‹ Souvenirs et récits des campagnes d'AutricheChapitre 2 sur 9 · IU · texte numérisé non relu

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« Le conseil municipal de Venise avait, par lettres du 22 mars 1818, invité plusieurs personnages notables de la ville à se joindre à lui pour aviser sur la gravité des circonstances.

» L’assemblée se trouvant au complet, décida qu’elle enverrait une députation de ses membres au palais du gouvernement pour représenter aux autorités supérieures, qu’aussi longtemps que tous les moyens d’attaque et de défense ne seraient pas concentrés dans les mains des citoyens, la ville ne recouvrerait point sa tranquillité, et partant les supplier, les sommer au besoin d’éviter, en se retirant, les dangers que leur présence ne pouvait manquer d’attirer sur Venise. La députation se composait du podestat Correr, des deux assesseurs Michiel et Medin, de l’avocat Avesani, des docteurs Pincherle, Fabris et de l’avocat Mengaldo, commandant de la garde civique.

» Introduite dans les appartements du comte Pallfy, la députation trouva Son Excellence entourée de son conseil de gouvernement.

» Le comte aussitôt prit la parole et commença par reprocher sévèrement aux membres du corps municipal les bruits qu’on faisait courir dans le seul but de discréditer les actes du gouvernement et de le rendre responsable de toutes les conséquences d’une agitation populaire qu’on s’efforçait de fomenter sous main. A quoi l’avocat Avesani répondit par une brusque interruption en s’écriant : Sommes-nous venus ici pour recevoir des remontrances ou pour négocier? Et il ajouta qu’il n’y avait pas une minute à perdre, qu’il fallait aller droit au fait et quejee qu’on voulait une fois pour toutes, c’était l’abdi-

» cation pure et simple des autorités autrichiennes. — Puisqu’il en est ainsi, répliqua le goùvemeur furieux, je n’hésite plus à me démettre de mes pouvoirs et à les déposer selon les instructions que j’ai reçues, entre les mains du gouverneur militaire, le seul, désormais, avec qui vous aurez à vous entendre.

» L’avocat Avesani dit alors qu’il venait de voir entrer le général Zichy et pria le comte Pallfy de le faire appeler, afin qu’on pût savoir sur-le-champ de quelle manière l’autorité militaire entendait répondre aux réclamations de la cité.

» Le comte Pallfy alla lui-même chercher le gouverneur et

lui ayant exposé la démarche des envoyés de la ville de Ve- - nise, protesta contre une pareille prétention, et, résignant ses pouvoirs entre les mains du commandant de la forteresse, ■termina en suppliant le général d’user, dans l’accomplissement de ses graves devoirs, de certains ménagements envers une ville aussi riche que Venise en monuments et en chefsd’œuvre de toute espèce. — A son tour, le comte Zichy ne témoigna pas moins d’étonnement à l'endroit des conditions qu’on osait lui vouloir imposer, refusa de les entendre, et tout en protestant de son amour sincère pour Venise, de son attachement à cette ville qu’il habitait depuis des années, jura de faire son devoir sans se laisser arrêter par aucune espèce de considération.

» A ces mots, l’avocat Avesani, orateur de la députation, répliqua qu’il était bien aise, de savoir à quoi s’en tenir, et qu’il allait à l’instant porter à la connaissance du peuple le refus du lieutenant-feld-maréchal, désormais seul responsable des événements qui menaçaient d’éclater. Alors le comte Zichy le retenant, essaya de rappeler les esprits à la modération.

— La modération, dit Avesani, elle est devenue maintenant impossible; et voici en quels termes, avant que de se retirer, il voulut formuler une dernière fois ses conditions.

» Toutes les troupes allemandes ou croates quitteront la place, ne laissant que les régiments italiens.

» — Jamais, s’écria le général, plutôt nous battre.

» — F ort bien, Monsieur, battons-nous donc, répondit Avesani en faisant de nouveau mine de se retirer. — Mais songez-vous à la gravité de ce que vous demandez, reprit alors le général, et qu’en obtempérant aux conditions que vous me faites là, je risque ma tête ? — Votre tête, fit Avesani, eh monsieur, en des circonstances comme celles où nous sommes, chacun ne joue-t-il pas la sienne? D'ailleurs pouvez-vous attendre des ordres de Vienne ! 11 n’y a déjà eu que trop de temps de perdu ? Chaque heure maintenant, chaque minute peut amener les plus sanglantes collisions. Je vous ai posé catégoriquement ma demande, à vous d’y répondre de même. Le général observa que ces conditions eussent-elles son propre agrément, il ne pouvait songer, quant à lui, à les faire exécuter par ses troupes; que tout ce qu’il se. trouvait en mesure de faire, c’était de prendre des dispositions pour l’évacuation immédiate de la ville, mais que si une partie des troupes voulait rester, il fallait renoncer à les contraindre par la force. A ces motifs, l’orateur de la députation répliqua qu’il fallait donner au peuple une satisfaction pleine et entière, que toute demi-mesure ne servirait qu’à précipiter la catastrophe, enfin qu’il était de l’intérêt même des troupes allemandes de se conformer au parti qu’il conseillait de prendre et que le sentiment du bon ordre et de la conciliation lui inspirait. »

Vaincu par l’irrésistible argumentation de l’avocat patriote, le général autrichien passa outre aux débats.

Le premier article concédé, on aborda le second.

» 2* Les troupes se retireront en masse dans Trieste. »

Cette nouvelle sommation ne laissa pas d’impressionner vivement le comte Zichy qui aurait voulu que les troupes se rendissent du moins à leurs corps respectifs, et que la retraite se fît sous la protection des forts. Mais l’avocat Avesani déclara qu’il entendait, au contraire, que les forts seraient immédiatement évacués, et qu’il n’entrait nullement dans la pensée des Vénitiens d’envoyer contre leurs frères d’Italie les troupes qu’ils expulsaient de leur territoire, et de souffrir «lue ces troupes allassent grossir les rangs de l’armée autrichienne sur le sol lombard-vénitien.

En vain le général essaya de disputer le terrain à son adversaire, toute objection de la part du gouverneur était immédiatement écartée par la menace de couper court aux négociations, »

Cette seconde concession obtenue, on passa à la troisième.'

« Rien de ce qui faisait partie du matériel de guerre ne sortirait de Venise. » *

Même refus du gouverneur, même persistance d’Avesani amenant les mêmes résultats.

« Aucune caisse ne serait enlevée. »

Nouveaux débats, nouvelle concession !

Seulement le gouverneur exigeait que les troupes et le passage fussent au moins payés ; l'orateur démocrate voulut bien accueillir cette prétention, et l’on convint de prélever, outre les frais, trois mois de solde.

Enfin l'avocat Avesani réclama que les deux gouverneurs fussent retenus comme otages jusqu’à l’entière exécution du traité. Ici le comte Pallfy éleva la voix pour se plaindre hautement de cette incroyable tyrannie, disant qu’il avait résigné tous ses pouvoirs entre les mains du gouverneur militaire, et, dès lors, ne pouvait être compris dans une pareille capitulation. En outre, il somma Avesani de reconnaître qu’il s’était, comme gouverneur civil, toujours conduit en homme d’honneur et ne méritait point de subir un traitement de la sorte. « En homme d’honneur, c’est vrai, répondit le tribun, et jusqu’à ces trois derniers mois vous vous étiez toujours montré digne des sympathies du pays ; mais, depuis, vous avez commis de graves fautes, fautes dont la responsabilité vous appartient à vous personnellement ; car elles n’étaient point les conséquences des ordres que vous receviez de cet homme qui s’intitulait le Nestor de la diplomatie, et qui, par son entêtement incorrigible à vouloir résister à la marche du temps, a poussé la monarchie autrichienne au bord de l’abime. »

Le gouverneur militaire, à son tour, s’éleva contre la prétention de le retenir en otage et fit valoir la nécessité où il était de quitter Venise pour concourir à l’exécution des différents articles du traité.

Tous les assistants, y compris les membres de la députation, intervinrent alors pour que cette dernière condition fut abandonnée. Sur quoi, l’avocat Avesani, saisissant la main du comte Zichy : « Général, s’écria-t-il, votre parole d’honneur que vous ne partirez qu’après tout le monde. » Cette parole d’honneur fut enregistrée par écrit, et sans déseinpa-

rer un donna des ordres pour qu’un vapeur se tint prêt à recevoir Son Excellence et sa suite ainsi que tous les soldats retardataires. Il était six heures lorsque la députation quitta le palais, et déjà le point principal du contrat, savoir, la chute du gouvernement autrichien, était depuis longtemps connu de la multitude rassemblée au dehors. La honte était consommée. Une proclamation du corps municipal se chargea d’en informer la ville.

Vive Venise! Vive V Italie!

Citoyens !

La victoire est à nous sans efTusion de sang ; le gouvernement autrichien a cessé d’être. Honneur à notre brave garde nationale ! En attendant qu’un gouvernement provisoire soit institué, les soussignés négociateurs du traité ont cru devoir à la gravité des circonstances de prendre entre leurs mains l’administration des affaires. Un supplément à la Gazette Nationale portera aujourd’hui même à votre connaissance les divers articles du traité.

Correr, Michiel, Medin, Eabris, Avesam, Meisgaldo, Pincherle.

On se représente aisément quels transports d’allégresse souleva dans Venise la nouvelle d’une victoire achetée à si bon marché. Cette inconcevable retraite du général Zichy, bien faite pour servir d’étonnement à l’Europe entière, étonna surtout le peuple des lagunes dont l’enthousiasme pindarique ne se contint plus. L’épéc à moitié tirée pour l’indépendance

nationale rentra soudain dans le fourreau et la lyre entonna des hymnes sans fin. Ce que cette journée et celles qui suivirent inspirèrent de sonnets, d’odes et de triomphes ne saurait être calculé. Le nom de Manin prêtait d’ailleurs merveilleusement à l’allusion ; on l’exploita, comme de juste, et ce fut désormais à qui rimerait à sa louange le plus sonore alléluia.

Cent quinze portraits des doges de Venise (1) ornent au palais ducal les frises de la salle du grand conseil et de la salle dite du scrutin Quand vous avez contemplé à travers ces imposantes galeries, cette suite de héros dont les Tintoret, les Bassan, les Palma ont reproduit les traits, vous arrivez au doge Manin, le dernier de la sérénissime compagnie. Le doge Manin vient le dernier et ferme la marche des antiques seigneurs de la République. On vous montre aussi, non loin du Rialto, un monument bâti pas Sansovino, et qui porte le nom de palais Manin. Un jour que nous passions de ce côté, le gondolier qui nous menait, honnête et flegmatique figure de Vénitien dégénéré, nous signala l’historique demeure, puis, avec cette colère de l’impuissance aussitôt refroidie qu’allumée et qui se borne à menacer du poing un objet inanimé, « Manin , s’écria-t il, Ludovico Manin, un traditure Tout ce que j’ai à dire sur ce doge, le dernier que cette maison ait donné à Venise, c’est que son portrait, par son air d’ineffable simplicité et de bourgeoise quiétude, répond admirablement au caractère que l’histoire lui prête. On ne s’imaginerait pas autrement ce digne homme qui, lorsqu’on 1797

(I) Ou %>hiple eu réalité cent \iiigt doges,’ îiiaU los iHU'liiâu dcsilmi premiers manquent ù U cullaliun.

les Français menaçaient la ville, incommodé du mouvement et de l’agitation assez naturelle que leur approche excitait, déclara qu’il fallait à tout prix traiter au plus vite, attendu que tout ce tumulte l’empêchait de dormir.

Avec ce dernier des doges, plus cousin, comme on voit, du fameux roi d’Yvetot que des Loredani et des Mocenigo, le président et dictateur Manin n'a de commun que le nom, issu qu’il est d’une famille d'origine juive ; encore aujourd’hui plusieurs de ses parents appartiennent à la religion israélite. On sait qu’à Venise tout juif qui se convertit a pour habitude de prendre fe nom du personnage qui lui sert de parrain (1). De là ce nom patricien que l’ex-chef de la république des lagunes doit, sans doute, à cette circonstance, qu’un membre de la famille. Manin l’aura, lui ou son père, assisté en cette qualité. Cette identité de nom, en soi fort insignifiante, ne laissa point que d’agir vivement sur certains esprits. Manin, lui-même, se montra, dès le début, préoccupé de cette idée fixe que la Providence l’appelait à relever la république vénitienne dont un autre Manin avait jadis précipité la ruine. 11 y avait là une admirable matière à sonnets qu’on se garda bien de négliger, et les rimeurs charmés de l’occasion s’exercèrent à l’envi (2).

(O J’emprunte ces détails aux Lettres sur l'Italie publiées par M. /Adolphe Helfferich. Leipzig, 1852.

(2) On trouvera h la fin du volume divers échantillons de cette poésie.

Dès la nuit du 22 au 23 mars, les membres de la députation qui avait conclu le traité Zichy, déposèrent leurs pouvoirs entre les mains du citoyen Angelo Mengaldo, commandant en chef de la garde nationale , lequel convoqua les bataillons pour le lendemain, et après la cérémonie d’usage, lorsque le patriarche eut solennellement béni l’étendard aux trois couleurs, — proposa aux suffrages du peuple un gouvernement provisoire qui, selon la formule, fut acclamé séance tenante. C’était bien là, en effet, un gouvernement provisoire ; rien n’y manquait, pas même l’inévitable ouvrier qui figurait, à cette époque, dans toutes les combinaisons de ce genre; le citoyen Albert ouvrier , du

programme de l’hôtel de ville, s’appelait à Venise, Toflbli (Toffoli artiere), il n’y avait que le nom de changé.

