‹ Souvenirs et portraits de la révolutionChapitre 15 sur 40 · UO SOUVENIRS · texte numérisé non relu

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commence a s'ouvrir pour l'adolescence ; elle est tarie pour la vieillesse. La vie d'un homme bien organisé est un cercle d'affections, mais il y a de l'égoïsme aux deux points les plus rapprochés de la soudure.

Ce qui justifie cette réaction thermidorienne devant le grand nombre est peut-être ce que j'y trouve de plus odieux. La révolution avoit une horrible franchise : elle marchoit au chaos, mais elle l'avoit dit. Les idées de droit, d'ordre, d'équilibre, la seule pensée d'une institution la mettoit en fureur, mais sa fureur étoit brute et naïve comme celle du tigre. Elle versoit du sang parce que le sang étoit bon, mais ses bourreaux ne mettaient pas de gants sur leurs mains sanglantes , ils les montroient toutes nues. C'étoit cruauté, c'étoitrage, ce n'étoit pas déception. La réaction thermidorienne se plaçoit au contraire sous les auspices des idées les plus solennelles de la société. Elle s'armoit au nom de la civilisation , au nom du culte renversé par des mains sacrilèges, au nom de l'humanité impitoyablement outragée par des cannibales, au nom des arts que les Vandales révolutionnaires avoient proscrits. Elle s'annonçoit comme l'aurore d'un âge de restauration, de paix, de félicité publique , et elle assassinoit. Voilà ce qui se concilioit mal dans ma jeune pensée. C'étoit l'énigme du sphinx avec ses belles formes , et ses paroles insidieuses, et sa curée de victimes humaines.

La terreur avoit affecté un grand cynisme dans les vêtements, une sobre austérité dans les banquets , un profond mépris pour les spettacles et pour les fêtes qui ne lui rappeloient point, dans leurs pompes sauvages, les nu stères tragiques de ses saturnales. La réaction fut élégante et même parée ; elle réveilla le goût des festins et des bals, les fantaisies du luxe et les frénésies de la

volupté. Quelques hommes encore jeunes qui avoient formé leur éducation morale dans les boudoirs de la Dubarry devinrent les arbitres des bonnes manières. Les mœurs de la terreur avoient été d'une grossièreté hideuse. Celles de la réaction furent d'une impudence raffinée, et , quand la détestable politesse du vice prête son vernis à la férocité, il me semble qu'elle l'enlaidit encore. Il se trouva des hommes alors tout aussi cruels que Marat, mais beaux de jeunesse et de manières, qui entrai noient les cœurs après eux quand ils entroient dans un salon au milieu d'un nuage d'ambre. S'ils n'avoient pas senti l'ambre, ils auroient senti le sang.

Os faits si remarquables sont fort peu connus à Paris, où celte réaction ne s'est manifestée que par quelques vexations de la police et quelques pasquiuades du théâtre. Ce que tout le monde vous dira de ce tempslà , c'est qu'il y avoit alors un bal des victimes , où une femme n'étoit pas admise si quelqu'un de sa famille n'avoit péri sur l'échafaud , et où le costume de rigueur d'une danseuse étoit celui dans lequel sa mère ou sa sœur étoit tombée sous la main du bourreau, c'est-à-dire le schall rouge , et les cheveux coupés à (leur du cou. Ce que tout le monde se rappelle encore, grâce aux spirituelles caricatures de Carie Vernet, c'est télégant de 179."), avec son habit court et carré, son gilet de panne chamoise à dix-huit boutons de nacre, ses longs cheveux poudrés et flottant des deux côtés sur les épaules, qu'on appeloit des oreilles de chien, sa cadenette retroussée, sa cravate verte et son bâton noueux. Mais n'en demandez pas davantage à la mémoire des Parisiens sur la réaction thermidorienne ; et par conséquent n'en demandez pas davantage à l'histoire, car il en est de l'histoin' comme de la langue :

elle n'est faite que pour Paris , et il faut le savoir pour ne pas s'étonner de ne trouver aucuns renseignements développés sur cette singulière époque une fois qu'on a épuisé les registres des modistes et les cartons des marchands d'estampes. L'ouest et le nord de la France ne furent guère moins étrangers que Paris au mouvement de la réaction. Lyon étoit sa capitale, et de là elle étendoit ses ramifications vers l'est , en s'appuyant sur Bourg-en-Bresse et Lons-le-Saulnier , et au midi sur Nîmes, Tarascon et Marseille.

