‹ Souvenirs et récits des campagnes d'AutricheChapitre 8 sur 9 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

(il'ERRF. I>K HONGRIE.

Caractère de l’insurrection madjare. — Les trois ministères, — Le comte Louis Batthyanyi. — Kossutli, — Le camp des Grecs devant Troie. — Phyr sionomie de l’assemblée majdare et de ses généraux. — Hongrie et Pologne-

— Les généraux Maurice Perczel, Kméty, Guyon, Bem, Dembinsky, Woroniewski. — Arthur Goergei. — Les deux frères Zichy en présence du conseil de guerre. — Kossuth et la Landsturm. — Le quartier général de Parendorf. — Le général Moga. — Campagne de Goergei dans les Karpathes. — La proclamation de Waitzen. — Victoire des Autrichiens à Kapolna. — Le général Schlik. — La république du Danube. — Protestation du corps d’armée du Haut-Danube contre le général Dembinski. — Entrevue de Kossuth et de Goergei. — Affaire de Bima-Szombath. — La patnche d’Erlau. — Les généraux Vetter et Klapka. — Tisza-fured. — Le triumvirat du congrès de Débreczin.- — Damjanich, — Prise de Komorn.

— Goergei devant Ofen. — Mort du général Hentzi. — La couronne de Hongrie et ses romanesques aventures. — L’intervention russe, le maréchal prince Paskiewistch et le général Panjutine. — Irrésolution de Goergei.

— L'affaire du pont de Waitzen. — Projets de capitulation. — La couronue

de Hongrie offerte au duc de Leuchtenberg. — Témeswar. — Kossuth et >

Goergei dans Arad. — - Cromwell-Scapin. — Abdication de Kossuth. —

Goergei généralissime et dictateur. — Le général Kudiger. — La capitulation de Vilagos. — Portrait d’Arthur Goergei. — Conclusion.

Trois ministères ont marqué les trois périodes critiques de l’insurrection hongroise : le cabinet Batthyanyi , le cabinet Kossuth, le cabinet Széméré. Avec le comte Louis Batthyanyi, gentilhomme imbu des idées du siècle , aristocrate libéral possédé du besoin de brûler, sur l’autel du patriotisme, les

privilèges de sa caste, sorte de Liancourt magnat, avec Batthyanyi, l’opposition épuise ce que j’appellerai son caractère philosophique ; avec Kossulh, la philosophie des salons devient révolte dans les rues ; enfin, au dernier ministère il ne reste qu’à subir la fatalité des événements qui s’enchaînent et à s’écrier, comme le chancelier Maupeou : « Après moi le déluge ! »

Ces divers ministères, un homme cependant les a successivement traversés tous les trois : c’est Kossuth. Qu’on se rassure, nous n’avons nulle envie de mettre en scène, une fois de plus, la physionomie, hélas ! tant reproduite,du grand agitateur. Nous ne parlerons ni de son éloquence habile à s’emparer des masses, ni de l’appareil, trop souvent dérisoire, que cette éloquence appelait à son aide ; nous ne chercherons pas à distinguer dans cette nature picaresque le tribun du journaliste, le journaliste du zingaro. Nous prenons Kossuth pour ce qu’il se donne : un casse-cou en matière de finances, un diplomate myope dont l’œil a pu ne pas apercevoir la Russie en mesurant la carte de l’Europe, une sorte de Cromwel doublé de Camille Desmoulins (le Camille du Vieux Cordelier) et nous nous demandons ce qu’il se proposait, ce qu’il voulait ? Laissons de côté les illusions et les chimères, ces rêves d’ambition et de puissance que partageait si naïvement la compagne de l’ex-rédacteur du Pesti-Hirlap, lors qu’elle s’attendait chaque jour à voir son Louis lui mettre sur la tête une couronne, et ne nous attachons qu’à cette pensée dominante qui servit depuis Joseph II, de mobile à l’opposition hongroise : Madjariser la Hongrie, faire par la propagation de la langue nationale, ce qu’en Allemagne les tradue-

ions de la Bible êü langue vulgaire avaient fait att mnvèrt âge pour la Réforme, être le Martin Luther d’une nouvelle guerre de Trente Abs, il y avait là de quoi tenter une nature ambi-tie use et téméraire. Disons pins, l'entreprise, dans certaines conditions, pouvait réussir, le malheur voulut qu’on devançât le temps de deux siècles et l’impatience désespérée des brouillons perdit tout.

Il eût suffi , avant les événements de mars , de promener un regard impartial sur cette mosaïque de peuples composant l’empire d’Autriche, pour rester convaincu que, tôt ou tard, la diflérence des idiomes devait entrainer la désuuiou des diverses parties de ce grand corps. De son côté, la langue inadjare s’étendait insensiblement, et gagnait chaque jour du terrain , les enfants la suçaient avec le lait de leur nourrice ; peu à peu , du foyer domestique , elle fût descendue dans la rue; de la rue, elle eût envahi la place publique, et de génération en génération , le travail grandissant avec la paix, le Kossuth de 1948, s’il s’en fût rencontré un à cette époque , se trouvant à la tête de sente millions de Madjars, (l’aurait pas eu besoin de prêcher la croisade. 1 a Prusse n’a pas, que je sache, tme population plus nombreuse, et compté cependant parmi les puissances. Cette étemelle vérité , proclamée par Linné dans l’ordre des sciences naturelles, et qui s’applique Si bien a la politique, il était de la nature même de Kossuth de la méconnaître grossièrement. Sa fougue impatiente, sa fiévreuse étourderie, son insurmontable besoin de jouer un rôle, tout s’y opposait. D’ailleurs, tv’avaitil pas devant les yeux la révolution française, ce roman de perdition, dont la lecture lui montait au cerveau, et dont il

suivrait eti se disant, selon la forrmiitT ordinaire : toutes les nations sont soeurs, büda-Pesth et Paris, c’est tout un ; soyons d’abord Camille Desmotilitts, quitté a changer, plus lard, cé rôle pour celui de Bonaparte. Misérable romantisme, com bien de nations généreuses en furent lés dupes ! Lamartine, avec ses Girmdim, venait de remettre à neuf le tient, drame, et la pièce alors se montait sur tous les tréteaux de l’Europe. On se distribuait, on s’arrachait les persohnages. Les Hébert, les Anacharsis Cloots et les Chaumette peuplaient les clttbs • les Henriot couraient les rues, et souvent; — polir que bien de manquât à l’imitation, — du côté opposé à l’insUifeblidii, dés défensenrs surgissaient, qui rappelaient lés plus illustres chefs de nos luttes civiles, témoin ce Jellachlch , lé Vehdéén de la guerre de Hohgrie. N’importe , il fallut là bataille de Pakoszd et le canon du Ban, pour faire comprendre â Knssuth que si la France était habitée par des geits de race Homogène, la même chose ne se pouvait dire de la Hongrie. Nationaliser élit donc été l'affaire importante, mais oîi trouver désormais le temps, cet élément suprême des grands politiques? Le temps! des hommes tels que MOUteCUcUlli, s^eii peuvent soucier, ceux de la race des Kossuth n’en ont que faire et passent outre. Ne valait-il pas mieux se draper en sublime coryphée des droits des peuples, et la plume rouge au chapeau, le sabre madjar au côté, lancer le navire de son pays sur le gouffre des révolutions, en ayant sdih dë crier au pilote ! « Tu portes César et sa fortune. » Ici , malheureusement, une difficulté l’attendait qu’on ne peut évitée dans des circonstances pareilles, qu’à la condition d’être, comme Napoléon, à la fois César et piloté; Je m’explique.

Kossuth, en sa qualité de dictateur politique, devait nécessairement avoir affaire à dés chefs militaires, et, si c’est une rude fonction pour un homme investi d’un caractère purement civil d’avoir, en cas de guerre , à donner des ordres à des généraux toujours prêts à mettre en avant la question de compétence, que sera-ce lorsque, ces généraux ayant pour ainsi dire chacun son drapeau personnel, sa foi particulière , on comptera en quelque sorte autant de volontés et d’impulsions que de corps d’armée ! Certes l’éloquence est un glorieux don, et d’autres que M. Kossuth nous l’ont prouvé dans nos récents désastres ; mais, hélas ! depuis longtemps les murailles ont perdu l’habitude d’obéir à l’harmonie rhythmique d’une période, et quand l’ennemi s’approche, quand il s’agit de reprendre sur lui une citadelle, force est bien au plus divin parleur d’avoir recours aux baïonnettes. Or les baïonnettes, ce sont les généraux qui les commandent, et si ces généraux trouvent à propos de déchirer les instructions que vous leur adressez , s’ils haussent les épaules de pitié à chacune de vos remontrances, contre de tels méfaits quel parti prendrez-vous ? Êtes-vous la Convention, pour envoyer à la guillotine ces hommes superbes qui vous narguent et vous jettent, du milieu de la poudre et des balles, cette invective dédaigneuse que celui qui paie de sa personne ne marchande jamais à celui qui m? paie que de sa parole ? Querelles entre Goergei et Dembinski, entre Bem et Vécsey, entre Vetter et Banfiy, c’était le camp des Grecs devant Troie que cette armée hongroise où s’agitaient toutes les opinions, toutes les passions , toutes les animosités , toutes les haines de la diète de Débreczin.

L’assemblée madjare, qui, après avoir successivement transporté ses pénates de Presbourg à Pesth, en avril 1849 siégeait à Débreczin, se composait, comme toutes les assemblées de ce genre, d'une droite, d’un centre et d’une gauche. Or, chacun de ces partis étant représenté dans l’armée, il convient de les passer en revue, si l’on veut se rendre compte des tiraillements qui ne cessèrent, jusqu’à la fin, d’exister entre le gouvernement central et les divers chefs en qui s'incarnait la force militaire.

Dans cette lutte avec l’Autriche, chacun en effet avait son point de vue. La droite, par exemple , combattait pour son souverain légitime, le roi Ferdinand V. A ses yeux, le jeune roi François-Joseph , n’ayant rempli aucune des conditions

imposées par la loi pragmatique, n’ayant pas même atteint l’âge voulu , était simplement un usurpateur. En minorité dans le parlement, ce parti avait pour principaux coryphées à l’armée, les Goergei, les Damjanich, les Véczey, les Linange, et bon nombre d’autres généraux, jadis ofticiers dans l’armée autrichienne, et chez lesquels la foi royaliste survivait. En levant, au nom du roi Ferdinand, l’étendard de l’iiv ; surrection contre une cause qu'ils déclaraient usurpatrice, ces hommes, à les entendre, ne violaient aucun serment. Tel fut, dès le début, le caractère des proclamations de Goergei à ses soldats, tel fut le sens du chiffre inscrit sur ses drapeaux F. V. (Ferdinand V.) Quant aux troupes qu’il commandait , vous ne leur eussiez pas ôté de l’esprit qu’elles se battaient pour le roi , et je ne parle point seulement ici des régiments réguliers, mais même des bataillons de honveds, de tous leurs officiers du moins. Qu’un semblable parti n’eût pôint de répugnance à négocier avec l’Autriche , on le comprendra sans peine, car au fond il s’agissait pour lui beaucoup moins d’une question de vie et de mort entre l’Aütrlche et la Hongrie, que de certaines concessions que la couronne royale de Hongrie réclamait de la couronne impériale d’Autriche.

Passons maintenant à la seconde fraction du parlement > au* hommes de l’indépendance nationale. Cëüt-là voulaient une Hongrie indépendante , avec lès antiques frontières et l’intégrité du territoire, un Etat nouveau prenant place au banquet des puissances de l’Europe. Après cela , monarchie on république, il leur Importait peu ; la grande affaire , c’était d’abord de secouer le joug détesté des Habsbourg, et

d’asservir, par le fer et le feu, les nations slaves qjui refuseraient d’accepter l'autocratie madjare. Ensuite on verrait à se faire république ou monarchie, selon les circonstances, et selon que le vent soufflerait du nord ou du midi, république du Danube, si le principe républicain finissait par triompher, et, dans le cas contraire, monarchie élective. Salut, Kossuth , tu seras roi ! Glorieuse chimère bieu souvent caressée peut-être aux heures d’ovation et d’omnipotence, qui s'évanouit pour jamais au jour où les baïonnettes autrichiennes , comme une autre forêt de Biruarn , franchirent

la Laytha !

Quant au troisième parti, la gauche, ce qu’il lui fallait à lui, ce n’était plus seulement i’indépendauce et l’autonomie, mais bel et bien la république hongroise avec des institutions démocratiques. Cette coalition avait pour chef le jacobin Ladislas Madarass , ministre de la police sous le second ministère , le même qui , lors de la fameuse harangue que tint Kossuth du haut du balcon de la redoute de Pesth, voulait , à toute force , coiffer l’agitateur d’une toque & plume rouge, honneur dont le fougueux tribun sentit pourtant tout le ridicule et qu'il repoussa formellement. Ainsi que l’opinion royaliste était représentée dans l’armée par la plupart des généraux qui , jadis , avaient servi en qualité d’officiers sous le drapeau de l’Autriche, ainsi l’opinion démocratique * comptait parmi les chefs militaires de nombreux adhérents. L’étaient d’abord les Maurice Percael, les Kméty, les Guyon, puis toute la Pologne, les Bern, les Uembinski, les Woroniewski ; aux yeux de ces derniers , la guerre de territoire que soutenaient les Hongrois ne valait qu’en tant qu’elle

pouvait réveiller chez les peuples de L'Europe , ces mouvements insurrectionnels que. les nobles vaincus de Varsovie avaient pour mission de promener par le monde. De l’idée purement madjare, ils en eussent fait bon marché ; au demeurant , ils la trouvaient mesquine, et s'ils étaient entrés , dans cette querelle particulière, c’était pour arriver à laquestion générale, qui les préoccupait bien autrement. De là, cette tendance à élargir le champ d’opérations, cet ins-^ tinct dévorant qui les poussait à sortir des frontières que les paladins de la nationalité hongroise s’étaient promis de respecter. Goergei a démontré dans ses mémoires, par des arguments stratégiques, ce qu’avait d’impraticable ce plan si souvent caressé des généraux polonais, qui consistait à porter soudainement la guerre au cœur même de la monarchie autrichienne ; au plus fort de la lutte, il s’y était déjà opposé par le sentiment de la cause qu’il avait entrepris de défendre, nous dirions presque par chevalerie. Marcher directement sur Vienne, anéantir l’Autriche et provoquer ainsi une collision universelle, voilà ce que voulaient Béni et Dénibinski, voilà ce que Goergei ne voulait pas. La légitimité de sa cause ( nous constatons un fait sans discuter le point de vue) en eût souffert sensiblement ; d’ailleurs, jamais ni lui ni ses compagnons d’armes, ni ces vieux régiments qui formaient, en somme, la meilleure partie du contingent hongrois, n’eussent consenti à donner la main à la révolution.

On ne saurait trop le redire, entre la révolution européenne de 1848 et la guerre de l’indépendance madjare, il n’y a • pas l’ombre de communauté à établir. Si les deux mouvements ont été mille fois improprement confondus, la faute

en est au parti polonais, coupable d’avoir introduit l'élément révolutionnaire dans uu démêlé de droit national. Pas plus avec les insurgés de Vienne qu'avec les démagogues de Berlin et les socialistes de Paris , lê soulèvement de la Hongrie n’avait affaire. J’ajoute qu’il y avait, au fond de cette insurrection madjare, un caractère de féodale aristocratie qui ne s'accommode pas le moins du monde avec les théories qui se prêchent d’habitude sur la montagne. Le prince Windisch- Graetz, alors qu’il faisait dire à Kossuth : « Je ne traite pas avec des rebelles , » entrait admirablement dans le sens de la chose. Rebelles', oui, mais non pas révolutionnaires. Si la révolution s’en mêla, ce fut après coup, et, comme on dit, pour pêcher en eau trouble : il y aura, d’ailleurs, toujours des hommes qui se tromperont de pays et de dates ; mais, je le répète , la rébellion hongroise , à la prendre dans son expression la plus simple à la fois et la plus élevée, ne saurait avoir rien de commun avec les mille et une tentatives anarchiques de 1848, et c’est ce sentiment de roideur barbare , cet individualisme national porté à l’excès qu’il s’agit de ne point perdre de vue , si l’on veut se rendre compte de certains événements jusque-là inexpliqués , percer la nuit dont s’enveloppent certains actes de la politique madjare, et se rendre un compte exact de mainte physionomie restée douteuse , de l’énigmatique Goergei par exemple , qu’il est temps d’aborder.

