ANCIENNE MAISON CHARLES DOUNIOL
P. TÉQUI, LIB.-ÉDITEUR
ao, rae de Tonrnon, -jq
Le plus heureux des hommes qui se soient jamais adressés au public c'est PetiL-Jean, notre ami Petit-Jean des Plaideurs, et plus heureux que VAgricola des Géorgiques il n'ignore pas son bonheur; il l'étalé avec une complaisance agaçante. " Ce que je sais le mieux, dit-il, c'est mon commencement, y Eh bien! j'en appelle à tous mes frères les écrivains, comme à tous les frères de Petit-Jean, les avocats, n'est-ce pas au contraire le commencement qui est le plus difficile?
Je n'ignore pas qu'il y a d'illustres exemples qu'on pourrait suivre, l'exemple de Monsieur et Madame Denys : « C'était en l'an mil huit cent, souvenez-vous-en!.., » 11 y a aussi l'exemple de la fille de Jézabel : * C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit. » Il y a encore le modèle le plus parfait du style épique : « A peine nous sortions des portes de Trézène. » Mais, il faut le dire à
notre honte, les principes de 89 ont jeté sur tout cela un mauvais vernis. Nous avons perdu le culle des modèles et le respect des auteurs. Nous cherchons des débuts élégants, inédits, et nous ne les trouvons pas.
Aussi, je voudrais commencer par indiquer ingénieusement à un nombreux public que je suis un homme plein de modestie, de bonhomie et de franche et bonne humeur, un décent compagnon, facile à vivre, cet aimable et véridique commencement ne me paraissant pas difllcile à trouver.
Toutefois, j'attirerai l'attention sur mon titre : Sounenirs. J'eusse, si j'avais voulu éblouir les gens, j'eusse écrit : Mémoires. Non, merci, Mémoires est un gros bourgeois ayant pignon sur rue, retiré des affaires après fortune faite, puissant par le ventre et la solennité, personnel en diable, confit en vanité, solennel et sournois, car, tout en annonçant qu'il veut éclairer la postérité avec un plein désintéressement et un plein éclectisme, il a soin de faire converger sur lui les rayons de sa lanterne peu éclairée. Il ne montre autrui que pour se faire mieux voir et mieux valoir.
Souvenir est un ci-devant jeune homme, je le vois bien, mais il est toujours simple, bon vivant, aimable convive, joyeux conteur, point pédant, mordillant à belles dents fraîches, sans méchanceté, ni vilenie: devisant à bâtons rompus... parfois sur le dos du voisin, mais si loyalement! Il a surtout deux qualités : la première de n'avoir nulle méthode et de s'en aller à l'aventure, s'accrochant à toutes branches, souriant à toutes parenthèses,
it attirer comme une linotte à tout miroitement de côté, mais ne s'arrétant pas à parader et trottant toujours d'un pas vif.
La seconde qualité, c'est qu'il ne pense guère à soi. Il est toujours en scène, cela est vrai, et comment pourrait-il en 6lre autrement puisque c'est lui qui se souvient, mais il est là â titre de maître de cérémonies ; il est là pour montrer les gens, leur faire les plus aimables révérences et il ne pense à lui-même que pour bien mettre les personnages en scène. J'ai donc préféré à Mémoires, qui eût été chargé de chanter adroitement mes louanges, Souvenirs, qui cherchera les défauts des autres. Peutêtre j'eusse dû également écrire Esquisses et non Portraits, car Portraits est aussi pédant que Mémoires, Esquisses est, comme Souvenirs, alerte, vif et sans prétention. Je l'avais choisi, mais il faut que je fasse un aveu cruel; c'est quç je ne vis pas en termes toujours gracieux avec ma vieille amie la langue française. Je lui cherche parfois noise, peutêtre avec trop d'aigreur. Je me laisse quelquefois aller à l'éplucher avec un soin malicieux et tout en lui permettant la fantaisie et en l'encourageant dans la recherche des mots nouveaux, j'ai quelques manies qui mettent le trouble dans le ménage.
