LK RÏ<ALISME, SES DIEUX ET SON TEMPLE
samment compliquée ; la gaieté ne parvenait pas à récon forter cette pauvre âme inquiète, et après de longues fréquentations dans le temple, le poète fut le seul dissident qui marqua par son schisme.
Trois ans se passèrent ainsi à vivre gaiement dans la Thébaïde de la rue Hautefeuille, après quoi les réalistes se dispersèrent, les uns n'admettant pas d'exclusions prononcées qui tendaient à faire un pape d'un peintre, un évéque d'un romancier ; d'autres moururent.
Quelques ambitieux qui demandaient l'affiliation tournèrent les talons, jugeant qu'une telle école était naïve, qui n'avait ni journaux, ni revenus^ ni fidèles pour payer le casuel.
Des jeunes gens pleins de bonne volonté trouvèrent les chefs indécis en face des attaques à fond de train contre le Réalisme; et quoiqu'un groupe ait son utilité, qu'une doctrine soit commode, certains esprits de bonne foi se jetèrent dans l'isolement, cherchant s'il n'y avait pas audessus de la Réalité quelque chose d'immatériel qui; se détachant du cœur de l'homme, donne naissance à des élans que la seule observation est incapable de rendre.
Et n'est-ce pas à celte solitude, à ce reploiement sur luimême que Courbet doit la connaissance profonde de la mer, dont l'action a été si salutaire sur son œuvre des dernières années (1)?
(î) Malgré les catastrophesqui, depuis lors, se sont succédé si effroyables et gi imprévues, je n'ai rien changé à ce portrait tracé il y a une dizaine d'années.
192 LF RftALlSMK, SES MKUX ET SON TEMPLF..
J'aurais pu montrer le peintre membre de la Commune., par quel enchaînement d'idées il en arriva à se plonger dans la fournaise révolutionnaire ; mais ces Mémoires, tels que je les comprends, sont plutôt des souvenirs de première jeunesse. Les idées' qui, depuis 1852, époque de notre séparation, germèrent dans l'esprit de l'artiste, le seul préoccupé de politique dans le groupe que 'entreprends de peindre, demandent un certain développement qui ne fait pas partie du cadre actuel. Elles seront exposées plus tard avec tristesse, ma'.s avec indépendance et sincérité.
Le 29 mai 1858, on donnait, au théâtre de la Gaîté, la première re|)résentation d'un drame, etrauteur inquiet se tenait dans la coulisse, car c'était son avenir qui se jouait en ce moment. Des yeux bleus ardents et soupçonneux, une barbe blonde, des vêtements modestes, rien de remarquable dans la personnalité, sauf quelque roideur, donnaient à rhomme quelque parenté avec la race allemande ; mais chacun devait être frappé de ses terribles yeux vifs qui, suivant un mot de Nadar, ressemblaient à ceux d'un sphinx gardant un trésor.
L'homme était froid en apparence; la passion bouillonnait en lui, la noble passion de la gloire. L'avait-il
assez poursuivie, le pauvre garçon qui, la tête appuyée sur le portant d'une coulisse, sentait perler des gouttes de sueur à chaque mouvement qui se produisait parmi les spectateurs ! Hélas ! la réputation ne semblait pas Avoir entr'aperçu ce modeste adorateur qui s'était condamné à tant de privations pendant de si longues années, pour arriver à faire imprimer un volume de Nouvelles.
En douze ans , voilà ce que l'artiste opiniâtre avait produit. Uîi volume! Il aurait pu mourir de faim douze cents fois. Mais il y a quelque chose qui nourrit mieux qu'une tranche de roastbeef, c'est un légitime orgueil et la conscience de ses propres forces. Le petit volume de Nouvelles, tirées si laborieusement d'un fonds rebelle, représentait douze cents francs au plus. Douze cents francs en douze ans, voilà ce qu'une plume consciencieuse avait réussi à mettre au jour en une si longue période! Et j'avais vécu près de l'homme pendant des années entières en partageant cette vie difficile! Et encore aujourd'hui je la comprends à peine !
Qu'on nie la volonté après la lecture de ces Mémoires, qu'on plaisante sur l'austérité de vie de ces artistes qui, tous, fils de leurs œuvres, ont passé par de si rudes sentiers, et n'ont laissé accrochés aux buissons ni leur croyance à l'art, ni un lambeau de leur honneur.
