heure ce mot soit répété en chaire, à la tribune, qu'ils tâchent de le faire inscrire dans le dictionnaire des lettres, des arts et des sciences. Ce serait le symptôme d'une force que, pour ma part, je regrette de ne pas posséder.
Qu'on pense à un pauvre garçon ignorant, je l'ai dit assez, sans fortune, je necrains'pas de l'avouer, sans ambition, ma vie le prouve, timide et froid, n'allant jamais au-devant des gens, insouciant et indépendant, qui, à l'époque où le mot prit racine, passait sa vie dans les bibliothèques, voyait quelques rares amis, fréquentait à peine le monde, vivait absorbé par ses travaux et était obligé de se créer une éducation en même temps qu'il lui fallait subvenir aux besoins de la vie.
Voilà un fameux chef d'école !
Me vit-on jamais chercher des partisans, leur imposer tyranniquement des doctrines quelconques ? Ne faut-il pas une grosse fortune pour se créer des alliés et les dîners ne servent-ils pas mieux qu'un prêche à recruter des défenseurs ?
J'ai souvent ri de la crédulité publique.
Les grands palais carrés, les longues avenues qui sillon-
nent Paris, les hôtels américains qui remplacent un quartier, les cafés dorés qui tiennent toute une rue répondent peut-être à des besoins ; mais le compas, la règle, Téquerre, les lignes droites et les angles carrés ne sauraient satisfaire les rêveurs. Que deviennent les rêveurs à New- York ?
Conversation avec Proudhon. — Je l'avais surpris la veille chez lui, h table, avec sa femme et ses enfants, autour d'une énorme soupière où nageaient quelques lentilles ; il préparait le livre de la Justice dans la Révolution et m'avait fait demander si je pouvais lui donner une note de lectures pour étudier la littérature moderne. Proudhon ne connaît rien des œuvres d'imagination; et voilà ce qui me tracassait pendant ma promenade avec lui dans le jardin du Luxembourg. Les arts et les lettres lui sont étrangers absolument. Comment un homme peut-il espérer en quelques mois avoir une idée de la littérature moderne ? Proudhon a passé l'âge où ces œuvres répondent à des sensations intérieures; je vois bien que l'homme ne demande pas mieux que de connaître, quoique toute œuvre passionnée il la juge avec un parti pris.
Paul-Louis Courier et Déranger reviennent sans cesse dans sa conversation. Ils ont accompli une œuvre de démolition sous la Restauration ; cela suffit au violent démolisseur.
Sans doute Paul-Louis et Béranger ont été utiles ; mais qu'ils soient tout dans la littérature contemporaine, cette opinion me choque.
Voyant qu'il est impossible d'amener Proudhon à admettre qu'il existe de grands poètes, de grands romanciers et de grands auteurs dramatiques en dehors de Paul-Louis et Béranger : —Que pensez-vous, lui ai-je demandé, de Roméo ? — Quel Roméo? — Roméo et Juliette.— Ah ! ah ! — Enfin ?
Ma question rendait Proudhon inquiet.
Ce sauvage ne se doute pas deVamour. Une femme est bonne à faire des enfants, à garder le ménage, etc. Proudhon, en plein Paris, est resté de la Franche-Comté, un pays où, dans les villages, les femmes servent à table et ne s'asseyent que quand les hommes sont partis.
Je me doutais bien que ma question le gênerait. — Roméo, c'est l'amour, ai-je dit au sophiste en le quittant ; ne croyez-vous pas que Shakespeare, en peignant l'amour, a rendu plus de services à l'humanité que Paul-Louis en contribuant à renverser la Restauration?
Singulier personnage que Proudhon : je l'ai .beaucoup regardé pendant cette promenade . Il aie crâne mal construit. D'où la sincérité relative de ses paradoxes au fond desquels se cache un grand orgueil; mais le petit nez, une sorte de conformation simiesque du crâne prouvent un cerveau mal équilibré. Détail non moins important. Prou-
dhon met ses lunettes à l'envers. Tout s'enchaîne, les opinions et les lunettes.
Les gens du peuple ont sur toutes choses des aperçus piquants. Une vieille statue de saint Maclou a été placée sous le portail de Téglise de Conflans-Sainte-Honorine. — Quand les gens sont vieux, me disait une paysanne, on les met à la porte.
Courbet s'est imaginé de faire l'éducation artistique de Proudhon, et le début a été la visite à l'atelier du peintre Chenavard, en train de méditer sur le bref de Tarchevêque de Paris, qui condamne les tendances de ses décorations humanitaires destinées à orner le Panthéon. Une séance curieuse : deux grands liseurs s'escrimant sur l'histoire et la symbolique dans l'art. Proudhon, à cheval sur les événements historiques, semblait quelque peu dérouté par les tendances palingénésiques de Chenavard. Un tableau représente l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, par Omar. Proudhon a dit : — « On sait, par les découvertes récentes, qu'Omar n'a pas brûlé la bibliothèque d'Alexandrie. » Mais quoique la vérité historique fût parfois accrochée par le peintre, Proudhon se plaisait à discuter avec
un artiste érudit qui remue de grands événements et de grands personnages.
La conclusion de cette entrevue est à noter. En sortant^ Proudhon dit à Chenavard : — Vos peintures m'ont intéressé; au moins, je ne suis pas tracassé par la couleur.
Je le crois bien : ces cartons sont des grisailles.
Un moment, sous la République, j'ai cru aux idées de Proudhon ; j'en ai fait mon mea culpa il y a longtemps.
Avec sa fameuse Banque d'échanges, l'économiste n'a pas même trouvé moyen d'échanger des saucisses contre des pommes de terre.
Il crie : Dieu, c'est le mal! mais les athées du dix-huitième siècle, d'Holbach, Sylvain Maréchal, avaient crié cette phrase avant lui et plus haut que lui.
Il reste donc à l'avoir de Proudhon la fameuse formule : La propriété, c'est le vol, une phrase qui l'a fait coucher plus d'une nuit en prison.
Qu'il est regrettable que les membres du parquet qui remplissent l'office d'accusateur public ne soient pas plus lettrés î II eût été si facile de souffler sur les paxadoxes du rhéteur et, pièces en main, de lui prouver qu'il n'était pas même inventeur de la formule en question.
Un montagnard, que Brissot ne nomme pas, disait de
la Constitution de 1793 : « Admirable conception, purgée (les sophismes des hommes d'État, mais qui contient un désastreux article, celui qui consacre le droit de propriété parmi les citoyens. » *^
Voilà pour l'idée; Proudhon ne s'en est pas contenté, il lui a fallu l'enveloppe.
