LES ÉMEUTES DE
Si Marie-Jeanne- Aulard, qui lisait, il y a une soixantaine d'années, la « bonne aventure » dans le marc de café et qui la récitait pour l'amour de Dieu et d'un verre de genièvre, aux gens de Questrecques, en Boulonnais, si elle eût annoncé au Grand-Antoine, le chasse-mannée, qu'il publierait soixante-dix volumes et des milliers de lignes dans les journaux, je crois bien qu'ils seraient tombés l'un et l'autre à la renverse.
Personne n'eût pu leur en vouloir. Le Grand- Antoine ne savait pas lire ni écrire. Marie-Jeanne n'en savait pas plus, tous deux ignoraient ce que c'était qu'un journal. En fait de. livre, le Grand- Antoine connaissait le livre de messe de Madame, c'était ma grand'mère, et la devineresse, pour éblouir le bon populaire des champs, feuilletait parfois, en lui mettant la tête en bas, le triple Liégeois de Mathieu de Lansberg, Mais, au vrai toute sa science de lecture se bornait à celle des tasses de café, où elle ne voyait que trop souvent que petit Charles... (ce monsieur-là, sire, c'était moi-même), avait monté sans permission sur les poulains et qu'au surplus les enfants désobéissants i
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privés de dessert, et les enfants colères fouettés.
Mais je n'ai pas," pour cette fois, l'intention de narrer les joies de mon heureuse enfance.
Toutefois, j'ai voulu faire remontera sa source ma vocation littéraire et ce double goût que j'eus pour le roman et pourrérudition./'e«sderfi(. C'est évident. Mais si mon existence, très libre au milieu de la vie champêtre qui avait enivré mon imagination, les mceurs, les vieilles idées, les décentes causeries, au milieu de paysans qui m'aimaient et qui n'avaient pas perdu leur personnalité, si cette existence développa en moi l'amour de la nature et le goût de l'observation, c'est le Grand- Anloine qui m'a poussé dans la culture des lettres.
La victoire ea chanlunt nous ouvre k carrière.
Ce n'est pas la victoire, je n'en ai jamais remporté qu'une, et elle n'est pas valeureuse : c'est quand, au cours de Michelet, je poussai vivement, trop vivement, un grand diable de faux étudiani du haut en bas des escaliers. C'est le Grand-Antoine, mais c'est bien en chantant qu'il m'ouvrit la carrière littéraire.
Il savait une foule de vieilles chansons tendres et guerrières. Il avait la voix fausse, point de dents, quoiqu'il fût jeune encore, mais des regards si francs, les yeux si riants et il chantait avec tant de conviction que toute cette extravagante, mais candide prose, m'entrait dans la mémoire pour n'en plus sortir. 11 savait aussi cent légendes, mille bons mots qu'il racontait en son patois picard et qui jetaient mille vertes semences en mon esprit.
Aassi, quand un jour en allant il la bibliothèque, Royale alors — pour y lire je crois Molina de Usum — Dieu, que je fais de poudre! et cela ne fait que de commencer, — j'ouvris parhasardun volume gisant sur la table, j'eus une secousse, le coup de foudre, oui, madame, le coup de foudre. Je fus aussi étonné que M. Jourdain avec sa prose. Je comprenais ce livre-là, bien qu'il fût en langue du treizième siècle. C'était un recueil de fabliaux.
Je communiquai mon étonnement à mon vieil ami Constantin de N. qui était Normand ; il me confia qu'il avait éprouvé le môme élonnement en voyant qu'il comprenait beaucoup de passages du roman du Rou de Robert Wace.
Nous sûmes plus tard qu'en effet le dialecte normand avait gouverné la langue française au douzième siècle, comme le dialecte picard au treizième et je comprenais les contes, légendes et fabliaux de ce temps-là parce que j'y retrouvais le patois et les récits de mon Grand-Antoine, de Questrecques en Boulonnais.
Voilà la goutte d'où est sorti le ruisselet de ma vie littéraire, petit, bien petit cours d'eau, qui n'a jamais eu de cascades ni de cataractes, qui n'a jamais fait tourner de moulin, ni roulé des paillettes d'or, mais qui a toujours coulé limpide sous l'œil de Dieu. Car je n'ai jamais écrit une ligne que je n'eusse et, je l'espère, que tous les honnêtes gens n'eussent pu signer, les honnêtes gens s'entend qui ne sont pas férus de jacobinisme, car j'ai été un peu roideconire les amis de la Révolution, et aussi les honnêtes gens qui ont perdu dans la
pratique de l'histoire l'amour du rigorisme. 11 y a en effet dans les vieux textes des mots qui font dresser les oreilles chastes et aussi les autres. — L'on est donc souvent embarrassé entre les grimaces, respectables d'ailleurs, du temps présent qui obligeraient les chrétiens à abandonner les études du moyen âge à ceux qui ne le sont pas, et les conseils plus respectables encore, je le pense, qui exhortent les catholiques à se faire bonne science et bon renom d'historiens.