L'un des plus méritants, entre tous, fut le sphinx accoudé contre une des coulisses du théâtre de la Gaîté. Jeté
en pleine Boîiême par Mùrger, il étonnait la bande par son sérieux impassible, souriait rarement el semblait craindre les plaisanteries de ses camarades aventureux. Le sphinx venait de terminer l'éducation de deux jeunes gens, et nous attribuions son caractère timide eten dessous à sa modeste position. Reçu cependant dans un groupe joyeux qui traitait la misère par l'indifférence, le sphinx ne dit pas un mot de sa vie passée et ne se confia à personne; mais nous avions tant de folles confidences à nous faire chaque jour, que nous ne nous occupions pas de faire naître celles de l'homme muet, boutonné jusqu'au cou d'un paletot, propre comme celui d'un ancien militaire. Il écoutait, parlait peu, lisait attentivement les journaux, et fréquemment tirait de sa poche un carnet pour prendre des notes.
Un jour, on le vit arriver au Corsaire-Satan; la courte nouvelle qu'il y fit imprimer semblait une page extraite de la Gazette des Tribunaux, et ne pronostiquait pas un brillant avenir.— (( Ce Monsieur Barbara a Tair bien barbare, s> dit le rédacteur en chef. Et ce jeu de mots facile tira un grognement du fond de la poitrine de l'homme. Il ne supportait pas les plus innocentes plaisanteries qui avaient trait à sa personne, et toujours il garda une sombre rancune à Miirger, qui l'avait j^té sous un nom baroque en compagnie de quelques-uns de nos camarades dans \es Scènes de la vie de Bohême. L'homme avait dû vivement souffrir dans son enfance.
Si la musique n'avait adouci cette âme facile à ulcérer, Barbara n'eût pu vivre dans notre monde bruyant. Ami de la solitude, s'enveloppant de mystère, il cachait sa vie de travail comme un crime. Souvent, à minuit , une faible lueur qui s'échappait des mansardes d'une haute-maison de la rue Monsieur-le-Prince, nous faisait dire : « Voilà l'heure où Barbara accomplit ses forfaits. » Il ne recevait personne chez lui; eût-il caché dans un coin le cadavre d'un homme assassiné, qu'il n'eût pas pris plus de précautions pour empêcher les curieux d'entrer. Barbara avait le culte de Y intérieur ; peut-être craignait-il que nos gais propos n'effarouchassent les graves pensées qui emplissaient son réduit.
L'un de nos amis pénétra cependant par surprise, un soir, dans la mansarde et trouva Barbara les bras croisés, assis sur une haute chaise, sans lumière, «en train de penser. » Tout l'homme est dans ce mot. Il voulut penser, il pensa. N'était-il pas utile d'esquisser une telle physionomie en regard des héros de la Yie de Bohême ? Car le livre de Mûrger donna la plus fausse idée d'un groupe d'écrivains et d'artistes que le public put croire toujours à la poursuite d'un diner ou de quelque monnaie. Comment expliquer le travail à la suite de ces courses haletantes au bout desquelles ne se rencontrent guère que lèvres pincées et visages rechignants? Mûrger, seul, eut jusqu'à la fm de sa vie d'impérieux besoins d'argent, qui enlevèrent
VS CONTEUR Mftr.ONNU. 197
la moitié d'un temps précieux à Tétude et à robservation ; mais la faute n'en fut pas à lui.
J'entrai dans la vie avec celte idée : .ne jamais avoir besoin de cent sous. Y a-t-il rien de plus sinistre qu'une bourse qui se ferme et surtout la grimace de l'homme qui en resserre les cordons ! L'argent qu'on gagne sonne gaîment, celui qu'on emprunte est amer. Le positif de la vie parisienne m'enseigna vers l'âge de trente ans que la meilleure condition de l'art est le travail, et que le travail ne doit être coupé par aucune course à l'argent.
En compagnie de Barbara, nous représentions l'ordre dans un groupe fatalement voué au désordre . Tous deux nous étions les bourgeois de la Bohême, autant par nos aspirations que par notre façon de vivre. Le détail d'une journée de notre existence, qui dura ainsi une dizaine d'années, fera comprendre par quelle série d'études et de travaux nous passions. Levé de grand matin, sautant de mon lit à ma table^ j'écrivais jusqu'à neuf heures. Une heure me suffisait pour déjeuner et courir à la Bibliothèque où j'étudiais jusqu'à midi; là je rencontrais Barbara que j'emmenais aux cours publics du collège de France, de la Sorbonne ou du Jardin-des-Plantes. Deux cours, chacun d'une heure, épuisaient notre attention^ et reprenant notre course, nous arrivions dans le temple musical de Schann', exclusivement consacré aux quatuors. Deux heures de musique chaque jour, sans compter trois
fois la semaine des trios au piano dans une autre maison,
nous permirent de déchiffrer toute l'œuvre classique de
chambre des maîtres allemands. Je trouve, dans un carnet
de notes, traces de ces études :
« 31 mai. — Notre second violon a manqué ; nous n'avons pu jouer que trois trios : un de Beethoven, un de Rolla et un de Wraniski. Il n'y a de véritables trios et de quatuors pour instruments à cordes que ceux de Haydn, de Mozart et de Beethoven. Même dans les trios pour piano, nous
avons lu l'an passé chez Mme W , avec Barbara, une grande quantité
de musique d'auteurs divers et. à parties trois grands maîtres, 'il ne me reste dans la mémoire que quelques trios de Hummel, de Weber, de Schubert et de Mendelssohn. Je regrette de ne pas avoir tenu note des médiocrités que nous avons déchiffrées, afin de n'être plus exposé à les revoir. Les quatuors de Mendelssohn pour instruments à cordes sont vagues ; l'idée ne se saisit pas facilement, noyée dans un bleu trop mélancolique ; cependant il faut les entendre encore. »
La manie musicale s'était tellement emparée de nous, que, retiré à la campagne pour travailler en paix Je faisais un peu plus de deux lieues pour ne pas maquer nos chers quatuors.