Arthur Goergei, ne en janvier 1818 à Topportz, possession héréditaire de sa famillo, dans le comté de Zips, appartient à une race noble où la bravoure est dans le sang. Nous voyons en 1512 un Stéphan Goergei battre à Rozgoni, près Kaschau, le puissant comte Mathieu de Trentschin, et, s’il nous plaît de remonter plus haut le cours des siècles, nous rencontrons, en 1240, un Arnold Goergei, comte de Zips en Saxe ( cornes * Saxorum de Scepus) lequel, pour services rendus contre les Tartares, reçut en donation les terres de Goergei et de Topportz, ainsi qu’une foule de domaines et seigneuries dans les Karpathes. Sa famille tient encore un rang considérable : le grand-père d’Arthur Goergei était officier supérieur de cavalerie sous les drapeaux autrichiens, lorsqu'il fut tué en

combattant contre la France dans les guerres de l’empira, et son père, — un lettré celui-là, grand partisan d’Horace, qui le suivait partout, — son père eut quatre fils, dont trois, le major Amim, le général Arthur et le capitaine des honveds Stefan , ont pris part à l’insurrection madjare. Sa mère était une femme forte, une vraie matrone de Sparte, et qui ne se souciait aucunement de poésie légère. S’il lui arrivait d’ouvrir un livre, c’était Herder ou quelque bon ouvrage d’éducation ou de médecine pratique, car les pauvres de la contrée avaient en elle leur providence, et rien ne lui coûtait quand il s’agissait de visiter un malade, d’assister un malheureux, et de promenpr partout les cousolations de la science et de la charité. Ce que des enfants naturellement robustes et bien doués du côté de l’esprit durent retirer des leçons d’une telle femme, on le soupçonne. Leurs forces physiques se développèrent, ils se Tonnèrent à l’obéissance, à la discipline, et leurs tempéraments contractèrent à cette école une vigueur puissante, une stoïque fermeté qui les aida plus tard à traverser les rudes épreuves des champs de bataille.

Arthur touchait à peine à l’adolescence lorsque la noble dame mourut, lui léguant avec l’énergie du caractère cet orgueil patricien qui ne s’e.st jamais démenti. Le jeune C.oergei entra d’abord au collège évangélique d'Épériès pour s’v livrer à ses éludes classiques ; mais bientôt, sa vocation guerrière l’entraînant, il se fit recevoir à l’école militaire de Tuln. Ses progrès y furent rapides et brillants; en deux années, il acheva des cours qui, pour les autres, ne comportaient pas moins de trois ans, et la satisfaction qu’il inspira aux officiers ses professeurs fut telle que l’un d’eux, en le recommandant au mi-

nistre, observait que dans ce jeune homme de dix-sept ans il pouvait bien y avoir l’étoffe d’un général en chef.

En quittant Tuln, Goergei vint à Vienne, où il entra dans les gardes nobles hongrois. Là cncore^l se distingua par le sérieux de son humeur, l’austérité de sa conduite, son amour de l’ordre et sa souveraine répugnance pour cette vie de dissipation et de plaisirs que menaient la plupart de seg camarades. L’étude des sciences fut pendant cinq ans son unique distraction. Le temps que la caserne n’emplovait point, il. le donnait à l’université ; dévoré de la soif de connaître, il passait de la botanique à la chimie, de la chimie à l’art vétérinaire. Au bout de cinq ans, nommé lieuteuant-colonel aux hussards palatins, il allait aborder les grades élevés, quand tout à coup, cette fureur de science l’emportant, il quitta le service et se rendit à Prague pour s'y livrer exclusivement à la chimie, sous la direction du professeur Redtenbach, alors célèbre en Allemagne. Cependant il y avait à Prague, à cette époque, une jeune Française très-agréable, placée chez un banquier en qualité de gouvernante. Notre savant s’en éprit et l’épousa, et bientôt le jeune ménage s’en retournait dans le Zips vivre heureux et tranquille au fond d’une petite gentilhommière située non loin du lieu de naissance de Goergei, et qu’un de ses oncles venait en mourant de lui laisser. C’était compter sans les événements. Le 15 mars 1848, la patrie se soulève ; le sol hongrois crie au soldat devenu campagnard : Tu dors, Brutus? et Goergei, à cet appel, accourt à Pesth se mettre à la disposition du ministère' madjar. D’abord on l’envoie à Liège pour un. achat d’armes au compte du gouvernement national : à son retour, il passe capitaine à Raab,

puis major à Szolnok ; mais Jellachich s’avance à la tète de ses Croates : le commandant Goergei reçoit l’ordre de l’em- ' pêcher de franchir le Danube et se rend à l’ile de Csépel, où déjà son ingrate et sgmbre destinée lui lient en réserve la présidence du conseil de guerre qui va condamner à mort le jeune comte Zichy.

Le 27 septembre 1848, les comtes Eugène et Paul Zichy, venant de Stuhlweissembourg , étaient arrêtés aux avantpostes hongrois et conduits sous escorte au quartier générai; d’Àdony. Les mémoires de Goergei contiennent à ce sujet un passage infiniment curieux, et qui donne les détails les plus piquants sur la manière tout expéditive dont certains Madjars comprenaient la justice. Faire massacrer de but en blanc des prisonniers par la multitude, ériger en axiomes pratiques les abominables assassinats des Latour et des Lamberg, c’est là une atrocité que l’esprit se refuse à croire. Il y y avait cependant au camp madjar d’honnêtes officiers pour trouver la chose toute simple.- Qu'on en juge :

« J’étais à File de Csépel, quand la nouvelle de l’arrestation des comtes Ziehy m’arriva. Pressé d’en savoir davantage et de m’informer par moi-même, je résolus de retourner à l’instant au quartier général. Dans les rues d’Adony, je trouvai line population très-exaltée, et la masse des volontaires „ du sud déblatérant avec fureur contre les prisonniers. Or, comme je cherchais à part moi quels moyens mettre en œuvre pour sauvegarder ces malheureux jeunes gcns r je rencontrai deux officiers d’état-major du corps d’Hunyade- (un colonel et un chef de bataillon). Tous les deux avaient été placés sous mon commandement par ordre supérieur et sans égards pour le rang et l’ancienneté. Us me dirent qu’ils venaient, en mon absence, de prendre le parti de faire escorter jusqu’à Pesth les personnages arrêtés, et le colonel, voyant que je cherchais à pénétrer le motif de cette résolution, affecta un grand mystère, en m’engageant à le suivre chez lui. Arrivé là, il m’expliqua le plus tranquillement du monde comme quoi lui et son camarade avaient essayé de faire subir aux deux Zichv le sort du comte' Lamberg, « Monsieur le » major que voilà prend le commandement de l’escorte, et se » charge de haranguer le peuple et de l exaspérer contre les » prisonniers, qui seront exprès conduits à pied pour facili- » ter la besogne à tous ces braves gens qui vous but si les- » tement naguère expédié le général Lamberg, et qoi sau»

» ront comment s’y prendre une seconde fois. » J’avoue qu’à ce moment je voulais à peine en croire mes oreilles. Après m’être inutilement efforcé de démontrer aux auteûrs de cet infâme guet-apens l’indignité de leur conduite , je me vis contraint d’user de mon autorité supérieure. Je contremandai

donc leurs dispositions, ordonnant, sous ma responsabilité personnelle , que les prisonniers ne seraient point menés à Pesth, mais traduits sur les lieux devant le tribunal militaire qui statuerait légalement sur leur sort. » - •

Le conseil de guerre, en effet, s’assembla sous la présidence du commandant Arthur Goergei. Les deux nobles frères y comparurent. Paul Zichy, contre lequel, à ce qu'il parait, l’instruction ne découvrit pas de preuves suffisantes, fut mis en liberté, tandis qu’Eugène, déclaré Coupable à l’unanimité des voix, dut payer de sa vie le crime de haute trahison dont ' on l’accusait. Un sauf-conduit du Ban trouvé dans les papiers du jeune comte et quelques exemplaires de deux proclama- ' tions adressées au nom du roi Ferdinand V, la première à la nation hongroise, la seconde aux troupes enrôlées sous le ' drapeau madjar, servirent à motiver cette condamnation. Intelligence avec les ennemis de la patrie, participation à l’insurrection armée des Slaves du sud (Jellachich et les Slaves, des insurgés! sans doute parce qu’ils se révoltaient contre les rebelles !), tels furent les deux points principaux sur lesquels s’appuya le verdict. Goergei assista à l’exécntion de Zichy avec le même sang-froid, le même calme qu’il avait montrés en prononçant la sentence du tribunal. Gette âme hautaine et dédaigneuse fit voir en cette occasion, comme elle l a d’ailleurs toujours témoigné depuis, qu’elle avait en elle trop d'amertume et de mépris des hommes pour jamais pouvoir s’intéresser au sort de l’un d’eux, quel qu’il soit. Debout en face de la potence où le jeune comte monte en héros, il assiste aux apprêts du supplice la tête haute, l’œil sévère, et seulement quand Zichy a rendu son dernier souffle, le juge,

immobile et silencieux jusque-là, s’éloigne du champ funèbre en murmurant d’une voix sourde : « C’était indispensable. Que cet exemple profite à d’autres î »

11 s’était mêlé à cette triste affaire une histoire de bijoux restés soi-disant en la possession de Goergei et faite pour entacher en lui la probité du soldat. Attaquer le désintéressement de Goergei, autant vaudrait attaquer sa bravoure ; mais c’est un des caractères de la calomnie qu’elle se préoccupe médiocrement d’ordinaire de mettre ses mensonges en harmonie avec l’ensemble du personnage à qui elle s’attache. On avait donc raconté que le président du tribunal militaire de Csépel s’était adjugé bon nombre d’objets précieux appartenant au comte Eugène Zichv, sans doute, ajoutait-on ironiquement, afin de conserver au moins un souvenir de sa victime. 11 va sans dire que les mémoires de Goergei réduisent ces misérables bruits à leur juste valeur. Ces bijoux,

épingles, bagues, chatoies et cacheta, il les a remis iuhméffté à Kcwsuth en mains propres. Il y a rie pins , dans cette histoire, certains trait* qu’il est bon de produire, ne servissentils qu’a démontrer qu’en cette guerre d'extermination , tous les pillards n’étaient pa* du cûté des Croates , ainsi qu’on a prétendu trop longtemps le faire croire au public bénévole, « Arrivé à Kaloszd, le 9 octobre (1848), j’y appris qu’tm intendant du comte Eugène Zich y avait mis en réserve «né quantité d’objets de prix ayant appartenu à son maître et qu’il se proposait sans doute dtv soustraire à l’Etat, désormais seul héritier légitime des biens et propriétés du comte. Je me rendis donc aussitôt , en compagnie de Inès officiers et d’un greffier, cher- l’homme d’affaires désigné. Là, j 'ordonnai à mon escorte de cerner la maison, et des fouilles furent entreprises. C’était précaution inutile, car l’intendant m'avoua la chose sans détour, ajoutant qu’il se félicitait qu’ufle occasion s’offrit pour lui de se démettre d’une responsabilité qui commençait à l’inquiéter. Tandis qu’il s’empressait d'aller chercher les bijoux en question , j’appelai mes officiers restés en dehors de la chambre, et pris possession, en leur présence, de divers objets d’une grande valeur, lesquels, dûment enregistrés , furent renfermés et scellés dans leurs étuis. J’appris encore du même intendant que , sitôt après l’arrestation de son maître, un certain lieutenant Vasarhelyi était arrivé à Kaloszd, que lui et sa bande avaient fouillé le château, vidé les cofl'res, décroché les armes de prix, et chargé de leur butin une riche calèche, qu’ils avaient attelée des quatre plus beaux chevaux des écuries du comte ; qu’en outre, quelques jours plus tard, immédiatement après la re-

traite des Croates, les officiera du colonel Perczel étaient venus renouveler ces scènes de vandalisme, et que, depuis, les caves du château étaient au pillage. » Après avoir pris des mesuras pour empêcher de si honteux désordres, Goergei quitta Kaloszd, et le lendemain nous le retrouvons à Pesth, où il dépose, entra les mains de Kossuth, les valeurs provenant de la succession du comte Zichv. « Kossuth demeurait alors à l’hôtel de la Heine d’Angleterre ; il était malade et gardait le lit. Je parvins à le voir cependant, et lui remis, avec mon rapport à la diète, tout ce que j’avais inventorié de précieux. Je me souviens aussi très-distinctement qu’à l’examen que nous passâmes en présence de plusieurs témoins, le contenu des boîtes fut trouvé parfaitement intact, et que pas un des articles enregistrés à Kaloszd ne manquait (1). » Assez sur cette histoire, et passons àdes faits d’un ordre plus relevé.

Cl) Mein Lebnt , 1. 1' 1 , |>. 51.

L’inexorable fermeté dont Goergei donna l’exemple dans le procès militaire dn comte Zichy, ne laissa pas de produire une forte impression sur Kossuth. Évidemment, c’était un chef désigné au commandement supérieur de l’armée hongroise, que ce jeune officier qui marquait ainsi sa place partout où la confiance du gouvernement l’appelait , intrépide au feu, résolu dans les conseils , joignant à la hardiesse dn coup de matin cette maturité du jugement qui sauvegarde l’esprit et le rend inaccessible aux chimères. Kossuth , en adoptant Goergei comme il le fit à cette époque, ne comprit pas toute la portée de cet homme ; il crut se préparer une créature, il se donnait un rival, plus qu’un rival, un maître ironique et superbe, dont le persiflage et le dédain devaient

finir par le tuer. Éternelle vicissitude des révolutions : elles commencent par la parole, elles aboutissent à l’épée. Tout se paie en ce monde, et Némésis a de justes résipiscences. Kossuth avait écarté Batthvanvi • mais Kossuth se vit à $pn tour <. écarté par Goergei, et l’heure devait sonner où la fière épée du général crèverait l’outre, d’où les vents et les tempêtes s’étaient déchaînés sur la Hongrie.

Le t octobre, Goergei fut nommé major au corps d'opérations du colonel Perczel. Il s’agissait de couper aux Impériaux tés chemins de Sluhlweissenbourg , et de le£ refouler vers le sud, ou de les maintenir en position jusqu’à ce qu’on eût reçu du renfort. Malheureusement, la troupe auxiliaire sur laquelle on comptait , n’était autre que cette, fameuse Uindsturm , espece de garde nationale révolutionnaire, organisée à giands frais d'éloquence par Kossuth, et dont, si je m’en fie aux bulletins des généraux, l’appoint flattait médiocrement les combattants sérieux de l’armée expéditionnaire.

« En tant que commandant supérieur des gardes nationales du sud, écrit Goergei, je n’ai jamais pu me rendre compte, même approximativement, des services que, dans unletnps ou dans un lieu donné, j’étais eu mesure de leur demander.

La garde nationale venait ou ne venait pas, selon que la fantaisie l’en prenait D’ordmaire, elle arrivait volontiers quand elle supposait l’ennemi à distance ; l’ennemi s’approchait-il, aussitôt elle décampait à toutes jambes. Bref , elle se plaisait à éviter la présence des Impériaux, et lorsque, par impossible , 11 se faisait qu’elle se trouvât assez près de l’ennemi pour entendre sa fusillade , elle se mettait a crier à lue-tète : Nous sommes trahis ! et à courir à travers champs ♦

comme si le diable l’emportait. » Ces braves gens avaient, pour les canons , une prédilection toute particulière. Ils s’y attelaient avec enthousiasme et les traînaient de gaîté de cœur, alors même qu’on ne le leur demandait pas. Leur première question à quiconque prétendait les mener à la ba- * taille, était celle-ci : « Avez-vous du canon ?» Si vous leur répondiez oui, ils s’y attelaient à l’instant ; mais, dans le cas contraire, ils vous plantaient là le mieux du monde.

