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Souvenirs et réflexions politiques d'un journaliste

Dans le titre de ce recueil, Souvenir » et réflexions politiques d'un Journaliste, il n’y a que le mot de réflexions qui soit juste et qui s’accorde avec les pages qu’on va lire. De souvenirs historiques ou biographiques, il n’en est guère question. Je n’ai pas eu l’ambition d'écrire l’histoire, et j’ai eu encore bien moins la prétention de parler de moi et de ma vie. 11 n’y a de souvenirs dans ce recueil que la citation de quelques articles politiques. En

ppêface.

reprenant cas articles, je me suis naturellement laissé aller à comparer ce que je pensais autrefois à ce que je pense aujourd’hui, et à faire une sorte d’examen de conscience politique. J’ai vu avec plaisir que je n’avais pas changé de convictions : j’espère donc que je mourrai dans les opinions de ma jeunesse, triomphantes ou battues, peu m’importe.

Cela, en effet, regarde la fortune et non pas la conscience.

J’ai peut-être écrit vingt- volumes de polémique dans le Journal des Débats, pendant que j’y défendais en commun avec mes amis la cause de la monarchie constitutionnelle. Ce sont quelques pages seulement de ces vingt volumes que j’ai pris la liberté de réunir. Je ne l’ai fait qu’avec une grande défiance, car personne ne comprend mieux que moi combien est fugitif l’effet d’un article politique. C’est grand honneur pour un article politique de défrayer la causerie du

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matin; si l’on en parle encore le soir, c’est presque de la gloire. Il y a, dans la première partie de ce recueil, deux ou trois articles dont on m’a loué même au bout de plusieurs jours. J’étais tenté de les croire immortels; en les relisant, je me suis aperçu que je ne m’en souvenais même plus moi-même.

Qu’est-ce donc que la polémique politique pour frapper si fort et pour laisser si peu d’empreinte? Est-elle inutile et vaine, et devons-nous nous 'repentir, mes amis et moi, d’y avoir consacré une partie de notre vie? Je ne le crois pas. Refroidi aujourd'hui, comme je le suis, par les années et par l’expérience des événements, je suis plus disposé à faire des livres que des articles, à m'adresser plutôt au petit nombre qu’au grand nombre , aux lecteurs qu’amène le temps qu’aux lecteurs du jour et de l’heure. Cependant, malgré l’âge et malgré le peu d’encouragement que nos institutions donnent

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à la controverse politique, je sens bien, toutes les fois qu’éclate un événement important, quo la main me démange et que je voudrais en dire mon mol : tant est grande l’habitude que nous avons prise de la liberté de penser et d'écrire ! tant il nous est difficile de ne plus croire à l’opinion publique!

Si l’espérance de la résurrection de l’opinion publique me rend encore de temps en temps aux goûts de controverse do ma jeunesse, qu’était-ce donc quand l’opinion publique, vivante et animée , était l’âine du gouvernement; quand, par la presse et par la tribune, cette opinion appelait tout le monde à dire sa pensée et son mot sous le contrôle des lois? Écrire et parler alors, c’était agir, et c’était celte activité qui nous charmait. Comme, dans chaque question et dans chaque circonstance, il y a le bien et le mal, la raison et le tort, il nous semblait beau d’employer la discussion à chercher, à trouver ce qui était la

PnÈFACE.

raison, el à la défendre quand nous croyions l’avoir trouvée.

A ce compte, diront les railleurs du jour, dans votre gouvernement libéral on jouait à colin-maillard. — Hélas! que faisons-nous tous, ici -bas, sinon de chercher à tâtons le droit et la raison? Dans les gouvernements despotiques, nous déclarons que nous avons trouvé la raison, et nous la mettons dans un homme : grande fiction, qui dure tant qu’elle ne parait pas trop invraisemblable. Dans les gouvernements libres, nous cherchons la raison par la liberté, et nous la cherchons pour chaque question et pour chaque circonstance : laborieuse enquête assurément, mais qui, malgré ses embarras et ses fatigues, fait la force et l’honneur des peuples qui savent comprendre que le gouvernement de soi-même, le self-government , ne consiste pas à n’être gouverné par personne, mais à se gouverner et à se régler soi-même.

C’est cette sagesse, c’est ce don du gouver-

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nement de soi-mème qui a fini par manquer aux générations qui ont vécu pendant trente ans sous la monarchie constitutionnelle. Elles ont à la lin oublié que le droit d’ètre libre impose le devoir d’ètre prudent et modéré. Elles ont cru, de plus, qu’elles étaient la société tout entière , parce qu’elles en étaient la tête ; elles ont cru qu’elles n’avaient pas d’inférieurs envieux et ignorants, incapables par ignorance de comprendre le mouvement régulier qui fait monter sans cesse les inférieurs vers les supérieurs, qui agrandit chaque jour la société par l’égalité ; incapables par envie de supporter la salutaire lenteur de ce mouvement, et aimant mieux rompre brutalement les rangs d'en haut que de les recruter et de les élargir. Un peuple qui a des voisins ennemis ne doit pas se livrer aux dissensions, sous peine de périr : voyez la Pologne. Une société qui a des inférieurs envieux ne doit pas se diviser, sous peine aussi de périr : voyez la

PRÉFACE. il

société française sous la monarchie de 1830.

Parmi les articles que j’ai cités, il y en a quelques-uns qui se ressentent de la violence des passions du temps. Je n’ai pas voulu en corriger l’injustice; je me suis contenté de l’avouer dans les réflexions qui les précèdent ou qui les suivent. Si j'avais joué un rôle dans la politique, si j’avais été autre chose qu’un des soldats de la monarchie constitutionnelle, j’aurais peut-être la prétention de prouver que j’ai toujours eu raison et que je n’ai jamais changé. C’est une prétention qui sied aux généraux : ils défendent volontiers toutes leurs manœuvres, celles qui leur ont fait gagner la bataille et celles même qui la leur ont fait perdre. Les soldats sont tenus d’être plus modestes : ils peuvent avouer qu’ils se sont égarés ou qu’ils ont été mal conduits, tout en tâchant de montrer qu’ils se sont bien battus.

J’espère ne pas m’abuser sur ce que valent

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des articles de journaux : iis ont souvent plus d'effet que de mérite. Je dois dire cependant que, pendant que j’imprimais ce recueil, repassant dans mon esprit la part que j’ai prise à la profession de journaliste, j’y trouvais une certaine satisfaction que je puis avouer, parce qu’elle m’est commune avoc tout ce qu’il y a eu et tout ce qu’il y a d’honnôtes écrivains dans la presse périodique. Je me figurais, ou plutôt, parlant avec tout le monde, nous nous figurons qu'il y a des jours où nous ne sommes pas inutiles à notre pays; où nous trouvons le mot dont a besoin le sentiment ou l'idée publique; où, en disant ce que pense tout le monde, nous donnons à cette ponsce même plus de précision et plus d’efficacité. C est ce souvenir de quelques bonnes heures qui nous console des mauvaises.

Je dois à ma profession do journaliste une autre joie, celle d’avoir eu, au Journal des Véltals, de bons et fidèles amis avec lesquels

PRÉFACE

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j’avais plaisir à combattre et à vaincre, avec lesquels je me liens pour consolé et honoré d’avoir été battu, un surtout, mon compagnon de travail et d’étude depuis plus de trente ans, M. de Sacy, à qui je dédie ce recueil, parce qu’il y a presque autant de part que moi. Si nous avons valu quelque chose, lui et moi, dans la polémique, c’est parce que nous avons toujours senti, écrit et pensé à l’unisson l’un de l’autre. Nous aurions parfois peut-être été tentés de perdre courage à travers les vicissitudes politiques que nous avons traversées, si nous ne nous étions pas appuyés l’un sur l’autre, fortifiés l’un par l’autre. Cette longue confraternité, précédée par notre amitié, cl qui l’a confirmée et multipliée, si je puis ainsi parler, par les occasions qu’elle nous a sans cesse données de nous unir dans les mêmes joies et les mêmes chagrins, cette confraternité a fait ma force dans nos jours de milice active; elle fait encore ma joie et mon

PRÉFACE

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honneur aujourd’hui, et j’aurais cru porter malheur à mon livre si, en le publiant, je n’y avais pas, mon cher de Sacy, placé voire nom dès les premières pages, comme une invocation favorable et surtout comme un témoignage de notre vieille et constante union.

P UEM 1ÈRE PARTIE

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NOM PAflEU ABT1CIE POLITIQUE. — ÉMEU I IJ UE LA LUE SAUT- DEMIS — KOVEMiAE 1847.

J'éprouve presque autant d’embarras à publier cet article, que j'en ai eu il y a trente ans à l'écrire. 11 y a trente ans, fort occupé de politique comme tous les jeunes gens de mon temps, je n'avais pourtant encore rien écrit sur la politique. J'allais, en écrivant cet article, franchir le pas; et, qu’on ne se trompe point sur mon sentiment, qu’on n’aille pas me savoir gré d'une réserve ou d’une timidité que je n’avais pas : jo

n'hésitais pas, au moment, à jeter ma pensée et mon nom dans l'abimc de la discussion politique; l’ardeur de l’esprit de parti me cachait le danger. J'hésitais à écrire comme un homme qui ne sait pas s'il réussira. J’étais entré au Journal des Débats comme littérateur: pouvais-je m’y faire une place dans la politique, c'est-à-dire au premier rang? caria politique alors dans le journal primait la littérature sans l'étouffer. Pouvais-je prétendre à l'honneur de tenir quelquefois la plume à côté des écrivains éminents de ce journal? Voilà les inquiétudes qui m’agitaient en envoyant mon article à M. Berlin aîné. Si l'article était imprimé et s'il réussissait, je faisais un pas dans la carrière qui me tentait le plus ; s'il ne réussissait pas, j'étais ramené vers la littérature avec le discrédit de quelqu’un qui a voulu l'abandonner et qui 11e l’a pas pu.