Cette ligue presque innocente à Paris n'y a été connue que sous le nom de la Jeunesse de Fréron. Fréron, répudié par la Montagne, qui l'abandonna aux lourdes atteintes de Moïse Bayle; repoussé avec horreur par l'ancien parti de la Gironde, qui le dévoua aux imprécations foudroyantes d'Isnard; Fréron, comme disoit ce prodigieux Isnard , demeuré tout nu et tout couvert cle ta lèpre du crime, avoit besoin de se retrancher sous la bannière d'une faction. Il y a dans les révolutions des antipathies que l'on a peine à concevoir. Il y a aussi dans les révolutions des alliances que l'on ne conçoit pas. Fréron, qui n'étoit rien, ni par son esprit, ni par son caractère, ni par sa considération politique ; Fréron , qui ne s'étoit jamais distingué en rien du plus obscur vulgaire, pas même chez ces journaliers littéraires qui travaillent pour du pain , sans acception de leur réputation et de leur honneur , quoiqu'il eût fait ce triste métier à la suite de son père; Fréron se trouva tout à coup à la tête d'un parti puissant de jeunesse, d'énergie, de vengeance, de ces passions du temps qui menoient à tout , et du silence des lois qui souflroient tout. Mais ceci, je le répète, est bien spécial à Paris. Le chef de la Jeunesse de Fréron, dans tout

l'éclat de ses succès, n'auroit pas traversé impunément la place des Terreaux.

A part ces détails, qui sont connus et qui méritent à peine de l'être, il est difficile de parler de la réaction thermidorienne sans dire du nouveau. Au moins faudroit-il examiner une fois , sous ses rapports avec nos mœurs traditionnelles, cette institution des Compagnies de Jésus, qui n'avoit plus de type dans nos annales depuis le moyen âge, mais qui se rattache, par une filiation très-sensible, à ces redoutables chevaleries de brigandage et d'assassinat dont un jeune savant nous promet l'histoire. Il est peu de personnes qui sachent que cette armée étoit organisée avec beaucoup de puissance, qu'elle avoit sa hiérarchie, ses cadres, ses statuts, sa discipline, ses volontaires, ses mercenaires, ses enfants perdus. Je n'ai même jamais vu son nom écrit correctement, car je viens de me conformer à un usage ridicule pour ne pas étonner le lecteur par une désignation insolite. Le nom sacramentel des Vengeurs étoit Compagnons de Jêliu, et fort bien approprié à leur cruel ministère , Jéhu étant, comme on sait, un roi d'Israël qui avoit été sacré par Elisée sous la condition de punir les crimes de la maison d'Achab et de Jézabel , et de mettre à mort tous les prêtres de Baal. La révolution , habile à ne pas se laisser surprendre , essaya de jeter quelque contre-poids dans la balance , en créant ou en renouvelant, sur la foi d'une charte plus qu'apocryphe, un ordre de Templiers, aujourd'hui tout à fait oublieux de son origine , et propre, tout au plus , je suppose , à fournir quelque appendice à l'histoire innocente et puérile des mascarades maçonniques, d'ailleurs si candidement inoffensives. A l'époque dont je parle, il pouvoit en être autrement. L'action du gou-

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vernement étoit suspendue , et le sort de la France se débattait dans les loges, dans les ventes, dans les sykodes, et surtout dans les cafés. La Compagnie do Jéku, toute bien organisée qu'elle étoit, n'avoit aucun ascendant moral sur ses adversaires, dont l'esprit étoit plus mûr, le caractère plus éprouvé et la clientèle plus large; mais elle jouissoit d'un avantage de fait qu'on ne peut pas contester.. Elle occupoit la rue , la place, les lieux publics; elle marchoit à découvert, et ses poignards étoient tirés du fourreau.

