LES PATBONS DE NOS GRANDS-PÈRES
Je ne sais pas bien en quelle année c'élait; en 1878 ou 1879; Pnais sûrement it faisait un beau soleil, comme il arrive souvent le jour de la solennité de la Fête-Dieu. Je me promenais sur la place Saint- Sulpice. Les cloches de Téglise voisine sonnaient vêpres. Je me demandais quel mal une procession qui se développerait sur cette place pouvait faire à Barodet.
Pourquoi pensais-je à Barodet plus qu'à un tas d'autres Barodets ? C'est qu'il représentait, en ce momenl-là, la gloire de la démocratie française. C'était un bonhomme de mallre d'école, qui avait succédé,' sur l'échelle de la popularité, à un académicien libérai. 11 devait céder la place à un cabaretier insidieux, lequel, à son tour, devait s'éclipser derrière un homme dont on ne savait rien, sinon qu'il portait une blouse; et voilà quatre ans qu'il porte celte blouse; on n'en sait pas davantage, ni lui non plus. Il sera remplacé par un homme qui
ne portera riea que des caleçons, et c'est ainsi que nous reviendrons à l'&ge d'or. Je me demandais si le dernier représentant du peuple français, l'homme aux caleçons, détesterait les processions comme ses prédécesseurs! Car c'est un fait admirable, que chacun des personnages huches sur cette échelle ascendante de ladémocratte, déteste les processions populaires. J'approfondissais désespérément cette question, lorsque je reçus un choc sur le coude. Un monsieur qui passait très vile me frôlait rudement. 11 se retourna, me serra la main, s'écria d'une voix retentissante :
— Décidément, là. Us sont trop bâtes! Ils donnent envie aux gens de porter des cierges à la procession. Et il reprit sa course, en hâtant encore le pas. Je le vis monter les degrés et entrer dans l'église.
Je ne nierai pas que je devais avoir une physionomie agréable pour un dessinateur voulant représenter la Surprise.
J'avais crié : « Timhal ! « pour avoir une explication; car c'était Timbal. Et qu'est-ce que Tirabal? Un peintre qui avait tout pour lui, du talent, de la fortune, de l'esprit et de la vertu. Il n'y avait contre lui que son nom, un peu sonore; mais, une fois le premier coup porté, on n'y pensait plus. Tout au plus vous revenait-il quelque doux souvenir de macaroni .
Qui est-ce qui était assez béte pour allumer un cierge dans la main des gens de mauvaise volonté?
Ma première pensée, je l'avoue, fut de songer à
la République. Elle n'était pas encore vonée au blanc. Celait la télé de Turc. Et quelle bonne mine avait ce Turc quand on lui enfonçait le bonnet jusqu'au nez! Chacun de nous avouait bien qu'il connaissait deux ou trois républicains honnêtes. A part cela, républicain rimait ^vec tout Ce qui était en zig-zag, moralement ou physiquement. Pour les classiques qui aimaient les rimes riches, coquin rimait allègrement; les romantiques, plus relâchés, se contentaient de malin. Pour ceux qui, secouant toute espèce de joug, aimaient les vers blancs, républicain rimait avec drôle, brigand, filou et autres qualificatifs d'une verdeur à embarrasser les dragons. Mais on n'avait pas encore dit qu'ils fussent botes. Aujourd'hui, ils prouvent bien que c'était nous, avec notre bagage d'adjectifs, qui l'étions; car, après avoir mangé la chèvre et le chou, ils sont au mieux avec le berger et le jardinier.
Ai-je dit que j'hésitais à aller aux vêpres?
La piété l'emporta. Timbal suivait, en effet, la procession avec un cierge plus haut que lui. Je l'accostai au sortir de l'oRice et lui demandai qui était bote.
— Mais les républicains, parbleu !
Et il disparut lestement. C'était un homme preste.
J'ai raconté cette anecdote parce que j'ai besoin d'une entrée en matière. Je dois narrer, en effet, trois historiettes qui manquent de dynamite, de suicide et des autres assaisonnements qui donnent bon goût aux narrations modernes. Je me dis bien
qu'elles peuvent avoir quelque intérêt pour l'élile de la société. Mais si cette élite, intéressée à ces histoires, allait se composer de moi seul !
C'est ici qu'on retrouve le cierge de Timbal. Les maîtres de cette fin de siècle sont teltemenf, nauséabonds, qu'ils donnent envie de parler du temps passé, comme les républicainsde Timbal poussaient à aimer les cierges et les processions.