Barbara était le plus habile instrumentiste de la bande ; fils et frère de musiciens distingués, il avait reçu tout jeune d'excellentes leçons de violon, dont le fruit ne fut pas perdu plus tard, et il apportait dans la conduite du quatuor une émotion contenue qu'on retrouve dans quelques pages de ses écrits. La musique l'humanisait; la douce gaieté des menuets d'Haydn lui faisait oublier momentanément les rudesses de la vie. Des étudiants, des grisettes, formaient l'auditoii^e, et la petite place
Saint - Benoît , près de Tancien théâtre du Panthéon , était en fête pendant nos concerts qui, Tété, se donnaient la fenêtre ouverte. A chaque étage des maisons voisines se montraient ^'heureuses figures d'imprimeurs et de brocheuses qui guettaient l'arrivée des musiciens.
Ce furent des années d'honnêtes jouissances; mais que de temps volé à la littérature ! La musique exige trop de dépense nerveuse; je me sentais devenir mélancolique, plongé dans des rêveries sans but que j'attribuai aux quatuors.
Un jour nous nous séparâmes en bons compagnons, et peu après parurent les Histoires émouvantes, le premier volume que Barbara lançait dans la publicité. Ceux qui l'ont lu y ont retrouvé, avec de vagues souvenirs d'Hoffmann et d'Edgar Poë, un profond sentiment musical; toutefois, en rappelant les noms de ces conteurs, je ne prétends pas en faire un reproche à Barbara dont la conviction est tellement sincère qu'elle écarte toute idée d'imitation. Quelques esprits distingués reconnurent dans le nouvel écrivain une nature; mais qu'est-ce qu'un volume de courtes Nouvelles jeté au milieu de cet océan de livres qui, se pressant comme les vagues de la mer, grimpent les uns par-dessus les autres, et dont un si grand nombre échoue sur le rivage !
Le noir dénoûment de la plupart des Histoires émouvantes ne contribua pas peu à écarter de l'œuvre ceux des lecteurs qui, froissés par la vie, veulent oublier. Barbara
n'entrait pas dans TArt par la porte de l'amusement Ayant étudié les physiologistes et les moralistes, il enfermait une idée grave dans un récit, persuadé de la force que lui prête la forme du conte ; et il se disait qu'un intérêt saisissant devait résulter d'une fable longtemps méditée, lui qui s'était intéressé à sa propre fable. Aussi réussit-il plus tard, quand, débarrassé des langes de ses premiers essais, il publia l'Assassinat du Pont-Rouge^ poignant récit duquel fut tiré le drame de la Gaîté.
La république des lettres, si divisée, n'en offre pas moins, malgré ses récriminations de chaque jour, un beau spectacle quand un homme nouveau se présente devant le pubi ic pour être jugé. Ce jour-là, amis et ennemis ne font qu'un; si quelque chose de nouveau commande l'attention, les inimitiés s'éteignent dans les courants fiévreux d'une salle émue. Les mille personnes qui assistent habituellement aux premières représentations sont des juges plus bienveillants que terribles. Leur palais est peut-être blasé comme celui des cuisiniers qui goûtent les sauces avant de les servir aux convives; mais il est rare que le j ugement de ce jury, composé d'auteurs dramatiques, de femmes, de romanciers, de feuilletonistes et de comédiens, soit cassé par le public. C'est une sorte de fête à laquelle l'auteur invite ses amis, ses confrères, et plus d'une froideur tombe devant le succès : même tout sentiment d'envie disparaît devant un véritable succès, car au fond de chaque écrivain gît
un sentiment de justice qui étouffe les petites passions attachées à la profession.