Ce petit récit de mes hésitations pleines de vanité a son ridicule, je l'avoue. Mais quoi ! la politique était pour moi comme une chère et première maîtresse, et voilà pourquoi je me souviens de mes tremblements de cœur quand je voulus lui faire une première déclaration d'amour. Je la

fis cependant, c’est-à-dire j’envoyai mon article.

Si petit et si obscur que soit un homme, il y a presque toujours dans sa vie un événement qui l a fait ce qu il est. Me pardonnera-t-on de dire que cet article a été mon événement, fort petit événement et propre à ma taille, mais qui m'a fait le peu que je suis ou que j’étais dans le monde? Comme cet article répondait aux passions du moment, comme il les exprimait d’une manière vive et qui sembla particulière, il fit grand bruit. Dès ce moment, j’eus le pied marin au Journal des Débats, et j'en devins un des rédacteurs habituels. Cet article m’introduisit aussi dans le monde libéral, fort brillant alors. Tout m’arriva à la fois. Il ne faut pas être trop orgueilleux à Paris d'avoir son jour de vogue et de crédit, parce que Paris a tant de mondes divers et tant de changements de goûts, qu'il y a place et temps pour la vogue et pour le crédit de chacun. Mais enfin j’eus mon jour, et je m’en souviens avec plaisir, avec vanité même, si l’on veut. Ce que je fis de mieux, c’est qu’après la chute de M. de Villèle, plusieurs emplois fort honorables m’étant offerts, je fus assez avisé pour rester professeur, ce que j’étais déjà,

et journaliste, ce que je devenais alors. C’est à ce trait de bon sens que je dois d'èlre encore professeur et journaliste, et toujours avec plaisir, heureux de n’avoir pas quitté ma niche universitaire, que j’ai seulement transportée, par le progrès des ans, du collège Louis-le-Grand à la Faculté des lettres de Paris; heureux aussi de n’avoir pas quitté mon écritoire du Journal des Débats, quoique j’y écrive moins sur la politique que je ne faisais autrefois; mais ce n’est pas ma faute ni celle du journal. J’y puis toujours écrire, c’est là ma satisfaction. Je me souviens bien, il est vrai, d’avoir été conseiller d’État et député. Ces titres, qui ont honoré ma qualité de professeur et de journaliste, ne me l'ont point fait oublier et n'en ont môme pas, je m'en fais gloire, suspendu l’exercice.

J’ai dit pourquoi je tremblais autrefois en écrivant mon premier article politique. Dirai-je pourquoi je tremble aujourd’hui en le publiant? Ce n’est pas seulement parce que les temps et les idées ont changé : cette crainte ne m’arrête pas ; je risque seulement de passer pour un homme du régime d’hier. Or il y a bien longtemps que j’ai pris mon parti de n 'être

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pas plus jeune que mon Age, el cela en politique comme ailleurs. Ma crainte est d’un autre genre : elle lient à la nature même de la littérature politique. La littérature politique est violente et passionnée ; mais elle est extrêmement fugitive. Quand la passion publique que le journaliste exprime est dans toute sa fougue, c’est à peine si les paroles les plus vives de l’écrivain peuvent satisfaire à l'emportement des partis. Quand la passion est passée ou amortie, le public ne se reconnaît plus dans les violences qu'il inspirait, et il s’en prend volontiers à l’écrivain : « Non, dit-il, je n’étais pas si en colère que vous le disiez ; vous m'avez prêté des passions que je n’ai jamais eues et que je n’aurai jamais. » Voilà l'ordinaire désappointement de la littérature politique. Ce qui enchantait hier déplaît et répugne aujourd’hui. La conséquence à tirer de ces réflexions, c’est qu’il ne faut pas publier en 1857 ce qu’on a écrit en 1827, et qu’un recueil d’anciens articles politiques est, à coup sûr, un anachronisme. Cela est vrai. De quoi pourtant sc compose l’histoire, sinon du tableau des passions que nous n'avons plus? 11 faut voir dans mon article un trait de ces passions oubliées, un souvenir

SOEVE MRS D EK JOERKAL1STE

des ardeurs d’autrefois, qui seront jugées sévèrement par le sang-froid d'aujourd'hui.

Après cette préface plus longue que mon article, j’y arrive.

Les élections venaient d’avoir lieu; Paris avait nommé les candidats de l’Opposition : c’était une grande joie dans le parti constitutionnel, qui voyait commencer son triomphe; c’était une grande émotion dans la population parisienne. Il arriva alors ce que nous avons vu arriver toutes les fois qu’il y a eu à Paris quelque émotion populaire : une bande de gamins se mil à parcourir les rues Saint-Denis et Saint-Martin en criant d’illuminer et en jetant des pierres dans les carreaux des croisées qui n’illuminaient pas. L'Opposition, qui s’irritait de voir gâter sa victoire par des troubles populaires, dit que c’était la police qui avait provoqué l’émeute. Le Ministère, mécontent de sa défaite, imputa les troubles à l'Opposition et les réprima durement : il y eut des fusillades dans la me Saint- Denis. C'était la première fois que le sang coulait dans Paris depuis les journées de la Dévolution. L’agitation fut vive dans tous les esprits. Comme beaucoup de jeunes gens de mon âge et de mon

18 an a 1830

parti , j’avais été voir l’émeute : c est une sorte de plaisir et de danger dont les Parisiens ne se privent guère, quoiqu'il leur en coûte souvent. J'étais indigné que le Ministère voulût confondre ensemble l’émeute et l’Opposition, et j’écrivis ce qui suit :

« Huit jours sont écoulés depuis la réunion des collèges d’arrondissements; leurs élections sont finies, et les collèges de départements vont s'assembler : c’est à eux que la France et Paris doivent s’adresser.

« La loi, en mettant un intervalle entre la convocation des deux espèces de collèges, a voulu sanr doute que les électeurs de départements, éclairés par l’expérience des élections d’arrondissements, approuvassent en quelque sorte les choix des petits collèges par des choix faits dans le même esprit, ou les corrigeassent par des choix opposés.

« C'est, pour ainsi dire, deux degrés de juridiction.

« Aujourd’hui, les petits collèges, qui forment comme le jury d’accusation, ont commencé à condamner le Ministère. C’est aux grands collèges à confirmer ou à casser l'arrêt. Les ministres se sont

pourvus devant les électeurs de départements : Us espèrent.

« Qu'ont-ils donc fait, pendant ces huit jours-ci , pour mériter la faveur des grands collèges? Que s’est-il passé qui les excuse?

« Paris a été troublé! Ici deux mots pour l'histoire. Dimanche, Paris avait nommé ses députés.* La soirée fut calme; pas de bruit, pas de tumulte : Tartufe s’était caché. Lundi, il y cul des illuminations. Peut-être était-ce une niaiserie, peut-être une imprudence; car enfin il n’est guère besoin de triompher par des lampions quand on a vaincu parles élections. Ce qu'il y a de beau, c’est la victoire; quant aux illuminations, ce n’est qu'un plaisir de vanité. Après tout, cependant, il y avait jusqu’ici impunité pour pareilles peccadilles ; car il n’y a qu’en guerre déclarée que l’ennemi profile, jusqu’au sang et jusqu'au meurtre, des niaiseries et des imprudences de son ennemi. Désormais Paris est averti : à force de leçons, il apprendra à être prudent et contenu, comme à force d’insultes il a appris à vaincre aux élections. Il veillera pour ne pas donner prise, puisqu'on veille pour le prendre en défaut. Et voilà ce que c'est nue le gouverne-

ment delà France sous l’administration de M. de Villèle : deux camps ennemis où personne ne dort, d’un côté pour surprendre, de l'autre pour n’êtrc pas surpris. i

«Tartufe s’était mortifié dimanche soir. Lundi et mardi il se vengea. La canaille se mit h courir Paris. Le peuple accourt pour voir; la bourgeoisie s'assemble. Alors gendarmerie à cheval et à pied, troupes de ligne s’élancent sur le tout, sabrant, lusillant, renversant...

O qualis faciès et quanta dignn tabella!

« Qu’il faisait beau voir nos soldats prendre la rue aux Ours, s’emparer de la rue Grenéta, marcher au pas de charge dans la rue Saint-Denis, tourner la rue Mauconseil , s’élancer sur le passage du Grand-Cerf, tirer sur les fenêtres gabionnées de pots de fleurs, tout cela à la lueur des réverbères, à défaut du soleil d’Austerlitz! Voyez celte cavalerie victorieuse qui court à plein galop! Garel laissez passer la victoire! Gare aussi pour ces civières chargées de blessés qu’on porte à l’Hôtel-Dieu 1 Ce sont aussi des trophées, et le bulletin de la grande bataille est affiché à la Morgue!