Puis il s'agit de la sainte Vierge et de saint Antoine de Padoue. Voici Notre-Dame, saluons !
Notre-Dame de Boulogne :
J'ai eu un neuvième aïeul — j'en demande pardon à la démocratie ; je ne prétends pas l'exaspérer; je saisqu'elle déteste qu'on parle d'ancêtres; qu'elle prenne un instant patience, je vais présenter bientôt un grand-père bourgeois, qui me réconciliera avec la famille Prudhomme. — Cet aïeul se nommait François de Rîcault de la Riverie. C'était un petit gentilhomme de haubert, martial comme son grand-père Bernard « dont on parle dans l'histoire », C'est un mot qui consola longtemps mes parents quand ils tombèrent en pauvreté. ■
François de Ricault haïssait surtout les huguenots, qui envahissaient notre petite province boulonnaise et qui divisaient beaucoup de familles de noblesse. Les Eicault avaient résisté; on n'en con-
naissait pas un seul calviniste. Cela tenait à un grand cuite qu'ils avaient, de tout temps; pour Notre-Dame de Boulogne, et il y avait là-dessus des légendes auxquelles j'ai fait allusion dans La. Filie^de Noire-Dame — ne perdons pas une occasion de rappeler nos œuvres à l'attention des contemporains.
Par contre, la famille d'Ecault, avec laquelle on avait eu de tout temps grande hantise et cousinage, s'était laissé entamer. Le cadet, le chevalier d'Ecault — nos récils ne m'ont jamais dit son nom de baptême — s'était fait calviniste.
Celui-ci et François, quoiqu'ils n'eussent encore l'un et l'autre qu'une vingtaine d'années, avaient déjà échangé plusieurs estocades lorsqu'arriva la prise de Boulogne par les huguenots, le 2 novembre 13fi7, pendant l'office des morts. Ce fut une surprise. La ville, qui, après un long siège vaillamment soutenu, avait été prise par les Anglais, puis reprise sur eux, était ruinée; les murailles étaient en mauvais état; i'échevinage n'avait plus d'argent pour payer une garnison suffisante, et les bourgeois, quoique braves et capables d'un grand effort en temps de siège, se gardaient mai. Les portes furent ouvertes par les religionnaires, qui s'étaient, sournoisement, peu à peu, au nom de la liberté de conscience, introduits dans la ville.
Ils étaient du reste appuyés par le gouverneur même de Boulogne, Louis de Lannoy, seigneur de Morvilliers, qui s'étaitlaissé entraîner dans le parti des féodaux, dirigé par le calviniste prince de Condo. Nous ne dirons pas les crimes, les meurtres,
)es vols, le saccage qui suivirent. Les Réformés restèrent maîtres absolus de la ville pendant plusieurs mois.
Quand ils furent chassés, au commencement d'avril de l'année suivante, toutes les églises, les couvents, les hôtels des bourgeois catholiques étaient en ruines.
Tout cela n'était rien. 11 s'était passé quelque chose de monstrueux. La statue de Notre-Dame, la statue sculptée par saint Luc; celle qui était arrivée miraculeusement au rivage de Boulogne au septième siècle; qui depuis lors avait couvert la province de miracles sans nombre, celle que, par milliers, les rois, les reines, les saints, les princes, les grands seigneurs de l'Europe entière étaieat venus visiter; celte que, par millions, les pèlerins de toute nation étaient venus vénérer ; la statue de celle que Louis XI avait proclamée suzeraine du Boulonnais, et à qui chacun de ses successeurs devait rendre un hommage solennel, cette statue, que les Anglais même avaient respectée, elle avait été détruite par les huguenots. François de Ricault, qui avait été blessé en accourant du Wast, à la défeose de la ville, resta longtemps accablé par l'angoisse de cette nouvelle. Tout le Boulonnais tomba dans une tristesse quelesannéesn'eflacèrent pas.
Le chevalier d'Ecault avait commandé une des
bandes qui envahirent la ville, et la haine de
Ricault pour les d'Ecault devint une sorte de
devoir.
Mais l'histoire des Capulet et des Montaigu
reparaît Bans cesse. On est tenté de la croire providentielle.
Dieu, ne voulant pas de haines implacables, a employé pour les détruire le seul élément qui soit humainement plus fort que la colère : l'amour.
