‹ Souvenirs et récits des campagnes d'AutricheChapitre 9 sur 9 · MO · texte numérisé non relu

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sérieux. C’est la parole d’un homme Terme et déterminé qui renonce à la lutte, parce qu’à ses yeux la lutte est devenue impossible, et qu’il condamne toute inutile effusion dé sang. C’est la prose, si l’on veut, après la poésie. Dès le 1 1 août,' Goergei se mit donc en rapport avec le général Rüdiger, qui s’était avancé jusque dans le voisinage d’Arad, et lui annonça sa résolution définitive de capituler. Cependant, comme l’avant-garde des Autrichiens, sous les ordres deSchlik, s’était en même temps approchée, Goergei indiqua au général russe la direction qu’il devait prendre, afin de mettre ses troupes entre les Autrichiens et l’armée hongroise, l’acte suprême ne devant avoir lieu qu’en présence des Russes seuls. «Hâtez-vous, général, si vous voulez éviter de nouveaux malheurs, et faites que ce triste dénoùment s’accomplisse au plus tôt ; faites surtout qu’il n’ait pour témoins que les troupes de S. M. l’empereur de Russie, car, je vous le déclare sur mon honneur, j’aimerais mieux être anéanti avec tout le corps que je commande dans une rencontre désespérée que de déposer les armes sans conditions devant les Autrichiens ! » Toute cette lettre au général Rüdiger, testament politique de Goergei, nous donne l’explication la plus *

complète de sa conduite et de sa situation. «Vous connaissez la déplorable histoire de mon pays, et vous m’épargnerez de revenir sur cet enchaînement de circonstances fatales qui, après nous avoir mis les armes à la main pour la revendication de nos droits légitimes, devait nous amener à combattre pour notre propre existence. » Une fois de plus, il nous est démontré que Goergei, si tant est qu’il se fût jamais senti la moindre confiance dans l’avenir de la cause qu’il soutenait.

avait perdu tout espoir dès la première nouvelle de l’intervention russe.

Cependant cette lettre, pas plus que les mémoires du général madjar, ne lève deux ou trois objections graves qui se présentent et que Goergei n’affronte nulle part, sans doute parce que sa conscience lui dit que s’il essayait d’y répondre, les bonnes raisons lui manqueraient. Ecartons celte idée, ridicule de haute trahison, à laquelle les plus acharnés adversaires du jeune général semblent avoir eux-mêmes renoncé : il n’en reste pas moins à se demander pourquoi Goergei, ayant acquis l’inébranlable certitude qu’il ne pouvait plus rien désormais contre les forces combinées de l’Autriche et de la Russie, gardait son commandement et continuait la guerre ? Autre énigme. la déclaration du 44 avril ouvre un abîme infranchissable entre le gouvernement provisoire et le général de l’armée du Haut-Danube. Deux partis s’offraient alors à Goergei : abdiquer ses fonctions, refuser publiquement le concours de son épée à une cause qui cessait d’être la sienne, ou relever fièrement la tête contre une autorité révolutionnaire, proclamer sa déchéance, et puiser dans le vieux royalisme de scs compagnons d’armes l’audace d’un de ces coups d’État qui tranchent les situations. Au lieu d’en venir à ces glorieuses extrémités, il hésite et perd son temps à calculer l'influence que son éloignement pourrait avoir sur les troupes ; incapable à la fois d’agir et de se démettre, il va d’irrésolution en irrésolution, et finit par consentir à recevoir des mains d’un gouvernement qu’il méprise le portefeuille de ministre de la guerre et le commandement d’une année, qu’en se ravisant, alors qu’il était temps encore, on aurait pu