Goergei, qui devait être Pâme dirigeante de cette campagne couronnée par le beau succès d’Ozora, n’eut guère à se louer de ses premiers rapports avec Perczel. Dès son entrée en fonctions, il critiqua hautement les plans de ses supérieurs, lesquels lui paraissaient détestables, et prit sur lui d’infofmer le gouvernement des bévues qui se commettaient au camp, déclinant d’avance toute coopération à un état de choses qui ne devait amener que des désastres. « Cette mesure, ajoute-t-il, avait pour but, soit d’amener à mes conseils le colonel Perczel , dont les capacités militaires ne m’inspiraient aucune contiance , soit d’obtenir mon éloignement du corps d’opérations qu’il commandait, car je sentais que je ne m’accommoderais jamais de la façon dont cet officier menait la guerre, et d’une impéritie totale que, dès les premiers jours, j’étais à même de juger par ses résultats. »

vu

Ce Maurice Perczel, espèce de guerrillero hongrois» d’Empec.inado madjar, à qui ses férocités dans le Banat méritèrent, plus tard, le surnom d 'hyène de Kovilj , ce Perczel ne se distinguait pas précisément, à cette époque, par l’élégance des manières et l’atticisme du discours. Toute résistance produisait sur lui l’eflet de ces flammes de drap écarlate qu’ou agite devant les taureaux ; il s’emportait alors, et sfes colères „ touchaient au délire. Cette fois, le taureau avait dans son ' antagoniste un de ces lutteurs fiers, sceptiques, sûrs d’enxmèmes , qui sont le désespoir et la perdition des tempéraments furieux. — Mais vous ne savez donc pas , dit un jour Perczel ne se contenant plus, que si mon parti est fort dans la diète , il prévaut aussi dans le sein du comité de défense

— 3 il —

nationale, et qu’il me suffirait de dire un seul mot pour vous anéantir î — A quoi je répondis , poursuit Goergei , que la cause au service de laquelle je m’étais engagé n’était point celle de son parti, mais de mon pays, dont l’Intérêt in’ordonnait de me déclarer contre lui et ce parti , si puissant qu’il pût être. — La réplique, à ce qu'il semble, ne fit qu’exaspérer encore davantage le malheureux Perezel, qui, hors de lui, appela la garde et voulait que Goergei fût à l’instant fusillé.

Ces lamentables querelles ne cessaient de se reproduire au camp hongrois. 11 est vrai qu’on se demande si Goergei, par l’âpreté de son humeur, par le ton sarcastique de ses discours , ne provoquait pas lui-même bien souvent ces scènes de scandale. A la guerre, discuter les ordres de ses chefs, ces ordres fussent-ils d’ailleurs condamnables, refuser hautement de s’y soumettre en déclarant, devant tous , qu’ils sont marqués au coin de l’inexpérience et < de la sottise, passera toujours pour un acte d’insubordination criminelle. Comment Goergei, homme de la discipline et du devoir, ne manquait-il pas une occasion de rompre en visière, avec cette obéissance passive qu’un officier subalterne doit à ses supérieurs? Comment ces tristes débats auxquels nous venons d’assister, se renouvellent-ils plus tard avec le général polonais Dembinski ? Je me l’explique par la nature même dé cette guerre insurrectionnelle, par les conditions de cette armée où chacun, depuis le caporal jusqu’au colonel, comprenait un peu à sa manière ses attributions et ses droits. Ces airs d’indépendance altière que l’on serait tenté de reprocher au jeune lieutenant de Perezel , jamais Goergei, continuant à servir sous le drapeau de -l’Autriche ,

n’eût songé seulement à les prendre. Aube chose, en effet, est d’êtfe incorporé dans une armée régulière, régulièrement commandée , ou d’avoir affaire à ces bandes tumultueuses qu’un pays qui s’insurge fait sortir du sol pour sa défense. Ici le grade s’efface devant l’homme , et celui-là est le véritable chef qui se sent capable d'assumer sur sa tète la plus grande part de responsabilité. Le maréchal Bugeaud, enroulant un jour caractériser un de nos plus brillants officiers d’Afrique , disait de lui, avec une justesse que les événements n’ont pas démentie : « Ûn tel, détestable officier subalterne , excellent pour commander en chef. » Je ne crois pas qu’ôn puisse trouver une expression meilleure pour définir Goergei, mais j’insiste néanmoins sur ce point , que le général habile et résolu qui donna, dans la suite, aux armes hongroises leurs plus glorieuses journées, avait en lui de quoi faire même un excellent officier en sons-ordre. S’il ne le fut pas , c’est que les circonstances , après tout, ne le permettaient guère.

Cependant cette chaude colère de Perczel contre Goergei eut son terme. Un succès obtenu sur les Croates à quelques jours de là, succès dont Goergei fut, à ce qu’on assure , le principal auteur, ne tarda pas à remettre en belle hurrieur l'atrabilaire colonel. Perczel he songea plus à faire fusiller son lieutenant. H conçut même à son endroit des sentiments tout magnanimes, et, pour effacer jusqu’au souvenir des discordes passées , lui envoya des armes en présent ; mais Goergei repoussa toute espèce de réconciliation avec un homme qu’il haïssait, et, joignant l’insulte au refus, fit distribuer à ses gens les cadeaux méprisés de Perczel.

A ce moment (octobre 1848), le comité de défense nationale n’était point sans défiance sur la fidélité du général Moga. Le peu d’énergie qu’on avait montrée devant l’invasion croate, lors de l’affaire de Pacosïd, le désordre survenu tout à coup dans des troupes qui, jusqu’à la fin du combat, semblaient devoir rester victorieuses ; enfin, les trois jours d’armistice accordés au Ban et dont Jellachich avait profité pour opérer librement sa retraite, tout cela ne laissait pas d’inspirer aux membres du gouvernement les doutes les plus graves. Vainement , les rapports du commissaire Ladislas Czanyi témoignaient en faveur de la loyauté du général. Le conseil du gouvernement avait fini par se persuader que Czanyi pouvait bien n’être, en somme, que la dupe des manœuvres de Moga et de son entourage, et, décidé à savoir la vérité , il résolut d’envoyer sur les lieux un homme clairvoyant et pratique, ayant ordre d’observer par lui-même les moindres mouvements du général Moga. Arthur Goergei fut l’homme qu’on choisit pour cette mission. Il était alors colonel ; mais, en le congédiant , Kossuth lui remit le brevet de général, avec injonction de le garder en poche jusqu’au moment où, la prétendue trahison de Moga éclatant à ses yeux, il jugerait opportun de saisir le commandement à sa place. Arrivé à Parendorf , où Moga tenait son quartier général , Goergei sut bientôt à quoi s’en tenir sur ces étemelles accusations de trahison, dont les comités révolutionnaires se sont montrés toujours si prodigues envers leurs généraux , et qui devaient lui-même si cruellement l’atteindre plus tard ; mais, hélas ! tout en appréciant la fausseté de certains bruits, quel triste compte il so rendait de cet-cffeclif militaire ! « Ah quar-

tiev général de Parendorf, vous n'entendiez parler que de la prochaine irruption de l’ennemi , et cependant les troupes -étaient dans lin état de dislocation tel, qu’on aurait pu croire au règne de la paix universelle. Si vous demandiez aux différents chefs de l’état-major des renseignements sur tel ou tel régiment, vous les embarrassiez beaucoup, car ils ne savaient, au juste, si ces régiments existaient encore , et, s’ils existaient, où il fallait s’adresser pour avoir de leurs nouvelles. D’autres, dont on vous avait raconté en détail la dislocation, apparaissaient tout à coup comme par miracle, et semblaient tomber de la lune. Somme toute, ce quartier général de Parendorf ine paraissait en proie au même esprit de tertige et d'erreur qui travaillait alors la diète et le comité de gouvernement. De trahison, il n’y en avait pas : la trahison implique une force de volonté, et, ce qui me frappait, c'élait l’absence complète de toute combinaison , de tout calcul ; au-dessus de Parendorf comme au-dessus de Pesth, flottaient les ombres de la nuit et les nuages de l’incertitude (1). »

On devine si Goergei, esprit froid, méthodique, habitué à prendre les choses pob*c ce qu’elles sont, devait, vis-à-vis d’une situation pareille, adopter raisonnablement le plan de campagne de Kossuth, qui consistait à marcher droit sur Vienne. A ses yeux, commencer une guerre offensive avec les forces incohérentes dont on disposait, c’était courir à la déroute , et il n’v avait, disait-il en souriant, qu’un génér-al Kossulh qui pût vouloir mettre à exécution des idées de ce genre. Kossuth cependant n’en démordait pas , et un beau soir, on apprend au quartier général de Parendorf , que le

(G Mein Leben, 1. 1, p. 89.

chimérique agitateur est arrivé à Nikelsdorf, entraînant à sa suite des milliers de héros. À cette nouvelle , Moga et son état-major se rendent auprès de Kossuth , et là s’ouvre un conseil militaire sous la présidence du dictateur. Kossuth fut éloquent, il représenta la marche sor Vienne comme une nécessité qu’imposaient les circonstances, comme un devoir sacré auquel on ne pouvait faillir sans se couvrir d’ignominie ; il peignit, sous les plus vives couleurs, le dévouement des Viennois à la liberté de la Hongrie et la solidarité glorieuse des deux causes. « Vienne est encore debout ! s’écriat-il en terminant : le courage de ses habitants, de nos chers et fidèles alliés , résiste encore aux attaques impies des généraux réactionnaires ; mais, si nous ne nous hâtons de leur venir en aide, ils succomberont , car la lutté qu’ils soutiennent est inégale. Volons donc à la défense de Vienne, l’honneur ainsi l’ordonne , et soyez sûrs , messieurs, que la victoire nous y attend. J’amène avec moi, pour servir de renfort à votre belliqueuse armée, douze mille guerriers qu’à défaut de V expérience militaire enflamme la sainte ardeur du patriotisme, cl qui brûlent du désir de disputer à leurs camarades plus aguerris les lauriers du champ de bataille. En avant donc, messieurs, en avant ! nos amis de Vienne nous appellent, et la Hongrie ne faillira jamais à la cause de ses

amis !» /

A cette politique de sentiment , le général Moga répondit par des motifs stratégiques, et aussi par des explications sur la manière dont il entendait concilier sa conduite actuelle avec le serment prêté jadis par lui au drapeau autrichien ; puis vint le tour de Goergei. Laissons-lui la parole et con-

tentons-nous de traduire ce langage net et précis, ce parfait bon sens qui jette sur une discussion la simple et calme lumière du vrai.

« Je mets de côté la question politique et m’en tiens au seul point de vue militaire : eh bien ! moi, je le déclare, nous ne sommes pas dans le cas de prendre l’offensive. Il est indispensable que les troupes destinées à ce genre d’opérations connaissent les manoeuvres, il faut que chacune des parties formant le tout soit capable d’exécuter à l’heure dite , et en harmonie avec le reste, les mouvements prescrits. Or, une très-petite portion de notre armée connaît la manœuvre. Si j’excepte quelques régiments réguliers et un ou deux bataillons d’honveds, nos troupes se composent de soldats incapables de faire même l’exercice sans se débander. Ajoutez que ces soldats ont pour chefs de braves officiers dénués de toute instruction militaire, et qui seraient plutôt en état d’augmenter, par leur présence, le désordre dans les rangs. Il y a tel moment critique où le sort d’une affaire va dépendre d’un mouvement exécuté avec précision ; mais rien ne saurait remplacer, d’une part, cette attitude calme et disciplinée d’une troupe se reposant sur la responsabilité de son chef, et, de l’autre, l’entière confiance de ce chef convaincu au fond de l’àmc qu’il peut compter sur l’inébranlable obéissance des hommes qu’il a Sous ses ordres. Or, je le demande, cette mutuelle confiance, êtes-vous en droit d’espérer qu’elle existera dans une armée composée aux trois quarts de gardes nationales et de volontaires 1 ? J’arrive au chapitre des munitions. En pays ennemi, comment vous y prendrez-vous? S’il y a moyen de pourvoir, à l’avance, pour plusieurs jours

des troupes disciplinées, la chose est impraticable avec des volontaires. Le garde national trouve, d’ordinaire, peu commode de traîner avec lui, dans une marche d’ailleurs fatigante, sa ration du lendemain et du surlendemain. Qu’arrive-t-il alors? 11 commence par consommer tout ce qu’il peut, qi*itte à gaspiller, à vendre ou à jeter le reste sur la route. D’affleurs, quand vous disposeriez d’assez nombreux fourgons pour subvenir aux besoins répétés de ces messieurs, vous aurez toujours à lulter contre les abus inséparables d’une mauvaise administration, et il vous arrivera ce que je vois journellement se passer iei dans ma propre brigade, à savoir que , par le fait d’une répartition inepte, des compagnies crèveront de faim, tandis que d’autres, pourvues outre mesure, se rempliront deux fois le ventre en prévision de la disette du lendemain. En un mot, la guerre offensive veut des troupes aguerries, des régiments éprouvé? par le feu. Hélas ! faut-il donc que je vous le répète, les nôtres n’appartiennent point à cetle catégorie. Une fois sur le champ de bataille, deux puissances contraires se disputent le soldat ; l’une le pousse en avant, nous l'appelons honneur, patriotisme, ou pourrait quelquefois aussi l'appeler crainte salutaire du châtiment dont les lois militaires frappent les lâches ; l'autre l’entraîne en arrière, c’est la peur de la mort que vomit sur lui la canonnade ennemie. Selon que l’une ou l’autre de ces deux puissances l’emporte, vous avez la victoire ou la défaite. Or, les annales de la guerre ne m’apprennent que trop combien cette dernière chance atteint souvent les jeunes bataillons , même alors que leur discipline est parfaite et qu'ils ont à leur tèle des chefs expéri-

meutes. Jugez maintenant quel sort vous devez attendre pour des régiments mal disciplinés et commandés en dépit du sens commun (1)1 »

Ces paroles du jeune général n’étaient pas de nature à flatter les poétiques illusions du président Kossuth, lequel se pinça la lèvre et demanda naïvement à Goergei s’il ne comptait pour rien l’enthousiasme que son éloquence , à lui Kossuth, pouvait inspirer à des troupes. «Dans le camp, répondit Goergei, c’est quelque chose, et encore faut-il veiller à ne pas laisser au feu le temps de se refroidir ; mais après des revers encourus et vis-à-vis l'ennemi, ce n’est rien ! — Ainsi vous pensez, continua le dictateur légèrement aigri, que nous ne ramènerions pas un seul homme de cette armée ? — Quant à ce qui regarde les gardes nationaux et les volontaires, répliqua Goei’gei, leur salut ne m’inquiète guère, et j’en ai pour garant la vélocité de leurs jambes ; mais le petit nombre de bonnes troupes dont nous disposons pourraient bien y rester, et avec elles le matériel qui nous est indispensable, pour peu que nous voulions former une armée sérieuse ! »

(i ) Mein Lebin, 1. 1, p. 70.

Goergei s’était toujours prononcé contre la mesure qui consistait à maintenir des cordons de troupes sur la frontière. Il voulait qu’à l’exemple des Russes en 1813, on se retirât dans l’intérieur du pa^s, et que là les honveds, dûment rompus à la manœuvre, fussent mis en état de se présenter au feu. Lorsque le maréchal prince Windisch-Graetz marcha sur I’esth, Goergei songea un moment à se retrancher autour de Raab; mais, pour occuper cette position formidable, les ressources étaient insuffisantes. 11 lui fallut donc partager son armée en deux colonnes et se replier, laissant Buda-Pesth à l’ennemi. Pendant ce temps (20 décembre 1848), Perczel, emporté par la fougue de son tempérament et méconnaissant à son tour les instructions de Goergei, devenu sou chef,

liait partie entre Moor et Sarkàny avec l’avant-garde du Ban, et se faisait "battre dans une rencontre qu’il aurait dû éviter à tout prix pour se hâter de venir seconder le plan de concentration. « Sur la route qui mène de Tétény à Hanzsabég, je rencontrai les débris du corps d’arme'e de Perczel, et puis enfin Perczel lui-même. Du plus loin qu’il m’aperçut, il galopa vers ma voiture, et ma stupéfaction fut au comble quand j’entendis cet homme m’assurer, avec un ton de hâblerie inimaginable, que Y ennemi ne se remettrait pas de longtemps du coup qu’il venait de lui porter o Moor. » Il paraît cependant qu’à Peslh on né partageait pas ce point de vue.

