‹ Souvenirs et problèmes spiritesChapitre 12 sur 18 · DEUXIÈME RÉPONSE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME RÉPONSE

Paris, 13 février 1896.

« Monsieur,

« Non, je ne vous en veux pas de votre scepticisme à l’égard de mon protecteur, le curé d’Ars. J’en souffre certainement, mais je comprends vos réticences , car je n’ai été nullement étonnée de votre objection à propos du serment de l'Esprit. J’ai été même sure que vous la feriez. J’aurais pu arrêter de suite mon invisible correspondant pendant qu’il écrivait, mais j’aimais mieux que le doute vînt de vous que de moi. Je me propose donc de reprendre la question dès que je serai favorisée d’un nouvel entretien, et je prierai l’Esprit de répondre directement à votre objection. Il est évident

que cela me coûtera d’agir ainsi, mais il n’y pas de sacrifice que je ne fasse à la vérité. Celui-ci n'est pas petit, car, je dois l'avouer: si je découvrais avoir été trompée, je tomberais dans une noire mélancolie dont rien ne pourrait m’arracher, car je ne pourrais alors plus croire en Dieu, doutant de sa bonté et de sa logique.

« Comment! pendant que je demande la lumière avec toute la sincérité de mon âme, 11 , l’Esprit Suprême, m'envoie les ténèbres et me laisse en proie aux Esprits farceurs! Et ces êtres de mensonge cherchent uniquement à me guérir pour pouvoir mieux me tromper? Alors, le Dieu de la bonté infinie n’aurait donc fait certaines lois que pour notre malédiction? Il ne permettrait la communication entre les vivants et les morts que pour faciliter les embûches des démons?

« Devant une telle croyance, on sent sa raison s’égarer. Et c’est à l’Église catholique qu’on doit avant tout reprocher le tort de nous inciter à évoquer les saints, puisque les saints sont sourds et qu il ri y a que les démons qui aient des oreilles !

« Non, monsieur, je ne puis croire que vous ayez raison ; mais je veux la lumière au risque de ce que j’aime et espère.

« J’abandonne ce sujet pour répondre à vos autres objections.

« C’est d’abord la phrase : « Et Marie ayant eu plu- « sieurs enfants, etc. » Ceci impliquerait, en effet, que le Christ n’était pas le premier-né, ce que j’avais également pensé et que le curé d’Ars dit ailleurs en toutes

lettres. Je suis portée à croire que l’invisible correspondant a fait un lapsits calanti , comme on dit ; ce ne serait pas impossible, vu la difficulté du procédé médianimique. fe vais donc lui demander une explication à une prochaine évocation.

« Pour ce qui est de l’explication de l’origine du mal, je ne suis pas de votre avis: je ne trouve pas que l’Esprit ait rien dit qui porte atteinte à la divinité souveraine du bien que nous adorons. L’Esprit ne dit-il pas clairement à la suite: « que le mal n’est qu’une consé- « quence de la matière » ? Et en quoi cette théorie pourrait-elle porter atteinte au Bien suprême? Vous vous choquez des paroles : « Le mal n’a pas été créé » ; mais s’il avait été créé, Dieu ne serait pas infiniment bon, mais, au contraire, infiniment méchant, puisqu'il nous punirait des conséquences d’une chose qu il a faite lui-même!

fe vous en prie, relisez ces paroles et méditez-les, sans préjugé ; je suis sûre que, là, du moins, nous tomberons d’accord.

« Je ne reviens pas sur la question de la virginité de Marie, je ne la crois pas indispensable à notre salut. Pour moi, il suffit qu’elle ait été la mère du Christ pour que je la croie une âme absolument supérieure et pure , quand même elle aurait été Y épouse réelle de Joseph. Qu’avons-nous à nous occuper de ces questions, nous autres humains? N’y a-t-il pas une chose plus importante, celle de nous purifier nous-mêmes et de tâcher de suivre les traces du Maître?

SOUVKMUS ET J’KOHLKMKS SPJHITKS

(( Ce quon peut, ajuste titre, reprochera l’Église, c’est d’avoir toujours ergoté sur des mots et soulevé des difficultés où le principe du Christ, la charité , devait faire naufrage...

« Merci de m'avoir envoyé cette Revue. Je l’ai lue avec le plus vif intérêt. Tout ce que vous dites à propos de l’accord entre la science et la religion est l’expression de mon vœu le plus ardent. Réussira-t-on dans cette voie? On peut bien faire progresser la science en lui donnant les preuves de l’immortalité de l’àme au moyen des médiums et des découvertes de Crookes et autres sur le quatrième état de la matière, mais comment élargir les idées des catholiques? La doctrine catholique ne s’est-elle pas élevé un mur chinois, inaccessible à toute tentative de réforme par son dogme de 1 infaillibilité ? Rénover l’Église sans la briser , me paraîtrait le plus grand des miracles.

<£ Enfin, l’avenir, qui est dans la main de Dieu, en décidera.

« En attendant, je vais tâcher de vous fournir la preuve d’identité exigée du curé d’Ars, et, en vous remerciant de l'intérêt que vous prenez au salut de mon âme, je vous envoie mes sentiments confraternels y puisque nous sommes d’accord sur le point essentiel : la charité chrétienne. »

... 17 février 1896.

« Madame,

« J’estime et j’admire déplus en plus votre bonne foi et votre courage dans la recherche de la vérité. Je

comprends très bien que vous désiriez ne pas froisser l’Esprit que vous considérez comme votre bienfaiteur. Posez-lui donc la question en mon nom directement et non au vôtre. Je ne lui demande qu’une chose, c’est de me dire : « Je jure au nom du Verbe fait chair, au nom de Jésus-Christ, venu dans la chair, que je suis bien l’Esprit du curé d’Ars et que je suis un bon Esprit. »

« [e prends l’expression « Verbe fait chair » dans le sens où Dieu la prend lui-même. « Je jure au nom de la vérité du Verbe fait chair, telle que Dieu connaît cette vérité. »

« Si l’Esprit ne peut faire ce serment précis en remplissant vraiment les conditions posées par saint jean, il me sera impossible de ne pas conserver ma méfiance.

« D'ailleurs, il me semble que l’Esprit du curé d’Ars, loin d’être froissé qu’on lui demandât de jurer au nom du Verbe fait chair, serait enchanté de rendre à son divin maître cet hommage d’amour et d’humilité.

« Dans sa vie terrestre, le curé d’Ars était un vrai prodige d’humilité chrétienne. Il s’estimait si peu qu’il est allé jusqu’à contresigner des réclamations adressées contre lui à son évêque ! Une âme de cette sublimité ne peut se froisser de nous voir prendre des précautions enseignées par saint Jean, du reste, et non imaginées par nous, pour nous prémunir contre l’erreur dans la recherche de la vérité divine. Si donc ce n’est pas le vrai curé d’Ars, nous serons délivrés de l’erreur. Si c’est le vrai curé d’Ars, il ne sera pas froissé. Il n’y a donc rien à craindre.

« Maintenant, madame, vous me parlez de la noire mélancolie qui vous prendrait, si vous veniez à découvrir que vous avez été trompée. Je comprendrais la mélancolie, si vous n’aviez pas tout fait pour connaître la vérité. Car alors, en effet, il reste toujours un tourment au fond de notre conscience. On se dit toujours :

Ai-je bien tout sacrifié à la vérité, ai-je bien essayé tout ce que Dieu m’a montré possible dans la recherche de la vérité ? Mais dès lors qu’avec une bonne foi et un courage admirable, vous avez rempli les conditions indiquées par saint Jean, dans le cas où cette épreuve voîis montrerait que vous avez été trompée par un Esprit, loin de tomber dans la mélancolie, vous devriez vous réjouir, puisque vous auriez trouvé une pierre de touche certaine, pour démêler le vrai du faux dans la recherche spirituelle et les relations avec le surnaturel. N’est-ce pas un immense avantage que de se dire :

[ ai un moyen simple de ne pas m’égarer ? Mais c est là une chose que bien des savants voudraient avoir dans lettrs recherches .

« Désormais, garantie contre l’immixtion du mal dans vos expériences, vous pourriez développer admirablement les aptitudes que vous avez dans ce sens et monter dans les hauteurs de la mystique divine. Qu’auriez-vous perdu ? Une erreur .

« Mais doit-on regretter une erreur ?

« C’est comme si l’on regrettait une maladie, après en avoir été guéri, comme si l’on ne voulait plus se servir de la santé, parce que la maladie, dont on avait

l’habitude, a cessé. Et l’erreur perdue vous auriez trouvé la vérité. Loin d’être seule et abandonnée de Dieu, vous seriez désormais, grâce à votre pierre de touche, écartant sûrement les mauvais Esprits, en rapports certains avec tous les saints dont l'influence unie à l'influence divine s'étend partout où un cœur les implore, où une âme cherche Dieu en l’aimant.

« Souvenez-vous aussi que le Verbe est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, que l’Esprit du Christ est donc en nous et que le seul obstacle entre lui et nous est uniquement les erreurs qui flottent dans notre imagination ou dans les faiblesses de notre volonté.

<( Mais entrée dans la voie sûre, pouvant vous garantir contre ces erreurs et ces faiblesses, vous pourriez dire avec saint Paul : Ce n’est pas moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. Habitée par le Verbe, vous ne connaîtriez plus la tristesse, et défendue par le Verbe, vous ne connaîtriez pas la crainte, mais vous reposeriez dans l’assurance de Dieu et la joie de Dieu !

« Et alors où serait votre mélancolie ?

« Quant à la bonté de Dieu, n’aurait-elle pas été grande, au contraire, de vous amener, à un certain point de votre recherche spirituelle, à observer les conditions qu’il nous a indiquées par son apôtre Jean, afin que nous ne soyons pas déçus, si réellement nous ne voulons pas l’être ?

« La vie est une lutte et un danger parce qu elle est un mérite. Après le dévouement et l’amour, il n’y a

rien que Dieu estime autant que le courage et la loyauté ! Toute entreprise sur la terre est donc entourée de dangers spéciaux : le chimiste risque de sauter au milieu de ses cornues, l’explorateur de périr dans les sables ou dans les glaces, le physiologiste ou le médecin de mourir d’une contagion et le spiritualiste risque de se rencontrer en présence du mal mystique et invisible ; la vie des saints, en particulier celle du curé d’Ars, est pleine de luttes contre les Esprits du mal.

« Mais si Dieu permet la lutte, il ne nous abandonne pas, et comme dans l’exploration spiritualiste, au danger physique se joint un danger moral. Dieu a eu la bonté de nous indiquer un moyen très simple et ri exigeant de notre part aucune faculté transcendante , nous permettant de discerner les Esprits , d'écarter les mauvais et de retenir les bons .

« Courage donc, madame. Si vous étiez vraiment dans l’erreur, pour un mauvais Esprit perdu, vous retrouveriez tous les bons, les myriades de saints et, mieux que cela, l’Esprit du Christ, le cœur de Dieu.

« 11 ne faut jamais vous décourager, mais demander toujours à Dieu plus de grâce, afin de tenter plus d’efforts vers lui.

« Je vois que nous sommes d’accord en ce qui concerne Jésus premier-né. — Four l’origine du mal, si l’Esprit avait dit : Le mal n’a pas été créé par Dieu, il est le résultat des fautes que l’Esprit commet volontairement à l’occasion de la matière, — en un mot,

Dieu n’a rien fait de mal en soi, — mais la liberté, bonne pour abuser de la matière également bonne et alors de ces deux bonnes choses, mal employées par l’Esprit libre, résulte le mal.

« Dans ce cas, je serais d'accord avec vous, en partie du moins (car le mal n’est pas toujours né à l'occasion de la matière) ; la gourmandise, la débauche, l’égoïsme banal naissent bien à l'occasion de la matière, mais l’égoïsme raffiné, intellectuel et l’orgueil sont des vices, surtout spirituels, et s’ils se manifestent dans les êtres corporels, ils ne sont pas nés cependant par l’influence de la matière.

« Néanmoins, comme je viens de vous le dire, je suis d’accord avec la communication en ceci, que le mal naît souvent à l’occasion de la matière.

« Mais la matière, en elle-même, n’est pas mauvaise, tout dépend de l’usage qu’on en fait. Elle a été créée par Dieu, comme tout le reste, à l’état bon et pur. Dire que le mal n’a pas été créé et qu’il est éternel comme Dieu, semble dire que, dans la matière, dès l’origine, il y avait quelque chose de mauvais et que, d’autre part, cette matière a toujours existé en face de Dieu, sans dépendre de lui, sans être créée par lui. C’est donc bien limiter la puissance de Dieu, puisque la matière est éternelle et ne lui doit rien.

« Mais là aussi l’expression de la communication a peut-être dépassé la pensée.

« Ce que je cherche, c’est la vérité.