A dater de ce moment, l’autorité municipale s’efface et ce n’est que plus tard, au milieu des terribles complications amenées par cette aventure, qu’on la voit reparaître sur l'eau, pour garantir patriotiquement une valeur de cinq millions de papier-monnaie. la situation du patriarche et du haut clergé n’était pas moins difficile, on les accusait de lenteur dans leur patriotisme, et de divers côtés le mécontentement commençait à se faire jour. En général le clergé de Venise s’est toujours montré peu sympathique à l’Autriche : « Si l’Autriche persiste dans son système de gouvernement, à l’égard du royaume Lombard-Vénitien, disait en 1 84a le Lombard Bianchi-Giovini, aujourd’hui réfugié à Turin et membre de l’opposition piémontaise, elle peut compter qu’elle perdra ces riches provinces; et que, cette fois, elle en sera chassée, non plus par le canon et la baïonnette, mais par le goupillon. » Ici se présente une question délicate et qui renferme peut-être la principale cause des déchirements de l’Italie.

Personne n’ignore qu’en Italie le bas clergé a toujours eu de l’éloignement pour l’Autriche. « Quelle hypocrisie, écrirait dans le journal VE milia , l’abbé Zannelli (18 mai 1849), de prétendre nous faire croire que le gouvernement autrichien a les intérêts de l’Église en vue, dans la guerre d’extermination qu’il livre aux tendances démocratiques ! Tout le monde connaît les décrets anticalholiques de Joseph II, qui mit à persécuter l’Église, l’acharnement d’un Luther et d’un Calvin. Ces décrets sont encore en vigueur dans les provinces

sur lesquelles pèse le joug de l’Autriche. Par eux, il était in terdit aux saints évêques du royaume lombard de communiquer directement avec Rome, et pour porter aux pieds du pape les réclamations de leurs fidèles, il leur fallait obtenir une autorisation de la police. Défense, dans leurs lettres pastorales, de parler au peuple et au clergé sans un visa du gouvernement, qui tantôt raturant, tantôt ajoutant, faisait des ministres de Dieu, les instruments passifs de sa tyrannie. 11

n’était point permis aux évêques lombards d’obéir au pape, ordonnant des prières publiques pour le bien de l’Eglise. Le gouvernement autrichien s’immisçait dans tout , pénétrait jusque dans le sanctuaire et s’y arrogeait les droits souverains du pontife. Combien de fois ces mêmes évêques durent renoncer à la joie d’imposer leurs mains sur le front de jeunes lévites, pleins de zèle, de science et de ferveur, pour celte unique raison que le gouvernement le défendait ! Et quel était le crime de ces jeunes gens , espérance de l’Eglise? U leur était arrivé, dans la plus inoffensive des allocutions, de laisser transpirer leur amour pour l’Italie ; la police avait ses espions dans les séminaires, dans les presbytères, dans les maisons publiques et privées, partout enfin. S’ils se refusaient à remplir, dans l’occasion, le rôle d’agents de police, les curés se voyaient brutalement destitués, et dans les séminaires, les professeurs, au lieu de droit canon, enseignaient, en chaire le code autrichien. Le gouvernement prescrivait lui-même les livres d’éducation, et pour plus de sûreté, enjoignait à chaque évêque d’envoyer, au terme de leurs études théologiques, ses trois meilleurs séminaristes à Vienne, afin qu’ils y suivissent un cours de trois ans sous d’illustres maitres

chargés de les perfectionner. Et ce séminaire, destiné à parfaire les sujets distingués du royaume lombard-vénitien , qui l’avait fondé ? Joseph II, le même qui nous enseigne que l’autorité de l’Église est douteuse ; que le Concile de

Trente s’est trompé ; que l’Eglise ne saurait avoir force législative et intervenir dans la question du mariage, qu’il n’y a point d’autre vertu que l’égoïsme, et que le jeûne est en contradiction avec toutes les lois de la nature, etc., etc. Les élèves sortis de cette pépinière, à leur retour dans leur patrie, se voyaient pourvus d’un emploi, et il n’était point rare de voir ces jeunes professeurs, formés à Vienne, enseigner dans un lycée lombard que le célibat des prêtres révolte la nature ; que la confession auriculaire est une invention des hommes, la virginité de Marie un fait très-sujet à caution. Epouvantés de pareilles doctrines, les évêques ne veulent bientôt plus envoyer aucun de leurs élèves k Vienne, où désormais ne se rendent que des ecclésiastiques indignes et dévorés d’une ambition sacrilège, lesquels, au bout de trois ans, passés dans l’oisiveté et le plaisir, reçoivent du gouvernement une chaire de théologie, sans que les évêques puissent s’y opposer, et l’on ne traiterait pas de tyrannie un semblable état de choses, et l’on hésiterait ensuite à dire que l’Autriche persécute l’Eglise ! »

Le 27 novembre, le père Ventura prononçait à Rome dans Ééglise de San-Andrea del Valle, son oraison funèbre mémorable en l’honneur des victimes des journées d’octobre. Cette préconisation dithyrambique (depuis mise à l’index par la Cour de Rome) des héros de l’insurrection viennoise, produisit un immense effet sur l’esprit des Vénitiens. « Sans la

liberté, s’écriait, dans son exorde, le tribun catholique, la religion dégénère eu un instrument de despotisme, sans la re-' ligion, la liberté devient anarchie. Le prêtre est le père, le tuteur né, le défenseur et l’ami du peuple. Le peuple aime à voir le prêtre partager ses privations, ses souffrances, ses combats, ses sacrifices. Que le prêtre se montre indifférent à l’état politique du peuple et soudain il perd son estime, sa confiance, son amour, et par là toute, influence morale pour le diriger dans les voies de la religion. Le mouvement auquel nous assistons tend à un régime de christianisme libéral et de libéralisme chrétien, et c’est pourquoi tout effort serait inutile pour le retenir. Ce mouvement si universel et si puissant, Piè IX en Italie ne l’a point évoqué, mais bien plutôt reçu comme un héritage de la politique de ses prédécesseurs.

Lorsqu’il monta sur le trône pontifical, la révolution avait

pris déjà des proportions gigantesques, il la trouva menaçante et terrible aux portes de Home et prête à se déchaîner contre l’autel et le trône. Par la grâce d’un seul mot, du mot céleste d’amnistie que l’obscurantisme n’a jamais pn lui pardonner, Pie IX ne fit pas autre chose que de conjurer la révolution et de la transformer en un mouvement chrétien. Mais, de même que dans la religion le vrai et le faux ne sauraient être confondus ensemble, de même, en politique on ne peut enter le neuf sur le vieux. Impossible, en politique, de poursuivre une route nouvelle avec un vieux chariot, et quand les institutions changent, doivent changer aussi les personnes... Jusqu’à ce jour la politique des cours catholiques n’avait jamais eu que méfiance et antipathie envers nous. Pour Genève un ecclesiastique obtenait facilement son passe-

port, mais pour Rome, non pas! Avec quelles ruses infernales, quelle détestable persévérance le machiavélique Autrichien exerçait sur nous son avilissant despotisme ! Mettre obstacle aux publications religieuses, tandis qu’on laissait le plus librement du monde circuler d’infâmes produits de l’esprit de corruption et d’incrédulité, des ouvrages faits pour pervertir le peuple et ruiner en lui toute croyance, protéger le schisme, encourager le rationalisme, confondre sous le nom inique de troupes noires , le clergé, avec l’armée, la troupe blanche pour en faire, aux mains d’une seule et même police, un instrument de despotisme, abaisser la religion catholique dans ses institutions comme dans ses ministres, opposer les races les unes contre les autres, soulever les paysans contre les grands propriétaires, corrompre le peuple par d’éternel fêles, d’éternels spectacles, d’éternels divertissements ! convertir la ville de Vienne en une sorte de métropole des intérêts matériels, en capitale du luxe et de la débauche : telle était la politique de l’Autriche. Contre un si scandaleux éta de choses. Vienne se révolta. Vienne est tombée, mais un trône qui ne s’appuie que sur les baïonnettes et le canon ne saurait avoir d’avenir. Le bombardement et l’incendie de Vienne marquent la chute de l’empereur, le terme de la monarchie. Gardons-nous de donner lé même sens à ces deux mots d’insurrection et de rébellion. A l’insurrection l’Écriture sainte elle-même nous encourage. L’œuvre de la liberté est le triomphe de la religion, de la foi, de la morale, et les nobles héros qui sont tombés dans les rues de Vienne en mourant pour la Liberté sont, par le fait, morts pour la Reli gion U! ».

On voudrait aujourd’hui pouvoir n’attribuer de semblables paroles qu’aux désordres des temps et qu’à la pitoyable influence d’une période, hélas ! encore bien près de nous, et qui, pour ne point passer à nos yeux pour fabuleuse, a besoin de certains monuments légués aux générations par sa démence I Le sermon du R. P. Ventura est un de ces monuments qui témoignent à tout jamais du vertige d’une époque. Les insurgés de Vienne canonisés par un prêtre ! cette cohue d’étudiants athées, ces disciples de Bruno- Bauer morts les armes à la main sur une barricade, proposés à l’édification des fidèles par un moine catholique, \it-on jamais, je le demande , un plus'grand exemple d’aberration et de folie? On se sent le cœur navre à voir des esprits graves, que l’habitude de la méditation aurait dû préserver, servir de dupes à cette immense piperie des révolutions , et c’est le cas de s’écrier Sancta simplicitas ! .

Les foudres du père Ventura produisirent à Venise leur effet naturel. Le bas clergé s’inspira de ces lieux communs déclamatoires qui souriaient agréablement à ses instincts démocratiques. Et bientôt la hiérarchie canonique, elle-même, subit une de ces atteintes qui doivent compter au nombre des plus violents scandales dont fut témoin cette époque si féconde en perturbations de toute espèce. « Nous protestons contre les coupables faiblesses et les abus d’autorité du citoyen cardinal-patriarche, d’un homme souillé de bassesses et vendu à la cour d’Autriche, et qui n’a jamais hésité à porter aux pieds des tyrans un hommage dont il ne manquait point, à son tour, de recevoir le prix en humiliantes faveurs. » Et ce document en si beau style, cette pièce que

n’eussent point désavouée les plus grossiers clubistes, sait-on par qui elle était signée, par de braves prêtres, curés, vicaires et desservants du diocèse Concordia. Le cardinal-pa-

triarche, au milieu des difficultés de sa situation, fit, au con-

tiaire, preuve d’une grande prudence, et du commencement

à la fin se conduisit en diplomate habile, en homme de tact et d’esprit, ménageant le gouvernement autrichien pendant le triomphe de la révolution et n’ayant au retour des choses, que des paroles de paix et de réconciliation. Dans son mandement pour ordonner des prières publiques après la bataille de Custozza, il se borne à invoquer l’assistance du ciel dans la détresse où se trouve Venise, berceau et rempart de la liberté, Venise, «l’asile des suprêmes espérances de l’Italie. »

Cependant, à Venise, la révolution victorieuse commençait âne savoir que faire de sa victoire. Le patriotisme désœuvré n’ayant, pour le moment, plus à se prendre aux Autrichiens usait le temps en querelles domestiques, en rivalités d’opinions, en petites misères de toute espèce. On eût dit que des mœurs de l’antique cité souveraine, cette république d’hier n’avait conservé que l’habitude de la délation et de la méfiance. Quiconque ne partageait point la manière de voir de son voisin, était à l’instant, désigné par lui, comme suspect au gouvernement provisoire qui, pour couper court à ces interminables commérages, s’écria, en paraphrasant poétiquement le mot de Siéyès : que, semblable au soleil qui éclaire aussi les nuages et les rend beaux, les rayons de la liberté doivent inonder tout le monde et noyer dans leurs splendeurs, les infamies des méchants. Deux ou trois expéditions d’un corps

franc, en terre ferme, avaient seules signalé jusqu’alors l’existence de la république. Il est vrai que le gouvernement ne se lassait pas d’invoquer son état provisoire pour excuse à son inaction ; l’Assemblée nationale se réunit , en fit-on davantage? Qu’on parcoure le Memoriale Veneto storico-pulitico d’ell anno 1 848 , volumineux document contenant jour par jour les événements survenus à Venise pendant cette fameuse année, et qu’on dise si le mot qui vous vient naturellement à l’esprit, au bout de cette lecture, n’est pas celui qui sert de titre à l’une des plus charmantes comédies de Shakspear : Beaucoup de bruit pour rien ; que de révolutions qui mériteraient d’avoir cette épigraphe à leur frontispice! Celle de Venise avait trop magnifiquement commencé pour pouvoir espérer que la suite répondit aux débuts. « J’ai tant d’affaires, s’écriait le comte Joseph de Maistre, que je vais me coucher. » La république de Vènise üt de même. Si miraculeusement triomphale avait été son entrée en matière qu’il , eût fallu, pour maintenir les choses à l’unisson, surpasser en grandeur les temps héroïques, c’était en vérité trop d’affaires; elle aima mieux aller se coucher. Récapitulons : le 25 février l’état de siège est proclamé ; le t6 mars, arrive la nouvelle de la révolution de Vienne ; le 17, le peuple, après une collision de peu d’importance, obtient la mise en liberté de Manin et de Tommaseo ; le 18, nouvelle agitation , nouvelle émeute, mais, cette fois, la cocarde italienne est arborée, on en vient aux mains avec les troupes et cinq cadavres restent sur le carreau; le 19 et le 20, s’organise la garde nationale, l’orage qui, le 21 avait menacé Marinowitch éclate le lendemain et le jour meme du meurtre du colonel, Zichy signe

la capitulation, et, trois heures plus tard, le ‘drapeau italien

flotte sur le fort de Malghera abandonné avec tous ses trésors de munitions ; le 23, la république est proclamée, le gouvernement provisoire institué. La traînée de poudre, allumée dans Venise, gagne la terre ferme : Rovigo, Trévise, Udine exécutent leur petit mouvement révolutionnaire. Milan a rc- ' couvre son indépendance. Milan est libre ! à l’occasion de l'heureuse nouvelle un service solennel en actions de grâces

* ii

est célébré dans Saint-Marc. Padoue, Vérone, Bellune, affranchies du joug autrichien, y sont représentées par des députés chargés d’apporter à la république nouvelle l'adhésion des principales cités de la Vénétie. \

Ici commence l’ère des discours et des fêtes : harangue aux Allemands, harangue aux Croates, il y en aura pour tout le monde. On brûle sa poudre en réjouissance, on carillonne, on pérore sans lin.

