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Souvenirs et récits des campagnes d'Autriche

Milan et l’insurrection lombarde. — Retraite du maréchal Radetzky sur Vérone. — Venise et sa révolution. — Meurtre du colonel Marinowitcli.

— Capitulation du général Zichy. — Influence du clergé sur le mouvement italien. — Le père Ventura. — Coup d’œil sur la situation des troupes autrichiennes au début de la campagne. — Mazzini. — Manin. — Le général Gorczkowsky h Mantoue. — Dénombrement des forces des deux armées.

— Le camp piémontais et les milices insurrectionnelles. — Romains, Toscans et Calabrais. — La légion des Croisés. — La princesse Beljiojoso et la comtesse Pallavicini. — Padr e Gavazzi. — Physionomie politique et militaire du roi Charles-Albert.— Le roi de Naples à la journée du 15 mai.— Temporisations du maréchal Radetzky jusqu'au moment de sa jonction avec le corps d’armée de Nugent. — Balaillc de Sainte-Lucie.— L’archiduc François-Joseph et l’archiduc Albert. — Les Piémontais elles Croates. — Affaire de Vicence. — Le général Durando. — D’Aspre à Gaéte. — Caractère de ce général. — Le prince Félix Scbwurzenberg au camp de Radetzky. — Déroute de Charles- Albert à Volta. — Marche des Autrichiens sur Milan.

— Le prince Schrvarzenherg et lord Palmerstou.— Sir Ralph Abcrcromby. • — Le maréchal Kudctzky sous les nitu’j de Milan. — Chadc .-Albcrt et le

parti révolutionnaire. Scènes du palais Grepi. — Le duc de Gènes. — Retraite des Piémontais. — L’armistice du 9 août. — Dénonciation de l’armistice. — Via per Turin». — Novare. — Les barricades de Gènes et le général de la Marmora. — La République interrompue. — Fin de la campagne d’Italie. — Caractère romantique de cette guerre. — D'Aspre à Livourne. — Wimpffen a Bologne. — Ilaynau h Brescia. — Portrait du général Haynau. — Flagiilum Dei. — Débusquées de la Romagne et de la Toscane, les bandes Mazzinistes refluent vers Rome. — Le barbare Oudinot. — La révolution, vaincue partout, lutte encore dans Venise. — Triomphe du parti républicain sur le parti piémontais. — Mania proclamé dictateur. — Le général Pepc. — Organisation do la défense. — Le maréchal Radetzky attaque le fort de Malghera. — Vigoureuse résistance des Vénitiens. — Le général Thurn remplace le général Haynau appelé en Hongrie. — Prise de Malghera. — Les batteries de San-Antonio et de San-Secondo. — L’anarchie e: la peste dans Venise. — Abdication de Manin. — Soumission générale.

Quel que suit le sentiment qu’on professe à l’endroit de la domination étrangère en Italie, il est impossible aujourd’hui de ne pas reconnaître l’immense service que l’armée autrichienne a rendu à la cause de la civilisation, pendant les années 1848 et 1840. Ce que nous disons ici, les cœurs les plus sympathiques à cette noble terre n’ont point à le prendre en mauvaise part, car, il ijnporte qu’on le sache bien,

c’est la révolution européenne plus encore que l’indépendance nationale que l’Autriche a vaincue en Italie et, là-dessus, lés Piémontais eux-mêmes sont d’accord. Ouvrez l’ouvrage • remarquable à plus d’un titre, quoique trop personnel peut-* être, que le général Bava a écrit sur cette guerre, — et vous

verrez quelle détestable impression ont laissée de ce côté

Mazzim et ses tristes complices. Un officier autrichien ne

s’exprimerait pas sur leur compte avec plus de dédain et d’amertume. Il était dans la destinée de ces hommes hypocrites et pervers de soulever contre eux, à un moment donné, ceux-là même qui le plus généreusement avaient obéi à l’im- ,j. v pulsion de leur propagande. On devait finir par comprendre

dans le camp de Charles-Albert que les plus implacables ennemis de la monarchie piémontaisc n’étaient pas sous les drapeaux de Radetzky, et la journée de Gênes, où le général de la Marmora eut affaire aux mêmes adversaires que Wimpffen, Havnau et d’Aspre, foudroyaient dans Livourne, Bologne et Brescia, vint démontrer plus que suffisamment que si la première phase de cette guerre avait eu pour objet l'extermination des barbotes tudesquvs, il s’agissait purement et simplement dans la seconde de jeter à bas toute espèce de pouvoir sans tenir acte de la "nationalité de son origine.