« Je ne vous ennuierai jamais par des mots ; dès que

l'idée permettra l’accord sur un point donné, je m’empresserai de le reconnaître.

« Vous voyez que je viens de le faire pour cette partie du mal qui naît à l’occasion de la matière.

« Quand on a la bonne foi de reconnaître, de part et d‘autre, les points sur lesquels on est d’accord, cela fait un abri comme dans lequel on se réconcilie, pendant les trêves de la discussion. Et l’on reprend ensuite la discussion avec plus de liberté, précisément parce qu’on sait d’avance qu’il y a des choses sur lesquelles on restera éternellement d’accord malgré tout, la charité, par exemple, l’amour de la vérité et l’amour de Dieu !

« Vous partagez, madame, mon désir de réconcilier la religion et la science. J’en suis bien content. C’est ma plus chère espérance.

« Vous avez peur qu’il ne soit pas facile d’élargir le catholicisme !

« Mais, c’est déjà fait, en grande partie.

« En prenant pour point de départ le sermon de Mgr Ireland, l’archevêque américain, certains passages de l’Encyclique de Léon XIII, d’un livre sur le Sacré- Cœur par le père Chevallier, d’une brochure sur la constitution scientifique de l’Univers et le dogme catholique par l’abbé Constant, docteur en théologie, on voit très bien l’accord se dégager et se faire.

« Quant à l’infaillibilité, ce n’est pas un obstacle. Elle est fort limitédy d'abord . Ensuite, jamais les papes n’iront en faire un usage imprudent contre des

vérités scientifiques. Ce serait se briser eux-mèmes. Kt Dieu les inspirera mieux.

« Je vous renouvelle, madame, l'expression de ma vive et respectueuse sympathie et prie Dieu de vous donner tout le bonheur possible, ici et là-haut.

N’ayant pas gardé ma réponse à cette lettre, je ne puis la reproduire ; car la faire « après coup » ne me semblerait pas d’une loyauté absolue vis-à-vis du lecteur. D’ailleurs, ma réplique n’ayant pu contenir autre chose que ce que j’ai dit et manifesté déjà, ou dirai et manifesterai par la suite, elle n’ajouterait rien à la vérité.

Je me bornerai donc à publier l'entretien médianimique avec l'entité « se disant le curé d’Ars », cet entretien contenant au fond la véritable réponse à la lettre de M. ***

Cet entretien le voici :

Deuxième fragment d’entretien avec le curé d’Ars.

Lui. — Chère fille, vous m’avez appelé ; me voici.

Moi. —* .... J’ai encore une demande très embarrassante à vous faire. Il s’agit de nouveau des doutes que soulève M.* # * sur votre identité. Il croit (pardonnezmoi l'expression) que vous vous êtes dérobé au serment en disant : « Je puis jurer », et il me charge de vous demander de jurer sans périphrase, au nom du Verbe,

SOL’VENIHS ET PHOBLKMKS SIMHITES

fait chair , tel qite Dieu l’entend , que vous êtes bien famé du curé d'Ars.

Lui. — Oui, ma chère enfant, vous jtcre, au nom du Verbe fait chair } tel que Dieu l'entend, que je suis bien l’àme du curé d’Ars.

Moi.... 11 s’agit encore d’une autre difficulté.

Vous avez écrit dans la communication du 4 lévrier les paroles suivantes : « et la Vierge ayant eu plusieurs enfaniSy etc . » M. # ** trouve que cet emploi du Verbe implique que le Christ n est pas le premier-né, et cependant, même les chrétiens dissidents font toujours cru, et vous-même me 1 avez affirmé à une autre occasion.

Lui. — Je souris de ces petites taquineries pour des niaiseries humaines. J’aurais dù dire : « la Vierge devant avoir » au lieu de : « ayant eu » ; seulement, je me suis placé au point de vue de quelqu un qui écrit l’histoire après coup.

Moi. — Vos paroles sur l’origine du mal ont été également mal interprétées. M.** # croit que vous voulez élever le mal au rang de divinité en disant « qu il n'a pas été créé » ; voudriez-vous me faire la faveur de répondre à son objection ?

Lui.—Ma chère fille. Je ne voudrais pas que mes paroles fussent envoyées à qui les interprète si mal.

Le mal n’est pas une puissance ; c’est la conséquence d'tuie infériorité.

Moi. — On m'a fait remarquer que le mal n’est pas toujours une conséquence de la matière, qu il y a

toujours des défauts graves qui proviennent des travers de l’âme, comme l’orgueil, la vanité, le besoin de domination, un certain égotisme, etc., quelle explication avez-vous à me donner à ce sujet ?

Lui. — L’orgueil est une satisfaction personnelle,, comme, du reste, les autres défauts que vous avez nommés ; ils viennent de ce que l ame est encore grossière, pas suffisamment « spiritualisée » pour comprendre. Précisément, si les Esprits désincarnés ont encore des défauts, c’est parce qu’ils sont restés attachés à la matière. Si j’ai dit que le mal est une conséquence de la matière, c’est que j’ai pris le mot « matière » dans le sens comme « opposition à la spiritualisation ».

Moi. — Qu’entendiez-vous par « le mal est éternel comme Dieu » ?

Lui. — Je voulais dire qu’il est éternel comme la matière dont il est la conséquence et, Dieu ayant créé éternellement, il est éternel comme Dieu. D’ailleurs le mal est tellement relatif qu’on ne peut pas généraliser.

Le tort fait au prochain est le plus grand mal ; pour les autres cas où il peut y avoir mal, il faudrait couvrir des centaines de pages pour statuer exactement sur ce qui est mal dans un cas et ne l’est pas dans l’autre. Tout est soumis aux circonstances et relatif aux bienfaits plus ou moins grands que l’être a reçus de la Providence. »

Et ayant envoyé le dialogue ci-dessus à M.***, celui-

ci me fit parvenir, tour à tour, les deux lettres suivantes :

. 22 février 1896.

« Madame,

« L’Esprit a rempli toutes les conditions et je n’ai plus rien à lui dire !

« Je continue cependant à croire que d’une manière générale, la voie catholique est plus sure que celle du spiritisme pour explorer l’invisible. Mais ce dont je suis plus assuré que jamais, c’est de votre bonne foi et de votre courage à chercher la vérité. Dans ces conditions, vous appartenez certainement à l’àme de l’Église. Je n*ai donc point d’inquiétude sur vous. Dieu protège toujours la bonne foi.

« La raison de ma méfiance envers l’Esprit qui se communiquait à vous n’a jamais été la pensée que vous n’eussiez pas tous les mérites à des grâces spirituelles. J’étais seulement étonné de voir, en effet, le curé d’Ars, ce confesseur illustre, ne plus se soucier de la confession. Je craignais aussi qu’un mauvais Esprit ne commençât à vous imprégner de ses fluides, sous le prétexte d une guérison pour s’emparer ensuite de votre âme, après vous avoir saturée de son influence, dans ce but, telle est l’exacte vérité !

« Mais l'Esprit a rempli les conditions . Je dois dire cependant que je ne m’y attendais pas et — pour tout dire — cela nia ébranlé sur la valeur de la condition . Cette impression ne vous étonnera pas, car chacun

juge selon l’idée qu’il se fait des choses et j’ai de la méfiance pour la pratique du spiritisme -— d’une manière toute générale. Je me suis mis à chercher. J’ai trouvé que l'abbé..., traducteur catholique de la Bible, appliquait la phrase de saint Jean, non au discernement des Esprits de l'invisible, mais simplement comme moyen de distinguer, à l’époque de saint Jean, uniquement, les vrais docteurs (hommes en chair et en os) des faux. Je suis un peu abasourdi de cette découverte. Mais ne croyez pas que je veuille m’en prévaloir pour recommencer la discussion. Je me reconnais baitu de très bonne grâce.

« Javais lu, autrefois, dans le Banner of Light > journal américain, que la phrase de saint Jean était un moyen sûr de reconnaître les Esprits. Le journal citait cela comme opinion courante, fondée sur la révélation chrétienne, et j'étais pour mon compte absolument persuadé qu’il en était ainsi. Je vous dis tout cela tel quel, sans fausse vanité, parce que je me ferais conscience, vous ayant donné cette formule comme une pierre de touche certaine , de ne pas vous dire que j’ai vu maintenant qu’elle pouvait ne pas l’être. La seule certitude reste donc la bonne foi et l’espoir en Dieu. Vous les avez. Dieu nous dirige, l’une et l’autre !

« Votre dévoué, « *** »

12 mars 1896.

« Madame,

. « Je suis bien en retard avec vous et je vous en fais toutes mes excuses.

SOIVKMKS ET PHOHLÈ.ME8 SIMKITES

« Votre aimable carte vient augmenter mes torts et je me hâte de les réparer.

« Le résultat de tous nos échanges d’idées me semble ceci : vos expériences, vos observations, vos idées, tout l’ensemble de vos tendances et de votre vie vous ont amené à croire la voie spirite la plus sure pour explorer l’invisible et se rapprocher de la vérité mystérieuse. Mes expériences, mes observations, mes idées, l’ensemble de mes tendances et de ma vie m’ont amené à croire la mystique catholique la voie la plus sure pour explorer l’invisible et se rapprocher de la vérité mystérieuse.

« Nos convictions également sincères et où notre âme s'est profondément engagée ne peuvent guère se modifier. Il nous reste le lien des vérités que nous admettons l’un et l’autre: la charité, la vertu, Dieu, l’immortalité, l’espérance éternelle. Ce n’est pas l’union, à coup sur, mais du moins, c’est l'alliance mutuellement — indépendante de notre bonne foi. L avenir nous rapprochera ou nous séparera davantage ; c est le secret de Dieu. Mais les vérités qui nous sont communes le seront toujours.

« Votre comparaison est juste ; de même, m’avezvous écrit, que vous avez confiance en moi, sans me connaître, d’après tout ce qui s’est manifesté de moi, ainsi vous avez confiance aux . Esprits que vous consultez, sans les connaître absolument, d après tout ce qu’ils vous manifestent. Mais si je vous écrivais quelque chose qui vous inquiète ou vous étonne, vous

surveilleriez votre confiance. Je pense qu’il est prudent de faire de meme avec les Esprits.

« J’ai lu dans la Revue les évocations de Renan, de Pie IX et du père Félix, je ne connais rien du père Félix, je ne puis donc apprécier ce qui le concerne qu’à un point de vue tout général. Quant à Pie IX et à Renan, j’avoue que je ne crois pas à leur identité, même en dehors des raisons dogmatiques. Il me semble difficile que Renan dise : « Jés// est plus hébraïque (i). » Ce serait plus italien ou espagnol, s’il avait écrit : Gésu, mais en hébreu le nom s’écrit léshoueh ; après Y ou représenté par notre u français, il y a encore une lettre dont le ^ français tient la place.

« Je ne comprends donc pas que le professeur d'hébreu ait oublié son hébreu après sa mort. Je ne vois donc guère non plus Renan s’exprimant ainsi ; « son époque est facultative », en parlant de l’Eglise. Il y a là toute une série de remarques que l'on pourrait faire sur ces évocations. Mais je ne veux pas vous fatiguer inutilement de ces détails, puisque vous êtes convaincue par toute votre manière de voir. Chacun pense que la sienne est la meilleure et je ne diffère pas de vous à cet égard. Que Dieu prenne en pitié nos pauvres efforts d’aveugles !

« Je trouve plus de sécurité dans l’acceptation de la voie mystique catholique, parce que c’est faire un acte

(1) Voir Evocation de Renan.

d’humilité, qui engage Dieu en quelque sorte à ne pas nous laisser égarer gravement dans les ténèbres où se meuvent nos recherches. \ r ous me direz, vous, que vous trouvez cette sécurité dans vos expériences, parce qu’elles vous paraissent plus sous votre main, qu’une tradition à accepter. Et nous ne manquerons de raisons ni l'un ni l’autre. Pour mon compte, je vous en donnerais bien d autres, mais pourquoi vous froisser, ou, plus simplement, vous ennuyer/

« J’en ai fait l’expérience, on n’est guère vraiment remué que par ce qui vous arrive à soi-même, par ce qu’on éprouve et qu on ressent.

« Que Dieu vous protège et allège à votre sœur son douloureux calvaire !

« Croyez, madame, etc. »

Comme ces deux lettres viennent clore l’incident, il est inutile d’y ajouter un long commentaire. Je ne les ai reproduites qu’afïn d’appuyer la réalité du phénomène et de fournir une arme impartiale contre l’erreur, d’où qu elle puisse provenir. L’essentiel, en effet, est d’être de bonne foi et entièrement affranchi de toute subjectivité.