A la nouvelle de la marche victorieuse des Autrichiens et de l’entière défaite du général Perczel, une’déplorable confusion s’empara de la diète ; les orateurs de la gauche tonnèrent, comme c’était leur droit : « Si l’ennemi, disaient-ils, a pu enlever ainsi Raab et Presbourg sans tirer une amorce, que signifiaient les fortifications pour lesquelles on nous a demandé tant d’argent 1 De deux choses l’une : ou ce sont vos généraux qui ont démérité en livrant ces places, ou les coupables sont ceux qui passionnaient le pays pour obtenir de lui les millions nécessaires à l’exécution de ces fortifications impuissantes. # Le trait allait droit à Kossuth, qui, tant de fois, dans ses pathétiques homélies, avait prophétisé que l’armée autrichienne trouverait infailliblement son tombeau devant Raab. Quoi qu'il en soit, l’alerte fut assez chaude pour qu’on songeât à recourir aux grands moyens et surtout à déloger. Le lendemain, le général Goergei recevait de Kossuth une dépêche qui lui marquait, entre autres points- principaux, qu’on se décidait à revenir à la voie des négo-

ciations, et qu’en attendant, on transportait le siège du gouvernement de Pesth à Débreczin. La voie des négociations ! Mais Kossuth ne se souvenait donc plus de l’attitude prise dès le premier jour par Windisch-Graetz vis-à-vis des ambassadeurs de la junte madjare , et la superbe réponse du maréchal avant l'alTaire de Schwechat, il l’avait donc entièrement oubliée? C’était fou, c’était absurde. Coergei explique à sa manière cette politique du désespoir. « Kossuth, qui, pendant deux grands mois, avait repoussé mes conseils réitérés d’établir derrière la Theiss le centre du gouvernement, Kossuth qui parlait toujours de s’ensevelir sous les ruines de Raab, puis sous les décombres de Ofen, avait fini par s’apercevoir que Ofen et Pesth, pas plus que Raab, n’étaient la Hongrie tout entière, et que, mourir pour mourir, le gouvernement provisoire pouvait, en fin de compte, aussi bien mourir à Débreczin ou en tout autre lieu. Quel motif avait donc amené Kossuth à se rendre soudainement à mes conseils? Était-ce un coup d’œil prophétique jeté dans un avenirplein de gloire ? Non, certes, pas le moins du monde, mais tout simplement la peur pour sa peau(i) ! » Le général Perczel appartenait aussi à cette opinion qui prétendait qu’il fallait s’ensevelir sous les ruines des villes. « Par bonheur pour - Ofen et Pesth, remarque spirituellement Goergei, Perczel était un de ces hommes dont les proclamations eussent (à

défaut d’autres documents) fort contribué à jeter la pertur- «

bation dans l’esprit des historiens en les envoyant un jour chercher les ossements des divers membres de la juute na-

(1) Mtin Leben, 1. 1, p. 016.

tiônale- sous les décombres de telle ou telle capitale. » La campagne de Goergei à travers les Karpathes est, au dire des officiers les plus compétents, un fait militaire digne d’être comparé à la fameuse retraite du général Moreau. Cette tactique habile sauva, pour cette fois du moins, la cause de la Hongrie. Serré entre les quatre corps d’armée des généraux autrichiens Csorich, Simmünich, Goëtz et Sehlik, il sut, à force de talents stratégiques, leur échapper, et vint, après une marche de nuit dans la montagne, prendre à Windschacht une position d’où les Impériaux tentèrent vainement de le débusquer. Ici se place la célèbre proclamation de Waitzen, ultimatum politique de Goergei, et qui pose définitivement, en termes non équivoques, la mesure dans laquelle lui et son armée entendent se conduire, ce qu’il adopte et ce qu’il répudie, ce qu’il reconnaît et ce qu’il foule aux pieds, ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. « Les idées anti-dynastiques étaient des plantes exotiques sur le sol de la Hongrie. Comment elles y avaient pris racine, — par l’opération des bavards populaires ou par la désastreuse influence des faits accomplis, — mes vieux soldats ne s’en préoccupaient guère; mais ils commençaient à soupçonner les iutenlions du gouvernement, et ne se sentaient nul souci de quitter le sol légal sur lequel il ne leur en coûtait déjà «pie trop d’avoir , à combattre contre leurs anciens camarades. » Les vieilles troupes, animées de l’esprit constitutionnel monarchique, s’étaient fiées à Kossuth, alors que, vers la fin d’octobre, au moment du passage de la Laytha, l’agitateur, invoquant d’ailleurs la sanction de l’archiduc palatin, cousin du souverain légitime, leur disait avec une apparence d’autorité qu’il

s’agissait uniquement de s’opposer aux plans désorganisateurs du ban Jellachich et des Slaves soulevés. Plus tard, au commencement de décembre, elles avaient encore écouté sa voix qui leur affirmait qu’en dépit des événements survenus, elles pouvaient, sans manquer à leurs serments prêtés à la couronne impériale, continuer à se battre pour Ferdinand V, roi de Hongrie, et pour la constitution sanctionnée par lui. On se figure quel dut être l’immense découragement de ces hommes lorsqu’ils s'aperçurent qu’on les trompait, lorsque Kossuth, leur héros de la veille, ne fut plus pour eux qu’un sublime parleur (on sait ce que vaut ce titre aux yeux du soldat en campagne), et lorsqu’enfin ils en vinrent à se douter que le grand orateiu’ n’était au fond qu’un républicain. A l’ardeur belliqueuse succéda tout à coup l’hésitation. Une partie des officiers quitta les rangs, ceux qui restèrent ne montraient plus qu’un zèle douteux. Seul, Goergei pouvait, à ce moment critique, raviver la confiance attiédie de ces intrépides vétérans. 11 le fit par sa proclamation de Waitzen, document politique et militaire, ordre du jour et profession de foi.

« 1 0 Le corps d'année du Haut-Danube a pris les armes pour le roi Ferdinand V et la constitution sanctionnée par lui du royaume dé Hongrie, et, fidèle à son serment, jure de continuer à les défendre, au prix de son sang, l’un et l’autre contre tout ennemi extérieur,

» 2° Le corps d’armée sous les ordres du général Goergei

se réserve de combattre, avec le même entraînement, qui-

conque, dans l’intérieur du pays, tenterait, par d’intempes,-

tives menée* républicaines, d’entraver le triomphe de la constitution du royaume,

» 3° De l’idée que, le corps d’armée du Haut-Danube se fait de la monarchie constitutionnelle* idée pour laquelle il est résolu à sacrifier jusqu’à son dernier homme, il résulte qu’il n’accepte et ne reconnaît d’autres chefs que ceux qui lui sont envoyés par le ministre de la guerre responsable ou son remplaçant légal.

» 4° Le côrps d’armée du Haut-Danube, pénétré de ce qu’il ~ doit à la constitution de la Hongrie* à laquelle il a prêté serment, et aussi de ce que son propre honneur lui commande, déclare qu’il ne ratifierait aucune espèce de négociation conclue avec l’ennemi, qui n’aurait point pour objet, d’une part, de garantir la susdite constitution à laquelle le corps d’armée a prêté serment, de l’autre, de sauvegarder son honneur militaire. »

Observons qu’à cette époque le mot de séparation d’avec l’Autriche n’avait pas encore été prononcé j mais Goergei connaissait son monde et pressentait de loin les terribles abîmes où l’illusion d’une victoire ne manquerait pas d’eu» traîner tôt ou tard l’esprit aventureux de Kossuth. Quelques heures après le succès de Wailzen, le jeune général, cachetant son rapport au gouvernement provisoire, disait à l’un de ses amis, le général Gaspar: « J’ai presque envie de ne pas envoyer à Débreczin la nouvelle de celte affaire, car ces imbéciles sont capables de proclamer l’indépendance. » Patience, on ne perdait rien pour attendre, et ce qu’on n’avait pas osé faire au lendemain de Waitzen, ori l’entreprit audacieusement après la victoire d’issaszeg, où la fortuite

des amies hongroises atteignit son point culminant. La fougue de Kossuth n’y tenait plus, son ivresse touchait à la démence, et le malheur voulait que la démence de Kossuth fût à cette heure suprême l’unique évangile de cette généreuse nation.

Le triomphe des Autrichiens à Kapolna avait eu, comme on sait, pour conséquence la proclamation de la constitution octroyée du 4 mars 1849. Cette constitution, en mettant la Hongrie au rang de province conquise, en l’assimilant aux autres nationalités dépendant de la couronne impériale, rompait en visière avec la constitution de 1 848, et frappait de mort tous les antiques privilèges du royaume. 11 semble que c’était plus que jamais le cas de se poser sur le terrain légal, et que le jeune empereur, en déchirant le fameux traité pragmatique, la donnait belle aux chevaleresques défenseurs du vieux droit féodal. On savait au moins à quoi s’en tenir et de quel côté de la Laytha ou de la Theiss étaient les véritables ennemis de la constitution hongroise, ce qui, à

vrai dire, avait pu passer jusqu’à l’acte de mars 1840 pour un point assez mal éclairé, attendu que si, d’une part, le gouvernement révolutionnaire invoquait les garanties de la Constitution de 1818, de l’autre le maréchal Windisch-Graelz n’avait jamais auparavant renoncé à l’honneur de s’intituler « constitutionnel » dans set» proclamations. Je le répète, la constitution octroyée était, si l’on se place au véritable point de vue des sincères amis de la cause hongroise, ce qui pouvait alors advenir de plus heureux. I/ambition de l’Autriche se démasquait ouvertement; ses projets centralisateurs, déti jeté à tous les instincts nationaux, apparaissaient au grand jour. Plus de doute, d’équivoque possible ; la lumière se faisait sur les deux camps. Comment Kossuth ne comprit-il pas quelle admirable position défensive ce nouvel état de choses lui créait? Comment se laissa-t-il éblouir au point d’échanger cette situation, après tout légale, contre une situation provocatrice, dont le moindre inconvénient devait être d’amener et de justifier devant l’Europe l’intervention des Russes? Ne âentait-il, pas, le 14 avril, alors qu’il proclamait la déchéance de la maison de Habsbourg, qu’il ôtait à la cause de la Hongrie son caractère national, et transformait en guerre de principe une guerre d’indépendance? Sans doute le coup d’État du 14 avril ne constituait pas ouvertement la Hongrie en république ; sur la forme ultérieure du gouvernement, on né s’expliquait pas; on se contentait, pour le . %

moment, de proclamer la séparation. Or, une Hongrie indépendante, dans les conditions où se trouvait le monde à cette époque, ne pouvait avoir la prétention de se fonder et de vivre qu’en s’appuyant sur un nouveau système d’équilibre-

européen, le système républicain fédéral, par exemple, remplaçant le système monarchique. Une république du Danube entraînait fatalement l’existence d’une république allemande et d’une république italienne. A dater de l’acte incendiaire de Débreczin, il était évident qu’une guerre simplement défensive ne pouvait plus sauver la Hongrie. 11 fallait désormais franchir ses frontières et promener la révolution du nord à l’orient, de l’orient au couchant; il fallait jeter une armée

en Gallicie pour y proclamer la résurrection de la Pologne ;

il fallait attirer à soi, par la perspective d’une république

roumane, les populations hostiles de la Transylvanie et de

la Valachie, faire appel aux Serbes de la Hongrie et de la

Turquie, aux Croates eux-mêmes, et changer de mortels

antagonistes en amis, en alliés, par le talismanique appât

* * > d’une république illyrienne fédérale; il fallait conduire dans

Vienne ses régiments victorieux, anéantir la couronne impériale et planter sur la flèche de Saint-Étienne l’étendard triomphateur de l’Allemagne révolutionnaire, mais, avant tout et surtout, il fallait renoncer à l’idée raadjare et dire adieu au fantôme tant caressé de l’antique tradition féodale.

Les conséquences de la déclaration du 14 avril, si elles échappaient à l’incorrigible optimisme de Kossuth, préoccupèrent plus d’un membre de la diète de Débreczin. Quant à Goergei, il n’avait pas attendu que la bombe éclatât pour en calculer froidement les désastreux effets. J'ouvre le second volume de ces édifiants et curieux mémoires, et j’y trouve cette conversation, qui mérite d’être consignée ici. C’était le 7 avril 1819 (quelques jours avant le coup d’État) : Kossuth et Goergei se rencontrèrent à Godollo; le président, après avoir complimenté le jeune général de ses récents exploits et parlé beaucoup de la reconnaissance éternelle du pays, emmena Goergei chez lui, et là tous deux eurent ensemble

un entretien où les tendances de la politique de Kossuth se dé\ calèrent.

« La patience de la natioii est à bout, dit l'agitateur eu commençant, et je ne vois qu’une manière de répondre à la constitution octroyée du 4 mars : c’est de proclamer la déchéance et la séparation de la Hongrie d’avec l’Autriche. Les peuples de l’Europe ont les yeux sur nous, et de l’attitude que la nation hongroise va prendre vis-à-vis de cette constitution dépendront, n’en doutez pas, toutes leurs sympathies. L’Angleterre, la France, l’Italie, la Turquie, l’Allemagne ellemème, et les propres États héréditaires de l’Autriche guettent le moment où nous déclarerons l’indépendance, pour accou- • rir à notre aide et regagner le temps perdu. La Pologne, cette nation sœur de la nôtre, si indignement asservie, va suivre cet exemple, et, s’unissant à la Hongrie, trouvera une puissante et sûre alliée dans la Porte-Ottomane, heureuse de venger enfin ses intérêts si longtemps outragés par la politique russe et autrichienne. Avec la cause de la liberté hongroise la cause de la liberté européenne succombe, tandis que nous ne saurions vaincre sans que nos victoires amènent aussitôt, contre un principe de gouvernement détesté, autant de levées de boucliers qu’il y a de peuples asservis en Europe. »

De telles illusions chez un homme investi de la confiance d’un peuple ne seraient en vérité point croyables, si nous n’avions nous-mêmes vu, hélas! un moment à l’œuvre d’illustres représentants de cette politique sentimentale. Idéologue, Arthur Goergei ne le fut jamais, et quiconque voudrait s’en convaincre n’aurait qu’à lire la réponse qu’il fit à Kossuth ù cette Occasion .

u A vous parler fratlthement, dit Goergei (l), tout ceci ne «

tue persuade guère. Ce qu’il faut à la cause de la Hongrie, ce ne sont plus des discours, mais des actes ; or ces actes, pas un bras, en dehors du pays, ne se lèvera, comptez-y bien, pour les accomplir; je vais plus loin : des armées entières se mettront en campagne pour empêcher qu’ils ne s’exécutent. Et maintenant, supposons queia Hongrie fût assez forte pour se séparer momentanément de l’Autriche : lui arrivera-t-il jamais, je vous le demande, de pouvoir se maintenir à l’étal indépendant dans un voisinage auquel la Porte, en dépit d’une situation infiniment meilleure, doit désormais de ne vivre que par grâce? Nous venons de battre l’ennemi, et à plusieurs reprises, cela est certain ; mais ces sliccès, coin* meut les avons-nous obtenus, si ce n’est par la tension de toutes nos forces? Or, parmi ces forces, compterez -\ous pour rien celle de la légalité? La séparation de la Hongrie d’avec l'Autriche nous entraînerait en dehors du droit. .Nous battre pour cette cause, ce ne serait plus nous battre poulinais contre la loi. De défensive notre politique deviendrait agressive, et nous attaquerions... quoi? — L'existence fondamentale de la monarchie autrichienne! Y songez-vous? N’avez-vous donc pas réfléchi aux milliards d'intérêts et de sympathies que nous blesserions à mort, aux incalculables fléaux que nous attirerions sur notre malheureuse patrie, à la désolante confusion morale que vous jetteriez dans les vieilles troupes, no'y au de notre armée, en les forçant à se parjurer? Ne comprenez-vous pas que chaque jour nous trouvera plus faibles et plus désunis, que chaque pays voisin <,1 ; .l/e i/t I.eben, 1 . 1, p. 154.

ira grossir la masse de nos ennemis, et que nous ne serons plus que les perturbateurs de P équilibre européen? .l'admets que nous refusions de reconnaître en silence la constitution octroyée ; mais, appellerez vous une attitude silencieuse, celle que jusqu’ici nous avions pi ise ? Pouvions-nous répondre à la constitution. octroyée du 4 mars ptus dignement que nous ne l’avons fait? Je ne suis pas ici pour décider ce qui Convient aux peuples de l’Europe ; mais ce que je sais pertinemment, c’est que, dans les circonstances présentes, Wfnoindre victoire remportée sur le champ de bataille nous vaut pliis d’avantages et d’honnèur que le plus foudroyant manifeste, et que les victoires gagnées au nom du roi Ferdinand V, flotre roi légitime, et de la constitution, sanctionnée par lui, sont la meilleure réponse de la Hongrie aux vaines imaginalions des membres du cabinet de Vienne. »