Ce fut un étrange , un épouvantable spectacle ! On n'a peut-être jamais vu aussi long-temps chez aucun peuple l'autorité légale mise en interdit, et la vengeance arbitraire hardiment érigée en place de la loi. Ce n'é- . toit pas une question, c'éloit un droit! On exéculoit un assassinat comme un jugement, et les gens qui passoient n'avoient rien à dire. La théorie du meurtre étoit montée dans les hautes classes. Il y avoit dans les salons des secrets de mort qui épouvanleroient les bagnes. On faisoit Chariemagne à la bouillotte pour une />urtie d'extermination , et on ne prenoit pas la peine de parler bas pour dire qu'on alloit tuer quelqu'un. Les femmes, douces médiatrices de toutes les passions de l'homme, avoient pris une part offensive dans ces horribles débats. Depuis que d'exécrables mégères ne portoient plus la guillotine en boucles d'oreilles, $ adorables furies, comme auroit dit Corneille, portoient le poignard en épingle, à l'imitation des Catalanes, qui le glissent jusque dans leurs cheveux. In beau jeune homme étendoit un doigt sanglant sur la bon bon nier e d'une dame, et c'étoit ( horresco rc/'ircns) la seule partie de sa main délicate qui eut été soigneusement soustraite à la pâte d'amande et au savon d'Angleterre.

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Si vous aviez le bonheur de vous sauver de la bonne compagnie, vous ne traversiez pas le Rhône sans entendre la chute de quelque Mathevon qui tomboit dans le fleuve; et si l'infortuné étoit assez adroit pour gagner la rive à la nage , et pour se réfugier dans un corps-de-garde, un long cri vous avertissoit bientôt qu'il venoit d'y mourir sous les baïonnettes. Quand vous opposiez quelques objections de sentiment à ces épouvantables excès, on vous menoit aux Brotteaux, on vous faisoit marcher, malgré vous, sur cette terre élastique et rebondissante, et on vous disoit : C'est là que sont nos parents. Chose étrange ! nous sommes mille fois plus loin de cette époque que du moyen âge , car les chances du moyen âge sont éternellement rédivives, et celles-ci ne se reproduiront peut-être jamais. Dans ces réminiscences amassées sans ordre, et traduites sans méthode, je ne me suis certainement avisé d'aucun système de composition; mais quel tableau, grand Dieu, pour ces grands écrivains qui sont de grands peintres, un AValter Scott, un Victor Hugo, un Alfred de Vigny, que celui de ces jours d'exception dont le caractère indéfinissable et sans nom ne peut s'exprimer que par les faits eux-mêmes, tant la parole est impuissante pour rendre cette confusion inouïe des idées les plus antipathiques, celte alliance des formes les plus élégantes et des plus implacables fureurs, cette transaction effrénée des doctrines de l'humanité et des actes des anthropophages! Comment faire comprendre ce temps incompréhensible où les cachots ne protégeoient pas les prisonniers, et où le bourreau qui venoit chercher sa victime s'étonnoit d'avoir été devancé par l'assassin, ce long 2 septembre tous les jours renouvelé par d'admirables jeunes gens qui sortoienl d'un bal et qui se faisoient attendre dans un bou-

doir? Je ne l'entreprendrai pas. Dans cette galerie, vide encore , il m'est tout au plus permis de laisser un croquis , et je me suis pris au premier souvenir qui m'est venu.

