‹ Souvenirs et portraits de la révolutionChapitre 31 sur 40 · GARDIEN · texte numérisé non relu

GARDIEN

A Couthon, peut-être!...

CARRA

Couthon, que la prévoyante nature a sagement privé de ses facultés locomotives pour restreindre ses moyens de nuisibilité?...

GE-NSONNÉ.

Marat ne réclamera pas, messieurs. Il a pris le même parti que Yespasien. Il est devenu dieu. DUCOS.

Oublions ces malheureux pour ne nous occuper que de la patrie et de nos amis !

Et au même instant, vingt noms honorés qui ne parviendront pas tous à la postérité avec la même illustration , mais qui étoient alors l'amour et l'espérance des gens de bien, s'échangcoient sur toutes les bouches.

1 Cette violente hyperbole cttdc Saint-Just.

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C'étaient Yillar, Yiennet, Mazuyer, Laurençot, Wattdclaincourt, Séguin, Noël, Harmant, Quirot, Casenave, Boissy-d'Anglas, Lanjuinais, Daunou, Pontécoulant, Larivière. C'était Jean de Bry, qui exerçoit sur le grand nombre les plus vives sympathies ; jeune et ardent comme les ardents et les jeunes, puissant par la parole comme les orateurs, riche des acquisitions de l'esprit comme les savants , pénétré déjà de hautes idées morales et religieuses comme les sages. Les proscrits surtout occupoient toutes les pensées, comme s'il n'y avoit eu de souffrances et de périls que pour eux. — Où sontils? que font-ils? que deviendront-ils? — Ces questions se croisoient, se confondoient, se répétoient de tous les côtés avec un intérêt d'émotion qui s'augmentait des moindres incertitudes.

— Faut-il le demander? répondit Gensonné, de ce ton de sensibilité morose et de douce ironie qui étoit , ainsi que nous le disions tout à l'heure, le trait principal de son esprit. — Echappés depuis cinq mois aux fureurs de la Montagne, ils ont cherché long-temps à la suite de Guadet1 — puisse la mort épargner un si vigoureux défenseur à la liberté ! — ils ont trouvé sans doute quelque asile inviolable où ils attendent en paix le jour d'assister glorieusement au triomphe de la raison et des bonnes lois sur une faction en délire. L'enfer même

1 Guadet, Marguerite- É lie., né à Saint-Émilion, avocat, député de la Gironde, âgé de trente-cinq ans, mort sur l'échafaud à Bordeaux le 17 juillet 1794, avec la plus graude partie de sa famille. Guadet fut le rival d'éloquence de Vergniaud et de Gensonné, dont il ne cessa pas d'être l'ami. 'Quelques-uns de ses mouvements oratoires remportent môme en véhémence tribunitienne sur- tout ce qui s'est conservé de plus remarquable dans ce genre chez les anciens et chez les modernes.

leur en auroit servi , si le voyage d'Orphée pou voit se renouveler dans le monde prosaïque des Jacobins, car la lyre d'Orphée, Girey-Dupré1 nous l'a dit en vers, a passé entre ses mains. — Là , dans une profonde sécurité sur leur sort, et peut-être sur le nôtre, il est aisé de deviner comment ils remplissent leur temps. Je crois, en vérité, que je les vois. — Salles2 relit et repolit cette éternelle tragédie qui doit incessamment détrôner Voltaire. Barbaroux3 achève de rimer un conte

1 Girey-Dupré, Joseph-Marie, né à Paris, homme de lettres et journaliste, âgé de vingt-quatre ans, exécuté à Paris vingt jours après les Girondins, le 20 novembre 1793. Il n'étoit pas de la Convention nationale; mais il avoit adhéré d'une manière assez vive aux principes des hommes d'état pour se signaler à leurs bourreaux. A l'époque où parle Gensonné, il étoit déjà prisonnier à Bordeaux ; mais il ne fut amené à la Conciergerie qu'après la mort de ses amis.

2 Salles, Jean-Baptiste, né à Yezelise, médecin et homme de lettres, député de la Meurthe, âgé de trente-trois ans, exécuté à Bowleaux quelques mois après la mort des Girondins, le 20 juin 1794.

Deux des députés nommés plus haut, Mazuyer et Noël, sont morts aussi sous le couteau révolutionnaire. Une multitude d'autres, ou victimes ou fugitifs, échappent à ces rapides revues, déjà trop multipliées par rapport à la dimension de cet écrit. La catastrophe du 31 mai demanderoit à elle seule une longue biographie spéciale.