Kossuth alors demanda d’un air quelque peu ricaneur a Uoergei , s’il croyait qu’en effet les vieilles troupes eussent jamais songé sérieusement à Ferdinand V et à 4 constitution de 1 848 : k**'

« Et à quoi, s’il vous plaît, auraient-elles pensé? s’écria le général. Ignorez-vous qu’apres l’évacuation des capitales , ma proclamation de VVaitzen était Tunique moyen qui nous restât de retenir sous le drapeau de la Hongrie ces braves gens, résolus à passer à l’ennemi? Comment expliquerezvous le sens de la démonstration faite à Kaschau , par mon corps d’armée contre le général Dembinski , si ce n’est par la crainte qui les possédait tous de perdre, en moi, un chel ayant la. religion du serment prélé? J’ai vécu avec ces trou-* pes , j'ai partagé 1 leurs joies et leurs souffrances, je connais

leur esprit et leurs sentiments : eh bien ! si en ce moment le roi Ferdinand V était là, je n'aurais pas la moindre hési lation à l’inviter a m’accompagner au camp et o venir seul au milieu d’eux et sans défiance recevoir leurs acclamations et leurs hommages ! »

' Qu’était-ce que cette protestation du corps d’armée du Haut-Danube contre le général Dembinski ? Cet incident nous ramène aux actes qui avaient marqué la carrière militaire de Goergei , entre le manifeste de Waitzen et cette entrevue avec Kossuth. Un jour, au milieu de février 1849, le mécontentement éclate au camp de Kaschau. Les vieux soldats murmurent, les officiers menacent de briser leur épée ; une division tout entière, la division Krnely, fait dire à son jeune chef qu’elle est prête à s’insurger et, s’il veut se mettre à sa tête, à marcher sur le congrès de Débreczin. Ce mécontentement, cette agitation, cette défiance, qui les provoque? Le bruit d’une mesure que le comité de défense nationale vient de prendre. Par arrêté du ministre de la

guerre, le général Dembinski est nommé commandant supérieur de l’armée hongroise, et Goergei passe ainsi naturellement sous ses ordres. La politique d’initiative révolutionnaire que cet acte malencontreux semblait inaugurer, on la devine. Au manifeste de Waitzen , le gouvernement répondait par le choix d’un homme dont le moindre défaut , aux •jeux du corps d’armée du Haut-Danube, était de ne pas reconnaître ce manifeste. La cause de la république avançait d’un pas dans les conseils de Débreczin. Bem en Transylvanie, Dembinski général en chef, décidément l’émigration polonaise triomphait. Goergei ressentit amèrement cette injure, et s’il ne se révolta pas contre les décrets ministériels, si, par crainte de voir se disperser un corps d’armée vis-à-vis duquel il pouvait garantir encore, par sa présence, les principes soutenus dans sa proclamation de Waitzen, il ne s’éloigna pas, on peut dire que la sourde indignation de son âme passa dans son ordre du jour :

« Un arrêté du ministre, de la guerre, en date du 12 février 1849, place sous les ordres du lieutenant général Dembinski le corps d’armée du Haut-Danube, qui prend désormais le nom de 16 e division de l’armée royale hongroise.

» En portant ce fait à la connaissance de la 16 e division, je recommande solennellement à tous les officiers sous mes ordres, de supporter cette espèce d’humiliation avec le même calme que je mets à me désister de mon propre commandement et à me ranger, conformément à la décision du gouvernement, sous les ordres du lieutenant général Dembinski, homme capable, à ce qu’on assure , et vieilli dans la carrière militaire. »

Ce document, on en Conviendra, n’était point de nature à concilier à Goergei les bonnes grâces de son nouveau chef, et, dès la première entrevue, la glace fut brisée. A peine Goergei avait-il (lui de lui présenter les officiers de sa suite, «lue UembinsHi entama à son endroit une mercuriale des plus acerbes, ayant bien soin d’ailleurs de ne point perdre de vue, au milieu des récriminations, l'immensité du sacrifice qu’il faisait au saint de la patrie madjare. « J’ai déposé le commandement en chef dans mon propre pays (() , s’écria-t-il, pour venir au secours de cette malheureuse nation , et je \ieqs encore de sauver votre propre corps d’armée, dont vous ignorez jusqu’à la position. Savez-vous, par exemple, où sont vos divisions ? Non, monsieur, vous ne vous en doutez pas. Apprenez que., si je suis venu en Hongrie, c’est à cette seule condition que j’aurais le commandement en chef de toutes les forces hongroises , et que votre gouvernement m’a remis le pouvoir de vous faire fusiller, pour peu que vpus refusiez de m’obéir. J’ai voulu d’abord user de bienveillance, parce que je sais que c'est un crève-cœur pour tout Hongrois de servir sous un chef étranger ; mais aujourd’hui vous critiquez mes ordres an fieu d’y obéir, et je me lasse. » J’ai déjà parlé de l’humeur intraitable de Goergei. Lorsque le vieux Meszaros lui reprochait un jour d’avoir été créé et mis au monde uniquement pour donner un dérpenti au proverbe qui dit que quiconque prétend commander doit savoir obéir, Meszaros pouvait avoir raison ; mais,

(1 } « Quel commandement ? observe Goergei. Le général Dembinski voulait-il par hasard parler de ce commandement in spe qui ne saurait manquer de lut échoir au cas d’une insurrection de la Pologne ? » Mein Leben, p. 214.

cette fois, le gênerai Dembinski était-il bien venu à prendre ainsi des airs de Frédéric le Grand, et à traiter, en sous-officier raisonneur, cet boinrae atteint au plus vif de son orgueil militaire et de ses susceptibilités patriotiques? Une victoire, en pareil cas , eut beaucoup mieux valu qu’une gourmude, j’avoue même que c’était le seul moyen (et la suite ne l’a que trop prouvé) de se maintenir à la tète de cette armée royaliste et hongroise, c’est-à-dire deux fois prévenue contre un capitaine, polonais et républicain.

Cependant, les victoires ne se succédaient pas, tant s’en faut! L’aiïaire de Rima-Szombath, — où Dembinski, en détournant sur Miskolcz le corps de Klapka, offrait à l’ennemi

- en déroute un avantage imprévu, si héroïquement exploité par le lieutenant feld-maréchal comte Scblik, — l’affaire de Rima-Szombath avait fort entamé, auprès des officiers de U 16 e division, le crédit du chef polonais ; la bataille de Kapolna vint mettre le comble à leur découragement. Le valeureux soldat de Smolensk, le tacticien, justement renommé

- pour sa campagne de Lithuanie, jouait de malheur sur ce sol ingrat de la Hongrie. Le militaire ne le connaissait pas, il ignorait la langue du pays , et ses plans d’opérations, iiTéprochables sur le papief, trouvaient toujours à l’exécution quelque difficulté soudaine qui les empêchait de réussir selon les règles. A Kapolna, par exemple, ce fut l'ennemi qui eut l’impertinence d’attaquer plus tôt qu’on ne s’y attendait.

« Le 26 février, dans la matinée, j’arrivai derechef à Erlau pour y prendre les ordres du général ( c’est Goergei qui parle,, et naturellement nous lui laissons la responsabilité de

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l’épisode qu’on va lire , épisode raconté d'ailleurs avec une verve, un esprit, un entrain, qui donnent à certains chapitres de ses mémoires, un caractère humoristique des plus divertissants). Dembinski était descendu chez un chanoine et nous retint à dîner, moi et le chef de mon état-major général, qui m’accompagnait dans ma visite. Le banquet tirait à sa

fin, et nous commencions à sabler joveusement le fameux

vin d’Erlau, connu du monde entier, quand tout à coup on nous annonça que la canonnade se faisait entendre dans la direction de Verpetét. La chose parut à priori si parfaitement impossible à Dembinski, qu’il refusa d’y croire , maugréant contre les trouble-fêtes qui ne se lassaient pas de réitérer leurs avertissements intempestifs. Pendant ce temps , j’avais ouvert la fenêtre et m’étais assuré par mes oreilles de la vérité du propos. J’invitai Dembinski à en faire autant. 11 quitta donc la table, vint à la fenêtre, et prêta l’oreille de l’air d’un homme persuadé que nous nous trompions tous. U n’y avait pas à s’y méprendre, c’était bien en effet la canonnade. • Éperdu, hors de lui, Dembinski demande sur-le-champ une

voiture et des chevaux. 11 n’y avait en ce moment de dispo-

nible au quartier général du commandant en chef , qu’une mauvaise carriole qui nous avait amenés, mon officier et moi, de Mezo-Kovesd à Erlau. Nous engageâmes Dembinski à la partager avec nous. Le choix n’était pas permis, et nous partîmes. La misérable patache pouvait bien avoir fait deux cents pas dans l’intérieur de la ville, lorsque tout à coup nous nous vîmes entourés d’un public nombreux ; des orateurs se détachèrent de la foule, et , saisissant les brides de nos chevaux , nous déclarèrent -en bon hongrois qu’ils ne

souffriraient pas que le général commandant en chef lit un pas de plus dans un aussi indigne véhicule, et ils ajoutèrent que ce serait là une honte éternelle pour la ville d’Erlau et pour la nation tout entière. Exaspéré par cette sotte manifestation, j’envoyai à tous les diables les malencontreux défenseurs de l’honneur municipal et national. Dembinski, qui ne comprenait pas un mot de hongrois , entra dans une colère encore plus violente ; il gesticulait, s’emportait, menaçait, et, mon chef d’état-major s’étant mis de la partie , nous finîmes par avoir raison de ce tas d’imbéciles, et nous allions nous remettre en route, quand Dembinski me demanda ce que voulaient ces braves gens.' Je lui traduisis leurs intentions essentiellement patriotiques, et, me croira-t-on? le général, émerveillé de la justesse de ce point de vue, ordonna d’arrêter et d’attendre là jusqu'à ce qu’on se fût procuré de meilleurs chevaux et un équipage plus convenable. Cependant Dembinski ne tarda pas à se repentir de sa résolution, car, en dépit de l’empressement avec lequel un des citoyens d’Erlan s’était lancé à la découverte d’une berline quelconque, une bonne demi-heure s’écoula sans qu’on vît apparaître le moindre véhicule, et la canonnade, en attendant, allait toujours son train. Nous avions, par mesure de prudence, gardé nos places dans la carriole, car le patriote en question pouvait ou arriver trop tard ou même ne pas venir du tout. A chaque coup de canon qui ébranlait l’atmosphère, Dembinski bondissait, puis retombait plus furieux sur le sac de paille qui nous servait de siège. Comme cette situation pouvait à la longue devenir ridicule, même aux yeux des citoyens

d’Erlau, je conseillai au général de descendre ; mais Dem- • * *

binsjti, à bout de voie, ne voulait plus pi descendre' ni attendre, et commandait qu’on poussât en avant la patache, manœuvre désormais devenue impossible , vu le flot toujours glissant des patriotes de la ville, lesquels ne cessaient de npus annoncer la prochaine venue de la calèche. Enfin elle parut, l’on n’eut point à regretter un conflit inégal entre l’impétueux général et les trop flegmatiques citoyens 4’Eriau.

» A peine a-t-on changé de voiture, que voilà cette singu-, jjère course au canon qui recommence. Nous galopions vers Yerpelét, et plus nous approchions du champ de balaille, plus s’exaltait la fureur 4e pembinski. Autant que j’en pqiiyajs juger par les exclamations dont il nous régalait chemin faisauj, uotre général se trouvait pris au dépourvu. « Xe Jje voulais point cela, s’écriait-il, c’est trop tôt I » l’avoue quç, s’il en était ainsi, on ne saurait trop vivement tancer et réprimander messieurs les généraux" autrichiens pour s’être permis d’engager de la sorte une affaire sans prévenir leur monde et s'informer au préalable s’il lui convenait d’être attaqué à tel jour et à telle heure, »

Le 26 donc au matin, les colonnes autrichiennes Schxvarzepberg et Wrbna tombaient sur les Hongrois à une lieue environ du petit village de Kapolna. Le général Pembinski, saisi à l'improviste, essaya d’abord de lancer contre l’aile gauche des Impériaux, espérant y porter le désordre, deux bataillons 4g ponveds postés à la garde d’un bois situé au versant des monts Matra, sur lesquels s’appuyait l’aile droite des Hongrois. Vaips efforts, le bois fut emporté à la baïonnette par l’infanterie autriçhieppe. Alors s’avança la cavalerie toute

entière pour briser je centre des Impériaux -, niais, les deux colonnes Sdhvyarzepberg et W'rbna ayant rigoureusement repousse le choc, la confusion se mit dans les rangs des Hongrois, qui se retirèrent en pleine débandade sur Kapolna et K al. L’obscurité de la nuit iuit fin à cette première rencontre. Schlik, à qui les Autrichiens devaieht en grande partie le succès de cette affaire, je vaillant Schlik, après s’être battu toute la journée en héros dans les défilés de Sirok, opéra vers le soir, au-dessus de Verpelét, sa jonction avec le maréchal Wjndisch-Graetz. Le maréchal, enhardi par l'heureuse issue de ce combat, ordonna de reprendre l'attaque le lendemain. L’église de Kapolna, où le bataillon ilalien Zanini s’était retranché, fut assiégée par la brigade Wiss. Après une lutte opiniâtre, les Italiens, complètement débusqués, laissèrent deux cents prisonniers aux mains des Autrichiens. Les Hongrois tentèrent alors un effort désespéré pour reprendre Kapolna, cette clef de leurs positions stratégiques, et ouvrirent contre les Autrichiens un feu d’artillerie formidable. Cependant la brigade Colloredo occupait la hauteur, et en même temps qu’il maltraitait l’aile gauche des Hongrois et les repoussait sur la route de Miskolcz, le lieutenant-feld-maréchal •Schwarzenbei g, attaquant leur droite, emportait le village de Kal et les refoulait vers Maklar. Pour la secoude fois, la nuit vint mettre un terme au choc des deux armées. Les Hongrois éiaient en pleine retraite, et si, au lieu de dresser ses tentes et d'allumer ses feux de bivouac, l’armée impériale se fût acharnée à leur poursuite, 'ils eussent pu cire exterminés.

Ici Goergei s’arrête pour se poser une question qui, du reste, revient souvent dans ses mémoires . Que faisait le ma-.

réchal \Vindisch-Graetz?Un vainqueur qui, après la victoire, et lorsque les circonstances l’y invitent, ne charge pas à outrance, se place involontairement sur le même niveau moral que le vaincu, et n’est par le fait pas plus à craindre à là suite de son succès qu’il ne l’était avant. Au dire de Goergei, lé maréchal prince Windisch-Graetz fut un vainqueur de ce genre, « et c’est pourquoi, ajoute le général madjar, je me

permis de trouver si déplorables en cette occasion lës dispositions éperdumeut rctrogressives du général Dembinski après la bataille. » Quoi qu’il en soit, les Hongrois eurent le temps de se retirer à Tisza-Fured, de l’autre côté de la Theiss, et Goergei, foulant aux pieds, selon sa louable habitude, les ordres du général polonais, vint prendre à Poroslo, derrière les marais dè la Theiss, une position excellente qui protégea et assura la marche de l’armée (l) v

(1) Voir Schuttc, la Hongrie et la Guerre de l’indépemlance hongroise, t. Il, p. 209.