Qu'un prologue fortement conçu donne l'idée de la trame puissante qui va se dérouler d'acte en acte, et tout d'abord les inquiétudes de l'auteur, errant dans les corridors, sont calmées par des félicitations et de loyales poignées de mains qui lui font oublier les tourmentes de la mise en œuvre.
Barbara ne se donna pas ce spectacle. Il n'avait invité aucun de ses amis à la représentation de son drame, et un fait si singulier, qui se produit rarement au théâtre, prouve les ulcérations de cette âme d'une sensibilité morbide. Par cette circonstance, on jugera de la sincérité de mon enthousiasme pour ce beau drame qui n'obtint pas le succès qu'il méritait.
Il y avait une idée!
Je ne voudrais pas médire du temps actuel; mais le public, depuis une vingtaine d'années, semble craindre la force, la puissance, la conviction, les tentatives nouvelles. A aucune époque, je crois, on n'a vu de niaises féeries usées jusqu'à la corde se jouer trois cents fois de suite : les décors, les danses, les costumes, font oublier la pauvreté de conception de la plupart des pièces du boulevard. On se rappelle comment le monde élégant accueillit les tentatives de ^Yagner, à qui personne ne saurait refuser l'idéal du grand. Les travaux de Courbet lui valurent, au
Salon de 1861, un rappel de médaille de seconde classe, un peu moins qu'un bon point dans ces distribulions de prix où le chef d'institution veut être agréable à tous ses élèves. Depuis vingt ans, les grands travailleurs et lés chercheurs furent plutôt repoussés qu'encouragés. La nation veut-elle réellement être amusée quand même et quelles inductions faut-il tirer de cette rage d'amusements?
L'Assassinat du Pont-Rouge ne répondait pas à de semblables exigences. C'était la personnification du Remords, et la même puissance qui , dans le roman, circulait à travers l'action se déroulait pendant les cinq actes.
Il s'agit d'un meurtrier qui, ayant sans cesse devant les yeux l'image de celui qu'il a assassiné, est puni de son crime par un châtiment que la physiologie ne repousse pas absolument. Le meurtrier devient père et son enfant ressemble à l'homme assassiné.
Aussi sobrement était conçue la Nouvelle, aussi simplement se déroulait l'action au théâtre. Peut-être le public fut-il surpris du manque, dans cette belle conception, des vulgarités habituelles des auteurs du boulevard. La pièce ne tomba pas ; mais quarante représentations d'été ne donnèrent pas le résultat matériel que retrouvera certainement un jour, grâce à une nouvelle tournure de nos esprits si changeants, l'homme qui, sans se plaindre, continua courageusement à travailler en silence.
Le drame peut se reprendre demain, dans un an, n'importe quand : il n'aura pas vieilli. Et chacun sera étonné qu'une œuvre si puissante ait pu passer inaperçue, sans valoir à l'auteur des encouragements pour la haute pensée morale qui se dégage de l'action.
Une belle œuvre est mise en lumière à un moment donné. Mais qui peut dire ce que souffre un homme dans toute la force de l'âge, sans fortune, qui a conscience de ses efforts, et qui, après une telle tentative, ne trouve pas toutes les portes ouvertes !
C'est aux bords du Loiret qui baigne les murs de la ville d'Orléans, que je lisais un livre d'autant plus intéressant que l'auteur est né dans la ville : ému par V Esquisse de la vie d'un virtuose^ mon regard traver- , sait la ville et rencontrait les tours de la vieille cathédrale, qu'à cette même place le méditatif Barbara avait sans doute souvent contemplées. A mesure que j'entrais dans ce douloureux récit, la figure de l'ancien ami reparaissait distincte à mes yeux. Je lisais un conte, et pourtant je croyais entendre l'écrivain me faire ses confidences, quoiqu'il ne confiât à personne son passé. N'est-il pas étrange qu'un homme avec lequel on a vécu
dix heures par jour, pendant dix ans, qui connaît toute votre vie, à qui on ne cache ni ses travaux, ni ses projets, ni ses aspirations, ne vous rende rien en échange de ces confidences? Tel avait été Barbara avec moi, tel avec d'autres; mais ses sensations enfouies éclataient à chaque ligne de ses livres, et ceux qui l'avaient connu pouvaient suivre pas à pas sa vie tourmentée. Par l'Esquisse de la vie d'un virtuose, je compris le caractère de mon ancien ami mieux que par sa biographie.
Ce portrait de vieux musicien n'offre-t-il pas quelques rapports avec le père de l'écrivain ?