Quand nous faisons l’ascension d’une montagne, peu nous chaut qu’un autre que nous-même nous en montre le chemin! Quand nous allons à la conquête de la vérité qui se trouve, certes, au sommet le plus élevé, que peut nous importer d’où nous vienne la juste indication de la route à suivre? Notre « moi » est si peu

de chose dans l’histoire de l’humanité! Alors, pourquoi attachons-nous une importance au fait de nous tromper parfois ? Errare humanum est, tout le monde connaît cet adage et l’exprime dans toutes les langues, et cependant combien peu de gens l’appliquent autrement qu'à leur voisin! Pour ma part, si on me trouve d’autres objections que celles de mon distingué correspondant, c’est-à-dire des objections réelles, sérieuses, je suis prête à me réincliner devant le doute. Du reste, toute critique sincère et loyale ne peut être qu’utile à la cause spirite. C’est précisément parce que la philosophie des Esprits ne se rend pas coupable de despotisme, à l’instar des religions dogmatiques, wut en moralisant et en consolant Vâme, qu’elle est la plus précieuse conquête de la conscience humaine depuis bientôt un siècle (i). 11 ne faut pas perdre de vue cette grande vérité, mais s’en imprégner, pour ne pas devenir autoritaire.

Tout en faisant des réserves , jusqu'à preuve du contraire , je suis obligée d’appeler mon invisible bienfaiteur : « le curé d Ars »; la série de mes sensations phénoménales : « une magnétisation curative , systématique et psychique a la Jois ».

Et si je parle avec cette assurance, ce n’est pas sans

(1) Pour moi, la vraie genèse du spiritisme synthétique date de 1824 et non de 1852, comme on le prétend généralement, car Justine Kerner dit en substance, dans la Voyante de Prèvont , tout ce qu’Allan Eardec prouve dans ses nom breux volumes par la suite.

maintes hésitations, et certes, pas sans avoir usé et même, peut-être, abusé , de tous les moyens possibles d’investigation sur cette frontière du pays des mystères dont mes expériences m ont fait passer le seuil indéterminé. L’Esprit du curé d'Ars , c’est-à-dire l'entité répondant à cette appellation, me gronda un jour à ce propos, tout comme l’Esprit-Guide dont j ai reproduit les paroles. Voici ce qu’il me dit :

« Entre votre monde et le nôtre , il n’y a pas de contrôle à établir ; il faut vous contenter de ce que vous avez obtenu et ne point vous laisser influencer par les sceptiques », et il ajouta : « Il y a une chose qu’aucun Esprit du mal ne peut imiter, ce sont les fluides de santé que je verse sur vous et dont vous ressentez l’effet bienfaisant.

« Quand vous priez Dieu et que votre demande est exaucée, attribuez-vous le bien obtenu à un Esprit démoniaque? Alors, gardez-vous du doute. Pourquoi vous aurais-je dit de m'appeler au nom du curé d’Ars, si je n’étais pas le curé d’Ars, mais un autre Esprit désireux de vous guérir? Vous auriez tout aussi bien invoqué un autre Esprit et vous tromper était inutile. »

On ne niera pas la logique des paroles que je viens de citer, surtout si Ton considère quelles trouvent leur point d'appui dans les fluides guérisseurs que j’obtenais journellement et qui peu à peu me rendirent à la vie normale.

Cette réflexion me fait renouer le fil de ma narration interrompue.

SOUVENIRS ET PROFîLEMES Sl'JHITES

Le jour de Noël, terme fixé par l’Esprit pour la fin de mon traitement hypernaturel, étant venu et ayant cru devoir cesser mes appels à la force magnétique de l’entité invisible, je ne fis point ma sieste habituelle. Il arriva alors, pour la première fois, que la projection curatrice se fit d'une façon spontanée .

En effet, assise, après le déjeuner, dans un fauteuil, en train de causer et sans penser à mon invisible médecin , une pluie d’étincelles vint tomber sur moi, produisant un effet analogue à celui d'une électrisation médicale; c’est-à-dire je sentais la racine de mes cheveux vibrer dans l’épiderme de ma boîte crânienne et ceux-ci se dresser légèrement sur ma tête.

Prenant ce fait comme l'indication que j'avais à continuer ma cure, sans rien dire, sous prétexte de repos, je me retirai dans ma chambre où, une fois étendue, la magnétisation se continua avec ses phases diverses, déjà si souvent éprouvées ; toutefois, en me donnant une nouvelle preuve quil niy avait aucune autosuggestion de ma part .

A notre prochaine séance spirite, ayant évoqué le curé d’Ars, par l’intermédiaire du médium qui ne connaissait pas le fait nouveau et qui, comme moi, avait cru que les magnétisations allaient cesser au terme fixé dès le début, cet Esprit me dit : «Je vais continuer à vous soigner, car vous avez encore besoin de fluides fortifiants ; appelez-moi comme d’habitude. »

Je suivis ce conseil pendant plusieurs années, car, comme j’éprouvais toujours un grand bien-être phy-

sique et psychique après chaque traitement de l’invisible, j’aurais regretté d’y manquer une fois.Cependant, ne pouvant continuer à me reposer jour par jour, à heure fixe, surtout en ville où, grâce à l'amélioration de ma santé, j’avais pu reprendre toutes mes occupations, je demandai à l’Esprit s’il me permettait de l’évoquer à une autre heure que celle convenue. Il me répondit : « Le lien fluidique est maintenant si puissant entre vous et moi que votre appel m'arrivera partout instantanément. »

La suite me montra encore que l’Esprit ne me trompait pas. Partout, seule ou en présence d'autres, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, assise ou étendue, j’obtenais la même réponse fluidique à ma pensée d’appel. Ce n’était qu’en marchant que je perdais le bénéfice de ma cure, les fluides ne pouvant se concentrer, comme l’Esprit lui-même me l’expliqua.

Cependant, si le mystérieux traitement hyperphysique était le même, les effets variaient suivant les circonstances. Ainsi, quand les projections fluidiques m’arrivaient en présence d'autres personnes, elles se bornaient à de légères douches ignées accompagnées parfois d’un attouchement subtil à la figure et sur les mains, semblable à l’impression qu’on éprouve au contact de mouches ; quand, au contraire, je subissais la magnétisation seule et étendue dans le calme et l’isolement de ma chambre, elle avait un tout autre caractère. Pour me faire comprendre , je la comparerai à une infiltration lente , douce et tiède d’un courant indefï-

SOL'VENI HS ET PHOBLÈMES SPIRITES

nissable. Cette infiltration se fît par l’inciput et de telle manière qu’il me semblait parfois que le sommet de mon front était absolument ouvert . Ce n'était donc pas le même procédé que lors de la première manifestation où le violent choc électrique était tombé comme un rayon direct sur ma tête, à l’endroit qu’on appelle occiput, et pas davantage celle des douches régulières d’électricité interplanétaire.

C’est avec soin et scrupule que je marque tous ces détails de différenciation, afin d’y attirer l’attention de la science officielle, de cette science qui, dans tous les phénomènes spirites, n’a voulu voir jusqu’ici que des faits subjectifs, enfantés par l’hallucination ou l’hystérie et qui, par cette erreur grave, arrête un des progrès les plus importants de notre planète, celui qui élargirait ses bornes de conception.

Je disais donc que je recevais le courant de quelque chose de réel sur le sommet du front, et j ajoute que ce quelque chose que je suis forcée d’appeler «une substance » descendait ensuite dans mon organisme pour couler, semblable à une lave chaude, à travers toutes les fibres de mon corps.

Parfois, quoique rarement, ce phénomène me Jorçait à verser des larmes, sans que j’éprouvasse cependant l’émotion subie lors de la première magnétisation, et que j’attribuais d’abord à une grande et joyeuse surprise. Mes larmes, en effet, étaient d’une nature étrange, elles coulaient de mes yeux comme l’eau coule d une carafe trop pleine ; mais au lieu de me fatiguer

SOrVENms ET PROHLÈMES SPIRITES

l’organe visuel , elles étaient bienjaisantes . J ai lu quelque chose de semblable dans l’autobiographie de sainte Thérèse ; j’ai lu également qu’on a appelé cette sainte, pour cette raison et d’autres,« une hystérique ». Je ne sais si cette épithète est justifiée à son égard, je crois même, qu’en général, on abuse beaucoup du terme « hystérie », surtout quand on se trouve devant des faits incompréhensibles ; mais ce que je puis certifier et prouver, c’est qu'aucun médecin ne m’a encore fait de diagnostic d’hystérie. Même, mes facultés sensorielles n’étaient que normales avant mes expériences spirites, sauf dans les cas relatés au début de ces récits et pour lesquels les médecins consultés avaient conclu comme j’ai eu occasion de le dire. D ailleurs, ayant plusieurs fois réussi par mes prières à attirer les fluides bienfaisants du curé d’Ars, pour une malade autre que moi-même, j’ai vu le même phénomène se reproduire devant moi ’. ]e crois donc avoir le droit de conclure que le fait de mes larmes non motivées est purement objectif et inhérent au caractère même de certaines magnétisa tions .

Mais je n’ai pas fini de soumettre au lecteur tous les phénomènes bizarres causés par mon traitement magnétique. Ils sont, du reste, si nombreux que si je les avais enregistrés au jour le jour, ils formeraient à eux seuls un gros volume. Je suis forcée maintenant de me borner à ceux qui me sont restés dans la mémoire.

Ainsi, après environ un moisde magnétisation, j’étais souvent, au bout de quelques minutes, prise dune

SOUVENIRS ET PROFt LÛMES SPIRITES

grande somnolence. Ne voulant pas me priver de l’observation des diverses phases par lesquelles me faisaient passer tour à tour les projections psychiques, je luttais contre l’engourdissement envahissant. En vain ; c’était comme si l’on m’avait versé un narcotique ; je m’endormais, quoique je me crispasse pour rester éveillée. Toutefois, mon sommeil était rarement un sommeil véritable, c’est-à-dire un sommeil où l’àme devient inconsciente. Ce que j éprouvais était un grand repos, pendant que toutes mes facultés de volition se neutralisaient et que mon esprit restait enpartie éveillé.

Voici ce que je veux dire : Le plus souvent, je savais que je ne dormais pas de mon sommeil ordinaire, tout en me sentant dormir, mais au lieu de pouvoir, comme à l’état de veille, analyser mes différentes étapes physiques et momentanées, je n’en avais plus que des conceptions vagues et étranges. Presque toujours, il me semblait que je planais, quelquefois tout près du plafond de ma chambre.

Ma cure fluidique m'intéressant encore plus à cause de sa provenance que pour le bien physique que j’en tirais, je regrettais vivement ces somnolences et accusais ma faiblesse de volonté de mon insuccès. Le curé d’Ars, consulté à ce sujet , me répondit : « Ne vous inquiétez pas de la somnolence que vous éprouvez; c'est moi qui vous endors. Il ne faut pas lutter contre ce qui se passe ; vous vous fatiguez inutilement et retardez votre guérison. »

Désormais, je ne luttais donc plus contre le sommeil magnétique; au contraire, ayant remarqué que les fluides avaient le pouvoir de m'endormir, bien souvent, dans mes nuits agitées, je priais l’Esprit de venir à mon secours, et je puis affirmer, rarement sans succès.

Un autre phénomène que je ne dois pas oublier dans la série de mes récits véridiques et consciencieux est celui-ci : Certains jours, par l’effet de l'influx magnétique, ma bouche se remplissait d’un liquide aqueux et parfumé que je comparerai à une essence de violettes quintessenciée et qui me forçait tour à tour à la déglutition.

M. Maxwell, dans son ouvrage sur les phénomènes psychiques, constate dans les différentes phases de médiumnité des « sensations gustatives » (je suppose par suite de réelles substances); et il ajoute que si celles-ci sont rares, elles sont également sans zuteréi(i).

Je ne saurais être de son avis. Ces phénomènes rares sont extrêmement intéressants, du moins pour la personne qui les éprouve. J’y vois, pour ma part, un fait de matérialisation spontanée et qui confirme 1 instruction que j'ai reçue de l’entité ayant signé «Pascal», au sujet de l'origine des aérolithes, bolides, etc.

En effet, un fluide se changeant spontanément en un liquide, c’est-à-dire en une matière quintessenciée et impondérable, devenant subitement pondérable , substantielle, à saveur particulière, n’est-ce pas la preuve,

(1) Les Phénomènes psychiques , par J. Maxwell, page 164.

SOUVENIRS El' PROHLHMES SPIRITES

non seulement de la possibilité du changement de l’eau en vin, cité dans les Evangiles, mais aussi des multiples mutations que les fakirs obtiennent en Orient? Bien plus, ne voyons-nous pas en petit une partie de la gamme du processus ascendant selon lequel tous les macrocosmes et microcosmes ont pu se former à travers les siècles infinis ?

On nous parle d’un Verbe tout-puissant qui, au début, fit tout de rien .

On nous dit que telle est la révélation que Dieu donna lui-même sur la formation des mondes!