Dans ses Mémoires, Brissot écrit que, jeune encore, il avait composé un mémoire basé sur ce thème : La propriété est un vol. Or, Proudhon, qui ignore tout en littérature, est nourri de la plupart des ouvrages ayant trait à la Révolution, et il a fait un léger emprunt à Brissot.
On comprend facilement, à la lecture de cette petite révélation, que Proudhon ait été toute sa vie si opposé aux écrivains créateurs, ces gens moins utiles, suivant lui, qu'un batelier qui traverse le Rhône, et qui pourtant ont Tutilité de rendre à Brissot ce qui semblait appartenir à Proudhon.
Les mêmes natures que Veuillot et Proudhon. Tous deux enfants du peuple, ayant conservé une sorte de race dans leur encolure.
ils me font penser à ces anciens conducteurs de diligence qui, en entrant dans une petite ville, faisaient un tapage considérable avec leurs fouets. Mieux encore : ne ressemblent-ils pas au brutal charretier pas méchant, qui
se donne le plaisir de renverser sur la route les voitures légères qui passent ?
La tête de Veuillot est plus harmonique que celle de Proudhon : aussi Veuillot a-t-il plus de logique. Tous deux ont les mêmes dadas. L'un ne. voit dans la littérature que Paul-Louis Courier et Béranger, l'autre de Maistre et Donald. Tous deux nient la passion. Si pourtant M. Veuillot, dans sa jeunesse, avait trouvé au bout de sa plume une belle ode ou un beau roman (et il les a assez cherchés), Bonald et de Maistre, les violences inutiles et les blasphèmes littéraires ne reparaîtraient pas si fréquemment sous la plume de ce terrible défenseur deTautel.
Proudhon et Veuillot ne sont que deux critiques. Dans dix ans, ce qu'on appelle les beaux morceaux de ces deux négateurs seront perdus et oubliés; il naîtra d'autres Veuillot et d'autres Proudhon. Que m'importent les sobriquets salés avec lesquels M. Veuillot accable de pauvres adversaires? Du côté de l'abondance des injures de halle, les prédicateurs de la Ligue sont plus riches que le rédacteur de Y Univers.
Et déjà ceux qui lisent ces lignes savent-ils ce que fut V Univers?
Un jour je me rencontrai avec M. Veuillot. Naturellement on parla de littérature : le rédacteur de V Univers en
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est littéralement « pourri. » Ce qu'il lit de petits journaux est considérable ; il y attache même une certaine importance, car il veut se rendre compte des jeunes gens qui poussent à qui il est utile de faire la cour. Mes compagnons de jeunesse furent mis sur le tapis : Miirger, Théodore de Banville. Par politesse M.Veuillot daigna me dire « que j'étais un peu moins gangrené que les autres. » De là il partit pour me faire toucher du doigt le' nombre considérable de lecteurs queje perdais par ma faute, combien de familles devaient écarter de leur intérieur les Aventures de Mademoiselle Mariette, etc.
J'écoute volontiers les donneurs de conseils, portant sous mes habits une toile cirée sur laquelle glisse tout ce qui me paraît excessif ou dangereux. M.Veuillot voudrait faire de moi un bon petit romancier en chocolat, agréable à sucer pour les dévotes; mais que devient le chocolat ensuite, voilà ce que M. Veuillot me cachait soigneusement.
Combien était meilleur le conseil qui me fut donné dans ma jeunesse par un homme peu susceptible d'être accusé de doctrines subversives, M. Cuvillier-FIeury. — Mon éducation, mes études, me disait- il, ne me poussent pas dans votre courant dTdées. Il y a beaucoup à dire sur votre premier livre. Je ne vous cacherai même pas que je le trouve choquant par certains endroits. Malgré tout.
n'écoutez que votre sentiment; prenez garde d'adoucir vos angles et tâchez de rester vous-même dans votre saveur de pomme verte.
Ces paroles, je les entends gronder à l'intérieur quand les Veuillot m'assomment de leurs conseils intéressés.
Le véritable Théâtre-Français est au Palais-Royal, à l'opposé de celui où on joue Molière, par tradition. Molière doit souvent s'ennuyer dans ce bâtiment qu'on appelle « sa maison. «Rarement un essai de comédie moderne est tenté dans cet endroit, très-respectable d'ailleurs. Des drames à la La Chaussée, d'honnêtes déclamations sur le luxe et l'argent, de petits proverbes marivaudes, si correctement joués qu'ils soient, ne constituent pas un théâtre gai.
A l'autre bout de la galerie éclate la joie. D'excellents comédiens qui n'ont pas reçu l'enseignement du Conservatoire consentent à passer pour des boulTons. Des écrivains qui ont le sens du moderne et de la gaîté donnent une fois par an une comédie, vive, amusante et sans prétentions. Ces ((Vaudevillistes» n'étant ni ennuyeux, ni pédants, sont d'habitude peu considérés.
Franklin dit qu'un homme non marié ressemble à une moitié de ciseaux qui ne peut rien faire sans son autre moitié.
Le temps n'est plus où de pauvres diables en souquenille, le pantalon eftiloché traînant dans la boue, descendaient des hauteurs du quartier Saint-Jacques pour assister à Touverture des portes de la Bibliothèque. Ces Chodruc- Duclos de rérudition, on en rencontrait encore, il y a une vingtaine d'années, les uns gras et crasseux comme des moines, le nez supportant de grandes lunettes de comédie dont les verres ne semblaient ni assez larges ni assez perçants pour déchiffrer des manuscrits ; d'autres, longs, hâves et maigres, promenant un pâle regard sur des amas délivres dont ils s'entouraient, semblaient, dans leur décbarnement, des saint Bonaventure sortis de leur tombeau pour écrire leurs mémoires.
Le nouvel aménagement des salles de la rue de Richelieu a écarté ces excentriques, comme les quartiers neufs éloignent les misérables, et ce n'est guère qu'à la bibliothèque
j Sainte-Geneviève qu'on retrouve quelques types de ces en-
( rages lecteurs.
Pour de tels maniaques poursuivis par une idée fixe et achevant de se détraquer le cerveau avec les écrits du passé, la profession de « lecteur » était des plus insalubres; un petit pain qu'ils grignotaient dans le courant de la journée, une jatte d'eau qu'ils buvaient à l'écuelle de fer attachée par une chaîne au mur de l'ancienne Bibliothèque, pouvaient émouvoir le cœur d'Antonio Watripon, qui se crut
jusqu'à sa mort le dernier représentant des « escholiers » du moyen âge; mais aujourd'hui que les mœurs et coutumes ont changé comme par enchantement, les érudits et les travailleurs n'auraient-ils pas droit, dans l'intérieur de rétablissement, à une buvette, dût-on n'y débiter que du bouillon ? Six heures d'études dépensées au service de la science méritaient, de la part de l'administration de la Bibliothèque, alors qu'elle était en reconstruction, un coin quelconque où lecteurs et employés auraient repris quelques forces : cet oubli n'est rien auprès d'autres réformes plus importantes.
