‹ Souvenirs et portraits: Œuvres posthumesChapitre 11 sur 11 · SAINT ANTOINE DE PABOUE · texte numérisé non relu

SAINT ANTOINE DE PABOUE

C'est, avec la figure du saint, ce qu'on distingue le plus clairemenl dans le tableau qui va faire l'objet de cette histoire. On peut voir encore, en regardant soigneusement, un Us et l'Enfant-Jésus portés par saint Antoine. Tout le fond est obscur. Le visage n'a de remarquable que sa blancheur. J'ai vainement cherché à me persuader que cette toile était de Raphaël, à moins que ce ne soit d'un Raphaël avant la première manière.

Dieu a voulu montrer qu'il n'a besoin ni de l'art, ni de la beauté, pour exercer les manifestations exceptionnelles de sa puissance. Il laisse la logique

diriger le cours ordioaire des cboses et il emploie le génie, le channe, la force, pour produire les œuvres grandes, ravissantes et vigoareuses. Quand il s'agit d'un miracle, il prend souvent les instruments inattendus, aCu qu'il n'y ait pas de doute sur la divinité de la cause.

Comment ce tableau élait-il arrivé en la possession des Broutio? Cela, je ne le sais pas; mais je suppose que c'était comme objet de piété, et non comme objet d'art, qu'ils l'avaient acquis au commencement du dix-huilième siècle. Il n'yavaitrien en eux qui sentit l'inlluence de l'imagination. Ces ancêtres maternels étaient aussi portés à la gravité, à la modestie, au mutisme, que les ancêtres paternels étaient viTs, riants, conteurs.

On peut bien les considérer, ces Broutin, comme les types vrais de la moyenne bourgeoisie provinciale, à la fin de l'ancien régime, disciplinés et indépendants, respectueux et voulant être respectés, modestes et susceptibles. Ils se peignaient en deux traits:

o Nous étions toujours bien vus de l'ôvêché, » me disait mon grand-père. C'est le premier trait.

Puis j'ai été touché de voir, dans tous les contrats de mariage de ces commerçants, qu'ils réservaient toujours le remport de a leurs armes ». Chère vieille France! les petits bourgeois ne jetaient pas des injures à leurs évéques, ils ne les appelaient pas monsieur, avec un vif désir de les nommer citoyen, puis calotin, mais il ne fallait pas toucher à leur mousquet ni à leur estoc.

Mon grand-père, Joseph Broutin, était donc un

spëcimen dece que produisait alors la discipline bourgeoise. Ilôtaitnatiirellementgai etvif d'espril. La gravité des mœurs ambiantes l'avait comme figé. 11 était austère, à peine souriant, du reste sensé, sensible, bon, charitable au delà de tout. 11 ne faut pas croire qu'il fût arrivé brusquement à cette rigidité. Il avait fait honnêtement ses caravanes.

On a entendu parler de ces fameux corsaires boulonnais qui. montés sur de mauvais bateaux, rendaient à l'Angleterre à coups de mousquet ce qu'elle nous donnait à coups de canon. lis l'attaquaient dans ses œuvres vives, ruinaient son commerce, et ne laissaient point passer un gros navire marchand sans essayer de le prendre. Souvent ils rencontraient grande résistance, ou bien on tombait sur un grand navire de guerre, on était parfois vaincu et prisonnier; on connail les horreurs des pontons anglais.

Beaucoup de bourgeois boulonnais commanditaient ces corsaires comme on commandite aujourd'hui un journal. Joseph Broutin fit comme les autres; il y mit sa petite fortune. Seulement, cet homme joyeux détestait tous les Anglais, sauf un; et cet homme, peu moderne, trouvait vilain de risquer son argent pour la patrie sans risquer aussi sa personne. Il s'embarqua donc à titre de combattant comme à titre de propriétaire.

Je ne suis pas bien renseigné sur la campagne ; on n'aimait pas à en parler. Après quelques courses heureuses, on se trouva nez à nez, je veuxdire proue à proue, avec une corvette de guerre. On se

battit de son mieux, on fut vaincu, pris et envoyé sur les pontons.