Certes elles ne sont pas aussi remarquables que celles de Patru-Patru7 Qu'est-ce que Patru? Je suis peut-être le seul à le connaître en ce siècle léger, et je le connais si peu! 11 travaillait dans les ateliers académiques et faisait des éloges en prose. 11 en fit un du maréchal de Saxe. 11 fut couronné, je crois. Je crois bien aussi qu'il se nomme Jean
Claude, et qu'il fit, avec un autre inconnu nommé Portelance, une comédie dont on dit du bien et qui eut été, on peut ie prévoir, suivie de plusieurs autres avec ou sans Portelance, s'il ne fût mort jeune en i7oO, Je suis presque sur que sa comédie était intitulée ; Les Adieux du Goût. Ce n'est pas pour cet étonnant litre de comédie que je l'exhume de sa tombe prématurée, c'est pour un autrç exploit. Il confia à un voyageur, qui me le redit, qu'il composait ses Éloges en vers et qu'ensuite il brisait ces vers très soigneusement afin qu'il ne restât pas un seul hémistichedans l'éloge du maréchal de Saxe.
Comme la prose démocratique a pris en ce siècle sa revanche sur la rime aristocratique et que les vers ne courent plus les théâtres, les bureaux d'esprit, les salons et les petits levers comme autrefois, nous sommes plus débonnaires à l'hémistiche.
Pour ma part, j'avoue que je souris avec mansuétude à ceux que je rencontre de-ci de-là. Le danger n'est plus dans les élégances, mais dans les lourdauderics et les ignorances gazettines, dontles parvenus de la plume, les reporteurs émancipés de l'école punique, les instituteurs ayant rompu leurs bancs et les institutrices documentées qui encombrent les journaux et les romans. Si quelqu'un veut jamais faire le Dictionnaire de la langue mi-française, qu'il m'interroge, je lui fournirai des renseignements avec rage. N'y a-t-il pas de quoi devenir enragé en effet! On voit un ignorant se pavaner, faire la roue, se croire éblouissant de haut ton, en disant high-life au lieu de bons compagnons
et se poser en (in érodil en écrivant les mœurs d'antan pour les mœurs du moyen âge. Je le demande, ne serait-on pas excusable de lui sauter à la gorge, de le secouer comme un prunier et de l'envoyer se faire fouetter chez Villon. Mais, malheureux, Anian veut dire Van passé.
Qu'on mène aux champs le cocardeur, comme dit Marot, et qu'on lui apprenne que les neiges d'antan signifie les neiges de l'an dernier.
M Tais-toi mon cœur » et pleure tes propres crimes. J'avoue, en eDet, que le vrai titre de ce joyeux devis littéraire est Souvenirs et esquisses. Mais cet et es, non je n'ai pas pu m'y décider.
Il est donc bien entendu que pour cette fois et nonobstant clameur de haro et sans que cela puisse tirer à conséquence, portrait signifie esquisse.
Souvenirs, esquisses, voici mon voluminet, il est surtout littéraire. Je n'ai pas la moindre intention de servir de cicérone aux passants pour les promener dans les recoins de mon cœur ni de les prendre pour confesseurs de mes compagnons de lettres. Quelques-uns d'entre eux ont fait euxmêmes de grands trous dans le paravent de la vie privée. Il est évident que, par exemple, je ne pourrai parler de Miirger sans nommer Himi, puisqu'il la traînait en casaquin déloqueté par les rues du Quartier Latin.
Mais je passerai là-dessus comme chat sur braise. C omment, pas le plus petit scandale? — Nenni. — Pas la moindre calomnie? — Parbleu ! — Pas la moindre petite médisance empoisonnée? — Nulle"
ment. — Pas l'ombre d'une méchanceté? — Hem ! hem! C'est peut-fitre beaucoup demander à l'humaine nature.