La décoration de la grande salle de lecture soulève de nombreuses critiques : il faut pourtant louer l'architecte qui a profité de vastes ronds-points inoccupés pour les recouvrir de fresques représentant de verts feuillages. Ces verdures sont excellentes pour les yeux, et le travailleur qui s'arrête dans sa besogne pour chercher une idée, repose ses regards sur des touffes de vert discret comme il s'en voit dans les anciennes tapisseries. Si de semblables motifs avaient été répétés dans plus d'endroits, l'effet serait tout à fait satisfaisant.
Je ne peux regarder ces feuillages peints sans penser aux jardins d'Academus. Combien les anciens nous étaient supérieurs, et comme ils comprenaient que l'exercice de l'intelligence ne doit pas nuire aux fonctions du
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(orps! C'était à Tombre que conversaient les rhéteurs; retirés dans quelque bocage, les philosophes inscrivaient sur des tablettes leurs pensées activées par la marche.
Qui ne sait la fâcheuse action qu'exerce sur le cerveau Tafïaissement du corps, fut-ce dans le meilleur des fauteuils? Les idées demandent à être promenées doucement; alors le travail intellectuel tire un précieux concours des jambes.
Quel admirable terrain l'architecte avait à sa disposition pour planter des arbres, et permettre aux lecteurs de se délasser un instant des fatigues de l'étude! Dans cet endroit ombragé de charmilles, autour de la verdure et de l'eau, auraient pu se promener quelques instants les travailleurs, échangeant leurs pensées, et rompant par la parole les fatigues de la pensée solitaire.
Un jugement populaire qui devrait être inscrit en tête (lu Manuel des révolutionnaires de tous les pays :
Après la guerre des paysans où tant d'hommes furent châtiés justement, les anabaptistes maudissaient Luther et disaient : — Il y a quatre prophètes, deux vrais et deux faux : les vrais sont David et Jean de Leyde ; les faux, le pape et Luther ; mais Luther est pire que le pape.
Suivi à rhôpital la visite de Moreau de Tours. Il a fait chanter en chœur par les aliénés de son service une chanson en plusieurs couplets qui avait trait aux avares, aux prodigues, aux ambitieux. Les fous mettaient une malice et un entrain tout particuliers en entonnant ce refrain :
Docteur, dites, qu'en pensez-vous, Sont-ils moins fous que nous?
Pourquoi la représentation du paysage le plus simple nous attire -t-el le?
Un rocher, de l'eau qui baigne ce rocher, des arbres verts qui forment voûte au-dessus d'un gazon humide, tel est le tableau que regarde avec émotion un homme accablé d'affaires, la tête remplie de projets, et qui en reçoit tout à coup une verte et fraîche impression, car celui qui a rempli ce cadre n'a pas fait un tableau, il s'est emparé tellement de la nature, qu'on croirait qu'il Ta imprimée sur sa toile.
Ils sont utiles ces artistes qui récréent les yeux de l'homme enfermé dans les villes , et lui rappellent les champs. Voilà aujourd'hui nos véritables peintres, ceux qui témoigneront un jour du retour à la nature de populations dévorées par les inventions de toute sorte.
Aussi les paysages tiennent-ils une moitié des expositions. Certains êtres s'imaginent que les peintres obéissent à une
déplorable facilité en appelant sur leurs toiles tant d'arbres, tant de gazons, tant de ruisseaux, tant de nuages : ce n'est pas là le motif qui pousse les artistes dans les bois et les champs.
Une telle abondance de paysages est le signe du développement de l'industrie, de l'entassement des populations dans de grands centres, de la fièvre de travail qui agite le cerveau de chaque habitant des villes.
Quand un produit est demandé, l'économie politique a démontré qu'il poussait pour ainsi dire sur le simple vœu (les hommes. Le paysagiste est une sorte de consolateur moral qui se glisse dans le cabinet des grands travailleurs pour rafraîchir leur esprit.
Les Anglais, hommes pratiques et voués avant nous à l'industrie, qui n'ont jamais connu ni musiciens ni peintres, peuvent citer quelques paysagistes de génie, un Constahle entre autres. Comment expliquer des paysagistes dans ce pays abandonné des arts, sinon par une réaction contre l'immense population des villes, l'entassement des maisons, les travaux pénibles des ouvriers dans les manufactures?
La nature, se sentant oubliée, envoie tout à coup des hommes qui portent ses couleurs, pour rappeler que quelque part il existe des champs verdoyants, des rivières rafraîchissantes et de tendres gazons. Ce sont les paysagistes.
J'ai souvent fait cette expérience. Toute toile qui représente les actions des hommes devient fatigante pour l'habitant des villes, quand elle est sans cesse sous ses yeux. Le drame, si saisissant qu'il soit, fût-il d'un peintre de génie, entraîne à la longue une certaine monotonie. Un simple paysage, accroché dans un coin de la chambre, garde sa fraîcheur et sa vivacité d'impression première.
Le paysage est fait pour les gens qui vivent enfermés. Ceux qui s'entourent de petits cadres où sont représentés de petites marquises feuilletant un album, de petits joueurs de basse de la grosseur d'une noisette, de petites coquettes jouant de la prunelle, de petits soudards aussi ennuyeux que leur pertuisane, ne se doutent pas combien d'ennuis sont accrochés à leurs murs.
A un certain moment, ces abbés coquets, ces joueurs de basse, ces marquises, ces soudards, ces courtisanes se joignent au groupe des poisons insaisissables qui se ghssent dans l'ais que respire l'homme des villes. Il rentre chez lui, fatigué de l'agitation de la rue, la poitrine brûlée par la poussière du macadam, l'esprit obsédé des mille propos futiles du boulevard, l'œil énervé par les regards provoquants des femmes aux sourires peints; il s'étend sur un divan le cœur et le cerveau vides. Que rencontre-t-il autour de lui? Toujours ces mêmes tableaux de con-, vention, exécutés avec habileté et adresse, où les meubles
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comme les figures, les armes comme les habits, sont traités avec une minutie parfaite, sans esprit et sans passion.
Si cet homme blasé avait sous, les yeux une matinée brumeuse de Corot, il serait retrempé et penserait qu*à deux lieues delà ville il peut trouver de fraîches sensations que lui refuse Tart de la rueLaffitte.