Bon saint Antoine, pardonnez-moi, mais il faut encore que je vous quitte pour un instantl

Je crois — c'est à vous que je m'adresse, chers lecteurs — que vous avez lu Homère? Vous avez peut-être été frappés de voir les héros s'arrêter au moment de percer le flanc à Jeur ennemi, pour lui demander comment il s'appelle. De fil en aiguille, Ostryonée, semblable aux immortels, et Hypsinor, pareil à l'homicidedieu des combats, découvrent qu'ils ne sont pas étrangers l'un à l'autre et que les pères de l'un ont été les hôtes des pères de l'autre. Les voyages, le commerce avaient amené les rencontres, et de génération en génération, telle famille de l'Attique avait des relations d'hospitalité réciproque avec telle famille d'Asie-Mineure. Il en était ainsi sous l'ancien régime entre les riverains anglais et les riverains français. De père en fils, on faisait ce qu'on appelait Véchange; le fils du marchand français s'en allait en Angleterre dans la famille du marchand anglais, qui, de son côté, envoyait ses fils en France. On apprenait ainsi le commerce, les langues et les mœurs des nations.

J'en rougis de confusion, mais je ne puis me rappeler le nom des braves gens avec qui les Broutin étaient en relation d'échange. Je sais qu'ils habitaient Margate.

C'est ici que cette Angleterre, si souvent odieuse dans sa politique, se montre dans sa beauté.

I/habitant de Margate chez qui Joseph Broutin avait été passer deux ans, en apprenant que son

hAte était prisonnier, oublia tont et négligea tout pour venir & son aide. Pendant plus d'un an, il assiégea le ministère anglais pour sauver le prisonnier des pontons. Il y parvint, non seulement en dépensant tout son temps, en négligeant sa famille et ses aflaires, mais en prodiguant de l'argent. Il obtint que son jeune ami restât enfermé dans une prison assez douce jusqu'à ce qu'on pôt l'échaDger ; ce qui ne tarda pas.

Joseph Broutin ayant payé sa dette & la patrie, dégoôtâ des voyages, de l'héroïsme et du commerce maritimes, se maria dès son retour.

Une senle fois, il fiit bien tenté de décrocher son vieux mousquet. Les républicains de la ville — j'ai gardé le nom de quelques-uns — s'étaient précipités, un dimanche, au sortir des vêpres, sur une dizaine de religieuses et une trentaine de femmes les plus respectables de Boulogne et ils les avaient fouettées en criant : Vive la liberté I C'était le commencement de la grande l&cheté qui régna en France. (Je ne suis pas moi-même très brave de mettre cela au passé déOni.) Personne ne bougea. Grand-père reconnaissait bien qu'il eût dû se faire tuer en tuant quelques jacobins. « Mais que voulez-vous? j'étais seul. Il y en avait bien d'autres qui pensaient comme moi, maïs on n'osait rien dire. Puis on ne savait pas bien si on avait le droit, en bonne conscience, d'aller chercher querelle à son voisin. On se serait trouvé là, c'eût été différent. Sur le coup, on aurait tué un jacobin ; et c'est fait, c'est fait. »

Le tableau de saint Antoine resta dans l'alcovc

pendant tonte la Révolution, aa risqne de ce qai pourrait arriver. On n'eAtpas voulu paraître rougir de sa protection. Le cadre était même accroché, par une chaînette en fer, à un clou recourbé.

Une belle nuit, — c'était en 1803 — ma mère avait cinq ans, son berceau était à cbté du lit où couchaient ses parents. Elle fut réveillée brusquement par un cri. Qo'arrivait-il? Les voleurs? Non.

Le tableau était tombé sur le Ut, avait réveillé en sursaut son père et sa mère. Ils se levèrent brusquement, allumèrent une chandelle à la veilleuse et regardèrent le cadre.

« N'est-ce pas, dit ma grand'mère, un anneau de la petite chaîne par où le cadre est suspendu, qui s'est cassé?

— NoD, la chaîne est intacte et solide ; mais peutêtre le clou recourbé, où l'on accroche le tableau, a-t-il cédé ou s'est-il retourné? »

Non, le dou était à sa place, il n'avaitpas bougé. Le tableau n'avait pu se détacher seul, car il fallait un effort pour que la chaîne se dégageât de ce clou recourbé où elle était suspendue.

a C'est un avertissement que nous donne saint Antoine,» dit gravement mon grand-père.

