A M. J. LAFFITTE
Monsieur 7
La dédicace de ces Souvenirs vous étoit adressée il y a cinq ans.
Différentes circonstances ont retardé la publication de la première édition et de la seconde.
Un des événements dont je parle vous a porté depuis au premier rang dans l'administration des affaires publiques.
Il y a dans le cœur d'un homme indépendant une pudeur qui gêne l'expansion des sentiments les plus légitimes.
Vous n'avez pas entendu parler de moi dans la nouvelle situation où vous avoient placé vos talents , vos vertus , et la juste affection que vous inspirez au pays.
Les hommages que l'on adresse au pouvoir sont trop suspects pour convenir à une âme telle que la vôtre.
Le devoir qui me les imposoit auroit été pénible à une âme comme la mienne, quand vous étiez premier ministre.
Vous êtes rentré dans le rang des citoyens; je les adresse au citoyen.
Je les adresse à l'homme de bien qui m'a entouré pendant quinze ans des sollicitudes d'une bienveillance presque paternelle, sans acception de mes opinions.
Cette foible offrande même sera un gage de la liberté de mes sentiments.
C'est l'œuvre d'un homme sincère mais impressionnable , dont les impressions ne sont pas toujours d'accord avec les vôtres.
Ce livre prouvera, du moins, à défaut d'autre mérite , que vous n'avez jamais repoussé l'expression d'une conscience droite , et qu'elle n'a jamais aliéné un de vos sentiments aux hommes qui parlent ce langage.
Si je regrette qu'un de mes écrits ne soit pas destiné à vivre , c'est que j'aurois ardemment voulu consacrer quelque part , d'une manière durable , les témoignages de ma reconnoissance et de mon respect.
Charles Nodier.
DE LA TROISIÈME ÉDITION
Pour expliquer le livre que voici, il convient de dire d'abord qu'il n'offre que les débris d'un livre. Ma première pensée avoit été d'écrire des Mémoires continus comme tout le monde , et de me faire modestement le béros d'une espèce d'Odyssée à travers les Charybdes et les Scyllas de la révolution. Dans une révolu tion , en effet , le domaine des notions historiques appartient à tous comme tout. Chacun ayant pu prendre part aux événements selon ses facultés, chacun a le droit de raconter ce qu'il a fait , selon son talent. Pour annoncer des Mémoires sur l'intérieur et les ressorts d'un gouvernement absolu, il faut, de toute nécessité, avoir été général, ministre, diplomate, courtisan, courtisane ou valet de chambre. La révolution a mis en jeu plus d'intérêts, plus de passions et plus d'acteurs. Au fort d'une tempête qui entraîne le vaisseau de l'État, les plus grands prennent part à la manœuvre, les plus petits au conseil , et quand le bâtiment touche on s'en aperçoit au moins aussi vite à fond de cale que dans la chambre du capitaine. Cette considération mettoit sans doute ma pudeur d'écrivain à l'abri ; mais qu'auroit fait de plus à mon récit l'individualité de l'historien? Il n'y avoit rien d'assez spécial dans l'emploi et les accidents de ma vie pour justifier cette forme spéciale. Autrement il n'est personne qui ne puisse faire aussi sa biographie, et la lancer hardiment dans les cahi-
rets littéraires. Si votre portier a cinquante ans, et qu'il veuille bien avoir pour vous la complaisance des Calenders borgnes, il vous récitera facilement des aventures daus lesquelles il a figuré comme acteur ou comme témoin , et qui feront pâlir celles de Cleveland et de l'Infortuné Napolitain. Les anciens disoient très-bien qu'il ne faut pas se plaindre de ses malheurs à Hécube.
Ce qui reste de véritablement individuel à l'homme qui écrit sur ces matières, c'est la sensation. Il n'y a rien de plus vulgaire que les faits, et rien sur quoi on s'accorde moins. Parlez à trois personnes d'un drame nouveau •. la première n'y a vu que l'exposition, la seconde que la péripétie, la troisième que le dénouement, et vous n'avez peut-être remarqué aucune des choses qu'elles y remarquent, si votre voisin étoit importun, ou si votre voisine étoit jolie. Quand ces impressions qui nous ont fui ont quelque attrait de sentiment ou d'imagination, quand elles nous sont présentées dans un moment plus favorable avec candeur ou avec enthousiasme, nous y prenons presque autant de plaisir que si elles se réveilloient de notre propre mémoire , et qu'elles se produisissent naturellement en nous-mêmes. Ce n'est pas l'objet qui est changé, c'est l'aspect; ce n'est pas la forme, c'est la couleur.
J'ai entendu dire souvent qu'il étoit trop tôt pour écrire l'histoire. Cela est généralement vrai quant aux lecteurs; mais la masse des lecteurs est un corps instantané, mobile, qui se renouvelle sans cesse et, à mesure qu'il se renouvelle, il devient plus accessible à la vérité, parce qu'il échappe de plus en plus à l'action des intérêts. Quant à l'historien, je crois qu'il ne sauroit être trop près des faits qu'il raconte, des personnages qu'il met en action , pour en saisir la véritable physionomie. Il est vrai qu'il est alors placé sous l'influence immédiate des opinions de parti ; et s'il n'a pas l'indépendance de position et la conscience de caractère qui recommandent le témoignage de l'homme de bien , il faut laisser là son livre. Toutefois, l'écrivain qui lui succédera au bout d'un siècle , sera-t-il mieux affranchi de ces préventions, s'il s'en rapporte, comme il sera obligé de le faire, aux plaidoyers passionnés des factions; s'il consulte, comme il n'y manquera pas, les traditions encore vivantes des vainqueurs
DE LA TROISIEME EDITION. 5
et des vaincus?... Sera-t-il plus exempt de se tromper sur le passé que sur le présent, une fois qu'il y sera transporté de toutes les forces de son âme, qu'il en aura fait le centre de sa vie intellectuelle, et qu'il se sera associé, sans le savoir, par toutes les sympathies de son organisation , à toutes les émotions de son drame et de ses héros? Un écrivain qui saisit partout la vérité avec une grande puissance, et qui l'énonce presque toujours avec des formes vives, lucides et impérissables comme elle, n'at-il pas dit un jour : « Les royalistes d'aujourd'hui auroient été des ligueurs ! » Cela est exact, dans l'acception qu'il donnoit à l'opinion selon sa pensée intime, et il ne faut pas chercher ailleurs la cause des dissensions qui nous travaillent encore. Les premières révolutions de la monarchie ont été racontées par deux hommes qu'on seroit porté à croire fort étrangers d'affections et de principes à des événements si complètement finis. Cependant lisez Mézeray, vous reconnoîtrez le frondeur; lisez Daniel, vous reconnoîtrez le jésuite.
Je n'aurois pas suivi si loin cette question, si je ne m'étois abandonné à ma plume:
Cet accessoire est grand , mon sujet est petit.
11 y auroit trop d'orgueil ou de distraction à placer une théorie sérieuse de la vraisemblance historique à la tête d'un recueil de causeries sans conséquence, dont le seul mérite, si elles peuvent en avoir un , seroit d'être recueillies sous l'impression d'un souvenir naïf, avec une impartialité d'autant plus facile qu'elle tient beaucoup de l'insouciance. Comme un livre, sous quelque point de vue qu'on l'envisage, est un ouvrage de vanité, et qu'il faut bien passer condamnation sur ce point, je n'ai pas balancé à faire ici les honneurs de la mienne. Ma vanité, puisqu'il faut le dire, ne consiste pas à me croire la moindre des qualités littéraires de l'historien, mais à m'arroger avec confiance la première de ses qualités morales. S'il n'y avoit pas trop d'orgueil à employer les paroles de Montaigne, je dirois volontiers : Ceci , lecteur, est un livre de bonne foi; et si cet orgueil n'alloit pas jusqu'à une sorte de profanation , j'aurois pris pour épigraphe celle de saint Paul aux Hébreux : Je suis persuadé d'avoir une
bonne conscience. Mais j'ai prudemment réservé ces protestations pour ma préface, où je puis du moins en racheter la suffisance trop. superbe par quelque réticence modeste. Cette réticence, la voici : c'est que mon impartialité sans effort est tout bonnement le résultat de l'expérience, et que je suis nécessairement impartial , parce que j'ai vu , parce que j'ai senti , parce que j'ai vécu, parce que j'ai trouvé de tous les côtés , à travers une foule de préventions, de préjugés, d'extravagances, d'excès et même de fureurs , de bonnes intentions , des talents supérieurs , des vertus sublimes; parce que l'habitude et l'obligation de comparer m'ont convaincu que la société ne gagne presque rien à rien ; parce que l'éclectisme du philosophe, scepticisme accommodant qui choisit dans tout pour conserver le droit de tout contester, est, suivant moi , la seule raison de l'histoire.
Jeune, j'ai été sans doute un homme de parti, et j'ai servi la cause à laquelle je m'étois lié dans l'abandon inexpérimenté de mes premiers sentiments, sinon avec l'éclat qui s'attache aux faits mémorables, au moins avec la ferveur d'une organisation énergique; mais je suis assez heureux pour avoir imprimé dès l'enfance une invariable profession de foi à tous ceux de mes actes et de mes écrits dont quelques personnes peuvent conserver la mémoire.