Tel est le rôle des paysagistes qui se multiplieront à mesure que les inventions industrielles prendront le dessus ; et c'est pourquoi Thumble artiste qui étudie la forme d'un buisson et le tourbillonnement des atomes dépoussière dans un rayon de soleil, qui nous rappelle la fraîcheur des matinées dans la campagne et nous fait souvenir qu'il y a des étoiles au ciel, joue dans l'humanité un rôle au moins aussi considérable qu'un sénateur servile.
Un membre du Parlement a eu la curiosité de relever [Fétat des ménages de Londres et du comté de Midlesex, et il est arrivé au résultat suivant :
Femmes qui ont quitté leurs maris pour suivre
leurs amants 1,362
Maris qui se sont sauvés pour éviter leurs femmes 2,37i
Couples séparés volontairement 4,120
Couples vivant en guerre sous le même toit. . . . 191,023
A reporter 198,876
Report.. 198,876
Couples se haïssant cordialement, mais masquant, en public, une haine féroce sous les
apparences d'une feinte politesse 162,320
Couples vivant dans une indifférence visible. . . 510,132 Couples réputés heureux dans le monde, mais qui ne conviennent pas intérieurement de
leur bonheur 1,102
Couples heureux par comparaison avec d'autres beaucoup plus malheureux 135
En regard de ces ménages, l'Anglais avoue avec regret n'avoir pu inscrire que sept couples véritablement heureux.
Un des beaux côtés de la littérature est qu'il est difficile à un homme qui a commis une faute dans le passé, de faire oublier la flétrissure qui l'a atteint. Sa conscience fût-elle en paix, l'homme est à jamais condamné. Il peut être haut placé en apparence, riche, hors d'atteinte des envieux, une main viendra arracher le voile si épais en apparence, si transparent pour tous. Il faudrait ne pas tenir une plume, ne pas juger, essayer de se faire oublier : et c'est ce qui n'arrive pas.
Grand dîner de gala, dans son petit hôtel à la campagne, chez J.... L — , tout à faitremonté dans l'opinion. A table, iM. Dupin Faîne, le maréchal Magnan, le marquis de Boissy, Léon Gozlan; et faisant les honneurs, la fantasque petite princesse de S....
Le soir, nous revenions à pied, par le bois, avec Gozlan, tous deux un peu étonnés de ce singulier assemblage de convives. . .
— Que peut venir faire M. Dupin chez J... L...? disais-je.
— Parbleu, l'arrêter, fit Gozlan.
Un mot bien parisien — d'un ami — et qui prouve qu'il faut être sans tache dans la littérature militante.
Victor Hugo, né en 1803, publie les Misérables en 1862.
Déjà, pour avoir enjambé ce large fossé qui sépare les deux dates, s'annonce un être exceptionnel qui n'a rien de commun avec les hommes d'une génération usée si vite par les soucis, les affaires, les plaisirs et le travail. De nouvelles griffes ont poussé au lion dans sa maturité .
Quelque importantes que soient les découvertes de la science, les découvertes dans Tordre du roman sont d'une toute autre portée. Un Harvey découvre la circulation du sang; mais les passions sont non moins difficiles à ex-
pliquer . Montrer les rouages secrets de la conscience qui forcent Jean Valjean à se dénoncer lui-même, peindre la secrète pudeur de deux amants et la timidité qui fait que Marins ose à peine regarder Cosette, donner un sens au tas de sable qu'élève un enfant, analyser les premières rougeurs de la jeune fille, penser ce à quoi les enfants ne pensent pas, sont des découvertes plus positives que celles de la science.
Quelle est la portée du livre? Quel effet aura-t-il sur le peuple? Quelle sera sa durée? Graves questions qui appellent de longs développements et que je remplace par ceci : J'ai été ému, j'ai beaucoup appris et beaucoup réfléchi. De chaque volume jaillissent des points d'interrogation que tout lecteur se pose en fermant le livre.
Les admirateurs des œuvres régulières, ceux qui se croient déshonorés par un atome de poussière sur leurs habits, les écrivains qui passent deux heures à faire le nœud de cravate de leur style, se plaignent des grosses choses qui courent et se heurtent dans le livre. Cela leur fait l'eff'et d'un coup de tonnerre. Pâles et tremblants, ils se réfugient derrière la rhétorique. La composition du livre les effraye. Ils parlent surtout des longueurs. En effet, il y a beaucoup de longueurs dans les Misérables.
Le conventionnel et Pévêque des deux premiers volumes
sont des longueurs. Ils ne reparaissent plus dans le cours de Touvrage ; il fallait les retrancher, et M. Scribe n'eût pas manqué de faire reparaître Mgr Bienvenu au milieu des barricades, ou au mariage de Cosette et au lit de mort de Jean Valjean.
Longueur que l'admirable peinture du couvent. — La llamme qui court dans les chapitres des barricades, longueur. — L'idylle de la rue Plumet, longueur. Longueur le petit jardin rempli de roses et de lilas, dont chaque mur conserve une trace de Tamour de Cosette.
Et ces pages à propos de la prétendue indépendance des voleurs qui, pour ne rien faire, dorment à peine, escaladent les murs, sont sans cesse traqués et finissent par le bagne ou Téchafaud, que de longueurs !
J'admire entre tant de fortes qualités la certitude de Victor Hugo. Ses critiques s'imaginent peut-être qu'il ne s'est pas aperçu de ces longueurs. Comme aussi prendre la parole entre les chapitres d'un roman n'est pas dans la loi habituelle. Il n'y a pas de loi. Quand la loi gêne un grand esprit, il la brise et passe. Chaque grand romancier crée une loi à son usage. Cette audace peut effaroucher les faibles, elle enhardit les forts. Et il est heureux que dans les temps de productions grises flotte un étendard aux vives couleurs.
A côté de ces longueurs qui s'importent, Victor Hugo a créé mille détails épisodiques qui tous restent dans l'esprit . De petites scènes qui semblent un grain de sable sur cette vaste plage, sont rivées à jamais au souvenir du lecteur. Une enfant qui va chercher un seau d'eau, la nuit, à une fontaine, est un tableau que Perrault eût envié.
On a quelquefois reproché à Victor Hugo son comique pénible. 11 répond par le portrait de Gavroche, une figure épisodique de gamin du boulevard du Temple que la littérature anglaise, si riche en profils d'enfants, admirera certainement.
Par quel procédé Fauteur trouve-t-il au bout de la plume qui a écrit la Légende des siècles ces chansons populaires qu'on croit avoir entendu chanter un soir par un pâle voyou de la barrière du Maine ? C'est un secret que Victor Hugo partage avec Gœthe : le génie retrouve la naïveté par la science.
Attaques vives, indécision , tiédeur, ont marqué l'apparition du livre. Nous sommes chiches d'enthousiasme. Un homme qui a été remué en lisant les Misérables n'ose l'avouer.