« Et nous, qui disions avec joie et confiance, en voyant la tranquille unanimité des élections, que le gouvernement représentatif était une chose douce et calme! Car enfin nos pères prenaient des mousquets pour chasser Mazarin ; le canon retentissait dans Paris pour abattre Robespierre ; chaque changement de système était une révolution, une sédition, une journée. Ici rien de pareil. Nous avons été dimanche matin voter à notre collège, comme si nous allions à la messe : pas plus de bruit ni de tracas; la journée s’est passée comme à l’ordinaire; il y avait du inonde aux Tuileries, du monde aux tableaux, du monde aux spectacles; et, pendant ce calme, la monarchie, hasardée par l’inexpérience du Ministère, revenait de mal à bien; la liberté, jetée à terre et qui ne se serait relevée qu’avec des convulsions révolutionnaires, se redressait doucement ; nos destins étaient changés du soir au matin : voilà les bienfaits du gouvernement représentatif. Mais Tartufe ne connaît pas le jeu de notre gouvernement. Des élections, des votes, des députés indépendants, c’est pour le pauvre homme lettre close que tout cela. Comment! on ne pourra pas dire que la Révolution est à nos portes! Il n'y

aura pas même une petite sédition ! Tout le monde, depuis le roi jusqu'au dernier de ses sujets, s’éveillera le lendemain matin en se disant : Ce n’était que cela ! Il faut une émeute au moins, et, si M. de Villèle tombe, il faut qu’il soit dit qu'un si grand homme n’a pu disparaître que dans une tempête. Soufflons donc!

« Aussi, moitié ignorance, moitié perfidie, quand ont couru dans les rues quelques déguenillés ameutés peut-être par quelques misérables, la police a crié à la révolution. C'était une révolution, car la veille il y avait eu des élections. En même temps qu'on enflait le mannequin de la révolution afin d’effrayer les bonnes gens, d’un autre côté le Ministère, pour amorcer la pitié des collèges de départements, se faisait faible et petit. La Gazelle criait grâce et merci; elle appelait les royalistes à son secours : Venez sauver M. de Villèle et les Bourbons, le ministère de cinq ans et la monarchie de quatorze siècles! En vérité, croyez- moi, c’est la même chose. — C’est grandement compter sur la bonne foi des royalistes ! Sont-ils donc gens à recevoir tour à tour des soufflets et des poignées de mains, selon que l'on en fait fi ou que l'on

en a besoin? Non. Ils relèveront, sans M. de Villèlc, la monarchie que M. de Yillèle a compromise sa K eux. »

IX- OCUMLBS ÎEJII'S DU MIHUIÎRK DU H. DE ViU.Èl.K. DÉCi-SIBRE 1SÎ7.

Le triiigc que je fais en ce moincnl parmi les nombreux articles que j’ai publiés est presque un examen de conscience, et je découvre en moi je ne sais combien de passions dont je ne me souvenais plus. Malgré la modération de caractère dont on m'a souvent loué, je suis forcé de reconnaître que j’ai eu mes emportements et mes préjugés de parti. J ai liai et aimé plus qu’il ne fallait, haï et' aimé, il est vrai, comme on hait et comme on aime en politique, c’est-à-dire pour le moment. Je vois, par exemple, eu relisant ma polémique sous la Restauration, depuis la fin de 1827 jusqu'à la Révolution de juillet, je vois que j’ai beaucoup bai

M. de Villèle. Si je jugeais aujourd'hui M. de Villèle, je dirais qu’il n’a pas été seulement mu bon intendant, comme nous le répétions alors avec une impartialité dénigrante, mais que ça été l’homme qui, sous une royauté dont le tort était de vouloir rester ancienne, a eu le plus l'esprit de la société nouvelle. Ce n’était pas un ministre libéral, c’était un ministre moderne. Il aimait le gouvernement représentatif qui l’avait fait ministre, et il tâchait d'apprendre à son parti à l'aimer. Il y réussissait peu. Tous les hommes supérieurs ou distingués du parti royaliste ont aimé le gouvernement représentatif : M. de Chateaubriand, M. de Villèle, M. Lamé, M. de Iticbelieu, M. de .Martignaé, M. de Filz-James; je ne parle pas des plus récents; mais le gros du parti ne l'aimait pas, et le roi Charles X n’acceptait ce gouvernement qu’avec les réserves d’opinion qui ont amené le malheureux coup d'Élal du 2ô juillet 1830. Celte disposition des esprits, au-dessous et au-dessus de M. <lo Villèle, faisait sa faiblesse. Il avait à lutter contra son parti, qui se méfiait secrètement de sa conduite, sinon de ses opinions; il avait à lutter contre le parti libéral, qui sc défiait de ses opinions et de son origine.

Le ministère de M. de Villèie est peut-être lu tentative la plus efficace qui ait été faite sous la llcslauration, de libéraliser la royauté de 1814 sans les libéraux ; et c’est là coque le parti libéral et ses chefs pouvaient le moins pardonner.

Tel que je juge aujourd’hui M. de Villèie, il aurait donc pu être ministre avec la Chambre libérale que les élections venaient de donner à la France ; il aurait même été plus à son aise avec une Chambre animée de l’esprit de la société moderne qu’avec une Chambre pleine du regret de l'ancienne société. Mais personne alors, ni le roi ni la Chambre, ne pouvait et ne voulait comprendre celte disponibilité de M. de Villèie. Son genre d’esprit se serait prêté à ce nouveau rôle; son passé y répugnait. Le roi Charles X l’avait pris et l’avait gardé comme un royaliste, tolérant à peine en lui ce qu’il y avait de moderne. M. de Villèle, pour Charles X, était déjà une transaction.; 11 n’aurait pas souffert que la transaction allât plus loin et gue ce ministre se fit l'interprète et le défenseur d’une politique libérale. M. de Villèle était donc forcé de rester royaliste, parce que c’était là son mérite aux yeux du roi ; il était en-

corc bien plus forcé de le rester aux yeux de la Chambre libérale, qui ne voulait voir en lui qu'un adversaire vaincu, et qui n’aurait jamais consenti à le prendre pour allié. Le rôle de médiateur entre la royauté et la Chambre, entre l’ancienne et la. nouvelle société, ce rôle qui échut bientôt à M. de Martignac, n était point au-dessus de l’habileté de M. de Villèle; mais sa vie politique fixait d'avance sa destinée.

La difficulté de trouver un ministère qni servît de médiateur entre la royauté et la Chambre nouvelle, prolongeait la durée de M. de Villèle sans lui rendre aucune force. Pendant ce temps, la polémique, jouissant de la liberté qu'elle venait de recouvrer et en jouissant parfois avec cxfcès, s’employait à attaquer la politique que M. de Villèle avait suivie, bon gré mal gré, pendant sept ans. Elle trouvait à cela plusieurs avantages. D’abord elle satisfaisait les passions et les rancunes du parti libéral; ensuite elle discréditait d’autant plus M . de Villclc cl achevait de l'abattre; enfin, et c’était là sa meilleure prétention, elle préparait l’œuvre de la Chambre nouvelle. Cette Chambre semblait appelée à une grandeœuvre de réparation. C'était à elle qu'il était

réserve, disait-on, d'établir l'accord de l’ordre et de la liberté; et, tant que cette œuvre se montrait en perspective, tant qu’on ne s’occupait pas encore des détails, elle était belle et magnifique. Que d’espérances, et comme ces espérances étaient surtout chères aux jeunes gens! quelle ardeur d’esprit! quel zèle pour les institutions libérales! quelle intention de rester toujours fermes et modérés! quelle haine de l’anarchie, parce qu’elle est la plus cruelle ennemie de la liberté ! Je sais bien que je suis suspect de complaisance ou même d’amourpropre en parlant ainsi. Nous étions jeunes alors, mes amis et moi, et tout cet avenir libéral, qui semblait s’ouvrir avec la Chambre de 1828, devait être notre avenir. Comment ne l’eussions-nous pas aimé ? comment n’en garderions-nous pas même encore aujourd'hui un souvenir charmant? Nous vivons dans des jours et en face d’esprits bien différents. On me dit que la jeunesse aujourd’hui fait fi des idées libérales qui passionnaient ses pères : « A quoi bon la discussion? à quoi bon la tribune? à quoi bon la liberté de la presse? Tout cela n’a rien produit. Cette liberté qui vous était si chère, vous l’avez perdue, et par votre faute! » Je ne veux

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pas discuter contre les sages et les désabusés de vingt ans. J’avoue seulement que, si les générations qui vivent sur la terre de France doivent sc partager désormais entre le scepticisme et le regret, j’aime mieux être dans la génération qui regrette que dans celle qui doute ou qui dédaigne. Je crois que le regret, encore mêlé d’espoir, est pour l'âme une meilleure nourriture que le dédain et l'insouciance.

Nous avons perdu la liberté, il est vrai; mais c’est quelque chose de l'avoir eue et de l’avoir pratiquée pendant trente ans; c’est quelque chose d'être arrivé dans le monde avec elle, dût-on avoir Je chagrin de lui survivre. Trouvez-inoi donc, dans l’histoire des générations qui nous ont précédés, trouvez moi des hommes qui aient eu pendant trente ans le plaisir d’avoir des institutions conformes à leurs convictions et à leurs espérances! Un me dirait, à l’heure qu’il est, de reprendre mes vingt-cinq ans, que, ma foi, quoique l'offre soit belle, je ne l’accepterais pas, à moins qu’on ne me rendît en même temps le régime que j’aimais. Quel fanatisme! dirat-on. — Non! je n'ai jamais passé pour un fanatique; seulement je suis sûr de ce que j’ai eu, et

je ne suis pas sûr de ce quej’aurais. Tout compte fait, j’aime mieux avoir été que d'avoir à être. Cet orgueil-là est fort innocent et ne gêne personne. Je ne’défends pas à ceux qui ont vingt-cinq ans aujourd'hui le droit de beaucoup espérer; mais il y a espoirs et espoirs. J’ai eu les miens, et qui se sont un peu accomplis. Je m’en contente.