Ami constant et passionné de la liberté, dans la véritable acception de ce mot si mal compris, je n'ai jamais nourri dans mon cœur qu'une pensée; et suivant l'aspect divers des différentes époques , je l'ai rattachée avec ardeur à tous les systèmes qui pouvoient lui prêter un appui; mais la vie est trop courte, et chez nous qui avons tant vu elle est trop désabusée, pour qu'il nous soit possible de recommencer si tard, dans le chemin que nous y faisons, beaucoup d'amitiés politiques. Heureusement, la direction où j'étois ne m'a pas fait perdre de vue les hommes honnêtes et sincères qui ne m'y accompagnoient point, et qui se ti ompoient, si je ne me trompois, ou si l'on ne se trompoitdes deux parts, ce qui a dû arriver souvent. Il n'est peut-être pas amnc à notre nature de voir juste dans des questions qui ont des milliers d'aspects, mais on a quelque droit de se croire l'autorité de la bonne foi quand on n'a jamais transigé sur les opinions fondamentales, quand on n'a jamais aliéné un sentiment, et quand
DE LA TROISIEME EDITION
on peut tendre une main amie aux honnêtes gens de tous les partis sans craindre qu'elle soit repoussée.
Au reste, le livre que voici, et c'est oser beaucoup que de l'appeler un livre, a subi par hasard l'épreuve la plus extraordinaire à laquelle une composition, écrite sous l'inspiration de la vérité, ait été soumise depuis qu'on écrit l'histoire. Quelques fragments d'essai en sont livrés depuis sept ans au public, le reste en étoit connu par des lectures familières; et entré ces publications, ces lectures, et l'impression de l'ouvrage, une révolution a passé, sans que j'éprouvasse le besoin d'y changer une ligne. Il y a cent ans du 20 au 30 juillet 1830. Il n'y a pas, dans ce que j'ai imprimé et dans ce que j'imprime , la plus petite fraction de temps que puisse marquer une montre de Graham. Je jure sur l'honneur qu'on n'y découvrira pas plus d'une douzaine de mots sacrifiés aux convenances des jours actuels, et les bienséances de la presse libre sont au droit de penser et d'écrire ce qu'est la pudeur à l'innocence, la modestie au talent, la modération à la vertu.
Cette déclaration de principes n'est pas inutile , si je suis parvenu à exécuter mes légères esquisses comme je les ai conçues, c'est-à-dire de manière à laisser si peu de place et de jeu à mes opinions intimes, toutes les fois qu'elles ne sont pas nécessairement en action, qu'il soit impossible ou au moins très-difficile au lecteur de les reconnoître et de les nommer. Ce seroit là , peut-être, la véritable pierre de. touche de l'histoire; et si je n'en appelle ici l'application que sur des historiettes sans conséquence et peut-être sans intérêt, c'est que tout me révèle que je n'ai par devers moi ni le talent ni le temps nécessaires pour entreprendre un travail plus étendu, plus compacte et plus sérieux. Je crois pouvoir souhaiter, sans outrecuidance, ma liberté d'âme et d'esprit à ceux qui l'accompliront désormais; et j'estime qu'il ne manqueroit guère à quiconque y réuniroit par hasard la plume de Chateaubriand ou celle de Ballanche, que le premier et le plu* essentiel dçs matériaux d'une longue entreprise: quelques années de vie.
Après m'être si magnifiquement éiûgié, il me reste à me dél'iitlie contre un reproche que ne m'ont épargné ni amis ni ennemis; ou plutôt il me reste à le subir très- humblement, car
je ne sais pas en vérité ce que j'y opposerois. Des critiques dont je reconnois volontiers l'autorité en ces questions ont blâmé dans mes petites narrations une sorte de vernis romanesque assez malséant, suivant eux, à la gravité des sujets. On a dit qu'elles se ressentoient d'une manière un peu exagérée de considérer les événements et les hommes, qui est propre à mon caractère; et on a spécialisé cette accusation dans des termes dont je ne serai pas le dernier à reconnoître la spirituelle justesse, en me condamnant à n'exploiter que la littérature nerveuse et l'histoire fantastique, J'y consens de tout mon cœur, et, je le répète, je n'essayerai certainement pas de prouver que des perceptions à demi effacées par le temps ont obtenu, en passant de ma tête et de mon cœur sur le papier auquel je les confie, cette précision absolue des vérités mathématiques qui se fait désirer tous les jours dans des matières plus essentielles et plus positives. Ce que j'atteste, c'est qu'elles sont miennes, qu'elles me sont arrivées ainsi , comme mes organes les ont prises. Aucun homme n'est comptable de ses sentiments qu'en raison des facultés qui lui ont été données pour sentir. Tôt capita, tôt sensus. Je suis garant des faits et non maître des impressions. Que j'aie vu autrement qu'un autre, que d'autres encore aient vu autrement que lui et moi, il n'en résulte pas que, ni moi ni les autres, nous ayons dit ce qui n'étoit pas, mais seulement que chacun de nous a dit ce qu'il a vu comme il l'a vu. Je n'ai pas le regard aussi profond qu'un aigle, je ne l'ai pas aussi obtus qu'une chauve-souris, et c'est dans le même rayon du soleil que plongent le regard de l'aigle, celui de la chauve-souris et le mien. Je me suis trompé souvent sur mes sensations, je pourrois me tromper encore; l'essentiel est que je ne trompe personne de parti délibéré, et il n'y a rien de plus loin de ma pensée. Est-on bien sûr d'ailleurs que tous les portraits historiques dont les anciens et les modernes nous ont transmis le type aujourd'hui consacré offrent cette exactitude de ressemblance que l'on demande aux. nôtres? L'amour n'a-t-il point embelli de femmes? L'enthousiasme n'a-t-il point grandi de héros? Je ne sais, mais si c'est à cette puissance négative d'un m m impassible que se mesure l'impartialité de l'histoire, il ne faut s'en rapporter à moi qu'avec beaucoup de réserve; et,
DE LA TROISIEME EDITION
pour me juger en deux mots, j'incline même à croire que lorsqu'il ne restera rien dans mes écrits de l'enthousiaste et de l'amant, il n'y restera pas grand'chose.
Il étoit sans doute inutile de munir de tant de précautions oratoires et grammaticales un mince volume qui passera sans être aperçu. In tenui labor. J'ai cédé, presque sans le savoir, à l'habitude de mes confrères les auteurs. Rabelais diroit : Matière de préface.
Mon père, passionné pour les études classiques, s'éloit promis de faire de moi une espèce de savant. Ce n'est pas la seule de ses espérances que j'ai trompée. Il m'avoit appris ce que je sais de latin par une méthode qui lui étoit propre, et dont les fruits m'ont échappé à mesure que j'ai vieilli. A dix ans, je lisois plus couramment qu'aujourd'hui des auteurs assez difficiles. Enchanté de mes progrès, sur lesquels s'aveugloit sa tendresse, quoiqu'il fût plus que personne à portée de les apprécier à leur juste valeur, il ne pensa plus qu'à me faire commencer mes études grecques ; mais les occupations multipliées que lui donnoient ses importantes fonctions ne lui permettoient pas de me diriger. Parmi les hommes qui correspondoieut avec lui sur des questions de philologie et de littérature ancienne se trouvoit un certain Euloge Schneider, d'abord capucin à Cologne, puis grand-vicaire de l'évèque constitutionnel de Strasbourg, et très-savant éditeur d'un Anacrêon allemand. Mon père me recommanda aux soins de M. l'abbé Schneider, qui les lui avoit offerts, et j'allai à Strasbourg apprendre du grec sous les auspices d'un grand-vicaire qui avoit traduit et commenté Anacrêon. L'effroyable célébrité que Schneider a acquise depuis, et la tragédie peu connue à laquelle aboutit la voie de sang qu'il s'est faite, m'ont paru propres à exciter quel-
que curiosité , et à racheter par un intérêt assez vif quelques pages d'ennui préliminaire.
M. l'abbé Schneider ne pouvoit pas me donner un logement chez lui; mais il m'avoit fait préparer une chambre propre et commode, à Y hôtel de la Lanterne, chez une excellente madame Teutch, dont j'aime à me rappeler le nom et le souvenir. C'est la première femme qui m'ait fait concevoir le charme que l'expression d'une âme aimante et d'un bon cœur peut prêter à une jolie figure.
J'étois arrivé de nuit. La plus grand ville que je connusse alors étoit ma ville natale. Dès le point du jour, tourmenté d'une impatience invincible , je parcourois les rues solitaires, étonné de tout, admirant tout, et frappé surtout d'une sorte d'extase devant cette magnifique cathédrale que le monde ancien auroit comptée parmi ses merveilles. Je n'avois rien vu de pareil en ma vie à ce chœur d'anges et de saints qui l'embrassoit de myriades de figures , et qui sembloit s'élever avec elle aux faîtes de la Jérusalem céleste , en perçant les riches broderies et les dentelles transparentes de sa miraculeuse architecture. Je fus tiré de ma méditation par le bruit d'un coup de marteau , et je vis rouler à mes pieds la tête d'un saint. Un autre coup retentit; et, ce qui tomba , c'étoit le buste de la Yierge embrassant son fils. Je cherchai d'où venoit cela, et j'aperçus un homme juché au portail sur les épaules d'un apôtre colossal , et frappant à droite et à gauche avec des imprécations épouvantables sur ces représentations gothiques des élus du Seigneur. Le peuple s'étoit amassé peu à peu en groupes agités , d'où partoient des rires éclatants , de sombres vociférations et de sourds murmures. Je fus long-temps à m'expliqucr cette frénésie ,
fclLOGE SCHNEIDER. 15
qui n'étoit pas encore parvenue au pied du mont Jura.
Il étoit neuf heures du matin quand je crus pouvoir me présenter chez le citoyen Schneider. Madame Teutch m'avoit bien dit que c'étoit comme cela qu'il falloit le nommer ; qu'il n'étoit plus abbé , mais rapporteur de la commission révolutionnaire extraordinaire du Bas- Rhin, et que , tout enfant que je fusse , il étoit capable de me faire mourir si je ne le tutoyois pas. Je venois de nie répéter cette leçon pendant une heure de promenade sur le Breuil , regrettant , à vrai dire , de commencer ainsi mes nouvelles études , et de ne pouvoir arriver sans ce préambule à la première page des institutions de Clénard.
