‹ Souvenirs et portraits de la révolutionChapitre 14 sur 40 · LES DEPLIES EI\ MISSION · texte numérisé non relu

LES DEPLIES EI\ MISSION

«pondrai à sa stupicle dénonciation , qui est un crime » envers lui-même , que par le rapport de mes opérations. Je ne puis comprendre comment un représen- « tant du peuple ose s'accuser d'avoir eu la condescen- »dance de s'être laissé circonvenir, séduire même par » un de ses collègues.

» Il a eu la sottise atroce de me traiter de contre- » révolutionnaire ; il m'a supposé l'intention d'obtenir » du comité de salut public un décret qui opprimât les » patriotes; il a débité à la société populaire de Besançon » des horreurs multipliées sur mon caractère , ma con- » duite, etc. Le frère d'Humbert1 est perdu dansl'opinion » publique à Besançon; il s'est servi de ce moyen pour » prévenir tous les esprits contre moi, contre ce que »j'avois fait. Il a peint la commune de Vesoul en con- » tre- révolution sous ma présidence, etc. J'ai facilement répondu à toutes ces calomnies; je n'ai trouvé » d'adversaire à Besançon qu'un frère de Vaublanc 2 et un

1 Humbert étoit un vieux procureur de Besançon dont l'aristocratie gothique étoit ridicule aux yeux mêmes des aristocrates, et qui étoil tout naturellement porté sur la liste des suspects. Sentant qu'il ne pouvoit se mettre à l'abri des persécutions qu'en se dépavsant, il se réfugia à Vesuul, chef-lieu d'un département voisin. Son frère (et non lui-même, comme je l'ai dit par erreur) avoit été le compagnon de basoche de Robespierre l'aîné, dont il paroissoit avoir embrassé les sentiments. C'est ce qui fait concevoir comment Robespierre jeune, qui refusoit partout d'être logé et entretenu aux dépens des villes où l'appeloit sa mission , s'étoit avisé d'élire domicile chez un contre-révolutionnaire proies, dont l'existence, au milieu des frénésies de ce temps, étoit une espèce de phénomène. On juge bien que Bernard avoit tiré parti de cette circonstance dans sa dénonciation brutale contre Robespierre.

- L'adjudant-généi al Viennot, qui présidoit la société, homme d'âme et de mœurs antiques, et dont j'ai parlé sans le nommer.

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» rédacteur corrompu d'un journal qui se fabrique dans »le département du Doubs l. Rien n'est plus facile »que de conserver une réputation révolution- » nuire aux dépens de l'innocence. Les hommes » médiocres trouvent dans ce moyen le voile qui couvre «toutes leurs noirceurs; mais V homme probe sauve » l'innocence aux dépens de sa réputation. Je n'ai » amassé de réputation que pour faire le bien , et je "Veux la dépenser en défendant l'innocence. >~e ^crains point que je me laisse affoiblir par des considérations particulières, ni par des sentiments étran- » gers au bien public. Le salut de mon pays , voilà mon » guide; la morale publique, voilà mon moyen. C'ett «cette morale que j'ai nourrie, échauffée et fait naître «dans toutes les âmes. On crie sincèrement Vive la » Montagne clans les pays que j'ai parcourus. Sois sûr »que j'ai fait adorer la Montagne ; et qu'il est des con- » trées qui ne font encore que la craindre , qui ne la » connoissent pas, et auxquelles il ne manque qu'un re- » présentant digne de sa mission, qui élève le peuple au «lieu de le démoraliser. Il existe un système d'à-

1 Ce journal s'appeloit la Vedelte, le rédacteur étoit Pierre - Joseph Briot, depuis honorablement connu dans nos assemblées législatives, et un des premiers députés qu Curent frappés par la proscription de brumaire. Cétoit un homme sensible, spirituel, souvent éloquent, dont les qualités naturelles a voient été servies d'ailleurs par d'excellentes études, et dont la moindre recommandation est d'avoir figuré avec, quelque velléité d'énergie, le 18 brumaire, dans cette journée des dupes de la révolution, où il autoit été b au de mourir. A ce prix, il auroit pput-être un buste à côté de la statue de Cassius. — Dans la séance dont Robespierre jeune parle avec tant d'amertume, Viennot et Briot ne tirent entendre que le langage d'une médiation modérée : mais la modération étoit une insulte pour de telle* passions.