Bien des fois je n'ai pas voulu contrôler mes sensations premières, voulant rester vis-à-vis d'une œuvre avec l'im-
pression de la giisette qui trempe son mouchoir de larmes en voyant représenter un mélodrame.
Sur la route de Berne à Bâle, un mouton noir qui broutait a suivi les chevaux au trot quand la diligence est partie. Son maître Ta sifflé, il a continué à courir après les chevaux. Le postillon donnait des coups de fouet au pauvre animal pour Tempêcher d'être écrasé . Le mouton noir courait toujours jusque sous les jambes des chevaux.
J'ai frémi pendant cinq minutes, craignant de le voir renversé, broyé sous les roues de la diligence, d'entendre ses cris, de voir couler son sang.
Il se tirait des jambes des chevaux, se remettait à courir à leur côté et de nouveau passait sous la voiture . Enfin les chevaux ont pris le galop. Le mouton noir a tenté de les suivre ; mais ses jambes n'étaient pas de taille.
Est-ce un vertige de Tanimal, une hallucination? A-t-on des exemples de Tamitié d'un mouton pour des chevaux ? A chercher dans les naturalistes.
La commission d'examen des livres soumis au colportage a interdit la vente dans les gares de chemins de fer de deux de mes livres : la Succession Lecamus et les Amis de la nature. Cette fois, certain qu'il n'y avait rien
de particulier qui empêchât la publicité de ces romans, j'ai couru au ministère de l'intérieur. — Il s'agit d'écrire ou de ne pas écrire, ai-je dit. Voulez-vous m'empêcher d'écrire?
L'administrateur levait les mains au ciel, quoiqu^il lui fût absolument indiftérent que j'écrivisse ou que je n'écrivisse pas. Protestant de son respect pour les principes de 4789 (toujours les principes de 1789 !), il a fait un beau discours sur la morale. Mes livres sont signalés comme empreints d'une observation trop accusée ; les êtres vicieux s'y trouvent en majorité, et autres banalités d'usage.
Dans ce bureau, j'ai appris que le livre des Paradis artificiels de Baudelaire offrait les plus grands dangers pour la santé des citoyens ; il y est fortement question d^opium et de hachich. Est-il bien nécessaire, me dit-on, de vulgariser ces substances opiacées ? Le même administrateur m'a montré une édition, à bas prix, de Montaigne, que la commission d'examen a dû repousser, « la préface n'étant pas à la hauteur du génie de Montaigne. » J'écoutais tranquillement, sans dire un mot, quoique toutes ces raisons me parussent singulières.
— Voyez M. de la Guéronnière, me dit le chef du colportage.
Je me rends chez M. de la Guéronnière. — Je passe condamnation, lui dis-je, sur tous mes livres qui sont in-
criminés en tas, n'ayant pas le temps de m'en occuper ^ mais il en est un qui a paru en feuilleton dans le Moniteur. Pouvez-vous admettre, monsieur, que le journal officiel imprime des œuvres contraires à la morale ?
Cette raison frappe M. de la Guéronnière qui réfléchit, cherche dans ses papiers, et me dit : — Voilà le rapport sur votre livre.
Rapport en effet très-défavorable à tous les points de vue. Le rédacteur me ferait volontiers traduire en police correctionnelle. — levais faire étudier le livre de nouveau, me dit M . de la Guéronnière, veuillez repasser, monsieur, dans une huitaine.
Au bout de huit jours, nouveau rapport. Cette fois le rédacteur m'a représenté comme un écrivain sans danger pour l'ordre de choses ; il approuve même, avec un certain nombre de compliments, l'ensemble de ma vie littéraire, et, en m'en retournant, je peux me regarder comme un moraliste.
Ces conclusions si diverses n'en sont pas moins troublantes.
Je ne sais si l'Anglais qui ne manquait pas une représentation de Crockett, le montreur d'animaux, l'avait averti qu'il finirait par être dévoré. J'ai vécu une douzaine d'années avec Courbet, regardant curieusement sa ménagerie
de vanités, bien autrement dangereuses que les tigres du dompteur. Et comme plus d'une fois je le prévins du danger, Courbet eut pitié de ma faiblesse d'esprit.
Aux portes de la ville de Laon, un peintre dessinait la Tour penchée. Huit' jours après j'ai retrouvé le même homme devant la même tour. Celui-là pourra se vanter d'avoir pénétré les secrets de la pierre !
M. Midoux^ de même que les modestes Le Nain^ ses compatriotes, avec lesquels il offre une sorte de parenté, est attaché à son pays natal et emplit ses cartons de motifs que lui fournissent la ville, la- montagne et le paysage. Ce peintre, dont le talent sobre ne peut être apprécié à sa juste valeur par les gens du pays, a pour unique souci d'entrer plus avant de jour en jour dans la connaissance intime de la nature. Il travaille, vit modeste à l'écart, se soucie médiocrement des hommes et ne croit qu'à la fusion de l'art et de la nature. C'est un des côtés particuliers, mais rares, de la race laonnoise.
Toute œuvre d'art, à n'importe quelle classe elle anpartienne, peut être jugée par ce cri qui s'échappe des cœurs vraiment enthousiastes : « Je voudrais en avoir fait autant. »
La Sensitivej jouée au Palais- Royal il y a deux ans, et dont une nouvelle reprise a montré les trésors de comique, appartient à cet ordre d'ouvrages intéressants.
La fortune en fut médiocre, com{)arativement à celle des pièces de Tendroit.
La Sensitive a le précieux mérite d'échapper aux trentesix combinaisons inscrites en tête du Manuel du Parfait Vaudevilliste. Non pas que la joie y manque : au contraire, comme un message sur les fils électriques, le comique court avec rapidité tout le long d'un motif neuf et hardi.
Labiche s*est attelé à un sujet tiré pourtant des entrailles de la réalité, mais si vif et si scabreux qu'on pourrait croire qu'il a parié d'écrire trois actes impossibles. Il y eut, dit-on, de longs pourparlers avec la censure, et diverses influences durent être mises en jeu pour la représentation de rœuvre. Ce ne fut pas non plus sans terribles biffures à l'encre rouge que la pièce revint définitivement au copiste, et un certain nombre de piquants détails restèrent au bout de la plume des examinateurs ; mais les principales lignes de la comédie furent respectées, ainsi que les peintures de caractères.
La meilleure pierre de touche de toute œuvre dramatique est de la voir jouer plusieurs fois. L'imprévu étant écarté, le spectateur juge froidement ce qui pouvait
rétonner d'abord, et par là il est à Tabri de toute surprise.