Je montai trois degrés; je frappai à une petite porte étroite. Une servante vieille et fort rechignée vint me recevoir , et m'introduisit en grommelant chez le citoyen Schneider ; c'est-à-dire dans la salle à manger, où je devois l'attendre. Cette pièce étoit fort propre , quoiqu'elle ne fût boisée que de planches à simples moulures , sans couleur , sans cire et sans vernis. Elle avoit pour tout ornement deux grands sabres en sautoir,
Le déjeuner étoit servi. C'étoit un plat d'huîtres, Para concka in terris , un plat d'anchois, une jatte d'olives, et une cruche de bière. Le citoyen Schneider entra, plaça ses deux pistolets sur la table, et s'assit après m'avoir assez brusquement salué.
Je m'approchai de lui, et je lui remis la lettre de mon père. Aux deux premières lignes, il me lendit la main , m'adressa je ne sais quelle phrase grecque à laquelle je répondis en disant que je n'a vois pas encore le bonheur de savoir un mot de grec, puis m'invita à déjeuner ; et sur mon refus, à dîner. Je n'avois aucun
prétexte pour ne pas accepter. J'aurois cependant mieux aimé dîner chez madame Teutch.
La vieille servante revint, et lui rapporta des gazettes allemandes, une lampe, une boîte à tabac et une pipe. Il alluma sa pipe, et remplit devant moi un verre de bière que je me crus obligé h vider. Pendant qu'il parcouroit ses journaux, je l'aurois peint si je savois peindre.
Euloge Schneider n'avoit pas toujours porté ce prénom académique , qui signifie beau par leur ou savant spirituel. Les érudits le connoissent autrement. Il l'avoit pris pour dissimuler les souvenirs de sa vie monacale, et pour entrer dans le monde en laïque, sous le privilège d'une pseudonymie parlante qui ne manquoit pas de prétention. C'étoit un homme de trente-cinq ans, laid, gros, court et commun, aux membres ronds, aux épaules rondes, à la tête ronde. Ce qu'il y avoit de plus remarquable dans sa face orbiculaire d'un gris livide, frappée çà et là de quelques rougeurs, et criblée de petite-vérole, c'étoit le contraste de ses cheveux noirs coupés de très -près avec ses sourcils touffus et bruns sous lesquels étinceloient deux yeux fauves ombragés de cils roux. Doué d'une immense aptitude à savoir, et d'un esprit tout en ironie que j'ai trouvé presque toujours à côté de la cruauté , il n'avoit rien de ce qui touche , de ce qui émeut , de ce qui lie le cœur, et je crois que cette observation pourroit contenir la solution d'un grand problème. Les méchants sont les hommes malheureusement organisés qui n'ont pas pu être aimés.
Toutes les fois que je me le rappelle comme je l'ai vu, imposant pour le petit nombre des savants qui pouvoienl le juger, mais si peu sympathique de sentiment,
si maladroit de faconde , et si repoussant d'extérieur pour tout le reste, je me demande avec étonnement de quelle autorité cet homme a balancé pendant six mois l'omnipotence de Saint -Just, opprimé une vaste et forte province , menacé la Convention et inquiété la République.
Plus le dîner me faisoit peur, plus j'y fus ponctuel. Madame ïeutch me l'avoit recommandé en m'embrassant; et elle m'embrassoit volontiers, parce que j'avois l'air, disoit-elle , d'une petite fille déguisée. C'est "le premier banquet de ma vie où il ne s'éleva pas audessus de la nappe , à l'exception de ma tête , une tête qui n'ait été coupée depuis. Dès lors, cela m'est arrivé deux ou trois fois comme à tout le monde.
Les convives de Schneider se nommoient Edelman , Young et Monnet.
Edelman prendroit de droit une place dans les biographies , même quand la révolution auroit oublié de l'inscrire sur ses listes sanglantes. Mal organisé sous plus d'un rapport , il avoit été bien organisé pour les arts. La génération actuelle a pu admirer encore au théâtre sa belle et pompeuse musique ft Ariane dans l'île de Naxos, et je l'ai entendu vanter à l'égal de Gossec pour certains chants d'église. C'étoit un petit homme d'une physionomie grêle et triste. Son chapeau rond rabattu, ses lunettes inamovibles , son habit d'une propreté sévère et simple , fermé de boulons de cuivre jusqu'au menton , son langage froidement posé et flegmatiquement sententieux, composoient un ensemble très-médiocrement aimable , mais qui n'avoit rien d'absolument repoussant. Uni à Diétrich par une longue intimité, fondée probablement sur leur commune passion pour la musique, il devint un de ses premiers et
de ses plus acharnés accusateurs. Je me souvenois de lui avoir entendu dire , avec un calme affreux , dans sa déposition contre le fameux maire de Strasbourg, au tribunal criminel de Besançon : « Je te pleurerais parce • que tu es mon ami , mais tu dois mourir, parce que « tu es un traître. »
Young étoit un pauvre cordonnier, mais il s'en falloit beaucoup que ce cordonnier fût un homme commun. La nature l'avoit fait poète; et sa figure lourde, aux traits massifs et comme mal ébauchés, couronnée de cheveux durs et noirs que hérissoit en touffes divergentes une pommade grossière, s'animoit d'une inspiration toute particulière quand il débitoit ses odes et ses satires. Il ne composoit qu'en allemand, mais il savoit du latin et du grec ; et lorsqu'une de ses pièces avoit présenté quelque allusion à un passage célèbre dans les classiques , il ne manquoit jamais de le rapporter, en illustration , à la fin de sa lecture. Il est presque inutile de dire que toutes ses inspirations étoient prises dans les événements contemporains , et qu'il aurait peut-être été incapable d'en trouver ailleurs. Dans ces âmes emportées , violentes , et cependant naïves , la liberté avoit absorbé toutes les autres pensées. Si la définition de la monomanie, si commode aujourd'hui, avoit été inventée de ce temps-là , on aurait pu l'appliquer aux révolutionnaires de bonne foi , aux hommes de conscience et de cœur, qui s'étoient dévoués aveuglément à d'extravagantes et fatales théories , sans ambition et sans intérêt. Je ne parle pas des autres.
J'ai dit que le troisième s'appeloit Monnet. Celui-là m'étoit bien connu; et sa rencontre fut pour moi une% sorte de bonheur, car j'ai vu peu d'hommes , dans mon enfance, qui eussent plus de qualités propres à se faire
EULGGE SC1L\E1DEK. 19
aimer. Monnet a voit été grenadier dans sa première jeunesse. A vingt-cinq ans; il s'éloit fait prêtre; et il étoit devenu préfet du collège de Besançon peu de temps avant sa suppression. La révolution , qui le surprit à vingt-huit ans, lui rendit sa liberté, qu'il regrettoit probablement déjà d'avoir aliénée, et la révolution le trouva reconnoissant. Il étoit grand, beau, bien fait, quoique un peu voûté; plein d'aménité, de politesse , et de je ne sais quelle grâce triste qui attache. Sa physionomie mélancolique étoit comme empreinte d'un pressentiment sinistre. Il ne sourioit pas sans amertume. Si cette vision du passé, plus vive, plus instante que le présent lui-même pour un homme qui ne vit plus que dans le passé , ne trompe pas ma mémoire, il y avoit dans son cœur quelque mystère douloureux , dans son regard quelques traits de défiance et d'effroi. Sa joie à me revoir me tourmentoit , comme si j'avois compris que c'étoit la dernière qu'il eût comprise. Je crois qu'il s'étoit rendu suspect aux hommes exaltés de notre pays commun , par son généreux penchant vers toutes les idées de modération , et que c'étoit ce qui l'avoit décidé à venir chercher dans une ville où il seroit moins connu une nouvelle réputation politique , ou , si l'on veut , un abri contre le danger de son innocence. Cette démarche l'avoit perdu. Il ne s'étoit pas jeté à Strasbourg dans le parti extrême dont il avoit nécessairement les excès en horreur : il y étoit tombé ; et voilà ce que je sentis , sans le concevoir distinctement. Il faut avoir plus de onze ans pour deviner comment la foiblesse peut contracter une solidarité involontaire avec la fureur; comment la timidité peut devenir auxiliaire de la démence ou complice du crime. Cela m'a rappelé depuis ces saints de pierre de
20 soi \ enirs.
]a cathédrale mutilés par la populace, et qui lui fournissoient de nouvelles armes pour lapider ses victimes. Quelques saints de chair sont devenus aussi des instruments de mort dans la main terrible de la révolution. Je me rendois un compte vague de ces idées , pendant que la conversation mé révéloit peu à peu les passions effrayantes de cette génération de malheur. En vérité , j'ai compris depuis que les événements sont bien plus forts que les caractères ; et que si certains hommes ont brisé les peuples dans leur passage , c'est qu'ils ont été poussés par une puissance non moins irrésistible que celle qui déchire les volcans et qui précipite les cataractes. Chez une nation qui a usé le frein de ses lois accoutumées , ou qui l'a rompu , il en est de chaque individu en particulier comme de la nation tout entière. Il -va , il va , il ne sait pas où il va.
Je prenois bien peu de part à ce formidable échange de pensées de mort où tout le monde entroit pour son intérêt personnel , et qui étoient alors de droit défensif ; mais cela montoit mes idées, comme auroit dit Edelman , à un diapason extraordinaire. Celte alternative de mourir ou de faire mourir , cette question d'assassinat réciproque, devenue un dilemme pressant dont la solution pouvoit avoir lieu le lendemain, cette horrible loterie de têtes dont on balançait froidement les chances douteuses, et où chacun des interlocuteurs avoit un enjeu encore voyant, parlant et rempli de vie , cela est exécrable à penser ! Le dîner fut extrêmement gai.