LES DEPUTES en mission. 93

» mener te peuple à niveler tout; si on n'y prend » garde , tout se désorganisera x.

» Robespierre j cime. »

« P. S. Je vais envoyer mon rapport an comité de » salut publie. Je crois que la Convention ne souffrira »pas que j'enlre en lutte avec Bernard. »

Ce n'est donc plus moi qui parle, cette fois; c'est Robespierre, le terrible Robespierre jeune, l'expression jumelle d'une âme de tigre : c'est lui qui, au juste-milieu de cette sanglante époque de la terreur qui sépare le 31 mai du 9 thermidor et dans une communication dont la nature et la forme annoncent tout l'abandon qui résulte d'une parfaite simultanéité de sentiments, c'est lui qui, dans cette intimité confidentielle du frère avec le frère dont ses assassins dévoient seuls violer un jour le secret, reconnoît franchement qu'on l'a traité de contre-révolutionnaire, qu'on l'a accusé de mettre les villes en contre-révolution, et de méditer des moyens d'oppression contre les patriotes, c'est-àdire contre les agents de l'épouvantable système qui désoloit alors le pays ; c'est lui qui repousse avec horreur une popularité acquise aux dépens de l'innocence, qui manifeste l'intention trop tardive et trop impuissante de ta défendre; c'est lui qui se flatte d'avoir fait adorer la Montagne, la Montagne! et cela étoit vrai : car la reconnoissance la plus vive que puisse éprouver le cœur de l'homme, il la ressent pour

1 Ce passage, dont les conséquences naturelles sont si conformes à mon hypothèse, est, ainsi que les autres, souligné dans le texte.

un pouvoir cruel qui se désarme , qui se dépouille en faveur du malheur , de l'instinct et du besoin de faire le mal; c'est lui qui s'aperçoit enfin qu'il existe un système d* a mener le peuple à tout niveler, dont une désorganisation complète sera la suite, et qui épanche cette découverte , à laquelle l'époque où elle est faite donne le caractère le plus bizarre de naïveté , dans le sein du seul homme dont la main soit assez forte encore pour tout réparer et pour tout sauver : et, remarquez-le bien , c'est à dater de ce moment, de cette lettre peut-être, que Robespierre l'aîné disparoît tout à coup des comités de la Convention et cherche à étendre au dehors l'influence qu'il avait perdue dans J'enceinle de son pandœmonium en brisant violemment son pacte avec le crime ! et c'est trois mois après que cet homme, qu'on charge aujourd'hui de toutes les iniquités, comme la victime piaculaire des anciens, ose proférer le nom de Dieu et rappeler à l'âme son immortalité parmi les saturnales sauvages d'une société ivre et délirante qui a érigé l'athéisme en culte ; et c'est deux mois plus tard qu'il monte à l'échafaud , comptable, sans le savoir, de tous les attentats d'une génération de cannibales! Que m'importe après cela qu'on vienne infirmer encore que le 9 thermidor ait été fait, comme je l'ai sincèrement écrit, dans l'intérêt de la terreur ï L'histoire a dit le contraire , sans doute , et je sais bien qu'elle le dira. Pauvre autorité que l'histoire î

Stupide est la foule qui s'ingère de participer aux grands mouvements des affaires politiques; stupide, aveugle et insensée, car elle n'entrera jamais pour rien dans leurs résultats. Toute révolution qui échoue tourne au profit des pouvoirs qu'elle avoit menacés; toute révolution qui réussit, au profit des avocats. Dans le premier cas, vous n'avez fait que river votre chaîne: dans le second, ce que vous croyez avoir conquis sur les aristocrates vous est repris par les sophistes. Vous avez transporté au péril de votre vie les dépouilles de la féodalité dans le vestiaire du sénat, et vous restez, quant à vous, ce que vous étiez devant; une mine bonne à exploiter, un troupeau bon à tondre, un peuple.