Sur ces entrefaites, l’Autriche regagne du terrain ; et

ces villes que les armes de Radetzky vont reconquérir une à une, ces villes où l’on parle tant, se débattent déjà dans

la discorde et le malaise. Déjà s’est formée à Venise une opposition sourde et menaçante qui grandit tous les jours. Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas retenu en otages les troppes autrichiennes? avoir laissé partir les soldats italiens, quelle honte ! Tous les textes sont bons en pareil cas, et le parti du mouvement n'a garde de laisser échapper celui-ci, accusant le pouvoir de faiblesse en attendant qu’il l'accuse de trahison. Bientôt devait surgir la question brûlante des rapports avec le Piémont; le 9 avril des groupes se forment sur la place Sainl-Marc. L’un des numéros du journal le

Libero Italiano qui s ôtait livrô à de \ iolentes attaques à propos de Charles- Albert et du général Durando, vient d’être saisi et brûlé : grave sujet d’irritation pour les républicains contre les royalistes. Car Venise se partage en deux camps, dont l’un ne veut que la république, et dont l’autre écrit sur toutes les murailles : Viva Carlo Alberto la Spada iïltalial L’incorporation des provinces lombardo-vénitiennes dans les États piémontais, telle était l’idée de ce dernier parti, qui rêvait l’établissement d’une monarchie de la haute Italie.

« Un royaume de douze à treize millions d’habitants » écrivait alors Bianchi-Giovini, avec Milan pour capitale, Gênes et Venise pour ports de mer, en possession des grands fleuves et des plus importantes forteresses ; — disposant d’un budget de deux cents millions, que le commerce et l'industrie sous, un gouvernement national porteraient facilement à deux cent cinquante; — à la tête d’une armée de deux cent mille soldats et de huit cent mille gardes nationaux; — un tel royaume serait en mesure de protéger efficacement^: .1 indépendance de l’Italie. » Cependant cette idée de fusion provoquait 1 antagonisme de tout le parti républicain, Mazzini a Milan, Manin à Venise, là combattaient à outrance.

Dans le courant de mai, l’escadre piémontaise, sous le commandement de l’amiral Albini, parut dans l’Adriatique où déjà se trouvait une division de la flotte napolitaine. La flotte autrichienne, qui se composait presque en totalité de Vénitiens, était en pleine désorganisation, et d’ailleurs, quand même la désertion n’aurait pas jeté le trouble et la débandade dans ses rangs, ni par le nombre de ses équipages ni P ai> k‘ui’ importance, elle n’eût été en étal de. livrer ba-

taille aux forces combinées du Piémont et des beux-Siciles. Favorisée par la nuit elle vent, la marine impériale abandonna les côtes du Frioul, où elle se trouvait à la voile, et fuyant Ja rencontre de l’ennemi, vint se mettre sous la protection des batteries de Trieste. A peine elle avait pris position, qu’Albini se montra ; mais soit, comme on l’a prétendu, que les menaces de l’assemblée révolutionnaire de Francfort eussent produit quelque impression sur le cabinet de Turin, soit (chose plus vraisemblable) que les énergiques préparatifs de défense du lieutenanl-feld-maréchal comte Gyulai, commandant militaire de la place, imposassent le respect à l’ennemi, l'amiral piémontais s’abstint de toute démonstration hostile contre Trieste et contre la flotte; il n’importe, pour Venise l’apparition de cette escadre était d’un incalculable avantage. Vivres, renforts et munitions, par elle ori allait désormais tout recevoir en abondance; aussi longtemps que le Piémontais resterait maître de la mer, l’attaque devenait impraticable. Vouloir prendre Venise par terre est on le sait une de ces entreprises contre lesquelles les manœuvres les plus habiles et lés plus intrépides doivent infailliblement échouer.

Déjà P unité de FItalie avait coûté la Sicile au roi de Naples, qui venait de fournir à la révolution un corps de troupes auxiliaires s’avançant sur le Pô, et s’était comme de juste empressé de donner à son peuple une constitution à laquelle il devait engager ses serments en pleine chambre des députés! On avait choisi le 15 mai pour cette cérémonie et la solennité allait avoir lieu, quand les adeptes de la religion mazzinienne, médiocrement satisfaits de cette constitution monarchique, avisèrent d’en troubler l’inauguration se tenant prêts à chasser le roi et à proclamer la république, dans Le cas où la manifestation réussirait. Une cohue d’agitateurs descendant des Abruzzes et de la Calabre remplissait Naples. C’était sur elle et sur la garde nationale que l’émeute comp-

tait, tandis qu’il ne restait au roi que les lazzarenis. l.es fausses nouvelles et les bruits d’alarmes, avaient semé le trouble et la confusion à travers la ville. Dès le 14, on élevait des barricades; les troupes s’avancèrent, défirent les barricades, sans que personne songeât à les déranger de cette occupation, et en moins d’un clin d’œil, les choses avaient repris leur aspect accoutumé. De son coté, le roi attendait les événements de pied ferme ; la garde et les Suisses se tenaient sous les armes.

Tout à coup la multitude devient menaçante, des coups de

feu partent du milieu des groupes; on riposte, la fusillade s’engage; il s’agissait pour le roi de sauver sa couronne et sa dynastie. On répondit à l’attaque par la plus énergique répression, et au bout de six heures d’une lutte acharnée et meurtrière, pendant laquelle le palais Gravina, défendu par trois cents Calabrais, fut mis en cendres, l’armée royale resta maîtresse du terrain.

Cette victoire du roi de Naples allait ouvrir une nouvelle période dans l’histoire de la révolution européenne, tant il est vrai qu’il n’y a pas de fait individuel en pareil cas, et que dans cette solidarité universelle des principes, la cause monarchique compromise par l’hésitation et la faiblesse du gouvernement d’un grand pays qui s’abandonne, peut être sauvée par le coup de main du souverain d’un État moindre, qui sait en temps et lieu se regimber. On doit dire à l’honneur de Ferdinand IV, qu’il est le premier à s’être dépouillé de ce vertigineux enthousiasme dont l’ascendant révolutionnaire, parlant au nom sacré de la nationalité italienne, enivrait à cette époque les princes les plus convaincus de la légitimité de leurs droits. Une fois <a capitale reconquise, rougissant de lu

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chimère dout la veille il était dupe encore, décidé à ne plus rien avoir de commun avec une cause qui cherchait à le détrôner, alors même qu’il lui servait d’instrument, le roi de Naples enjoint à sa flotte de revenir, et donne au généra Stradella le commandement des troupes de terre ferme qu’il arrache à Pcpe. La flotte et une partie des troupes obéirent et rentrèrent, mais non pas les colonnes que dirigeait en personne Pcpe. La population de Bologne voulut s’opposer à la retraite des troupes ; à Florence les équipages du général Stradella furent mis en pièces, ce qui n’empêcha pas la plus grande partie des troupes de se rendre aux ordres du roi, et d’abandonner Pepe qui emmenant avec lui environ deux mille hommes et une batterie, passa à Venise pour y prendre le commandement supérieur des forces de la république.

Celle \ ictoire du roi de Naples dans les nies de sa capitale, eut pour premier effet d’enlever la meilleure partie de leur contingent aux bandes chargées d’inquiéter la retraite que Radetzky opérait alors sur Vérone. On sait dans quel triste étatsetrouvaiten ce moment la fortune du maréchal. Attaqué dans Milan par l’insurrection triomphante, menacé du côté de la Suisse et du Piémont, voyant dans l’intérieur du pays toutes ses communications interceptées, inquiet du sort de ses forteresses partout occupées par d’insuffisantes garnisons, — le maréchal, plutôt que de sacrifiera un faux point d’honneur le salut de ses armées et de la monarchie, avait piis la détermination de se retirer sur Vérone, afin de s’y organiser militairement pour la campagne qui s’annonçait à lui sous les

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auspices les plus sévères. Au milieu de l’entfainement gé- • ucral, l'insurrection de Milan ne comptait guère désormais <jue comme un détail, et ce n’était plus seulement à Charles- Albert et à la Lombardie révoltée, mais à l’Italie entière soulevée, qu’il avait à tenir tète.

Ce. fut le 22 mars, au jour levant, que le maréchal,

en passant devant le front de son régiment de hussards,

iit part de cette résolution à son état-major : on avisa sur-

le-champ aux mesures à prendre pour assurer l’exécution

des ordres supérieurs. Les généraux Clam et Wohlge

muth reçurent l’injonction de nettoyer tous les édifices d’où

l'insurrection pourrait inquiéter la marche des troupes. Une

chose surtout préoccupait vivement Radetzky, c’était le man- < • 4 que absolu de moyens de transport qui le forçait à laisser

un grand nombre de ses blessés et de ses malades aux mains de l’ennemi, et en même temps le privait d’emporter quantité d’objets de la plus haute importance, la caisse centrale du gouvernement par exemple, enfermée dans le Palazzo Marino , construction massive et dont les portes vigoureusement verrouilléos, ne pouvaient s’ouvrir désormais qu’à l’aide du canon, tous les employés étant en fuite ou cachés. Getle difficulté n’était sans doute pas de nature à faire reculer le maréchal. Mais la caisse une fois’ reconquise au milieu des décombres, comment l’emporter et où la placer? sur des fourgons de munitions? C’eût été peut-être l’unique moyen, mais Radetzky ne jugea point à propos d’user le temps à cette expédition, et quatre ou cinq cent mille florins en lingots,

, furent tout ce qu’il sauva de la bagarre. .

Le soir venu, vers dix heures, les troupes, rassemblées en

cinq colonnes, sq déroulèrent. A la tète de la troisième colonne s’avançait Radetzky. La nuit était froide et sombre, l’incendie des maisons, la sanglante lueur des barricades en flammes,

éclairaient au loin les ténèbres; du haut des tours grondait le canon, et sur le passage des soldats s’engageait à chaque instant la fusillade. Morne au dehors et le deuil dans l’âme, le maréchal assistait à cette lutte, qui ne lui semblait plus qu’une escarmouche, comparée aux meurtriers combats que depuis tantôt cinq jours ses troupes soutenaient sans désemparer. Arrivé à une certaine distance, il regarda en arrière, du côté de Milan, comme s’il eût voulu adresser un dernier adieu à la cité rebelle, et murmura entre ses dents : « Nous reviendrons bientôt. »

Après avoir campé à Melegnano, les Autrichiens s’avancèrent sur Lodi, où le maréchal passa l’Adige. Ce fut là que vint l’atteindre la nouvelle de la défection de Venise. Un pareil coup manquait à ses désastres. Que toutes les villes de terreferme eussent obéi au mot d’ordre de la capitale, c’était un grand dommage, mais qui pouvait se réparer, tandis qu’aux yeux des moins clairvoyants, Venise perdue, c’était le coup de mort porté aux destinées de l’Autriche en Italie. Quelle force morale la révolution n’emprunterait-elle pasd’un tel triomphe? quelles ressources matérielles et quels trésors ses mains n’allaient-elles pas puiser dans ces magasins et ces arsenaux ! Venise perdue, tout devenait possible. On connaît l’histoire de ce roi Rodrigue, pleurant sa défaite au milieu des débris de sa puissance, énumérant, le soir de la bataille, les armées, les citadelles, les châteaux, les immenses richesses qu’il avait le . piàtin et qu’il n'a plus. Tel on se représente le vieux Radetzky,

à cette heure suprême. » Qui me dira des nom elles de Mantoue? Vérone ticnt-dle encore pour l’empereur? l’Autriche a-t-elle bien encore un empereur?.. » Par Crémone, Manerbe et Mohtechiari, il se précipite sur le Mincio; à Crémone, Dieu soit loué ! il avait appris que Mantoue, quoique réduite aux plus terribles extrémités, jusqu’alors n’avait point mis bas les armes.

Que se passait-il à Mantoue?

Cette importante forteresse avait , comme toutes les places fortes du royaume lombardo-vénitien, subi les conséquences d’une paix de plus de trente années, c’est-à-dire qu’on s’était borné aux réparations les plus indispensables [>our l’empêcher .de crouler de fond en comble. La plus grande partie du matériel de guerre, avariée par le temps, n’avait été ni réparée ni remplacée. Du reste, point d'approvisionnements, et quant aux munitions, il les fallait aller chercher à deux lieues de la citadelle, dans des magasins à poudre disposés pour les temps de paix. L’état de la garnison,, d’ailleurs très-peu nombreuse, et que venaient de compléter des recrues italiennes fraîchement arrivées de Brescia, était des moins rassurants vis-à-vis d’une population effervescente, et dont Ja nouvelle dps journées de mars à Vienne avait porté le patriotisme jusqu’à l’ivresse. Le général Gorczkowsky, qui commandait là forteresse, sentant le côté critique de sa position, évitait soigneusement toute espèce de conflit avec la ville. Les choses en étaient là, quand on apprit que le général attendait le régiment Ferdinand d’Este qui, revenant de Modèqe et Parme, devait passer par Mantoue. Aussitôt le comité révolutionnaire de dépêcher partout des

émissaires pour enlever lès ponts, barricader les routes, et rendre impossible l’arrivée des auxiliaires impériaux. Gorczkowsky, de son côté, envoie pendant la nuit un détachement chargé de faciliter le passage du Pô à ce régiment, sur lequel reposent désormais toutes ses espérances. Informé de cette mesure, le comité redouble d’activité pour la faire échouer, et bientôt le général voit apparaître une députation qui le somme de rendre la forteresse. Repoussés avec hauteur par le commandant, les membres de celte députation se répandent dans le peuple, et se mettent à l’exciter au combat. Aussitôt - le signal est donné, et des barricades s’organisent à la porte Ceresa, par où doit entrer le régiment A' Ente.