! Dans ma polémique de 1827 et 1828, je trouve beaucoup d'articles qui expriment cet espoir et cette confiance de la jeunesse d'alors. Je n'en prends qu’un comme tableau de mœurs du temps. Il est possible que, si aujourd’hui, avec l’âge et l’expérience que j’ai, je me peignais dans un coin de ce tableau, je me misse parfois à sourire de la confiance que j’avais alors [en la sagesse des jeunes gens de 1827. Les événements m’ont ôté la confiance; mais ils m’ont laissé la conviction. Je n’ai donc pas trop à m’en plaindre.

31 décembre 1827.

« Entre tant d’oublis du Ministère, ce n’a pas été le moindre que de croire que, pendant six ans, personne n’avait grandi en France; que de ne pas

voir comment chaque année les nouvelles générations entraient, flot à flot, flans les comices; comment chaque année l’urne électorale s’emplissait de jeunes suffrages : aussi, quand il l’a ouverte, il a chancelé tout interdit. Juste ébahissement, en effet! Il n’avait rien oublié, sinon que le gland devient chêne I

« Quand il s’est agi d’élections, la jeunesse de la Restauration, quela chute de Bonaparte avait sauvée d’une mort prématurée et que la Charte avait destinée à la liberté et à la tribune, toute cette jeunesse a senti qu’il s’agissait de son avenir. De là l’accord et l’unanimité des suffrages, presque d’un bout de la France à l’autre; de là ces élections faites d’enthousiasme et quasi prises d’assaut comme la Bastille. Mais c’est là la grande différence de nos jours et des jours de nos pères. Ils ont eu besoin du tocsin et du canon ; nous n’avons eu besoin que de la loi. Pour être libres, ils ont été violents; pour rester libres, nous sommes restés calmes. En 89, la basoche s’armait et traînait le canon dans les rues; en 1827, nos jeunes stagiaires donnaient des consultations sur les lois électorales. Enfin, avec quelque joie qu’ait été arboré l’étendard

de la Révolution, avec quelque enthousiasme qu’il ait été salué, il n’en fut pas moins taché de sang dès le premier jour. Aujourd’hui, il n’y a pas une goutte de sang sur les mains de nos électeurs.

« C’est la nature de la jeunesse d'avoir, plus vivement que le reste des contemporains, l'esprit et le caractère de son siècle. Dans un siècle libertin, c’est la partie la plus libertine; dans un temps de révolution, c’est la partie la plus inquiète et la plus hardie. Ainsi, en 89, c’était la jeunesse qui courait au Palais-Royal avec Camille Desmoulins. Aujourd'hui, comme le fond de l’esprit du siècle est l’amour de l’ordre et des lois, la jeunesse ne veut aller à la liberté que par les voies légales. Peut-être même, si elle décidait seule de nos destinées, seraitelle tentée, par scrupule et par raffinement, de refuser, non sans regrets, ses sutfrages à des hommes qui n’ont d’autre tort que d’avoir paru rêver un autre genre de liberté que le nôtre.

« Comment a-t-elle pris cette passion de la légalité? L’expérience la lui a donnée. La jeunesse a eu ses mécomptes et ses désappointements; elle a eu dans ses rangs des hommes à qui le courage certes ne manquait pas, mais qui ne voyaient point, que

le gouvernement représentatif n’a pas besoin de conjurations, et qu’un jour d’élections vaut mieux pour lui que vingt journées et que vingt coups d’État populaires. 11 eût été triste de perdre le fruit de celte expérience. Aussi la jeunesse s'est bientôt recueillie et n’a plus cherché à combattre que la loi à la main. En même temps le royalisme, sans cesse rajeuni et ravivé par M. de Chateaubriand, se corrigeait de ses déiiauces contre la liberté. 11 avait deux devoirs à remplir : soutenir la monarchie et la Charte. Quitte du premier, il commençait à s'acquitter du second, sans s'inquiéter des traînards du parti, sans s’intimider d’avoir à lutter contre le Ministère. Ainsi, tandis que la jeunesse s’éprenait d’amour pour la liberté légale, cette liberté trouvait de nouveaux défenseurs. De là l'amitié facile entre les royalistes, selon M. de Chateaubriand, et la jeunesse de la Restauration. Il n’y a eu ni longs débats, ni difficile transaction, ha jeunesse admirait la Vendée, et les royalistes aimaient la Charte.

«Si, selon la pensée de M. de Chateaubriand, la loi fixe quelque jour l'éligibilité à trente ans, on pourra sans doute combattre cette mesure par des

considérations politiques ; mais il faudra renoncer à effrayer les gens de l'esprit d'inquiétude et d'innovation, naturel à la jeunesse. A voir son intervention calme et pacifique dans les élections de 1827, jamais génération ne fut plus digne d’être investie d’une part du pouvoir; jamais non plus, s'il faut l’attendre, génération n’attendra avec plus de calme et de confiance.

« En 1814, l’éligibilité trentenaire eût été un grand mal : la Chambre des députés se fût peuplée, plus que jamais, des nourrissons du despotisme impérial. Il fallait remonter plus haut. Crâce à l'éligibilité de quarante ans, la liberté se rattacha à la Révolution de 89, et la royauté à l’émigration et à la Vendée. De là sans doute des haines et des débats violents; mais de là aussi des opinions de conscience, des traditions de patriotisme ou de loyauté. Puisqu’à défaut de l’esprit de la Charte, qui ne pouvait pas se développer tout d’un coup, l’Opposition n’avait à choisir qu’entre l’esprit de la Révolution et l'esprit du Bonapartisme, rendons-lui grâce d'avoir pu puiser la liberté aux sources de 89. Et, d’un autre côté, puisque, faute aussi de comprendre tout entière le première pensée de la

Restau ration, le Royalisme n’avait à choisir qu’entre l’esprit de l’émigration et la servilité impériale, rendons-lui grâce d'avoir parfois rêvé la monarchie de Louis XIV. Ainsi, au moins, l'éducation de la jeune France s’est faite avec des doctrines généreuses et loyales. De Napoléon, il n'est resté que sa gloire, qui est le patrimoine de tous. »

BOIS LE NIMSTÈRK EARTtGSAl. — JÎ1J8-I8Î0.

Je viens de relire la polémique du Journal des

Débats en 1828 et 1829, et je suis heureux de voir

que j’ai toujours défendu le ministère Martignac.

Une chose pourtant m’étonne quand je relis la po-

lémique du temps : il me semble que nous n'étions pas bien convaincus en 1828 que le ministère de 91. Martignac était la dernière chance de la Restauration libérale, et qu’après ce ministère il n’y avait qu'une contre-révolution ou une révolution, c’està-dire deux abîmes.

Nous défendions le ministère de transaction; mais, pour dire toute ma pensée d’aujourd'hui, nous ne savions pas assez de gré au ministère d’étre une

transaction; nous ne lui tenions pas assez de compte des difficultés qu’il avait à vaincre. Le ministère de M. de Martignac a beaucoup grandi dans l'histoire.

Sa chute, en 1829, devant le ministère de la contrerévolution, et la chute de la Instauration, en 18.10, nous ont Tait comprendre ce qu’il était : nous ne l'avons connu qu’après l’avoir perdu, et nous l’avons regretté plus que nous ne l’avons aimé.

Les qualités de M. de Martignac, plus aimables que brillantes et plutôt gracieuses que grandes, ne se prêtaient pas au rôle de médiateur tel que nous nous le figurons : nous concevons plutôt le médiateur impérieux et dominant que le médiateur habile et conciliant. Nous aimons les grands airs, et, pour nous plaire, il faut payer de force, ou d’effronterie. M. de Martignac était adroit; mais il n’était pas charlatan. C’était un excellent négociateur; ce n’était pas et ce ne pouvait pas être un arbitre imposant. Il n’avait rempli jusque-là, dans le Gouvernement, que des fonctions secondaires où il n’avait pas donné toute sa mesure. Il aimait la réputa- . lion, l'honneur, la gloire même; mais il n’avait pas d'ambition. De plus, il avait le goût du plaisir et du loisir, ce qui le rendait encore moins capable

d'être ambitieux. Il y a dans noire caractère national ce défaut ou celte qualité, qu’en général nous comprenons mieux le grand que le bon. La générosité de M. de Martignac défendant M. de Polignac nous a fait comprendre la sagesse de M. de Martignac voulant, pendant son ministère, empêcher la contre-révolution de provoquer la révolution.

Le Journal des Débats, pendant le ministère de M. de Martignac, attaquait les adversaires de ce ministère plutôt qu'il ne le défendait I uimême, et c’était peut-être le meilleur secours qu’il pouvait prêter aux ministres. C’était aussi, avouons-le, le plus com mode pour la polémique qui aime mieux l’offensive que la défensive. Je rencontre donc çà et là beaucoup d’articles contre ce qu'on appelait alors la Congrégation et le Jésuitisme, et ce qui m’a plu en relisant ces articles, c'est que j'ai vu que j’y attaquais, non pas la communauté religieuse des jésuites, mais un parti politique : r Qu'est-ce à dire? — écrivais-je le 2 janvier 1828, deux jours avant la chute deM. de Villèle, au moment où l'Opposition ■ était sûre de son triomphe; — ferez-vous des lois d’exception contre les jésuites et contre leurs doctrines?