Ce que je pus saisir dans un entretien si extraordinaire pour moi , c'est que les révolutionnaires de Strasbourg s'étoienl partagés sous deux drapeaux. L'un étoit celui des nouveaux hommes d'Etat représentés
EULfKJE SCHNEIDER . 21
dans la Convention nationale par Robespierre , et dans le département du Bas-Rhin par Saint-Jûst. Qui ne frémiroit de penser aujourd'hui que Robespierre et Saint -Just étaient modérés aux yeux de quelques hommes élevés dans ces belles et nobles études qu'on a si justement appelés humaines, et qui améliorent le cœur en éclairant l'esprit!....
L'autre étoit porté par Schneider, qu'une logique d'extermination qui passoit de bien loin les doctrines aveugles et stupides de Marat avoit poussé aux dernières conséquences de ce fanatisme anti-social. Cependant le modéré (je dois répéter que c'étoit Saint- Just) affectoit au moins une grande austérité de mœurs; et le capucin de Cologne étoit ami de la joie et de la volupté. Le premier jouoit au stoïcien , le second à l'épicurien ou au cynique. C'est sous ces deux puissances effrayées l'une de l'autre , que palpitoit l'Alsace effrayée de toutes deux.
Comme la révolution avoit deux grands - prêtres à Strasbourg, elle y avoit deux temples consacrés à ses redoutables mystères, la société populaire, épurée par Saint- Just, et la Propagande de Schneider. On n'a pas connu cette nuance à Paris même. On a vu les Cordeliers disputer le pouvoir aux Feuillants, et les Jacobins triompher des Feuillants et des Cordeliers; mais personne ne s'avisa d'y enchérir sur les Jacobins. Le ressort de la Propagande se brisa trop tôt pour cela.
La première leçon que je reçus de mon professeur de grec fut la défense de visiter cette société populaire, infectée des mauvais principes du modér autisme conventionnel. Young insista sur la nécessité de me nourrir des précieux enseignements de la Propagande; et il appuya cette opinion de quatre vers d'une de ses
odes, que Schneider s'empressa de traduire à mon usage et qui se sont conservés sans altération clans ma mémoire. On le comprendra aisément :
« Il faut que l'enfant lui-même quitte le sein pusillanime de sa
mère , » Qu'il s'ébatte sur le cercueil d'un tyran avec plus de joie
que dans son berceau, » Qu'il agite pour hochets des ossements et des sceptres
rompus , »j Et qu'il suce le lait héroïque, le lait sanglant de la liberté. »
Ces recommandations étoient d'autant plus pressantes que le citoyen Schneider alloit me laisser longtemps abandonné à moi-même et aux soins de madame Teutch. Les triomphes de Pichegru , qui reconquéroit nos frontières en courant, et qui débarrassoit le pays de ses ennemis extérieurs dans le temps physique dont ils avoient besoin pour fuir ou pour mourir , le laissoient malheureusement ouvert à d'autres ennemis plus dangereux pour la liberté que tous les rois de la coalition. Schneider partoit le jour suivant , accompagné de ses hussards de la mort , et alloit promener de village en village un échafaud nomade, pour exercer sur les infortunés qui s'étoient laissé piller par les Autrichiens la vengeance nationale. Ce voyage pouvoit être long, car le nombre des proscrits étoit à la discrétion du
juge-
Je restai seul. Le lendemain, à dix heures du matin un peu passées, je traversois la place d'Armes; il y avoit au bout de cette longue place, du côté de la Maison-Rouge, un échafaudage d'une forme singulière dont je compris rapidement l'usage : on venoit de décapiter une pauvre femme de quatre-vingts ans, qui étoit convaincue , par son propre aveu, d'avoir donné
ElLOGE SClIftEIDER. 23
du pain à un Autrichien affamé ; l'exécuteur relevoit le couteau sanglant dont la permanence menaçante n'auroit été concédée alors pour aucun des autres privilèges de la liberté. Le tambour roula et je m'enfuyois, quand je vis venir la Propagande : je la suivis machinalement.
C'étoit une chose étrange que la Propagande. Composée des énergies les plus adultes et les plus vivaces du temps , elle avoit conservé des mœurs de la jeunesse un peu de grâce et d'élégance. Quelques-uns de ses membres se distinguoient même par un costume presque recherché. Ils portaient une veste courte , mais très-propre, qu'entouroit une ceinture tricolore étoffée, munie d'excellentes armes, et à laquelle étoit suspendu un large couteau de chasse. Le bonnet rouge , ombrageant à la phrygienne un front couronné de beaux cheveux bouclés qui descendoient de part et d'autre sur les épaules , ne manquoit pas d'agrément ; leur co nu , leurs grands pistolets aux pommeaux brillants, leurs brodequins de cuir écru, l'ensemble entier de leur physionomie pleine d'un calme qui, dans ces jours décisifs , pouvoit passer pour du courage ; les chances de mort qui les suivoient de si près, et que j'avois apprises la veille : il n'en falloit pas tant pour exciter quelque curiosité sympathique dans un cœur d'enfant.
Ils arrivèrent au pied de cet horrible échafaud , à travers la foule qui s'éloignoit de crainte de se compromettre. L'orateur s'agenouilla, se releva, et puis, retourné vers nous, il remercia, il panégyrisa la guillotine , au nom de la liberté , avec un choix d'expressions si gracieusement effrayantes , avec un anacréontisme si désespérant , que je sentis une sueur froide ruisseler sur mon front et baigner mes paupières. Je voudrois
oublier tout ce qu'il y a de triste dans mes souvenirs; mais j'écris mes souvenirs, et je n'ai pu l'oublier encore, cette procession fanatique de la Propagande qui avait le bourreau pour pontife, et la guillotine pour reposoir !
Ceci se passoit en fi in aire, du deux au cinq ou six décembre; et je ne devois revoir Schneider qu'une fois. Je ne m'informai pas de ses voyages dont les biographies rapportent d'horribles circonstances , qu'on relègueroit volontiers à l'histoire des vampires et des goules, mais que Saint-Just recueilloit de toutes les bouches, et qu'il avoit quelque intérêt à ne pas atténuer. Bien décidé à n'écrire que ce que j'ai vu , je ne leur emprunte un fait qu'autant qu'il peut se rattacher à mes impressions, et qu'il m'explique ou me développe des idées mal arrêtées dans ma mémoire. Il paroît que cette funeste excursion acheva de briser son intelligence , et qu'il devint fou furieux de l'ivresse du pouvoir absolu , comme Mazaniel. Je ne sais pas ce qu'il y a de vrai dans ces impôts levés en têtes humaines dont on prétend qu'il a frappé quelques villages, et qui motivèrent sa condamnation devant le tribunal de Fouquier. Ce qui paroît certain , c'est l'événement qui causa sa perle, et que je raconterai avec plus de brièveté que cette longue exposition ne le promettait, parce que je le raconte sur le témoignage presque unanime des ouï-dire, mais seulement sur leur témoignage, c'est-à-dire sur des perceptions qui ne sont pas les miennes, et que je ne sais pas décrire. Je ne devois rentrer comme spectateur dans ce drame affreux qu'à sa péripétie.
Une chose qui paroîlra difficile à concevoir, c'est qr.c la formidable logique de Schneider, tout en atlei-
ELLOGE SCHNEIDER. 25
gnant aux dernières conséquences de sa doctrine , n'avoit pu satisfaire à toutes les exigences de quelques esprits rebelles à la conviction , et qui comptoient pour rien toutes les garanties , chez un homme auquel il en manquoit une. L'uniforme presque militaire du commissaire-rapporteur n'avoit fait oublier encore ni le froc du capucin, ni la soutane du chanoine, et le moine de Cologne nuisoit souvent à la popularité du terrible dictateur de Strasbourg. Une voix élevée du milieu de la société populaire de Brumpt , dans le cours d'une des excursions tragiques dont j'ai parlé , ne craignit pas de rappeler à Schneider cette tache infamante du sacerdoce qui le rendoit irrémissiblement suspect aux amis de la liberté , et de lui conseiller pour tout moyen de transaction avec les principes un acte qui consacrât du moins solennellement son aposlasie. Schneider n'étoit pas marié ; son goût effréné pour les femmes se concilioit même assez mal avec les obligations d'un engagement chaste et légitime, et il ne falloit rien moins pour le décider à s'y soumettre que l'intérêt de cette popularité de cynisme et de sang à laquelle il avoit déjà fait tant de sacrifices. Dans cette dernière occasion , il ne vit aucun autre moyen de se soustraire au terrible argument qu'on lui opposoit ; et l'amour des richesses put contribuer, d'ailleurs , à vaincre l'instinct d'indépendance et de débauche qui l'avoit dominé jusque-là. Ses regards tombèrent sur une jeune personne de Brumpt, qui joignoit une immense fortune à toutes les perfections du corps et de l'esprit. C'étoit la fille d'un aristocrate en jugement, et Schneider l'avoit remarquée dans la foule des suppliantes qui , tous les jours, inondoient le prétoire. Le lendemain, la mise en liberté de l'accusé fut signée ; et, par une apostille singulière dans
un pareil acte , le proconsul l'avertit qu'il se proposoit de lui demander à dîner le même jour.