On ne peut pas se le dissimuler, jamais il ne s'est élevé une horrible passion devenue contagieuse qu'elle n'ait suscité quelques supériorités effrayantes sans doute, mais notables. Le crime aussi a des héros, et des héros dont le nom retentit long-temps dans la mémoire du peuple. On ne le croiroit pas au silence absolu des Biographies sur les Compagnons de Jêku. Dans toutes celles que j'ai consultées, on n'en nomme qu'un dont je n'aurois jamais rien dit si on ne l'avoit pas nommé, car c'étoit incontestablement l'homme le plus nul et le plus obscur de son parti; mais on le nomme tout simplement, comme on auroit nommé Poulailler ou Cartouche, et sans rattacher son histoire à une époque ou à une série d'événements. Voici les premiers mots de cet article , sur lequel je brode , à mon ordinaire, un commentaire plus étendu que le texte, mais qui n'est pas sans intérêt s'il contient quelques faits neufs ou quelques observations nouvelles.

« Amiet, voleur de diligences, s'est fait, à force d'au- » dace et de brigandages, une odieuse célébrité. Il avoit » organisé une troupe qui ravagea long-temps le départe- » ment de l'Ain, mais dont une partie tomba enfin entre » les mains de la justice avec son chef, etc. , etc., etc. »

Amiet seroit bien surpris s'il pouvoit lire cette notice, mais il le seroit moins que ses juges. Le hasard m'avoit jeté dans la prison d'Amiel et de ses complices, à un âge où l'idée du crime est plus repoussante que dans tout le reste de la vie , à l'âge où l'on

conçoit à peine les passions. J'ai vécu avec ces gens-là, j'ai couché sur leur paille, j'ai rompu leur pain, et j'en ai conservé une idée toute différente.

Amiet n'étoit pas le chef de la bande de voleurs dont il est question dans les Biographies. J'ai dit que c'éloit le moindre des condamnés. Au reste , cette dénomination même de voleurs de diligences a besoin d'être expliquée. Je ne m'adresse à aucun souvenir de parti , car je suis placé dans la position la plus avantageuse de toutes pour écrire quelque chose qui ressemble à de l'histoire. Il y a du bon et du mauvais, il y a du beau et du hideux dans toutes les opinions. Tl n'est point de pouvoir qu'on ne puisse accuser. Il n'est point de révolte qu'on ne puisse défendre. Tant que ces questions ont été pour moi une affaire de vie ou de mort, j'ai pu les juger assez mal. Je les vois aujourd'hui d'une manière plus impassible que la postérité elle-même, car elle les verra nécessairement à travers quelques préventions dominantes, et toutes les impressions que l'histoire contemporaine m'a laissées se sont converties en indifférence et en dédain.

On sait qu'à l'époque culminante de la réaction thermidorienne, les espérances de l'opinion royaliste s'étoient vivement réveillées. Il n'étoit question que d'une restauration prochaine de la maison de Bourbon, qui ne devoit pas se faire attendre plus de six mois. Lyon étoit, comme je l'ai dit, le. quartier-général decette conspiration , assez ouverte pour mériter un autre nom. C'étoit un véritable gouvernement provisoire avec son comité royal, son administration royale, son étatmajor royal, et presque ses armées royales. Une de ces armées s'organisoit dans les montagnes d'Auvergne, sous les ordres de M. de Chardon ; une autre dans les

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montagnes du Jura , sous les ordres de M. de Teyssonnet. Il est même vrai de dire que l'honneur périlleux des épaulettes étoit fort recherché, mais les soldats manquoient. Il n'y a rien de plus difficile que d'organiser une armée sans argent, et !e budget de la contrerévolution n'étoit pas riche. Il arrivoit bien de l'étranger quelques grosses sommes chez les caissiers patentés de la bonne cause , mais elles n'en sortoient guère. Ces prodigalités extra-nationales nous ont du moins fait quelques éligibles.