Le seul avantage que les révolutions aient pour les classes inférieures , et je conviens qu'il vaudroit la peine d'être acheté si on ne le payoit pas si cher , c'est de relever le caractère moral de l'homme en lui donnant pour objet une destination puissante et solennelle qui ne s'accomplira point, mais dont la pensée même a de l'énergie et de la grandeur. C'est une illusion de perspective , mais le prestige qui en résulte est déjà une conquête. Il est possible enfin , lorsque l'âme s'est élevée à celte hauteur, qu'elle réfléchisse encore longtemps après, jusque dans l'état d'abaissement où toute l'espèce ne larde pas à retomber , quelque foible rayon

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de la dignité éphémère que les circonstances lui avoient donnée , comme l'histrion de province qui a ceint un moment la couronne d'Agamemmon , comme le manœuvre à la barbe touffue qui vient de poser pour Jupiter.

Les sociétés populaires présentoient sous ce rapport le spectacle le plus surprenant qui eût jamais frappé le regard des hommes. Là se débattaient avec une robuste rivalité des pouvoirs égaux entre eux, vainqueurs de tous les pouvoirs, et qui ne reconnoissoient d'ascendant relatif que celui du nombre et de la violence. De quelque lieu qu'il fût parti , l'audace du tribun étoit son titre , et sa force étoit son droit. Il appartenoit au premier venu de jeter le glaive de la parole dans la balance, et de la faire pencher. C'est inutilement qu'on auroit cherché un contrepoids à cette puissance dans les principes les plus avérés des créances et de la raison humaine. Dieu lui-même n'étoit plus un fait moral. C'étoit une question soumise comme une autre à la polémique tribunitienne , et qui atlendoit l'autorité d'un décret.

Les sociétés populaires, c'étoit la caverne d'Éole. Il n'en sortoit que du vent , mais le moindre orage suffi soit pour soulever des tempêtes qui bouleversoient le monde ; et Napoléon eût été mal venu alors à faire entendre le Quos ego de Neptune. Quand il arriva , sa besogne étoit faite. Le temps y avoit passé.

Ce qu'il y a de remarquable c'est que nous étions tout prêts pour cet ordre de choses exceptionnel , nous autres écoliers qu'une éducation anomale et anormale préparait assidûment depuis l'enfance à toutes les aberrations d'une politique sans bases. Il n'y avoit pas grand effort à passer de nos études de collège aux débats du Forum et à la guerre des esclave?. Notre admiration

étoit gagnée d'avance aux institutions de Lycurgue et aux tyrannicides des Panathénées ; on ne nous avoit jamais parlé que de cela. Les plus anciens d'entre nous rapportoient qu'à la veille des nouveaux événements , le prix de composition de rhétorique s'étoit débattu entre deux plaidoyers, à la manière de Sénèque l'orateur, en faveur de Brutus l'ancien et de Brutus le jeune. Je ne sais qui l'emporta , aux yeux des juges , de celui qui avoit tué son père , ou de celui qui avoit tué ses enfants ; mais le lauréat fut encouragé par l'intendant , félicité par le gouverneur, caressé par le premier président, et couronné par l'archevêque. Le lendemain on parla d'une révolution , et on s'en étonna : comme si on n'avoit pas dû savoir qu'elle étoit faite dans l'éducation du peuple. Si la mode de ces suasoircs pédantesques venoit à se renouveler , et qu'il fût question de décider qui a le plus contribué de Voltaire ou de Rousseau à l'anéantissement de nos vieilles doctrines monarchiques, j'avoue que je serois parfaitement embarrassé sur le choix , mais je ne dissimulerois pas que Tite-Live et Tacite y ont une bonne part. C'est un témoignage que la philosophie du dix-huitième siècle ne peut s'empêcher de rendre aux jésuites , à la Sorbonne et à l'Université.