La jeune fille ne se trouvoit pas au banquet. C'étoit l'usage alors de la plupart des communes rurales de l'Alsace et des provinces voisines que les femmes n'y parussent point, et son père n'avoit pas jugé à propos de l'enfreindre ce jour-là. Schneider réclama sa présence, et on obéit. Il se piqua d'abord d'esprit, de grâce , de politesse , et toutes ces qualités ne lui manquoient point. Puis il arriva, sans beaucoup de détours, à l'objet de sa visite. Sa dialectique connue le dispeusoit suffisamment d'une recherche laborieuse de précautions oratoires. L'homme qui tenoit le glaive suspendu sur un peuple et sur une armée n'avoit pas besoin de s'envelopper des misérables circonlocutions des rhéteurs. Il demanda la main de sa jolie hôtesse comme s'il avoit pu y prétendre du droit de l'amour, et sans blesser aucune convenance ; puis, sans attendre de réponse, il s'approcha de la croisée, l'ouvrit, et jeta un regard satisfait sur la place , à la vue des apprêts qu'il avoit ordonnés. Après avoir arboré de quartier en quartier ses deux poteaux ombragés de panaches tricolores, et décorés de nœuds de rubans, on venoit, pour la première fois , d'y dresser la guillotine *. Cet aspect porta une horrible lumière dans le cœur de l'objet infortuné des préférences de Schneider. Elle tomba aux
1 Des faits analogues ont été mis en Angleterre sur le compte de Jefferys; en France, sur celui de Joseph Lebon; Prudhomme impute le même crime à C Il est à souhaiter pour l'honneur de l'espèce humaine que tout cela soit faux. Je n'atteste sur l'histoire de Schneider à Brumpt que la rumeur publique. Je n'étois pas à Brumpt; mais j'étois à Strasbourg le 21 décembre 1793, et il n'y avoit pas deux versions sur l'événement
LILOGE SCHNEIDER. 27
pieds de son père en le suppliant de lui accorder pour époux l'homme bienfaisant auquel il devoit la vie , et en attestant le ciel qu'elle ne se relèveroit qu'après avoir obtenu cette faveur. Puis , se retournant vers Schneider : « Mais, dit -elle, j'exige de ta tendresse » une de ces grâces qu'on ne refuse pas à sa fiancée. Il » se mêle un peu d'orgueil à mon bonheur. Ce n'est » pas à Brumpt que le premier de nos citoyens doit ac- » corder son nom à une femme ; je veux que le peuple » me reconnoisse pour l'épouse de Schneider, et ne me » prenne pas pour sa concubine. Il n'est point de ville, » ajouta-t-elle en souriant , où tu n'aies été suivi d'une » maîtresse : on pourrait aisément s'y tromper. Il n'y a » que trois lieues d'ici à Strasbourg : j'ai des mesures » à prendre pour ma toilette de noces , car je veux » qu'elle soit digne de toi ; demain , à telle heure que » tu voudras , nous partons seuls ou accompagnés, à ton » gré, et je vais te donner la main devant les citoyens, » les généraux et les représentants. » Ces paroles que rendoient cent fois plus séduisantes l'élocution coquette et la piquante physionomie d'une Alsacienne ; ces paroles accompagnées , dit-on , de quelques caresses , ne laissèrent pas à Schneider la possibilité d'une objection. Cependant la maison fut surveillée toute la nuit , mais personne n'avoit pensé à s'en éloigner ; et , quand il arriva le matin , il la trouva pavoisée du haut en bas , et présentant tout l'aspect d'une fête. La future en descendit dans ses plus beaux atours , et vint lui présenter la main sur le seuil de cette salle basse où l'on prend ordinairement le thé ou le café. Un déjeuner splendide y étoit servi. Bien qu'étourdi de bonheur et d'orgueil, Schneider ne pensoit qu'à l'abréger. Les portes de Strasbourg se fermoient alors à trois heures, et le temps
28 SOIVEMRS.
pressoit. Il devoit d'abord le mettre à profit pour répondre par de grandes marques d'éclat et de puissance aux profusions de sa nouvelle famille et aux prétentions de sa fiancée. Un courrier fut dépéché à Strasbourg pour intimer la défense de fermer les portes avant quatre heures. Il est vrai que l'ennemi se retiroit alors , et que Strasbourg n'étoit plus menacé ; mais les arrêtés de Saint-Just, qui avoient eu force de loi pendant l'invasion austro-prussienne , n'étoient point révoqués , et il en étoit un qui portoit peine de mort pour délai de clôture. Schneider lui-mênie l'avoit fait exécuter.
Il étoit au plus trois heures et demie le 21 décembre, quand un cortège bruyant se répandit dans la plus vaste rue de Strasbourg, et vint s'arrêter au-dessous du balcon de Saint-Just. Il y eut alors deux spectacles qui pouvoient partager à titres égaux l'attention de l'observateur, ce théâtre où se dénouoit le drame de Brumpt, et cette tribune où il alloit se juger.
Schneider s'étoit fait précéder de quatre coureurs revêtus des couleurs nationales. Sa voiture découverte, quoique le temps fût douteux , étoit traînée par six beaux chevaux. Il l'occupoit seul avec sa fiancée éblouissante de parure, et assurée de regard et de maintien. Autour de lui caracoloient fièrement et le sabre nu les cavaliers d'élite de son escorte portant la tète de mort sur leur baudrier, sur leur sabredache et sur leur schako , et plus hideux encore que de coutume, d'une gaieté qui ne leur étoit pas familière. Derrière tout cela retentissoit lourdement sur le pavé un char à quatre larges roues, bas, étroit, peint de rouge, traîné par deux chevaux chamarrés et enrubanés, et sur lequel battoient de longs ais rouges avec leur traverse rouge. Cet appareil étoit accompagné de deux
ELLOGE SCHNEIDER. 29
hommes à cheval en blouses noires , et dont le bonnet rouge étoit orné d'une large cocarde : il étoit suivi d'une petite carriole dans laquelle étoit assis un homme pâle, maigre et sérieux, que cherchoient tous les regards. Ce n'étoit cependant pas Schneider.
Une légère rumeur, qui ne (arda pas à s'étendre au loin, annonça que Saint-Just alloit paroître au balcon. Il y avoit dans sa démarche une sorte de brusquerie solennelle : il ne cherchoit pas l'accueil du peuple ; il le réprimoit, au contraire, d'un geste sec et absolu. Ses cheveux épais et poudrés à neige sur ses sourcils noirs et barrés, sa tète perpendiculaire sur sa haute et ample cravate; la dignité de cette taille petite, l'élégance do cette mise simple , ne manquoient cependant jamais leur effet sur la multitude. H lit signe qu'on s'arrêtât , et on s'arrêta.
Le représentant du peuple venoit d'apprendre la violation de ses ordres, et tel étoit probablement le motif de la colère qui animoit son regard luisant et profond ; mais ce sentiment , tout indomptable qu'il étoit dans son cœur, ht un moment place à la surprise , quand Saint-Just aperçut près de Schneider une jeune fille en habits de fiancée. Celle-ci , profitant du moment où elle excitait son attention, s'élança hors de la voiture, et se jetant à genoux sur les pavés : « Justice, s'écria- t-elle, » justice , citoyen î J'en appelle à Saint-Just et à la » Convention ! » Puis elle raconta en peu de mots , mais avec l'expression la plus éloquente, l'horrible abus de poiuoir du tyran de l'Alsace. — Kst-il vrai! dit Saint-Just en appuyant sa main sur son front. Cela peut-il être vrai î — Tout le monde fut d'accord sur les faits, sans en excepter l'homme de la petite voilure que son intimité cordiale avec Schneider rendoit un te-
30 SOL'YEMRS.
moin imposant , et qui déclara qu'il avoit reçu l'ordre de se tenir prêt pour l'exécution du père de la Young frau, s'il avoit refusé son consentement au mariage. Saint-Just ne partait pas, ou, tout au plus, il murmuroit à voix basse quelques mots confus : « Le voilà » donc dévoilé , l'exécrable capucin de Cologne ! » Et puis il mordoit ses poings , et frappoit à coups réitérés sur la barre de son balcon. « Qu'aurois-tu fait , dit-ii enfin à la fiancée , si tu ne m'avois pas trouvé disposé à te rendre justice ? — Je l'aurois tué ce soir au lit , répondit-elle en montrant un poignard qu'elle avoit caché sous son corset. Maintenant , je te demande sa grâce. — Sa grâce ! cria Saint-Just , dont ce mot réveilla la fureur : la grâce du capucin de Cologne ! A la guillotine ! continua-t-il avec une explosion incroyable dans un caractère si méthodique et si mesuré. Qu'on le mène à la guillotine! — Couperai-je la tête? répondit respectueusement l'homme maigre de la petite voiture. — Je n'en ai pas le droit, dit Saint-Just en frémissant de dépit. Au supplice que le monstre a inventé ! qu'on l'attache à la guillotine jusqu'à nouvel ordre. »
Et, en effet, Schneider avoit inventé cette exposition à l'instrument permanent de la mort pour les cas peu nombreux de la législation révolutionnaire qui n'entraînoient pas nécessairement la peine capitale. On se rappelle à Strasbourg un négociant qui y a passé seize heures.