Ha grand'mère se signa pour recevoir pieusement ce bienfait, car ils avaient l'àme si pure, la foi si ardente et la dévotion tellement llliate, qu'ils ne doutèrent pas de la bonté de Dieu ; c'est à elle qu'ils pensèrent, non pas à leur humilité.

« Saint Antoine nous avertit, dit mon grand-père après an instant de réflexion, que le feu est à la

Ha grand'mère resta à c6té de l'enfant que le brusque réveil disposait à une musique désordounée. Mon grand-père se mit en chemin sans lumière. Il visite les chambres l'une après l'autre. Elles n'étaient pas nombreuses. Rien. 11 rentra dans la chambre à coucher pour se mieux couvrir, 11 fallait traverser une petite cour, grande comme un tablier, pour aller à la cuisine et au bûcher. Rien encore dans la cuisine. Hais quelques fagots commençaient à flamber dans le bûcher.

On devine si le bon saint Antoine de Padoue fut fêté de neuvaines, de cierges et de messes d'actions de gr&ces. Il parait que la maison voisine renfermait des matières inflammables.

Tel est le récit de mon grand-père et de ma grand'mère.

Je ne crois pas que ces vieux bourgeois eussent menti délibérément même pour sauver leur vie. Ces gens-là, que les étranges Français qui font aujourd'hui des manuels civiques représentent comme de grossiers sauvages vivant d'herbes crues et de sornettes, avaient reçu de la société chrétienne une délicatesse de sentiment, un rafDnement d'instinct, un effarouchement d'honneur et d'honnêteté qui étonnent. Je me rappelle la demi-sœur de ce mien grand-père restant enfermée pendant trois ans dans sa chambre. Et pourquoi? Parce qu'elle avait un proche parent qui n'avait su faire honneur à ses affaires, et elle ne voulait pas se montrer avant qu'elle eût pu — elle n'y était engagée ni légalement ni moralement — payer ses dettes. Elle était pieuse, etcommeje lui demandais

comment elle avait osé, en conscience, manquer pendant trois ans & la messe da dimanche : — a Je serais tombée morte dans l'église en pensant à tous ces regards qui m'eassent dit : Vous savez, votre neveu a Tait faillite! Mon confesseur l'a compris aussi. »

Hais enfin, ces gens austères ont pu se tromper, me dira-1-on. Ce que je vais raconter m'est arrivé à moi-même. Ceux qui sont décidés à ne pas me croire peuvent aller écouter Yvette Gnilbert. Hoostl je ne les retiens pas.

Me permet-on toujours de bnïssonner autour de mes souvenirs et d'arriver au bon saint Antoine par un chemin semé de fleurettes anecdotiquesî

C'était en 1870, pendant la guerre. J'étais à la campagne, et pourtant je prie qu'on ne m'enrégimente pas dans le bataillon des Frana-Fileun. Je croyais que mon devoir était d'être à Paris, puisque je cultive les lettres et que c'est là que « les Uuses avaient placé mon petit jardin >. J'y étais accouru, mal gnéri d'une petite vérole très noire, pour y trouver des coliques hépatiques de l'espèce de celles qui feraient hurler des statues de pierre. Le bon docteur Raciborski s'était joint à mon cher ami le docteur Viollet, pour m'empaqueter, me confier à mon portier, qui était un agent de la

police secrète, très débrouillard, et qui, en effet, me coUoqua, le 17 septembre, dans un wagon du dernier train qui parlit de Paris.

Me voilà donc à 10 lieues de la ville assiégée, auprès de ma chère mère, venue pour me soigner, dans une maison de campagne qui n'avait jamais été liabitée l'hiver. L'hiver fut rude, on se le rappelle. Toutefois, au bout de deux mois, j'étais bien guéri et fort occupé de la défense de notre petite province. Les Prussiens approchaient. Nous avions donc fondé un comité de défense, avec beaucoup d'illusions. Nour ne tardâmes pas à entrevoif que ces illusions étaient à peu près les seuls éléments sérieux que nous eussions à notre disposition.

Le bon saint Antoine me pardonnera encore de raconter quelques mots de cette histoire.