On ne voit maintenant les sociétés populaires de ce temps-là que sous deux points de vue, l'a'.roce et le ridicule; et c'étoit, à la vérité, leur aspect le plus sensible : mais on n'imagine pas tout ce qu'elles ont développé d'esprits subtils , de facultés imposantes, et même de sentiments généreux. Je parlois tout à l'heure de ce ferblantier de Besançon , qui osa donner à Robespierre jeune, dans une séance mémorable , une si rude leçon d'égalité. Ce brave homme s'appeloit Chevalier , et je le nomme avec d'autant moins de scrupule que jamais

son influence austère , mais généralement bienveillante, ne s'est trouvée compromise clans un acte violent. Je me rappelle une autre époque où il ne manifesta pas avec moins de fierté quelque chose de ce patriotisme inflexible qui auroit fait honneur à un vieux Romain , et cette impression ne sera peut-être pas sans intérêt pour mes lecteurs ; car elle se rattache à un nom que les biographes ont oublié , comme tant d'autres , quoique le singulier personnage qui le portoit , et dont la nature avoit fait le type achevé d'un démagogue , ne soit pas passé tout à fait inaperçu au milieu de nos orages révolutionnaires. Je parle de Charles Hesse.

Le gouvernement de notre division militaire étoit alors confié à ce prince étranger, et ce n'est pas la moindre bizarrerie de ces jours bizarres. Celui-là pouvoit se flatter , au reste , et il n'y manquoit pas , d'avoir racheté ce qu'il appeloit la tache de son auguste naissance par une exagération de principes à laquelle Clootz ou Chaumette auroient volontiers porté envie. Plus il étoit né haut et plus il sentoit de sang royal couler dans ses veines , plus il se croyoit obligé à pousser aux derniers excès le cynisme et la frénésie de l'opinion.

La nature l'avoit , au reste , admirablement préparé à jouer un pareil rôle avec succès. C'étoit un homme de trente à quarante ans, d'une taille fort élevée, fort mince, assez bien prise mais dépourvue de dignité et de grâce. Sa face blême, couronnée de cheveux d'un blond ardent , n'avoit de remarquable que l'énorme saillie des apophyses. Ses yeux , d'un bleu terne , n'exprimoient ni noblesse ni finesse, il prononçoit le frauçois avec quelque facilité , mais de manière à faire comprendre qu'il n'auroit été ni éloquent , ni disert , ni spirituel en aucune langue. Son principal moyen oratoire consistoit

dans une gesticulation, anguleuse et saccadée, qui avoit quelque chose de convulsif , et qui annonçoit un état presque non interrompu d'éréthisme musculaire. Les transitions de ses discours, et même ces courtes suspensions de débit qui ne servent qu'à reprendre haleine , étoient accompagnées chez lui d'un claquement de dents si sonore et si strident , qu'on l'adroit pris au premier abord pour un bruit de castagnettes; et ce grincement sauvage, qui se faisoit entendre à une grande distance , se prolongeoit et se moduloit horriblement , selon qu'il croyoit avoir besoin de donner du relief à sa pensée et de l'autorité à sa parole. Pour concevoir une idée assez juste de cet artifice d'éloquence et de diction , il suffit de prêter, par l'imagination, l'organisme de la voix humaine à la panthère ou au loupcervier ; et si Charles H esse avoit été aussi brutalement inhumain dans ses actions que dans ses paroles, ce que je n'ai aucune raison de croire , je doute qu'il y eût beaucoup à changer au moral de l'orateur pour rendre la ressemblance complète.

Dans ce temps-là le parti de la révolution s'étoit divisé en deux partis très-prononcés , bien plus animés l'un contre l'autre que chacun des deux ne l'étoit contre l'ancien régime; les Montagnards qui vouloient porter le principe révolutionnaire à sa dernière expression , et les Girondins que des inclinations plus douces, des études plus cultivées , une connoissance plus approfondie de l'histoire des peuples et des conditions essentielles de la civilisation , quelque ambition aussi peut-être , avoient ramenés aux idées de justice et aux théories légales sur lesquelles il faut bien que la société s'appuie , quand elle veut s'appuyer sur quelque chose. Comme ces deux opinions étoient en présence , et que la guerre

