VER G M AID
Bien, Fanchet ! ne justifions pas nos erreurs par des comparaisons forcées. La décrépitude n'enfante plus. On ne fait pas de jeunes institutions avec de vieux peuples.
BR1SSOT.
C'est un vieux peuple que les colonies américaines. Leur civilisation est née de la nôtre.
VER GN \A UD
Et assez péniblement peur que tous les âges s'en souviennent. Elle a coûté la vie à sa mère.
CARRA
J'opine que , s'il est une claire , palpable et irrésistible réponse, une évidente et irréfragable solution au paradoxe sceptique de Vergniaud , c'est celle qui résulte ostensiblement de la révolution d'Amérique , révolution phénoménale, j'en conviens, mais expérimentale et complète.
VERGNIAUD
Je vous proteste, savant Carra , que vingt adjectifs à votre choix, placés, selon votre usage , au-devant de cette démonstration, ne me démontreroientrien déplus. Mes opinions sont arrêtées sur tout ce qui appartient à l'intelligence bornée de l'homme. Nous saurons le reste demain.
CARRA
Il est pourtant positif, incontestable, universellement reconnu....
YERGMAUD.
Que les nations ont leurs mœurs , les temps leurs besoins, les législations leurs antécédents nécessaires — passez-moi cette mauvaise expression ,— et que toute organisation politique se compose de ces éléments. Brissot, qu'une instruction si vaste et si variée a initié aux secrets les plus relevés des polices humaines, n'a cessé de nous présenter pour exemple celte constitution atlantique , bonne peut-être a :ix peuples qui se la sont faite , mais qui n'est pas plus applicable à notre monde usé que les cultures de l'Amérique à nos froides régions et à notre sol appauvri. Nous auriez-vous donné un jour , ô mon cher Brissot, les végétaux des tropiques, avec les ravissantes harmonies de leur terre natale, la chaleur vivifiante de leur ciel, l'énergie de leur saveur et de leurs parfums? La question se renferme dans ce mystère. — Qu'est-ce, d'ailleurs, qu'un peuple colon? Une famille adulte , une société de jumeaux majeurs et émancipés, qui ont reçu d'une éducation uniforme des facultés presque toutes pareilles entre elles; un état de convention qui n'a de but que sa durée , de gloire que son indépendance , de liens que ses intérêts. Jeté simultanément dans un monde d'exil , ce peuple y arrive en voyageur , et s'y impose facilement un contrat qui n'est que l'expression des garanties matérielles de sa conservation , que la condition de cette existence relative dont le type n'est gravé nulle part dans la destination de l'homme; pacte viager qui lie à peine quelques générations , qui n'emprunte rien au passé , qui ne doit rien à l'avenir , parce qu'il n'y a ni passé ni avenir pour une nation d'un jour, à laquelle le présent lui-même n'appartient que par hasard , car c'est au hasard qu'elle doit jusqu'à l'air qu'elle respire, et jusqu'à la lumière qui
l'éclairé. Il n'y a point de loi fondamentale, il n'y a point de religion politique pour une civilisation expatriée , car il n'y en a point sans patrie : il n'y a point de patrie dans le lieu où nos mères n'ont pas rêvé le berceau de leurs enfants , où nos enfants ne peuvent pas semer des fleurs sur le tombeau d'un aïeul. Le Scythe qui répondit à l'étranger : « Dirai-je aux ossements de nos a pères de se lever et de marcher avec nous ? » définit très-bien la patrie. La patrie de l'homme naturel n'est pas si large qu'on l'imagine. S'il a tracé un sillon , s'il a bâti une étable , s'il a planté un arbre et logé une femme, s'il a nourri un enfant entre la chaumière où il a été allaité et le cimetière où il a suivi le convoi de son père , voilà la patrie. — La constitution passagère d'une caravane organisée en peuple est un beau modèle à proposer aux Arabes nomades et