Le hasard a fait que j'ai revu la Sensitive une seconde fois sans que ma croyance en Toeuvre ait diminué. Cette pièce est bourrée de joie comme une dinde Test de truffes un jour de Noël.
La lecture n'est pas bonne quand on travaille à des combinaisons de romans ; il vaudrait mieux gratter un peu de violoncelle entre chaque suspension de travail .
L'homme au jabot . — A diverses reprises, de 1852 à 1860, je fus obligé, bien contre mon gré, de faire antichambre au ministère de l'intérieur pour donner des explications sur la nature de mes publications dans les journaux.
Quelques-uns des personnages que je mettais en scène renfermant une certaine somme de vices, et ces vices ayant, paraît-il, une action trop prononcée sur leurs masques, il en résultait pour l'administration une impression particulièrement désagréable. Peindre l'antagonisme des intérêts des diverses classes sociales, c'était, disait-on, une sorte d'excitation à la haine des citoyens entre eux.
L'idéal deshommespolitiques,àcette époque, était sans doute de ne voir représentés que des caractères à l'antique.
NOTESINTIWES. 321
qui ne trahissent jamais leurs serments et n'abandonnent pas un gouvernement pour en servir un autre. Alors, les directeurs de journaux étaient timorés : jouissant d'une sorte de privilège qui se donnait comme jadis celui du Mercure de France^ ils tremblaient pour cette propriété que la moindre incartade pouvait leur enlever.
Je publiai, à cette époque, dans un grand journal, un roman assez considérable dont les trois quarts avaient paru, sans que, à l'exception des reporters de la petite presse, personne y prît garde.
Un jour se présenta dans les bureaux du journal un personnage important dont je n'ai pas besoin de dire le nom. Chacun le reconnaîtra à sa toilette particulière : il était le dernier dans Paris qui portât des manchettes et un jabot.
Le Communiqué écrit n'était pas inventé à cette heureuse époque. M. D... était un communiqué vivant. 11 apparaissait en grande toilette, dans les journaux, comme une sorte de régisseur parlant au public, et il prévenait à l'amiable les journalistes qui montraient trop le bout de Toreille de la liberté, que, s'il n'obtenait pas plus de modération par ses manchettes et son jabot, il avait en poche d'autres moyens coercitifs.
M. D... était donc venu se plaindre au directeur du journal du caractère accentué de mes personnages, qu'il désirait "oir affaiblir dans les numéros suivants.
11 est des écrivains qui excellent dans les renversements de caractères. Le coquin devient au chapitre suivant un être vertueux. Une coquette va tromper son mari ; elle Tadore à l'autre page. Je n'ai jamais pu me plier à cette bascule.
Ayant appris la mission du fonctionnaire officieux^ je déclarai que je ne me soumettrais en quoi que ce fût à ses injonctions, n'ayant pas sur ma table de pierre-ponce pour adoucir les angles de mes personnages ; mais comme je voulais avoir le cœur net de cette censure déguisée, je me rendis au ministère de l'intérieur où j'eus l'honneur de me trouver en face du terrible jabot.
Je me plaignis poliment, ayant un extrême respect pour toute espèce de gendarme .
— Je n'ai pas lu votre roman, me dit le Jabot.
Je veux dire l'homme au jabot ; mais ce jabot me tirait l'œil et semblait envelopper de ses plis fantastiques le fonctionnaire tout entier.
— Si vous n'avez pas lu mon roman, monsieur, dis-je, il me paraît difficile de discuter avec vous.
— Monsieur un tel l'a lu, je crois, reprit le jabot; vouspouvez le demander.
J'allai frapper à la porte du cabinet d'un autre censeur.
— J'ignore ce dont vous me parlez, me dit celui-ci, je n'ai pas connaissance de vos feuilletons ; je vous engage à
voir mon collègue qui s'occupe particulièrement du service des journaux.
Il fallut encore déranger un troisième employé.
— Voilà le premier mot que j'entends de cette affaire, me dit le censeur n'' 3 .
Ne pouvant obtenir de réponse, j'en conclus qu'un garçon de bureau, plus mal disposé un matin que de coutume, avait parlé à un employé de mon roman qu'il ne goûtait pas , que l'employé avait communiqué cette impression à son sous-chef, que le sous-chef s'était plaint au chef de bureau, le chef de bureau au chef de division et que, mis sur ses gardes, le ministre Billault lui-même avait chargé le personnage au jabot de se plaindre au directeur du journal de la fâcheuse impression produite par ce roman « sur les masses. »
Toutefois, croyant devoir rendre compte du résultat de mon enquête à l'homme au jabot, j'entrai dans quelques détails sur le tort que me causait cet avertissement, qui amenait la suspension de mon roman, et sur la rupture de mes relations avec un journal qui n'oserait à l'avenir se fier à un écrivain particulièrement dangereux.
— Plaignez- vous ! dit l'homme au jabot, nous vous préparons un succès.
Je goûte difficilement ces sortes de consolations, et en descendant l'escalier du ministère je me dis : — Toi,
homme au jabot, tu seras châtié ! Quand? je n'en sais rien, mais tu seras châtié.
Le châtiment en effet ne se tit pas attendre longtemps. L'administrateur, malgré le soin qu'il portait à sa toilette, fut renvoyé du ministère; Pourquoi? La politique a ses oubliettes et ses mystères.
Je rencontrai, à diverses reprises, l'homme sur les boulevards, le port de tête moins solennel que de coutume et le jabot moins bien plissé. Il y avait en lui du censeur décavé. Le souvenir de ses anciennes fonctions n'avait pas valu à l'ex-administrateur l'estime des honnêtes gens. 11 sentait que le mépris le coudoyait de toute part.
A quelque temps de là un riche industriel, qui recevait habituellement des gens plus ou moins marquants, donna un grand dîner. Par un de ces hasards fréquents dans la vie parisienne, je fus placé, à mon grand regret, à côté de l'homme au jabot.
11 faisait une cour assidue à sa voisine. Tout le temps du dîner, l'homme joua à la fois du jabot, des regards langoureux et des manchettes. Aussi ses affaires allaient-elles bon train.
Pour moi, quoiqu'au début le voisinage de cet être me fût désagréable, j'en avais pris mon parti, suivant avec attention ses manèges galants.
Après le dessert on passa des cigares, et la bougie circula
NOTES IISTIMBS. 325
à la ronde. J'allumai mon cigare et je tendis la bougie à mon voisin plus occupé que jamais à débiter des compliments à sa voisine.
— Toi, homme au jabot, tu seras châtié!
Mon serment me revint à la mémoire en ce moment.