30 SOUVENIRS Dl'N JOURNALISTE

Non, pas de lois d’exception ! Allons plutôt au fond des choses. Qu’est-ce que le Jésuitisme? c’est la dernière tentative du pouvoir absolu. Eh bien, assurez la liberté de la presse, organisez les communes, suivez enfin l’esprit de la Charte, et vous aurez vaincu le Jésuitisme. N’oublions pas une chose: c'est que tout ce qui se fera pour la liberté sera fait contre le Jésuitisme. 11 n'est pas aussi sûr que tout ce qui se ferait contre le Jésuitisme se fit pour la liberté. » Comme les jésuites ou plutôt le parti jésuitique tenait une grande place dans la polémique du temps, l’Université devait aussi par contre-coup y avoir part. Fort maltraitée sous le gouvernement de M. de Villèle, tant que M. de Corbière fut chargé de la direction de l'instruction publique, l'Université fut consolée, sans être relevée, par la modération de M. Frayssinous. Le tableau que je faisais en 1828 de l'état de l'instruction publique, et que je crois fidèle, était fort douloureux, et il a presque retrouvé malheureusement son à-propos de nos jours. « Dans les provinces, disais-je (1" août 1828) : les collèges communaux devenant d’abord des collèges mixtes, puis bientôt se changeant en petits séminaires; quant à l'enseigne-

ment, une notable aversion des idées hautes et sérieuses; dans nos facultés, point d'histoire mo deme ni d'histoire de la philosophie; dans nos collèges royaux, la chimie et ses vérités inoffensives substituées aux leçons d’histoire pour les classes où l’esprit des jeunes gens commence à s’ouvrir; l'histoire renvoyée aux classes inférieures et servant ainsi à développer la mémoire et non plus à exercer la raison; la philosophie ramenée, non pas à la grande scolastique du moyen âge, mais à la banalité pédantesque de la philosophie de Lyon; partout enfin des études minces et une superficialité routinière. »

C'est dans cet état que M. de Valimesnil reçut l'Université et qu’il travailla courageusement à la relever. Cette restauration de l'Université ne se fit pas sans irriter le parti déchu, qui ne cessait, dans ses journaux, de crier que la Révolution recommençait; et l’Université avait une grande part à ces malédictions, comme étant profondément imbue de l’esprit révolutionnaire. Le parti avait raison, sauf le mot. L’Université, en 1828, était profondément imbue de l’esprit libéral; elle le sera toujours, car toutes ses études y portent. Toute la question est de

savoir si l'esprit libéral est toujours nécessairement un esprit révolutionnaire, ets’il est incapable de fonder un gouvernement régulier. Sur ce point, les dixliuil ans de la monarchie constitutionnelle, de 1850 à 1848, répondent suffisamment au reproche.

Personne ne sera étonné que, l’Université étant attaquée par les adversaires du Ministère, comme faisant partie du gouvernement libéral qui s’essayait à vivre, je la défendisse par esprit de corps en même temps que par esprit de parti. Ce qui me plaît dans cette apologie que je faisais de l'Université, et ce qui me console des vivacités de parole qui s’y mêlaient, c’est qu’en défendant l’Université je me gardais bien de défendre le monopole universitaire, et que je réclamais déjà la liberté de l’enseignement. Cette liberté de l’enseignement était chose nouvelle, et les adversaires du parti libéral l’avaient introduite dans la polémique comme un bon argument. Loin de m 'effrayer de celle liberté qu'on réclamait contre nous, je m'en emparais comme d'une arme qui devait nous mieux servir qu’à nos adversaires, et je n’ai point changé d’avis à ce sujet. Toujours et partout, dans les Chambres et dans les divers conseils de l’instruction oublique, j’ai défendu la liberté

de l’enseignement. « Pendant leur domination uni versitaire, disais-je en 1 828 ' , nos adversaires outils songé à abolir le monopole de renseignement'.' K on, ils en jouissaient. 11 leur était doux de pouvoir, à l’aide de la centralisation administrative, répandre leur influence sur toute la France. Ce n'est qu’au jour de la disgrâce qu’ils ont commencé à sc souvenir de la liberté. Ils se sont mis à cpeler la Charte, article par article, et ils la lisent déjà assez couramment; il ne leur manque qu’un peu d’habitude. De là parfois encore des contradictions remarquables. Ainsi, dans le même jour, ils s’écrieront que la monarchie est perdue, si elle ne garde pas le monopole de la presse périodique, et qu’elle est perdue également, si elle garde le monopole de l'enseignement. Quant à moi, je bénis ces contradictions, non parce qu'elles nuisent à la cause de nos adversaires, mais parce qu’elles montrent qu’ils commencent à avancer d’autant vers la vérité. En effet, on ne se contredit que parce qu’il est entré dans l’esprit une vérité nouvelle qui lutte contre de vieilles erreurs. L’idée de la liberté prenant le nom

1 1** août.

d’indépendance des petits séminaires, est entrée dans leur esprit : elle y combat toutes leurs autres doctrines d’autorité. »

Ce portrait, fait en 1828, de certains partisans de la liberté d'enseignement, a conservé une partie de sa vérité; car, même aujourd’hui, parmi ceux qui ont profité de cette liberté reconnue et proclamée, beaucoup en jouissent sans l’aimer ou ne l’aiment que comme un acheminement à la domination. Les reproches qu’on faisait en 1828 à l’Université ressemblent fort aussi à ceux qu’on lui fait encore de nos jours. On l’accusait d’être irréligieuse; au fond, elle n’avait alors, comme aujourd'hui, qu'un seul tort : elle était laïque. C’est ce tort dont j’essayais de la faire absoudre dans l'article qu’on va lire, en montrant qu’elle n’était laïque que parce que toutes les institutions et tous les établissements de la société moderne étaient laïques.

« UE L'CNIVERSITÉ*.

b 11 paraît, dit-on, une brochure avec ce litre ; ['Université, fille aînée de la Révolution. Voilà un

■ 15 août 1828.

titre menaçant. Que veul-il dire pourtant? rien autre chose, sinon que l’Université a été fondée de notre temps et depuis la Révolution. C’est un tort qu’elle partage avec beaucoup de choses. Notre Code civil, notre ordre judiciaire, nos Chambres, que dis-je? notre Royauté elle-même, toutes ces choses-là sont nouvelles, et, à ce titre, elles risquent d’être filles ou cousines de la Révolution. Dites quelle est l’institution où la Révolution et ses idées nouvelles n'ont pas leur part?

« En 1815, on accusait les professeurs d'avoir été les complices de la Révolution : c’étaient, disait-on, des prêtres mariés; mais le temps, la mort et l’esprit de réaction s’étant chargés de concert de purifier l’Université, il a fallu bientôt changer de langage. De quel air, en elfet, reprocher les crimes de 02 à des gens qui auraient pu répondre, comme l’agneau de la Fontaine :

Comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né?

Les accusateurs ont abandonné ces grands chefs d’accusation capitale : ils en sont venus aux péchés véniels du professorat, savoir, que les professeurs

sont trop gens du monde, qu’ils vont au bal. qu’ils dansent même; on en rencontre au théâtre. A cela que répondent les professeurs? Le bal, c’est en famille, et, s’ils ont dansé, c’est avecleurs femmes,* car nos professeurs se marient, et ce n’est pas, j’imagine, le moindre de leurs torts. Le théâtre, c’est pour aller voir jouer Polyeticte ou Athalic, et ils promettent de n’aller jamais voir Tartufe. Excellente apologie sans doute; mais il n’en reste pas moins que les professeurs vont dans le monde, et, quant à nous, il nous semble qu’il vaut mieux avouer l’accusation que d’essajrer de la réfuter. On accuse les professeurs d’être gens du monde : ch bien, oui, les professeurs sont laïques; ils n’ont fait vœu ni de chasteté, ni de pauvreté : il leur est donc permis de se marier, s’il leur plaît. Enfin, ce ne sont pas des ecclésiastiques, voilà tout ce que prouvent vos accusations. — Mais il vaudrait mieux que les professeurs fussent ecclésiastiques 1 — Que ne le disiez-vous dès le commencement, au lieu d’accuser les gens?

« A Dieu ne plaise que j’aie des préjugés contre qui que ce soit I J ’ai visité Sainl-Achoul, il y a deux ans ; c’est un vaste établissement fort bien tenu. Des

dortoir? aérés, une lingerie très-propre, de belles classes, une jolie chapelle, trop jolie peut-être, des élèves qui avaient fort bonne mine, beaucoup d’ordre et de régularité, voilà ce que j’ai vu. Les étude» n’étaient pas très-fortes : M. Loriquet en convenait de bonne grâce; mais cette faiblesse-là, c’était, après tout, la faiblesse ordinaire des études de province. Du reste, on y enseignait, comme dans nos collèges, les mathématiques, les langues vivantes, la danse, la musique, l’escrime, toutes les sciences du siècle. Enfin, Saint -Acheul avait un aspect fort mondain, et c’était, sauf la robe des professeurs, un établissement tout laïque. Est-ce un reproche? non, car c’est une loi de la civilisation, que l'éducation soit de plus en plus laïque. Depuis deux cents ans, tout en France tend à la sécularisation, l’éducation comme le reste, et les écoles des jésuites n’ont fait en cela que subir la loi commune.