Ceux qui n’ont pu croire à des affirmations aussi obscures, qu’illogiques et téméraires, sont allés jusqu’à nier la Divinité, ne sachant quel rôle lui donner.

Quand nous voyons les transformations se faire devant nous, nous comprenons que tout est effet d’une loi, et que s’il y a une loi, il y a un législateur. La vraie science mène donc au déisme, tout en rejetant les superstitions et les abus qu’on a faits au nom de ce déisme.

Tout ce que j’ai pu observer au cours de mon traitement extra-naturel m’a, en maintes circonstances, démontré la vérité scientifique des différents états de l:i matière. Les fluides qui me furent projetés ne devenaient-ils, tour à tour, feu et eau?

Voici la preuve que cette assertion n’est pas un pur effet sensoriel et subjectif.

Certains jours, la projection fluidique descendait sur moi en une chute si réelle d’étincelles qu’on entendait,

SOl'YKMUS HT PROBLEMES SPIRITES

et d'autres que moi , leur craquement sur mes vêtements, surtout quand je portais un corsage couvert de jais; en effet, les petites perles s animaient alors, brillant et pétillant comme si elles étaient subitement devenues vivantes.

J’ai déjà dit que, diverses fois, ma bouche et mes yeux se remplissaient d’une substance aqueuse (et bienfaisante).

Et si je fais observer que l’état radiant des fluides de l’Esprit se produisaient pendant les magnétisations violemment précipitées , et 1 état liquide pendant le traitement à influx doux et lents , on arrive, je pense, à voir dans ces deux phénomènes la confirmation de la théorie qui attribue au seul mouvement toutes les transformations cosmiques.

Autrement dit : magnétisme, électricité, éther, cette tri ni té se tient et se résume en une seule substance primordiale; les éléments et formes différentes de la Terre et probablement de tous les globes, sont 1 effet des vibrations plus ou moins rapides. Toute essence porte donc en elle-même une convertibilité illimitée, soit ascendante, soit descendante.

C'est, du moins, la conclusion que je tire de mon expérience personnelle.

Le magnétisme avait été longtemps traité en pur charlatanisme.

Il était le sphinx colossal qui cachait le début de toute vérité.

Mesmer n'avait trouvé que le magnétisme animal,

c est-à-dire le fluide se dégageant plus ou moins de tout être vivant. Il y a un autre magnétisme, un magnétisme interplanétaire, infiniment supérieur au premier, qui explique d'une façon concrète les théories abstraites de la cohésion et de l’attraction, de l'intime relation des planètes avec leurs soleils et de tous les globes qui vibrent dans l'espace.

Bien d'autres ont dit ces vérités avant moi ; mais par les faits qui me sont personnels j’ai pu, par voie de déduction, arriver à en avoir la certitude. Cette certitude, je serais heureuse de la voir acquérir par d’autres — par tous.

« Mais », me répliquera-t-on, « quelle preuve réellement scientifique fournissez-vous de la réalité des faits que vous alléguez ? Personne n’est obligé de vous croire sur parole. »

En effet, j avais oublié que la science, la grande science officielle, est comme saint Thomas. Elle veut toucher du doigt avant d'affirmer.

Pour la satisfaire, voici ce que je puis fournirpour appuyer ce que j ai avancé au sujet de la cure psychique dont j’ai parlé et des phénomènes qui s’y rattachent.

Ayant lu le livre du docteur Baraduc sur la Force cosmique et constaté la possibilité d’obtenir l’empreinte photographique de cette force, j’allai trouver cet auteur pour lui faire part de mon extraordinaire traitement hyperphysique.

>Jous convînmes d’un rendez-vous pour le lendemain matin, afin de procéder à une expérience.

En présence de mon mari et du docteur, je m étendis, comme d habitude, sur un divan, en évoquant l Esprit du curé d'Ars. Cependant je redoublai ma prière d'intensité, disant, dans ma pensée, combien je serais heureuse de pouvoir obtenir une preuve des forces psychiques, une preuve qui serait utile à la divulgation de la science transcendantale.

Une plaque sensible fut posée sur ma tête.

Nous attendîmes dans le silence environ un quart d heure ; donc aussi longtemps que lors de ma première invocation, ce qui n’avait plus été nécessaire depuis.

Déjà un peu inquiète de mon insuccès, je fus soudainement inondée d une telle pluie de feu et d’un si impétueux courant magnétique qu il se produisit une légère lévitation de mon corps.

[e ne pus m’empêcher de pousser un cri de joie et de stupéfaction. Jamais l'Esprit, depuis sa première manifestation, ne m avait donné une semblable preuve de l’efficacité de ma prière ! Aussi les témoins de cette scène furent convaincus par ce fait dont l'effet fut foudroyant sur moi. J’étais entrée en une crise voisine de l’extase (i).

(1) L’Église catholique enregistre les extases de ses saints comme autant de signes manifestes des laveurs que Dieu réserverait à ceux qu elle reconnaît comme ses fidèles les plus soumis; les scientifiques voient dans l'extase une phase spéciale de l’hystérie ; je crois que, de part et d’autre, on se trompe. Les saints étaient des médiums qui, par l’ardeur de leurs pensées élevées, attiraient les tluides supérieurs ; en les ressentant, ils ne pouvaient s’empêcher d’entrer en extase, car elle est l’effet fatal d’une cause que j’ose appeler matérielle, sans que sa matière soit de notre monde.

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La plaque, posée sur ma tète, prouva que mon état extraordinaire n’était point simulé. Le docteur l'emporta pour la développer. Le cliché ci-contre reproduit les traces nettes de la projection fluido-électrique (i). Il est facile de s’en convaincre.

Par la suite, le docteur Baraduc tenta encore plusieurs expériences de ce genre avec moi. Toutes furent couronnées de succès et montrèrent nettement les empreintes de la force projectée, quoique je n’eusse pas

(1) Le docteur Baraduc meotionne ce fait dans son récent livre intitulé : Les Vibrations de la vitalité humaine , de la façon suivante :

«J'obtins autorisation de couvrir la tête de Mme C. G..., son front, son estomac et ses mains de plaques photographiques, mises dans du papier noir à radiographie, imperméable à toute lumière.

l'ai obtenu venant de l'invisible vers la personne, ainsi que l’atteste le cliché, une quantité de ces impressions globales qu’elle sentait la toucher, la pénétrer et la vivifier. J'ai fait construire, à cet égard, une petite chambre noire en bois avec un verre rouge-orange, dans laquelle je pouvais mettre trois plaques, pour savoir quelle serait celle soit du côté verre, soit du côté bois, qui serait impressionnée.

Le phénomène ne se produisit sur aucune de ces plaques, il eut lieu sur la plaque du milieu qui, seule } fut vivement impressionnée, non plus perpendiculairement comme cette pluie de forces dont je donne les empreintes, mais obliquement en allant de droite à gauche.

Chaque petit globe, de puissance spirituelle, semble avoir roulé sur la plaque en y laissant sa trace.

Il y a là une analogie de forme avec l’électricité en boul<°, alors que la malade, aj'ant horreur de toute électricité, ne po ç sé dait aucun appareil électrique ; elle s'est guérie par ses projections de substance spirituelle. »

une seconde fois la même douche fougueuse qui m’occasionna un transport extatique.

Désormais, je faisais souvent la même expérience,

sjule, au moyen des plaques photographiques que je posais sur ma tête. Toujours, je constatais l'effet visible des influx ressentis.

Un jour, il se produisit, en cette occasion, un fait bien étrange et difficilement expliquable.

M’étant étendue pour ma magnétisation, pendant que dehors un violent orage fouettait de gros grêlons les vitres de ma chambre, je sentis de semblables grêlons invisibles me toucher brusquement la figure, en véritable pluie sèche.

Une des plaques, que je publie, montre les empreintes de ces grêlons.

Voici la réflexion que j’ai faite à ce sujet : L’atmosphère terrestre aurait-elle pu avoir une influence sur le courant électrique interplanétaire ?

J’ai négligé de poser cette question à celui qui aurait probablement pu la résoudre : l’Esprit du curé d* Ars.

Je termine le récit de ma cure par fluidisation, en disant qu’après plusieurs années de traitement, ne me sentant plus aussi nécessiteuse de soins assidus et ayant entrepris un important travail qui me rendait avare de tous les instants de ma vie, j’ai cessé les appels continuels au plan supérieur, non sans remercier Dieu et son bienfaisant serviteur, le curé d’Ars, de la faveur grande dont, bien indigne, j’ai été favorisée.

Mes récits entrent désormais dans une nouvelle phase, celle où ma propre médiumnité vient, de temps en temps, se joindre à celle, si remarquable, de Mlle R...

C’est par les magnétisations suivies du curé d’Ars, dont j’ai longuement relaté les différents aspects, que je suis moi-même devenue médium, du moins suffisamment pour pouvoir juger par mes propres facultés de la possibilité, ou pour mieux dire de la réalité, des ingérences spirituelles dans notre atmosphère ambiante.

Dès la première puissante projection fluidique, il s’est éveillé en moi comme un sixième sens> un sens qui me mit à même de percevoir f « hyper physique ».

Je veux dire ceci :

Depuis la fluidisation du curé d Ars, je suis sensible à toute espèce de courants magnétiques, bons ou mauvais. Que ce soit au théâtre ou à l’église, dans un salon ou dans n’importe quelle assemblée nombreuse, je sens le dégagement des fluides humains ou spirituels.

Naturellement, si j’en tire souvent des bénéfices de

forces, j’en ressens également des inconvénients. Il ne saurait en être autrement. En attendant, le plus important pour moi est que j’ai acquis la preuve sensible de l’efficacité de la prière (i) ; — du moins, de la pensée. En effet, quand j’arrive par un grand effort, certes, à élever mon âme vers Dieu, comme dans les moments de magnétisations curatives, je sens des chutes d'étincelles me répondre et une foule d’impressions suaves envahir mon être.

Quand, par contre, ce sont des fluides d’Esprits souffrants qui m arrivent, je puis être affligée de véritables douleurs.

Le fait suivant en est une preuve :

Une nuit, il y a plusieurs années, par suite du passage de mauvais fluides, je me sentis spontanément torturée dans tous mes membres. Très effrayée, j’appelai TEsprit du curé d’Ars au secours. Ce ne fut pis en vain. Après quelques minutes d’évocation, des effluves doux et bienfaisants m’environnèrent et aussitôt mes douleurs cessèrent.

A une de nos évocations habituelles, ayant demandé

(1) Par rapport à l’efficacité de la prière, un Esprit supérieur, avec lequel je n'ai pu communiquer que par l’intermédiaire du curé d’Ars, me dit : « Vos prières sont toujours entendues, rarement exaucées, car il faut que chacun subisse les épreuves qui lui sont réservées. » Je rappelle ici que les Esprits très élevés ne peuvent plus se communiquer par les voies ordinaires du spiritisme. Voir à ce sujet l’article de Zingaropoli de la Nitova Parola y janvier 1903.

ce qu’il fallait penser de ces atteintes douloureuses, le curé d'Ars me répondit :

a Le spiritisme, ma chère enfant, est îine arme à deîcx tranchants ; cependant, ne vous effrayez pas outre mesure ; votre prière vous défendra contre les mauvais Esprits. »

Ces paroles me rassurèrent. La suite me prouva leur exactitude. D ailleurs, j’eus occasion de remarquer que rien qu’en me faisant des passes, dans un mouvement qui écarte l’air ambiant du corps, je réussis à chasser de mauvaises influences éventuelles.

L'état particulier dans lequel je suis entrée par suite du traitement de l'Esprit me permit, en outre, de faire d’autres curieuses expériences.

Ainsi, certains jours d'évocation avec Mlle R..., je sentis les fluides des Esprits m’empoigner bras et mains, en leur imprégnant des mouvements automatiques. j’en fus très intriguée et laissai faire, sans résister, afin de me rendre compte jusqu’où pouvait aller la force invisible, quand elle ne rencontre pas d’obstacle. Naturellement, je ne manquai pas davantage de faire la contre-expérience. Celle-ci me démontra que j'avais une suffisante force d’opposition, si je voulais , mais que malgré mes efforts pour rester complètement immobile, je n arrivais pas à réprimer une agitation, étrangère à moi-mème, dans le membre atteint par le courant invisible.

De ces observations personnelles, je conclus que certaines accusations de tricherie, lancées contre plu-

sieurs médiums, notamment contre Eusapia Paladino, la Napolitaine, parfois si maltraitée, devaient trouver leur explication dans des faits analogues. Des témoins lui ont, en effet, vu tendre le bras ou la main, pour faire l‘un ou l’autre geste qui, selon eux , devait se produire au moyen d’organes immatériels. Faute de fluides suffisants, les Esprits, en certains moments donnés, et contrairement à ce qui se passait habituellement, n'ont-ils pas pu vouloir faire faire par le médium ce qu'ils accomplissaient par leurs propres forces matérialisées, quand elles étaient suffisantes ?