Ayant approché — par mégarde — la bougie un peu trop près de Thabit de mon voisin, le feu prit au jabot de l'exconseur qui poussa un cri, porta vivement la main à sa poitrine et apparut, ô misère ! avec un gilet de flanelle auquel élaient attachées économiquement ces loques de jabot maintenant noires et brûlées.
On parla longuement dans la soirée de Timprudence des fumeurs.
J'ai été voir juger Blanquien police correctionnelle; son profil rappelle le mot de César à ses amis qui Tavertissaient de se défier d'Antoine et de Dolabella : — Je ne crains point ces teints frais et vermeils; mais je crains beaucoup ces pâles et ces maigres, en montrant Brutus etCassius.
Amusant croquis de Baudelaire, coupé dans un petit
journal :
D. — Savez-vous encore d'autres anecdotes sur les gens
de lettres?
R. — Vous me prenez un peu au dépourvu, mais je peux cependant puiser dans le Baudelairiana,
D. — Qu'est-ce que le Baudelairiana?
R. — C'est un recueil inédit d'historiettes sûr M. Baudelaire, rédigé par un de ses intimes amis. J'ai obtenu la permission de feuilleter ce recueil, supérieur à tous ceux de Cousin d'Avalon.
.D. — Expliquez ce que c'est que M. Baudelaire.
R. — Volontiers. Simple et calme dans l'étrange, tel est l'auteur des Fleurs du mal, le traducteur d'Edgar Poë. Le goût de l'étonnement joue un grand rôle dans sa vie, ainsi que dans sa littérature. Il veut être étonné et étonner'. Aussi, un de ses amis, le voyant rentrer un peu tard chez lui, disait: — Je parierais que Baudelaire va se coucher ce soir sous son lit..., pour l'étonner.
D. — Est-ce un extrait du Baudelairiana ?
R. — Comme vous dites.
D. — Essayez de vous en rappeler un autre.
R. — Voulez-vous l'histoire de l'habit bleu?
D. — Va pour l'histoire de l'habit bleu.
R. — Baudelaire fit mander une fois un tailleur. Il voulait un habit bleu, à boutons de métal , pareil à celui de Gœthe qu'oii voit sur les pipes de porcelaine en Allemagne. Plusieurs rendez-vous furent échangés avec le tailleur. Baudelaire n'était jamais content : les manches ne faisaient pas
assez de plis; les basques étaient trop courtes; le collet ne montait pas assez haut. Baudelaire demandait un colle^ dans lequel il pût rentrer sa tête les jours d'orage, comme un colimaçon dans sa coquille. Lui et le tailleur passèrent huit jours à promener la craie sur cet habit bleu. Enfin, on arriva à un résultat à peu près satisfaisant. Baudelaire se logea dansThabit, s'examina, marcha ; après quoi, se tournant d'un -air aimable vers le tailleur : — Faites-m'en douze comme celui-là, lui dit-il.
D. — Pour étonner le tailleur ?
R. — Sans aucun doute.
Premier acte de comédie. — Un vieillard riche et misanthrope a pour unique héritier un neveu qu'il soupçonne de faire des vœux pour sa mort. Malade et près d'expirer, le vieillard jette au feu le portefeuille qui contient toute sa fortune. Une réaction s'opère, Ihomme revient à la vie.
Second acte. — Je l'ai longtemps cherché et je le cherche encore.
« Qui ne travaille pas ne mange pas. » Belle devise de la famille de Penthièvre.
J'ai eu longtemps, je l'avoue, de grandes préventions
contre Sainte-Beuve, dirigé surtout dans ce sentiment par les rancunes de certains hommes : Técrivain avait tourné casaque au romantisme, et pour cette raison et d'autres plus particulières , s'attira une grêle d'attaques violentes d'Alphonse Karr, alors fort redoutable.
Si on joint aux piqûres des Guêpes l'amusante charge à fond de train que fit, contre les premiers volumes de Port- Royal, Balzac bien autrement considérable que le journaliste, on se rendra compte de l'opinion du public, vers 1844, vis-à-vis d'un homme isolé qui n'avait guère que la Revue des Deux- Mondes i^ur se défendre.
Sainte-Beuve était alors complètement démonétisé. Il mit plus de vingt ans à rattraper la popularité qui éclata à son convoi.
Le jour de l'enterrement, dans le petit jardin de la maison de la rue Montparnasse, où se pressait une foule considérable qui ne pouvait pénétrer dans les appartements trop étroits, je vis un homme prendre une feuille h un arbre et la serrer précieusement dans son portefeuille.
Qu'on compare ce fait aux obsèques d'Alfred de Musset, le chantre de la jeunesse, de l'amour, — qui était peutêtre moins sceptique que Sainte-Beuve, — et qui, à grand'peine, trouva cinquante amis de la poésie pour 1q suivre à sa dernière demeure.
C'est que le scepticisme du critique ne Tempêchait pas (rétudier le bouillonnement social de son temps ; c'est qu'il finissait usé par le travail, la plume à la main, quand rintelligence de l'autre, si richement doté, s'était éteinte depuis de longues années dans des excès indignes de lui.
Sainte-Beuve avait la foi que le public cherche en tout écrivain ; il croyait au travail, à son travail.
Ce travailleur enragé eût continué à fatiguer dix secrétaires s'il n'eût trouvé, à un moment, un jeune *Eckermann de la nature des lierres, car je ne vois dans Sainte-Beuve qu'un ormeau. Le comparer aux [chênes^ puissants de la littérature des cinquante dernières années serait du domaine de la fantaisie.
Toute la maison du critique était disposée pour le travail : une sorte de maison de province avec un escalier qui donnait juste passage à un homme ; mais combien de grandes dames et de célèbres individualités de toute nature ont gravi le petit escalier, trop heureuses d'être accueillies avec le sourire fin du célèbre critique !
On était reçu cordialement, mis à l'aise aussitôt par ce diable de petit homme en calotte noire ; on regardait ses étranges sourcils roux, touffus, qui formaient comme untoit au-dessus des yeux; on souriait de sa bonhomie, on causait.
Sainte-Beuve semblait répondre : il travaillait . Il travaillait il introduire sa vrille dans vos pensées.
Dans ses Causeries du lundi, on retrouve fréquemment la formule : « Un ami me dit, etc. » Des gens très-fins, et qui veulent absolument lire entre les lignes d'un écrivain, ont cru qu'ainsi le critique se débarrassait de malignités accumulées, qu'il faisait endosser à un prétendu interlocuteur.
Un tel subterfuge serait par trop naïf. Sainte-Beuve écoutait réellement ce que disaient ses visiteurs et ne se blessait en rien que leurs idées fussent opposées aux siennes .
yf II eût volontiers fait parler M . Veuillot sur Proudhon, et réciproquement .