J'ai été bien souvent embarrassé, je n'eusse pas vouluconsulterlà-dessus le bon janséniste Arnault, qui m'eût envoyé au diable. J'ai voulu me renseigner auprès des plus illustres représentants de la société, auprès de l'écrivain Lemaistre de Saey, digne homme austère, bon bourgeois, qui représentait aux Débats un gallicanisme d'érudition plus que de méchanceté. C'était un petit homme gris, avec une physionomie en bois, qui était bibliothécaire et qui faisait tout ce qu'il pouvait pour n'être pasbourru. Je luicommuniquaimeshésitationssur une pièce que je redoutais de mettre dans une édition choisie de Maistre Clément.
— Vous avez tort de rejeter cette pièce, vous pouvez aller plus loin que cela, me dit-il avec le ton de l'abbé Saint-Cyran. La pièce n'avaitdu reste rien d'impie, ni d'enflammé, son titre seul faisait dresser l'oreille et je n'avais pas cru pouvoir la rejeter à cause du grand mouvement littéraire qu'elle créa dans la littérature du seizième siècle. Voilà, avec un mot trop gai que j'ai laissé imprimer sans sa feuille de vigne dans... dans l'édition
d'un autre auteur du seizième siècle, le plus gros crime que j'ai commis, et j'espère qu'il n'a pas trop troublé le cours de mon ruîsselet, doulcelet.
Je pense bien que si ma mère avait prévu que le Grand-Antoine me pousserait dans une voie qui ne peut être une belle carrière qu'à la condition d'être un mauvais métier, elle eût été tentée de lui mettre une muselière. Ce n'est pas la vocation qu'elle avait rêvée pour moi, elle eût voulu me voir porter avec gravité les balances de Thémis. La magistrature, je crois bien que c'était là aussi oii mon père eût voulu me pousser. Mais il était mort depuis longtemps. Comme il était aussi ferme que bon, il l'eût emporté, ma chère mère n'était que bonne, la plus tendre, la plus iutelligente, la plus pieuse des mères, et je berce sa mémoire dans mon cœur avec la tendresse d'un enfant de dix ans. Après tout, une mère peut-elle résister toujours? Elle n'avait pas voulu que nous fussions soldats. 11 y avait encore de bons coups à donner avec la plume, pro Deo et patria.
Je n'ai pas à me reprocher du reste de lui avoir déchiré le cœur. Je lui obéis en faisant mes études dedroitet je laissai âla Providence le soin de lui montrer que je n'étais bon à rien d'industrieux, de fructueux, de pratique, bon à rien qu'à mettre sur du blanc du noir qui ne le salirait pas trop.
Je continuai donc de fleureter avec dame Thémis, ayant la ferme volonté de ne pas lui donner mon cœur et de ne pas aller plus loin que la marivauderie obligatoire pour passer les examens.
L'attrait que j'avais pour les lettres m'empêchait
de prendre le moindre intérêt cordial au Code civil et à tous les autres Codes moins civils encore. J'offrais de prouver que, dans tout cela, pour une maxime utile et raisonnable il y avait tant de chinoiseries que l'École de droit avait pour unique but de faire vivre beaucoup de gargotiers et de cabaretiers et d'offrir à la jeunesse française mille occasions d'oublier la langue latine en fumant beaucoup de pipes.
D'ailleurs, les meilleurs de nos professeurs étaient ennuyeux à mourir et les moins bous étaient irritants. Nous sentions qu'il. n'y avait aucune espèce d'amitié entre eux et nous-mômes, pas le moindre contact. On . estimait Perreyve, parce qu'il était d'une probité allière; l'excellent M. de Portets, parce qu'on ne suivait pas son cours et qu'il ne vous en voulait pas. On tolérait Demante parce qu'il paraissait savant, et Duranton, parce que c'était un malin bonhomme, mais il y avait dans le collège deux chiens qu'on ne pouvait soufirir.
La première fois que je rais les pieds sur la place du Panthéon, je vis ce grand espace couvert de milliers d'étudiants, hurlant, chantant, dansant et promenant vivement un monsieur en robe, une robe qui voltigeait au vent avec des replis peu commodes. C'était le professeur de droit romain Du Caurroyj auquel on faisait la conduite de Grenoble. On l'avait enlevé de sa chaire et on lui faisait faire triomphalement, avec accompagnement de huées, le tour du Panthéon.
Ce début, pour un adolescent candide qui vient