Dans cet embarras, on comprit qu'il n'y avoit que la République qui pût solder ses ennemis. Or, il n'étoit pas probable qu'elle s'y déciderait de gré à gré, et, sans essayer cette négociation scabreuse, on jugea qu'il valoit mieux lui prendre de l'argent que de lui en demander. On organisa donc des bandes ou des compagnies chargées de l'enlèvement des recettes et de l'attaque des transports de fonds publics. Je suis obligé de déclarer que cette mesure étant la seule qu'il fut possible de pratiquer, je la trouve très-naturelle. Dans un état de guerre civile , la spoliation de la diligence du trésor n'est pas un crime caractérisé par les lois ordinaires. C'est une opération, et, suivant les cas, un fait d'armes. Au reste, on n'a plus d'idée de l'influence que de pareils événements pouvoient exercer sur la manière d'apprécier les choses. Tel homme, dont la légèreté avec laquelle je parle de ces nn:istrueuses aberrations révolte l'esprit et le cœur, les auroit comprises comme moi s'il avoit vécu de mon temps.

Je ne dis pas, Dieu m'en garde! que les Compagnies qui furent chargées de ces horribles opérations se composèrent de l'élite du parti. Personne ne me croiroit;

c'étaient, en général , des jeunes gens perdus de dettes, de débauches, de crimes, qui se réfugioient au hasard sous le premier étendard venu , où ils pouvoient trouver quelque garantie d'impunité , ou quelque solidarité de dévouement et de sang. Tout le monde ne sait pas au juste ce que le sentiment de l'honneur peut produire, de grand dans le cœur d'un brigand désespéré, qui croit s'ennoblir en s' associant à une noble cause. Près de ces misérables, on comptoit quelques-uns de ces esprits exaltés, si communs alors, que l'entraînement d'une opinion décidoit moins que l'appât d'un danger aventureux. Quelques-uns, comme Hyvert, dont je parlerai tout à l'heure , faisoient ce métier en amateurs, et pour jouer leurs têtes dans des exploits de bandits qui ne leur paroissoient pas condamnables aux yeux de la morale. J'ai vu beaucoup de ces malheureux , j'ai vu surtout ceux dont il est question ici , et je les vois encore , téméraires, exaltés jusqu'au délire, passionnés jusqu'à la fureur ; mais incapables de faire tort d'un denier au trésor d'un riche, et prêts à racheter de leur sang les larmes d'un enfant; semblables enfin à ces compagnons de Charles Moôr ou de Robert chef de brigands , qu'ont illustrés la tragédie et le mélodrame. Au reste, il est à remarquer qu'ils n'ont jamais été accusés en justice d'un vol exercé sur les particuliers. Quoique les voleurs de profession n* eussent pas manqué de s'étayer sur cette anomalie si nouvelle dans l'ordre social , de voler de vive force au nom du roi , la distinction des uns et des autres s'est toujours manifestée d'une manière si claire, qu'on ne peut la nier sans mentir à la conscience d'une génération. Je me souviens qu'un honnête vieillard s'étant plaint dans une table d'hôte de Lyon d'avoir été volé ce jour-là d'un

groupe de cent louis qui s'étoit trouvé joint par hasard au groupe de l'État, cette somme lui fut rapportée le soir même , et qu'il manifesta le lendemain , sans le faire partager , un étonnement plein de naïveté et de joie. De ses cinquante auditeurs , il n'y en avoit pas un qui ne comprît très-bien cela.

Les voleurs de diligences dont il est question dans l'article Amiet , que j'ai cité tout à l'heure , s'appeloient Leprétre, Hyvert, Guyon et Amiet. Leprêtre avoit quarante-huit ans; c'étoit un ancien capitaine de dragons, chevalier de Saint-Louis, doué d'une physionomie noble , d'une tournure avantageuse et d'une grande élégance de manières. Guyon et Amiet n'ont jamais été connus sous leur véritable nom. Ils dévoient ceux-là à l'obligeance si commune des marchands de passeports. Qu'on se figure deux étourdis d'entre vingt et trente ans , liés par quelque responsabilité commune qui étoit peut-être celle d'une mauvaise action, ou par un intérêt plus délicat et plus généreux, la crainte de compromettre leur nom de famille, on connoîtra de Guyon et d' Amiet tout ce que je m'en rappelle. Ce dernier avoit la figure sinistre , et c'est peut-être à sa mauvaise apparence qu'il doit la mauvaise réputation dont les biographes l'ont doté. Hyvert étoit le fils d'un riche négociant de Lyon , qui avoit offert au sous-officier de gendarmerie chargé de son transfèrement soixante mille francs pour le laisser évader. C'étoit à la fois l'Achille et le Paris de la bande. Sa taille étoit moyenne , mais bien prise ; sa tournure gracieuse, vive et svelte. On n'avoit jamais vu son œil sans un regard animé , ni sa bouche sans un sourire. Il avoit une de ces physionomies qu'on ne peut pas oublier, et qui se composent d'un mélange inexprimable de douceur et