aux aventuriers bohémiens. Il faut d'autres bases aux législateurs du vieux monde. — Quand la statue de Pygmalion fut animée d'un souffle de Vénus, les hommes tombèrent à ses pieds et reconnurent qu'elle étoit belle ; mais Rousseau même ne lui a prêté que le sentiment confus d'une personnalité stérile. Aucun sein ne l'avoit portée, aucun regard ami n'avoit épié l'essai de ses premiers pas ; aucune oreille n'avoit été réjouie du bruit si vague et si doux de ses premiers bégaiements ; jamais ses doigts n'avoient joué dans des cheveux blancs ; jamais son cœur inquiet et curieux n'avoit palpité sur un cœur. Fantaisie ingénieuse de l'art, un moment vivifiée par le feu de la nature , mais innocente par ignorance et non par pudeur, dépourvue de l'instinct de l'amour par lequel on est aimé , incapable de connoître le bloc même dont elle étoit sortie ; toute vivante elle louche de toutes parts au néant , et la mythologie l'a si bien senti qu'elle n'a
pas daigné la rendre mère. Vos républiques américaines ressemblent beaucoup à cette statue. — Bernardin de Saint-Pierre parle dans son Voyage à l'île Bourbon d'une plante qu'il a remarquée au Cap de Bonne-Espérance , et qui développe sur la verdure une fleur éclatante, mais fragile, que nulle tige ne paroîtlier à la terre, et que le moindre souffle flétrit. Vos républiques américaines ressemblent beaucoup à cette fleur. — Quand Moïse , dont vous parliez tout à l'heure , conduisit son peuple à la terre de Chanaan , il ne se contenta pas de lui dire : Je vous mène dans une contrée favorisée du Seigneur, où coulent des ruisseaux de lait et de miel; il lui dit : Je vous promets une terre quia été promise à vos ancêtres , et que Dieu a marquée pour le patrimoine d'Israël.
Je comprendrois, quoique avec peine, qu'on refît une civilisation dans notre Gaule celtique avec les souvenirs des druides. On n'en fondera point sur des idées purement morales. Telle est la destinée de l'homme. La divinité qui préside aux créations sociales, ce n'est ni la doctrine du philosophe , ni l'expérience du légiste ; c'est la nymphe du poëte et la fée du romancier. La sagesse de Numa n'auroit pu se passer d'Égérie. — Venus à la fin d\ine société, nous nous sommes follement épris de nos œuvres en voyant s'entasser derrière nous des ruines sur des ruines, mais nous n'avons rien construit, et Fauchet vous en dira la raison , selon les termes de sa foi , qui est une des mille expressions de l'éternelle vérité, si elle n'est pas la meilleure : c'est que le grand inconnu qui a tout fait de rien n'étoit pas avec nous, et que le miracle d'une création soumise aux lois de la parole ne se renouvellera plus. — Mon cœur étoit las comme le vôtre des longues erreurs de tant de généra-
462 LES GIKO.MH.XS.
tions abruties, et des longs malheurs de tant de générations esclaves. Comme le vôtre , il a ambitionné dans son aveuglement des améliorations impossibles qui ont déjà coûté trop de larmes et trop de sang au genre humain. Les amants de Pénélope n'ont pas été trompés plus amèrement que ceux de la liberté. L'intelligence des nations a des nuits profondes qui détruisent l'ouvrage de ses jours. Tan; qu'un siècle léguera au siècle qui le suit une page de l'histoire , une tradition , un monument, il ne sera pas permis de rien édifier. Pour la société, comme pour i'homme qui a vu beaucoup d'années, il n'y a de nouveau que la mort. Les Péliades, qui égorgèrent leur vieux père pour le rajeunir , étaient d'habiles républicaines. Elles savoient le secret des révolutions. A la naissance d'un peuple, le sacrifice d'un homme est quelque chose; mais quand ce peuple a vieilli , le gouffre de Curtius ne se referme que sur le peuple tout entier '.
brissot.