Pendant le siège de Milan, il y eut une heure singulièrement caractéristique ■: ce fat celle où la révolution se trouva prise entre deux feux ; Autrichiens et Piémontais tiraient sur elle* indistinctement. C’était bien là, en effet, l'ennemi commun. L’Autriche, dès le premier jour, se le tint pour dit, et ne t r cessa de mariœuvrer.en conséquence; quant à Charles-Albert, placé naturellement à Un autre point de vue, la raison ne lui

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vint que plus tard ; son imagination ambitieuse parla d’abord, et très-imprudemment il s’y laissa entraîner, sans voir que ces illusions, auxquelles il aimait tant’ à. se livrer, étaient j’œuvre d’un infernal thaumaturge, de ce froid et mystique Mazzini, qui, pareil à ces nécromans orientaux, évoquait aux yeux du roi, qu’il voulait égarer, de fabuleux mirages. Persuadé de la profonde impuissance d’un carbonarisme caduc et sceptique, dont la police autrichienne se complaisait à déjouer chaque effort avec une méthodique persistance, in-

struit par trois ou quatre échauffourées de l’entière inutilité des tentatives partielles, Mazzini entreprit de s’instituer le poritife souverain d’une idée nouvelle, d'un système. De là ce plan de réunir sous une même couronne les divers États de l’Italie, plan sublime par lequel il enrôlait dans sa croisade contre l’Autriche, son véritable épouvantail, certains princes dont il ne lui coûtait rien d’allécher l’ambition, quitte à susciter contre eux ses bandes révolutionnaires, lorsqu’il se serait servi de leurs armées pour renverser un ennemi ferme et vigilant, et sur lequel lui et les siens ne pouvaient mordre. Ora e srmpre, — maintenant et toujours ! avait dit Mazzini à son début, alors qu’il se révélait comme chef de la jeune Italie. On voit qu’il demeurait fidèle à sa devise : chez lui le conspirateur n’abdique jamais, il se modifie, la; carbonarisme avait été sa première manière; la combinaison machiavélique et puissante de l'Ilalia unita fut sa seconde, et, jusqu’à présent du moins, son chef-d’œuvre. Pour arriver à ses fins, pour mettre l’idée en pratique, il lui fallait deux choses également indispensables : de l’argent et des circonstances. La mauvaise humeur, adroitement exploitée, des plus riches familles de

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l’aristocratie de son pays, lui fournit le nerf de la guerre, la révolution de février et la chute du gouvernement de Louis- * Philippe, furent l’occasiôn. ' »

11 y avait, on le sait, dans l’Italie de 1848, deux partis politiques tendant par les voies les plus contraires vers l’indépendance et l’unité nationales. A la tête de l'un, était l’abbé Gioberti, qui voulait une sorte de confédération avec le pape au sommet. L’autre parti, le parti de l’idée révolutionnaire dans toute la force de son expansion, avait Mazzini pour grand prêtre. Son système à lui, était des plus simples . il voulait la destruction de tous les gouvernements, et, sur leurs ruines amoncelées, la république romaine ; mais si tel était son dernier mot, il n’avait garde, on le suppose, de l’articuler, et laissait volontiers passer devant lui les plus pressés, leur donnant au besoin un coup dé main dans l’occasion. Tandis que Gioberti, esprit romanesque et fantasque, trop philosophe pour un prêtre, trop prêtre pour un philosophe, se livrait à ses divagations triomphantes, tandis que le comte Cesare Balbo exposait, dans les Speranze d’Italia, cette idée au moins bizarre que l’Italie ne renaîtrait qu’au jour de la dissolution de l’empire ottoman, l’impénétrable Mazzini, q uoique plein de dédain pour ces travaux d’idéologue, ne cessait pas de les encourager, car les théories du libéralisme de l’époque avaient à ses yeux leur utilité pratique : elles déblayaient le terrain, elles démocratisaient les princes et les gouvernements, et l’on sait ce que valent, au jour où l’insurrection se démasque, les princes et les gouvernements démocratisés. Avant même qu’ils eussent eu le temps de s’en douter, la plupart des souverains de l’Italie étaient devenus

1a proie de la révolution. Évoquant à la fois le mécontente- « ment des cabinets, l’ambition des princes, les sourdes mais implacables rancunes d’un patriciat humilié, l’esprit dominateur du clergé, — habile à se faire arme de tout contre l’Autriche, à réunir en un seul faisceau tous les patriotismes, tous les aveuglements, toutes les impuissances, — étape .par étape, le cauteleux Mazzini s’avançait de la sorte vers sa république universelle. L’idée d’une fédération italienne avait déjà entraîné Pie IX dans sa cause ; par la chimérique promesse d?un royaume de la haute Italie, il venait de leurrer Charles-Albert. Le monde obéissait à l’impulsion du fanatique ascète, et Vidée allait triompher, lorsqu’en face d’elle se dressa tout à coup la force matérielle, représentée par le maréchal Radetzky et ses armées.