Si l’on a pu justement reprocher au maréchal Windisch- Graetz ses lenteurs et ses indécisions après Kapolna, comment apprécier la conduite du général en chef de l’armée autrichienne, quand ou assiste à ce qui se passait un peu plus tard au camp hongrois? A Tisza-Fured, en effet, se jouait un de ces drames soldatesques moitié tragiques, moitié bouffons, renouvelés de la guerre de trente, ans. L’état-major tout entier, ayant à sa tête les généraux Goergei, Velter et Klapka, rejetait hautement sur Dembinski la responsabilité des désastres de Kapolna. On reprochait au général polonais d’avoir . 1° pendant la première journée, compromis gravement le salut des troupes en lançant la cavalerie à travers des terrains marécageux ; 2° d’avoir, en attribuant à un corps d’ar-

mée des divisions appartenant à un autre, mis les chefs respectifs de ces différents corps dans rimpossibilité d’utiliser les bataillons selon leur aptitude et leur plus ou moins d’expérience; 3° d’avoir, à Poroslo, par des mesures prises' er* dépit des règles les plus élémentaires de la stratégie, exposé à des périls certains le corps d’armée du général Goergei, périls auxquels le jeune capitaine n'avait échappé qu’en cohl revenant ouvertement aux ordres de son commandant supérieur. Les officiers accusaient en outre le général polonais d’avoir, durant un combat de trois jours, laissé les troupes sans subsistance. « Battre l’ennemi et bien manger, à la bonne heure ; être battu et bien manger, passe encore ; mais subir à la fois et la défaite avec toutes ses horreurs et la faim avec ses tortures, oh ! pour le coup, c’en était trop, et nous ♦ ne voulions pas en supporter davantage. »

L’armée émit donc un vote de non-confiance, et là-dessus .

un personnage fut adressé au général, pour savoir ce qu’il comptait faire. « Lors de ma retraite de Lithuanie, répliqua . le général, quelques-uns de mes officiers vinrent me trouver, demandant où je prétendais les conduire : « Messieurs, leur réponcjis-je, vous voyez ce bonnet, n’est-ce pas? Eù bien ! si je pouvais un seul instant qic douter qu’il soupçonne ce qqe je pense, -je «t'empresserais de le jeter au feu, même au ris-, "qup d’ajler nu-tèlc. » Ce fut là toute la réponse que donna le général au mandataire de l’état-major, « Mais, objecte avec son persiflage ordinaire le mordant Goergei, il y avait cependant entre les officiers de Lithuanie et nous que . différence notoire que Dembinski méconnaissait gravement, car ceuxlà, plus curieux, voulaient savoir d’avance où ii les condui-

sait, tandis que nous demandions, nous, tout simplement, où il nous avait conduits. »

La situation était, on le voit, excessivement tendue. Dembinski en écrivit à kossuth, lequel se mit en route sur-lechamp pour évoquer l'affaire devant un conseil de guerre. Malheureusement le dictateur arriva trop tard, et la première chose qu’il apprit en débarquant à Tisza-Fured, ce fut qu’une compagnie de grenadiers venait d’arrêter, au nom de l’armée, le lieutenant général Dembinski, fâcheuse nouvelle dont il ne reconnut que trop la véfité en apercevant les deux gigantesques bonnets à poil postés en faction par ordre de Goergei la porte de l’ex-eommandant en chef. Le tour était fait. Que dire ? L’accueil froid et dédaigneux des officiers eF de l’armée convainquit dès son arrivée le président du gouvernement provisoire qu’il serait maladroit de se roidir contre la volonté du camp. Kossuth prouva son tact en ne se point fâchant. D’ailleurs, quelle admirable chose en politique que les faits accomplis pour mettre les gens d’esprit à leur aise avec les événements et les hommes ! Le dictateur emmena son général, et, comme Kossuth demandait à Goergei quelle mesure il pensait que Dembinski aurait dû prendre quand on refusait d'obéir à ses ordres: « Je l’ignore, répondit Goergei en souriant; mais ce que je puis dire, c’est que si j’eusse etc à la place de Dembinski, moi, j’aurais l'ait pendre Goergei. »

Ainsi la proclamation de Waitzen triomphait des sourdes ' menées du congrès de Débreczin; l'armée royale du Haut-, Danube, un moment menacée de s’engloutir dans le flot révolutionnaire d’une armée hongro-polonaise, recouvrait son indépendance et sa liberté d’action, et c’en était fait, pour cette fois du moins, du fameux triumvirat où Kossuth devait s’arroger le rôle d’Octave, tandis que Rem et Dembinski auraient pris à ses côtés les personnages d’Antoine et de Lépide. Kossuth, tout en ayant l’air de se résigner de bonne grâce, s’arrangea cependant de manière que le commandement supérieur de l’armée, au lieu d’échoir à Goergei, comme on s’y attendait, fût donné au général Velter par le congrès de Débreczin. Vetter et Dembinski se détestaient. Autant de hé-

ros, autant de haines dans cette Iliadé madjare, et de cette animosité des deux chefs' devait à son tour profiter Goergei. le premier par l’ancienneté après .Damjanich.

Physionomie originale et brillante que ce Damjanich , cœur de lion, tempérament à la Kléber! La première fois que lui et Goergei se Rencontrèrent, c’était la nuit. Goergei, arrivé tard à Tisza-Fured, demande le quartier de Damjanich ; on lui indique une chambre où le général et Klapka viert- , nenl de se retirer. 11 entre, tous les deux sont endormis. Goergei imagine d’en faire autant, et, comme il n’y a plus de chaises libres, se couche tout de son long sur le sol. Au point du jour, Damjanich se réveille, et, voyant un étranger se . frotter les yeux, ouvrir les fenêtres et demander brusquement du schnaps : « C’est mon homme, c’est Goergei î »

, s’écrie-t-il et, se levant, il lui saute au cou et l’embrasse.

« Frère, poursuivit Damjanich, le génie delà guerre est avec toi, tu seras général en chef et ministre. Ne t’inquiète pas de Vetter : nous le coulerons. Tu prendras Komorn, tu prendras Pesth, et tu nous réconcilieras avec le roi. Quant à moi, je marche avec mes braves à Débreczin, et je tombe à la baïonnette sur tous ce? blagueurs du congrès. »

Damjanich ne manquait pas une occasion de se rendre coupable des plus flagrantes insubordinations, à l’égard du général Vetter, dont il bafouait les talents militaires et qu’il narguait à tout propos, disant qu’il était impossible qu’un homme aussi laid fût un bon capitaine. Les choses en étaient là lorsqu’un malin Goergei reçut de son camarade un billet laconique ainsi conçu : « Cher cœur de frère, nous en voilà enfin débarrassés ; le Vetter est au lit avec une fièvre bilieuse

à laquelle je puis me vanter pour ma part de n’avoir pas médiocrement contribué. — Daqjjanicb . ». - ,

Force fut à Kossulh de fajreà mauvais jeu bonne mine et de rendre alors à Goergei ce bâton de commandement dont, par sa brillante campagne d'avril, lé jeune généralissime prouva sur-le-champ qu’il était digne. On connaît quel avait été jusque-là le plan militaire de Goergei : se retirer dans l’intérieur d u pays tout en harcelant les Autrichiens sur divers points, de manière à les contraindre à étendre à l’infini leurs lignes d’opérations. A dater de ce moment? l’armét* hongroise change de système, et, se retournant, contre l’ennemi, prend tout à coup une vigoureuse offensive. Après avoir refoulé les Autrichiens depuis Hatvan jusque devant les murs de Pesth, Goergei laisse là dix ou douze mille hommes sous la conduite d’Aulich pour tromper le maréchal Windisch-Graetz et lui faire croire à la concentration des forces hongroises sur ce point. Quant à lui, Goergei, il se retourne avec le gros de son armée du côté des Karpathes et vient rejoindre Damjanich devant Waitzen. Là dix mille Autrichiens commandés par le général Goelz sont attaqués par les Hongrois. Le combat se poursuit dans les rues avec un acharnement terrible. Au plus fort de la mêlée, la balle d’un étudiant, qui tire des fenêtres d’un pensionnat, vient frappé' à mort le général Goetz, et c’est Goergei qui reçoit dans ses bras le dernier soupir de l’officier autrichien. Le lendemain , noble et solennelle façon de consacrer ses succès de la veille, Goergei accorda àla dépouille , restée en son pouvoir, du général ennemi de généreuses funérailles. Quatorze bataillons de bonveds suivaient le cercueil de

l’officier impérial, et cent coups de canon saluèrent son inhumation. Les papiers trouvés sur le général Goetz, ainsi que ses dernières volontés, lurent en outre, par ordre du chef nîadjar, remis au quartier généïal du prince Windisch-Graetz. Goergei se porta ensuite à marches forcées vers Leva,' battit Wolgemuth à Nagy-Sarle, et le 26 avril entra victorieux dans Komorn.

Cependant, du haut de la citadelle d’Ofen,les canons du maréchal prince Windisch-Graetz continuaient de rester braqués sur la capitale historique de la Hongrie, et si la diète et le gouvernement avaient à bon droit reconnu que Pesth et Ofen étaient, au point de vue stratégique, d’une importance secondaire, au point de vue de l’orgueil madjar la chose changeait d’aspect. Ces victoires successives, dont la fortune, par un tardif, mais glorieux retour, couronnait les armes nationales, où les célébrer, sinon dans l’antique cité métropolitaine ? « A quoi sert de vaincre? murmuraient ceux-ci, pour voir la ville sacrée, où nosvieuxrois ceignaient jadis le diadème de saint Étienne, incessamment tenue en respect par l'artillerie' des Impériaux, pour voir Buda mena-

cer Pesth d'un bombardement fratricide ? — A quoi sert de vaincre, soupiraient celles-là, s’il nous est interdit de goûter aux fruits si doux de la victoire y Eh quoi! je suis la femme du triomphateur, et je ne trône point dans un palais 1 Eh quoi ! je. suis la soeur du souverain, et nul ne sait où venir me rendre hommage ? Eh quoi ! point de réceptions ni de galas, point de Te Deum ni de bals, et vous appelez cela vaincre ! Dérision ! 11 faut reconquérir Pesth, il faut reconquérir Buda : un pays où le gouvernement n’a point de capitale pour y placer son siège, un pays où l’on ne danse pas, n’est point une patrie. Aux armes 1 Nous voulons danser, aux armes ! et que Windisch-Graetz paie les violons ! » Ainsi parlait l’escadron féminin, ainsi d’aveugles politiques se prononçaient au sein de la diète, et Goergei reçut l’ordre d’abandonner le terrain de ses opérations, d’interrompre ses plans de campagne et de venir, toute affaire cessante, mettre le siège devant Ofen. « Misérable régiment de cotillons ! s’écria le jeune héros de Komorn en recevant celte injonction funeste, dorénavant tout est perdu. » On se demande comment ce Goergei , auquel d’habitude, un acte de révolte coûtait si peu, au lieu de refuser hautement d’obéir cette fois à l’absurde volonté de Kossuth, baissa la tète et s’en fil l’instrument. 11 n’y a qu’une manière d’expliquer celte contradiction : c’est qu’à dater de ce moment, Goergei entrevoit le terme inévitable de la lutte impossible qu’il soutient au nom de son pays, et sa dernière illusion, si tant est qu’il en ait jamais eu, s’évanouit et disparait. 11 devient fataliste et se résigne.

Lorsque de Waltzen vous descendez le Danube jusqu’à Pesth, vous voyez, sur la rive droite du fleuve, S’élever, presque vis-à-vis de la cité madjârc, lin groupe de collines formant amphithéâtre. Le Kalvarienberg, le grand et petit * Schvvabenberg, le Spitzberg et le Blocksberg composent la galerie la plus élevée de ce pittoresque pourtour au pied duquel sé déroule majestueusement le Danube. Au bord du fleuve, et comme au Sein de cet amphithéâtre, se dresse un pic aigu que surmonte une citadelle : c’est Ofen. De même que ce plateau domine le Danube, ainsi le Kalvarienberg et le Blocksberg dominent ce plateau, et de ces sommets il est aussi facile de bombarder Ofen qu’il est aisé d’écraser Pesth du haut de la forteresse d’Ofen, d’où les gens du métier pour*

ront conclure que Qt'eu ne devient utie position stratégique tenable qu’aulant qu’elle aura pour la défendre des forts dé* tachés placés sur les hauteurs du Kalvârienberg et du Bloeksberg, Comme tel n’était point le cas lors de l’entrée eti Hongrie du maréchal Windisch-Graeta, les Madjars jugèi’ent à propos d’évacuer la place sans livrer bataille. Les Autrichiens n’en avaient pas moins laissé garnison datis la citadelle, soit afin découvrir leur retraite, soit pour rte pas abandonner à l’ennemi le matériel de guerre entassé là, soif enfin qu’ils estimassent à juste titre que les MadjarS renonceraient désormais à l’idéb d’Un siège dont la première conséquence serait le bombardement impitoyable de leur belle ville de Pesth. Lorsque Goergei reçut l’ordre d’attaquer Ofen, la garnison autrichienne de cette place se composait en tout de cinq mille hommes, commandés par cc glorieux Hentzi, âilquel, sur le sol témoin de sa mort héroïque, le jeune empereur François-Joseph élevait naguères un monument aux j eux de la Hongrie pacifiée. Les Hongrois ne s’attendaient pdîfit . d’abord à trouver là cette terrible résistance que le vieux caporal leur ménageait. Autant de fois ils se montrèrent sur les palissades du pont de chaînes, autant de fois ils furent repoiisàés, si bien qu’il fallut entreprendre un siège en règle. Goergei amena ses batteries sur les hauteurs, té Blocksberg elle Kalvarienberg se changèrent en arsenaux, et le i mai le bombardement commença. Après avoir montré à l’ennemi qu’il ne tenait qu’à lui désormais de réduire la forteresse tout entière en un monceau de ruines, Goergei \oulut essayer slir Hentzi une dernière voie de capitulation, déclarant, au eàs ou ses oll'res seraient repoussées, qu’il lie laisserait pas âme

q ai vi\e dans Ja garnison; à quoi le vieux reitre se contenta de répondre en quatre mots: «J’entends faire ce que m’ordonnent mon devoir et l’honneur, je défendrai la place jusqu’à mon dernier homme; et, si les deux cités jumelles y ' périssent, que la responsabilité en retombe sur vous! » A ce laconisme austère, la bouche du canon riposta, le siège fut»., repl is de plus belle, et durant dix-sept jours se prolongea sans discontinuer; de toutes les cimes environnantes, une pluie de bombes et de grenades ne cessait de tomber. A tout instant, les Hongrois revenaient à l’assaut : ce n’étaient plus alors ces gauches enrôlés de la veille, ces volon tab es empêchés, raillerie et désarroi des bonnes troupes, mais de hardis honveds, dont, à force de patience et de discipline, Goergei avait fait des soldats, et qui, portant le courage jusqu’à l’audace et l’enthousiasme jusqu’au fanatisme, ne savaient plus reculer sous le feu que. pour mourir. De son côté, Hentzi tenait parole, et, en même temps qu’il rejetait les assaillants, foudroyait Pesth, étendue à ses pieds. Bientôt la v ille entière ne représenta plus qu’un immense incendie. Dans la nuit V du 13, l’embrasement fut général. L’église de Léopold brûlait, les bains de Danube brûlaient, et aussi la redoute, le casino, le théâtre, l’hôtellerie de la Heine d' Angleterre. Enfin, le 21, Goergei donna l’assaut à la citadelle. Les volontaires s'élancèrent les premiers, puis vint le bataillon dom Miguel, puis le l‘J® honveds, qu’on appelait les bonnets rouyes. Les Autrichiens se battaient comme des lions. Calme, résolu, impassible, le vieux Hentzi dirige la défense. Tout à coup une balle l’atteint, et il tombe sur la brèche au moment où les Hongrois vont triompher. Vers quatre heures, Goergei, dont

la lunette est restée braquée sur le donjon de Wissembourg, y voit flotter l’étendard madjar. «Enfin, s'écrie-t-il, vivent 1 les trois couleurs ! vive la honved! » Aussitôt un commissaire du gouvernement s’approche et lui demande s’il ne doit pas envoyer à Uébreczin les nouvelles delà victoire. — « Souvenezvous de Mêlas à Marengo, lui répond sèchement le jeune général en chef g vous, monsieur, vous pouvez le faire. Quan à moi, je n’oserais encore m’y risquer. » La citadelle fut prise. En témoignage de sa haute satisfaction pour un si beau fait d'armés, Kossuth prétendit investir le vainqueur de la dignité de lieutenant- feld-maréehal, et, prodigfie en ses munificences, le dictateur joignit à ce nouveau grade le diplôme de grand-croix de l’ordre du mérite militaire. Goergei ne serait plus ce héros’sceptique et frondeur que nous connaissons, s’il se fût laissé prendre à de telles misères. — « Lorsqu’autrefois, dit-il, j’acceptai la seconde classe de cet ordre dont vous m’offrez les honneurs maintenant, il n’v avait point encore de république en Hongrie. Aujourd’hui de pa- * reilles distinctions n’ont plus de sens, et vos législateurs de Uébreczin devraient savoir que, dans nos institutions nouvelles, il n’existe désormais que de simples généraux parmi lesquels, en temps de guerre, on en choisit un pour commander en chef. »