Quel jour as-tu attendu pour nous dévoiler celle pensée effrayante !
VERGMAUI).
Sais-tu à quel jour Brutus étoit arrivé quand il s'aperçut que la vertu n'étoit qu'un nom?
GENSONNÉ
Est-ce à cela que se bornent les révélations de ton esprit familier? Gracchus, égorgé dans le bois sacré, jeta delà poussière vers le ciel, et de cette poussière
1 Ce discours n'es! qu'un pastiche sur la faiblesse duquel je ne me fais pas illusion, mais qui représente du moins avec quelque vérité le mouvement du langage et les formes familières de Foi
li:s GIROUDIHS, 403
naquit Marins, qui écrasa l'orgueil des patriciens. Vergniaud , nous avons un lendemain !...
— Je le sais bien , dit Mainvielle , an lendemain qui n'en aura plus.
VERGNIAUD
Des républiques qui bâtissent la monarchie ; des monarchies qui bâtissent la république; et le chaos après.
BRISSOT
La monarchie angloise n'est pas le chaos ; elle préside encore à la civilisation des deux mondes. VERGNIAUD.
La monarchie angloise est d'hier; quand elle est née d'ailleurs , les éclairs du mont Sinaï n'étoient pas éteints. Ouvre les pages de cette histoire , tu y retrouveras partout les traditions de l'Écriture plus vivantes qu'aux premiers temps de l'Église. L'esprit de leur révolution , c'étoit l'esprit du Dieu de la Bible. Le sceptre de l'opinion , c'étoit la verge d'or du prophète. La constitution tomboit page à page des textes sacrés , et les prêtres marchoient au-devant de la nation avec le glaivfl du Christ et le livre de la loi. Rends un pareil véhicule à la république , ou jette un linceul sur son cadavre ; il ne s'animera point.
SILLERÏ.
Observez aussi, monsieur Brissot, que ce peuple éclairé de si hauts enseignements bravoit par sa position géographique la menace des armes et l'invasion des doctrines; ilétoit entouré de l'Océan comme d'une ceinture. Oserionsrnous opposer à un pareil état de société celui d'une nation grande d généreuse sans doute, mais d'une nation à coutumes disparates, à limites équivoques, à mœurs indécises et mobiles?
CARRA
D'une nation hibride, hétérogène, sans autochtonéité, sans amalgamation , sans sympathisme !
FAUGHET.
D'une nation sans Dieu ! L'histoire de toutes ces agrégations d'hommes qu'on appelle des sociétés est écrite en caractères ineffaçables dans la Genèse. L'homme séduit cueille avec ivresse le fruit de l'arbre de la science , et il apprend pour toute science qu'il doit mourir de mort. Le fruit de l'arbre de la science , messieurs , je vous le dis , ce sont les révolutions.
DUCOS
En vérité , mes amis , je ne sais si je me trompe , mais les paroles qui m'arment de ce côté ressemblent à celles qu'on entend dans les rêves. Il y a six mois que vous dissertiez comme des encyclopédistes, et voilà que vous prêchez comme des puritains ! O Fauchet! ne calomnie pas du moins, à ton heure dernière , les aimables séductions de la femme dans le paradis terrestre , dont elles rachetoient si délicieusement le sublime ennui ! J'ai entendu dire plus d'une fois qu'un cœur d'amant avoit palpité sous ton étole apostolique !
FATJCHET.
Ma vie n'est pas un exemple , Ducos , et mon heure dernière sera une réparation si Dieu en reçoit le sacrifice. Il y a plus d'un obstacle à vaincre et plus d'un regret à dévorer sur le chemin du salut. VERGXIAUD.
Comme plus d'un outrage à subir sur celui du triomphe. Prends la main que t'offre Ducos; il n'a pas voulu te blesser.
MAiNVIELLE.
Allons , Fauchet , un peu d'indulgence pour la gaieté. Votre maître de Galilée prenoit plaisir à la joie des enfants. Nous ne rirons pas plus jeunes, comme disoit ma pauvre mère; et il m'est avis que nous ne rirons pas plus vieux de beaucoup.