Comme j'étois à un point trop éloigné du lieu clé la scène pour en saisir tous les détails , et que ces détails se traduisoient en allemand dans la conversation de la foule, je n'emportai aucune idée distincte de l'événement. J'avois passé quelques minutes au Breuil , dont la tristesse, dans cette saison rigoureuse, convenoit déjà à mes rêveries d'enfant, et je me dirigeois vers
EULOGE SCHiXEIDER. 31
l'hôtel de madame ïeuch , quand , en débouchant du passage de la Pomme-de-Pin , je me trouvai entraîné par une nouvelle cohue qui se grossit bientôt de toute la population de Strasbourg , et qui se déborda comme un torrent sur la place d'Armes en roulant vers l'échafaud. Un moment elle se resserra encore pour faire place à quelque chose de terrible : c'étoit Schneider saisi des deux côtés par ces deux valets de bourreau , en blouses noires , qui lui servoient d'heiduques un moment auparavant , précédé par cet homme pâle que j'avois vu dans une petite calèche, et suivi de deux de ses hussards de la mort qui le piquoient , en riant , de la pointe de leurs sabres pour le faire avancer. Je frissonnai d'horreur et de pitié ; mais je ne pus pas *même me détourner pour éviter ce spectacle. Heureusement je pense qu'il ne me vit pas. Ses petits yeux paroissoient fondus dans leur orbite. Sa pâleur étoit affreuse; et cependant il essuyoit de la sueur sur son front. A mesure qu'il approchait de la guillotine , les acclamations redoubloient de violence ou d'allégresse ; car je les entendois sans les comprendre. Bientôt il se lit un grand silence , et je compris que Schneider moutoit à l'échafaud : mais je ne savois pas si c'étoit pour mourir; et c'est ce qu'aucun de mes voisins ne pouvoit m'expliquer, parce qu'il n'y en avoit pas un qui parlât françois. Après cela , les acclamations se su< cédèrent et s'interrompirent avec des intermittences effrayantes. C'étoient des cris menaçants , et puis une attente silencieuse , et puis des applaudissements éclatants ; et à chaque fois je croyois que sa tète tomboit , et je m'élevois sur mes pieds pour chercher le sommet de l'appareil de mort et m'assurer que le couteau étoit encore suspendu , et je me trouvois heureux de
voir tout en haut ce fer sanglant dont l'aspect m'avoit épouvanté la veille. Les efforts que je faisois pour m'éloigner, et peut-être aussi le mouvement de cette masse ivre de fureur et de joie, me rapprochèrent d'un volontaire du Midi qui dépassoit cette multitude de toute la tête , et qui se croyoit obligé à communiquer au loin le programme de cette cruelle cérémonie. « On lui a » fait ôter sa cocarde! crioit-il. Respect aux couleurs » nationales ! On lui a enlevé son chapeau ! Respect » au peuple ! On lui fait déposer maintenant son ha- » bit... : mais pourquoi cela? C'est que c'est un habit » militaire. Et la pluie qui tombe si froide ! — C'est du » givre. — Cela le pénètre comme des aiguilles; aussi » voyez comme il grelotte : en vérité, ce seroit lui ren- » dre service que de le guillotiner tout de suite. » Et il n'avoit pas fini qu'un cri universel s'éleva. — Qu'estce que cela veut dire? dis-je à un de mes nouveaux voisins. Cela veut dire Sons le couteau, répondit-il. — Cette voix m'étoit connue ; je regardai : c'étoit .Monnet. — Ah! monsieur Monnet, m'écriai-je ! — Tais toi, reprit-il en posant son doigt sur sa bouche.... — Le tuera-t-on? — Non , dit Monnet; voilà des cavaliers qui s'approchent , et le bourreau qui descend : c'est pour une autre fois.
La foule s'étoit dissipée à la suite d'une chaise de poste que Saint-Just venoit d'envoyer, et qui conduisoit Schneider à Paris sous bonne et sûre garde. Monnet me prit les mains, et me dit : « L'illusion du pouvoir a » rendu Schneider furieux. C'est un monstre, mais on » va tirer de là des inductions funestes contre les vrais » républicains. Saint-Just a triomphé, et la liberté est » perdue au bénéfice d'un tyran. Dis cela à ton père. » 11 m'embrassa et me quitta.
La nuit suivante on arrêta les complices de Schneider, et ils furent traduits , comme Schneider, au tribunal révolutionnaire de Paris.
Euloge Schneider, deVipefeld, fut décapité le 12 germinal an II, 1er avril 1794, comme «convaincu » d'avoir, par des concussions et vexations immorales et » cruelles , par l'abus le plus révoltant et le plus san- » guinaire du nom et des pouvoirs d'une commission » révolutionnaire , opprimé , volé , assassiné , ravi l'hon- » neur, la fortune et la tranquillité à des familles pai- »sibles. » Ce sont les termes du jugement.
Young , Edelman et mon pauvre Monnet moururent sur le même échafaud les jours suivants.
Je suppose en commençant1, el il y a un peu de témérité à moi, qu'on n'a pas encore oublié l'élève d'Euloge Schneider s'essayant à Strasbourg à la double étude de la langue grecque et de la politique expérimentale , ou plutôt dévorant avec impatience les ennuis de son oisiveté; car la catastrophe imprévue de mon professeur m'avait laissé à l'alphabet. Quoique je ne fusse guère à portée d'apprécier les étranges événements qui se passoient sous mes yeux , je ne pus me défendre d'y prendre quelque intérêt pour occuper le vide de mes longues journées ; et ma mémoire a conservé de cette époque des notions plus distinctes et plus vives que celles qui me restent de mon âge fait. Je ne saurois dire cependant si elles sont de nature à produire sur les autres l'effet qu'elles produisent encore sur moi quand la liaison de quelques idées rêveuses les retrace à mon esprit ; car il est probable que je n'ai pas cessé de les juger sur les sensations hyperboliques d'un enfant qui n'avoit rien vu , et le genre de ces impressions petit me tromper sur leur valeur. J'ai imaginé toutefois que mes
1 Je ne le supposerois plus. Ces pages ont été écrites il y a dix ans, pour faire suite à un livre qui est aujourd'hui oublié.
souvenirs pourraient se sauver dans la foule à la faveur de quelques noms historiques dont ils sont marquetés par hasard. Mais il faut les reprendre d'un peu plus haut que l'événement qui changea les lauriers de Schneider en cyprès , pour me servir d'une expression qui lui fut depuis empruntée par Carrier, c'est-à-dire, du temps de ses tragiques excursions à la suite de nos armées victorieuses.
Parmi les grands procès politiques qui se succédoient incessamment devant les deux commissions révolutionnaires , il s'en étoit trouvé un qui avoit excité en moi une profonde sympathie. C'étoit celui de l'adjudantgénéral Charles Perrin attaché quelques mois auparavant à la garnison de Mayence , et rentré depuis peu dans l'intérieur sous le poids d'une accusation capitale. Deux officiers supérieurs , nommés Mainoni et Vilvotte, l'accusoient d'avoir provoqué les assiégés à déployer le drapeau blanc et à reconnoître solennellement la dynastie détrônée par le 10 août. Heureusement pour lui, le prévenu s'étoit dérobé comme par miracle aux conséquences infaillibles de ce crime attesté par deux ennemis. Il n'en falloit pas tant , et il venoit d'être condamné par contumace.
Je connoissois Charles Perrin , autant qu'un écolier de douze ans peut connoître un général qui en a vingthuit. C'étoit un beau et doux jeune homme, extrêmement versé dans la connoissance des langues et dans le sciences mathématiques. Destiné d'abord aux missions étrangères, il avoit visité une partie de l'Orient, et parloit de ses pérégrinations lointaines avec une poésie d'expressions qui charmoil déjà mon oreille avant de se faire sentir à mon intelligence. La révolution l'avoit ramené en France, et, comme la plupart des jeunes
gens qui éprouvoient le besoin de se faire une destinée supérieure au vulgaire , il s'étoit empressé d'en adopter les principes avant d'en calculer les résultats. Soldat, puis sergent , puis en peu de mois officier au premier régiment d'artillerie, et par-dessus tout cela orateur élégant , saisissant et populaire , dans un temps où l'on pouvoit parvenir à tout par la parole et par l'épée , il avoit suivi dans son avancement le rapide essor de Pichegru, son frère de cœur et d'armes. Tous deux étoient les meilleurs amis de mon père, et j'avois plus d'une fois joué fièrement avec leurs épaulettes et leur ceinturon.
Le premier régiment d'artillerie se souvenoit de Charles Perrin avec une espèce d'orgueil. La société populaire ne l'oublioit point. Des commissaires extraordinaires furent mandés de Besançon à Strasbourg pour le défendre et le réclamer ; ils arrivèrent au moment où l'on clouoit l'écriteau du contumace aux poteaux de la guillotine.
Mes compatriotes se compromirent par quelques paroles hardies. Ils devinrent suspects , et quand on étoit suspect on étoit proscrit.
Je logeois encore chez madame Teutch , la bonne hôtesse de ta Lanterne , mais je sortois de trèsbonne heure, et je ne rentrois ordinairement qu'assez tard. Mon père avoit sagement pensé que la fréquentation d'un homme de bien qui lui étoit connu vaudroit mieux à mon inexpérience que la société équivoque des tables d'hôte, et je passois mes journées presque tout entières chez un honnête Franc-Comtois qui avoit une famille aimable, des livres instructifs et um excellente conversation. Le plus heureux hasard de ma uc ni\ donna un unii. 31. (Juenol, qui m'accor-
doit celte gracieuse hospitalité, avoit été chef de bataillon de volontaires , il étoit entré de là dans l'étalmajor d'un illustre général que la rapide vicissitude des péripéties révolutionnaires venoit de faire passer des honneurs du commandement aux angoisses de la proscription ; ou du moins à la nécessité de se défendre et de se justifier, s'il obtenoit d'être entendu. Son fils s'éloit rendu à Strasbourg pour y recueillir les pièces les plus propres à jeter une incontestable clarté sur des opérations militaires qui n'avoient pas toujours été heureuses, mais que la loyauté connue du général auroit dû placer au-dessus de tous les soupçons. M. Guenot, témoin oculaire ou confidentiel de tous les faits, étoit plus à portée que personne de le seconder dans ces investigations , et il résulta de leurs recherches un corps de documents si prolixe que toute notre assiduité à la transcription des pièces ne put mener ce travail à fin en moins de trois semaines. Ce furent là des soins cruellcnfbnt trahis par l'événement. L'énorme dossier resta inutile entre les mains du général devant un tribunal féroce qui prenoit à peine le temps de vérifier l'identité des accusés, et qui envoya cette grande victime à l'échafaud, le 23 juillet 1794, peu de jours avant la chute de Robespierre.