faire servir à de grands desseins. Quelques-uns des anciens amis de Goergei m’ont souvent assuré que la chose au monde qui manquait le plus au vainqueur de Waitzen, c’était la confiance en ses propres mérites. Douter de soi-même, en dernière analyse on trouverait là peut-être le secret de bien des mouvements dont le sens nous échappe. Cé défaut va même si loin, qu’au début de la campagne Goergei ne voulait point croire à ses talents stratégiques, et parlait d’obtenir quelque jour, en récompense des services qu’il pourrait avoir rendus , une place de professeur de chimie à l’université de Pesth. «Si je bats l’ennemi et que la guerre se termine à notre avantage, disait parfois le jeune capitaine, je demanderai à mon pays de me voter une somme de cinquante mille florins pour la fondation d’un laboratoire de chimie.. C’est énorme ce qu’avec cinquante mille florins on pourrait faire chez nous pour les progrès de la science. » Au lendemain de Vilagos, à peine installé à Klagenfurt, lieu désigné à son exil, Goergei reprenait le cours de ses chères études. Un jour Kossuth, véritable Madjar pour la munificence ét la prodigalité, voulant assurer l’avenir de son jeune générai et peutêtre aussi fléchir ses gênantes roideurs, lui décréta une somme de deux cent raille florins que, par excès de délicatesse, le dictateur fit offrir à madame Goergei. Dès qu’il eut connaissance de ce don, Goergei le refusa, et renvoya à Kossuth son riche présent avec ces paroles d’une héroïque simplicité: « Si je meurs, je n’ai besoin de rien, et ma femme redeviendra gouvernante, ce qu’elle fut jadis ; si nous sommes vaincus et que j’échappe, je me ferai professeur en pays étranger, et si nous triomphons et que je survive à nos victoires, moins que jamais j’aurai besoin d’argent. »

Un homme pourvu à l’endroit de lui-même d’une pareille dose de scepticisme n’offrait, on le devine, qu’un champ trèspeu favorable au charlatanisme d’autrui. Nous avons vu ses dédains pour les vantardises de Perczel, ses hauteurs envers Kossuth, dont la pompe lyrique et le fracas déclamatoire ne lui inspirèrent jamais d’autre admiration que celle qui revient en partage au comédien habile. Faiblesse inhérente à l’orgueil humain! ascendant irrésistible d’un esprit solide et maître de lui-même sur l’enthousiasme gonflé de gaz et le patriotisme de tempérament ! Un homme poursuit Kossuth de son sarcasme, le harcèle de ses persiflages, et c’est juste cet homme que le dictateur tiiomphant ne se lasse pas de circonvenir et d’enlacer. Pour un hommage de ce Miitiade sardonique, dont les lauriers l’empêchaient de dormir, le potentat républicain eût tout donné. Vaines avances ! le superbe, le froid, l’aristocrate Goergei conservait sur sa bouche ce pli fatal des cœurs désabusés, le masque d’airain ne se déridait pas, et ce Kossuth, qu’entouraient alors tant d’adulations, en était réduit à voir ses flatteries échouer devant cet amer antagonisme qu’il ne pouvait briser !

Calme dans la bonne fortune, indifférent à la mauvaise, Goergei voit les individus et les événements avec l’impassibilité d’un chimiste procédant à son analyse, et son attitude sur les champs de bataille prouve qu’il a pour la mort le même mépris que pour les hommes. Moins royaliste peutêtre que patricien, il n’est Madjar qu’en de justes mesures, et sait aussi bien se garder des faiblesses de nationalité que des autres faiblesses d’amour-propre. A l’armée, tousses ordres du jour et tous ses bulletins, qui, soit dit en passant, se

recommandent par la netteté et la distinction dn style, étaient rédigés on langue allemande, crime impardonnable à cette époque aux yeux d’une foule de gens possédés de la fièvre madjare, et qui, lorsque leurs propres noms leur semblaient avoir une tournure par trop germanique, en m ad jari soient les désinences ; mais Goergei se souciait fort peu des oppositions de ce genre, qu’elles vinssent d’en haut ou d’en bas, et passait outre aux clabauderies en répondant : « J'ai l’habitude d’écrire et de parler pour me faire comprendre des gens auxquels je m’adresse. Or, quand je donne un ordre en allemand, tout le monde le comprend au quartier, tandis que si je leur parle madjar, la moitié d’entre eux no savent pas ce que je veux leur dire. »

