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ensuite par douzaine dans le cabinet du traducteur allemand , qui en fmissoit aussi expédilivement , s'il est possible, et alloient se distribuer en deux colonnes sous une presse infatigable qui livroit ses produits tout humides aux afficheurs. Ce que Saint-Just improvisait ainsi en entrelaçant artistement les nœuds du madras aux bouts flottants , c'éloit des lois irrévocables ou des jugements sans appel: car telle éloit la véritable valeur des arrêtés d'un représentant du peuple en mission dans une ville assiégée; souverain temporaire, mais absolu , qui promenoit son glaive sur les populations , comme le faucheur sur l'herbe mure , et qui ne devoit compte du sang de personne à personne qu'à Dieu , quand il croyoit à une religion , et qu'à lui-même , quand il avoit une conscience. Je suis loin de contester l'importance des services que put rendre alors la rigide sévérité de Saint-Just à des provinces envahies et à des armées en déroute ; mais rien ne m'a jamais paru plus affreux que la concision insultante de ces proscriptions d'une ligne qui frappoient quelquefois d'un seul coup une classe entière de citoyens, soudaines, inattendues et mortelles comme la balle du pistolet dans la main de l'assassin : je crois les entendre encore retentir dans le parler bref, sonore et vibrant de ce beau jeune homme que la nature avoit formé pour goûter l'amour et la poésie; je ne me rappelle pas sans tressaillir la redondance assidue de ce mot cruel, la MORT, qui les armoit toutes à la fui comme le dard du scorpion , et qui produisoit sur moi l'effet de quelque horrible boutrimé dont la désinence monotone et révoltante auroit été imposée par le bourreau.
Saint-Just étoit cependant venu à bout de sa toilette et de sa boucherie. H se retourna de mon coté d'une
seule pièce, l'échafaudage inflexible sur lequel reposoit sa tète ne lui permettant aucun mouvement oblique. Il s'iufonna du motif de mon arrestation , que je ne connoissois pas plus que lui , puis do mon nom , de mon pays, de mon âge. A ma dernière réponse, il s'élanra brusquement vers moi , me saisit par le bras , et m'entraîna près des lumières, à la place où il étoit un moment auparavant. « Cela est vrai , dit-il , onze ou douze ans tout au plus. Il a l'air d'une petite fille. Tes parents sont-ils émigrés? — Non, citoyen, répondis-je, ils s'en gardent bien. Mon père préside un tribunal, et mon oncle commande un bataillon. » L'irritation de Saint-.Iust se manifestoit par des progrès visibles, mais je savois déjà que les résultats ne m'en seroient pas défavorables. Mon mandat d'arrêt ne contenoit rien qui me fût particulier. Moti\é par l'explosion indiscrète des sentiments d'indignation que mes compatriotes avoient exprimés en apprenant la condamnation de Charles Perrin , il n'atteignoit en moi qu'un écolier franc-comtois logé comme eux à Y hôtel de la Lanterne, et qui les connoissoit peu , ou qui ne les connoissoit point. Je les avois à peine vus ; et quoique sincèrement complice du crime de leurs regrets , je n'avois pas eu occasion de faire étalage de ma secrète pensée. Je la dévorois amèrement, au lieu de l'exhaler avec ces dignes citoyens en expansions inutiles. Destiné que j'étois dès lois par quelque bienveillance de caractère à sympathiser toute ma vie avec les causes perdues, j 'avois senti bouillonner dans mon cœur tout ce qu'il falloit de douleur et de colère pour me rendre digne de mourir avec Charles Perrin ; mais mon cœur, témoin muet de ces mouvements , en connoissoit seul le mystère. Je me rassurai tout à fait.
» Un mandat d'arrêt contre un enfant! s'écria Saint- Just en froissant violemment le papier; un mandat d'arrêt parce qu'il est Franc-Comtois, et que le hasard le fait loger dans une auberge où la Propagande a signalé quelques voyageurs suspects! Et c'est ainsi que les misérables se flattent de faire adorer la Montagne ! Oh ! je ferai bientôt justice de ces attentats , qui mettent tous les jours en péril nos plus précieuses libertés! Une justice exemplaire et terrible! Ils osent me menacer quand je ne leur donne pas du sang ! Eh bien , la Propagande aura du sang; je lui en promets! je la baignerai dans le sang des nouveaux tyrans qu'elle déchaîne sur la patrie ! »
Dans -ce moment d'exaltation dont mon mandat d'arrêt n'étoit que l'occasion éloignée , mais où se révéloit malgré lui une animadversion profonde et cruelle contre les factieux , Saint- Just , ému au plus haut degré , n'avoit cependant presque ïien perdu de son impassibilité extérieure. Sa main s'étoit crispée sur un chiffon insensible, mais sa figure étoit calme. Ce que je viens d'écrire en frémissant, il le disoit froidement comme s'il avoit dicté encore. Chose étrange ! une soif inalté7 rable de justice, un amour irrésistible de l'humanité , dominaient de temps en temps cette âme farouche , d'où tout sentiment de justice et d'humanité n'étoit pas sorti. Comme les autres, hélas ! il savoit tuer sans pitié; mais, en tuant, l'infortuné se faisoit sans doute illusion, il croyoit être humain et juste. Le pouvoir est si malheureux ! toutes ses fautes sont des crimes !
«Va-t'en, continua Saint -Just en m'adressant la parole d'un ton qu'il cherchoit à adoucir. » Je ne demandois pas mieux !
«Que fais-tu à Strasbourg? reprit-il en me rappe-
lant de la porte dont j'hésitai un moment à franchir le seuil à la course. — J'étudie , citoyen. J'y suis venu, il y a quelques mois , dans l'intention d'apprendre le grec.
— Le grec ! Il auroit été plus naturel , ce me semble, d'y venir apprendre l'allemand. — Et à quoi bon le grec, puisque les Lacédémoniens n'ont pas écrit? — Mais quel est donc le savant qui se mêle à Strasbourg de donner des leçons de grec ?
— Euloge Schneider , citoyen , l'élégant traducteur d'Anacréon , un des premiers hellénistes de l'Allemagne. - — Le capucin de Cologne, s'écria Saint-Just! Euloge Schneider anacréontique ! Va , va , continua-t-il avec un sourire d'ironie et d'amertume, va apprendre le grec d'Euloge Schneider. Si je croyois que tu dusses en apprendre autre chose, je te ferois étouffer. »
Je sortis, muni de mes papiers qui m'avoient été rendus au secrétariat. J'y retrouvai tout : les sages leçons de mon père , que je m'étois engagé à relire tous les jours , la note de mes effets , le petit carnet de mes dépenses, les quatre cents vers de ma tragédie de Tkér amène, et le verbe tupto. Comme je les compulsois précipitamment, une lettre tomba. Elle n'avoit pas été ouverte, et son enveloppe, qui portoit le nom du général Pichegru , me rappela qu'elle devoit contenir des recommandalions de ma famille pour le cas où mes études seroicnt traversées par quelque circonstance inattendue. Je regardai cette rencontre fortuite comme un avertissement de la Providence. Mon interrogatoire dans le cabinet de Saint-Just, ou ma conversation avec lui , comme on voudra l'appeler , m'avoit donné à réfléchir. J'en tremblois encore de tous mes membres quand madame Teutch vint me rejoindre dans ma