On a probablement deviné dans le jeune ami que mon zèle m'avoit acquis Eugène Beauharnais, depuis vice-roi d'Italie et prince de Leuchtenberg ; et il daigna me conserver quelques souvenirs dès lors , jusque dans la haute position où la destinée l'a voit porté. Son nom sera tout à l'heure entièrement étranger à ma narration, si les causeries où je me plais méritent ce titre magnifique; et je dois même convenir qu'il n'y a pris place qu'à la faveur d'un épisode insignifiant et superflu :
mais , dans la carrière que je parcours , obligé de revenir à tout moment sur les traces d'une vie obscure , ma vanité se laisse aller malgré moi au plaisir d'en relever l'importance par quelques illustrations.
Eugène n'avoit pas deux ans et demi de plus que moi ; mais une organisation fort précoce et l'habitude d'une société élevée lui donnoient, même sur les jeunes gens de son âge, des avantages immenses que j'étois loin de racheter tout à fait par des études un peu plus fortes. Ce qui me valoit auprès de lui le privilège d'une intimité presque fraternelle , c'étoit donc de son côté une condescendance pleine de charmes qui tenoit également de la politesse de ses manières et de la bienveillance de son cœur ; du mien , c'étoit le profond dévouement avec lequel je m'étois engagé dès le premier abord dans les intérêts de sa piété filiale. Aussi nous nous quittions à peine , et j'avois part à ses distractions comme à ses travaux. Une partie de nos soirées se passoient chez d'aimables marchandes de modes de la rue de la Mésange, où il se fournissoit tous les jours de nouveaux rubans et de nouveaux chiffons pour sa sœur Hortense; mais sans préjudice de l'attrait d'une autre nature qui auroit soumis les âmes les plus insensibles aux doux et bleus regards de la petite Henriette Carie, la plus jeune de ces demoiselles : séduction délicieuse que je ne subissois pas encore , mais que je comprenois déjà. Eugène la comprenoit mieux.
D'autres fois les dernières heures de la journée s'écouloient au spectacle , impression presque aussi nouvelle mais beaucoup plus intelligible pour moi. Hélas, qui me rendra la moindre des idées solides et utiles que j'ai oubliées au prix de tant de réminiscences frivoles que mon esprit s'étonne de conserver encore ! Il n'y a
SAÏNT-JUST ET PICnEGRU. 39
pas un des acteurs , il n'y a surtout pas une des actrices de la troupe de Bergère dont le nom soit sorti de ma mémoire ; et je doute fort qu'il reste à Strasbourg un vieil amateur qui se rappelle avec autant de vivacité la basse-taille robuste du gros Allan et le jeu piquant et spirituel de Bergère lui-même , comique exquis de l'école de Dazincourt, que les habitués regrettaient amèrement de voir détourné de la carrière du théâtre par les soins périlleux de l'administration départementale.
Le jour auquel m'a conduit ce récit de peu de valeur, qui n'a de grâce et d'intérêt que pour moi , l'ennem i avoit tenté une diversion étourdie à la tête du pont de Kehl. La garde nationale venoit de le repousser en désordre , au prix de grands et sanglants sacrifices ; et le canon grondoit toujours que la salle du Breuil étoit déjà pleine. On jouoit Brutus, et le rôle de Titus étoit rempli par un jeune acteur, assez remarquable, qui étoit frère de mademoiselle P'ieury célèbre alors au Théâtre- François, et qui portoit le même nom. Fleury avoit eu le bras traversé par une balle dans l'escarmouche de la soirée , et le tenoit suspendu sur une écharpe noire quand il lit son entrée de la première scène du deuxième acte aux applaudissements frénétiques de la multitude. Ce fut bien autre chose lorsqu'il parla de ces arcs triomphaux élevés à sa gloire, et sous lesquels le peuple l'atlendoit pour renouveler des serments solennels à la liberté. Je doute que Titus lui-même eût été accueilli au Forum par de plus bruyantes acclamations. Les allées cl venues des citoyens inquiets qui alloient prendre au dehors des renseignements sur la situation des troupes, et qui les jetoient de temps à autre au public dans les deux langues du pays; l'attitude calme et cependant martiale des auditeurs , qui prètoient une attention al-
tentative à l'action de la scène et aux nouvelles de l'extérieur; l'explosion des cris de combat et de gloire qui se mêloient à chaque minute aux vers bien moins éloquents du poète tragique , tout contribuoit à donner à cette représentation étrange une apparence de vérité poussée jusqu'à l'illusion. Je ne cessois de me demander si ces événements se passoient à Strasbourg ou à Rome , et si c'étoit les bords du Tibre ou ceux du Rhin que menaçoit l'agression audacieuse de l'étranger.
Les émotions de la seconde pièce furent plus violentes encore. Alors nous n'étions plus ni à Strasbourg ni à Rome , nous étions certainement à Sparte ; et j'aurois peine à vous le faire croire si vous saviez comme moi qu'il s'agissoit seulement de la première représentation locale d'une idylle égrillarde et presque obscène de ce bon M. Demoustier, dont votre nourrice vous a peutêtre fait épeler les Lettres classiques sur la mythologie. Cette guenille dramatique s'appeloit la Jambe de bois. A peine descendu, le rideau se leva ; et Fleury, qui venoit recueillir encore une fois les hommages du parterre , annonça d'un ton noble et pénétré que madame Fromont , qui devoit remplir dans l'ouvrage nouveau l'unique rôle de femme , ayant perdu son père et son mari , tués quelques heures auparavant à la défense du pont de Kehl, l'administration prioit le public de se contenter, en remplacement, du petit opéra de Rose et Colas , pour lequel j'aurois volontiers donné, si on avoit pris mon avis , tout le théâtre de M. Demoustier et les cinq volumes de ses maussades madrigaux h Emilie par-dessus le marché. Madame Fromont étoit une petite comédienne qui avoit une peau bise fort appétissante, un œil brun et luisant, une voix juste et perlée , quelque peu d'esprit et beaucoup d'âme. L'assentiment fut
unanimo ou presque unanime ; et Fleury se retiroit déjà, quand un homme assis au balcon témoigna qu'il vonloit parler. C'étoit un de ces jacobins aux couleurs décidées que Saint-Just avoit récemment éliminés de la société populaire , et qui balançaient encore, tout vaincus qu'ils étoient, le pouvoir du dictateur conventionnel. « C'est Tétrell,Tétrell, l'ami du peuple, la terreur des aristocrates et le Démosthène de la Propagande ! c'est Tétrell ! » répétèrent mille voix; et la foule se tut. Tétrell étoit en effet un homme disert, qui cachoit peut-être ses opinions et son nom lui-même sous les dehors d'un patriotisme âpre et sauvage. Plus recherché dans sa toilette que le reste de ses pareils , il étaloit sans crainte sur ses vêtements le maroquin , la soie et l'or ; son sabre et ses pistolets , qui ne le quittoient jamais , étoient des armes de prix , et on parloit à Strasbourg de ses chiens et de ses chevaux. Cet homme avoit inventé le luxe du sansculotisme. Cependant rien ne se rcmarquoit mieux dans sa physionomie hâve et sinistre que la protubérance incommensurable d'un nez géant qui la couvroit tout entière, et qui avoit fait dire à Saint-Just, au milieu d'un accès de terrible gaieté , un jour que Saint-Just rioit : « Délivrez-moi de Tétrell ; le nez de Tétrell me porte ombrage. »
Tétrell étoit debout. Son sabre pendoit hors du balcon H le battoit de son fourreau d'acier. Il frappa du poing sur la banquette de la galerie , et s'écria d'une voix colère : « Est-ce devant des républicains qu'on ose se couvrir d'une si lâche excuse ! Vous confondroit-on , citoyens , avec ces chiens esclaves de l'autre rive qui s'époumonent à huiler des Libéra quand nous les avons fouettés! Deux hommes sont morts pour la patrie, gloire immortelle à leur mémoire! Les femmes de La*
cédémone se paroient de leurs habits de fêtes quand leurs pères , leurs maris ou leurs enfants étoient tombés sur le champ de bataille. Celle-ci est jolie , les amants ne lui manqueront pas. Tous les beaux garçons de Strasbourg ne sont pas morts au pont de Rehl. Quant à son père , il n'y a pas un vieux patriote qui ne réclame l'honneur de lui en tenir lieu. N'espère donc pas nous apitoyer sur le prétendu malheur d'une citoyenne favorisée par le destin des combats , qui vient d'acquérir d'un seul coup de canon une couronne pour sa dot , une couronne pour son douaire , et un grand peuple pour sa famille. Va lui dire de paroître , va lui dire de chanter. Dis-lui surtout de nous épargner ses larmes. C'est aujourd'hui un jour de victoire, et les larmes sont aristocrates.
Un instant après la pièce commença , et le colin de la troupe roucoula d'une voix llùtée ces paroles niaises :
Jeunes amants , cueillez des fleurs Pour le sein de votre bergère ; L'amour, par de tendres faveurs, Vous en promet le doux salaire...