« C’est un fait important dans l’histoire moderne, que cette sécularisation progressive de toutes choses

« 11 y a eu un temps où l’Église aspirait à gouverner les royaumes. Elle y a même parfois réussi, mais cet ordre de choses n’a pas pu durer. Il y a eu séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spi-

rituel : ça été la sécularisation de la politique.

« Autrefois la morale était une science du ressort du clergé : c’était ce qu’on appelait le casuistisme. La théologie définissait seule nos devoirs et nos obligations ; elle nous disait seule où étaient le bien et le mal. Pétrarque, Montaigne, Charron ont émancipé la morale -.elle est devenue une science laïque. Le monde s’est fait des principes d’honnêteté indépendants des canons de l'Église. 11 y a eu d’autres vertus que celles du cloître, d'autres règles de conduite que celle du casuistisme : ç’a été la sécularisation de la morale.

« Avant Descartes, la philosophie était confondue avec la théologie : c’était le temps de la scolastique. Descartes est venu : ç’a été la sécularisation de la philosophie.

«Jusqu’à Louis XIV, les cardinaux entrent au conseil et gouvernent souvent l’État. Depuis Louis XIV, qui avait l’expérience de ce qu’avait été Mazarin, on ne voit plus guère que le cardinal de Fleury à la tète des affaires : ç’a été la sécularisation du ministère.

« Autrefois, dans l’université de Paris, la plupart des professeurs étaient prêtres. Les universités

étaient un des quatre ordres de l'Église : l’épiscopat, lis prêtres séculiers, les ordres monastiques, les universités. A mesure que le temps a marché, l'Université est devenue plus séculière.

a Jadis les lettres et les sciences étaient renfermées dans les cloîtres; c’était leur berceau et leur asile. Bientôt il y a eu des académies, des instituts, des sociétés littéraires. Qu’annonçaient toutes ces fondations? la sécularisation des lettres et des sciences : elles sortaient du couvent pour se répandre dans le monde.

a Et vous-mêmes, mes pères, qu’est-ce qui a fait votre puissance et votre succès ? c’est que vous avez eu un génie plus séculier que les autres ordres monastiques, Car, enfin, ce goût des affaires du monde, celte habileté tant vantée, cette souplesse merveilleuse, ce pouvoir politique, tout cela, avouez-le, sent un peu le siècle. Vous avez admirablement compris que, dans nos temps modernes, ce n’est plus du fond d’un cloître qu’on peut diriger le monde. Aussi vous vous êtes mêlés de bonne grâce aux affaires du siècle ; vous vous êtes faits hommes du monde. Que cela vous ait bien ou mal réussi, peu m’importe: toujours est-il que vous avez subi,

SOUYENIitS D'UN JOUHNAUSTE

comme tout le reste de la société, cette loi de sécularisation progressive.

« El même, chose remarquable! plus le temps a marché, plus vous avez été forcés de vous séculariser. Dans le dernier siècle, vous étiez encore une secte religieuse ; aujourd'hui, vous n’èles plus qu'un parti. Vous aviez encore des doctrines théologiques à faire prévaloir; aujourd'hui, vous n'avez plus que des maximes et des intérêts politiques. Comparez vos deux chutes, celle d’autrefois et celle d’aujourd’hui. Autrefois, vous êtes tombés par le soulèvement de l’esprit janséniste et de l’esprit irréligieux, tombés comme faisant partie de la religion. Aujourd’hui, vous ôtes tombés, comme une faction, par le soulèvement de l'esprit de liberté. Votre première défaite, je le veux bien, a été une victoire de l'hérésie et de l’impiété, c'està-dire une affaire toute de religion. Votre seconde défaite, je parle encore à votre goût, a été une victoire de la Révolution, c’est-à-dire une affaire toute politique. Tant il est vrai, mes pères, que vous n’ètes plus qu’un parti ! Et qu’csl-ce qu’un parti, sinon la chose la plus mondaine, la plus séculière qui se puisse trouver ?

« Dans votre enseignement, même caractère séculier. Là, comme ailleurs, vous n'avez réussi qu’en vous accommodant à la marche du temps. Comme vous étiez hommes d’esprit, vous avez senti que le monde'nu voulait pas pour ses enfants d’une éducation de cloître et d’église. Aussi vos colleges n'étaient ni austères ni pédants, et vous aviez la réputation d'être des maîtres d'école sachant le monde. Vos élèves semblaient plus polis, plus brillants que les écoliers de notre Université, et en même temps ce n'étaient pas des fanatiques ni des dévots atrabilaires : c’étaient comme vous, mes pères, des chrétiens de bonne compagnie.

«Ainsi, politique, morale, philosophie, gouvernement, science, littérature, et vous-mêmes, mes pères, tout, en Europe, s’est sécularisé progressivement. L’Université n'a fait que suivre le cours des choses. Et, après tout, qu’est-ce que cette sécularisation? ce n’est rien autre choseque la marche de la civilisation; car le caractère le plus marqué de la civilisation, c’est de partager tout entre tous, pouvoir, science, industrie, richesse. Quand la morale, les lois, la philosophie, sont encore un art et un secret entre quelques-uns, c’est l’époque d’enfance

des peuples; leur époque de virilité, c’est quand les sciences et le pouvoir sont mis en commun. La civilisation grandit moins qu’elle ne s'étend. Elle augmente peu; mais elle se répand de plus en plus : c'est là son genre de croissance. Dieu a donné à tous les siècles à peu près le même patrimoine d’intelligence et d’esprit. Seulement, il y a plus ou moins de parties prenantes. C’est de celte manière qu'il faut entendre la perfectibilité du genre humain : car jamais, certes, nous n’arriverons à être des anges; jamais nous ne pourrons plus que notre nature ne comporte; mais il y aura plus d’hommes qui vaudront ce que l’homme peut valoir, plus d’hommes dignes de ce nom. C’est un but assez noble encore pour nous encourager à faire effort.

« Or, avec celte destinée assignée à l’humanité, il fallait que tout se sécularisât, il fallait que le pouvoir passât du clergé aux rois, et des rois aux assemblées législatives ; que la morale cessât d’etre un Code de procédure dont l’Église se réservait seule l’intelligence; que la philosophie ne fût plus emprisonnée dans le cercle de la théologie; que les sciences et les lettres passassent des cloîtres dans les académies, et, plus tard, des académies dans le

public; il fallait enfin que tout sç répandît, tout se partageât, tout se répartit entre tous.

« Pourquoi donc se plaindre que l’Université soit séculière, quand toutes les sciences et la morale ellemême le sont devenues? 11 n'est pas plus possible de refaire une Université ecclésiastique, qu'il n'est possible de refaire de la politique un appendice de la théologie, de la morale le casuistisme, et de nos académies des cloîtres et des couvents. Songezy : vous aurez beau chasser de l’Université les professeurs laïques, vous ne chasserez pas l'esprit séculier. Qu’y aurait-il donc de changé? rien, sinon qu’il y aurait dans les chaires des gens en soutane, au lieu de gens en frac ou en redingote. Sera-ce là régénérer la société? Non : ce sera jouer au boutehors, comme dit Montluc; ce sera appauvrir ceux-ci pour enrichir ceux-là ; voilà tout. »

Ce triomphe de la société laïque est vrai, et je n’en veux rien ôter ; mais j’avoue que la description m'en semble un peu orgueilleuse, et, comme je

ne recueille pas ces souvenirs de polémique avec la sotte idée de montrer que j’ai toujours eu raison et que je ne me suis jamais contredit ou corrigé, je mets volontiers, à côté de cet éloge de la société laïque, quelques réflexions que je faisais en 1841, treize ans après, sur le discours de M. Mole à l’Académie. * 31. 3lolé succédait à l’archevêque de Paris, M. de Quélen, et il indiquait, avec beaucoup de force et de justesse, quel était le rang que le clergé devait et pouvait avoir dans la société moderne. « Beaucoup assurément, écrivais-je le 1" janvier 1841, ont déjà dit que le clergé doit avoir sa part dans la société; beaucoup ont dit ou disent que notre société moderne s'est peut-être trop complètement sécularisée dans ses mœurs et dans ses idées, et que c’est là une de ses faiblesses, quoiqu’elle ait cru pendant longtemps que c’était une de ses victoires. M. Molé l’a dit aujourd’hui avec plus d'autorité que personne, et en cela l’autorité est tout. Oui, la société demande au clergé de reprendre sa part d’influence, non dans le gouvernement et dans l’administration, mais dans la direction des mœurs et des caractères. Nous nous réservons la politique, et ce n'est peut-être pas la meilleure portion de la

vie sociale. Mais dans tout le reste le cierge a une grande mission à remplir. En lui assignant sa place,

M. Mole contribuera à la lui rendre : car la parole d’un homme d'État, quand elle s’appuie sur la pensée publique, devient toute-puissante, et, dans notre gouvernement surtout, les choses qui sont dites d’une certaine manière et par certains hommes sont bien près d’être faites. »

Ces réflexions de 1841 ne contredisent pas, je l’avoue, ma pensée de 1828, puisque je n’accorde n au clergé aucune part dans le gouvernement et dans la politique. Mais, si la pensée n’est pas contradictoire, combien le sentiment est différent! Je sentais à quarante ans ce que je ne sentais pas à vingt-sept : que plus une société est laïque dans ses institutions, plus elle doit être religieuse dans ses idées et dans ses mœurs. Un gouvernement qui vit de la discussion, comme le gouvernement représentatif, ne peut pas sans danger mettre hors de la discussion les idées religieuses, et ces idées, qui ont nécessairement leur part dans l’âme humaine, doivent l’avoir aussi dans la société; sans quoi la société tombe dans je ne sais quel matérialisme affairé et étroit.