Il y a un préfet, un sous-préfet, un colonel qui eurent des mots épiques dignes d'être confiés à l'une des trompettes de la Renommée. Le préfet était adipeux, avocat, ou médecin, ou avoué, ou pharmacien, quelque chose comme cela. C'était le républicain gras et honnête, bonhomme, ouvert, en cravate lâche et bariolée. Quand je lui demandai des fusils, il me répondit bonnement qu'il n'en avaitpas. «Très bien! dis-je, nousen achèterons en Angleterre. — Mais, point du tout, je dois vous interdire l'achat d'armes en Angleterre, parce que- — peuples, ouvrez les oreilles — si vous achetez des fusils, vous ferez hausser les prix et le gouvernement de la défense nationale peut avoir besoin d'en acheter, lui aussi. — Bah I pour 400 fusils dont nous avons besoin I Enfin nous nous défendrons

avec nos tnsUs de chasse. — Pas du tout! je songe même à contÎHquer momentanément tons les fusils de chasse. — Alors, avec quoi voulez-vous donc que nous nous défendions? avec des fourches! »

C'est ici que la réponse devint épique. Il avait une bonne ligure de commis voyageur. « Mais le gouvernement de la Défense nationale n'attache aucun intérêt à ce que le Boulonnais soit défendu !.'! »

La délégation — car nous étions des délégués, s'il vous plaît — sortit furieuse. Heureusement le colonel était là pour nous dérider. Nous allâmes lui dire que nous étions prêts à établir des ambulances; que nous fournirions le médecin et les médecines et des meules de charpie. C'était un petit homme bossu, républicain de la veille, qu'on avait tiré de cette partie des Invalides qui confine à la tombe. Il était furieux, je ne sais pourquoi. Peut-être parce qu'on l'avait tiré du tombeau. Quand nous lui demandâmes des blessés, il nous répondit avec rage :

« Des blessés? je n'en ai pas! Voulez-vous que j'en fasse pour vous être agréable? »

Cette fois, nous sortîmes en éclatant de rire. Quant au sous-préfet, c'étaitun notable de la francmaçonnerie, pas méchant homme. Mais il n'avait, je crois, aucune parenté avec le bouillant Achille, à moins que ce ne soit par les pieds. Il voulait bien défendre son arrondissement, mais à la condition que cela se fit à cinq lieues de la ville qui abritait sa précieuse personne.

Nous nous croisâmes les bras et le temps se

passa. Les Prussiens approchaient toujours. Chaque matin, quelqu'un prétendait les avoir vus dans notre voisinage. Le froid était dur, la neige couvrait tout, on était séparé du resle du monde. Nous avions pour nous défendre les mobilisés de la Somme, qui ne passaient pas pour être les enfants de Bellone. Ils logeaient dans toutes les maisons du pays. Je vis un jour un de ceux que j'hébergeais s'arracher les cheveux. « C'est, me dit-il aveccolère.que j'aimerais mieux être encore en prison. On m'en a tiré avant-hier pour me faire soldat, rt

On comprend que je ne me sois jamais couché, ayant de tels protecteurs, sans poser mon revolver chargé sur ma table de nuit.

Enfin ils partirent. Il furent remplacés par la gêne. Onn'avait pas d'argent. Personne ne payait-, les débiteurs profitaient des malheurs de la patrie pour se donner les loisirs les plus effrontés. Les fermiers qui ne vendaient rien, ne payaient pas. Les notaires étaient austères.

Un jour du mois de décembre, ma mère me dit, d'un air lugubre :

« On m'a volé cinq billets de banque de cent francs. »

Cinq cents francs, c'était une somme considérable, en ce moment, elle plus gros de notre sacoche actuelle. Nous étions sûrs des filles du fermier qui venaient donner un coup de main à notre cuisinière. La voleuse devait être cette cuisinière.

On n'avait pas le choix alors. Nous l'avions prise légèrement. Avec un peu plus de précautions, nous eussions su que ses parents avaient mauvaise re-

nommée. Toutefois depuis qualre mois aoiis n'avions pas eu à nous plaindre d'elle. Après avoir hésité longtemps à la soupçonner, ma mère profita du moment oii elle allait faire quelques courses, pour visiter à fond sa chambre et tout le reste de la maison. Le logis était petit, mais vieux, et il y avait une foule de coins obscurs, des pièces inoccupées, des greniers remplis de ces mille objets inutiles que nos ancêtres gardaient ave^ un soin... trop prévoyant.