« Passionné, violent, vindicatif, d'une humeur intraitable, incapable d'endurer la contradiction, hormis quand îl avait aifaire avec des artistes, et par-deF^us tout, d'une intempérance de langue sans frein, il ne cessait par ses manières brusques, son ton tranchant, sa causticité, d'accumuler les inimitiés sur sa tête. L'heure triomphante de la journée sonnait le soir, alors que, se tenant au fond de sa boutique obscure, il avait pour auditoire, sans compter sa femme et son enfant, deux ou trois personnes qui l'écoutaient bouche béante. Non content de disserter à tort et à travers sur la musique, de conter sur les célébrités de sa connaissance des anecdotes qu'il arrangeait h sa façon et revêtait de couleurs fabuleuses, il passait ses clients en revue, criblait les uns de sarcasmes, s'exprimait sur le compte des autres de la manière la plus blessante, et cela sans aucune réserve, sans même paraître jamais se soucier du préjudice que pouvait lui causer son indiscrétion. On eût juré que sa clientèle dépendait de lui et non pas lui de sa clientèle. 'A aucun prix il n'eût consenti à réparer l'inslrumcnt d'un homme qui le contrecairait dans ses opinions, tandis qu'il s'empressait de le faire pour un ménétrier flatteur dont il ne recevait jamais un centime. Enfin, chose incroyable ! il lui était arrivé, dans un moment de détresse, de rom[ire un marché avantageux, sous le prétexte singulier que l'acheteur n'était pas au niveau de la marchandise. »
Rien n'est plus délicat que d'affirmer la réalité d'un portrait dans une œuvre d'imagination. Ce sont souvent divers détails empruntés à diverses figures que le romancier a fondus dans un creuset pour leur donner une puissante homogénéité ; mais ce luthier violent, se faisant tant d'ennemis par son humeur, ne devait-il pas donner naissance à un fils qui, sentant en "lui le germe des mêmes passions, s'appliquerait à les refouler et à n'en rien laisser paraître extérieurement?
La nature tourmentée, bouillonnante, âpre et concentrée du romancier Barbara, montre, jusqu'à un certain point, les racines héréditaires qui le rattachent au portrait du luthier irascible. Deux lettres du même Conte complètent le caractère de l'homme :
I Je ne puis supposer, écrit le père à son fils, que tu connaisses jamais le découragement. Rappelle sans cesse à ton souvenir ce que je t'ai répété tant de fois, qu'il ne faut pas trop tôt gagner sa vie et consentir à faire de l'art un métier. L'avenir est sans nuages pour celui qui travaille. Acquérir du talent, c'est amasser des richesses rares. Serais-tu déjà las de souffrir? Tu ne serais donc pas mon fils ! De l'existence je t'abandonne les roses, je garde les épines pour moi. Les misères qui m'accablent ne te sont connues qu'en partie. Ta mère est malade ; les affaires ne vont pas, le chiffre de nos dettes monte chaque jour, notre maison craque de toutes parts et menace ruine. Après? J'en serais réduit à l'aumône que je ne reculerais pas d'une semelle. Mon corps sera la pâture des vers avant que je te permette de devenir un râcleur d'orchestre. Grave ceci dans ta mémoire et enfonce le burin jusqu'à ce qu'il la traverse : J'ai à me venger de mille outrages ; tu te feras un nom, ou je mourrai dans la honte et le désespoir. »
Encore plus navrante , la seconde lettre montre à
^OG UN CONTIiUR MÉCONNU.
quels sacrifices peut conduire la gloire poursuivie ;
« Mon lils, votre mère se meurt ! Elle demande, dans son délire, la suprême consolation de vous voir et de vous embrasser. Cela est affreux, mon lils; maudissez avec moi l'imiilacable fortune, mais il ne vous est pas permis de répondre à ce vœu de mourante. Un voyage ne vous détournerait pas seulement de votre travail, il absorberait encore une partie des faibles ressources que je vous envoie pour vivre. Gardez-vous donc d'une faiblesse ! Votre mère subit la loi commune. Bornez-vous à lui marquer dans une lettre des sentiments qui atténueront les horreurs de son agonie. En attendant, mon cher (ils, soyez de bronze devant la douleur, tenez ferme ; que rien ne vous arrête, travaillez ! »
Il y a (lu Brutus dans ce père, et le romancier qui a écrit une telle lettre prouve un caractère fortement trempé.
Dans ce volume (1) se trouve une nouvelle, le major Wiltinghton., que les esprits superficiels pourraient prendre pour un conte fantastique, et qui n'est autre qu'une acre satire contre les époques industrielles.