de force, de tendresse et d'énergie. Quand il se livroit à l'éloquente pétulance de ses inspirations, il s'élevoit jusqu'à l'enthousiasme. Sa conversation annonçoit un commencement d'instruction bien faite et beaucoup d'esprit naturel. Ce qu'il y avoit d'effrayant en lui, c'étoit l'expression étourdissante de sa gaieté , qui contrastoit d'une manière horrible avec sa position. D'ailleurs, on s'accordoit à le trouver bon, généreux, humain, facile à manier pour les foibles, car il aimoit à faire parade, contre les autres, d'une vigueur réellement athlétique , que ses traits un peu efféminés étoient loin d'indiquer. Il se flattoit de n'avoir jamais manqué d'argent et de n'avoir jamais eu d'ennemis. Ce fut sa seule réponse à l'imputation de vol et d'assassinat. Il avoit vingt-deux ans.

Ces quatre hommes avoient été chargés de l'attaque d'une diligence qui portoit quarante mille francs poulie compte du gouvernement. Cette opération s'exécutoit en plein jour, presque à l'amiable, et les voyageurs, désintéressés dans l'affaire, s'en soudoient fort peu. Ce jour-là un enfant de dix ans, bravement extravagant, s'élança sur le pistolet du conducteur, et lira au milieu des.assaillants. Comme l'arme pacifique n'etoit chargée qu'à poudre , suivant l'usage , personne ne fut blessé , mais il y eut dans la voiture une grande et juste appréhension de représailles. La mère du petit garçon fut saisie d'une crise de nerfs si affreuse, que cette nouvelle inquiétude ht diversion à toutes les autres, et qu'elle occupa tout particulièrement l'attention des brigands. L'un d'eux s'élança près d'elle en la rassurant de la manière la plus affectueuse, en la félicitant sur le courage prématuré de son fils, en lui prodiguant les sels et les parfums cl nt ces messieurs étoient ordinai-

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rement munis pour leur propre usage. Elle revint à elle, et ses compagnons de voyage remarquèrent que, dans ce moment d'émotion , le masque du voleur étoit tombé , mais ils ne le virent point.

La police de ce temps-là , retranchée sur une observation impuissante, ne pouvoit s'opposer aux opérations des bandits . mais elle ne manquoit pas de moyens pour se mettre sur leur trace. Le mot d'ordre se donnoit au café, et on se rendoit compte d'un fait qui emportait la peine de mort d'un bout du billard à l'autre. Telle étoit l'importance qu'y attachoient les coupables et qu'y attachoit l'opinion. Ces hommes de terreur et de san:> se retrouvoient le soir dans le monde, et parloient de leurs expéditions nocturnes comme d'une veillée de plaisir, Leprétre , Hyvert, Guyon et Amiet furent traduits devant le tribunal d'un département voisin. Personne n'avoit souffert de leur attentat que le trésor qui n'intéressok qui que ce fût , car on ne savoit plus à qui il appartenoit. Personne n'en pouvoit reconnoître un, si ce n'est la belle dame, qui n'eut garde de le faire. Ils furent acquittés à l'unanimité.