« Il était réservé à notre époque » a dit ingénieusement un célèbre orateur espagnol « de nous montrer le double spectacle de la barbarie amenée par les idées, et de la civilisation restaurée par les armes. » A défaut de tant d’autres exemples que nous pourrions citer en abondance, l’histoire de la campagne d’Italie en 1848 et 1849, est là pour démontrer la profonde justesse de cette parole de M. Donoso Cortès. Nous espérons ici, qu’on ne se méprendra point sur notre pensée. A Dieu ne plaise que nous prétendions nous extasier devant la domination autrichienne en Italie, et proclamer sans réserve le gouvernement militaire du maréchal Radetzky, comme le plus grand bienfait dont le ciel ait jamais doté un peuple ! Ce régime, quoique d’ailleurs très-peu barbare, et ne ressemblant en rien au tableau que journellement on nous en donne, . ce régime a son côté triste et ses abus, nous en convenons.

Ainsi que bien d’autres, nous aimerions à voir cette glorieuse terre délivrée du joug des oppresseurs du Nord, et plus d’une fois notre cœur a saigné à entendre le sabre des Croates retentir sur l’antique dalle de Saint-Marc. Mais était-ce la fin de cet abaissement que devait amener le triomphe de Mazzini? Les Autrichiens repoussés au delà de Vérone, au delà des Alpes tyroliennes, aurait-on eu l’indépendance nationale ? — Interrogez là-dessus ceux qui ont pris à cette guerre* une part mémorable, les officiers piémontais tous les premiers, et vous verrez ce qu’ils vous répondront. * •

En écrasant la révolution en Italie, l’armée autrichienne combattait pour la cause de l’ordre européen, et c’est à ce titre qu’elle a mérité tant de sympathies. Qu*51 y eût ensuite à ses yeux, dans la question sociale, une question politique, personne n’en saurait douter. Un grand empire ne se laisse point ainsi démembrer sans coup férir; mais, je le répète, c’est là une question qui regarde les traités, et ceux qui ne pardonnent point à l’Autriche d’atoir maintenu par la force ses droits sur l’Italie, n’ont qu’à refaire la carte de l’Europe. Quant à nous, il nous plaît mieux de nous placer à un point de vue plus élevé, et de voir dans cette guerre, moins l’Italie en cause, que la révolution, rendant de la sorte à chacun ce qui lui appartient : à la nationalité italienne les regrets que mérite une généreuse entreprise-, indéfiniment et fatalement ajournée ; à l’armée autrichienne, ce tribut d’éloges et d'admiration que réclame Un exemple d’héroïque initiative, qui, dans les temps d’universel abattement où il fut donné, eut pour conséquence immédiate de relever le moral de l’Europe.

Si la force d’inertie a. joué un grand rôle dans la plupart des événements qui ont ébranlé l’Europe en 1848, on peut dire qu’en aucun pays elle ne s’est montrée davantage qu’à Venise. L’indolence étant ici dans le tempérament de la nation , la masse du public laissa faire et se contenta de courber la tête sous la loi d’airain de l’irrévocable destinée. Les

Vénitiens n’ont en général ni l’impétueuse humeur, ni la véhémence passionnée de certains autres peuples de l’Italie. Us étaient pour le mouvement mesuré, réfléchi, tel que l’entendait Pie IX tout au début de cette période; des réformes convenables les eussent pleinement satisfaits. Un Vénitien, longtemps employé au service de l’administration autrichienne , et chargé mainte fois d’éclairer le gouvernement sur les vé-

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ritables besoins du pays, a consigné, dans un document mémorable, en date du 3 février 1848, diverses réclamations qui à cette époque, semblaient encore composer toute la somme des griefs nationaux. Plus d’indépèndance et de liberté dans l’exercice des droits municipaux. De la part du gouvernement, une surveillance plus active et plus sévère de ses agents, moins de centralisation à Vienne et des pouvoirs plus étendus accordés à l’autorité locale, plus de promptitude imprimée à la machine gouvernementale, un meilleur système d’instruction primaire, une procédure au civil plus simple ,

au criminel moins tramante, une répartition plus modérée et

plus équitable de l’impôt personnel, le service militaire réduit à quatre ans, moins de tyrannie dans les décrets financiers , et des peines moins rudes contre ceux qui les transgressaient :