FAUCHET
Que la paix du ciel descende sur loi , cher Ducos , avec les bénédictions que mon cœur te donne !
BRISSOT
Cela est bien î Quelle pitié pouvons-nous attendre de la postérité si nous en manquons pour nous-mêmes , nous , hélas ! qui nous sommes égarés les uns par les autres dans la recherche du bonheur public ?
LASOURCE
Je me souviens que le sujet de ma dernière instruction au peuple fidèle de mon auditoire étoit le verset 22 du chapitre V de saint Matthieu en son Évangile : Celui qui insultera son frère , ou qui lui adressera des paroies menaçantes , mérite d'être condamné dans le conseil. Heureux qui a mieux profité que moi de cet enseignement ! La fougue de mon caractère ne me livroit que trop vite aux égarements de la colère et des passions, quoique je fusse porté 'par mes inclina,tions naturelles autant que par mon ministère à des sentiments tolérants et doux. Je vous prie, Sillery, de vouloir bien oublier nos déplorables disputes l.
1 Lasource, préoccupé du projet d'usurpation ou de dictature du duc d'Orléans, n'avoit cessé de le poursuivre de cruelles philippiques. Ce lut lui qui demanda l'arrestation du prince, et celle de Sillery qu'il devoit retrouver à féchafaud. J'ai appris du vénérable abbé Éniery, dont il sera question plus tard, que Lasource et Sillery s'étoient embrassés à plusieurs reprises
S1LLERV.
D'honneur, monsieur de Lasource, vous ne pouviez rien me proposer de plus agréable. Vous m'avez vu ce soir jeter ma béquille de podagre au milieu du parquet en disant : « Je suis arrivé ici infirme et malade , mais votre jugement me rend toute l'énergie de ma jeunesse et de ma santé : voici le plus beau jour de ma vie ! » Eh bien , monsieur de Lasource , croyez que je ne me débarrasse pas moins aisément des infirmités de mon âme , et que je mourrai votre sincère ami. Je ne garde pas môme rancune à ces messieurs du tribunal.
LASOURCE
Nous mourons le jour où le peuple a perdu la raison. Les infortunés mourront le jour où il l'aura recouvrée. Lequel vaut le mieux de leur sort ou du nôtre ? Puisse au moins le ciel ne pas se fermer à leur repentir !
MALNVIELLE.
Ce sont là , grâce à Dieu , des paroles de paix , et il de voit en être ainsi , puisque nous avons le bonheur de posséder parmi nous des représentants des deux Églises.
CARRA
Il est vrai , — passez-moi cette saillie , — que nous voilà exactement placés, comme le symbolique animal de Buridan , entre deux boisseaux d'exhortations évangéliques.
le jour de l'exécution. En général, et je ne saurois trop le répéter, il n'y a ici de mon invention que l'enchaînement logique des paroles, et j'ai cherché à le rendre aussi rationnel que possible. Tout ce qui fait allusion aux faits est fondé sur des écrits ou des traditions verbales dignes de foi.
les giroadixs. 4G7
Je déclare au nom du bureau que nous pouvions compter un mandataire de piusdansle prochain concile des communions chrétiennes. Fonfrède a été missionnaire, et j'ai entendu cette voix éloquente se préparer aux improvisations de la tribune par les improvisations de la chaire.
F0NFBJEDE.
Vains efforts d'une pensée inquiète qui cherche à se rattacher à tout ce qu'il y a de grand dans l'avenir de l'homme , et qui ne parvient , de tentatives en tentatives , qu'aux désolantes réalités de la proscription et du supplice !
BBISSOT.