Cependant la conviction de l'opinion étoit si manifeste et si prononcée que le ministère public fut obligé d'en appeler. Le jugement fut cassé; mais telle étoit alors l'incertitude du pouvoir, qu'il redoutait presque de punir des excès qui pouvoient le lendemain être cités comme des titres. Les accusés furent renvoyés devant le tribunal de l'Ain, dans cette ville de Bourg, où étaient une partie de leurs amis , de leurs parents , de leurs fauteurs, de leurs complices. On croyoit avoir satisfait aux réclamations d'un parti en lui ramenant ses victimes. On croyoit être assuré de ne pas déplaire

à l'autre en les plaçant sous des garanties presque infaillibles. Leur entrée dans les prisons fut en effet une espèce de triomphe.

L'instruction recommença. Elle produisit d'abord les mêmes résultats que la précédente. Les quatre accusés étoient placés sous la faveur d'un alibi trèsfaux , mais revêtu de cent signatures , et pour lequel on en auroit trouvé dix mille. Toutes les convictions morales dévoient tomber en présence d'une pareille autorité. L'absolution paroissoit infaillible, quand une questiou du président , peut-être involontairement insidieuse , changea l'aspect du procès. « Madame, dit-il à celle qui avoit été si aimablement assistée par un des voleurs , « quel est celui des accusés qui vous a accordé » tant de soins ? »

Cette forme inattendue d'interrogation intervertit l'ordre de ses idées. Il est probable que sa pensée admit le fait comme reconnu , et qu'elle ne vit plus dans la manière de l'envisager qu'un moyen de modifier le sort de l'homme qui l'intéressoit. « C'est monsieur, » dit-elle en montrant Leprêtre. Les quatre accusés, compris dans un alibi indivisible, tomboient , de ce seul fait, sous le fer du bourreau. Ils se levèrent, et la saluèrent en souriant. «Pardieu, dit Hyvert, en re- » tombant sur sa banquette avec de grands éclats de » rire, voilà , capitaine, qui vous apprendra à être ga- 9 lant. <> J'ai entendu dire que , peu de temps après, cette malheureuse dame étoit morte de chagrin.

Il y eut le pourvoi accoutumé; mais celte fois il donnoit peu d'espérances. Le parti de la révolution , que Napoléon alloit écraser un mois plus tard , avoit repris l'ascendant. Celui de la contre-révolution s'étoit compromis par des excès odieux. On vouloit des exeni-

pies , et on s'étoit arrangé pour cela , comme on le pratique ordinairement dans les temps difficiles , car il en est des gouvernements comme des hommes : les plus foibles sont les plus cruels. Les compagnies de Jéhu n'avoient d'ailleurs plus d'existence compacte. Les héros de ces bandes farouches, Debeauce, Hastier, Bary, Le Coq, Dabri, Delboulbe , Storkenfeld, éloient tombés sur l'échafaud ou à côté. Il n'y avoit plus de ressources pour les condamnés dans le courage entreprenant de ces fous fatigués, qui n'étoient pas même capables dès lors de défendre leur propre vie , et qui se l'ôtoient froidement, comme Piard, à la fin d'un joyeux repas , pour en épargner la peine à la justice ou à la vengeance. Nos brigands dévoient mourir.

Leur pourvoi fut rejeté ; mais l'autorité judiciaire n'en fut pas prévenue la première. Trois coups de fusil tirés sous les murailles du cachot avertirent les condamnés. Le commissaire du directoire exécutif qui exerçoit le ministère public près des tribunaux, épouvanté par ce symptôme de connivence , requit une partie de la force armée dont mon oncle étoit alors le chef. A six heures du matin , soixante cavaliers étoient rangés devant la grille du préau.