Ti

j’ai mairttefois ouï dire que Goergei, pendant le siège d’Ol'en, fit tirer à boulets rouges sur le Dur g royal pour empêcher fnadamc Kossuth, qu’il détestait au fond de l’Ame, d’y établir jamais sa cour. Ce Burg, ancienne résidence de l’afchiduc palatin, est construit sur l’emplacement de l’antique château des rois de Hongrie, lequel fut mis eh ruine au temps des Turcs. C’est un vaste cl pittoresque bâtiment dont il faut

surtout louer l’admirable situation au bord du plateau du Schlossberg. Là résidait la fameuse couronne de saint Étienne, ce mystique diadème qui, selon la tradition constitutionnelle, ^u\ ait seule le don de conférer la royauté madjare, sacra reyni corona cum clenodiis suis ! Dans la loi historique hongroise, différente en cela du principe de la vieille monarchie fran-

çaise, Je roi meurt, et, durant l' intervalle qui s’étend d’un souverain à l’autre, c’est la Couronne, prise non plus au figuré, mais en quelque sorte à l’état personnel, qui règne,, et cela jusqu’à ce que le nouveau monarque l’ait épousée. Alors seulement que le diadème de saint Étienne a touché votre front, vous êtes roi de Hongrie, sinon non ; de là le terme si souvent usité : Neocoronata sanctissimq maj estas, Qu voit que nous n’avons point tort de parler de cette couronne cqmme d’une individualité royale. Elle résidait en effet dans une partie de l’édifice, environnée de ses pierreries, cum clenodiis suis, espèce de princesse d’un conte de fées historique siégeant au milieu de sa progéniture. Ca couronne de Hongrie avait ses appartements privés où nul ne péuétrait. Nuit et jour, dans son antichambre, veillaient en $e promenant de long en large deux officiers de sa garde particulière, laquelle se composait de soixante-quatre hommes d’élite ayant leur caserne vis-à-vis de l’aile qu’ Elle habitait. Ces fenêtres de sa • chambre étaient murées, et l’air ne s’en renouvelait qu’au moyen de trois trous pratiqués dans la pierre, unique ouverture dont le regard des profanes se pût servir pour contempler de loin }e mystérieux tabernacle. Quatre dignitaires possédaient seuls la clef de la porte, close à triple verrou, de l’impénétrable sanctuabe : c’étaient l’archevêque primat, l’archiduc palatin et les deux grands officiers de la couronne, choisis d’ordinaire parmi les plus puissants magnats du royaume. Dans cette chambre était la Couronne, précieusement emprisonnée dans un étui que renfermait un coffre du, for scellé des cinq sceaux du roi, du primat, du palatin et des deux grands officiers. A .chaque nouveau couronnement, ses

-• . * te jtogjj

gardes du corps venaient la prendre et la conduire à Pres-

bourg; puis, après qu’elle avait touché le roi au front et la reine à l’épiairie droite, elle regagnait sa mystérieuse et sombre cellule avec le même cérémonial. Jamais d’ailleurs princesse romanesque n’eut une si aventureuse existence que cette couronne de Hongrie. D’Arpâd à Kossuth, le nombre de ses escapades et de ses disparitions ne saurait se compter. Elle a été retenue ep otage par un empereur d’Allemagne, elle a séjourné en Transylvanie des années entières au château d’un noble ravisseur ; puis des brigands l’ont enlevée puis elle a couru la poste en Bohème, et Joseph II, au grand mécontentement des Hongrois, a voulu l’avoir à Vienne. Enfin elle est retournée, sous l’empereur Léopold II, à son antique résidence d’Ofen, et son voyage, à cette époque, fut un véritable triomphe. Fille de Byzance et de Rome (t), elle est comme un symbole de cette nationalité madjare placée ainsi au nord des deux péninsules italienne et grecque et participant à la fois par sa situation géographique, sa politique, ses • mœurs, sa religion, de l'Orient et de l’Occident. H va sans dire que l’errante princesse devait profiter des événements de 1848 pour disparaître de nouveau, et le dictateur Kossuth ne pouvait manquer de prêter les mains à son évasion. Dans quel sanctuaire ou dans quelle échoppe repose aujourd’hui l’objet sacré ? Quel grand prêtre Joad ou quel Juif immonde tient à cette heure en sa possession l’auguste relique ? Je doute qu’on le sache jamais, et surtout qu’on s’en inquiète fort. En

(1) La partie formant le bandeau provient de l'empereur Dncas, qui en lit don an roi de Hongrie Geysa 1" vers l’an 1076, tandis que les arceaux de la partie supérieure, arrondie englobe, se composent des fragments de la couronne que le pape Sylvestre envoya vers l'an 1000 à saint Etienne.

effet, quel intérêt aurait-on à découvrir cette couronne, maintenant que l’idée symbolique qui s’y attachait semble s’être évanouie et que le récent voyage du jeune empereur François-Joseph, à travers ces populations enthousiastes, moins conquises par ses armes que par sa gracieuse présence, a prouvé qu’on pouvait parfaitement être roi de Hongrie sans avoir mis sur sa tête le gothique diadème d’Arpâd?

A quelques jours de l'assaut victorieux donné à la capitale hongroise (5 juin), Kossuth revint en pompé triomphale dans sa bonne ville de Pesth. Son entrée fut d’un empereur;» Dans une magnifique voiture attelée de quatre chevaux,

• madame Kossuth à sa droite, escorté de la légion allemande, de la garde nationale à cheval et suivi d’un splendide étatmajor, Kossuth traversa solennellement les rues joyeuses de la ville, dont les saignantes cicatrices disparaissaient sous des tapis de fleurs. On imagine quel piCoyable effet cet appareil théâtral devait produire sur l’esprit de Goergei, de plus en plus en proie aux sombres pressentiments de l’avenir. A un diner chez Kossuth, où de maladroits flatteurs s’amusaient à comparer le jeune capitaine aux grands hommes de l’an-

cienne Rome: « Moi, un républicain ! s’écria Goergei ; quelle plaisanterie ! moi, un vieux Romain ! quelle sottise ! Hélas ! pour être ce que vous dites là, il faut avoir au cœur plus d’héroïsme que je n’en ai. Et si j’étais par hasard ce grand homme que vous vous figurez, je n’en ferais ni une ni deux, et je me camperais une balle dans la cervelle, car, sachez-le bien, messieurs, la Hongrie est perdue ! »

On avait gaspillé beaucoup de temps, on allait en gaspiller encore davantage, et tandis que, du fond des provinces de son immense empire, la Russie évoquait des légions intactes, tandis que l'armée autrichienne pansait ses blessures, et, voyant de jour en jour grandir ses forces, prenait à Presbourg, sur les deux rives du Danube, une position de plus en plus vigoureuse et menaçante, l’Annibal hongrois consumait ses moments dans les vains travaux d’un siège intempestif. Quant à Kossuth, enivré de puissance et d’ovations, il s’abandonnait fastueusement aux délices delaCapoue nouvelle. La nature orientale du Madjar, dédaignant les soucis du lendemain, jouissait de l’heure présente, et l’avenir sur lequel ses victoires d’hier projetaient un rayon décevant lui apparaissait

riant et lumineux dans un horizon prismatique. Aux périls . * qui, de tous côtés, s'amoncelaient, à peine si quelques hommes prenaient garde, et les journaux ne parlaient de l’inva-

sk»n russe qu’en accompagnant ce bruit de commentaires propres à les démentir. On a prétendu qu’il était faux que Goergei eut jamais désapprouvé l’ordre formel qu’il reçut du gouvernement d’enlever Ofen à tout prix. Lui-même évite de s’expliquer là-dessus dans ses Mémoires. S’il en était ainsi, nous aurions à signaler une contradiction de plus dans la

conduite de ce personnage trop souvent énigmatique. .Le siège d’Ofen impliquait en effet l’entier abandon du plan de campagne, entrepris à la poursuite des Autrichiens, et qui jusque-là semblait lui réussir. Pour attaquer Ofen et l’emporter d’assaut, il ne fallait rien moins ,( l’issue de cette affaire l’a démontré ) qu’une armée au complet ; or il était évident qu’après avoir payé le sanglant tribut qu’un pareil exploit exigeait, les troupes hongroises ne se trouveraient plus en état de se mesurer en rase campagne avec une armée autrichienne de cinquante à soixante mille hommes. L’armée madjare de l’ouest, sous les ordres des généraux Damjanich, Klapka, Gaspar, Aulieh, ne s’élevait pas, après les rudes pertes essuyées à Hat van, Aszad et Tapio-Biske, à plus de soixante mille hommes, et de ce nombre il fallait détacher une bonne partie opérant sur le Bas-Danube et trente mille hommes concentrés sous la main de Goergei pour le siège d’Ofen et l’occupation de Pesth. Restaient donc vingt-cinq mille hommes disponibles pour continuer le plan de campagne commencé contre les Autrichiens. Vouloir poursuivre l’ennemi et tenter une invasion sur son territoire avec un

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contingent si minime eût etc un acte de folie, et personne n’y songea. Aussi longtemps donc que le siège se prolongea . devant QCen, toutes les opérations de l’armée de l’ouest furent paralysées, ce qui mil l’armée autrichienne en mesure de remonter son moral, de réparer ses brèches et de prendre sur le Danube cette position forte et décisive dont nous parlions. Au commencement de mai, lorsque le général Weldejj fut rappelé et que le jeune empereur prit le commandement eu chef, les troupes impériales s’élevaient à soixante-dix mille hommes. Dès le o mai , de légers mouvements d’offensive furent essayés sur Haah et sur divers points de la ligne d'opérations de l’ouest, non qu’on se proposât de pénétrer de nouveau dans l’intérieur du pays, niais pour tromper- les Hongrois par des semblants d’attaques qui les maintiendraient en respect, et donner au corps d’invasion russe le temps de se masser sur la frontière. »

Tels étaient les menaçants auspices sons lesquels Goergci, entreprit sâ dernière campagne. Kossuth, dont les rancunes ne pardonnaient pas, voulut d’abord , contre l'avis du jeune général, faire de Szegedin le point stratégique des opérations de l’armée hongroise, ce qui paraissait à Goergei le comblé de la déraison tant que TémesiVar n’aurait pas capitulé et qüe Jellachich garderait scs positions. Rietl 11’est phi? ridicule .ajoutait-il, qnc do vouloir tharrrem rer en front, lorsqu'on est à la fois menacé par le flanc et sut' les derrières; on dévâît ait contraire établir à Komorn le pivot de ses mouvements, et de là s’efforcer de porter là guerre sur la rive droite du Danube. L’heure des résolutions suprêmes approchait. Goergei rêvait un coup de main sur Vienne, lorsque l’apparition su-

bite de la division russe Panjuline vint rendre impossible l’accoinplissement de ce projet. Repoussé à Zsigard et à Péred, battu à Raab, il reçoit d’un che vau- léger, à la journée d’Acs, un violent coup de sabre sur la nuque, et n’a que Je temps de se jeter dans Komorn.

Une telle irrésolution, une telle anarchie régnaient alors dans les conseils de la Hongrie, qu’au moment même où lesforces combinées de la Russie et de l’Autriche envahissaient les divers points du territoire, pas un plan d’opérations n’avait pu être adopté du consentement unanime des généraux.

Au lieu d’en Noyer à Goergei des ordres catégoriques et d’exiger de ldi) une fois pour toutes , une catégorique obéissaucé, au risque, s'il la refusait, d'executer rigoureusement la loi militaire en pareil cas, on intrigue, ou ruse, on complote ; on n’ose le destituer ouvertement, on travaille à le supplanter. Ainsi à Komorn, tandis que le lion, encore tout sanglant de sa blessure de la veille, rugit sur son lit de douleur, Kossuth cherche à le garrotter. « Le 2 juillet 1849, immédiatement après la bataille, le général Klapka recevait, en même temps que tous les officiers de mon état-major, une dépêche du gomernement qui les informait delà nomination du général Meszaros au commandement en chef de toutes les forces hongroises. Quant à moi, j’étais rappelé par Kossuth,

et l’on m’invitait à m’appliquer exclusivement à la direction du ministère de la guerre (t). » Ce Meszaros, fort impopulaire d’ailleuis auprès des officiers de l’armée, passait pour être l’aiter tyo du général Dembinski. On le voit, c’était la parfaite reproduction

(I). Main l rbi’n, t. H, p:

de la pièce déjà jouée à Kapolna. Kos-

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suth se servait assez volontiers de Immigration polonaise pour • battre en brèche, de temps à autre, les chefs madjars qui le gênaient. Le moyen pouvait être bon, seulement il n’eûfr point fallu en abuser. D’alleurs les fiers Madjars ne se laissaient pas faire. A Kapolna, on s’en souvient, tous les officiers de l’armée de Goergei avaient pris parti pour leur jeune chef ; à Komorn, leur indignatioh fut la même. L’état-major tout entier signa une déclaration portant que l’armée du nord était décidée à ne servir que sous les -ordres de Goergei.

Ce péremptoire manifeste, confié aux soins des généraux KlapkaetNagy-Sandor,fut remis par eux à Kossuth, qui s’excusa de son mieux en disant qu’on s’était mépris sui ses intentions, et qu’il n’àvait voulu qu’amener Goergei à opter entre le portefeuille de la guerre et le bâton de commandant

en chef.

En ce moment, Goergei eut véritablement dans ses mains le sort de la Hongrie. Libre de ses mouvements, affranchi pour jamais du joug d’un gouvernement inepte dont il venait de briser la dernière intrigue, il pouvait, sinon vaincre, du moins négocier encore avec autorité, et, par un acte de soumission solennelle, sauvegarder peut-être, en même temps que la viéde tous ses valeureux compagnons d’armes, l’exis- m ~ tence nationale de son pays. Déclarer publiquement à la Hongrie ce que tant d’autres avaient intérêt à lui cacher : à savoir que toute espèce de résistance était devenue impossible ; puis, à la tête de soixante mille hommes de troupes aguerries, adossé sur la citadelle de Komorn, ce Gibraltar de l’Autriche, se réconcilier avec la couronne impériale, — il semble que c’eût été là mettre un noble terme à ces fastes

tragiques, et bien des funérailles que la cloche d’Arad sonna plus tard eussent sans doute été évitées. Pourquoi Goergei hésita-t-il ? Qui l’arrêta ? Ce ne furent point à coup sûr ses illusions ; quant à des scrupules, est-il permis de les supposer chea un homme qui devait, à quelques semaines de là, remettre au fourreau, sans conditions, cette épée qui pouvait encore, à cette époque, obtenir beaucoup du monarque en s’abaissant devant lui ? « Tu nous réconcilieras avec l’empereur, » comment cette belle parole du chevaleresque Damjanich, un des paladins de la table-ronde, ne revint-elle pas à son esprit î 11 pouvait être le Monk de cette révolution honi groisc. Son royalisme bien connu, son dévouement au drapeau constitutionnel de l’Autriche, sa haine de la démagogie, tout paraissait lui indiquer ce rôle ; il hésita, et n’en fut que le Dumouriez.

> 1 L’irrésolution de Goergei ne tarda pas à porter ses fruits. Incertaiu et flottant, il se décide enfin à subir l’inspiration d’un gouvernement qu’il méprise et qu’il a si souvent humilié. Le 11 juillet, Klapka reçoit ordre d’engager le feu pour masquer le gros de l’armée qui se dirige sur Gran et Waitzen. Après trois jours de marches forcées, Goergei atteint cette

dernière ville, et là ses reconnaissances lui démontrent qu’il doit renoncer à l’idée de rompre la ligne de bataille de l’armée russe. Il fallait se replier vers le nord. Nagy-Saudor lève trop tôt ses avant-postes, et les Russes, avertis du mouvement rétrograde des Hongrois, fondent sur Waitzen ayant que les parcs d’artillerie aient eu le temps de passer le pont. Goergei se retourne avec sa réserve, accepte le combat qu’on

lui livre, et finit par repousser l’ennemi jusque sur les hauteurs d’où il est descendu. Cette affaire du pont de Waitzen est restée dans lamémoire de tous ceux qui en furent témoins comme un des plus beaux -traits dont Goergei ait donné l’exemple. Huit grenades russes, en éclatant à ses pieds, avaient incendié le pont, et lui, pâle et superbe, multipliant les coups de sabre et les hÔurras, électrisait par sa présence ses hardis pionniers, qui reprenaient courage en voyant de loin en loin i’héroïque Madjar dans son attila rouge apparaître au milieu de l’embrasement et des balles.