civile auroit été inévitable si les énergies avoient été égales comme les armes , la Montagne , qui préparoi t ses coups d'État, sentit la nécessité de désarmer le parti opposé pour le vaincre sans péril. Les généraux, que la faction dominante avoit presque tous choisis, se chargèrent de cette opération dans les départements , et elle n'éloit pas difficile à colorer aux yeux d'une multitude que les mesures couvertes du prétexte de la liberté trouvoient toujours docile aux attentats les plus effrénés du despotisme. L'audace des contre-révolutionnaires ne s'accroissoit-elle pas à vue d'œil? Les machinations des royalistes ne menaçoient- elles pas l'œuvre naissante de la régénération universelle ? Et que dirai-je de Pitt et de Cobourg , ces deux formidables mannequins de la terreur avec lesquels on réduisoit si commodément la France à la plus lâche servitude par la crainte de l'étranger ? Quel patriote pouvoit hésiter à se dessaisir un moment de son fusil et de ses munitions , quand le salut de la patrie dépendoit de ce sacrifice? Quel républicain ne concourroit pas avec joie par un acte de soumission indispensable au désarmement des aristocrates? On se doute bien que ces paroles étoient portées par Charles Hesse , qui n'épargna rien pour les faire valoir , ni de sa pantomime épileptique, ni du broiement éclatant de ses dents de fer. Le retentissement en duroit encore , quand on vit Chevalier s'appuyer sur la tribune , avec sa mâle et superbe figure , dont un regard doux et un peu moqueur tempéroit seul la sévérité déjà sénile ; passer ses doigts robustes dans ses cheveux grisonnants , et se retourner du côté du général , avec cette autorité du bon sens , de la bonne foi et de la vertu , qui commandoit toujours le silence. Je sais bien que , dans ce moment, je fus frappé d'une idée que je communiquai sur-

le-champ à mes camarades de collège , spectateurs non moins attentifs que moi de ces drames populaires qui se renouveloient tous les jours : le ferblantier avoit au moins l'air d'un prince , et le prince avoit tout au plus l'air d'un ferblantier. Quant à sa petite alloculion, je ne puis l'avoir oubliée ; je la répétai le soir à mon père, et je l'écrivis le même jour.

« Citoyen général, » dit-il, d'un ton de basse-contre fort grave mais bien accentué , en s'adressant h Charles Hesse , qui tenoit encore la barre des gradins opposés , «tout ce que j'ai compris à la harangue c'est qu'il y a » chez nous des émissaires de Pitt et de Cobourg , et » que tu te proposes de les désarmer. Le peuple que » voici , tu peux m'en croire , ne connoît ni Pitt ni Co- » bourg , et n'a rien à démêler avec eux. Ce qu'il sait » positivement , c'est que tu es étranger , c'est que tu » es prince , et que si Pitt et Cobourg avoient ici un » émissaire ce seroit loi. »

Au même instant le général s'élança, et lia ses bras à la tribune comme s'il avoit voulu la renverser.

« Attends, attends, » reprit Chevalier en l'arrêtan sur le dernier degré avec une main forte comme un grappin de charpentier, « je n'ai pas tout dit et tu ré- » pondras si tu peux. Nous avons bien le droit de nous » défier de toi , puisque tu te détics de nous. Ne serois- ■> tu pas Pitt ou Cobourg lui-même par hasard ? et ne » fusses-tu qu'un pauvre petit prince, il faut que tu aies »> bien mal gouverné tes sujets , et que tu t'en sois bien » fait haïr, pour être obligé de venir prendre une patente » de Jacobin à Paris ! Elles y sont à bon compte ; puis- » qu'on en donne aux princes, avec le généralat par- » dessus le marché ! Nous sommes plus difficiles , nous •> autres. Tu n'auras pas nos fusils , et lu pourras dire

» h tes compatriotes, s'ils t'écoutent avant de te pendre, » que tu n'as pas trouvé un seul Franc-Comtois qui » rendît son arme à un Allemand. »

Là-dessus, Chevalier reprit froidement son grand chapeau à trois cornes qu'il avoit posé à ses pieds , le brossa de l'avant-bras et du coude , le replaça trèshorizontalement sur sa tête vénérable , et descendit de la tribune au bruit des acclamations.