Aux environs de Paris, un bourgeois habitant une maison de campagne près d'une grande construction en apparence déserte, est réveillé chaque nuit par de tels bruits qu'il ne peut plus reposer. « C'était un mélange singulier de mille bruits incommodes, une réunion, sur un seul point, de tous les métiers bruyants du monde entier. Pendant deux heures environ, il sembla que dos millions de marteaux, des millions de limes, des millions de scies, confondus avec autant de soufflets et de sifflets d'usines, battaient, limaient, taraudaient, sciaient le fer, la tùlo, >e bois
(1) Mef{ Petites maisons, 1 vol. in-18. Hadiclle. 18G0.
en môme temps. » Le voisin effrayé va se plaindre au parquet, et un substitut se présente dans cette étrange maison, habitée par le major Witthington, un Anglais tel que les peignait Carie Vernet : habit rouge, culotte de peluche noire, bottes à glands d'or, chapeau à cornes, au-dessus duquel llottent de longues plumes noires; mais au lieu d'un criminel, le magistrat trouve le fondateur du Praclical Mecanic's Journal, qui lui fait part d'étranges inventions mécaniques. Ennemi des hommes, trompé dans sa jeunesse par une femme qu'il adorait, le major Wittinghton a voulu créer une société sans vices et sans défauts.
Sa mère, sa femme, sa fille, sont des automates créés par lui. Il est entouré de soins par d'aimables automates. De nombreux domestiques (automates) font le service sans se plaindre. Ses amis sont des automates. Le substitut, émerveillé, assiste à une soirée pleine d'automates invités pour le mariage de la tille (automate) du major, qui accorde sa main à un jeune attaché d'ambassade (automate). Des quadrilles se forment; les domestiques servent des rafraîchissements aux danseurs (automates), et le substitut fait le quatrième à une table de whist autour de laquelle sont assis des joueurs (automates) les mieux élevés du monde.
Rarement la fantaisie fut poussée plus loin que dans cette Nouvelle, qui, en Angleterre, eut fait la fortune d'un
homme. Pauvre Barbara ! Pauvre- penseur ! Pauvre membre de la famille des Thomas Hood ! Pourquoi n'avoir pas employé ta plume à faire des livres intitulés : Quand on n'aime plus, on n'aime pas assez, ou Ce que Vierge ne doit lire^ ou les Amoureux de Madame de Sévigné, ou Comment aiment les Femmes, ou l^ Amour en chemin de fer, ou la Grammaire de l'Amour, ou les Cotillons à la mode, ou les Confidences d'un Canapé , ou les Aventures de Rigolboche, ou les Petites Dames de Théâtre? Nous avons peur, en France, du comique affirmé puissamment (je connais des poètes qui se trouvent mal quand on leur parle des Voyages de Gulliver), La raillerie doit être touchée de main légère et effleurer à peine Tépiderme : qu'elle entre dans les chairs, c'est un bistouri, et Thomme qui la manie si impitoyablement est traité de chirurgien.
Les automates du major Wittinghton semblent faire partie du bagage hoffmanesque ; mais Barbara conclut là où le conteur allemand s'enveloppe dans d'épais nuages.
Au milieu de la soirée, on entend tout à coup des gémissements, et le substitut, suivi du major Wittinghton, trouve dans un endroit reculé un pauvre homme dont les poignets bleuissent sous la pression de bracelets de fer.
— Que faites-vous ici? demanda le major au seul être en chair et en os qui eût osé entrer dans sa maison.
— Je cherchais un gîte.
. — Vous n'avez donc pas de profession?
UN CONTEUR ]\1 fi CONNU. 200
— Pardon ! balbutia le misérable à voix basse et en rougissant, je suis poète!....
c( A cet aveu, le major et son hôte s'entre-regardcrent avec stupeur... — Un poète! s'écria le substitut, un poète ! le malheureux ! il en existe donc encore ! »
Le .major Wittinghton le renvoie : a Corrigez- vous, monsieur, embrassez une carrière quelconque. »
Est-il nécessaire d'analyser plus longuement ce conte par lequel l'auteur a voulu montrer les progrès de l'industrie, le rôle qu'elle joue dans la société moderne, celui plus grand encore qu'elle jouera dans l'avenir, les encouragements qu'elle trouve partout, et, en regard de l'industrie personnifiée par les automates de l'Anglais, la pâle figure d'un poète sans pain et sans asile, qui ne peut être compris d'une société grosse d'idées industrielles, lui qui n'apporte dans le fonds social que la peinture de ses sensations.
Il semble que Barbara ait voulu se venger du dédain qu'inspire aux hommes politiques la culture de l'intelligence.
Barbara répond par un conte satirique. Ce n'est rien qu'un conte pour les législateurs qui ne savent pas que le Petit Poucet est sorti d'un cerveau plus intelligent que celui de tous les ini^énieurs du présent et de l'avenir. On forme des ingénieurs, il y a des écoles destinées à leur instruction rcctiilgne; ni l'Ecole polytechnique, ni
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l'Ecole des mines n'ont encore enseigné les lois de la Fantaisie.