Cependant, à l’aide du détachement envoyé à sa rencontre, le régiment avait pu rétablir le pont de bateaux, et, tournant la porte où le guettait l’insurrection, était entré par un autre point dans la citadelle. Ce renfort rendait sans doute un peu moins désespérée la situation du commandant. N’oublions pas toutefois, que Mantoue compte trente mille habitants, et qqe, mal rassuré siir les dispositions du personnel italien de sa garnison, lé général autrichien veut ne s’aventurer qu’à la dernière extrémité dans une lutte de carrefours. Une commission envoyée par le parti de Yinsurrection •modérée s’était rendue auprès du vice-roi, alors à Vérone, lequel avait répondu simplement qu’il laissait le général commandant la forteresse libre d’agir selon ce que son devoir et sa conscience lui dicteraient. Le comité voulait voir à toute force un encouragement . dans cette parole, et réitéra sa démarche auprès de Gorczkowsky, l’invitant derechef à livrer la forteresse. Le général répondit froidement, que d’abord il n’avait point reçu du

vice-roi un ordre de la sorte, mais que, le fait existant, il refuserait de s’v soumettre, n’ayant à rendre compte de sa conduite qu’au maréchal Radetzkv; que dès lors on cessât de l’importuner à ce sujet, car il était résolu à ne livrer qu’avec sa vie la place où l’avait mis la confiance de son empereur. Furieux de se voir ainsi éconduits, les hommes du mouvement précipitent la collision ; le peuple ameuté charge ses armes, la garnison s’apprête à vendre chèrement sa vie, des ruisseaux de sang vont couler. Tout à coup en dehors des murailles une fanfare retentit, des escadrons couvrent ia plaine. Hurrah ! c’est Radetzky; Mantoue est sauvée! II y a

dans cette péripétie je ne sais quoi de dramatique et d’émoü-

vaut qui vous attire. Cette garnison impériale aux abois sur les. remparts de Mantoue, ce vieux guerrier qui, juste à l’instant voulu, accourt à sa délivrance, ces clairons, ces drapeaux, ces escadrons secouant devant eux la poussière, on se croirait en plein moyen âge, en plein Shakspear, Que de souvenirs pourtant évoquent certains noms, et combien perdrait de sa poésie une pareille scène, si par malheur elle se fût passée antre part qu'à Mantoue!

La faiblesse du général Zichy avait perdu Venise; l’attitude ferme et décidée du général Gorczkowsky sauva Mantoue. Ces deux faits, qui curent lieu à si peu de distance Lun de '

l’autre, provoquent involontairement la comparaison, et l’admiration que vous ressentez pour celui-là augmente encore, s’il est possible, la triste impression que celui-ci vous inspire. Ce n’était cependant, à Dieu ne plaise, ni un traître ni un lâche que lé général comte Zichy, l’un des plus illustres gourmands que les temps modernes aient vu naître, et qui, dans son trop comfortablc hôtel du Campo San-Stefano , donnait des dîners à désespérer l’ombre de Lucullus. Le comte Zichy connaissait à merveille son poste de gouverneur de Venise, il en savait le foi t et le faible, et possédait en outre l’estime otla

confiance du maréchal Radetzky ; mais Zichy aimait passionnément la bonne chère, en dissertait volontiers et à toute heure, et comme jadis chez nous le duc Desçars, joignant l’exemple au précepte, s’entendait à merveille à préparer les fins morceaux qu’il offrait à déguster à ses convives. Mauvaise note pour un général d’aimer ainsi la table cl le bien-vivre! Qu’un diplomate caresse un. pareil goût, rien de mieux : remettre au lendemain, prendre son temps, c’est son affaire ; mads le général d’armée en campagne, le commandant d’une forteresse en pays conquis, cet homme sur lequel pèse une responsabilité du jour et de la nuit, y pensez-vous? « J’en appelle à Philippe à jeun, » disait l’ Athénien ; Venise en appela à Zichy sortant de table, à Zichy bien repu, et Venise eut certes raison. Le seul maréchal de France qui n’ait jamaisgagné de batailles a laissé un nom immortel dans les fastes gastronomiques : côtelettes à la Soubise , 'quelle impitoyable satire !

Quiconque a séjourné à Venise aura pu se convaincre qu’il existe peu de villes moins faites pour servir de théâtre à l’insurrection. En dehors de la place Saint-Marc et du quai des Esclavons, pas un seul point favorable aux rassemblements. Maître de ces deux positions, le .gouvernement pouvait fermer toute issue à l’émeute, 'la reléguer au fond de ruelles étroites et rendre impuissants tous ses efforts en amenant du canon sur la Piazzetla, et en faisant garder le Grand-Canal par quelques chaloupes canonnières; mais dans cet effroyable chaos où l’Europe se débattait alors, tout ce qui était autorité, pouvoir, gouvernement, semblait possédé de vertige. L’armée avqit cessé partout de soutenir l'autorité politique; d’autorité

poiitirjue, à vrai dire, il n’en existait plus nulle part. C’est ici

qu’on se sent irrésistiblement pris d’admiration pour ces gé-

néraux dont la superbe initiative, en sauvant leur patrie, sauvait le monde de la barbarie. Honorons, respectons les nationalités, mais ne soyons pas dupes du rôle que les meneurs du mouvement cherchaient à leur faire jouer, et ne perdons jamais de vue l’exemple de Charles-Albert bafoué, hoiitii, vilipendé, poursuivi comme un traître parles prétendus défenseurs de cette cause sacrée de l’Italie à laquelle si héroïquement il s’était dévoué, du roi Charles-Albert traqué dans Milan comme un malfaiteur, comme un bandit, et n’échappant que par la fuite à la mort qui le menaçait. En Hongrie, à Vienne, en Italie , où la révolution n’était-elle pas? « Je venais de battre les Hongrois à Schéwcbat, nous disait un jour Jellachich, et mon devoir'de militaire me commandait de les refouler de l’autre côté de la Lavtha ; mais, au milieu de l’épouvantable déchirement de la monarchie, un autre devoir parlait à ma conscience: sauver l’empire ! Si l'empire existe encore quelque part , pensai-je alors , c’est dans la capitale. Et je fondis sur Vienne à la tête de mes manteaux rouges. » Cette idée, en même temps qu’elle s’emparait du ban de Croatie, inspirait à Prague Windisch-Craetz, et, sans s’être concertés ensemble, sans s’être donné le mot, tous les deux arrivaient sous- les murs de Vienne. Ainsi en Italie, ainsi de tous cés généraux (Zichv seul excepté), qui, les uns bloqués dans une 'forteresse démantelée, les autres isolés avec un faible détachement au fond d’une province, sans communications possibles a voc le (] uarticr général , s’apprêtaient à mourir glorieusement, comme Gorçzkowskv à Mantoue; ou ne songeaient, comme

d’Aspre à Padoue, qu’à marcher sur Vérone. Citait là, se disaient-ils, que le maréchal devait arriver et qu’il fallait aller se joindre à lui, tant était grande la confiance qu’inspirait à sés lieutenants ce mâle vieillard qu’un poète a pu saluer avec raison de celte parole cornélienne : « Dans ton camp est l’Autriche.» In deinem Laijer ist OEstcr reich ! Ce caporal octogénaire qui parvenu à l’àge extrême où les plus forts et'les plus glorieux abdiquent, se fait porter sur son cheval de guerre et n’en descend qu’après avoir partout relevé la fortune de son pays et donné à l’Autriche les belles journées de Custozza et de Novare.

Le 1H mars 1 S 18, le maréchal Radetzky était à travailler dans son cabinet de Villa-Reale, lorsqu’on vint lui apprendre que des barricades sc dressaient de tous côtés dans Milan, et que lé podestat Casati, accompagné de l’archevêque, promenait par les rues un drapeau tricolore. A peine avait-il reçu cette nouvelle, qu’un officier d’ordonnance entre à la hâte disant que le palais du gouvernement vient de tomber au pouvoir des insurgés. A- ces mots, sans manifester la moindre émotion, le maréchal pose sa plume, et se tournant vers le comte Schoenhals, son adjudant-général : — Ne vous semblc-t-il pas, dit-il, que le moment soil venu de mettre sur pied la garnison ? — Ceci, en effet', répond alors le comte Schoenhals, n’est plus une émeute, Excellence, mais une ré-

volution. — Eh bien ! donc, faites tirer ie canon, et "tout le monde à chevàl ! — En dix minutes, l’alarme était partout, et Milan voyait s’engager dans ses rues une lutte terrible qui devait servir de prélude à la campagne d’Italie. C’est peutêtre la première fois qu’un chef d’armée passait ainsi sans* transition- de son cabinet de travail en pleine expédition militaire. , '

Il conviendrait peut-être maintenant de jeter un coup d’œil

rapide sur les forces combinées auxquelles Radetzky et la

poignée de braves restés fidèles à sa fortune allaient avoir affaire. y •

L’armée piémontaise se composait de la garde et de la ligne. La garde comptait quatre régiments de grenadiers et deux bataillons de chasseurs; la ligne, dix-huit régiments d’infanterie, six régiments de cavalerie, un bataillon de sapeurs, une compagnie de mineurs, soutenue d’un bataillon de marine, le tout prenant part à la guerre. Ajoutons ce fameux bataillon de bersaglieri, qui peut être augmenté à . volonté, troupe exercée, prompte à l’attaque, infatigable, et qui, pour l’agilité du mouvement, la hardiesse intrépide, l’àdresse dans l’art de. tirer, mérite d’être comparée à nos chasseurs de Vinccnnes. Cet effectif Tonnait neuf brigades d’infaiiterie, une de la garde, trois de cavalerie. Chaque brigade avait trois régiments ; chaque régiment, trois bataillons. A compter mille hômmes par bataillon, à prendre pour six mille hommes la garde, les bersaglieri et le bataillon de marine, on avait ainsi soixante mille hommes d’infanterie. Chaque régiment dp cavalerie contenait cinq escadrons-; à •huit cents hommes par régiment, on avait une cavalerie forte

de quatre mille huit cents chevaux. De plus, en appelant les réserves sous les armes, l'infanterie pouvait facilement atteindre le chiffre "de cent mille hommes. Il faut dire aussi que le Piémont, ayant été un peu, comme tout le monde à cette epoque, surpris par. les événements, ne se trouvait pas entièrement préparé. Ses troupes n’étaient pas concentrées, et force lui fut de les rassembler ; ce qui fit que Charles- Albert, lorsqu’il parut sur le Tessin, n’avait pas avec lui plus de quarante à quarante-cinq mille hommes; mais son effectif grandissait tous les jours, et vers le milieu d’avril, le chiffre s’élevait au moins à soixante mille hommes. On connaît la • réputation de l’artillerie piémontaise, véritable corps d’élite, richement pourvu quant au. matériel, et que recommandaient à la fois et l’aptitude de ses officier et l’intelligence de ses soldats. Cent pièces de canon, réparties en batteries de huit pièces chacune, formaient son contingent.

L’armée piémontaise, bien montée d’ailleurs, ne laissait pas d’avoir ses côtés critiques. De l’avis même du général Bava, le service des vivres s’y faisait mal. Au sein du pays le mieux approvisionné de la terre, le soldat y souffrait de la faim, et souvent des retards apportés dans sa nourriture entravèrent l’exécution des manœuvres. Le roi, jaloux de se concilier la tendresse des Italiens, évitait partout de mettre le pays en frais; généreux mouvement qui du' reste manqua son but, ce qui arrive aux meilleures choses de ce monde ! Lu effet, lé soldat qu’on nourrit mal devient pillard, et plus d’un exemple, à ce qu’on assure, vint pendant la campagne corroborer Cet axiome du troupier. I/armée entière, était partagée en deux corps, lesqtiels se disloquaient chacun en

deux divisions ; à la tête du premier corps était le lieutenant général Bava , à la tête du second le lieutenant général Sonnaz. Le duc de Savoie, prince royal, avait sous ses ordres une division de réserve, et le roi dirigeait en personne le

commandement supérieur.-

C’était un prince militaire que Charles-Albert, militaire en ce sens qu’il se plaisait aux batailles, et n’eût point voontiers laissé se perdre l’occasion de mettre en avant cette bravoure qu’il tenait de sa race ; mais de cet instinct belli- . queux, de cette fougue magnanime, qu’on aime dans les princes, aux qualités supérieures d’un général d’armée, il y a loin. Et ces grandes qualités, il est permis aujourd’hui de le dire, Charles-Albert ne les posséda jamais. L’insurrection militaire de 1821, pour la première fois, nous le montre sur la scène politique. On sait comment, après avoir encouragé le mouvement, après avoir souffert qu’on l’en déclarât le chef, au moment du danger le prince de Carignan rompit tout à coup en visière à son monde, et, prenant $a course

vers Florence, laissa la conspiration se débrouiller à sa guise. Cette fâcheuse aventure, tout en ruinant Charles-Albert dans l’esprit des révolutionnaires, n’ëtait point faite pour lui valoir la sympathie des cabinets. Aussi le voit-on, à dater de celte époque, s’évertuer à détruire cette mauvaise impression donnée à l’Europe. Engagé comme volontaire sous les drapeaux de la France, il prend part, en 1823, à l’expédition du duc d’Angoulême en Espagne, et reçoit de son régiment, pour récompense de sa vaillante conduite au siège du Trocadéro, les épaulettes de laine de grenadier. L’Autriche en même temps le décorait de son ordre de Marie-Thérèse.