La tranquillité du pays, la sécurité des honnêtes sens, tenoient à cette livraison des armes. Elles ne furent pas livrées , au moins ce jour-Fa , et le citoyen Charles Hesse , fort désappointé , se retira du club en grinçant des dents.

Je ne laisserai pas passer cette occasion d'ébaucher les traits d'un autre personnage dont la sanglante célébrité a laissé plus de traces dans la mémoire des hommes.

J'ai déjà dit que le pouvoir se'débattoit alors entre deux partis dont l'un qui l'emportoit certainement par le nombre et par l'habileté , dont l'autre qui avoit tout ce qu'il faut pour triompher dans les mauvais temps : l'audace et la violence. Les opinions de la Gironde avoient prévalu à Lons-le-Saulnier et celles de la Montagne à Besançon, où les passions énergiques éloient plus inégalement distribuées entre les deux factions. La petite capitale du Jura oifroit à cette époque un spectacle qui n'est pas indigne des regards de l'histoire. Une \ille composée de sept à huit mille habitants, défendue, pour toute forteresse et pour toute muraille, par le courage et le patriotisme de ses citoyens , sans point d'appui sur les départements environnants, presque sans contact avec eux, se leva seule, et de son propre mouvement, contre la terreur. Luc légion spontanée de

jeunes et hardis soldats qu'on appeloit les plumets rouges, à cause de la couleur de leurs panaches, la couvrit de son drapeau; et cette enceinte, qui paroissoit ouverte aux plus foibles efforts, ne fut, pendant plusieurs mois, violée par personne. Je me rappelle que dans nos impressions de l'enfance nous ne placions, en idée, le plumet rouge d'un fédéraliste du Jura qu'au front de quelque géant formidable, à la manière de Polyphème et de Goliath, et c'étoit en effet une forte et imposante génération d'hommes. On croiroit qu'elle avoit été produite à dessein pour des circonstances fortes et imposantes comme elle , et qu'il étoit de sa destinée de passer en même temps. Gè qu'il y a de très-remarquable , c'est que l'administration se montra digne du peuple. L'enthousiasme d'une généreuse résistance fut aussi exalté sous Pécharpe que sous le baudrier ; quoiqu'il y courût encore plus de périls, et que la couronne infaillible de ce courage civil dont les exemples sont si rares fût attachée au fer de la guillotine. Les décrets rendus par la Convention depuis le SI mai furent brûlés en place publique , et deux de ses commissaires , Bassal et Garnier de l'Aube, conduits sous bonne et sûre garde aux frontières du département avec défense d'y rentier. Ils rapportèrent que leur escorte ne les avoit pas défendus sans peine contre l'exaspération des citoyens.

Cependant les deux opinions étoient encore librement représentées à Lons-le-Saulnier par les tribuns du pays, et le hasard faisoit que ces deux chefs étoient frères ; comme cela s'étoit vu autrefois à Thèbes et à Corinthe : mais la nature n'avoit jamais marqué deux frères de sceaux plus différents, en caractère et en physionomie. Jean- François Dumas, le Vergniaud du Jura, pouvoit passer

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pour beau , même dans une famille qui se distinguent par la beauté corporelle, et dans un département où la laideur est presque une exception. René-François Dumas, plus connu de ses compatriotes sous le nom de l'abbé Dumas , et qui suivoit avec une cruelle naïveté d'organisation les errements de Ma rat, avoit dans tous ses traits quelque chose de la repoussante expression de son prototype; il n'étoit cependant ni vieux, ni difforme, ni cynique dans son langage et dans ses manières : il n'étoit que hideux.