C’est aussi en allemand que Goergei a écrit l’histoire de sa vie militaire. Ses mémoires sont l’un des ouvrages les plus curieux et les plus charmants qui se puissent lire. Je laisse aux juges compétents d’apprécierà sa haute valeur la partie stratégique , tous ces plans d’opérations , toüs ces exposés de manœuvre, tous ces récits de marches et de contre-marches ; mais ce que je ne saurais trop louer, c’est l’originalité parfaite de ces deux volumes, qui pouvaient en somme n’ètre que le monument toujours assez peu accessible d’un tacticien habile, et qui sont, au contraire, l’oeuvre d’un homme d’esprit, d’un observateur plein de finesse et de tact, d’une plume à qui pas Un ridicule n’échappe. Comme tous les détails de cette guerre de Hongrie, l’un des épisodes les plus émouvants dos annales contemporaines, y sont saisis et commentés ! Comme tous ces personnages mis en évidence parles événements et jusqu’alors, hélas ! si défigurés parla po-

lémiquebanaledes journaux, s’animent pour la première fois, et pour la première fois vivent à nos veuxdela viede l’histoire ! Quel tableau de la Hongrie que ce livre écrit par un homme qui ne se passionne jamais, et raconte froidement les choses grandes et petites auxquelles il a pris part ! En présence de ces divisions intestines, de ces querelles entre généraux qui rappellent incessamment le camp de Waldstein, en présence de cet éternel désarroi, on se demande à chaque page de ce livre comment l’Autriche a dû finir par faire appel aux armes russes. «Ah! si Windisch-Graetz avait pu voir où nous en étions en ce moment ! » s’écrie quelque part Goergei, énumérant les misères du début. C’est qu’en effet le prince Windisch-Graetz ne voyait lien et ne voulait rien voir, et plus tard, quand les véritables hommes d’action entrèrent en campagne, le tour était joué, les ongles avaient cru au lion hongrois, les honveds avaient appris à marcher à l’ennemi. A propos des honveds, je noterai dans l’ouvrage de Goergei une lacune regrettable. Pourquoi, par exemple, ce silence obstiné sur la manière dont se forma son armée ? Nous venons de laisser Goergei tout à l’heure aux prises avec de misérables recrues qu’il bafoue et dont il désespère, et voilà que nous le retrouvons tout à coup à la tète de troupes fermes et résolues avec lesquelles il bat les Autrichiens aux deux journées décisives de Waitzenet d’Issaszeg ! Ces trou-, pes, comment se sont-elles si vite ravisées? Par quel prodige cette milice ridicule est-elle en quelques semaines devenue une armée sérieuse? Pourquoi Goergei ne le dit-il point? Serait-ce, par hasard, que l’insurmontable antipathie que Kossuth lui inspire l’empêche de rendre au dictateur la juste.

pari d’éloges qui lui revient en cette affaire? L’éloquence de Kossuth, impuissante sur les champs de bataille, avait l’inappréciable mérite de savoir susciter les populations des campagnes et les préparer à la discipline du drapeau, et puis Kossuth était l’homme des ressources infinies. 'Nul mieux que lui ne s’entendait a procurer de l’argent aux gé-néraux. Dans un pays où l’agriculture est en quelque sorte l’unique industrie; où le commerce n’existe qu’à l’état le plus élémentaire, le numéraire doit naturellement n’avoir qu’une circulation allanguie et médiocre, et l’argent^ livré partout ailleurs au va-et-vient des transactions, finit par. s’accumuler aux mains des riches particuliers. Cette loi d’économie politique , spécialement applicable à son pays , Kossuth ne l’ignorait pas, et ce fut le grand art de sa parole de remuer les espèces au fond des coffres-forts , et d’amener sur l’autel de la patrie les doublons qui dormaient au fond des escarcelles. Dans quelle mesure l’éloquence du dictateur, et au besoin les arguments irrésistibles que tout pouvoir révolutionnaire sait employer lorsque les circonstances le commandent, — dans quelle mesure ces divers éléments combinés aidèrent-ils à la formation de l’armée de Goergei ? Nous ne le saurions dire. Cependant, comme l’argent passe

assez généralement pour le nerf de la guerre, et que Kossuth

avait le secret d’en trouver, il nous paraît impossible que le dictateur madjar n’ait pas eu quelque influence sur la formation du corps d’armée de Goergei, et nous persistons à reprocher au général d’avoir refusé, dans ses mémoires, de rendre à Kossuth ce qui appartient à Kossuth. ,