Que n’a-t-on pas opposé cette hypothèse probable aux jugements trop précipités des scientifiques, intéressés à démolir des faits qui gênent leurs théories !

D’ailleurs, on a tort de faire des expériences spirites devant des hommes qui n’ont pas fait d'avance de suffisantes études psychiques et médianimiques.

En général, la plupart des personnes croient qu'il est inutile d’ouvrir un livre spirite, avant d'avoir « vu quelque chose ». G'est le contraire qu’indiquerait la raison. Comment ne pas d'abord profiter de l’expérience des autres? Comment ne pas examiner et méditer ce que d'autres ont enregistré dans de nombreux volumes ? A quoi sert « voir » si d’avance on peut se dire qu’on ne comprendra pas ce qu’on pourrait, par hasard, percevoir, et que, partant, on ne croira pas? Toute une société ne s'est-elle récemment fondée à Paris, par l’effet d’une erreur semblable ? A grands sons de fanfares, des savants éminents se sont réunis

SOUVEXIHS ht problèmes spirites

pour étudier des frais spirites. De jolis discours, très applaudis, ont été prononcés. Le public était dans l’expectative. La psyché humaine allait être 1 objet de la recherche scientifique ! Seulement, où la prendre cette psyché? Des machines compliquées et coûteuses furent montrées aux spectateurs et spectatrices accourus.

Que s’est-il passé ? Rien ; quoique plusieurs années se soient écoulées, qu’on ait réussi à encaisser de fortes sommes, qu’on dispose d une salle spacieuse où les orateurs scientifiques se succèdent !

Pourquoi cet échec ? C’est qu’au lieu de commencer par l’étude, on veut arriver à l’expérience sans elle ; c’est qu’au lieu de se laisser guider par la main sure des initiés de longue date, on veut aller par tâtonnements, comme des marins qui se lanceraient dans des mers inconnues sans boussole ni pilote.

Plusieurs de ces savants soutiennent toujours, comme j’ai eu l’occasion de le dire à différentes reprises, que l'écriture médianimique n’est qu’automatique. S’ils avaient étudié théoriquement avant d’arriver à la pratique, ils auraient eu peur de se prononcer si vite. Moi, qui depuis quelque temps sens , je veux dire, physiquement (i), la présence des Esprits qui écrivent devant moi au moyen d’un médium, je ne puis m’empêcher de sourire à certains échafaudages théoriques

(1) Le D r Baraduc confirme le fait de la sensation physique des Esprits qui se manifestent dans son livre intitulé : L'Ame humaine.

et — profonds en apparence — qui parlent des phénomènes spirites comme un Esquimau parlerait des modes et réceptions parisiennes, au fin fond de ses neiges qu’il n'aurait jamais quittées.

S'il ne s’agissait pas des intérêts spirituels de l’humanité, on aurait raison de s’abstenir de toute réfutation ; mais ledevoir supérieur exigeant la lutte constante pour la vérité, on n’a pas le droit de perdre patience.

Ainsi, quoique j’aie donné, dans mes récits précédents, la preuve irréfutable de l’ingérence étrangère à celle du médium, dans le phénomène de l’écriture spirite, par le rendez-vous fixé et temc par l’Esprit se disant le curé d’Ars, je ne me lasserai pas de citer d’autres faits, pouvant, par leur coïncidence, appuyer la réalité des expériences médianimiques, quoiqu’ils soient de bien moindre importance, comparativement.

En voici un, du grand nombre de ceux qui se produisirent. Certains jours, Mlle R..., arrivant fatiguée à notre séance hebdomadaire, notre succès fut nul ou, du moins, très imparfait.

Une fois, nous attendîmes près d’une heure en silence; elle, le crayon appuyé sur le papier; moi, en évoquant nos amis invisibles. Mlle R... s’énervait, tandis que je me décourageais.

Tout à coup, c est mon bras qui se soulève lentement, pour s'agiter ensuite de plus en plus vite. Je laissai faire, espérant par cet indice voir d’un moment à l’autre remuer le crayon du médium. Vain espoir. Il resta immobile. Par contre, c’est ma main qui, maigre

moi } arriva à s’approcher du crayon, à le saisir et à écrire sur une des feuilles étalées sur la table. Voici ce que je pus lire, un instant après, car les mots furent jetés en grande hâte et à mon insu: « Inutile d’attendre plus longtemps ; le médium n’a pas de fluides aujourd’hui. » Et puis, la signature du Guide; un grand paraphe et ce fut tout. Ces mots achevés, ni mon bras ni ma main ne remuèrent plus.

Les savants, détracteurs du spiritisme, soutiendront-ils que c’est ma propre impatience qui me lit écrire les mots cités?

Evidemment, il y a toujours réponse à tout. Mais je demande, en grâce, pourquoi j’aurais payé un médium pour m’en faire accroire à moi-même, c’est-à-dire en aidant son insuccès dans la tricherie « automatique » par ma propre tricherie, consciente ou inconsciente. Je demande encore : Si pareille chose était arrivée à un des savants en question, aurait-il conclu de même ou n’aurait-il pas plutôt suspendu son jugement, en attendant que d’autres faits vinssent corroborer ou bien détruire celui dont ils auraient été témoins? Je ne doute pas de la réponse.

D’ailleurs, comme j’ai eu l’occasion de le dire, il y a quelques années, dans une Etude sur le phénomène des songes , la cause de la différence de 110s jugements et appréciations des choses occultes réside moins dans la supériorité ou l'infériorité relative de nos facultés cérébrales que dans le développement de notre puissance sensorielle .

Tel savant est positiviste, c’est-à-dire ne croit qu’à la force de la grossière matière ; tel autre est spiritualiste, c’est-à-dire croit à une puissance, supérieure à cette grossière matière. D’où vient leur divergence? Uniquement de la différence du nombre de leurs sens . Tous les deux sont des intelligences et tous les deux concluent d’une façon diamétralement opposée. Comment une telle anomalie pourrait-elle se produire, la même cause devant produire le même effet, s’il n’y avait pas une cause fondamentale qui les séparât ? Eh bien, cette nuance séparative, c‘est le sixième sens . Le savant spiritualiste sent ce que le savant matérialiste ne sent pas. L’un est en rapport direct ou indirect avec l'invisible, c’est-à-dire la matière quintessenciée, l’autre ne communique qu’avec ce qui est grossièrement palpable, en raison de l’infériorité de ses moyens de sensation. Et j’ose dire, toutes nos convictions, en général, se puisent plus dans nos facultés sensorielles que dans nos facultés intellectuelles .

C’est mon expérience propre sur moi-même qui m’a fait arriver à ce raisonnement.

Je crois même qu’il viendra un temps où l’on aura reconnu cette vérité et où l’on ne se jettera plus l’anathème à cause des divergences d’idées en matière religieuse. Ce sera l’époque du positivisme spiritualiste qui, parce quil comprend , incarnera la tolérance la plus parfaite.

SOUVENIRS ET PltORLÈMES SPIRITES

|e disais donc que, grâce aux magnétisations du curé d’Ars, j’étais devenue médium sensitif.

Il m’aurait semblé ne pas avoir complété mes expériences sans la connaissance de la médiumnité écrivante. Par conséquent, je fis de nombreux essais dont plusieurs furent enfin couronnés de succès. Cependant, je me hâte de l’ajouter, plutôt dans le sens de la réalité matérielle que dans celui de la valeur supérieure des communications.

J * ai raconté ailleurs une curieuse, même comique déception au point de vue de l’inexactitude d’une information que me donna un jour ma propre main , en opposition avec mon propre cerveau et où, à mon corps défendant, je fus induite en erreur, ne sachant pas encore que les Esprits peuvent se tromper et qu'il ne suffit pas d'être désincarné pour connaître les événements futurs ; j’ai raconté ensuite comment ce fait renforça ma conviction dans Y existence du phénomène.

Et si l’on me demande comment une chose non concluante pouvait attribuer à ma conviction, je répondrai : « Dans un colloque, nierez-vous la présence de votre interlocuteur, dans le cas où il vous aurait appris un mensonge ou, du moins, tenu un discours sans valeur ? »

Non, car vous manqueriez de raison.

Il en est de même du colloque avec un invisible. Le fait même que ma propre main « m’ait tenu tête » m’a prouvé autant, si pas plus , que beaucoup de mes

autres expériences spirites, l’ingérence absolue, dans le courant de notre vie quotidienne, d’êtres invisibles, pensant et sentant humainement .

L’on pourrait se demander comment les Esprits, venus à mon appel, donnèrent des réponses plus concluantes par la médiumnité de Mlle R... que par la mienne, si cette demoiselle doit être mise hors de cause, au point de vue de l’inspiration de ces réponses.

De l’ensemble de ces événements, surtout de ceux qui vont suivre, j’ai dû arriver à attribuer cette anomalie au fait de mon insuffisante puissance fluidique.

Pour se communiquer, les Esprits empruntent la force vitale du médium.

A un moment donné, la mienne était réduite au minimum, donc aucun effet . Quand le magnétisme psychique me rendit plus forte, ma médiumnité se développa fatalement, cependant rarement assez pour servir de véhicule aux informations d’Esprits éloignés, partant supérieurs.

L'expérience suivante sert de preuve à ce raisonnement.

Un jour, ayant évoqué le curé d’Ars, après une de ses magnétisations habituelles, par ma propre médiumnité, en dehors de la présence de Mlle R..., j’arrivai à écrire mécaniquement , les yeux fermés, donc à l’insu de mon cerveau, ce qui suit :

« Chère enfant, n’évoquez jamais aucun Esprit après mes fluidisations, vous en perdriez tout le bénéfice. Du reste, attendez pour l’écriture médianimique que vous

SOl'VENIHS

RROREHMÊS SPIRITES

soyez plus forte; vos fluides trop faibles ne peuvent pas servir aux Esprits sortis de votre sphère. Si, aujourd'hui, je puis cependant me communiquer à vous, c’est grâce aux forces que je viens de vous donner, mais que je suis obligé de vous emprunter de nouveau. »

Inutile d’affirmer que pendant longtemps je cessai toute évocation. Ce n’est que quelques années plus tard que je fis de nouvelles tentatives. J’eus occasion -de constater alors plusieurs faits bizarres et extrêmement significatifs. Je ne veux pas mériter le reproche de les omettre. Les voici donc dans leur succession, soit que je les obtinsse seule, soit qu’ils fussent complétés par l i médiumnité de Mlle R...

Ayant appelé une parente par alliance, morte depuis peu de temps et trop peu regrettée, son Esprit se manifesta à moi en écrivant, après maints essais infructueux, son nom et différents détails. Etant suffisamment convaincue de sa présence, je lui parlai de plusieurs membres de sa famille, tandis que ma main enregistrait ses réponses. Jusqu’ici, rien de remarquable. La suite le fut grandement. A peine lui eus-je parlé de son petit-fils qu’elle avait beaucoup aimé, au point de l’avoir préféré à tous les siens — et qui, depuis sa mort, paraissait l’avoir oubliée, — que ma main se mit à trembler sur le papier, en cessant complètement d’écrire. Intriguée du fait, j’insistai. Les tremblements redoublèrent, pour dégénérer bientôt en

SOI'YEN) US ET PHOIU.ÈMES SPIUITKS

véritables coups sur le papier. D’abord petits, c’est-àdire en ne se produisant pas de très haut, puis grands, plus grands, forts et plus forts, en soulevant mon bras toujours plus haut et plus rapidement et avec une telle véhémence, que mon mari, présent à l’évocation et effrayé par le mal qu’il croyait que j’aurais pu me faire, le saisit énergiquement pour l’arrêter enfin. Je ne m’étais fait attcun mal ; mais quand, pour mieux me rendre compte de ce qui s’était passé, je voulus, aussitôt après, me mettre à taper, de mon propre chej t de la ?nême jaçon > je ne fis pas trois coups de suite, sans m’arrêter : je me serais brisé la main à une gymnastique pareille.

N’était-ce pas une preuve que le mouvement s’était produit par une force étrangère, mue par une volonté déterminée, à un moment significatif ? Je dois ajouter, entre parenthèses, pour la clarté du récit, que la personne évoquée avait été d’un tempérament irritable et extrêmement violent pendant sa vie sur terre.

Quelque temps plus tard, je répétai la même évocation. La pauvre morte s’annonça comme la fois précédente et, au fur et à mesure que je nommais des membres de sa famille, elle se mit à faire trembler ma main et à me faire donner des coups de poing saccadés. Mais à peine eus-je encore prononcé le nom de son petit-fils, que le phénomène se compliqua de beaucoup. Tandis que ma main crispée se soulevait d’une façon rythmée et comme mue par un ressort, tout mon être fut secoué par un immense frisson. Ce ne fut pas tout.