On a prêté au célèbre écrivain un certain nombre de bonnes fortunes, malgré sa laideur. Sainte-Beuve avait un secret pour s'insinuer auprès des femmes, à quelque condition qu'elles appartinssent, grandes dames ou grisettes. Elles sortaient de son cabinet, — un confessionnal. Le critique tenait leur secret.
Peu de familles célèbres à divers titres, dont les papiers intimes, les correspondances secrètes, n'aient passé par les mains du critique.
Il pointait un mot, une particularité, une phrase, et s'en servait pour donner la dernière touche à ses portraits. L'étude publiée, combien d'intéressés auraient voulu faire supprimer la touche qui, si elle éclairait le per-
sonnage, mettait quelquefois trop en lumière une verrue ! De ce côté, Sainte-Beuve devenait inflexible. Avec art il avait glissé sur des détails dangereux ; sa plume^ rompue en ce genre d'exercice, faisait que nulle imputation d'indiscrétion ne pouvait lui être attribuée ; mais certaines gens auraient voulu le portrait de leurs parents, sans taches, blaireauté, à la Dubufe.
Sainte-Beuve devenait de fer contre les réclamations des familles qui n'aiment pas la ressemblance. Il tenait la chose imprimée pour une consécration définitive. — C'est acquis, me disait-il avec son fin sourire. Moi non plus je ne crains les ombres aux portraits. Je regrette certaines complaisances de Sainte-Beuve pour des figures de cinquième plan, très-effacées et sans véritable intérêt littéraire. Il a ainsi perdu plus d'une journée d'un temps précieux à portraiturer des gens d'une médiocre valeur, affaiblissant l'importance des biographies de haute portée qui succédaient à celles-ci.
En pareil cas Sainte-Beuve se sauvait, il est vrai, par des sous-entendus et des réticences que savouraient les délicats qui savaient le lire ; mais le public ne pouvait rien comprendre à ces subtilités infinitésimales.
Je pense à Béranger en évoquant le souvenir de Sainte- Beuve. De nombreux points de ressemblance les unissent par certains côtés. Mêmes goûts bourgeois, même
absence de préoccupation des choses artistiques; mais la bienfaisance les classe dnns la même famille, quoique le résultat fût quelquefois tout opposé.
Béranger, qui aurait voulu rendre service à l'humanité tout entière, échouait souvent dans ses demandes, tant il avait fatigué les riches et les puissants. Sainte-Beuve y mettait plus de tact, ne s'engageait que quand il voyait la possibilité de venir en aide par son crédit ; aussi réussissait-il presque toujours, et a-t-il aidé à tirer de Tornière plus d'un jeune homme dont les efforts individuels ne pouvaient aboutir.
Barement on a vu en France, même à la mort d'hommes de génie, un mouvement si prononcé dans la presse pour honorer la mémoire d'un défunt. Les journaux, grands et petits, ont rempli leurs colonnes d'appréciations sur le critique. Peut-être dira-t-on avec une apparence de raison que le développement si particulier du journalisme à informations a favorisé ce déluge de souvenirs et d'anecdotes. J'y vois un grand respect des journalistes pour l'écrivain qui, malgré ses aspirations politiques, resta un lettré dans un^ époque peu propre au développement de la littérature pure .
Sainte-Beuve se préoccupait particulièrement de l'état des lettres, "des encouragements à accorder, de l'utilité de faciliter la voie à de jeunes talents, comme aussi de for-
tifier le courage de ceux qui, vaillamment, faisaient ou avaient fait leurs preuves. Son dernier article, écrit sur un lit de douleurs, en fait foi : la Littérature, qu'est-ce que ça nous fait? Une réponse sarcastique aux ambitieux politiques, aux Géronte au pouvoir, aux timides à qui Tindépendance des écrivains faisait peur.
Et c'est pourquoi Paris intellectuel se souvint de Thomme qui, la veille de sa mort, s'écriait : « Les lettres ! » comme Gœthe en expirant disait : « La lumière ! »
Le lecteur a dû surprendre dans certains chapitres de ces Souvenirs quelques traces d'amertume. Pouvait-il en être autrement en parlant de la vie difficile de mes amis ? Le narrateur fait corps avec ses personnages, et leurs souffrances se coulent dans son esprit comme dans un moule.
Il est question également de préoccupations industrielles modernes, de l'esprit américain qui se développe en France, etc. Le présent vaut le passé, l'avenir vaudra le présent. Il faut savoir vivre sans rancunes avec son temps et ne pas s'embarbouiller Tesprit de noir avec le passé.
Les lettres, les sciences et les arts font trop partie du tempérament français pour être étouffés absolument par les préoccupations sociales. Toujours il naîtra des poètes pour chanter la patrie, Tamour, la vie domestique : re-
plies sur eux-mêmes et se garant des passions politiques, des jeunes gens exprimeront en vers et en prose leurs plus intimes sensations. C'est pour ces jeunes gens autant que pour moi-même qu'ont été écrits ces Souvenirs. Ils reconnaîtront combien le peu que j'ai fait m'a été payé largement par des satisfactions intérieures.
Car je ne me plains pas de mon lot. Jeté dans la vie littéraire sans instruction^ obligé tout jeune de pourvoir aux nécessités de la vie en même temps que j'étudiais, n'ayant cherché ni protecteurs ni appuis, jaloux de mon indépendance, n'écrivant qu'à ma fantaisie et à mes heures, toujoui^s prêt à lutter en faveur des minorités, la situation qui devait en résulter n'a pas été sans jouissances.
Diverses sympathies; parties de haut, m'ont souvent réconforté; de rudes conseils qui me froissaient sur l'instant, dissipèrent les brouillards malsains de la satisfactioifi artistique.
Je ne sais pas de plus douce joie que celle de se faire estimer de ses adversaires et de les ramener à soi. Ces joies, je les ai goûtées quelquefois, et j'avoue que mes amis ont été plus dangereux que mes ennemis. Les uns m'ont placé trop haut, les autres jamais trop bas. D'en bas je fais des efforts pour m'élever ; j'ai le vertige à regarder de haut.
Que me faut-il aujourd'hui pour progresser? Un peu de loisirs, beaucoup d'études. Après vingt ans de travail.
'ai gardé la même foi en l'art ; le travail m'est une joie. Mon esprit n'a conservé aucune trace des luttes par lesquelles j'ai passé, et si j'envie quelque chose, c'est l'existence des hommes dont parle Cicéron : ce Aristote et Théophraste aimaient une vie douce et tranquille, consacrée à l'observation de la nature et à l'étude ; une telle vie leur parut la plus digne du sage, comme ressemblant davantage à celle des Dieux. »
Paris, 1862-63.