L'effet de ce contraste bizarre étoit tel en action que je ne me flatte pas de l'avoir fait passer dans un récit. Qu'on se représente des pastoureaux arcadiens modulant sur leurs chalumeaux des cadences efféminées pour faire danser des sauvages à la fin d'un banquet sanglant, ce sera tout au plus cela. Les folâtreries déchirantes de madame Fromont furent passionnément applaudies ; mais qu'elles me donnoient de peine à voir ! que le rire de ses lèvres étoit triste sous les larmes intarissables qui baignoient ses yeux ! Qu'elle étoit horrible pour L'âme , la note vi\e et badine qui se perdoit dans un sanglot!
SAINT-JUST ET PlCHEGRL. 43
Il y a une scène où la jeune fille se remet en voyage , accompagnée d'un amant , pour aller à la recherche de son père, qui s'est égaré dans la montagne. Elle est sûre de le retrouver, elle l'appelle, elle lui sourit déjà. Cette situation est douce et gaie. La pauvre femme tomba mourante dans la coulisse , et nous en fûmes avertis par un cri. Les crimes de cette république furent exécrables , mais je ne me rappelle rien de plus révoltant que ses joies.
Nous n'y tenions plus. Nous gagnâmes le Breuil, Eugène et moi , et nous nous y promenâmes long-temps à pas précipités sans échanger une parole. Il n'en étoit pas besoin : nous nous étions assez entendus.
Un moment après nous nous serrâmes la main à l'ordinaire , en nous ajournant au lendemain. Le lendemain je ne le revis pas ; je ne le revis plus , ou ne le revis que sur un trône : et on pense bien que je n'essayai pas d'en franchir les barrières. Seize ans après j'obtins à mon passage en Italie de visiter les jardins d'une magnifique villa où il aimoit à faire son séjour dans les courts instants de repos que lui laissoient les affaires du gouvernement et les travaux de la guerre. Il étoit appuyé contre une des croisées du palais ; il descendit , et parcourut deux fois seul toute la longueur de la terrasse en promenant un regard distrait sur les curieux. Ce moment est le seul de ma vie où j'aie senti mon cœur murmurer contre les hasards de la fortune. Eugène étoit là, mais Eugène vice-roi; et je n'essayai pas de ranimer dans sa mémoire un souvenir évanoui : s'il m' a voit reconnu, hélas ! je ne Taurois pas embrassé !
Madame Teutch m'altendoit dans ma chambre avec une grande émotion dont je fus long-temps à deviner le motif, car les vingt ou trente mots françois qu'elle
avoit saisis à la volée dans la conversation des voyageurs se trouvoient , par je ne sais quel fâcheux hasard , les plus hétéroclites de la langue ; et comme elle étoit obligée de s'en servir pour rendre toutes les combinaisons de sa pensée , qui étoit extrêmement mobile , elle en varioit le sens et les acceptions d'une manière si bizarre que le commentateur de Lycophron y auroit perdu son grec. Après avoir essayé inutilement des traductions sans nombre , je parvins enfin à m'aviser de la véritable, et h savoir assez nettement ce qu'elle étoit si pressée de m'apprendre. J'ai dit que les commissaires envoyés de mon département à la défense de Charles Perrin n'avoient pas reçu sans irritation la nouvelle de son jugement. Leurs plaintes et leur colère , très-naturelles sans doute , mais qui ne pouvoient se manifester sans une extrême imprudence , n'avoient pas échappé long-temps à la surveillance de lynx des familiers de la Propagande, et on étoit venu pour les saisir dans cet hôtel qu'ils habitoient comme moi. Heureusement pour eux un avis oflicieux qui leur étoit parvenu quelques heures auparavant les avoit décidés à se mettre en mesure de partir, et , leur compte réglé , madame Teutch ignoroit complètement ce qu'ils étoient devenus. Ce qui aftligeoil le plus cette digne femme, c'est que je paroissois être l'objet des mêmes recherches; puisque les sbires révolutionnaires s'étoient informés de moi et avoient fait main basse sur mes papiers. « Je ne crains rien de mes papiers , lui dis-je en la rassurant , pourvu qu'on ne les perde pas; car j'aurois bien de la peine à retrouver dans ma mémoire les quatre cents premiers vers de ma tragédie de Théramène, qui sera un fort bel ouvrage. Quant à la conjugaison du verbe tupto, si je ne la savois par cœur d'une manière imperturbable, je la re-
prendrois dans mes rudiments. Ma personne ne court pas plus de danger. Le Code pénal est très-précis , comme vous le savez, sur l'âge requis pour la guillotine. Il est vrai que l'on coupe le cou à bien des gens qui sont, ainsi que moi, sicut infantes devant Dieu, mais qui n'ont pas l'avantage d'en faire foi par leur extrait de baptême , et j'ai quatre bonnes années de répit pour prendre mes précautions. Au reste , le représentant Saint-Just , indigné avec raison des attentats de la même nature qu'on exerce tous les jours à l'égard des voyageurs, a défendu , par une résolution datée d'hier, et que j'ai lue placardée sur toutes les murailles , qu'on mît à l'avenir aucun mandat d'arrêt à exécution , quel que fût le magistrat qui l'auroit décerné , avant qu'il eût pris communication des pièces et interrogé le prévenu. Ce sont ses propres paroles, et je ne connois personne à Strasbourg , pas même le citoyen Schneider , qui se croie la tête assez ferme sur les épaules pour oser enfreindre sa volonté. Vous pouvez donc dormir en paix, ajoutai-je en Fembrassant, et je me propose d'en faire autant. »
Je me couchai en effet fort tranquillement, je dormis de même jusqu'au matin , et je fus arrêté à six heures.
Comme on vient de le voir, j'avois prévu fort vaguement ce qui m'arrivoit, mais de manière à ne pas m'en effrayer. C'étoit le pis-aller d'une erreur incroyable dont rien ne me faisoit redouter les conséquences , car j'étois bien sûr que mon innocente vie d'écolier ne donnoit pas la moindre prise au soupçon ; et cependant je sentois mon calme s'altérer à chaque pas que je faisois au milieu d'une escorte d'ailleurs assez peu rassurante. J'allois voir Saint-Just, ce terrible Saint-Just dont le nom n'avoit jamais frappé mon oreille qu'en-
touré d'un cortège d'épithètes menaçantes. Mon cœur battait violemment , et je sentois mes jambes près de défaillir, quand j'entrai dans son cabinet. J'essayai alors de maîtriser mon émotion , et je me retrouvai un peu de courage ; ce courage factice et mal mesuré qu'on affecte à défaut d'un autre, et qui, pour les gens qui s'y commissent , n'est en réalité que le fard de la peur. Saint-Just ne prit pas garde à moi.
Il me tournoit le dos, et se mirait dans la glace de sa cheminée en ajustant avec un soin précieux , entre deux girandoles chargées de bougies , les plis de cette haute et large cravate dans laquelle sa tète immobile était exhaussée comme un ostensoir , suivant l'expression cynique de Camille Desmoulins , et que l'instinct d'imitation des étranges petits-maîtres du temps commençoit à mettre à la mode. Je profitai du temps que cela dura , et qui paroîtroit bien long si je le mesurois à mon impatience et à mon inquiétude , pour étudier dans le reflet du miroir la physionomie du juge suprême qui alloit décider de mon sort ; je me livrai à cet examen sans craindre que mes regards fussent rencontrés par les siens , car j'étois dans l'ombre et il ne regardoit que lui. La figure de Saint-Just étoit bien loin d'offrir cette gracieuse combinaison de traits mignards dont nous l'avons vue dotée par Je crayon euphémique d'un lithographe. Il étoit bien, cependant, quoique son menton ample et assez disproportionné eut quelque obligation à l'étoffe complaisante qui l'envcloppoit à demi de ses détours multipliés. L'arc de ses sourcils , au lieu de s'arrondir en demi-cercles unis et réguliers , se rapprochoit plutôt de la ligne droite, et ses angles intérieurs r qui étoient touffus et sévères , se eonfondoient l'un avec l'autre à la moindre pensée sérieuse
qu'on voyoit passer sur son front ; son œil étoit large et habituellement pensif , et son teint pâle et grisâtre : comme celui de la plupart des hommes actifs de la révolution , ce qui étoit probablement en eux l'effet des veilles laborieuses et des rigoureuses contentions d'esprit. Seulement, et je ne me suis rappelé cette observation de détail qu'en feuilletant depuis les systèmes des physionomistes, ses lèvres molles et charnues indiquoient un penchant presque invincible à la paresse et à la volupté. S'il l'avoit éprouvé, ainsi que nous donne lieu de le croire tout ce que nous savons de sa première jeunesse et tout ce qui nous reste de ses premiers écrits, il en avoit triomphé avec une rare puissance , du moment où sa vie étoit devenue un rôle ; et rien n'explique mieux , peut-être , l'incohérence de ses théories philanthropiques et de ses frénésies révolutionnaires. L'homme qui se croit obligé de se créer un caractère nouveau pour des circonstances antipathiques à sa nature 3 ne peut pas éviter de tomber dans le faux ; et le faux est le principe générateur de tous les crimes , comme de toutes les erreurs.
A l'instant même dont je parle, Saint-Just étoit nécessairement préoccupé de tout autre chose que de sa cra\ale. Un jeune homme qui étoit assis près de lui , à une table éclairée de deux flambeaux , sufïîsoit à peine à snivre sa dictée rapide et presque brutale , où toutes les idées se mouloient d'un jet. Une autre phrase étoit déjà tombée à son oreille avant qu'une autre feuille se fût placée sous sa main ; et cela se répéta plus de vingt fois pendant que j'attendois, chacune de ces phrases laconiques , où l'on auroit cherché inutilement un membre de période ou un signe de ponctuation , demandant une feuille particulière. Ces feuilles passoient