Devenu roi de Sardaigne à l’extinction de la ligne directe, Charles-Albert ne s’attacha que davantage à faire oublier les entreprises du prince de Carignan. Au lendemain dés journées de juillet, ce fut lui qui fournit à madame la duchesse de Berry les moyens de débarquer sur la côte. On se souvient • du nom que portait le bâtiment monté par la princesse. Le gouvernement français avait alors un ambassadeur à Turin ; . sut-il le chaleureux concours que prêta Charles-Albert à cette expédition, dans laquelle il était' de tous ses vœux, de toutes , ses sympathies, de toutes ses forces? « Je le vois encore, nous disait un soir un des personnages qui prirent la plus vive part à cette affaire, je le vois encore assis, grand et maigre, .dans son cabinet du château de Raconis, et dépliant une dé- , pêche de Madame, que je venais de lui remettre. Comme la page, toute blanche, n’offrait de haut en bas aucune trace d’écriture visible, il, ouvrit un tiroir, prit une fiole remplie d’un réactif, y trempa les barbes d’une plume qu’il promena ensuite méthodiquement sur le papier ; puis, cette Opération

chimique terminée, les caractères ayant apparu, il se mit à déchiffrer la note à laquelle il répondit séance tenante, en ayant soin de recourir aux mêmes artifices.,» Versatilité humaine! Qui jamais eût soupçonné que ce prince, alors si ardent a, conspirer pour la cause de la légitimité monarchique, lèverait un jour l’étendard de l’indépendance italienne? Il est vrai que' la question ici s’offrait complexe. Sur le premier plan flamboyait l’idée de nationalité, idée sainte, idée souveraine. Pie IX l’avait saluée de son enthousiasme ; un prince italien, un roi de Piémont pouvait-il ne se point armer pour sa défense? On n’a point assez admiré avec quelle habileté prodigieuse toute cette partie- fut jouée au début par les révolutionnaires. Quel homme que ce Mazzini, fanatique dont le type semblait avoir cessé d’appartenir à nos âges, sectaire de la pire espèce ! Comme il s’insinue au cœur de l’Italie, comme il la prépare et l’élabore, cette crise qui doit lui livrer le monde i Au fond de lui est le radicalisme, la ’ république uuiverselle, l’ùtopie insensée; au dehors, le masque du moment se montre seul. Libéralisme, nationalité, peu lui importent les causes, pourvu qu’elles l’aident à s’emparer de l'heure présente. Jusque dans les conseils des rois ’étend son influence, jusque dans l’urne du conclave sa main plonge. Au milieu de cet Édeu de l’Italie, on dirait le serpent tentateur. A la belle âme de Pie IX, enivrée des acclamations du monde catholique, il parle de la sainte ligue’ des peuples ; aux oreilles de l’ambitieux Charles-Albert, il chuchotte : « Tu seras roi d’Italie. » Puis, la croisade àpeinc entamée, les choses tout à coup changent d’aspect, et voilà que, par un subit revirement, il se trouve que l’ennemi

commun, ce n’est plus seulement désormais l’Autrichien, mais Pie IX, mais le roi de Naples, maïs le roi de Sardaigne et tous les princes italiens qui s’étaient levés pour la défense du territoire. Derrière la question nationale se dresse maintenant la question sociale : monarchie ou république. Plus de rois, plus de papauté, en un tour de main l’escamotage

s’est accompli, et, tandis que la puissance du Piémont s’eft fondre à Novare sous le canon de Radetzky, Mazzini entre à Rome, où il règne et gouverne à la place de Pie IX qui est à Gaéte. • *

« Il n’était point Alexandre, mais il eût été son premier

soldat. » Ce mot ingénieux de Voltaire sur Charles XII s’ap-

plique admirablement à Charles- Albert. Une fois engagé dans la révolution, bien lui en prit d’être ce premier soldat, car ne l’eût-il pas été, la force des événements ne l’en aurait pas moins entraîné vers la guerre. Par la guerre seule, il pouvait en effet reconquérir cette libellé d’action qu’il avait perdue en tirant L’épée pour une cause qu’il croyait être vraiment la cause de l’Italie. Vainqueur, il se serait tôt ou tard retourné contre la révolution ; vaincu, il se vit emporté par elle. Quelles épreuves pour ce prince hautain que celles qui l'attendaient, lui et son année, dans les rues de Milan ! Celte ingratitude féroce, inouïe, avait laissé au fond de son âme un tel levain d’amertume et de colère, que, si le sort des batailles se fût. prononcé en sa faveur, les Milanais auraient peut-être trouvé en lui un triomphateur, un juge bien autrement sévère que Radetzky. Et le soir de la bataille de Novare, se figure-t-on l’immense désespoir qui dut s’emparer de ce cœur de roi? Charles -Albert, dans l’insondable pro-

tondeur de son découragement, avait laissé à d'autres la direction de labalaille. C’était assez pour lui de se jeter partout au plus épais de la mêlée. « Il Tut un des derniers qui abandonnèrent les hauteurs de la Bicoque, et.plusieurs fois, en se retirant, il se retourna vers nous, arrêtant son cheval au milieu du feu, puis, comme les balles semblaient ne le vouloir pas atteindre , il mit son cheval au pas et gagna la ville. » Ainsi s’exprime le général Schoenhals (1), l’aide de camp de Radetzky. Continuons le récit de cette dernière heure, elle a sa grandeur et son enseignement. « Pendant ce temps nos batteries avaient occupé les hauteurs d’où nous venions de débusquer l’ennemi et faisaient un feu terrible sur la ville. Les Piémontais nous répondaient du sein des remparts démantelés. Là se tenait le roi, debout derrière les canons, promenant son œil morne sur cette plaine dans laquelle il venait de laisser sa Couronne, indifférent désormais aux ravages que la mitraille exerçait autour de lui. A chaque instant, ceux qui l’accompagnaient s’attendaient à le voir tomber, et comme le général Jacques Durando s’efforçait de l’entraîner par le bras, « Laissez-moi, général, s’écria le malheureux monarque, laissez-moi, c’est mon dernier jour, et je veux mourir ! »

Cette scène se passait le 23 mars I8W. 1) y avait un an, jour pour jour , que Charles-Albert avait lancé son fameux manifeste et franchi le Tessin à la tête dé sou armée. Avoir rêvé la couronne de fer, rêvé les duchés de Plaisance, de Parme et de Modène, s’être vu sacrer par la main du pape au

(I) Voir les Sc-urentrs d'un vétéran de la guerre d'Italie jieiulanl les années 1848 et 1849. Ionie II, p 233.

Capitule, et se réveiller d’un songe si magnifique dans la dé-

l'aile, dans l'isolement, dans l’abîme de toutes les douleurs

morales et physiques ! La religion seule pouvait en ce moment venir en 'aide à cette puissance brisée dont la tombe refusait d’enseyelir le désespoir. Laissons les railleurs plaisanter des pratiques dévotes de Charles-Albert, et rire de ce

roi qui mettait ses étendards sous l’invocation spéciale de Ig •

sainte Vierge. Sans doute, le temps n’est plus où des archanges cuirassés parcouraient l’espace en brandissant leurs glaives flatpboyans, et c’est par d’autres signes que les miracles du Dieu des armées se manifestent ; mais ce qui a survécu, et ce qui toujours subsistera, c’est cette force d’âme que donne une croyance , cette faculté souveraine qu’inspire la foi, de s’élever au-dessus des humiliations et des catastrophes du moment, et de regarder plus haut et plus loin. Il y avait dans l’expression sévère et mystique de Charles-Albert, dans celte ligure ascétique et martiale, beaucoup de la physionomie d’un chevalier du moyen âge. Évidemment, il crut jusqu’à la fin accomplir une mission providentielle et marcher à ‘ la croisade. Au début de la seconde campagne, en franchissant l’Adige au milieu de son état-major, il se découvrit solennellement, comme aurait pu faire Godefroy de Bouillon

mettant le pied en terre sainte ! >

Autour de Charles-Albert et de son armée se groupaient les divers détachements de la force armée italienne proprement dite. Naples envoya quinze mille hommes bien organisés, sous la conduite du général Pepe; il est vrai que le roi Ferdinand eut en même temps l’heureuse inspiration de conserver auprès de lui sa garde et les Suisses, élite de ses troupes, à laquelle il dut le salut de sa couronne À la journée du 15 mai. Aux Napolitains vinrent se joindre dix-sept mille Romains ou Suisses de l’armée papale , formant deux bataillons de grenadiers, deux bataillons de chasseurs, cinq de

fusiliers, avec deux batteries et un régiment de dragons, * , troupe aguerrie et vigoureuse que renforçait partent sur son

passage la célèbre milice des Crociafi. Comptons en outre les

Toscans au nombre de six à sept mille, la cohorte livoumàise, et la bande des étudiants de Pise. Quant au chiffre du contin.gent fourni par Modène et Parme, il pouvait s’élever à quatre mille hommes. Si maintenant on estime à quarante ou cinquante mille hommes la masse de ces allies, à cinquante raille l’armée lombardo-piémontaise, il résulte de ce calcul que le maréchal allait, dès son entrée en campagne, se trouver en présence d’un effectif de cent mille hommes.

Quelles étaient, d’autre part, les forces militaires de Radetzky ?

Le maréchal, au momont de quitter Milan, disposait en tout (y compris la gendarmerie et la police) de. soixantequinze mille hommes, dont il avait fallu détacher une brigade pour l’envoyer en toute hâte maintenir le Tyrol, et que la capitulation ou la désertion avait au moins réduits de vingt mille hommes '; de sorte qu’après sa jonction avec son second corps d’armée il pouvait compter dé quarante-cinq à cinquante mille combattants, ce qui lui faisait, en ôtant quinze mille soldats que réclamait impérieusement la défense des forteresses, trente à quarante mille hommes de troupes disponibles. ‘ ,

L’Italie, à celle ( heure, semblait donc perdue à tout jamais pour l’Autriche. De cité en cité retentissait l’appel aux armes, de clocher en clocher gagnait l’insurrection. Partout s’alhrmait la guerre sainte ; partout, au cri de : Dieu le mut ! on se croisait. Temps singuliers, étranges, poétiques, et dont le romantisme rappelle certaines périodes du moyen âge ! Des ' universités de Pavie, de Padoue et de Pise, des murs crénelés de Mantoue, se précipitent, Pescopette au dos, le poignard à la ceinture, des légions de hardis jeunes gens, ceux-ci «vêtus en bandits de théâtre, ceux-là portant la croix rouge en pleine poitrine. Un prêtre, Gavazzi, fait le coup de feu dans les rues; un pontife, l’archevêque de Milan, bénit les barricades; une - • femme, la princesse Belgiojoso, exécute dans la capitale de la. Lombardie son entrée triomphale, on dirait Semiramide in Babilonia ; puis soudain, péripétie imprévue ! l’ovation change de caractère, le cri de triomphe devient huée , Sémiramis dis parait de la scène comme par une trappe, et le secret de , ce coup de théâtre, c’est que la princesse est républicaine, et que l’agitation milanaise tient encore pour la monarchie du roi de Piémont (I). On s’était trompé sur l’esprit de Milan ; mais grâce à Dieu, Rome a de l’avance, et on part pour la ville éternelle , où bientôt arrive Mazzini, car l’Italie, à

cette époque, offre ce trait curieux, que sa révolution développe des variétés de toute sorte. Allez d’une ville à l’autre, ' ce n'est plus le même caractère insurrectionnel : vous feeulcz

(l) On lira aussi avec intérêt dans l'ouvrage du general Schoenlials, que je viéns de citer, l’anecdote originale çt pittoresque de cette comtesse Pallavicini, qui mentit en guerre son piano, à cette fln d'animer scs soixante chc-. valieis au <wil>at en leur rUantant r Sut Campa delta Gloria !

ou vous avancez. Pour les royalistes et les partisans de la fusion, il y a la Lombardie ; pour les républicains, Bologne et Brescia ; pour les rouges, Livourne et Rome. C’est comme un immense clavier rendant à volonté toutes les notes de la gamme révolutionnaire, et dont le maestro Mazzini fait vibrer chaque touche. Néanmoins, qu’on ne s’y trompe pas, pour mettre d’accord toutes ces haines, pour réunir en un même foyer toutes ces incandescences, il suffisait de crier : Mort à l’Autrichien ! Nous parlions des universités, c’était aussi le tour aux grandes villes de déclarer la guerre aux hubits blancs. Florence, Rome, Naples obéissaient à l’impulsion commune. A Naples, la multitude furieuse arrachait de l’hôtel d’Autriche l’écusson impérial, et l’aigle à deux têtes roulait dans la fange du ruisseau, sous les yeux de Schwarzenberg frémissant. L’homme habile et résolu auquel devait échoir un jour la première place dans les conseils de son empereur, sentit alors ce qu’il y avait à faire. Le prince Félix de Schwarzenberg se ressouvint de son premier état, et se l endit auprès du vieux maréchal, qui lui donna un commandement. C’était le temps où les diplomates quittaient la plume pour l’épée, où les hommes de cabinet des deux partis se rencontraient volontiers sur les .champs de bataille : le marquis d’Azeglio, ministre des affaires étrangères du roi de Piémont, blessé à Vicence ; le prince de Schwarzenberg, atteint au bras d’un coup de feu à Goïto, nobles exemples qui vous reportent involontairement vers cet autre grand ministre, le cardinal de Richelieu, à cheval sous les batteries des forts de La Rochelle !