Les Jacobins de Lons-le-Saulnier avoient, en grande partie , suivi le sort des Conventionnels. Ils s'exiloient d'une cité en contre-révolution, c'est-à-dire, dans leur acception convenue de ce mot , fidèle aux principes de l'ordre , de la modération et de la justice , pour aller goûter dans une atmosphère plus orageuse les douceurs de la liberté , de la fraternité et de la mort. C'est ainsi que René-François Dumas se présenta un jour à la barre de la société populaire de Besançon, où ses principes sembloient lui assurer un vif accueil de sympathie. Le nom du chef éloquent qui venoit de soutenir une poignée de citoyens résolus, contre le système effrayant du gouvernement qu'on appeloit alors si improprement la République , y étoit seul parvenu ; la méprise étoit inévitable, quoique grossière. La rumeur qu'elle excita fut longue et menaçante, et peu s'en fallut que Timoléon ne payât pour Timophanes. Enfin l'erreur s'éclaircit; et René-François Dumas gagna la tribune avec l'anxiété hargneuse d'une bêle sauvage qui a essuyé une première décharge sans être blessée , et qui rompt les rangs des chasseurs en rugissant. J'êtois là, et je ne sais quelle prévision inexplicable me forçoit ii détailler tout l'ensemble de celte étrange figure qui

n'avoit encore rien d'historique; mais on m'étonneroit beaucoup aujourd'hui si on me démontrcit que je me suis trompé de la plus légère circonstance dans l'image vivante que ma mémoire en a conservée , depuis ses souliers de cabrou fauve à son chapeau de feutre gris. Il avoit un pantalon de basin blanc , un gilet de la même étoffe , qui étoit alors à la mode , et une cravate également blanche, nouée en cordon aux bouts flottants, qui soutenoit à peine le collet blanc de sa chemise. Tout cet ajustement étoit d'une propreté recherchée , délicate, minutieuse, qui distinguoit, en général, les Jacobins de haut étage, et qui, parmi eux, comme ce faste et cette profusion d'ornements qu'étale le chef d'une tribu d'anthropophages, établissoit encore une sorte d'aristocratie. Son frac long , flottant , d'une étoffe de drap fine et légère, étoit d'une couleur de sang dont la vivacité éblouissoit l'œil; et ce n'est pas ici une combinaison d'écrivain , préparée pour l'effet : j'en atteste cent témoins vivants qui n'ont pas oublié que cet habit de sang étoit son habit de gâta. Quelque chose de plus blanc que le linge coquet de Dumas , c'étoit sa tête allongée, osseuse, empreinte, comme celle d'un anachorète, de la pâleur des macérations et des veilles, et dont les saillies fortement prononcées supportoient je ne sais quelles chairs livides qui lui donnoient L'aspect d'une goule affamée. Sa bouche étoit large , ses yeux petits et enfoncés mais perçants et peut-être noirs ; ses cils , ses sourcils , ses cheveux rouges. Il n'y avoit rien en lui qui révélât positivement l'homme que la société a formé, mais il n'y avoit rien en lui d'ordinaire; et c'est peut-être ce qui fixa ma curiosité sur cette créature d'exception , dont les nomenclatures des naturalistes qui occupèrent exclusivement mes premières élu-

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des ne m'avoient jamais présenté l'analogue inconnu. Tout à coup ses lèvres pincées se désunirent comme par l'effet du ressort musculaire qui contracte quelquefois la bouche écumante du boa, et , d'un ton éclatant mais aigre et métallique, il s'exprima ainssi (je réponds encore de l'exactitude du texte comme si je l 'avois sténographié ) :

«Républicains, l'accueil que vous m'avez fait m'a «profondément touché; l'indignation qui a parcouru «vos rangs patriotiques au nom de Dumas est un hom- » mage à la patrie. Si le sang qui m'est commun avec »ce traître pouvoit expier ses attentats, j'ouvrirois à » l'instant mes veines devant vous. La proscription dont «je suis frappé dans le Jura l'a sauvé de mon poi- « gnard ; mais je vais le livrer à la justice nationale , et «le plus beau jour de ma vie sera celui où je vous ap- » porterai la tète de mon frère!...»

En prononçant ces exécrables paroles il étendit audessus de la tribune son bras rouge et sa main blanche, de manière à figurer à la pensée , dans une éternité de souvenirs, l'idéal même du bourreau. Je m'aperçus qu'il avoit des manchettes.