• — tel était en quatre mots le sens de cette note proposée à Pexamen et à l’étude du vice-roi, et que le gouvernement allait prendre en sérieuse considération , lorsque les événements de Paris éclatèrent. La révolution de février eut pour première conséquence de déchaîner la jeune Italie , et les chefs du mouvement prirent partout la place des hommes qui ne demandaient que des réformes. A Venise, le règne qui s’ouvrit fut celui de Nicolô Tommaseo, littérateur distingué , puis écrivain politique, plein d’ardeur et de fanatisme, traducteur du Dante d’abord, puis proscrit à cause de ses pamphlets. « Le grand malheur de l’Italie, avait écrit dès 183o l’exilé vénitien, sa vieille et irrémédiable infirmité, c’est d attendre tout de l’étranger, jamais peuple n’appela l’oppresseur avec une persévérance plus entêtée. En proie à ses propres commotions, inconstante et mobile par sa nature et par ses • i.

# raœurs, la France ne saurait prêter à qui que ce soit au mondejun appui efticace. Qu’elle nous vienne en aide, et nous voila aussitôt envahis, car pour cette Italie infortunée, intervention et occupation sont une seule et même chose. La France 1 toujours la France qui nous entoure de ses replis comme le serpent de l’Ecriture enlace l’arbre de science! la France nous a donné des peuples, des principes de législation, et surtout beaucoup do grands mots, d’habitudes dépravées ; en revanche, nous lui avons donné, nous, des idées et des hommes qui semblent résumer les plus grandes idées du monde antique et moderne : César et Bonaparte. A l’avenir , c’est aux peuples à se pourvoir eux-mêmes. On ne méconnaît pas impunément, on ne foule pas aux pieds les droits des nations. La tyrannie, à force de s’exercer sur les antres peuples , at- ' •tire sur elle le châtiment qu’eUe mérite et nous pouvons espérer que sa chute nous prépare, à nous, des temps moins douloureux, En vain l'Autriche, abandonnée par la Bohême, compte sur le Tyrol. Trop longtemps abusée par elle le Tyrol ne la défendra pas, et placée ainsi entre la Hongrie malveillante et VItalie haineuse , ne s'appuyant que sûr des soldats sans courage et sans confiance, l’Autriche, à moins que son nouvel empereur ne change de système, doit périr infailliblement....» Et dire qu’à cette époque ces paroles passèrent pour prophétiques ! Essayez aujourd’hui d’interroger le bon sens des Vénitiens , et vous verrez ce qu’ils pensent de pareils idéologues ! Voici comment s’exprimait la Gazette de Venise, le 17 mars 1848 : « La nouvelle de la suppression de la censure et de la convocation des États dans les provinces allemandes et slaves comme aussi d’un congrès général des habitants du

royaume lombard-Vénitien, a été reçue avec des transports d’enthousiasme par la population de Venise, qui s’est ras- •

semblée aussitôt sur la place Saint-Marc pour donner cours aux sentiments de gratitude que les mesures libérales du monarqure lui inspiraient. Toutefois, divers bruits nous font craindre qu’on n’ait à déplorer quelques malheurs ; pour éviter des encombrements, l’autoritc militaire avait jugé à propos de faire sortir les troupes; la population a vu de mauvais œil cette ordonnance et les troupes ont dû rentrer dans leurs casernes, mais non sans que deux individus aient été blessés et un troisième étouffé dans la foule. » Des soldats venus pour protéger une population de ses propres désordres , et qui rentrent dans leur quartier au milieu de l’insulte publique ; comme c’est bien là l’éternel début de toutes les révolutions, à Paris, à Vienne, à Berlin, à Venise ! toujours la même histoire, tournez la page et vous verrez, la veille on a conspué le militaire, le lendemain on délivre les prisonniers. Laissons parler les récits officiels , ces lémoignages-là valent mieux que tous les commentaires. « Nous écrivons au milieu de l’unanime acclamation de tout un peuple en délire, l’enthousiasme longtemps contenu par l’incertitude où nous étions éclate enfin, et peut se donner libre carrière. A peine les nouvelles de Rome étaient-elles arrivées, à peine avait-on appris que les généreux Viennois venaient d’obtenir que les réformes réclamées par l’esprit du temps seraient.élendues sur la monarchie tout entière, qu’un unanime 'cri s’éleva de tous côtés: la mise en liberté de Tommasco et de Manin , de ces hommes qui, après avoir été les interprètes éloquents de nos misères, ont eu le courage de subir les suites de leur héroïque dé-