Quoique les guichetiers eussent pris toutes les précautions possibles pour pénétrer dans le cachot de ces quatre malheureux, qu'ils avoient laissés la veille si étroitement garrottés et chargés de fers si lourds, ils ne purent pas leur opposer une longue résistance. Les prisonniers étoient libres et armés jusqu'aux dents. Ils sortirent sans difficulté , après avoir enfermé leurs gardiens sous les gonds et sous les verrous ; et , munis de toutes les clefs , ils traversèrent aussi aisément l'espace qui les séparoit du préau. Leur aspect dut être terrible

pour la populace, qui les attendoit devant les grilles. Pour conserver toute la liberté de leurs mouvements, pour affecter peut-être une sécurité plus menaçante encore que la renommée de force et d'intrépidité qui s'attachoit à leur nom , peut-être même pour dissimuler l'épanchement du sang, qui se manifeste si vite sous une toile blanche , et 'qui trahit les derniers efforts d'un homme blessé à mort, ils avoient le buste nu. Leurs bretelles croisées sur la poitrine , leurs larges ceintures rouges hérissées d'armes , leur cri d'attaque et de rage, tout cela devoit avoir quelque chose de fantastique. Arrivés au préau , ils virent la gendarmerie déployée , immobile , impossible à rompre et à traverser. Us s'arrêtèrent un moment , et parurent conférer entre eux. Leprêtre, qui étoit, comme je l'ai dit, leur aîné et leur chef, salua de la main le piquet, en disant avec cette noble grftce qui lui étoit particulière : « Très- » bien , messieurs de la gendarmerie ! » Ensuite il passa devant ses camarades , en leur adressant un vif et dernier adieu , et se brûla la cervelle. Guyon , Amiet et Ilyvert se mirent en état de défense, le canon de leurs doubles pistolets tourné sur la force armée. Us ne tirèrent point , mais elle regarda cette démonstration comme une hostilité déclarée : elle tira. Guyon tomba roide mort sur le corps de Leprêtre , qui n'avoit pas bougé. Amiet eut la cuisse cassée près de l'aine. La Biographie des contemporains dit qu'il fut exécuté. J'ai entendu raconter bien des fois qu'il avoit rendu le dernier soupir au pied de l'échafaud. Ilyvert rcstoit seul : sa contenance assurée , son œil terrible , ses pistolets agités par deux mains vives et exercées qui promenoient la mort sur tous les spectateurs, je ne sais quelle admiration peut-être qui s'attache au déses-

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poir d'un beau jeune homme aux cheveux flottants , connu pour n'avoir jamais versé le sang , et auquel la justice demande une expiation de sang, l'aspect de ces trois cadavres sur lesquels il bondissoit comme un loup excédé par des chasseurs, l'effroyable nouveauté de ce spectacle suspendirent un moment la fureur de la troupe. Il s'en aperçut et transigea : « Messieurs, » dit- il, à la mort! j'y vais! j'y vais de tout mon » cœur! mais que personne ne m'approche, ou ce- » lui qui m'approche, je le brûle, si ce n'est » monsieur, continua -t -il en montrant le bourreau. » Cela, c'est une affaire que nous avons ensemble, s et qui ne demande de part et d'autre que des pro- » cédés. »

La concession étoit facile, car il n'y avoit là personne qui ne souffrît de la durée de cette horrible tragédie , et qui ne fût pressé de la voir finir. Quand il vit que cette concession étoit faite , il prit un de ses pistolets aux dents, tira de sa ceinture un poignard, et se le plongea dans la poitrine jusqu'au manche. Il resta debout et en parut étonné. On voulut se précipiter sur lui : « Tout beau! messieurs, cria-t-il en dirigeant de nouveau sur les hommes qui se disposoient à l'envelopper les pistolets dont il s'étoit ressaisi pendant que le sang jaillissoit à grands flots de la blessure où le poignard étoit resté , « vous savez nos conventions : je » mourrai seul ou nous mourrons trois ; marchons. » On le laissa marcher. Il alla droit à la guillotine, en tournant le couteau dans son sein. « Il faut, ma foi, » dit-il, que j'aie l'âme chevillée dans le ventre! je » ne peux pas mouiir. Tâchez de vous tirer de là. » Il adressoit ceci aux exécuteurs.

In instant après, sa tète tomba. Soit par hasard,

soit par quelque phénomène particulier de vitalité, elle bondit, elle roula hors de tout l'appareil du supplice , et on vous diroit encore à Bourg que la tète cV H y vert a parlé.

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