La société anglaise est une société très-commerciale et très-industrielle; elle le devient même chaque jour davantage. Ce qui la soutient et ce qui rempêche de s’énerver dans scs prospérités mondaines, c’est que la pensée religieuse y est partout ardente et vive. L'Angleterre semble se préoccuper de l’autre vie autant que de celle-ci. Les Anglais, qui sont les premiers commerçants du monde, sont en même temps les plus ardents cl les plus actifs controversistes ; et c'est parla, c’est par cette double activité, celle de la foi religieuse et celle des affaires, qu’ils maintiennent l'équilibre dans leur vie morale, et, par suite, dans leur société. 11 y a longtemps que l'Angleterre ne serait plus qu'un comptoir, si elle n’était en même temps une église et même plusieurs églises. La rivalité des sectes entretient la ferveur de la foi.

IX HIMMtIX DE M. DE FOUGKAC. — 1829-IS5Ü.

Je quitlc à regret les souvenirs de la polémique sous le ministère Marlignac. Elle était régulière et modérée; c’était, pour un journaliste qui se croyait destiné à vivre sous une monarchie constitutionnelle, une excellente école de controverse politique. Non que je veuille faire une idylle des temps du ministère Marlignac et changer les journalistes de cet âge d’or en bergers paisibles et doucereux : si j'avais eu un instant cette fantaisie, la lecture que je viens de faire de la polémique du Journal des Débats en 1828 et en 1820 m’en aurait guéri. 11 y a encore bien de l’amertume dans cette controverse, et le seul signe d'un temps paisible qui puisse s'y

48 SOUVliNIHS D’US JOURSAUSTii

remarquer, c’est que l’ironie y remplace la violence.

Cependant le plus grand reproche que ma vieillesse fasse à ma jeunesse en révisant celte polémique, ce n’est pas qu’elle ait parfois été amère contre le parti de M. de Villèle, devenu l'adversaire du ministère Martignac : ce sont là les défauts naturels du métier; je me reproche plutôt de n’avoir pas défendu ce ministère avec assez de foi et d’ardeur. Ç'a été le tort du parti libéral, en 1828 et en 1829, de ne donner à M. de Martignac qu’un appui défiant et réservé. J’ai plus tard défendu divers ministères de la monarchie constitutionnelle de 1830; et, quand je compare l'ardeur sincère que je mettais à les défen dre, avec la réserve et parfois avec l'indifférence que je témoignais pour le ministère Martignac, je me trouve après coup ingrat et imprévoyant : ingrat, parce que les efforts de ce ministère en faveur de la liberté méritaient plus d’empressement; imprévoyant, parce que ce ministère nous épargnait une révolution à faire. Et notez que j’avais, dans le ministère Martignac, des personnes dont la bienveillante estime m’était chère et précieuse. Qu'est-ce doue qui m’em-

■tD

pêchait (l’èlrc le défenseur ardent et sincère de ce ministère? une sorte de respect humain envers le parti libéral, t.e parti libéral se défiait des origines et des amitiés de M. de Mnrtignac; peutêtre aussi avait-il l’espérance d’arriver au pouvoir, et il croyait que, pour remplacer M. de Marlignac, il fallait s’en distinguer; idée égoïste qui trompa le parti libéral. M. de Marlignac était la dernière concession libérale du roi Charles X, qui était décidé, si celte concession ne réussissait pas, à reculer vers le parti ultra-monarchique, plutôt qu’à faire un pas de plus vers le parti liliéral. Les avertissements ne manquèrent pas au parti libéral : sans cesse on annonçait que M. de Polignac allait revenir d’Angleterre pour prendre le gouvernement; sans cesse les ministres disaient aux chefs du parti libéral que, s’ils aidaient à renverser le ministère, ce ne seraient pas eux qui seraient ministres, mais leurs adversaires et ceux du gouvernement représentatif. On ne voulait pas les croire. Il y avait, d’ailleurs, déjà dans les esprits celte impatience qui fait qu’on aime souvent mieux le mal que le danger. Du côté de la cour,

mêmes dispositions : nous aimons mieux, y disait-

50 SOUVENIRS D’UN JOURN.U.lsTE

on, un coup d’Etat qu’une royauté précaire et marchandée. La transaction prudente cl habile, qui était le principe du ministère deM. de Martignac, ne représentait donc plus aux uns et aux autres que l'incertitude avec tout ce qu’elle apporte d’ennuis et de dépits. Il fallait en finir, et le roi Charles X commença à en finir en nommant, le 8 août 1829, M. de Polignac ministre des affaires étrangères. Ce jour-là l'abîme s’ouvrit ; il ne fit plus que s'élargir jusqu’au coup d’État du 25 juillet 1830, qui y fit tomber la monarchie de 1814, et il ne se referma qu’à moitié avec la monarchie de 1830.

Je retrouve encore dans ma mémoire les mouvements de dépit et de désappointement que causa dans le monde politique l'avénemcnt du ministère Polignac. Cet avènement semblait devenu invraisemblable à force d’avoir été longtemps redouté inutilement. C’est à ce moment qu’on sentit ce que valait le ministère Martignac, c’est-à-dire ce qu’il empêchait. Parmi les moins troublés étaient les ministres révoqués. Ils avaient vu de plus près le danger, et ils y avaient toujours cru. Ils n’étaient donc pas surpris; de plus, ils sortaient par une belle porte. En remettant son portefeuille au roi, un

des plus considérables d’entre eux par sa capacité et par sa grande fortune, M. le comte Roy, avait pris la liberté de prédire respectueusement à Charles X la marche inévitable des choses et comment son ministère serait peu à peu acculé aux coups d’État. Cette extrémité, que le roi ne voulait pas hâter, ne l'effrayait cependant pas, s’il fallait y arriver, et cette disposition était un péril de plus. Ces résolutions qu'on garde comme un en-cas pour la dernière heure sont dangereuses, parce qu'elles donnent aux princes une fermeté ou une obstination qui précipite les événements. Il y en a dans notre histoire un autre exemple et qui n’a pas été moins fatal en sens contraire que celui de Charles X : je veux parler de la résolution que le roi Louis-Philippe, dans ses dernières années, gardait au fond de Pâme, d'abdiquer la couronne plutôt que de se prêter à la nécessité des circonstances. Le roi Louis-Philippe avait laissé percer dans scs conversations quelque chose de ce projet d’abdication; on n’y croyait pas. Cette idée n’était pas seulement pour le roi un moyen de résistance et de dignité personnelle: il croyait aussi, trompé en cela, comme nous tous, par la confiance

qu’il avait dans le gouvernement représentatif, il croyait que ce serait un expédient de gouvernement, et que, dans un moment d agitation, le roi pourrait abdiquer sans que la royauté abdiquât avec lui.

Les paroles deM. Iloy, quoique fort bien écoutées par Charles X, ne le persuadèrent pas. Je me souviens que je vis M. Roy, le jour de son départ du ministère, et qu’il me raconta son dernier entretien avec Charles X. M. le comte Roy était uu excellent ministre des finances et un homme d’affaires consommé, plutôt qu’un orateur et un homme de lettres, quoiqu’il fût lettré et qu’il aimât les lettres comme tous les hommes du dix-huitième siècle. Ce jour-là, en me racontant cette conversation, il fut vraiment éloquent et touchant. Le pressentiment de la chute inévitable de la monarchie, qu'il aimait sans fanatisme, mais qu'il aimait sincèrement comme le régime qui avait ajouté à sa capacité et à sa fortune les honneurs mérités du pouvoir, seule chose qu’il eût à souhaiter, ce pressentiment donnait à ses paroles une émotion et une gravité singulières. 11 croyait qu’il avait un instant ému Charles X, et il avait raison. 11 l'émut assez pour le

persuader de la sincérité de ses appréhensions, pas assez pour le convaincre de la vérité du danger ou pour le faire douter de la nécessité de le braver. Ce qui faisait que Charles X croyait aisément à la sincérité de M. Roy, c’est que H. Roy, en perdant le ministère, ne perdait rien : il avait treize cent mille livres de rente, et, n’étant plus ministre, il se retrouvait après ce qu’il était avant. La fermeté de son âme et le bon sens de son intelligence étaient pour beaucoup dans le calme et dans la simplicité qu'il avait en quittant le ministère; sa grande fortune y était aussi pour quelque chose. Je vis dans la môme journée un des collègues de M. Roy, et je ne le trouvai pas si calme. 11 était, il est vrai, moins riche; il était aussi plus ambitieux, et il reçut mes compliments de condoléance avec une émotion qui s’appliquait plus à la crise privée qu’à la crise publique.

A voir la polémique du temps, l’avénement du nouveau ministère excita plus de colère que de crainte ou de douleur. Le parti libéral, quoique menacé d’un coup d’État, se croyait invincible, et il avait raison. Le seul danger à craindre étaient les effets mêmes de la victoire. Le cri que jeta le Jour-

nal des Débats en annonçant le nouveau ministère : Malheureux roi! malheureuse France! ce cri, qui lui valut un procès, était un signe de douleur et un adieu fait à ses vieux sentiments royalistes. Ce n’est pas moi qui ai jeté ce cri de douleur : j’ctais absent, et, cussé-je été présent, je n’aurais pas si bien dit le mot de la rupture qui se faisait entre la monarchie de 1814 et le journal qui l’avait le plus souhaitée et le plus servie. Ce fut un de mes amis et de mes collaborateurs, une des intelligences les plus nettes et les plus sensées que j’aie rencontrées dans ma vie, M. Becquet, qui écrivit cet arlicle plein de l’esprit de révolution défensive, qui fut l’esprit de la révolution de juillet 1830.