vouement. Son Excellence le comte Pallfy, gouverneur des provinces vénitiennes, n’écoutant que la voix de son noble cœur, s’est rendu aussitôt au vœu général ; les portes de la prison •* se sont ouvertes, et les deux martyrs captifs, portés en triomphe jusque sur la place Saint-Marc, ont été ensuite reconduits cher- eux. C’était un spectacle grandiose et touchant, tout ce peuple manifestant ainsi de la façon la plus solennelle son amonr et sa reconnaissance. Les autres prisonniers politiques ont été en. même temps mis en liberté. L’agitation causée par les événements d’hier et certaines provocations dirigées par quelques gens du peuple contre les soldats, ont mis le podestat dans la fâcheuse nécessité d’appeler de nouveau le concours de la force armée, afin d’éviter de plus graves désordres. Le sang a coulé. Les soldats, qui avaient commencé par tirer en l’air, irrités par l’esprit hostile de la foule et poussés' à bout par ses attaques, ont dû à la fin faire usage de leurs armes, et malheureusement quatre personnes sont restées mortes sur ^ la place et sept ont reçu des blessures plus ou moins graves. Bientôt la foule s’est dissipée et la tranquillité s’étant pour le moment rétablie, les troupes ont repris le chemin de leur quartier. » L

Au lendemain d’une semblable catastrophe, Venise eût manqué à l’imperturbable logique des révolutions en n’exigeant point du gouvernement local, l’institution immédiate d'une garde nationale. L’exemple universel parlait , on s’y conforma : la municipalité, le congrès central, le patriarche intervinrent, et la garde nationale fut décrétée, une garde nationale d’où le commandant militaire de Venise, le comte Zichy , était exclu en sa qualité de Hongrois. On se livrait à la pure ivresse de l’enthousiasme civique, lorsque le bateau à vapeur de Trieste apporta la nouvelle de la promulgation de la constitution. A ce bruit les lyres s’accordent, hymnes et sonnets montent vers le ciel, et, pour la première fois , les deux cités jalouses Trieste et Venise; se confondent dans

es mêmes transports admiratifs, dans la même chanson! Le patriarche, en termes éloquents et pleins d’onction, exhorte la foule, puis la bénit. A peine venue au monde , la garde nationale ouvre ses bras à l’armée, on fraternise ! Les hourras et les vivats éclatent sous le balcon des autorités autrichiennes ; le comte Pallfy, gouverneur civil, le comte Ziclry, commandant militaire , ne se peuvent montrer sans provoquer partout sur leur passage de frénétiques acclamations. On illumine à Giorno la Feniçe, où les cris de tout un peuple en délire couvrent l’orchestre et la Voix des chanteurs : «Vive la Constitution ! Vive Tommaseo ! Vivent Manin, Pic IX et notre roi constitutionnel Ferdinand ! » Sublime effervescence nationale, impétueux mouvement qui ne s’en tient point là. Dès le jour suivant, les choses ont changé d’aspect, et sur la place Saint-Marc, un seul cri se fait entendre : « Vive l’Italie I » Patience, la République n’est pas loin. Nous touchons à son pre-

mier meurtre. — Tout à coup des bruits sinistres cüculent par la ville ; on parle sourdement d’une mine pratiquée dans la caserne d'artillerie, les travaux se poursuivent la nuit ; il ne s’agit de rien moins que de faire sauter Venise, et l’auteur de cette infernale machination n’est autre qu’un officier impérial, le colonel Marinowitch. Dès ce moment ses jours sont condamnés. Un soir , les travailleurs de l’arsenal , au sortir de lçurs ateliers , se rassemblent pour mettre à mort le coupable : qu’il se montre et c’en est fait de lui, La garde nationale arrive en toute hâte : on supplie, on implore , et les sombres justiciers consentent à quitter la place. Ce n’était que partie remise. Pas plus tard que le lendemain , Marinowitch, se rendant à son poste, est désigné à la vengeance