Pr('!S de vingt ans se passent. François de Ricault s'est marié, il a un liîs et une fille. Il s'est mis à la tête d'une sorte de confrérie, sur laquelle nos traditions ne donnent que de vagues renseignements, mais qui avait pour but de retrouver la statue miraculeuse de la patronne des Boulonnais. Caries huguenots avaient bien juré qu'ils avaient brûlé rirfo/e, ils donnaient cent détails sur la nuit lugubre, pendant laquelle ils l'avaient traitée ignominieusement avant de la maintenir pendant plusieurs heures dans les flammes.
Mais le jeune escuyer — car les gentilshommes d'alors n'avaient que ce titre : dans toute la province, il y avait un seul titre de comte, quatre baronnies et quelques rares chevaliers — l'escuyer François de Ricault assurait que la statue existait. Comment le savait-il? La doulce Dame le lui avait appris en un rêve par trois fois répété. Toutefois ce n'était pas ces recherches, c'étaient la bataille qui absorbait la plus grande partie de la vie du gentilhomme comme de tous ses pareils.
11 était aussi bon royaliste qu'ardent catholique. 11 n'avait pas voulu entrer dans la Ligue, qui eût été maîtresse du Boulonnais si le vaillant commandant de Bernet, gouverneur pour le roi du château de Boulogne, n'avait tenu bon. Les ligueurs, dirigés par le due d'Aumale, avaient brûlé, parmi
centautreschàleauxla genlilhommière des Eicault, au Wast. François, après avoir tenu quelque temps la campagne, fatigué de voirqu'il lui fallait souveut combattre en compagnie de gentilshommes huguenots et surtout de son ennemi particulier le chevalier d'Ecault, était venu se renfermer avec sa famille dans les murs de Boulogne,
Il avait aidé vaillamment à soutenir le siège que le duc d'Aumale, après s'être rendu maître de la basse ville, avait mis devant le château et la haute ville. Là, il s'était rencontré avec un frère aîné de son ennemi, avec Louis d'Ecaulf, resté ardent catholique. Malgré cela, François n'avait pu surmonter l'antipathie que le chevalier lui avait inspirée pour le nom d'Ecault ; tout au plus fermaitil les yeux sur les relations qui s'étaient établies, pendant les angoisses et les misères du siège, entre l'épouse de Louis et la sienne et leurs enfants. Le siège levé, François de la Riverie reprit ses recherches. Lesiège, quoiqu'il les eût interrompues, n'y avait pas été inutile. Voici comment : Louis d'Ecault avait un flis et une fille, de quelques années plus jeunes que leurs amis. La fillette, Godelaine, avait cinq ans quand le jeune Charles de Ricault en avait dix. Celui-ci, élevé selon les traditions paternelles, ne parlait jamais que de la Dame et des méchants qui l'avaient détruite. Il montrait avec tant de courage son petit poing contre ces méchants que la fillette se prit, à son tour, d'un grand amour pour la statue miraculeuse, et elle ne pouvait entendre parler de sa disparition sans pleurer à chaudes larmes.
Un jour qne François s'armait, il vit entrer précipitamment son flls Charles. L'escuyerse préparait à partir pour rejoindre le grand Chevalier Noir, Michel Fatras de Compaigno, sénéchal du Boulonnais, qui escarmouchait contre les Espagnols répandus dans tout le Boulonnais, le Calaisis et Pays Reconquis, l'Ardresis, le comté de Guines, le pays de Brédenarde, de Marquenterre, etc. Le petit Charles se jeta à son cou, puis, après avoir regardé soigneusement autour de lui, il lui dit à voix basse :
— La statue miraculeuse de Notre-Dame existe encore. Je le sais bien.
— Et comment cela? demanda le père en souriant.
— C'est Godelaine qui me Ta dit. Godelaine ne voudrait pas mentir, et surtout k moi, et encore à propos de la Dame. C'est son oncie le chevalier qui le lui a dit, un jour qu'elle pleurait fort sur la perte de la bonne Dame.
François, qui n'attendait rien de bon de cet endroit-là, comprit que l'on avait voulu consoler l'enfant comme on l'eût fait avec un jouet ou un bonbon. Il partit sans guère s'inquiéter de cette découverte.