Ces injustes réticences, hàtons-nous de le dire, n’atteignent

que l’ennëmi domestique (celui de tous, il est vrai, envers lequel on aime le moins à se montrer généreux) ; elles ne se reproduisent point à l’égard des autres adversaires que Goer-

.v «si *

gei rencontre journellement sur le terrain du combat ; car, s’il n’arrive jamais au général hongrois (et qui oserait le lui demander ?) d’afficher une grande prévention en faveur des troupes autrichiennes, il lui est cependant impossible de ne rien laisser transpirer au dehors de la secrète estime où il tient cette armée régulière et disciplinée, et dë l’envie que, du milieu des bandes tumultueuses qui l’entourent, il porte lui, çfief involontaire d’une nuée de partisans, à ces généraux commandant des corps homogènes, à tous ces nobles officiers qu’il ne peut oublier d’avoir eus jadis pour frères d’armes. Quand cet homme, qui, trois ans plus tôt, aurait versé jusqu’àla dernière goutte de son sang pour mériter la croix de Marie-Thérèse, repousse ironiquement les honneurs à lui décernés par Kossuth, il y a dans l’amertume de son refus quelque chose des remords que dut ressentir Moreau en tirant l’épée contre le drapeau de sa jeunesse. Au premier rang des officiers impériaux qui figurent dans l’ouvrage de Goergei, il en est un, le général Schlik, que les chances de la victoire ramènent sur la scène à tout instant. Kapolna, Kaschau, Miskolcz, belles journées pour les armes autrichiennes, et dont la promptitude d'esprit et la bravoure de Schlik firent le succès! Pour nous qui avons connu à cette époque»l’intrépide générai, c’est une véritable joie de voir cette chevaleresque physionomie se profiler à l'horizon, et de retrouver là cet homme aimé de tous, ce glorieux soldat à qui le jeune empereur devant Raab criait : a Bravo, Schlik ! »

et que scs ennemis, écrivant daus l'exil leurs commentaires, appellent un héros. . ■* £

Goergei comptait à peine trente-deux ans lorsque la capitulation de Vilagos vint mettre un terme bien prématuré à une carrière militaire qui n’avait pas été sans éclat. Hélas ! combien de jeunes renommées ont ainsi dévorées les événements de i 848 ! Le même embrasement volcanique qui développait leur trop hâtive efflorescence les devait dessécher avant l’heure. C’est l’histoire de cette carrière brillante et rapide que le jeune général a entrepris de retracer dans ses loisirs forcés de Klagenfurt, dans ce recueillement indéfini où la triste loi de son destin le condamne. Je ne reviendrai pas sur les graves témoignages que le livre même de Goergei semble porter en certains endroits contre sa conduite ; je ne redirai pas comment en un acte formel d’accusation se change çà et là cet ingénieux, cet entraînant plaidoyer qu’on croirait écrit parla plume d’un Beaumarchais, si les documents stratégiques et les commentaires ne nous montraient à chaque instant le tacticien à coté du lettré, l’homme de guerre à côté de l’homme d’esprit. A quelque point de vue qu’on se place, Goergei a manqué de résolution ; il en a manqué vis-à-vis du pouvoir (quel qu’il fût, je ne le discute pas) qui lui déléguait le commandement; il en a manqué vis-à* vis de la cause qu’en son âme et conscience il prétendait dé fendre. Arrêter, en ses mille péripéties plus sanglantes les unes que les autres, cette guerre néfaste ; mesurer tout de '/suite, avec la justesse de son coup d’œil, ce qui était possi- # ble et ce qui ne l’était pas ; former un dessein, s’y tenir et vouloir commô on sait vouloir quand on a quarante mille

hommes sons scs ordres et qu'on est maître de Komorn, — à un moment donné Goergei pouvait tout cela : il ne l’a point * fait. Idole du soldat, constitution de fer, nature douée sur le champ de bataille de ce regard concentrique que Napoléon appelait l’âme du général d’armée, l’occasion l’a trouvé fai- ^ ble, indécis, sans volonté. 11 n’a pas su franchir à temps le Rubicon , et lorsque les catastrophes qu’il prévoyait sont survenues, quand la capitulation de Vilagos a marqué la suprème étape de cette sinistre campagne, tous lui ont jeté la pierre, ceux-ci parce que c’était trop tût, ceux-là parce que c’était trop tard. -

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