SOI. 7 VKNlUS ET PHOMLÈMES SPIH1TKS

Bientôt mes yeux se remplissaient de larmes; je pleurai et pleurai abondamment et ma poitrine se souleva automatiquement en de multiples sanglots. Jedis automatiquement, car réellement je ne ressentis aucune émotion.

On pourrait m’opposer que tel phénomène m’était habituel, puisqu’il m’arriva lors des projections magnétiques du curé d’Ars. Je dois répondre qu il n y a aucune analogie entre les deux cas que j ai cités. Quand les fluides se matérialisaient pour former des larmes dans mes yeux, je ne pleurais pas, encore bien moins montrais-je une désolation complète par de déchirants sanglots.

Mon mari, qui assistait à la scène en question, forcément pénible, en fut stupéfait. Attribuant mon « apparente » émotion à mon regret pour la morte, il me prêcha le calme, me disant, en guise de persuasion, « qu’il était parfaitement ridicule de me mettre dans un état pareil après la mort d’une personne qui m avait été indifférente pendant sa vie ». Enfin, il finit cependant par comprendre, constater plutôt, que j’étais exempte de chagrin personnel et que je pleurais, comme un automate, remonté à cette fin, ou plutôt que je ne pleurais pas, mais qu ’un autre être pleurait en moi , ait moyen de mes organes matériels .

Je conclus de ce fait qu’il s'était produit une espèce d’incorporation de l’àme de la morte dans mon individu. Cependant, me sentant parfaitement consciente, sans aucune diminution de mon activité mentale , je me demande comment ce phénomène a pu se produire

SOUVEX1HS ET PHOHLÈMEs SPIRITES

sans que l’extériorisation psychique habituelle se soit réalisée de mon côté.

D’après quelques théoriciens spirites, plusieurs âmes pourraient, à certains moments, s’emparer du même corps.

J’ai toujours eu de la peine à croire à une semblable assertion parce que, d’après mes faibles lumières, elle ne manquerait pas de diminuer encore la responsabilité humaine, si restreinte déjà par la loi atavique et les influences astrales avérées !

Cependant, comment trouver une explication autre* en face d’un fait semblable ?

J’en pose le problème aux apôtres spirites et poursuis mes souvenirs.

Ceux-ci me remémorent maintenant des faits où nos deux médiumnités, celle de Mlle R... et la mienne, viennent coïncider pour se servir réciproquement de preuve à 1 appui.

Voici à quoi j’en veux venir.

M’intéressant vivement aux études musicales d’un jeune artiste pianiste de ma famille, j'eus l’idée d’évoquer Beethoven pour le consulter à son égard. Un jour, je m’assis donc à une table derrière C.. (c’est le nom du pianiste en question) et, à son insu, j’évoquai le grand compositeur. Mon crayon en main, du papier devant moi, j attendis en me recueillant et en écoutant l’exécution d’une de ses sonates.

Après quelques instants, il se produisit alors quelque chose d’absolument étrange.

SOUVENIRS ET rHOHLEMES SPIRITES

Une grandeJorce descendit sur moi, quelque chose de volumineux, semblable à une colonne lourde, extrêmement lourde. Le poids fut tel qu’il sembla m’écraser sur la table. Je veux dire que ma tète, suivie de tout mon buste, fut couchée sur le meuble devant moi et tenue ainsi comme sous une grande cloche. Ma main, forcément un peu avancée par le mouvement, traça quelques lignes sur le papier qui avait également glissé.

Je restai ainsi immobile, affaissée, pendant tout le cours de l’œuvre musicale. Les dernières notes ayant retenti, la « masse » qui pesait sur moi disparut, c està-dire j’en fus délivrée.

Mes yeux curieux cherchèrent le papier.

J’y lus ces mots : « Je suis là, Beethoven. »

Ce fut tout.

A notre prochaine séance avec Mlle R..., je demandai au Guide s'il croyait que Beethoven m accorderait un entretien, si je le priais bien. Il me répondit : « que, selon lui, la chose n’était pas impossible ; Beethoven étant un Esprit bon et obligeant, il ne refuserait probablement pas de rendre service à des musiciens. » « Évoquez-le, dit-il finalement, je vais de mon côté seconder votre demande. »

Il y eut un long silence.

Enfin le crayon traça des caractères, inconnus jusqu’ici, et je lus les mots suivants :

« Ils expliqueront ce qu’ils pourront, »

Étonnée de cette apostrophe originale, je demandai : « Mais qui expliquera quoi ? »

Le crayon répondit : « Ceux à qui vous voulez poser des questions. »

— Mais, qui êtes-vous qui parlez ainsi ?

— Ludwig von Beethoven, celui que vous avez appelé.

Moi. — Dans ce cas, voulez-vous nous donner une preuve de votre identité, en nous parlant d'un fait pris dans votre vie et que nous ignorons toutes deux ?

Réponse. — - Volontiers. Voici, j’ai eu dans ma vie un grand amour et une profonde admiration ; l’amour, pour Juliette (i); l’admiration, pour Napoléon. Oui, c’était pour lui que j’ai composé la Sinfonia eroica (2).

MOI. — Où êtes-vous maintenant ?

Lui. — Avec Juliette, vers Haydn, mon cher et aimé protecteur.

Moi. —- Cette réponse ne me dit pas où vous êtes.

(1) Beethoven ne se maria pas, mais pendant plusieurs années, il fut épris de M lle Julie de Guicciardi qui, plus tard, épousa le comte de Gallenberg.

(2) Beethoven, homme à l’âme enthousiaste, n’avait pu s’empêcher d’admirer le génie de Napoléon I er . On raconte qu’il se l’était représenté comme un héros républicain (sic), et que la puissance réunie en lui au désintéressement, à l’amour pur de la patrie et de la liberté, lui faisait faire de Napoléon l’homme modèle des temps modernes. C’est dans ces dispositions qu’on assure encore qu’il commença à écrire sa symphonie héroïque. Voici ce que dit le texte que j’ai trouvé se rapportant aux faits : « Beethoven était décidé à donner à celte symphonie le nom de Buonaparte, quelque danger qu’il y eût à le faire dans un pays où ce nom devait rappeler des temps d’humiliation. Il voulait la dédier au premier consul de la République française. Déjà sa

Lui. — Je suis dans Jupiter.

Moi. — Si vous êtes dans Jupiter, comment pouvezvous vous communiquer à nous ?

Lui. — Par mon rayon.

Moi. — Est-ce la première /ois que vous vous manifestez à moi? (Le médium ignorait ma propre tentative, rapportée plus haut.)

Lui. — Non. Vous m'avez déjà prié de venir et je suis venu vers vous. C’était chez votre sœur, C... jouait une de mes sonates.

MOI. — Pourquoi ne m’avez-vous pas donné votre jugement sur le jeu de C... t

Lui. — Vos fluides n’étaient pas assez puissants pour me le permettre.

Moi. — Voulez-vous faire votre critique maintenant au moyen des aptitudes médianimiques de M lle R... ?

dédicace était écrite. On dit encore que le second morceau de cet ouvrage était achevé et qu'il nétait autre que le colossal début du dernier mouvement de la symphonie en ut mineur , quand un de ses amis, entrant un jour dans le cabinet de Beethoven et tenant un journal à la main, lui annonça que le premier consul venait de se faire nommer empereur. Stupéfait, Beethoven garda le silence, puis il s’écria : <t Allons, c'est un ambitieux, comme tous les autres ! i II prit sa partition, en déchira la première page et la jeta à terre. Sa pensée changea alors de direction. A l’héroïque mouvement, il substitua la marche funèbre qui forme aujourd’hui le second morceau de sa symphonie, et au lieu de la simple inscription de son ouvrage Buonaparte > il mit celle-ci : Sinfonia eroica per festeggiare il sovvenire d’un grand' no?no. Son héros lui semblait déjà descendu dans la tombe j au lieu d’un hymne de gloire, il avait besoin d un chant de deuil. »

Lui. — Volontiers. Voici ce que j’ai à dire : Le jeu de C... est trop sec et puis il n’a pas assez de simplicité dans l’interprétation de ma musique.

Moi. — Pour me préserver du doute au sujet de vote identité dans les deux évocations , avec deux médiumnités différentes } voulez-vous me nommer la sonate que C... jouait chez ma sœur, le jour où je vous y ai évoqué ?

Lui. —Je veux faire mieux; je vais vous écrire le passage mauvais que j'ai surtout critiqué parce qu’il manquait de simplicité.

Ici la main du médium traça vivement des portées et écrivit trois mesures de la sonate de Beethoven que C ... avait jouée fendant ma première évocation du célcbre compositeur . Ces mesures achevées, l’entretien coupé se poursuivit. Voici comment l’Esprit continua de luimême : « Ne parlez pas de cette remarque au jeune artiste. »

MOI. — Pourquoi ? Si je ne lui répète pas votre critique, à quoi lui servira-t-elle ?

Lui. — Il faut la laisser faire par le professeur ; ce sera le contrôle. Rien; pour cette fois-ci, ni même à votre sœur. Vous montrerez ma communication quand il aura une autre de mes œuvres à travailler.

Moi. — N’avez-vous pas de remarque à faire au sujet de son jeu en général ?

Lui. — J’ai à dire qu'il ne me comprend pas bien.

Moi. — Ne pourriez-vous le diriger mieux en l’inspirant ?

SOUVENIRS ET PROHI.ÈMES SPIRITES

Lui.— Oh! oui. Mais il faudrait qu’il me laissât faire.

Moi. — Comment faudra-t-il s’y prendre :

Lui. — Qu’il me laisse me servir de ses organes et qu'il joue ce jour en oubliant tout ce qu il s est appliqué à chercher par lui-mème.

Moi. — Mais que faut-il qu’il fasse pour que vous veniez auprès de lui ?

Lui. — Qu’il m’évoque !

Moi. — Mais il n’est pas médium !

Lui. —Faites votre évocation habituelle et que lui joue dix minutes après, mais qu au lieu de penser à sa façon à lui, de jouer ma sonate, dédiée à mon ami Haydn , qu'il ne pense absolument qu à moi.

Moi. —Ainsi, vous voulez vous intéresser à C...?

Lui. — Oh ! oui, car il est exceptionnellement doué, seulement il faut qu’il me comprenne mieux à l'avenir. Cela viendra. Je l’inspirerai. »

Cette communication du grand compositeur ne convaincra pas les sceptiques. Ils trouveront d abord monstrueuse la supposition que la plus grande gloire musicale qui ait charmé notre monde s£ soit laissé interviewer par une pauvre mortelle comme moi. C’est, du reste, toujours la meme ritournelle. Quand on est arrivé à être « quelqu’un », on doit dédaigner les prières des petits ! C’est la façon habituelle de raisonner. Cependant Beethoven, du temps où il existait encore sur notre Terre, le considérait-on comme un demi-dieu duquel on n’osait s’approcher ? Nullement. Il vivait

modestement et personne ne lui rendait les honneurs divins. Si j'étais allée le consulter alors sur l’art d’in* terpréter sa musique, il m’aurait sûrement répondu. Personne n’oserail avoir un doute à cet égard, car ce serait lui faire injure. Alors, pourquoi prêter un autre caractère au Beethoven désincarné? C’est parce que nous nous faisons une fausse idée de la mort. C’est parce que nous ignorons la solidarité d’entre les vivants et les morts, solidarité qui est plus réelle que celle reconnue d'entre les vivants eux-mêmes .

« Alors, vous prétendez qu'un génie comme Beethoven, revenant sur cette Terre, n’aurait pas autre chose à vous dire que ce qu’il vous a dit ?

Mais qu aurait-il dû me dire?

Prié de me donner son avis sur le jeu d’un artiste, il le fit de bonne grâce ; il n’avait aucune raison pour me faire un discours. Beethoven décédé m’a répondu comme l’aurait fait Beethoven vivant, c’est du moins ce qu’il me semble. Ce qui manque évidemment, c’est la preuve réelle que ce fut Beethoven et non un autre. Cependant pourquoi aurait-ce été un autre « qui fût venu à mon appel » ? Il me semble qm telle supposition n’a pas davantage de raison pour elle. Quant au phénomène même, il s'est prouvé comme tcne réalité par la coïncidence entre le fait se prodiiisant par moi et celui se produisant par M lle /f..., à l'insu de celle-ci elle-même , particularité importante f qu’il ne faut pas perdre de vue. Mais il y a plus : ni M l,e R... ni moi, nous ne nous rappelions, lors de l’évocation, — si

toutefois nous l'avons jamais su, — ce que i Esprit nous communiqua au sujet de son amour pour Juliette et de son admiration pour Napoléon. Pour nous prouver son identité, l’Esprit n'aurait donc pu mieux répondre. Il en est de meme cjuant au nom de la sonate sur laquelle je sollicitais son avis. S’il nous 1 avait donné, les sceptiques auraient pu supposer que M" e R... avait pu deviner le nom de cette sonate par le fait qu elle aurait pu l’avoir déjà entendu jouer par C... L’Esprit fit donc mieux : il nous apprit que cette sonate avait été dédiée par lui à son ami Haydn (i), et pour nous préserver du doute, il en transcrivit plusieurs mesures .