A qui le dis-tu , Fonfrède ! mon indépendance de caractère et de mœurs , ma paisible et laborieuse pauvreté , le sacrifice de ma vie offert depuis long-temps à toutes les passions qui demandent du sang, la popularité même que mes ouvrages m'avoient acquise dans tout le monde civilisé, et qui m'a rendu l'interprète de quatre millions d'Américains dans une question d'humanité , rien ne m'a défendu des excès de cette frénésie populaire ; elle vient de me crier , par la bouche de ses juges affidés , qu'il falloit mourir !
LESTEBPT-BEAUVA1S.
Tu as vécu comme Aristide, et tu mourras comme Sidney 4.
1 Cette phrase est de Gjrey-Dupré; qui la prononça peu de temps après devant le tribunal assassin , en répondant à l'interpellation qui lui étoit faite sur ses rapporte avec Brissot. Je la donne ici à un autre, en vertu d'un privilège dont j'ai usé souvent sans dissimuler cette licence , celui de mVmparcr de quelques belles paroles (\(^ absents dans les occasions où elles ont pu se présenter naturellement à un de mes personnages.
LASOURCE
Je ne suis pas en arrière de services et de dévouement avec vous, Brissot! la République me devoit une statue pour avoir démasqué le traître Lafayette ; Lafayette, l'idole devant laquelle j'avois si long-temps sacrifié 1 !
DUCHATEL
Soyez tranquille , monsieur. L'humanité, indulgente pour vos erreurs, vous accordera peut-être une statue plus durable que les monuments de la République. Elle n'oubliera jamais avec quel courage et avec quel talent vous avez défendu la cause des innocents enfants des émigrés.
VERGNIAUD
La conscience d'une vie utile et bienveillante est , en vérité , le plus doux des privilèges d'une bonne mort. Il ne nous est pas donné comme à Scipion de forcer un sénat injuste à nous suivre au Capitole , mais la postérité nous y attend. Plus je réfléchis, moins je vois ce qui manqueroit à la gloire de notre nom historique. Je déclare , quant à moi , que mon existence me paroit fort complète.
DUGOS.
Fort complète en effet , à la durée près. Oh ! qu'un esprit cultivé en notre barreau de Bordeaux est fertile en joies flatteuses et en consolantes vanités ! La postérité est une chose magnifique, Vergniaud, et le Capitole aussi , moyennant que tout cela vienne à point ; mais cette imposante perspective ne m'empêche pas de trou-
1 Voyez le Moniteur, séance du Corps législatif, 19 août 1792. Puissent de nouvelles révolutions ne jamais rappeler au noble vieillard dont parle ici Lasource l'ingratitude et l'injustice des républiques!
LES GIROADINS. 469
ver quelque chose à dire au compte interrompu de mes jours. La mesure n'y est pas.
VERGNIAUD
Qu'importe la mesure des jours à qui meurt pour son pays? Le plus prochain est le meilleur quand il est le plus glorieux. Notre âge politique , c'est celui de nos titres à l'échafaud , et l'échafaud , Ducos , c'est le Capitule des temps mauvais. Ce bonheur étoit au-dessus de toutes mes ambitions !
DUCOS
En ce cas, réjouis-toi, couronne-toi de fleurs, et baigne-toi dans les parfums. Les compagnons de Léonidas en firent autant avant de passer du champ de bataille à leur vie immortelle.
CARRA
Avec une épitaphe de Simonide que j'ai deux ou trois raisons de croire apocryphe.
FONFRÈDE
Le martyr qui va mourir aux autels de la liberté n'est jamais trop pur ni trop paré.
Sillery rajusta ses cheveux , et releva les longs parements de son gilet blanc.
— Cet incident de la vie qu'on appelle la mort , ditil , mérite à peine d'être pris en considération , quand on a le bonheur d'y être convenablement disposé par la foi ou par la vertu. Nous avons sur le reste des hommes le précieux avantage de l'attendre à une heure fixe. Inévitable , il faut le subir. Prématuré pour la plupart d'entre vous, messieurs, il est consolant de penser que vous n'aviez aucun moyen honorable d'en retarder le moment.
DICOS.