Demain est gros d'inventions et de découvertes auprès desquelles ^'application de la vapeur n'est peut-être qu'un enfantillage. James Watt est un grand nom en industrie; celui de l'abbé Prévost esi autrement durable. La plus belle découverte en industrie sert un temps et passe. Manon Lescaut, la Dame des Belles CousineSj la fable de Psyché, aucun roman moderne ne peut les diminuer. Tels sont les caractères du livre, de la peinture et de la statuaire, de n'être remplacés par rien. Toute œuvre industrielle se métamorphose, s'améliore et change tellement de forme qu'elle n'est plusreconnaissable; les générations suivantes regardent avec étonnement des engins qui, jadis, emblaient si parfaits: au contraire, la véritable œuvre d'art, quand elle a pour foyer la passion ou la beauté, gagne en vieillissant comme le bon vin dans un tonneau, et chaque année qui apporte une rouille aux inventions industrielles ajoute quelque beauté nouvelle aux œuvres d'art.
A d'autres époques, les directeurs de journaux eussent prié un auteur qui donnait de si belles esp*érances de vouloir bien écrire pour leurs publications quelques Nouvelles
qu'on n'eut jamais trop payées, tant la concentration de ridée laissait entrevoir de veilles et d'études ; aujourd'hui la plupart des directeurs de journaux ont à cœur de publier des œuvres sans danger, c'est-à-dire sans idées (1). Un Barbara enfouissant une idée au cœur de son drame devient tout à coup un homme qu'on craint. L'œuvre est morale, l'écrivain est d'autant plus dangereux.
Il a fait jouer un drame puissant; il a donné en librairie trois volumes de contes, dont quelques-uns sont des modèles de raillerie contenue et de délicatesse musicale. On ne le connaît pas; les jeunes gens savent à peine son nom ; je n'ai jamais vu sa photographie nulle part. Où demeure riionnne?Ses amis l'ignorent. Que fait-il? Est-il mort? Est-il vivant?
Le hasard fera que le drame du Pont-Rouge sera repris dans un moment de disette dramatique ! Et il se trouvera une intelligence qui signalera la portée du drame ! Et on cherchera quel était l'inconnu qui développa cette belle idée ! Et on découvrira qu'il a écrit quelques volumes ! Et dans ces volumes on trouvera d'excellentes pages ! Et on
(l) 11 serait injuste cependant d'omettre ici lenbmde M. Jules Simon, qui, lors de la création du Journal pour Tous, à la direction duquel il fut appelé, ' voulut faire de ce recueil populaire une tribune ouverte aux rares écrivains ayant souci de leurs œuvres. Les romanciers de sac et de corde n'empoisonnèrent que ['lus tard le public de ce Magazine, alors que le philosophe s'en était retiré. Barbara y publia quelques récits, grâce au souvenir affectueux de M. Jules Simon, qui, jadis, avait été son professeur.
imprimera des études sur Thomme ! Et on le cherchera avec le même soin qu'il a pris à se cacher ! Et peut-être il sera trop tard (1) !
(1) Quelques jours après avoir publié, daïis une Revue, cette étude niallieureusement trop prophétique, je reçus un billet de l'homme qui me remerciait. 11 faut le citer textuellement pour bien faire comprendre le caractère singulier du conteur : « Mon ami, je suis coupable, bien coupable, au- « jourd'hui seulement j'apprends que vous avez écrit un article sur moi dans « le Figaro-, je l'achète et je le lis. Que vous dire? Les larmes me suffo- « quent. Vous êtes mille fois meilleur et plus généreux que moi. Je vous « aime et je vous embrasse. C. Barbara. » (22 aoîit 1866.)
Je ne l'avais pas vu depuis quelques années, je ne devais plus ie revoir. Dans un accès de fièvre chaude il se jeta par la fenêtre d'une maison de Sranté où, la tête perdue, il était entré à la suite d'une épidémie qui enlevait au pauvre conteur sa femme et un enfant, ses plus chères affections.
WÈ Ceux qui aiment la peinture des passions seront peul- ^vtre désappointés en lisant ces Mémoires où sont effleurées ^B peine quelques amourettes de jeunesse. On en a peut-être ^Bonclu que Tamour a tenu peu de place dans ma vie. ^f Pourtant une femme a exercé sur moi une action si vive que je la ressens encore et que je la ressentirai jusqu'à la fin de mes jours. Mais quelle impérieuse maîtresse ! Je ne la souhaite à personne.
Dans ma jeunesse elle me parut frivole et légère ; j^en agissais avec elle suivant le caractère que je lui prétais. Je riais en sa compagnie et elle se contentait de peu : une petite robe d'indienne, un dîner à quinze sols, une prome-
iiade à Fontenay-aux-Roses ; alors elle se plaisait fort avec les rapins et riait aux éclats de leurs plaisanteries qui lui paraissaient les plus spirituelles du monde.