5 Barbaroux , Charles-Jean-Marie, né à Marseille, avocat et homme de lettres, député des Bonches-du-Rhône, âgé de vingtsi\ ans (au moment de l'action), mort sur l'échafaud à Bordeaux le 25 juin 1794, après s'être frappé inutilement de deux coups de p:stolet. C'étoit un des membres les plus jeunes et les plus éloquents de la Convention. Sa force et sa beauté en faisoient une espèce de héros épique, dont la physionomie est supéiieurement tracée dans d'excellentes pages des Mémoires de Lonvet et de madame Roland.

badin , dont les dames n'avoueront pas la lecture ; ou bien, l'Hercule de la révolution , vaincu par un nouvel amour, file aux pieds d'une autre Omphale qui le cache dans son boudoir. Valady frissonne au seul nom de l'échafaud qu'il ambitionnait comme le terme le plus glorieux d'une honorable vie, et se plaint, dans sa timidité ingénue, de ne pouvoir finir ses jours au fond de quelque modeste solitude , pareille à celle du vieillard de Virgile. N'entendez-vous pas Louvet1, modulant sur tous les tons de sa prose cadencée, un peu froide à mon avis quand elle n'est pas libertine, de tendres invocations à la massive Iris qu'il a baptisée du nom sarmatc de Lodoïska? Buzot2 , plus enorgueilli qu'il ne le pense lui-même de la royauté imaginaire que lui ont conférée nos ennemis, déclame d'une voix imposante, ou gourmande les esprits irrésolus avec une rigueur impériale. Pélion 3 , fier de ses beaux cheveux blanchis

1 Louvet, dit de Couvray, Jean-Baptiste, né à Paris, homme de lettres et journaliste, député du Loiret, âgé de vingt-neuf ans, mort le 25 août 1797, à l'âge de trente-trois ans, le seul des personnages historiques de ce récit qui ait été emporté par une mort naturelle. Le roman de Faublas lui avoit acquis, trèsjeune, une réputation d'esprit dont peu d'écrivains de nos jours scroient jaloux. Il y a de l'éloquence, bien qu'un peu apprêtée, dans quelques-unes de ses pliilippiques, et le récit de sa proscription renferme des pages admirables.

2 Buzot, François-Nicolas- Léonard, né à Évrenx, avocat, député de l'Eure, âgé de trente-trois ans, mort l'été suivant dans un champ des environs de Saint-Lmilion , où il fut trouvé à demi dévoré par les loups. La Montagne l'appeloit le roi Buzot, parce qu'elle le regardoit comme le chef et l'âme des prétendus complots des fédéralistes.

8 IVtion ou Péthion de Villeneuve, Jérôme, né à Chartres, avocat, maire de Paris, député d'ture-et-Loir, âgé de quarante ans, mort de faim dans les champs de Saint-Émilion, où il fut

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avant l'âge , prêche avec la gravité du patriarch e ou la solennité du pontife. Cussy tempête contre sa goutte, et s'en console en buvant plus sec qu'il ne convient à son régime

— Je bois à tous , et à chacun d'eux en particulier , dit Mainvielle en multipliant les rouge-bords.

— Je bois à leur avenir et à celui de la France , dit Du cos.

— Je bois à la République une, indivisible et impérissable, dit Boileau.

VERGNIAUD

Être de raison ! puérile chimère , bonne à bercer tout au plus désormais l'imagination d'un enthousiaste à la robe juvénile ! Rappelez-vous ces mots de Barbaroux : « Si j'avois à recommencer ma vie, je la consacrerois » tout entière aux nobles études qui élèvent la pensée » de l'homme de bien au-dessus de la terre, et je ne » m'aviserois jamais de vouloir conduire à la liberté un » peuple sans mœurs. Cette foule furieuse n'est pas plus » digne d'un gouvernement philosophique que les laz- » zaroni de Naples et les anthropophages du Nouveau - » Monde * ». — Barbaroux disoit vrai. Il falloit fonder sur une terre cachée aux scélérats la république idéale de Roland. Les vrais sages rêvent des législations avec

dévoré par les chiens et les loups, vers le milieu de l'année 1794. Son parti l'avoit appelé Aristide. Les biographes ne s'accordent pas même sur l'orthographe de son nom.

1 Ces expressions sont en effet celles de Barbaroux , qui a pu s'en servir avant de se séparer de ses amis, mais qui les a consignées plus tard en caractères immortels dans une lettre à son fils au berceau. Nous recommandons aux études des républicains h venir cet admirable monument d'éloquence et de raison.

LES GlRO\DlNS. 45

Platon et des utopies avec Thomas Morus. Ils n'essaient pas de les réaliser.