11 y en avoit un. Pendant que nous étions en veine
de décrets , et que nous en faisions à la journée, je regrette de n'avoir pas proposé l'indivisibilité de la tête et des vertèbres.
BOILEAU
Il y en avoit un autre. C'étoit de prêter la main à l'œuvre de la Montagne qui a peut-être sauvé la patrie. MAINVIELLE.
Et qui n'a pas sauvé Boileau , l'ingrate ! Hélas , c'est une méprise !
BOILEAU
Vous rappelez-vous la menaçante prophétie de Danton? « Le bronze qui doit former la statue de la liberté » est en pleine fusion. Si nous manquons le moment de » le couler, il nous dévorera tous ! »
YERGMAUD.
Il les dévorera! — Et notre gloire, à nous, sera d'avoir mieux aimé mourir leurs victimes que leurs complices !
— Malédiction ! dit Yiger, en appuyant sa main sur la place où il avoit l'habitude de chercher la poignée de son sabre , dans ses fougueuses argumentations à la Convention nationale ; — malédiction ! qui nous reproche de n'avoir pas été leurs complices? Nous autres soldats, nous tournons la face à la mort , et nous ne transigeons pas avec le crime ! la responsabilité d'un forfait politique est le sauve-qui-peut des lâches. Que Dieu pardonne à ceux qui l'acceptent, comme diroit M. l'abbé Fauchet! — Je m'étonne, messieurs, que vous n'ayez pas compris un meilleur moyen que les vôtres de réduire au silence une méchante cohue d'énergumènes qui pâlissoient à la vue du fer ! Je vous reconnois pour des avocats très-diserts et des gens de beaucoup d'esprit , choses auxquelles je m'entends de profession ,
LES (illtOMMVS. 471
puisque j'étois membre de l'académie d'Angers ; mais jamais discours, si beau qu'il fût, n'a fini une révolution. La seule puissance qui fût capable d'assurer au milieu de nos désordres la conservation des idées sociales, ce n'étoit pas celle de la rhétorique avec ses phrases cadencées et ses précautions oratoires! C'étoit, mordieu , celle de la force , d'une force virile et martiale qui procède par les démonstrations de l'épée ! — Nous en avons des preuves mémorables dans les anciennes histoires. — A la pointe de l'épée, messieurs, rien qu'à la pointe de l'épée — Duperret que voilà peut le dire , et Valazé que voilà aussi vous le diroit, s'il le pou voit — nous aurions mis à la raison en cinq minutes, pour ne pas exagérer, toute cette couarde et hargneuse luuvetaille de la Montagne. Cela valoit mieux que de vous complaire , comme des légistes , en longues harangues du goût d'Isocrate et de Cicéron : — \h ! ah ! ah ! ah ! une , deux ! Robespierre est mort ! — Une , deux ! le beau Lacroix fera défaut à l'appel nominal du soir! — Une, deux! Collot d'Herbois crie merci, le misérable ! mais il ne l'obtiendra pas...
Et tout en parlant ainsi , Vigier, entraîné par la chaleur de l'action , n'en oublioit pas la pantomime nécessaire.
— Quel horrible carnage! s'écria Mainvielle; arretez-moi cet homme-là.
— Voilà, continua Viger, comment se fondent les bonnes constitutions, et non pas avec je ne sais quel fatras élégant de prétendues raisons d'homme d'état qui n'ont jamais rien enseigné à ceux qui ne veulent pas apprendre ! Excusez, Vengniaud! pardon, Censonné ! car je ne voudrois pas pour les oreilles de Chabot oîîcnscr le cœur d'un ami ; non , pardieu , je ne le voudrois pas !
mais je soutiens qu'il falloit me suivre quand je vous montrois de la pointe de mon sabre le chemin de Versailles/et que cette canaille, plus peureuse encore qu'insolente , m'ouvrit par deux fois , s'il vous en souvient, un large passage sur la terrasse. — Ce n'est pas dans le cœur gangrené d'une ville impure , échue en patrimoine à toutes les tyrannies populaires, comme la voirie aux corbeaux , qu'on pouvoit rassembler les éléments d'une saine république. C'étoit partout ailleurs , car le principe social nous auroit suivis , et c'est à lui que les nations se rallient toujours. Qui sait maintenant d'où il rentrera dans Paris , s'il y rentre jamais ? — de l'Orangerie de Saint-Cloud peut-être!