Quelque temps après, Fxené-François Dumas étoit président du tribunal révolutionnaire. La scène qui s'étoit passée à Besançon se renouvela en sens opposé à Lons-le-Saulnier. La fortune révolutionnaire du Jacobin avoit nui à l'influence du patriote. Une rumeur inaccoutumée accueillit Dumas l'aîné dans le club insurgent des fédéralistes. — «Que me reproche-t-on? « s'écria-t-il. — Rien , répliqua un des membres de » l'assemblée; mais nous ne pouvons nous empêcher de » voir en toi le frète de ton frère. — Mon frère, grand « Dieu ! reprit Dumas; de quel frère me parlez-vous?»

Et se précipitant sur le sein d'Ebrard, qui portoit avec lui le poids de cette administration héroïque, et qui jouissoit dans le Jura de la plus glorieuse popularité que puisse ambitionner un citoyen , celle de la vertu : — « Mon frère , dites-vous? mon frère , le voilà! » Ce mot apaisa tous les soupçons , et l'élan de ces deux hommes de bien qui s'embrassoient entraîna la multitude. Je puis me tromper, mais ce tableau n'a rien à envier, selon moi, à la grandeur des temps antiques.

Puisque j'ai parlé du président du tribunal révolutionnaire , je me crois obligé à compléter son portrait autant que me le permettent les renseignements que j'ai pu recueillir de la bouche de ses compatriotes et de ses contemporains; je ne dirai point de ses amis, on ne lui en a point connu. C'étoit un homme actif, studieux, sobre jusqu'à l'austérité, régulier dans ses mœurs, exact dans ses engagements. Pendant que la guillotine battoit monnoie sur la place de la Révolution , suivant l'épouvantable expression de l'orateur le plus fleuri de la Montagne, le terrible fournisseur du trésor de la République vivoit pauvrement dans un galetas de l'hôtel de La Piochefoucault ; à la manière de ces âpres républicains de la vieille Rome, dont il attestoit si souvent les exemples. Il se trouvoit alors parmi les énergiques enfants du Jura un médecin nommé Baron , fait pour aimer la vérité et capable de la dire au péril de sa vie. Un jour que le hasard l'avoit conduit dans la lanière de Dumas, à la suite d'une des séances les plus tragiques du tribunal : « Vos jugements me font horreur, lui dit- » il, et tes jurés sont des monstres. Comment ose-t-on » disposer de la vie de tant d'accusés après quelques » minutes d'instruction ! — Cela est extraordinaire en » effet , » répondit Dumas en tournant sur lui un re-

» gard assuré ; « mais les révolutionnaires ont un sens » que n'ont pas les autres hommes, et qui ne les trompe » jamais. »

Hélas ! oui , les malheureux avoient un sens que n'ont pas les autres hommes ! - l'instinct du tigre qui s'est abreuvé une fois de sang humain , et dont la soif inextinguible ne peu iplus s'étancher que dans des tonnes de sang.

On peut juger de ce qu'on appelle les réactions politiques par les lois ordinaires de la mécanique. Elles sont en raison de l'action qui a précédé ; ce n'est que lentement et à la suite d'un grand nombre d'oscillations que l'action afïoiblie est suivie d'une réaction plus foible, et ainsi graduellement, jusqu'à ce que l'action et la réaction se confondent dans un mouvement imperceptible, suivi d'une entière immobilité. Dans les révolulions, les réactions sont couvertes de je ne sais quel prétexte de représailles qui les légitime jusqu'à un certain point aux yeux des mauvais casuistes et des moralistes relâchés. L'application d'une nécessité physique à une théorie morale est tout à fait abusive. L'obéissance des masses inertes à une impulsion donnée ne sauroit justifier celle de l'être sensible et raisonnant dont l'intelligence est éclairée par l'éducation et par la religion. Ainsi les réactions de l'an m et de l'an îv m'ont laissé un souvenir presque aussi pénible que les scènes de la teneur. Je les percevois d'ailleurs avec des organes plus développés, et par conséquent plus propres à subir des impressions tendres et profondes , car la sensibilité des enfants s'exerce peu au dehors. Elle est personnelle et presque animale ; il faut avoir quelque temps vécu , pour apprendre à aimer les autres sans acception de ses intérêts ou de ses besoins. Cette source d'amour

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