On ne trouva rien. Nous n'avons pas l'instinct policier. L'idée ne nous vint pas que Victoire pouvait garder sur elle ces cinq morceaux de papier. D'ailleurs ma mère, par charité chrétienne, n'eût pas voulu insulter, en la faisant déshabiller, une fille peut-être honnête, qui, en tout cas, nous servait honnêtement depuis plusieurs mois.

Sans m'en rien dire — car je professais, un peu gallicanement alors, qu'il ne fallait pas tourmenter les saints pour les misères temporelles — elle se décida à faire une neuvaine à saint Antoine de Padoue. Je me doutais de quelque chose, il me semblait que le portrait n'était plus exactement à sa place dans Talcove maternelle et que la peinture avait été nettoyée; mais quiela non moveret Je gardai mes observations pour moi.

Victoire ne sortait qu'une fois chaque mois. Le dernier dimanche, elle allai! passer la journée entière dans sa famille. Le jour de sortie approchait. Évidemment si l'argent n'était pas retrouvé avant cette sortie et qu'elle l'eût pris, il était eavolé pour toujours.

Le vendredi qui précédait le dimanche fatal, ma mère fit encore une recherche complète, tout particulièrement dans une chambre vide occupée par ma bonne petite sœur, avant son mariage. Elle visita, pour la vingtième fols, un chiffonnier qui y était et le vida complètement. En m'embrassant ce sôir-là, elle me dit : — « Je n'ai plus d'espoir. J'ai tout remué. J'ai de plus la certitude qu'elle ne porte pas ces billets sur elle. A plusieurs reprises je l'ai tâtée sans en avoir l'air. Elle n'a pas de poches à son jupon. C'est une vraie ruine. »

Je fus assez bon fils pour ne pas même sourire.

Le lendemain, je fus réveillé en sursaut par la chère mère. Elle était tremblante.

« Lève-toi, me dit-elle à mi-voix, viens avec moi. »

Je sautai sur mon revolver.

— Non, continua-t-elle souriant; c'est que je n'ai pas le courage d'aller seule. Si j'étais trompée, je serais capable de me trouver mal.

Je m'assis sur mon lit en me frottant les yeux et en la regardant, avec étonnement, à travers les brumes de l'aube grise. Elle n'avait pas voulu allumer.

B Voilà ce qu'il y a, me dit-elle. Tu sais que les Broutin sont sous la protection spéciale de saint Antoine dePadoue, j'ignore pourquoi; mais papa, son père et ses grands-pères en étaient convaincus, et ils en citaient des preuves nombreuses. J'ai donc fait une neuvaine à saint Antoine. Je ne t'en ai pas parlé, parce que tu as des idées sottes à ce sujet. B

Je protestai en me mettant la tête dans une cuvette. Je fis brou. C'était le froid, et non le manque de respect.

« C'était hier le dernier jour. J'ai redoublé de ferveur, mais je n'avais plus d'espérance. Cette nuit j'ai rêvé que je voyais saint Antoine exactement comme il est peint sur le tableau. Seulement, sa figure était virante et souriante. 11 ne fit pas le moindre geste, et pourtant, il me montra quelque chose que je ne vis pas, et disparut. J'aurais dû être enfiévrée. J'étais fort calme. Une seconde fois, je le vis et, sans qu'il remuât davantage, je vis qu'il me montrait encore quelque chose, et ce quelque chose était le chiflonnier de Fina. Il disparut encore. Une troisième fois — il n'y a qu'un instant — je le revis. Cette fois, le bras qui porte le lis s'était dégagé du corps, et c'est encore le chiffonnier qu'il me désignait. Les lèvres du saint ne s'ouvraient pas, mais j'entendis qu'il me disait : C'est là. Je comprenais bien qu'il m'indiquait que les billets étaient là, dans le tiroir du haut. Je lui répondis, sans aucun étonnement ni frayeur : « Mais, mon bon saint Antoine, c'est impossible. Hier soir, avant de me coucher, j'ai encore visité le meuble tout entier et je n'y ai pas laissé une épingle.

« Il me regarda doucement et, persistant à me montrer le tiroir, il répéta : « C'est là, c'est là. »

« Je me suis réveillée, et je suis venue te trouver. J'espère, je n'ose pas espérer, et si j'étais trompée, cela me porterait un coup. »

J'avoue que j'étais ému. Ma mère me répétait : C'est là, d'un ton si différent de sa voix ordinaire 1

C'est ce qui me frappait le plus. Toutefois, j'essayai d'apaiser en riant la petite lièvre qu'elle paraissait avoir et à laquelle j'attribuais son rêve, ses rêves plutôt, car cette répétition me frappait également.