Il ne faut pas non plus chercher ici un ensembl e de révélations sur des personnages plus ou moins illustres de ce siècle. Et de qui donc vais-je parler? Décidément j'ai eu tort de déclarer ci-dessus que je ne parlerais pas trop de moi ; me voici forcé de le faire justement pour expliquer à quels groupes d'amis nous avons affaire, quels sont ceux des grands contemporains que j'ai entrevus pour les aimer. Mais, écoutez bien, j'ai toujours eu un grand mépris pour les politiciens, pour les parvenus de la puissance, et je n'ai jamais eu d'attraits que dans le travail intellectuel, je n'ai jamais été passionné que pour trois choses : la défense de la société chrétienne, la chère vieille France chevaleresque et humoristique et l'érudition. Celle-ci fournissait à mon imagination beaucoup de recherches sans que je fusse obligé de faire antichambre, beaucoup de découvertes sans fatigues physiques, ni les plus belles connaissances sans que je fusse obligé de mettre habit noir, de faire des courbettes, ou de déployer un esprit d'intrigue et d'ambition que je n'ai pas.
Je ne puis fournir à mes lecteurs des chevaliers, pourtant j'ai rencontré encore bien des instincts chevaleresques. Ce sera dans le monde du catholicisme actif et de l'érudition paisible que mes souvenirs le promèneront, la plupart du temps, car deci de- là, au temps de la jeunesse, j'ai rencontré des gens qui comme Miirger déjà nommé et vingt
autres que je nommerai n'avaient aucune espèce de contact avec les Bénédictins.
Cette galerie de déilés secondaires, au milieu desquels se perdront quelques-uns des grandsdieux de l'Olympe littéraire, suflîra-t-elle à retenir auprès de mol ce peuple nombreux que mon imagination a entrevu?
J'ai encore à offrir pour attraits vainqueurs une riche collection de parenthèses, de digressions, d'anecdotes amenées de vive force, de mots pris au collet et de transitions aventureuses.
Je n'en aurai pas d'aussi truculente que cet illustre record dans le Déserteur : « Oh ciel ! s'écrie le héros. — Ali ! vous connaissez Montauciel, dit le geôlier, homme débonnaire, je vais vous l'amener. • Et voici mon gaillard qui arrive et mène presque toute la scène comme s'il était le héros de la pièce. Je n'aurai peut-être pas le courage nécessaire pour chercher la fameuse parenthèse de Poilvache; Elle est peut-être après tout plus fameuse que connue, et la voici :
L'auteur annonce qu'il va visiter les champs de bataille et qu'il s'arrêtera dans un village belge nommé Poiivache.
a Nous arrivons donc àPoilvache. Ne croyez pas que je fusse venu là par hasard. Non, ma tante Gertmde — dix pages sur la famille du voyageur. — J'avais aussi d'autres parents dans un village de Hollande nommé Exuten — vingt pages sur la Révolution des Provinces Unies — ce ne fut pas la seule révolution dont on eût entendu parler — dix pagett sur la Révolution du Portugal. Plaintes
véhétnenles sur l'esprit mutin de l'humanité. Portrait de Catilina, discussion sur l'éloquence de CicéroD, aperçu sur celle de Demosthëhes, comparaison entre les Athéniens et les Lacédémoniens ; au milieu de- ces parenthèses il rencontre Alexandre le Grand, le suit en Asie, ne le quitte que noyé, pleure sa mort, déclare que s'il eût vécu la face du monde eût été changé ; puis tout tranquillement, après 250 pages de cette promenade, il reprend 11 Poilvache, dis-je. »
Je ne tiendrai pas non plus à imiter M. de Fortia, qui commence une histoire du Portugal et qui y travaille pendant vingt ans, — Eh bien, lui dit un ami, votre histoire du Portugal n'est-elle pas bientôt finie? — J'avance, répondit cet homme remarquable. J'en suis arrivé au seizième volume et je touche au règne de Nemrod.
Mais je puis promettre une petite causerie, de belle humeur, au gentil foyer de la jeunesse, et nous nous réchaufferons au coin du feu des Muses décentes, tandis que le reste de l'humanité pataugera, grelottera, grognera, tempêtera, jurera, dans les nuages de la philosophie, dans la boue de la politique, dans les réls des intrigants et dans les cordes roides de l'ambition. Encore une fois chantons gaiement notre petite rapsodie.
Et maintenant, comme dit le matelot qui s'embarque sur la mer jolie : A Dieu val.
y, l'École de droit. — la liberté d'enseignement.