GENSONNÉ

Vergniaud est décidément le Jacob Dupont ! de la République; il ne croit plus à la liberté. VERGMAUD.

Je ne crois plus à cette déesse qui vient au milieu des hommes les mains pleines de bienfaits, mais à cette furie qui les enivre et qui les dévore. L'appelez-vous la liberté? Quand les nations reconnurent d'un commun accord la divinité du soleil, il n'étoit pas couvert du voile sanglant des orages.

FONFRËDE.

0 Vergniaud ! notre égalité sociale , qui est écrite dans la nature , ne seroit aussi qu'un vain mot !

VERGNIAUD

Procuste avoit un lit de fer à la mesure duquel il as-

sujettissoit tous les voyageurs, en disloquant les plus

petits , en mutilant les plus grands. Ce tyran croyoit

comprendre fort bien l'égalité.

BRISSOT

Elle peut s'établir graduellement chez un peuple nouveau ou renouvelé , comme en font les révolutions et les transmigrations ; chez un peuple où tout le monde est également intéressé à l'établissement et au progrés de l'institution qui est la sauvegarde de tous, parce que le mouvement des choses humaines l'a ramené des erreurs delà civilisation à l'innocence des tribus primitives ; — chez un peuple de frères.

1 C'est le nom d'un conventionnel, d'ailleurs peu connu, qui avoit fait à la tribune profession d'athéi>ine. 11 disparut devant l'étrange théisme de Robespierre, et mourut, suivant les biographes , en état de démence.

VERGMAUD.

Quelle fraternité , grand Dieu , que celle d'Abel et de Caïn !

CARRA

Je crois , moi , comme il est de l'intime essence des choses qui vivent, et même de l'essence des choses qu'abusivement on croit mortes , de parvenir de modification en modification , ou , si vous voulez , de forme en forme , à leur apogée possible de développement ; je crois , dis-je , que les sociétés actuelles tendent naturellement de toutes leurs forces motrices , et aussi en raison de quelque puissance incidente que je n'ai pas encore suffisamment examinée, à l'établissement définitif de la république.

RRISSOT.

Moi, j'ai vu de près les malheurs des peuples, les vices des législations et l'incurable démence des rois. Je crois , en mon âme et conscience , que la révolution triomphera.

VERGMAUD.

La révolution est comme Saturne. Elle dévorera tous ses enfants *.

BR1SSOT.

Je lui adresserai en mourant un adieu de regret et d'espérance !

1 Cette phrase célèbre de Vergniaud a été prononcée dans une question d'assignats. En m'exposant au danger de faire parler des orateurs tels que ceux-ci d'une manière indigne d'eux , je n'ai rien négligé du moins pour recueillir et encadrer leuis plus belles paroles, toutes les fois que j'ai pu les lier au sujet. Ce genre de centon n'a rien de M gracieux, à mon avis, tant qu'il n'est pas postiche et forcé.

VERGNIAUD

Et moi aussi, je lui adresserai un adieu, l'adieu du gladiateur vaincu : Tyran aveugle et féroce , les mourants te saluent! — Mais de la révolution sublime que ma pensée s'étoit faite, j'en emporterai le deuil dans mon cœur, comme Mirabeau celui de la monarchie *.

BRTSSOT.

Ta misanthropie est justifiée par des crimes qui ne me font pas moins horreur qu'à toi; mais elle t'entraîne trop loin. Ton expérience tardive s'est formée dans des jours de désolation et de douleur. Vergniaud mourant n'a vu que le berceau d'Hercule.

VERGNIAUD

Hercule au berceau étoufîoit des serpents. Il n'en vomissoit pas.

ERISSOT.

Je te parle avec cette connoissance plus calme et plus approfondie des hommes et des événements que l'âge , la méditation et les voyages m'ont donnée. J'ai visité des nations innocentes dans leurs mœurs, simples dans leurs besoins , modérées dans leurs ambitions, et par conséquent heureuses de tout le bonheur que peuvent procurer la modération , la simplicité , l'innocence. J'ai compris alors que l'habitude des bonnes institutions fait les bonnes sociétés , et que cette habitude se contracte vite; car celles-là, comme celle que nous nous proposons de fonder , sortaient à peine d'une révolution qui avoit éclaté et s'étoit accomplie en peu d'années sous nos yeux. Moïse lui-même disparut dans

1 « J'emporte le deuil de la monarchie; les factieux s'en dis- » puterontles lambeaux. » Dernières paroles de Mirabeau, rapportées par Cabanis.

458 LES GIIIOXDIXS.

une tempête , et la législation de Moïse a traversé les siècles.

FAICHET.

Celle tempête venoit du ciel, et les vôtres \iennent des abîmes.

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