L'âge vint à elle comme à moi^ et elle prit un caractère plus réfléchi sans perdre de sa gaieté : ses efforts toutefois tendaient à m'-isoler. Elle ne me quittait plus et tâchait de me faire oublier par son atîection les camaraderies qu'elle avait égrenées les unes après les autres.
Singulières transformations que subit la femme î Son caractère devint doucement austère et je donnerai quelques-uns de ses conseils pour montrer dans quels sentiers était entrée. l'ancienne fille de Bohême.;
Le matin, à peine mes yeux ouverts, elle me disait : Lève-toi, cours à ta table de travail.
Si elle m'accompagnait dans une soirée, c'était pour me montrer l'aiguille de la pendule, m'ofTrir son bras et partir.
A table elle me faisait signe de toucher à peine aux plats pour ne pas fatiguer mon cerveau.
Un tyran! Je lui obéissais, ayant reconnu qu'elle n'avait en vue que mon bien. Sans cesse elle rpe parlait de l'avenir, réglant les heures de repas comme les heures (le travail, les heures de plaisir comme les heures d'exercice.
Quand j'étais fatigué de son joug, je prétextais un voyage et je partais heureux de lui échapper, plus heureux oncore de l'embrasser à mon retour.
Maîtresse exij^ente et pourtant discrète, elle nes^alFicliait pas et je n'étais point obligé de la traîner à mon bras par les rues ; mais chacun savait l'alfectionqui nous unissait el àTexception de quelques braves gens de province qui s'en olfusquèrent, personne ne tenta de nous désunir.
Paris seul admet ces liaisons qui enlèvent au mariage un certain nombre d'écrivains, de savants et d'artistes, lesquels ont une trop grande provision de bizarreries el d'indépendance pour assurer la tranquillité d'une jeune fdle.
— Quitte cette femme, me disait un parent qui était prodigue en matière dé conseils, sa seule prodigalité; elle ne te mènera à rien. Tu n'étais pas riche lorsque tu fis sa connaissance, tu es devenu encore plus pauvre.
— Je l'aime.
— On dit qu'elle t'enferme et te maltraite.
— Je l'aime ainsi.
— Un jour tu regretteras le temps que tu as perdu auprès de cette créature...
— Dussé-je en mourir, je ne me plaindrai pas. Elle m*anra bien fait souffrir, mais je l'aime tant!
La province positive ne reconnaît que les positions officielles. Rien de moins officiel que d'aimer une belle personne, si sage qu'elle soit.
Par mes assiduités auprès de ma maîtresse je m'attirais toujours quelque affaire. Sa fidélité rendait jaloux certains
êtres qui ne peuvent se consoler de n'être pas aimés. Un cuistre trouvait qu'elle manquait de noblesse et que son franc-parler sentait la race bourgeoise dont elle était issue.
Nous vivons à une époque où les détails intimes alfriandent un public curieux : ce que je dépensais pour ma maîtresse était imprimé et on me savait mauvais gré de lui donner toute ma vie. Son excessive jalousie servait de point de mire aux attaques; il était public qu'elle ne pouvait voir aucune femme à côté d'elle : elle avait déclaré maintes fois, disait-on, qu'elle rue quitterait au premier soupçon.
Des gens affolés d'un souillon me plaignaient et blâmaient ma faiblesse : ces propos contribuaient encore à raviver mon amour.
Celui qui donne beaucoup en amour est celui qui aime. Il souffre de la passion, il en est victime, qu'importe?
Être aimé ne veut pas dire aimer. C'est quelquefois un poids et une indifférence qu'on voudrait troquer pour les sensations si douloureuses de celui qui aime.
J'aimais de toutes les forces de mon âme cette femme dont le plus léger sourire me ravissait et me remplissait de joie.
Elle pouvait me commander, se faire servir; il n'est point de bassesses en amour.
J'ai connu d'autres femmes : toujours à un moment h
désillusion arrivait; avec Tâge, un défaut se montrait, une beauté s'envolait.
Au contraire ma maîtresse gagnait chaque jour une nouvelle qualité, non pas superficielle et passagère comme les modes du jour ; sa beauté se transformait en une sorte de calme rayonnement. J'ai dit qu'elle était devenue sérieuse; mais quel prix prenait alors ce grave sourire plein de sérénité?
C'en était fait : je ne pouvais plus vivre sans ma maîtresse; chaque jour je lui renouvelais mes serments.
Qu'on traite cette passion de folle, peu importe : je ne crains pas d'avouer mes faiblesses.
Et ma maîtresse est si certaine de mon amour qu'elle ne craint pas de se compromettre, et me permet de la nommer, c'est la littérature.