Or, ceux qui comprennent la musique se rendent compte qu'un premier venu, ne sachant pas 1 harmonie, ne saurait [écrire par cœur un fragment d'une sonate de Beethoven, quelque court et simple qu’il fut.

Et si cependant nous admettons une suffisante disposition musicale chez Mlle R... , pour qu elle ait pu réussir à cette tache, comment aurait-elle reproduit un passage critiquable dans une œuvre qui s est jouce en dehors de sa présence ?

Et si j’ai souligné le mot critiquable , c’était pour faire remarquer qu'à la prochaine leçon de piano à laquelle j’accompagnai C...., j’entendis le professeur blâmer précisément les memes mesures que l'Esprit avait signalées comme imparfaites.

(1) Le fait s’est prouvé exact, mais nous l’ignorions au moment de l’évocation.

Ces doubles coïncidences ne sont-elles pas des preuves morales d’une réelle valeur en faveur du phénomène spirite, sinon de l’identité de Beethoven ?

Naturellement, cette question se pose à un tribunal de bonne joi.

Notre expérience avec l’Esprit de Beethoven se termina là. Je ne sais plus (i) pour quelle raison nous n’avons point tenté une nouvelle évocation de Beethoven, peut-être parce que C... ne voulut pas consentir à jouer « mécaniquement », afin de céder la place à une inspiration étangère.

Cependant, encouragée parl’évocatioa de Beethoven que je considérais comme une réussite, autant qu’on peut en obtenir dans l’investigation difficile de l’Audelà, je consultai le « Guide » sur la possibilité d'une entrevue avec Schumann. Elle lui paraissait encore moins douteuse que n’avait été celle de Beethoven,

« cet Esprit n’ayant pas encore quitté les premiers plans de l’astral >/, comme il nous l’apprit.

Je tentai donc l’expérience, ne fùt-ce que pour me rendre compte de la différence qu’il y aurait dans les communications des deux compositeurs.

L’évocation habituelle, faite en silence, après une certaine pause d’attente, la main du médium écrivit les mots suivants : « Donnez-moi du papier à musique.» A mon regret, nous n’en avions pas.

(1) Le fait s'est passé il y a dix ans.

SOUVENIRS ET IMtOHLÈMES SMHITES

« Il faudra en avoir, » continua le crayon.

je demandai comme d’habitude : « Qui êtes-vous, vous qui écrivez ? »

Le crayon répondit : « Robert Schumann. »

jyioi. —A quel signe pourrais-je vous reconnaître?

Le CRAYON . — A mon goût pour le pays d’Autriche, Oui, l’Autriche m’attire toujours (i).

Ici, le crayon s’arrêta ; quelques instants après, il poursuivit :

« Je vais vous écrire une composition ; ce sera une pièce qui s’appellera : Me in leizler Seujzer » ( Mon dernier soupir). Vous y reconnaîtrez ma manière, et ce sera la preuve de mon identité.

Cette réponse avait lieu de nous satisfaire. Qu’aurait pu dire l'invisible pour nous montrer davantage sa bonne volonté de nous convaincre? A mon regret, je ne pouvais, séance tenante, fournir du papier à musique. Je le promis à l'Esprit pour la prochaine fois s’il voulait continuer à venir à mon appel. Il m’assura que telle était son intention, et à plusieurs questions sur son caractère et sa vie conjugale, il répondit comme suit :

« Je sais que j’avais le système nerveux très malade et que, malheureusement, je l’ai beaucoup surexcité par les misères de la vie. Alors, je prenais des alcools pour oublier et pouvoir être à ma musique sans préoc-

(1) La biographie de Schumann m’a confirmé, par la suite, la grande préférence du compositeur pour Vienne, où il habita quelques années.

Slll'VKMHS ET 1»U()HLÎ:MI-:S SPJHITKS

cupations, de sorte que cela me donnait des hallucinations qui m’ont fait, il est vrai, composer des choses très personnelles et originales , exemple : Meine Grillen (i), que j’ai composés après une vision affolante . Je crois maintenant que cela devait être des Esprits que je voyais. Je me suis cependant reproché cette intempérance, à cause de la violence et même da la brutalité de quelques actes de ma vie. »

Ici se lit une longue pausç après laquelle l’Esprit reprit comme suit :

« Non, non, je n’ai pas été un très bon mari (2), j’ai souvent été désagréablement nerveux pour Klara et ma fille (3). Je crois qu’elle est morte, ma femme, elle aussi (4), mais je ne l'ai pas retrouvée . J'ai maintenant une autre femme. »

Je demande : « Qui est cette femme ? »

Il répond : « Vous ne la connaissez pas. »

Je demande : « Mais où est-elle ? »

Il répond : « Dans ma maison ; dans la maison que nous avons construite dans l’espace infini. »

(1) Les papillons noirs. Le nom fui tracé en allemand, quoique le médium ne sût pas l'allemand.

(2) Cette confession me parut exacte quand je lus, par la suite, la biographie allemande de Schumann, biographie que le médium ne pouvait connaître .

(3) Schumann eut 5 enfants, dont deux moururent en bas âge.

(4) Nous savions, le médium et moi, que Klara Schumann vivait encore à Francfort, où elle dirigeait le Conservatoire. Quelle preuve spirite dans cette particularité!

SOUVENIRS ET RRÜRUKM ES SRI RITES 2 { M

Je demande encore : « Mais comment alors pouvezvous vous trouver ici ? »

Il répond : « Ce n’est que mon rayon qui est près de vous. »

Moi. —•. Ainsi, d’après ce que vous dites, on se marie donc encore dans l’autre monde (i) ?

Lui. — Parfaitement. Mais vous ne pouvez vous rendre compte de nos unions. Ce sont les affinités réelles qui s’attirent seules.

Je fus un peu stupéfaite de l’étrange tournure qu’avait prise notre entretien ; cependant le caractère de Schumann étant si bien tracé par l’invisible, je n’eus pas le droit de me croire mystifiée ; je demandai donc à l’Esprit s’il voulait donner quelques conseils de piano à C..., en l’écoutant jouer.

Schumann, ou celui qui se donna pour lui, y consentit.

Nous convînmes d’un rendez-vous. Le médium et moi nous devions l’évoquer à heure fixe, chez ma sœur, où C... avait l’habitude de travailler l’aprèsmidi.

Cette fois-ci, je prévins C... de l'expérience que je voulais tenter.

Le jour et l’heure convenus étant arrivés, je fus exacte ; il n’en était pas de même du médium. Je priai C... de se mettre au piano, ayant peur qu’un retard ne causât un échec, du moins que nous ne diminuassions

(1) D’autres Esprits me dirent des choses semblables.

le moyen de contrôle, autant que notre chance de réussite. Moi-même je m’assis dans une pièce contiguë à celle où était le piano, afin de ne pas déranger le jeu par l’arrivée tardive du médium ; et prenant du papier et un crayon, j’évoquai l’Esprit de Schumann. Je n’eus pas lieu d’attendre, car presque aussitôt un fluide particulier m’atteignit, pendant que ma main remuait faible ment, pour tracer en quelques caractères, à peine lisibles, le nom du compositeur évoqué. 11 n’y eut pas autre chose. Je m’en contentai en restant absorbée dans ma pensée et en suivant les sons de la musique.

C... plaqua en trois coups décidés les derniers accords du morceau.

Toujours pas de médium ! Je commençais à me désoler de l’insuccès, d’autant plus que j'avais physiquement senti « une présence ».

Je priai C... d’attendre.

Sur ce fait, la sonnette retentit et on annonça Mlle R...

Silencieusement, je lui passai le crayon, tandis que C... reprit son jeu par une nouvelle œuvre plus importante.

Aussitôt le crayon, resté jusqu’ici immobile, se mit en marche.

(Par cette instantanéité, je compris que je ne m’étais pas trompée, quand je sentais « une présence » ; le rayon de l’Esprit de Schumann m’avait atteinte, comme la suite le prouvera.)

Y r oici ce qu'il écrivit tout d’abord :

« Ce passage demande plus de finesse. »

Sachant que le médium ne connaissait pas le morceau que C... était en train de jouer > je questionnai : « Reconnaissez-vous l’œuvre qui se joue en ce moment ? »

RÉPONSE. — « Oui, c’est ma troisième sonate. » je ne me contentai pas de cette réponse, et demandai : « Etes-vous ici depuis trois heures, moment fixé pour notre rendez-vous, ou arrivez-vous seulement ? » RÉPONSE. —«J’étais fidèle à l’heure convenue. » Moi. — Dans ce cas, voulez-vous me dire quel fut le morceau que C... joua avant 1 arrivée de Mlle R. .

Lui. — Les papillons noirs .

C'était stupéfiant d’exactitude.

Évidemment, l’on peut objecter que Mlle R... avait pu trouver cette réponse en devinant ]uste ou parce qu’elle aurait perçu les sons du piano devant la porte.

Quoiqu’assoiffée de vérité, d'où qiielle vienne, et très décidée à ne jamais prendre des vers luisants pour des lanternes, je pourrais facilement admettre de pareilles conjectures. Trop de raisons s’y opposent. D’abord, C... jouait presque toutes les œuvres de Schumann et je ne vois pas pourquoi l’on croirait plutôt à un hasard intelligent, qu’à un agent intelligent, fùt-il invisible, surtout quand toutes les circonstances militent en faveur de ce dernier. Ensuite, quant à la possibilité que Mlle R... ait pu entendre les sons de la musique dans la rue ou devant la porte, il faut l’exclure, car la pièce où se trouvait le piano était très éloignée

SOU VKM US KT UHÛHLKMKS SIMUITKS

de la rue et de la cage de Tescalier, et C... avait déjà, depuis quelque temps y cessé de jouer quand le médium nous fut annoncé.

En tout cas, ce qui fut certain, c’est que la réponse de l’Esprit ne me laissa pas de doute sur son identité. (Je le dis sincèrement, car il m’est indifférent qu’on rie de « ma naïveté ».) Je lui demandai donc, comme à un professeur en chair et en os :

« Maître, quelle est votre opinion sur la façon de C... d’interpréter Les papillons noirs ? »

Et le professeur de me répondre :

« Bien, bien ; il me comprend très bien. »

Puis après une petite pause :

« Je vais venir souvent, parce que je verrai ma musique interprétée selon mon désir ; et avec mes indications une œuvre qui n’a jamais été comprise selon mn pensée (i). C’est la Kreisleriana. (Ce mot en caractères allemands et après quelques vains efforts.) Je vous dirai la pièce que presque personne ne sait jouer . »

Ce furent les paroles tracées pendant le jeu de l’artiste. Celui-ci ayant achevé sa sonate, le crayon s’arrêta au milieu d’un mot commencé pour écrire un énergique « Très bien », entouré d’un cercle, connue s’il voulait l’isoler du reste de la phrase. Et C..., ayant entamé les « Etudes symphoniques de Schumann », l’Esprit fit, tour à tour, des observations comme

(1) Je laisse le style des Esprits intact.

celles-ci (i) : « Bien, très bien, pas mal», pour finir ainsi : « Qu’il me joue la quatrième ! »

[e transmis l’ordre.

L’artiste interrompit aussitôt son jeu pour jouer la quatrième Étude de ces mêmes symphonies.

Comme s’il écoutait, le crayon du médium resta immobile ; ensuite il écrivit :

« C’est cela ! Je voulais juger de son staccato . »

Et puis, après une nouvelle pause :

« Ceci est insuffisant comme légèreté. »

[e ne répétai pas ces réflexions à C... pour le laisser continuer. Le staccato terminé, il se mit à jouer le morceau de Schumann où, d’habitude, il excellait par l’immense fougue de son tempérament, très semblable à celui du compositeur.

Encore une fois, l’Esprit parut écouter en silence.

Mais nous voici à la fin de l'œuvre par une chevauchée échevelée, se terminant par un crescendo infernal.

La main du médium, d’abord calme, c'est-à-dire immobile, commence à s’agiter; la voici qui donne de petites secousses, et, finalement, en caractères précipités et extrêmement énergiques, elle trace les mots suivants:

« Impossible de mieux rendre ma pensée. Bravo, bravo, bravo !

« Oh ! s’il avait un bon piano à queue (2) ! »

(1) J’ai gardé toutes les feuilles de mes évocations et les copie textuellement.

(2) Le Viennois n’admet que le piano à queue. L’exclamation

Une grande traînée de crayon sur le papier et... plus rien.

L’artiste se leva du piano. Nous lui montrâmes la critique du maître. Il avait lieu d’être content.