Lemaréchàl, du reste* ne se faisait pas d’illusions, et voyait

clairement que l’Italie était devenue un terrain qu’il lui fallait reconquérir pied à pied, un pays dont il avait à retourner l’orgartisation de fond en comble; aussi, dans cette débâcle universelle, n’accordait-il qu’une attention assez médiocre aux mille défections dont chaque jour, chaque heure apportaient la nouvelle. Une ville de plus ou de moins, c’était là désormais à ses yeux une question secondaire, et tout

son intérêt, toutes ses préoccupations se concentraient sur les places fortes dont il méditait de faire dans l'avenir ses bases d’opération. Ah ! si Venise eût tenu bon comme Mantoue, le> choses, sans nul doute, auraient pu prendre un autre aspect : livrer à Charles-Albert un combat décisif, l’écraser avant qu’il eut eu le temps de rassembler ses forces sur le Mincio, rien de cela n’était impossible ; mais qu’on réfléchisse à la situation où se trouvait Radetzky. Les nouvelles de Vienne prenaient de plus eaplus un caractère alarmant; esclave des partis ameutés, misérable jouet du flot révolutionnaire, le cabinet Pillersdorf marchait de concessions en concessions, et faisait litière de tons les droits de la couronne. Était-ce le moment de jouer sur un coup de dés la fortune de l’empire ? Le maréchal ne le pensa point ; il prit la ferme résolution de se retrancher dans Vérone, et de n’en venir aux mains qu’autant qu’on oserait l’y attaquer. L’heure avait sonné pour Radelzky de démontrer par la pratique l’importance qu’il accordait volontiers, en théorie , à cette place forte. Vers ce point convergeait pour le moment tonte sa stratégie ; là il ravitaillerait ses troupes, organiserait son matériel ; là il attendrait l’armée de réserve que Nugent lui amenait. Quelle victoire pouvait, valoir les avantages qu’on allait tirer d'un

paie il plan ? Heureusement pour le maréchal, Charles-Albert tranquille sur le Mineio, ne troubla point sa retraite et lui

laissa le temps de préparer à loisir ses plans de campagne.

L’armée de réserve ne pouvait, dans l’état du pays, lui arriver qu’en passant par de nombreux détours, et avec cela > point de nouvelles! Qu’on se figure ses impatiences, ses perplexités, ses découragements? Quand H pourrait enfin commencer scs opérations, lui-même l’ignorait, car tout dépendait de sa jonction avec Nugent, et comment prévoir l’heure où cette jonction se ferait ? Venise coupée, le seul moyen qui lui restât de communiquer avec l’intérieur de la monarchie, c’était la voie éloignée et difficile du Tyrol, et encore cette voie menaçait d’être interceptée dès l’instant que l’ennemi s’avancerait sur le lac de Garda. Les nouvelles n’arrivaient plus que lentement ; celles qui arrivaient étaient sinistres. Jours d’épreuve et d’amertume pour ce vieillard de quatre-vingt-un . ans ! Souvent on le voyait assis la tête dans scs mains, silencieux, morne, abattu. Qu’un intendant militaire entrât alors, avec quelle vivacité soucieuse il l’interroeeait sur l’approvisionnement de l’année ! Bon nombre d’écrivains ont voulu voir un système dans ce qui fut, à cette première époque de la guerre d’Italie, la nécessité absolue

du moment; de là ce çaractère temporisateur, cette physio-

nomie de Fabius Cunclator , faussement attribués à un homme dont le génie est bien plutôt la décision, l’audace, l’intrépidité du coup de rpain. Quand il nç procède au début qu'avec tant de mesure et de circonspection, qùand il affecte de ne rien livrer aux chances d’une rencontre, c’est qu 'alors le vieux soldai, sur qui pèse une responsabilité si énorme,

sent qu’il ne peut donner aux opérations militaires proprement dites que la moitié de son application : tandis que d’un œil il observe Charles-Albert et le tient à distance, do l’antre il regarde Vienne,^ ce coeur de l’empire où la révolution lui suscite des ennemis non moins menaçants et non moins acharnés. La guerre d’Italie se divise, on le' sait, eu deux parts, dont la première va jusqu’à l’armistice de Milan et remplit l’espace de plus d’une année, et dont la seconde, enlevée en dix jours, marche, à pas de géant, de la reprise des hostilités à la bataille de Novare. Rien qui se ressemble moins que ces deux campagnes. D’un côté lenteurs, attermoiements, prudence ; de l’autre, vigueur, entraînement, soudaineté, inspiration dans l’attaque, imprévu dans l’offensive ! Charles- Albert y fut pris, ou plutôt le général Chrzanowsky, car à' Novare Charles-Albert ne commandait pas ; il ne fit que se battre en soldat, en héros. Nul doute que le souvenir de ses temporisations précédentes n’ait merveilleusement servi la fortune de Radetzky à cette période définitive. Comme la première fois, il battit en retraite ; mais cette retraite n’était plus, en 1840, qu’une feinte habile pour tromper l’ennemi. Le générai polonais qui dirigeait les forces piémontaiscs ignorait encore quelle direction il avait prise, que Radetzky, se retournant, tombait sur lui comme un lion et l’écrasait. « Jamais, nous disait un jour le maréçhal à Vérone, je n’ai tendu un piège à -Èharles-Albert sans qu’il y soit tombé tout aussitôt ! »

Radetzky, toujours sans nouvelles du corps de Nugent, était donc occupé à se fortifier dans Vérone, lorsque, le •> mai 1 848, enhardi par son heureux passage du Mincit* et

le* succès de Pastrengo, se voyant à la tête d'une armée qui chaque jour grandissait en nombre, tandis que le dénûment, les . blessures et la contagion diminuaient celle de ses adversaires, comptant bien aussi quelque peu sur l'insurrection viennoise qui forçait à cette heure même l’empereur à se réfugierdans le Tyrol, — Charles-Albert, résolu d’en finir, vint assaillir le général autrichien jusque dans son dernier retranchement. .

Celle affaire de Sainte-Lucie, commencée par des escarmouches d’avant - postes, prit en peu d’instants les pro*

portions d’un véritable combat ; l’engagement fut acharné, terrible. Les Piémontais ne se lassaient pas d’attaquer, les Autrichiens de leur opposer une imperturbable défensive. Le

roi, toujours défiant à l’endroit de son aptitude sfralé-

gique, après avoir remis le commandement supérieur au général Bava, vint se mêler aux rangs de ses soldats ; puis, lorsqu’il les eut animés de son exemple, il quitta le champ de bataille pour se rendre à une villa voisine autour de laquelle, disent les récits de la journée, il fit ensevelir, séance tenante, quelques officiers de son état-major tombés victimes du sort de la guerre. Spectacle étrange et lugubre que ce prince enterrant pieusement ses morts au bruit de la canonnade, scène de fossoyeur renouvelée d’ H ami et ! Quand la

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dernière pelletée de terre eut recouvert le dernier trépassé d’entre ses adjudants, ce monarque pâle, et comme marqué au front de ce signe de découragement et d’ennui que la fatalité semble imprimer à certaines figures mélancoliques de . l’histoire, ce triste roi monta au belvédère de la villa Fenelone, d’où, sa lunette braquée sur Vérone, il attendait qu’un mouvement insurrectionnel se déclarât pour lut dans l’intérieur de la place. Ce qui toutefois n’eut pas lieu, grâce aux mesures énergiques prises par le vieux Radetzky et à la proclamation laconique et sévère qu’il adressa aux Véronais en montant à cheval.

Des deux côtés les traits de courage et d’abnégation militaire ne manquèrent pas. J’en veux citer un qui rappelle à sa manière le sublime stoïcisme du colonel Combes à Constantine. Au début de l'action, le colonel fyottornaz, commandant lé régiment François-Charles , a le bras emporté par un' boulet. 11 quitte les rangs, se dirige au pas vers le général d’Aspre, et, du tort dont il aurait fait son rapport : « Excellence, dit-il, je viens d’avoir lé bras droit emporté, et j’ai l’honneur de vous informer que je me vois forcé de me retirer du champ de bataille. » — « Ma bague ! ah ! ma bague ! » s’écriait à Fontenoy un brillant capitaine aux gardes-françaises courant après sa main enlevée par la mitraille. Élégance, esprit, légèreté, galanterie aimable et frivole jusque dans ja mêlée et le carnage, n’est-ce point là le Français? Formalisme, gravité didactiquè, culte chevaleresque de la discipline, de la hiérarchie, du protocole, voilà l’Autrichien.

la journée de Sainte- Lucie fut une de celles où, les circonstances paralysant l’action et le génie d’un chef d’année,

tout est remis à l’intrépide initiative du soldat. Le terrain glissant s’opposait aux mouvements, la faiblesse numérique des troupes autrichiennes ne permettait pas les dispositions stratégiques. 11 fallait mourir ou \aincre l’arme au bras: on vainquit. Aux uns et aux autres cette affaire coûta cher; aux Piémontais surtout, qui perdirent beaucoup de monde et quittèrent la place en plein désarroi. Lorsque le lendemain, à l’aube, le maréchal visita lé champ de bataille, les morts et les blessés encombraient le terrain, et parmi les ustensiles, bagages, équipements de toute espèce qui couvraient le sol, au milieu des monceaux d’épaulettes, d’armes, de shakos, de trompettes, on trouva — singulière défroque en pareil lieu ! — nombre de masques de théâtre figurant Bclzébuth avec ses cornes. On se souvient du fameux diable vert du ballet de /a Tentation; plusieurs cadavres piémontais, lorsqu'on les releva, portaient encore ce déguisement. Quel pouvait être le sens de celte mascarade grotesque? Les officiers de l’état-major de Uadetzky se le demandèrent et finirent par découvrir qu’à l’aide de ces oripeaux fantastiques on avait tout simplement voulu terrifier les Croates. Et dire qu’en même temps qu’on estimait ces braves Croates assez naïfs pour se laisser intimider par des épouvantails d’enfants, les journaux de l’époque nous les représentaient

comme des fléaux de Dieu et d’invétérés bandits ne croyant ni à saints, ni à diable, massacrant les vieillards, pillant les églises, et portant toujours leur giberne pleine de mains de femmes qu’ils coupaient à la hâte chemin faisant, se réservant d’en ôter les bagues plus tard, comme on coupe une branche pour a\oir le fruit! Rien 11 e saurait se comparera

ces fables au moyen desquelles on exploitait la crédulité publique. Les blessés piémontais, qu’on transportait à l’hôpital de Vérone, suppliaient les soldats autrichiens de ne pas les

priver de la vue, et les officiers qui dirigeaient l’escorte eurent toutes les peines du monde à rassurer ces braves gens, à qui on avait fait accroire que les impériaux arrachaient les yeux à leurs prisonniers. Les choses allèrent môme sî loin, que le maréchal dut se rendre en personne auprès de ces » malheureux, etqw’après les avoir consolés, après avoir donné des ordres pour qu’ils fussent traités avec autant de soins et d’égards que ses propres soldats, il en écrivit vertement au ministre du roi de Sardaigne, le sommant de mettre un terme à de si ridicules manœuvres.

S’il y eut des journées plus brillantes que celle de Sainte- Lucie, il n’y en eut point de plus féconde en résultats. Elle marque, à vrai dire, l’heure exacte, le rqoment où la fortune accomplit son évolution, et des drapeaux de Charles-Albert, qu’elle avait jusque-là suivis, passe définitivement au camp du maréchal. Au point de vue de l’influence morale, ce succès fut immense : il raffermit le courage des troupes, leur discipline, ralluma leur foi dans l’avenir, et fut l’heureux point de. départ d’une période nouvelle. Deux archiducs y gagné- • vent hardiment leurs éperons sous les yeux du père Radetzky : l’archiduc Albert, digne fils de l’illustre archiduc Charles, et

le prince François-Joseph, que son courage désigna dès ce jour à l’armée, ignorante encore que, dans ce blond guerrier marqué au front de l’étoile de la jeunesse, elle saluait le futur empereur militaire dont les circonstances lui faisaient souhaiter l’avénement !

Les jours d’épreuve étaient passés, l’arrivée tant réclamée du corps de réserve venait enfin, le 25 mai , augmenter de 19,000 hommes l’effectif dû maréchal.' Les rôles allaient changer : c’était à Radetzky maintenant dé prendre l’offensive et de poursuivre cet adversaire qu’il avait jusque-là évité en si ingénieux et si consommé tacticien.