II lui fallut alors revenir à son ancien écbiquier.du nord de la Hongrie. Prompt à l’action, habile à réparer ses pertes, déjouant par ses marches et contre-marches tous les calculs de l’ennemi, le rapide, l’adroit, l’insaisissable Goergei eut beau multiplier lés prodiges, se montrer sur vingt points à la fois/ltre partout et nulle part : tant de présence d’esprit, de valeur, de talents militaires, ne devaient aboutir qu’à de stériles résultats, et le destin avait d’avance marqué l’heure où cette infatigable aimée passerait sous les fourches caudines de ViJagos. C’était à cette époque une belle e.t redoutable aimée que celle-là. A l’instar de Zumalacarreguy, Goergei l’avait en quelque sorte fait sortir de terre. Que de vaillants soldats s’étaient révélés dans ses. rangs, que d’illustres chefs s’étaient montrés, qui dans d’autres circonstances n’eussent jamais rêvé la gloire des champs de bataille ! Involontairement cette guerre de Hongrie vous rappelle par instants nos guerres de la Vendée et leurs généraux improvisés, les Bonchamp, les Stofflet, les Gaston ! Et la honrnd jadis tant bafouée par Goergei lui-même, qui l’aurait maintenant reconnue?

Comme en lions rugissants tous ces lièvres d’autrefois s’étaient changés ! Efforts superflus, vaine résistance, les Autrichiens et les Russes avaient engagé la partie de manière à ne laisser à leur antagoniste aucune chance, et le maréchal Paskiewisteh, aussi bien que le baron Haynau, pouvaient, comme ce fameux joueur d’échecs arabe, indiquer d’avance au général hongrois dans quelle case ils le feraient mat. Pendant plus d’un mois, les troupes de Goergei manœuvrèrent à travers des forêts de baïonnettes russes et de piques cosaques. « 11 me trompe toujours, cet homme ! » s’écriait le comte d’Érivan. N’importe, la partie, était perdue, et ni la vigoureuse résistance de Goergei à Sajo, ni sa brillante affaire de Hernad ne pouvaient changer le sort des armes. Tout ce qu’il obtenait à force d’audace et de périlleux coups de main, c’était de ralentir la marche des Russes. « Nous avançons péniblement, écrivait le prince Paskiewistch dans un de ses bulletins, parce qu’il est impossible en ce pays de se procurer le moindre renseignement sur la position de l’ennemi. Tous les habitants tiennent pour Goergei, et je ne puis, à quelque prix que ce soit, avoir d’espion. »

Cependant le 2 août, vers deux heures du matin, les Russes tombaient sur Nagy-Sandor. Les Hongrois étaient parvenus à cacher si adroitement leur artillerie dans les champs de maïs qui entourent üébreezin, que les batteries russes durent arrêter leur feu et se retirer; néanmoins, une manœuvre en flanc du général Gillenschmidt ayant forcé l’artillerie hongroise de changer de position, elle se vit tout à coup attaquée et mise en déroute parles masses de la cavalerie russe. Ce mouvement décida de la journée ; le corps

d’armée de Nagy-Sandor prit la Fuite du côté de Débrecïin, harcelé par les cavaliers musulmans et cosaques qui le poursuivirent jusqu’à travers les rues de la ville. La défaite des Hongrois était complète; Goergei se réunit, à Grosswardein, avec ce qui restait des troupes de Nagy-Sandor. Tant de marches, de travaux et de privations avaient épuisé cette armée, que son général aux abois voyait de jour en jour diminuer et se fondre. La guerre de partisans n’était môme plus soutenable à cette heure. Goergei alors se retira sur Arad pour y faire sa jonction avec l’armée du sud et y prendre, d’après les ordres du gouvernement, le commandement supérieur de toutes les forces militantes de la Hongrie. Comme il était campé dans Alt-Arad, Kossnth, toujours en incubation de fourberies nouvelles, dépêcha de la citadelle d’Arad un courrier chargé de l’informer que les Autrichiens venaient d’être battus à plat. Naturellement l’histoire était fausse. Goergei n’eut pas de peine à s’en douter, et ses pressentiments ne furent que trop justifiés, lorsqu’il apprit quelques heures plus tard l’entière déconfiture de Demblnski, lorsqu’il sut que Bem, après être parvenu à prolonger d’un moment la bataille, n'en avait pas moins essuyé une déroute telle que de cinquante mille hommes (et cela de l’aveu de Kossuth lui-même), il lui en restait tout au plus six mille. Le 10 août au soir, Goergei fit son entrée dans la citadelle d’Arad; le 1 1, il prenait la dictature, et le premier usage qu’il faisait de ses pouvoirs discrétionnaires sur la nation et sur l’armée était de conclure avec le prince de Varsovie, par l’entremise du général Rüdiger, l’acte de capitulation qui devait le surlendemain recevoir son exécution à Vilagos.

On se tromperait fort à croire que Goergei eût attendu, jusque-là pour agiter dans sa pensée des projets de capitulation avec la Russie. « Dès que la Hongrie doit succomber, peu importe laquelle des deux puissances de la Russie ou de l’Autriche lui frappera les derniers coups; mais ce qui nous intéresse, c’est de savoir à laquelle des deux elle restera en partage ; ce qui nous intéresse, c’est que les suprêmes efforts de riotre désespoir atteignent celle-ci plutôt que celle-là. » Ainsi parlait Goergei le 26 juin, dans le dernier conseil où il siégea en qualité de ministre de la guerre (1), alors que l’invasion de l’armée russe, écartant d’emblée toute idée de salut

ultérieur, ne laissait plus debout qu’une question : vendre

(. 1 ) Alein Ltben, t. Il, p. 180.

le plus cher possible son agonie à l’ennemi qu’on détestait davantage. Or cet ennemi, qui en doute? c’était l'Autrichien abhorré, l’Autrichien premier coupable, en fin de compte, de tous les maux infligés à la patrie madjare. Multiplier les rencontres avec les Impériaux et leur porter les plus fréquentes et les plus douloureuses blessures, en attendant la venue des Russes ; les Russes une fois en présence, entamer avec eux des négociations pacifiques, — voilà* quels furent véritablement les principes de la politique de Goergei

pendant cette période de convulsion. Et cette politique, il

n’en fit point mystère, il la pratiqua dès le commencement au vu et su de chacun, de Kossuth tout le premier, qui ne la désapprouvait pas, du moins ouvertement. Quel sens autrement faudrait-il attribuer à cette visite au quartier général de Nyir-Adony (le 1 er août) des ministres Széméré et Casimir Batthyanyi, chargés tous deux officiellement de s’entendre avec Goergei sur les moyens d’offrir la couronne de Hongrie au duc de Leuchtenberg, et de sauver, en la mettant sous la protection de la dynastie des Romanow, cette indépendance de la patrie pour laquelle il était bien reconnu désormais que le manifeste révolutionnaire du 1 4 avril ne pouvait plus rien? 11 y a certaines Illusions dont jamais, si optimiste qu’on le suppose, Kossuth ne fut la dupe ; par exemple, il est impossible d’imaginer qu’il ait cru même un seul instant que ta Hongrie soutiendrait à elle seule le double choc de la Russie et de l’Autriche. Non, cette prétendue confiance n’était chez lui qu’une affaire de mise en scène. Voyez, -à dater du f4 avril, quel mal il se donne pour tromper la nation sur les dangers qui la menacent du côté de la Russie, dangers sur •

lesquels il réussit à endormir si bien son monde, que le général Bem lui-même, jouet de cette parole illusoire, perd les défilés de Transylvanie avant de s’être douté seulement qu’ils fussent au moment d’être attaqués. Voyez avec quel aplomb incroyable il parvient à persuader à ce malheureux pays que lui, Kossuth, exerce sur la politique générale de l’Europe une influence énorme à l’aide de laquelle il doit finalement (je cite ici ses propres expressions), sinon aboutir à vaincre la coalition austro-russe, du moins procurer à son pays une

paix honorable achetée sans doute au prix de cruels et nom- «

breux sacrifices , mais qui aura pour résultat de garantir la liberté. Ainsi, même avec celte intervention tant annoncée de la France, de l’Angleterre, des États-Unis et de la Turquie, point de victoire définitive, mais tout simplement une paix honorable achetée au prix de nombreux sacrifices ! C’est, il faut l’avouer, se iûontrer modeste en ses ambitions, et un pareil homme aurait jamais pu croire de bonne foi que son peuple, comme il l’appelait, était assez fort pour battre à hii seul les Russes et les Autrichiens ! Quelle plaisanterie! Kossuth a de ces retours qui vous confondent en vous laissant voir à tout instant le comédien narquois et vantard à côté de l’homme politique capable, je ne dirai pas de mener à bout, mais d’entreprendre de grands desseins. Les expédients, voilà son vrai cheval de bataille. «Si Dieu nous refuse son secours, que le diable nous vienne en aide ! » J’ignore si ce mot qu’on lui attribue est de lui, en tout cas il le peint à merveille. Républicain à Débreczin, nous le voyons brusquement se convertir à la foi monarchique et mettre la couronne de saint Étienne aux flieds du gendre de l’empereur Nicolas.

Athée, ou pour le moins sceptique en matière religieuse, il recommande publiquement le jeûne et les macérations comme un moyen d'arrêter la marche des Autrichiens et des Russes. Goergei, dans l’exposé très-complet qu’il donne de ses négociations avec le général Rüdiger, y rapporte un trait qui touche au sublime de ce genre héroï-comique où Kossuth excelle. « Le gouverneur me demanda alors ce que j’entendais faire au cas où, la nouvelle de la victoire de Dembinski à Témeswar se confirmant, je réussirais à opérer ma jonction avec lui et serais investi par le gouvernement du commandement supérieur des deux armées ? Je lui répondis cpt’en ce cas je m’arrangerais de manière à prendre les Autrichiens à partie et à leur livrer bataille avec toutes mes forces rassemblées. — Et si c’étaient au contraire les Autrichiens qui eussent vaincu à Témeswar ? dit Kossuth. — A lors je mettrais bas les armes ! — Et moi, répliqua Kossuth, je me brûlerais , la cervelle (1) ! » Ce met fut prononcé avec un accent si profondément convaincu, avec une telle vérité d’expression et de pantomime, que Goergei le prit au sérieux et chercha naïvement à dissuader Kossuth d’un acte si répréhensible, lui disant qu’il devait préférer la fuite au suicide, vu que son existence importait encore à la patrie, dont il pourrait servir la cause à l’étranger. Mais n’insistons pas davantage sur cette parole, fort heureusement non suivie d’effet. Ce qui reste établi, c’est que Kossuth était dans l’entière confidence des projets deGoergeitouchantla capitulation.

Ces projets, Kossuth les approuvait in petto ou les condamnait : s’il les condamnait, pourquoi ge faisait-il pas arrê-

(1) Hein Leben, t. II, p. 384.

ter sur-le-champ lecoupahle?Une chose certaine, c’est qu’au moment où Goergei déclarait qu’il mettrait bas les armes au cas où se confirmerait le bruit de la défaite de l’armée de ✓ Dembinski, le dictateur Kossuth tenait entre ses mains la vie. du jeime général. Où se passait la scène que nous venons de raconter? Dans la citadelle d’Arad, dont un officier, rival de Goergei, avait alors le commandement supérieur. Or on sait ce qu’étaient au camp hongrois ces rivalités entre généraux.

En laissant, après un aveu aussi dépourvu d’artifice, Goergei s’en retourner libre et seul à son quartier général d’Alt-Arad, lorsqu’il eût suffi d’un mot pour lui ôter tout moyen d’exécuter l’acte qu’il préméditait, Kossuth ne donnait-il pas à cet acte une sorte d’approbation tacite? Sans nul doute, mais il était de la politique de Kossuth de ne point s’expliquer à cette heure, de se réserver pour le fait accompli. Ce qui le préoccupe surtout pendant cet épilogue de la tragédie madjare c’est de sauver ses jour^sans trop exposer sa popularité ; car n’oublions jamais que s'il y a par éclairs du Cromwell chez cet homme, il y a aussi du Scapin et beaucoup. Les tours qu’il ourdit contre Goergei avant de se résoudre à abdiquer sont impayables; on dirait la lutte du renard et du lion. Goergei, pour ôter à ses négociations toute apparence de révolte contre l’autorité constituée et de trahi son, dut exiger de la part du gouverneur une démission formelle qui transférât au général en chef de l’armée les pouvoirs politiques d’un dictateur civil. Aussi longtemps que Kossuth restait investi de l’autorité suprême, Goergei ne pouvait espérer stipuler vis-à-vis des Russes d’autres intérêts que ceux de son armée. A.quel titre en effet aurait-il essayé

d’obtenir des garanties pour la nation hongroise, n’étant point dictateur lui-même? Aurait-on voulu, par hasard, qu’il se donnât pour le représentant de ce gouvernement provisoire ' que les Russes avaient toujours refusé de reconnaître, et dont les dépêches diplomatiques n’étaient jamais parvenues au camp du maréchal Paskiewistch que sous le firman militaire de Goergei ! L’abdication de Kossuth n’eut donc pas d’autre objet que de mettre Goergei en situation de faire, comme général et chef politique du pays, ee que lui Kossuth ne pouvait faire ni comme général, puisqu’il ne commandait point aux troupes, ni comme chef politique, puisque les Russes ne le reconnaissaient point en cette qualité. Il abdiqua donc et disparut aussitôt, comme par un trappe, du théâtre de ses derniers exploits; mais le Parthe, en fuyant, lançait sa flèche sous forme de proclamation.

J’ai dit qu’en sauvant ses jours Kossuth avait sourtout à cœur de ménager sa popularité ; tel est le sons qui se cache dans les paroles pleines de^use et de perfidie à l’endroit de Goergei qu’il adresse à la nation hongroise avant de quitter la forteresse d’Arad. Le sublime de ce document, chef-d’œuvre d’astuce et de rouerie, c’est de prétendre faire croire à ce malheureux pays qu’il peut encore être sauvé par les armes, et, en désespoir de cause, obtenir tout d’une négociation pacifique habilement conduite. On voit quelle responsabilité menaçante cette proclamation posthume s’évertue à rejeter sur Goergei, dont elle travaille d’avance à faire ce fameux bouc émissaire que tant d’honnêtes dupes ont encore aujourd’hui dans une si sainte horreur.

C’esi ainsi qu’en partant je te fais mes adieux.

Sauver ie pays par les armes! après l’entière mise en déroule de Bem en Transylvanie, après les défaites de Nagy- Sandor à Débreczin, de Dembinski à Témeswar! sauver le pays par les armes, au milieu de l’immobilité et du silence de l’Europe, désormais à peine sympathique pour une cause dont la révolution s’était bruyamment emparée ! Garantir l’existence politique de la Hongrie, le salut de ses libertés, négocier sur des bases avantageuses avec qui ? Avec les Russes partout victorieux, partout maîtres du terrain. « Je répondis à Széméré, écrit Goergei, que je n’avais rien à faire dire aux Russes, parce que j’étais persuadé qu’ils ne traiteraient pas avec nous ; et si cette conviction m’eût manqué, il m'aurait suffi pour l’àcqudiir de me mettre un seul instant à la place du maréchal Paskiewitsch. Ce que je sais, c’est qu’à la tête des forces dont il dispose, moi je ne traiterais pas, et rien ne m’autorise à penser qu’il doive agir différemment, que je n’agirais dans sa position. » Mettre bas les armes n’est point négocier, et jamais fi ne fut question que d’un acte de soumission pure et simple. Autrement, aurait-on vu un officier en sous-ordre, le général Rüdiger, remplir dans toute cette affaire, vis-à-vis de Goergei, généralissime et dictateur, le rôle de plénipotentiaire russe, tandis que le chef de l’armée, le maréchal Paskiewistch, affectait de rester à distance et rappelait par son attitude en quelque sorte désintéressée le mot du prince Windisch-Graetz : « Je ne traite pas avec des rebelles ! »

A la proclamation traîtreusement chimérique de Kossuth, le général Goergei oppose, le soir même du jour qui précéda la catastrophe de Vilagos, un manifeste raisonné, véridique,

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