« Commeat veux-tu que ce soit, lui dis-je en passant ma robe de chambre. 11 n'y avait rien hier soir. Cela ne pousse pas comme des champignons, n

Mais je vis que le plus fin esprit n'aurait aucun succès. Je m'avançai, suivi par la chère femme. Quand je fus près du chiffonnier, elle me saisit le bras :

u Je ne saurais te dire comme je suis émue, me dit-elle. Attends un instant. Non, va, saint Antoine ne peut pas me tromper. »

J'ouvris le tiroir. Le paquet des cinq billets y était, entouré d'un ruban qui ressemblait fort, dit ma mère, aux jarretières des paysannes.

Elle me sauta au cou en sanglotant.

n Je savais bien que saint Antoine n'eût pas voulu nous tromper! »

Nous, c'était tous les Broutin de la terre.

Elle s'était agenouillée et remerciait le saint avec ferveur, moins heureuse de l'argent retrouvé que de la protection accordée si miraculeusement. C'est là ce qui frappa enfin ma frivole cervelle, — cet adjectif appartient à la chère mère, — et je m'agenouillai à côté d'elle.

Nous ne dîmes rien. Le soir, — je revois encore cette courte et expressive scène — Victoire, après avoir servi le souper, monta à sa chambre. Nous

n'étions pas sans curiosité. Toul à coup nous entendîmes un grand bruit. La servante redescendait l'escalier à pas lourds. Elle ouvrit brusquement la porte de la salle à manger et elle se tint debout dans l'encadrement. Jamais je n'oublierai cette physionomie el jamais je ne la comprendrai : j'y ai pensé mille fois, j'y pense encore, je ne puis me l'expliquer. Elle avait une pose de statue. Elle était raide, pâle, mais pâle comme la neige; elle nous regardait les lèvres serrées, avec des yeux tout ronds, tout grands, toutblancs, toatfixes. Que disaient-ils? C'est cela que je ne puis définir. Ils disaient avant tout l'étonnement, un étonnement écrasant; puis, la colère, comme si nous l'avions volée; puis la penauderie comme si nous l'avions attrapée; puis l'attente d'un coup terrible, comme si elle venait nous livrer sa tête; et beaucoup d'autres nuances que je ne pus comprendre. Encore une l'ois, jamais je n'oublierai cette rigidité, cette pâleur, ce mélange de torpeur et de folie. « Vous pouvez aller demain chez vos parentset y rester », dit tranquillement ma mère.

Elle garda encore un instant son attitude marmoréenne. Puis elle eut l'air de vouloir se jeter sur nous pour reprendre son bien. Enfin elle tourna sur elle-mômé comme une toupie. Elle continua de descendre l'escalier, ouvrit la porte de la cuisine et sortit.

11 gelait à pierre fendre. Ses parents habitaient à trois lieues du Brunquet; elle était tête nue et courtvêtue. Mais nous voyons, aujourd'hui, qu'il y a des privilèges pour les voleurs. Elie arriva chez elle et

ne fut même pas enrhumée : aussi favorisée que tant d'autres non de son sexe, maig de son espèce, qui ont péché dans l'eau trouble du Panama sans même éternuer.

Elle raconta plus tard, sous le sceau du plus grand secret, à une amie intime, comment les billets étaient venus là. Elle les avait cachés pendant huit jours sous une tuile du toit. Devant partir le lendemain, et craignant qu'on ne la surveillât au moment du départ, ayant vu de plus que madame avait fait ane dernière revue dans le chiffonnier, et concluant justement qu'elle n'y viendrait plus regarder, elle avait descendu là la liasse afin de la saisir au passage, sans bruit, avant de partir.

Le calcul était bon, si saint Antoine de Padoue n'avait eu des faveurs spéciales pour les Broutin.

Je la rencontre quelquefois. Victoire. Elle me salue comme une vieille connaissance, et, on en pensera ce qu'on voudra, je lui rends son salut, avec l'arrière-pensée de lui demander un jour à quoi elle pensait dans l'entrebâillement de la porte avec ses yeux tout ronds.

Ce n'est pas le seul bienfait que nous devons à saint Antoine de Padoue, maissaf prata.

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