« C’était par une magnifique nuit de printemps ; le roulement de nos fourgons nombreux, de nos équipages, ébranlait l’air comme un grondement de tonnerre. A une distancé assez rapprochée brillaient les feux de bivouac de l’ennemi, dont nous longions les avanl-postes à une portée de canon. A la tête du second corps d’armée, ayant à ses côtés le futur souverain de l’Autiiche, s’avançajt Radetzky, gai, dispos.

l’œil rayonnant, le visage en belle humeur. Par intervalles un coup de feu lointain, échangé entre nos patrouilles et les avant-postes ennemis, troublait seul le calme de la nuit (t). »

Ainsi on quittait Vérone, ainsi on marchait allègre et joyeux à la journée de Curtatone, où les Toscans de Laugier furent défaits, à la journée de Vicence, où les Romains de Durando trouvèrent leurs fourches Caudines. Dès le soir du premier jour d’attaque, Vicence n’était plus tenable pour l’ennemi, forcé dans ses derniers reli'anchemenls intérieurs. Toutes ces hauteurs des Munti Ber ici, ces délicieuses collines que surmonte l’églisé et le cloître de là Madonn del Monte, et au pied desquelles s’étend la ville au sein d’un paysage vraiment édénique, les Autrichiens victorieux les occupaient lorsque la nuit vint mettre fin au combat. Sous leurs yeux se déroulait la cité magnifique si richement dotée par le génie de 'Palladio. Le maréchal allait s’en retourner à son quartier général après avoir pris toutes ses dispositions, le feu devait se rouvrir au jour levant, ses colonnes se massaient aux portes de la ville, et de l’éminence où l’on était, on pouvait en un moment anéautir Vicence sous une pluie de bombes et d’obus. L’issue de cette affaire avait donc cessé pour Radetzky d’être douteuse, mais il se demandait ce qui adviendrait de tant de chefs-d’œuvre pendant l’assaut du lendemain. La question était superflue : Vicence capitula. Déjà, vers le déclin du jour, au plus chaud de l’action-, le drapeau blanc avait été vu flottant çà et là sur divers points; il est vrai que, presque aussitôt, le drapeau rouge .l’avait

(1) Mémoires du général comte SchOenhals, tom. II, p.7t.

partout remplacé. On prétend que ce furent les gardes nationaux vicentins qui, prirent sur eux 'de couper court aux préliminaires pacifiques; mais Durando, vieux soldat, et, comme tel, jugeant mieux de la situation, ne partageà point l’avis de ces messieurs. Les seules forces qui lui restaient

étaient les bataillons suisses, lesquels, après s’être vigoureu-

sement battus pour l’honneur à la défense du Monte Berico . , sentant* qu’ils étaient là contre la volonté du pape, commencèrent à dire tout haut qu’ils ne se souciaient point de servir davantage d’instrumènts aux complots d’un ministère révolutionnaire avec lequel ils ne s’étaient jamais engagés. Durando négocia donc : pendant cette nuit même des parlementaires furent envoyés aux avants-postes autrichiens, et éur-le-champ une capitulation eut lieu, par laquelle le générai Durando s’obligeait à se retirer avec toutes ses troupes de l’autre côté du Pô, et à ne plus porter de trois mois les armes contre l’Autriche.-

Disons-le cependant, la fortune avait ses retours, et tout au début de cette phase nouvelle on compta plus d’un échec. A Goïto, par exemple, deux fautes graves furent commises : on tint Bava pour plus faible qu’il n’était, tandis que d’autre part on s’exagérait les forces du roi; ce qui fil qu’on attaqua le premier trop à la hâte et sans être en nombre, alors que l’on se laissait imposer par le second, qui n’avait auprès de lui que neuf bataillons. Le général Benedcck, à mesure qu’il arrivait en vue de Goïto, rangea ses troupes en bataille. Les Autrichiens n'avaient jusque-là rencontré que d’assez faibles ‘détachements de cavalerie qui s’enfuyaient à. leur approche, quand soudain, vers quatre heures de l’après-

midi, la tête de leurs colonnes fut saluée à coups de canon. On répondit à l’instant par le feu des batteries ; mais la supériorité de l’artillerie piémontaise indiqua bientôt que l’ennemi avait concentré ses forces sur ce point. Dès lors l’engagement prit un caractère plus sérieux. Wohlgemuth d’abord, puis Clam, reçurent l’ordre de se porter au secours de Benedeck ; mais la difficulté du terrain .s’opposait q l’exécution des manœuvres. Pendant ce temps, Benedeck à lui seul soutenait rudement l’assaut, non toutefois sans éprouver de grosses pertes, de. sorte que lorsqu’arrivèrent les bri-, gades de renfort, il avait trop souffert pour leur pouvoir prêter un secours utile. L’ennemi gagnait du terrain, et peu à peu on se voyait réduit à renoncer à tous ses avantages. Que faisait le général d’Aspre ? Comment cet intrépide pourfendeur tardait-il tant d’accourir sur le champ de bataille où sa valeureuse présence aurait suffi pour captiver la victoire incertaine ? Lui, le brave des braves, où pouvait-il être? lui, le plus fougueux, le plus impatient, le plus hardi des chefs,

quel ascendant le retenait? A tout moment on s’attendait à le voir déboucher sur le flanc droit de l’ennémi... Personne ! 'Misères de l’humanité, faut-il bien que jusque chez les héros on vous rencontre î Le général d’Aspre était sujet à d’horribles accès de goutte', et cette maladie avait pour premier effet de paralyser en un clin d'œil tous ses mouvements. 11 souffrait alors les tortures d’un damné; mais à l’entendre, les tortures physiques n’étaient que peu de chose auprès du supplice moral qu’il endurait à se voir ainsi impotent et perclus. Impotent, ce fier soldat dont le cheval hennit aux apprêts de la bataille ! perclus, ce vainqueur de la veille de

qui dépend l’affaire du lendemain ! Qu’uh général retraité et

pensionné soit goutteux chez lui, dans ses terres, alors qu’il n’a plus à s’occuper que de ses fermages où de l’établissement d’un coquin de neveu, à merveille ! Je dirai plus, le théâtre rious a si souvent reproduit cette physionomie du vieux militaire podagre et maugréant qu’on a quelque peine à se figurer sous un autre aspect le type traditionnel. Mais en campagne, avoir la gôutte! mais sentir dans sa poitrine battre le cœur d’un d’Aspre et ne pouvoir remuer la main pour boucler son ceinturon quand déjà gronde la canonnade, supplice oublié par Dante dans son lnferno :

Pends-to», bravé Crillon, on s’est battu sans loi.

D’Aspre, lui, ne voulait pas qu’on se battît. 11 aimait mieux^ cet homme intraitable, compromettre le succès d’une journée que d’envoyer ses troupes au combat quand il ne pouvait pas les y conduire. Lorsque, après Goïto, le maréchal lui demanda sévèrement pourquoi il- n’était pas arrivé au bruit du canon ? — Le canon, répondit d’Àspre avec amertume, je ne l’ai pas entendu. — La goutte l’avait rendli sourd !

De semblables infirmités, on le conçoit, ne laissent point à la longue d’aigrir le caractère ; et lorsque le patient, de sa nature, n’est pas un saint, mais tout bonnement un homme comme les autres, et plus que les autres peut-être porté à l’égoïsme, elles finissent par* en faire un personnage impraticable. Tel était devenu le général d’Aspre. Ennuyé, maussade, sarcastique, dégoûté de tout, il n’écoütait que l’humeur du moment : tantôt, comme à l’affaire de Goïto, refusant de donner parce que ses souffrances le clouaient au lit, et tantôt*

corame à Novare, s’exposant à coraproraettre l’action par l’incroyable excès de son audace. On eût dit qu’aux jours de bien-être il- voulût regagner le temps perdu et se montrer héroïque à la fois .pour l’heure présente et pour le lendemain dont il ne pouvait, hclas ! jamais répondre. Le tort d’un pa-, . reil calcul était d’jnléresser son amour-propre beaucoup plug que le salut de l’armée. On sait comment, à Novare, la témérité du général d’Aspre faillit coûter cher aux Autrichiens : dédaignant tout préliminaire, il entame l’attaque avec , ’ quinze mille hommes, et ce n’est qu’à la formidable résistance qu’on lui oppose qu’il s’aperçoit qu’il a affaire non point à une arrière-garde, mais à l’armée royale elle-même forte de soixante mille hommes. Tout autre que d’Aspre, en ouvrant les yeux sur son erreur, se fut hâté d’appeler à son aide; mais lui ne prévint pas même le maréchal. C'est par, l’immense bruit de la canonnade que Radetzky devine la gravjté de la situation où s’est engagé son lieutenant; car pour d’Aspre, il ne s’en effraie pas le moins du monde, et ses premiers bulletins sont rassurants. Quinze mille hommes contre soixante mille, cela lui paraît tout naturel, et pendant cinq heures il soutient le choc sans perdre un pouce de terrain. << Du secours 1 je me suis fourvoyé, » voilà ce que cet intraitable orgueil s’entêta jusqu’à la Un à ne vouloir pas reconnaître. Cette audace qui la veille, à Mortara, avait si magnitiquement décidé la victoire, il aUait la payer de son sang, du sang de tous ses braves, plutôt que de condescendre à s’en accuser comme d’une faute militaire.

On sé figure maintenant quel agréable accueil ce héros podagre et goutteux réservait à certains importuns. Après

l’affaire deGoïto, le général Bava ayant embouché sur le mode majèur la trompet te des bulletius, on cru t assez universellement en Italie, et en Europe, à l’entière déroute de Radetzky . Laugier se trouvait alors àGuaddizzolo aéec le reste de ses Toscans, battus à Curtatone ; comme bien d’autres il ajouta fot-aux récits illusoires, et trompé par les- mouvements de la cavalerie, prit le second corps d’armée autrichien pour un détachement coupé ; il envoya son adjudant, le comte Leonino Cipriani, avec ordre de faire mettre bas les armes aux impériaux. Or, ce jeune homme ayant imprudemment passé outre aux formalités d’usage en pareil cas, fut arrêté au$ avantpostes et mené droit au lit du général d’Aspre, justement en proie à toutes les horreurs d’une goutte enragée. D’Aspre ne plaisantait guère d’habitude, et moins que jamais ce jourlà son humeur était endurante. 11 fronça le sourcil, poussa un grognement et dit : « Qu’on le pende ! » Sur quoi le jeune homme déclara fort à propos qu’il n’était point un espion, et se recommandant de plusieurs personnes en honneur auprès du maréchal, il obtint d’être conduit à ses quartiers. Inutile d'ajouter que le maréchal cassa la sentence du farouche d’Aspre et renvoya en souriant le lionceau. Cette anecdote me rappelle un' trait du même genre, qui peint au naturel l’humanité du vieux Radetzky, et démontre une fois de plus le peu de valeur qu’on doit attribuer à tant de bruits calomnieux. Pendant l’affaire de Milan, deux insurgés, armés jusqu’aux dents, sont traînés devant le maréchal par des soldats qui s’apprêtent à les massacrer sous les yeux de leur chef. Voyant cela, l’adjudant général de Radetzky se jette en travers de la bagarre, et commande au nom de la • ' . . 5 .

discipline iniiitaii'e que les sabres rentrent dans le fourreau :

« Vous avez raison, mon général, s’écrie alors un des soldats tout en larmes, mais ces hommes viennent de me tuer mon frère il n’y a pas cinq minutes. » — « Il fallait donc les tuer sur le ' champ du combat, interrompit Radetzky, là, mon brave, tu en avais le drôit, ici tu ne l’as plus car, tu t’en es démis dès l’instant que tu les amenais prisonniers devant ton v général. » Et là-dessus le bonhomme tendit la main au soldat, qui du revers de son poignet essuya deux grosses larmes et s’éloigna en silence. Les deux insurgés étaient sauvés. . „ • • ’ '

Qu'on s’en soit ou non, du côté des Piémontais, exagéré l’importance, bataille ou combat, cette rencontre de Goïto fit . plus d’un illustre blessé. Charles-Albert y reçut lin éclat d'obus, le roi dé Sardaigne actuel, alors duc de Savoie, un coup de feu dans la cuisse. Ce fut. là aussi, etnon point à Curtatone comme on l’a prétendu, que le prince Félix de Schwarzenberg, à la tête de sa division, eut le bras fracassé par une balle. 'Physionomie remarquable que celle de cet homme d’état au camp de Radetzky î La vie du prince Schwarzen- ^berg, quand on y pense, est une des mieux remplies qui se puissent voir. Tout y vient à son heure, à son point. Homme de plaisir, grand seigneur, diplomate, soldat, premier ministre, il sut toujours combiner et fondre en de justes pro-

portions certaines qualités particulières à ces divers états. Chez lui le soldat se ressentit toujours un peu du négociateur, le diplomate du guerrier, le tout sans préjudice de l’homme de plaisir, du grand seigneur libertin qui jusqu’à latin brocha merveilleusement sur l’ensemble. Après avoir, sons un couvert diplomatique qui ne messied pas, fort occvipé le monde .du bruit de ses galantes équipées, la campagne J’ftalie survint très à propos pour opérer une diversion devenue nécessaire dans une existence qui depuis mainte, aventure par trop romanesque commençait à tourner au scandale. Tel il avait été dans les boudoirs de Naples, de Londres et de Paris, tel il fut plus tard dans son cabinet du palais de la chancellerie k Vienne, — et tel il §e montre sur les champs de bataille, impassible, dédaigneux, superbe. Soq visage avait quelque chose de glacial qui déconcertait, même aloçs qu’il affectait son expression la plus aimable, et vous vous demandiez, à voir ce corps si long et si maigre que l’étroitesse de son atlila militairement boutonné rendait encore plus efflanqué, à voir ces. traits pâles et durs, où se 'peignait, à côté d’une, ironie hautaine, le sentiment de la plus inflexible personnalité, — vous vous demandiez par quelle inexplicable force d’attractioq cet homme, sans jeunesse, sans beauté, sans agrément, agissait ainsi sur la plus séduisante moitié du genre hutnain. Pour grand seigneur et brave, il l’était, qui en doute ? mais les Lobkowitz, les Windisch-Graetz, les Lichtenstein aussi sont des braves et de très-grands seigneurs. Quel charme particulier possédait-il donc, ce prince Schvvarzenberg, pour qu’on le préférât aux plus beaux, aux plus vaillants, aux plus jeunes? Quel était son secret pour entraîner tant de cœurs à