Quand la paix fut proclamée entre la France et l'Espagne vers l'an 1600, si je ne me trompe, François revint dans ses foyers, ruiné, zébré de cicatrices et fort rhumatisant. Il avait alors cinquante-trois ans. Il jugea qu'il était temps de tâcher de mettre de l'ordre dans ses affaires, de faire des économies, de vivre du saloir, du pigeon-
nier, de la basse-coar et de la garenae. La recherche de la statue suffirait^ occuper le reste de sa vie. SoD fils Charles, que j'ai vu appeler le sire d'Henneveujt, avait fait la dernière campagne avec son père. 11 était cornette d'un régiment de cavalerie, en garnison au Mont-Hulin. Il avait vingt-cinq ans, Godelaine d'Ecault en avait vingt. C'est ici que Capulet et Montaigu se retrouvent. Les deux jeunes gens n'avaient pas oublié les tendresses de l'enfance, qui étaient devenues un paisible, mais indéracinable amour.
Le chevalier d'Ecault n'avait rien ajouté à ce que nous avons dit. 11 était devenu très sombre, assurait-on. Puis il avait disparu du pays; on ajoutait qu'il était allé en Hongrie, batailler contre les Turcs.
Louis d'Ecault avait fait beaucoup de démarches pour continuer, après le siège, les relations commencées alors. François de la Riverie avait été poliment implacable. Il avait ajouté, d'ailleurs, que jamais il ne donnerait son consentement au mariage de ses enfants jusqu'à ce que la statue miraculeuse fût retrouvée.
D'autres que le chevalier avaient parlé sans doute. La patronne des Boulonnais occupait toujours la première place dans les récits de la série {soirée, veillée). Aux miracles d'aulrefois, qui étaient innombrables, se joignait le dernier et le plus touchant de tous. On racontait donc partout que c'était bien vrai que les huguenots n'avaient pas pu détruire la statue miraculeuse. Ils l'avaient traînée, la corde au cou, dans les égouts de la ville.
ils avaient essayé vainement de la brûler. Furieux, ils l'avaient portée hors de la ville et l'avaient ensevelie dans un fumier. Trois ans après, ils l'avaient retirée, etla trouvant intacte, ils l'avaient jetée au fond d'un puits, en s'engageant à ne jamais le révéler.
On avaitvidé bien des puits, mais la recherche n'était pas facile. On devine que les propriétaires calvinistes ne se prêtaient pas aux recherches.
Charles d'Henneveux avait, de nouveau, parlé à son père de son amour pour M"° d'Ecault. Celui-ci avait répondu qu'il était sans doute trop bon chrétien pour envelopper toute la famille d'Ecault dans l'inimitié qu'il avait légitimement contre le chevalier. 11 n'oubliait pas les longues relations d'amitié et de parenté qu'il y avait eu entre les deux maisons. 11 reconnaissait que Louis d'Ecault était un brave gentilhomme et un bon catholique, mais il avait juré que nul de sa famille ne se marierait jusqu'à ce que la statue ne fût retrouvée. La perte de cette statue devait être le signal de terribles calamités, auxquelles il ne jugeait pas bon d'exposer ses descendants.
Charles de Ricault atteignait ses vingt-huit ans, Godelaine d'Ecault ses vingt-trois ans, tous deux soumis à la volonté paternelle, mais tous deux fidèles à leurs amours, et tous deux décidés à attendre qu'il plût à Dieu de changer la volonté de M. de la Riverie.
De son côté, lui, restait inébranlable. Vers l'an 1603, on apprit au Wast que le chevalier d'Ecault était revenu, très noir, très maigre, avec une
oreille et quelques doigts de moins. Il avait eu, paratt-il, une carrière brillante là-bas. On ne savait
pas bien où. C'était du côté des Turcs, disaient les plus savants des paysans. Il avait été nommé colonel d'un régiment de cavaliers. Il n'était pas naturellement avide, il n'aimait pas le pillage. Il rapportait de très belles armes, des étolTes admirables, et quelques joyaux, pas d'argent. Il retrouva son petit domaine et reprit sa place de cadet au foyer domestique de son frère aîné. Il était toujours sombre, paraissait préoccupé, parlait peu. Hais il était aussi bon, aussi patient qu'il avait été autrefois violent.
Il n'avait plus rien de ce libertinage de pensées qui l'avait poussé chez les calvinistes. Il s'attacha avec une vive affection à sa nièce. Il ne tarda pas à être frappé de la gravité triste de celle-ci; il l'interrogea.
Il apprit son amour contrarié. Sa tristesse s'en accrut. L'agitation de ses pensées ne tarda pas à se montrer au dehors.