publique par un groupe d’individus de mauvaise mine qui le guettaient depuis le matin sur la place de l’Arsenal. La foule s’ameute ; aux chuchotements les huées succèdent , enfin c’est la mort du traître qu’on demande. Le colonel, averti du danger qui le menace, s’élance dans une barqne, traverse le canal, et pénètre dans la tour que lui ouvre un officier de garde ; mais à peine la porte s’est-elle refermée derrière lui , que la multitude l’ébranle à grands coups de pioches et de marteau. Bientôt l’obstacle tombe, et c’est alors à qui portera la plus meurtrière atteinte à la victime. Frappé en pleine poitrine d’un coup de pique, le malheureux tombe, et son crâne se brise sur le marbre du degré. Au moment suprême , se sentant mourir, Marinowitch demande un prêtre : « On t’en donnera un la semaine prochaine , répond en ricanant, un de ses assassins , et il ajoute : Je suis père de six enfants , et quand je devrais payer de ma tête l’acte que je viens de faire, je n’en déclarej-ais pas moins, pour le plus beau jour de ma vie, celui où j’ai,baigné mes mains dans le sang de cet homme. » Et c’est un pareil crime que le dictateur Manin, quinze jours plus tard, appelait le jugement de Dieu, dans une proclamation qui se termine par ces propres paroles : « Vive la bienheureuse Vierge Marie, patronne de Venise! Vive la République Vénitienne!- Vive l’Italie! Vive Pie IX ! » Qu’on se souvienne maintenant de l’abominable assassinat commis à Vienne, pendant les journées d'octobre, sur la per j sonne du général comte de Latour, ministre de la guerre , et qu’on ose prétendre encore que les mêmes faits ne se reproduisent pas dans l’histoire des révolutions. C’est-à-dire qu’il n’y a que les noms de changé, et que l’ennui résultant del’é-.

ternelle monotonie du spectacle, en égale presque l’odieux. Les révolutions commencent toutes, comme Don Juan , par l’assassinat du commandeur , et finissent de même, par la surnaturelle apparition de la statue ; seulement ici le bras est de fer au lieu d’être de marbre. A la noüvelle de ce qui venait de se passer à l’arsenal, la garde nationale arriva, bien qu’un peu tard, pour rétablir l’ordre. De son côté, Manin, accompagné d’un gros de citoyens, s’empressait de se rendre sur le théâtre de la sanglanle équipée.

L’arsenal était investi de tous côtés ; à l'état-major, le viceamiral Martini, entouré de ses officiers, conférait avec Manin qui réclamait impérieusement les clefs de la citadelle et du dépôt d’armes. Comme le vice-amiral refusait de se rendre à cette prétention, «Si d’ici à cinq minutes, s’écria Manin, je n’ai pas obtenu ce que je demande, je fais sonner la cloche, et le même peuple qui a brisé les verroux de ma prison saura bien enlever les portes. » En effet, ce même peuple escaladait déjà les fenêtres. Manin le harangua selon l’usage et remit le commandement de l’arsenal au colonel Graziani. A ce moment commença la débâcle : les grenadiers du régiment Wimpffen et les soldats de marine foulèrent aux pieds la cocarde autrichienne, et les portes du dépôt s’étant ouvertes, chacun prit les armes qui lui convenaient. « Vive l’Italie ! Vive la République ! Vive Saint-Marc !» A ce cri l’infanterie de marine s’avançait au pas de charge, ralliant partout la multitude pavoisée de ces trois couleurs de l’indépendance italienne dont quelques années auparavant les frères Bandiera essayèrent, au prix de leur généreux sang, de blâsonner la flotte autrichienne. Ainsi l’arsenal avait été livré sans ré-

sistance. Les Croates, dont ta caserne était voisine, se laissant' • ; »

à leur tour endoctriner par un officier de la garde nationale*

qui parlait leur langue, ne tardèrent pas à mettre bas les armes et à grossir les rangs des Vénitiens.

Pendant ce temps une députation du conseil municipal se rendait chez le comte Pallfy, lequel délibérait avec le com- -mandant de la ville et de la forteresse sur les mesures que les circonstances imposaient. Triste et lamentable délibération qui devait se terminer par un de ces actes- honteux dont les annales des guerres contemporaines n’offrent heureusement que de rares exemples. Comme cette capitulation décida poulie moment du sort de Venise, laissons parler ici les rapports authentiques ; aussi bien, en pareil cas, le document officiel est le plus terrible châtiment que l’histoire puisse infliger aux coupables (t).

(1) Cette pièce est le rapport même rédigé par le podestat Correr, sous le litre de Capitulation du gouvernement A utrichitn à Ven itt.

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