sa suite? car, cet homme étrange, on'ne se contentait pas de

l'aimer, on l'adorait jusqu'à l’extravagance, jusqu’au délire,

jusqu'à la mort. Les passions, il les inspirait par douzaines,

cela, même aux derniers temps de sa vie. Zerline, Elvire, dona Anna, que de victimes 1 C’était, à vrai dire, le don Juan d’un siècle comme le nôtre. A cette soif du plaisir, à cette

ardeur éternellement inassouvie, il joignait l’intelligence et

l’amour des affaires, ce noble emploi des hautes facultés de l’esprit dont le sensualisme de nos jours besoin pour savourer pleinement ses délices. Aussi bientôt ses forces se consumèrent. Un soir, comme il s’habillait pour aller dîner chez l’empêre.ur, la mort vint le prendre. — Qui frappé là ? — C’est la statue ! Toujours le même dénouement. Il touchait alors au plus haut point de sa fortune politique; il avait reconquis l’Italie à la couronne d’Autriche, éerasé la révolution, humilié la Prusse, affermi partout la souveraineté de son jeune maître. Sortir à temps de ce monde qui n’avait cessé de lui prodiguer toutes ses fêtes, ce ne fut peut-être pas le moindre signe par où se laissa voir l’heureux arrangement de sa destinée. Sis Félix Schtvarzenberg ! disaient, au camp de Radetzky, ses camarades en jouant sur son nom. Heu-

reuic en effet, car la mort qu’il bravait insolemment semblait

prendre à tâche de l’épargner ! A Goïto, tandis que la mousqueterie et la mitraille dévastaient Jes rangs, il fouettait sa botte du bout de son épée, non moins dédaigneux vis-à-vis des balles . et des boulets, non moins altier en sa contenance, qu’il ne le fut plus tard dans son cabinet de premier ministre. ^Le bonhomme Kadetzkv l’appelait spirituellement son felddiplomnle, et, chaque fois qu’une négociation se présentait,

l’en chargeait. L’Autriche offrait «lors le spectacle inouï d’un état dont la puissance au dehors se relève et se régénère, lorsqu’à l’intérieur tous les éléments de force et de vitalité périclitent et se détraquent. A, Vienne florissait un de ces ministères à la Necker, fléaux des monarchies, et qu’on retrouve malheureusement au d.ébut de toutes les crises sociales, un

de ces pouvoirs néfastes qui, trop ambitieux pour abdiquer, trop faibles pour résister au flot envahissant, trahissent un . peu tout le monde et finissent par devenirla proie de l’émeute ’ après en avoir été quelque temps le jouet. .

Vainement, après les- journées de mars, avait-on -espéré de voir les choses reprendre leur cours régulier. Cette constitution, qjje le débonnaire Ferdinand venait de donner dans la loyauté de son âme, il s’agissait bien, eu Vérité, de la mettre en pratique ! Les agitateurs s’emparèrent des masses. Le pou- - voir recula et le pacte nouveau, salué naguère par. des transports d’enthousiasme, fut bafoué publiquement. L'heure avait sonné pour l’Autriche d’une assemblée Constituante, la diète se .réunit à Krcknsier, et l’on peut dire qu’à dater de ce moment, n’eussent été l’armée et ses chefs, c’en était fait de la monarchie. C’est à ce point de la crise qu’il faut étudier Kossirth et Mazzini, à ce point qu’il faut les voir à l’œuvre, ces grands hommes de mal. Que d’intelligence, d’habileté, de ressources, quel art singulier de dissimulation et d’à-propos dans la manière dont ils exploitent l’un et l’autre les avantages que les circonstances leur livrent! Arracher parle crédit et les obsessions de la noblesse, qu’on flatte en attendant de lui marcher dessus, arracher à Temperçur privilèges sur privilèges, consommer, au moyen de -l’institution d’un mi-

ni stère indépendant, la séparation de fait de la Hongrie, puis, quaud une fois on tient la clef des forteresses, qu’on dispose , d’une armée à soi et de dix mille canons, "soudain lever le

o masque : voilà Kossuth. Moins- actif en apparence, moins initié

à la pratique des affaires, Mazzini poursuit ses idées et s’y attache avec l’inexorable acharnement du sectaire. 11 a vilis de calme au dehors,- plus de haine et de rancune au dedans; cette lave qui, chez Kossuth, se répand en beaux discours, en. gestes, en pantomimes, chez lui couve à petit feu, toujours

contenue et frémissante. Celui-ci, tribun vaniteux et pressé *■ ' , , de jpuir, -pérore sans relâche, celui-là, mystagogue irapéné- .

tiable, s’enferme dans le sanctuaire de Ses idées, un sourire, un mot, un regard, et c’en- est assez pour que ses disciples le comprennent. « lte et evangelizate ; Allez et révolutionnez. » Ainsi parle la doctrine, rien de plus, rien de moins. Prophète, il remplit l’univers de ses missionnaires. Il y avait au quartier général de Charles- Albert un certain baron Spleni, ancien officier au service d’Autriche et qui jouait le rôle d’intermédiaire entre le roi et Kossuth; Ce mystérieux personnage qui ne fait que paraître et disparaître ; cet homme fatal dont on craint la mauvaise influence dans les rangs des impériaux et qui sème autour de lui la- révolte et la désertiop, qu’est-ce autre chose qu’un de ces innombrables avatars du dieu Mazzini, partout présent à cette époque et partout agissant. Incroyable chef-d’œuvre de ce diabolique génie d’avoir su. persuader aux souverains les plus jaloux de leur absolue puissance, de se li- . guer entre eux pour une cause dont le moindre résultat était leur propre déchéance 1 ...

Le prince Schwarzenberg était surtout l’homme du succès; '

ul jamais ne s’entendit mieux à profiter de l’occasion quand et comme elle s’offrait à lui. Reste à sedemander s’il eût été aussi habile à la faire naître. Il est permis de douter, en tout cas, que les calculs de sa politique eussent une très-grande profondeur. Il traitait militairementles affaires, et, disons le, un peli en casse-cou. Certes, son idée de concentration de l’Allemagne dans l’Autriche était d’un esprit ferme et capable d’entreprises hardies ; mais n’y avait-il donc point aussi quelquetémérité à prétendre confier uniquementau sort désarmes une question comme celle-là? Il semble qu’en pareil* cas un Richelieu eût compté davantage avec les mœurs et les institutions d’un pays protestant et parlementaire. Je l’ai dit, il y avait du soldat dans ce diplomate ; et si l’esprit militaire, qui communiquait à ses desseins l’énergie et la soudaineté, l’empêcha souvent de porter sa vue au delà du moment, c'est peut-être qu’en somme, toute bonne qualité a son défaut, ainsi que toute médaille son revers. D’ailleurs, heureux comme il l’était, c’eût été faillir à sa destinée que de ne se point montrer aventureux. N’avait-il pas son étoile, n’avait-il pas ' son influence magnétique ? et quand j’jécris ce mot, je l’emploie non plus au figuré, mais dans son acception réelle, médicale. A l’époque où le prince Hohenlohe mit le magnétisme à la mode dans les salons de Vienne, le prince Schwarzenberg avait senti se développer en lui une puissance nerveuse qui jusque-là était demeurée à l’état latent et dont il usa ensuite tant bien que mai durant le reste de sa vie. Cet té force surnaturelle ne cessa même jamais de s’exercer depuis sur une de ses sœurs de complexion délicate et souffrante, laquelle empruntait au pouvoir magnétique de son frère le peu de

santé dont elle jouissait. Du temps où le prince était ambassadeur à Naples, cette sœur se rendit, à diverses reprises, de Vienne à Rome, où celui-ci arrivait de son côté pour la rencontrer et la faire en quelque sorte revivre au contact de cette vie nerveuse dont il possédait les mystérieux trésors.

On Voit à quelles difficultés avait affaire cette armée d’itâlie. Vaincre au jour le jour tant d’ennemis coalisés, c’était

pour elle la moindre chose ; il lui fallait en outre tenir tête au

mauvais vouloir de son gouvernement, que possédait l’esprit de Mazzini. A ces soldats, dont le sang coulait sur tous les champs de bataille, la patrie, représentée a Vienne par lès hommes de Kremsier, marchandait les vêtements et le pain. Eux pourtant, sans se laisser décourager, continuaient stoïquement leqr marche. Affamés, meurtris, déguenillés, ils répondaient par des victoires à l’indifférence et aux insultes

de la métropole. Ils envoyaient à Vienne les drapeaux pris à

Sainte-Lucie, à Curtatone, à Vicence, et la capitale de l'empire, qu’une poignée d’étudiants et d’émeutiers tenait sous sa domination, jetait aux égouts ces trophées. 11 est beau de voir éclater l’indignation du soldat au souvenir de pareils opprobres : « Ces tèmps douloureux, ces temps ignobles, aucun de nous ne saurait se les rappeler sans frissonner d’horreur et de dégoût. Nous repoussions partout f ennemi, partout en Italie nous relevions le sceptre impérial et la dignité de la maison. d’Autriche, et, pendant ce temps, s’écroulait en poussière l’œuvre de tant de siècles, l’héritage sacré de tant de souverains que nous défendions au prix de notre vie. Et dire que l’ennemi nous clouait à notre placé, et nous empêchait de voler au cœur de cette patrie où nous appelait la voix de

l’honneur et de la foi jurée ! Que de fois^ du milieu de la canonnade, nos yeu* se retournèrent avec anxiété du côté de Vienne, car là s’agitaient, nous le savions, des adversaires bien autrement puissants et redoutables que ceux que nous avions en face ! » Et plus loin, dans un mouvement d'éloquence militaire non moins remarquable, le général Schoenhals s’écrie : « Il y avait alors à Vienne un eongrès dont la prétention était de conduire les destinées du pays et de lui donner des lois nouvelles. Un jour, le lendemain d’une de. nos victoires, un membre de cette assemblée, mû par un loyal sentiment da patriotisme, se lève et propose de vous voter, à vous, soldats, et à votre digne chef, des remcrcîments au nom de la patrie. Honte et sacrilège ! ce vote'est rejeté ! Ils le repoussent, disent-ils, parce que vous combattez contre la liberté ; liberté ! cette anarchie qui sans vous eût infesté le monde 1 Etonnez-vous ensuite que ces drapeaux conquis par votre sang et que naguère encore Vienne eût contemplés avec orgueil, étonnez-vous que ces drapeaux soient désormais trkites par elle en marchandise prohibée ! »

A peine remis des fatigues de Curtatone et de Vicence, le maréchal Radelzky s-’apprêtait à poursuivre sa marche en avant, lorsqu’un matin, une dépêche de l’empereur Ferdinand lui arrive d’Innsbrück. A cette lecture, le vieillard pâlit, sa main tremble, ses sourcils se froncent. Ce que contenait' ce message, c’était l’ordre de proposer immédiatement l’armistjee à Charles-Albert. Lui, Radetzky, s’humilier devant son rival et tourner brusquement le dos à la fortune qu’il voyait, après tant de traverses héroïquement endurées, revenir sous ses- drapeaux ! « Un boulet de trente-six qui fût

tombé à mes» pieds, racontait-il plus tard, m’eût semblé la colombe de l’arche auprès dé ce message de malheur, inspiré, je n'eus pas grand’peine à le reconnaître, pâr le machiavélisme combiné de Batthyany et de Palmerston ! » Que faire cependant? Soldat, son premier mouvement fut de se résilier et d’obéir. La rougeur au front, l’âme navrée, il commence une dépêche au roi de Piémont; mais bientôt la plume lui tombe des mains, il a trop présumé de ses forces. Non, avant de consommer un pareil acte, il tentera auprès

de son empereur nne dernière démarche. L’épître à Charles- Albert vple en morceaux; il se lève, fait quelques pas, puis se rassied et supplie son gracieux njaître de révoquer son ordre ou d’accepter sa démission, l’assurant d’ailleurs d’une

prompte victoire au cas où les motifs qu’il développe seraient accueillis. ■*■...

Sa dépêche écrite, le maréchal envoya chercher, pour la porter en toute hâte à l’empereur, l’homme à ses yeux

• le plus capdble, par sa ^connaissance de la situation et les ressources de son esprit, de mener à bien l’entreprise. Le général Félix Schwarzenbcrg était alors fort souffrant de sa blessure reçue à Goïto. On raconte qu’eq apprenant la mort -de l’empereur Charles VI, le grand Frédéric sauta à bas de son lit, disant qu’il avait bien autre chose à faire qu’à soigner

* sa fièvre. Le ‘prince Schwarzenberg. agit de même, et, sans écouter davantage l’avis des médecins, il partit dans la nuit pour Innsbrück, où l’autorité de sa présence déjoua l’intrigue ourdie parle cabinet hongrois autour du faible Ferdinand. Lç prince Schwarzenberg fut depuis utl grand ministre, et l’histoire un jour appréciera l’impulsion féconde que sa main sut •

imprimer aux destinés nouvelles de son pays ; mais parmi les immenses services rendus par lui à l’Autriche, s’il en est dé plus éclatants et de plus fameux, on n’en trouverait pas de plus utiles. Qu’on pense, en effet, aux résultats qu’en de sem-r blables circonstances un temps d’arrêt dans les hostilités aurait amenés. L’armistice, c’était en ce moment l’abandon de tous les avantages conquis, l’abdication dans la victoire, la démoralisation de l’armée, suprême élément de salut. De la réussite de cette démarche tout dépendait donc à cette heure, ef le vieux Radetzky le savait à n’en pas douter, lui qui, au retour de Schwarzenberg, s’écriait en l’embrassant : « Bravo, prince, voilà une victoire qui nous coûte moins cher qne Custozza et qui vaut mieux ! »

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