Je ne me flatte pas que le scepticisme n’accueille d’un sourire narquois « ma leçon de piano spirite ».

Pour ceux qui ne peuvent croire, « parce qu’ils n’ont jamais rien vu, ni entendu », elle ne manquera pas d’être fantaisiste.

On m objectera: « Mais où avez-vous la preuve que ce que le médium a écrit vienne d’une autre mentalité que de la sienne propre? »

Je réponds :

« L’Esprit ne s’était-il pas manifesté, par ses fluides sensibles , avant l’arrivée du médium ?

— Bah ; c’est votre imagination ! »

— Et les Papillons noirs que Mlle R... n’avait pu entendre jouer! Toutes ces coïncidences frappantes sont-elles toujours à dédaigner, rien que pouvoir continuer à nier le phénomène ? »

Mais de grâce, pourquoi plaider une cause si ingrate?

Quel intérêt l’humanité a-t-elle donc à ignorer les rapports possibles entre les vivants et les morts ? Le

de l'Esprit est donc caractéristique, quand on se rappelle que Schumann passa plusieurs années de sa vie de compositeur à \ ienne, Mlle R..., pas plus que moi-même, nous n’aurions pu suggérer (< ce regret » par télépathie, car touies deux nous avions l’habifude du piano droit.

SOUVENIRS ET PI tO R LÛMES SPIRITES

matérialisme est-il un avantage pour la société, 1 immortalisme, sans preuve, un argument en laveur de la religion?

Non. Alors pourquoi cetie opiniâtreté dans la négation ?

Évidemment, une leçon de piano par Schumann luimème, a près set mort, est un lait exempt de banalité, mais pourquoi ce fait serait-il impossible, du moment que les moyens de communication existent par la voie fluido-magnétique, comme cela a été prouve? Est-ce donc être crédule que de se laisser convaincre à force de coïncidences évidentes?

Celui que je peuse avoir été 1 Esprit de Schumann r*e se manifesta-t-il pas par des signes non équivoques de sa présence? Ne justifia-t-il pis de son identité par des détails, rappelés de sa vie intime, détails qui nous étaient alors inconnus ? Ne parle-t-il pas ensuite en vrai arbitre de musique ?

Que voudrait-on encore exiger :

Il est vrai, Y on pourrait dire: « Mlle R... était peutêtre musicienne et a pu jouer une petite comédie. '>

D’abord, je ne crois pas beaucoup à la réussite des petites comédies improvisées. J’ai quelquefois assisté à des « mises en scène » par de faux médiums, de ces farceurs des deux sexes, qui défraient les salons ; on n’a jamais réussi à me donner le change et j ai rarement vu que queiqu un se soit laissé prendre par cjs plaisanteries de mauvais goût. On imite mal le langage des Esprits et la tournure souvent bizarre de leur

to

SOUVENIRS ET RROHI.ÈMES SIMRITES

2hS

style. En dehors de cette considération, je ne nie pas que Mlle R... n’eût le talent de jouer agréablement quelques petits morceaux de piano ; en plus, qu’elle ne sût donner des leçons à des commençants ; mais comment aurait-elle su critiquer un artiste avec cet aplomb, cette sûreté de jugement déployés par l’invisible?

Non, entre elle et l’entité se disant Schumann, il y avait une notable différence mentale qui s’imposerait même en dépit des circonstances.

Mais en dehors de ces considérations d’un ordre moral, nous avons un mot à ajouter, un mot qui a la force d’un fait pouvant servir à lui seul de preuve à l’appui. Ce mot est : la Kreïslerïana .

Combien de personnes, en France, connaissent ce morceau, ne serait-ce que de nom? Pas plus Mlle R. .. que moi, nous ne l’avions jamais entendu nommer, C. . . pas davantage. Ce n’est même qu’après quelques hésitations que nous réussîmes à déchiffrer le mot rébarbatif dont se compose le titre de l’œuvre indiquée par l’Esprit. Nous nous demandâmes tout d’abord s’il existait seulement et nous ne nous en convainquîmes qu’à la prochaine leçon de piano de C. .., où nous soumîmes la question à son professeur. Cependant celui-ci étant « un esprit fort », nous nous gardâmes de dévoiler notre secret.

En effet, pour parler de la Kreïslerïana et de notre mystérieux interlocuteur, nous usâmes d’un stratagème. Voici comment nous présentâmes le fait :

C..., venant de jouer devant un grand compositeur allemand que nous n’avons pas le droit de nommer, fut très applaudi par celui-ci sur sa façon d’interpréter les œuvres de Schumann et engagé à entreprendre l’étude de la Kreisleriana.

« Je ne sais pas si nous avons bien entendu le titre du morceau, dis-je prudemment, pour m’ouvrir le chemin de la retraite. Mais le musicien allemand prétend qu'il existe dans cette composition une pièce qui est rarement comprise selon l’esprit de Schumann. Il voudrait donc que C... travaillât cette œuvre pour lui donner ensuite ses indications. »

A notre grande stupéfaction, M. M. S... (c’était le nom du professeur) nous répondit :

« Parfaitement, Kreisleriana , c’est bien cela. O est une des œuvres les plus remarquables de Schumann , quoique la plus rarement jouée. Pour les amateurs, elle est inabordable et, quant aux artistes, ils n’osent pas souvent l'offrir au public, qui n’en comprend pas les étranges harmonies, se succédant capricieusement en une série extrêmement longue. Mais quant à « une pièce » de la Kreisleriana , presque jamais comprise , selon le dire de votre Allemand, allons, allons, c'est exagéré. |e voudrais bien la connaître! Jouons-la donc, la Kreisleriana et nous verrons. »

Naturellement, nous ne demandions pas mieux.

L’œuvre, indiquée par l’Esprit, fut donc achetée et mise à l’étude.

smhitiîs

SOL’\ i:\IliS Kl' IMJOMI.KMKS

A notre prochaine séance de spiritisme, le même Esprit, se disant Schumann, se manifesta aussitôt. Il se montra satisfait que nous ayons suivi son conseil et surtout de trouver du papier à musique tout prêt. Mais avant de se mettre à l’œuvre, il écrivit: «Je viendrai dans un mois entendre la Kreïslerïana . »

Cette phrase achevée et la main du médium s'étant posée d’elle-mème sur les portées, l'Esprit, après quelques instants peut-être de réflexion, commença sa composition promise. Ce ne fut point chose facile.

Ceux qui ont l'habitude de voir se produire l’écriture médianimique comprendront que la difficulté de tracer des notes de musique est autrement grande que celle de produire des caractères calligraphiques.

Pour ces derniers, nul n’est besoin de soulever la main du médium, une petite traînée plus légère sur le papier produit la séparation des mots entre eux. (Beaucoup d’invisibles, pour supprimer encore cette fatigue et perte de fluides inévitable, écrivent tous les mots d'un trait, sans aucune interruption.) Pour indiquer tous les signes indispensables à la lecture d’une phrase musicale, il faut que le compositeur invisible revienne incessamment sur ses pas. C’est tantôt un bémol, tantôt un dièze, tantôt un bécarre, tantôt des signes indiquant la valeur respective des notes, etc., qu’il doit ajouter. C’est donc une continuelle difficulté physique à surmonter. Car celui qui compose est obligé de soulever, à grande distance, un bras et une

SOUVENIRS ET IMtOHLÈMES SPIRITES

main matériels, au moyen de ses seuls fluides, unis à ceux du médium.

D’un autre côté, le cerveau du médium ne pouvant, comme pour la reproduction des mots, être utile à l’Esprit (à moins que le médium ne soit lui-même compositeur) (i), celui-ci n’est point secondé, comme dans l’écriture médianimique. C’est la raison pour laquelle les compositions musicales, spirites, sont extrêmement rares et surtout ne peuvent s’obtenir sans fautes, avec un médium ne sachant pas l’harmonie.

Suivant de près toutes les péripéties du travail fluidique, si compliqué, je ne pouvais donc qu être émerveillée par notre réussite finale.

On s’en fera une idée en apprenant que l’Esprit mit une heure à écrire deux lignes, un mois à écrire le morceau entier que je publie ci-contre. Quand il eut achevé, il traça en dessous de la composition : « Corrigeons. »

Alors le médium, ayant remis sa main auprès de la

(1) Ce fait s’est produit dans la vie terrestre de Schumann. Beaucoup de ses œuvres se rapprochent tantôt de Chopin, tantôt de Schubert, tantôt de Mendelssohn ; les non-initiés croient que ce sont des compositions dues à des réminiscences, il n'en est rien ; ce sont des œuvres écrites au moyen de la médiumnité intuitive et auditive, médiumnité aussi réelle que celle produite dans l’écriture automatique.

On raconte qu’une nuit, peu de temps avant sa mort, Schumann reveilla sa lemme pour lui dire : c II faut que je me lève vite pour écrire ce que les Esprits de Schubert et de Mendelssohn viennent de me faire entendre », mais que celle-ci, ignorante des lois spirites, crut qu’il divaguait, sans oser toutefois le contredire.

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(1) A partir de la cinquième mesure il y a de graves fautes d’harmonie, dues évidemment au manque de dispositions musicales du médium; quoique l’esprit ait désiré qu’on les enlevât j’ai cru plus intéressant de les laisser; un artiste jouant le morceau saura les corriger au fur et à mesure de son jeu, en s’inspira nt de la pensée.

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première mesure, lentement celle-ci, touchant'à chaque note, en passant, se mit à rectifier, compléter, perfectionner. Tout à coup, le crayon fut lancé en un mouvement brusque.

Je conseillai au médium de le reprendre.

L’Esprit écrivit aussitôt* «je voudrais que C... débrouillât cela et je l’aiderai ; c’est trop long et ennuyeux par la main du médium. J’ai fait les trois quarts du travail ; le reste n’est rien. »

Sur ma demande de vouloir encore nous indiquer les divers mouvements du morceau, il écrivit: « Le premier agité, le second majestueux. »

Et ayant exprimé ma crainte de ne pouvoir lire la composition médianimique, l’Esprit, d’un air de nouveau impatienté, écrivit : « Au contraire, elle est très lisible ; allez la jouer. » Il partit sur ces paroles.

Nous nous précipitâmes au piano. Ne pouvant arriver à déchiffrer plus de deux mesures, je priai Mlle R... de prendre ma place. Elle ne réussit pas davantage. D’ailleurs, excepté dans les commencements, les basses étaient chiffrées. Mlle R... ne connaissant pas P harmonie , ne pouvait les lire.

C... nous joua la composition de l’Esprit, quelque temps plus tard, quand elle fut enfin copiée et les chiffres des basses transcrites en notes. Nous la trouvâmes fort curieuse et mélodieuse malgré ses fautes d’harmonie qu’on y a laissées exprès , pour ne point risquer d’altérer la pensée de l’invisible et surtout pour garder toute son originalité à l’œuvre médianimique.

Comme on le constatera par sa publication ci-jointe, la nuance du morceau est d’une grande tristesse ; elle correspond au titre si suggestif: « Mon dernier soupir. »

Et ce qui semble particulièrement caractéristique sous ce rapport, c’est la note finale, au point d’orgue, de la première partie. Bien rendue, elle résonne, en effet, comme le dernier soupir d’une plainte interrompue.

Du moins, aucune parole ne saurait mieux donner l’impression de l’angoisse de l ame au moment fatal où la corde vitale se rompt, que ne réussit à le faire cette note étrangement mélancolique, sous les doigts d’un artiste inspiré.

Dans sa teneur générale, voici donc le sens intime qu’on peut découvrir dans l’œuvre de l’Esprit de Schumann :

La première partie de la composition représente les derniers instants du mourant : c’est une série d’harmonies qui finissent subitement, comme inachevées exprès , afin de susciter l’idée de la mort, venant brusquement briser une vie encore incomplète ;

La deuxième est une marche funèbre : le compositeur ayant expiré, il nous fait assister à son enterrement ; le finale exprime l ame dégagée de son enveloppe matérielle, la psyché, enfin libre, mais troublée encore et se perdant pour commencer dans les méandres mystérieux de l’erraticité sphérique.

« Mais où est la preuve que le morceau que vous

publiez est une œuvre médianimique ; où est la preuve encore que c’est Schumann qui le composa? » Ce sont là les objections inévitables, parce qu’elles peuvent, d’ailleurs, se justifier.

Je vais essayer de les réfuter, en donnant mes preuves morales, les seules qu’on puisse fournir en pareil cas. Ces preuves, je les ai trouvées dans ce qui suit :

Toujours intrigués nous-mêmes à propos de 1 identité du compositeur de Mon dernier soupir, nous convînmes avec C... qu’il irait trouver un de ses anciens maîtres, professeur au Conservatoire et musicien érudit, pour lui jouer le morceau médianimique par cœur , en lui demandant à qui T on pourrait bien attribuer cette œuvre inédite , son auteur n’ayant pas signé son manuscrit.

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