DL PERRET
Sans m'emporter comme M. Yiger, moi dont le caractère est naturellement fort doux, et qui me flatte d'avoir vécu avec vous tous, messieurs, dans les termes de la politesse , je ne peux me dispenser de rendre témoignage à ce qu'il y a de judicieux dans son opinion. Le jardin étoit là, fort commode à mon avis pour ce genre de discussion , et c'étoit plaisir, raison , économie à nos commettants, que de vider ainsi les questions en deux ou trois passes d'épée, au lieu de les traîner scandaleusement en débats honteux qui tournent toujours, vous pouvez l'avoir remarqué, au profit des fourbes et des pervers. Je ne suis pas discoureur, mais j'ai le coup d'œil prompt et la main assurée. Vous m'auriez vu serrer la lame de ce bellâtre d'Hérault-Séchelles et de ce flaudrin deTallien! Quelle boutonnière je réservois à Dubois- Crancé, l'Apollon du gros David ! Psous avions arrangé cela , Yiger, Dufriche et moi...
DUCOS
Dans votre sagesse
— Vous persiflez, je crois, M. Ducos, s'écria Duperret en le regardant de travers, et en froissant impatiemment sa serviette.
DUCOS
Non, Duperret, non vraiment! je badine selon mon usage, et je vous prie de ne pas m'ajournera quelqu'un de ces rendez-vous où deux braves se coupent impitoyablement la gorge. C'est un soin qui ne nous regarde plus. Nous ferions tort à la Montagne d'un de ses privilèges.
DUPERRET
A la bonne heure, car, aussi bien, j'ai juré de ne me fâcher de ma vie ! Cependant , si on m'avoit cru , et si, comme dit M. Viger, d'autres que Dufriche et moi l'avoient suivi dans son héroïque sortie, vous n'auriez pas les mains liées demain par un malotru de bourreau , pour aller recevoir , en place publique , ce que notre vénérable ami, M. Lamourette1, appelle une chiquenaude sur le cou.
CARRA
En vertu de la figure de mots qui est communément nommée euphémisme.
1 Adrien Lamourette, né àTervent, dans le Boulenois, homme de lettres, piètre, évêque constitutionnel de Lyon, membre du Corps législatif, exécuté à Paris à l'âge de cinquante-doux ans, le 10 janvier 1794, soixante-dix jours après les Girondins. Il dut se trouver en même temps qu'eux à la Conciergerie, où M. l'abbé Émery le réconcilia, comme il avoit fa;t pour Faucbet, avec Dieu et l'iiglise. C'est de la boucbe même di; M . l'abbé Émery qu'a été recueillie l'expression fort connue à laquelle on fait allusion ici, et qui est rapportée par la plupart des biographes.
ZtO.
474 les (.iiioMms.
DIPERRET.
Parle saint Évangile1! on ne termine pas autrement les guerres de parti; mais je n'eus pas ébloui un moment ces gens-là de la .lueur de mon sabre, que vous autres girondins , vous avez tous crié haro , comme des Normands !
YERGMAUD.
Phocion étoit la hache des discours de Démosthène. Duperret , Dufrichc et Viger étoient l'épée des trames de la Montagne.
DUPERRET
Et si vous l'aviez voulu , cette épée auroit coupé le nœud gordien de la révolution.
FAUCHET
Une autre épée la coupera.
GENSONNÉ
Celle de Cromwell
DUCHATEL
Celle de Monck. . . .
VI'RGXIAUD.
Celle de Thrasybule , peut-être !