Un beau jour, en l'été de l'année 1607, il annonça à Godelaine qu'il allait travailler à son bonheur. Il monta sur un vieux cheval de bataille qu'il avait ramené et il se dirigea vers le Wast.
L'enirevue des deux ennemis, après tant d'années de ressentiment réciproque, dut être froide. Mais, comme disent mes récits en leur candeur, « c'étaient de grandes gens, qui avaient l'habitude de faire beaucoup de saluts ». Ils ne se sautèrent donc pas à la gorge.
Le chevalier, bien que peu encouragé à ouvrir le
— aai —
fond de son cœur, déclara ft-oidement qu'il venait faire sa confession.
— II y a justement ici, dit M. de la Riverie, d'un ton roide, un saint prêtre missionnaire. U est natif de Samer; c'est le bon Père Gillot, vous devez le connaître. Il y a également en visite ici un gentilhomme de vos parents et des miens qu'on nomme Vespasien de Fontaine, et qui s'est fait ermite dans la forêt de Desvres.
— Je serais heureux de les avoir pour auditeurs, déclara le chevalier, que nulle mauvaise grâce ne désarçonnait.
Devant ces trois personnes, il reconnut que sa conscience n'élait pas en paix. U avait été, en effet, un de ceux qui, quarante ans auparavant, avaient pris Boulogne. L'inutilité des efforts faits pour brùier la statue lui avait donné à réfléchir. Depuis lors il avait essayé de distraire ses pensées en voyageant. Vainement avait-il voulu échapper à ses remords. La vue des vertus de sa nièce l'avait achevé. 11 se préparait à rompre avec les calvinistes et à rentrer dans le sein de la religion paternelle. En attendant, il assurait que la statue de Notre- Dame existait encore.
L'opinion publique ne se trompait pas. U avait été un de ceux qui l'avaient jetée dans un puits. Il avait juré sur son honneur de ne jamais nommer ce puits. Mais il était convaincu que si l'on voulait aller interroger M"' de Frohart d'Honvaull, on aurait toute satisfaction.
Le missionnaire etl'ermite partirent sur l'heure, on devine avec quelle hâte. C'était hien dans ce
puits d'Honvaull qu"avai télé jetée la statue miraculeuse. On ly retrouva. Le bon père Gillot la voulut porter lui-môme d'Honvault à Boulogne. 11 y avait une lieue de distance. Il raconta plus tard qu'il avait bien cliaud quand il fut arrivé au mont de Wimille, la statue étant lourde et « de la taille d'un enfant de sept ans ».
Ainsi la foi et la persévérance de mon aïeul furent récompensées, et nous sommes fiers d'avoir travaillé à la gloire de cette patronne bien-aimée.
La fidélité fut récompensée comme la piété.
C'était le temps où l'on ne séparait pas l'une de l'autre, où l'honneur comptait plus que l'utilité, ofi l'honnête homme ne quittait ni son parti, ni son roi. ni sa conviction parce qu'ils n'étaient pas victorieux; où l'on n'abandonnait pas sa fiancée parce qu'il fallait l'attendre très longtemps, ni le dévouement parce qu'il n'avait pas de chances d'être récompensé de sitôt. Faire le contraire s'appelait po/front^er, car, disaît-on, tout doit être franc dans le pays de France et fidèle, sous les fleurs de lys.
Charles d'Henneveux et Godelaine d'EcauU eurent trois fils, dont le troisième, mon septisaleul, Jean de Ricault de Lignières, lui aussi cornette dans un régiment de cavalerie en garnison à Desvres, épousa une cousine de sa mère, une Anne d'Ecault, du village de Questrecques en Boulonnais. Je ne sais pas bien pourquoi cette aïeule est restée, dans nos souvenirs, au temps des plus grandes épreuves, comme un type aimable et doux. D'elle nous savons seulement qu'elle adopta la grande passion
des Ricanltpour le calte de Notre-Dame de Boulogne, et, de plus, qu'on inscrivit sur son tombeau comme un titre de gloire : elle baptisa beaucoup d'enfanli.
Je descends deux siècles, j'abandonne ces bons gentilshommes campagnards pour les honnêtes bourgeois de ville, qui constiLuent la branche maternelle, et c'est saint Antoine de Padoue qui « va faire l'objet de mes chants », si la bonhomie des récits de ma muse buissonnière n'ennuie pas le public. Qu'on me le dise 1