A Dieu ne plaise que je veuille faire le portrait de tous ceux de mes amis et de mes collaborateurs que j'ai vus mourir en route! Le nombre en serait grand. Je ne puis pourtant pas nommer M. Bccqucl sans me rappeler cet homme d’esprit, qui savait si bien avertir et diriger les autres, et qui ne sut jamais se conduire lui-même. Il avait un jugement exquis pour juger de tout ; seulement il ne l’appliquait pas à sa conduite. Que de bons avis il m’a donnés! quelle lumière jetée sur cette vie de jour-

naliste où j’entrais I Nous étions fort décidés par instinct, mon ami de Sacy et moi (car pourquoi ne mettrais-je pas ici son nom dans des souvenirs qui nous sont si communs?), nous étions fort décidés à ne prendre de la vie de journaliste que ce que nous en aimions et ce que nous en voulions, c’est-à-dire le droit de dire notre avis fort modestement sur les affaires de notre pays. C’était là le sentiment qui nous attirait vers le journalisme, ayant peu de goût pour les autres plaisirs que peut donner ce genre de vie. Mais combien les avertissements de Becquet fortifiaient en nous cette résolution 1 comme il nous y aidait par ses avis, sinon par scs exemples! « Et vous, mon cher ami, lui disais-je souvent, pourquoi ne faites-vous pas ce que vous nous exhortez si bien à faire? — Ah! moi, c’est différent, disait-il en riant par souvenir de la scène de Bonnard et de Banville dans l'École des vieillards de son ami Casimir Delavigne; ah I moi, c’est différent : j’ai renoncé à gouverner ma vie. » Que lui a-t-il donc manqué à cet esprit vif et sensé, honnête et gracieux, sage et piquant, qui avait tout pour réussir dans la vie, que lui a-t-il manqué? le goût de l’activité régulière. 11 prenait la vie pour une partie

de jeu seulement, et voilà pourquoi il l’a mal jouée. La vie est une action sérieuse et qui doit être traitée sérieusement. 11 y entre bien un peu de comédie; mais il ne faut pas en mettre plus qu’il n'y en a, même pour s'amuser.

Quoique jeune encore en 182!), M. Becquet était déjà un ancien collaborateur du Journal des Débats. 11 avait été fort royaliste, et cela faisait que, malgré l'espèce d’insouciance qu’il avait fini par prendre après l’avoir d’abord afTeclée, il était plus propre que personne à exprimer les sentiments du Journal des Débats dans cette circonstance que la suite des événements a rendue décisive et solennelle. Une fois la rupture faite, une fois l'adieu des royalistes prononcé, il fallait que le Journal des Débats exprimât l’invincible résolution que la France moderne avait de résister aux tentatives insensées de lu contre-révolution. C’est à cela que nous étions surtout propres, M. de Sacy et moi, par nos sentiments et nos opinions. Non que. nous eussions le moins du monde l’esprit révolutionnaire : nous sentions seulement que la lutte était engagée entre l’esprit ancien et l’esprit nouveau ; nous sentions que les coups d’État s’approchaient et que le con-

tre-coup serait inévitablement une révolution. Nous n’hésitions pas : nous préférions le triomphe de la révolution au triomphe du coup d'Élat; mais nous préférions surtout éviter cette douloureuse alternative. Ce sentiment anime toute la polémique du Journal des Débats depuis le 8 août 1829 jusqu’aux ordonnances du 25 juillet 1830.

Cette polémique est souvent violente, emportée, et je ne veux point aujourd’hui en excuser la dureté; je serais plutôt disposé à me la reprocher. Mais qu’on songe au moment : c'était à la veille d’une contre-révolution que nous repoussions avec colère, et à la veille aussi d'une révolution que nous sentions la France capable de faire et peut-être même de désirer.

Voyons d’abord les articles de colère. Ce sont naturellement ceux qui sont le plus près du défi jeté h la France le 8 août par l'avénement de M. de Poliguac. Voici ce que j’écrivais le 14 août 1829 .

Extremum super est opus.

Locus.

« Ordinairement les ministères ne tombent ou ne s’élèvent que par les Chambres ou par les élections.

Ainsi le ministère de M. de Richelieu tomba devant le vote de la Chambre des députés, et ce vote éleva au pouvoir M. de Villèle. Ainsi, plus tard, M. de Villèle tomba devant le vole des électious de 1827, et ce vote éleva au pouvoir M. de Marlignac.

« Le nouveau ministère a déjà, de ce côté, une destinée à part : ce n’est ni le vote des Chambres, ni le vote des élections qui a renversé ses devanciers et qui l’a élevé au pouvoir. 11 est, dès sa naissance, hors des règles et des usages des gouvernements représentatifs. Sa manière de naître présage sa manière de vivre.

« D’où vient-il? d’où prend-il sa force?

« Ici, je marche sur des charbons ardents; car je veux épargner l’injure, et je ne veux point pourtant épargner la vérité.

a La France a reçu avec enthousiasme la Restauration. Cela est si vrai, que l'orateur qui crut pouvoir dire que la France avait reçu la royauté avec répugnance perdit presque pour cette parole scs droits à la reconnaissance publique, et mourut en croyant ingrats ses concitoyens, qui n’étaient que justes.

« Mais ce qui est vrai aussi, c’est qu’en recevant

la Restauration, la France n’a pas anjuré tous les souvenirs qui lui étaient chers, toutes les douleurs qui lui étaient sacrées, toutes les antipathies naturelles qui se rattachaient à ces souvenirs et à ces douleurs.

« Ainsi, il n’est pas, en France, de famille de bourgeois où il n'y ait quelques récits des beaux jours de 89. Nos pères aiment à nous redire la joie qu’excita la prise de la Bastille, et la joie, plus pure encore, qu’excita la fédération. Quiconque a vu d’un œil de colère cette première aurore de la Révolution, quiconque a maudit les heures, si belles, si rapides de son matin; quiconque ne s’est pas d’abord laissé séduire comme le duc de Montmorency, dût-il, comme lui aussi, s’en repentir plus tard, la France peut l’estimer, mais elle ne peut pas l’aimer. S’il y a donc, parmi nos grands seigneurs, quelque famille de la sorte, qu’elle rentre sur le sol de la patrie qu’elle abandonna trop vite autrefois ; qu’elle recouvre ses biens, qu’clle ait des titres et des honneurs, qu’elle jouisse du souvenir des bontés d’une reme que son courage a rendue sainte et sacrée à la France : à tout cela il n’y a rien ù dire. Mais, si le chef de cette famille est

nomme pour représenter la France dans les pays étrangers, nous avons droit de commencer à nous plaindre; si, à plusieurs reprises, il passe le détroit pour prendre le ministère, et cela au temps même de M. de Villèle, comme si M. de Villèle n'était pas assez ardent, nos plaintes se changent en inquiétildes; si enfin, après plusieurs apparitions qui semblaient vouloir, par la peur, nous accoutumer au mal, le chef de cette famille est appelé au pouvoir, que de sujets alors de douleur! Que n’y a-t-il pas lieu de craindre, quand nous voyons notre destinée, la destinée que la France s’est faite en 89, livrée aux mains de la contre-révolution de la plus vieille date? Qui n’a droit de penser que nous reculons jusqu’au delà de 89, quand c est aux mains des héritiers et des disciples des hommes de 88 qu’est remis le pouvoir, et que la mort seule de M. de Calonne nous prive, j’imagine, de l’avoir pour ministre des finances?

« M. de Polignac, dans le ministère, représente les idées de la première émigration, les idées de Coblenlz. Ses collègues représentent-ils quelque chose qui soit moins antipathique au sentiment de la France? Hélas! nous le voudrions; mais

que dire quand on a trouvé le secret de gâter en quelque sorte jusqu’aux souvenirs de la Vendée?

« Il y a en effet dans le ministère quelqu’un qui rappelle les souvenirs de la Vendée; mais c’est M. de Bourmont.

« Waterloo ! Je ne demande pas à la Restauration de pleurer celte journée; mais elle ne peut pas non plus demander à la France de la bénir : trop de notre sang y a coulé, trop de notre gloire y a été luce. 11 n’y a pas de capitaine français qui n’ait les larmes aux yeux au souvenir de Waterloo; mais il y a un homme, disent-ils, qui doit, à ce souvenir, avoir le repentir dans le cœur. — Vous vous trompez, messieurs, M. de Bourmont n’a failli que par fidélité. A travers le souvenir des serments qu'il venait de prêter à Bonaparte, il s’est ressouvenu des autres serments qu’il avait prêtés à Louis XVIII. — La veille d’une bataille, un militaire ne se souvient que du serment de combattre !

« Après tout, il y a huit jours encore, l’histoire seule avait à demander compte à M. de Bourmont de sa défection. Aujourd’hui que le voilà exposé sur l'échafaud du ministère, si la France fait foule autour de lui, à qui la faute? Si les enfants deman-

dent ce qu’il a fait, si les pères leur répondent que le malheur de Waterloo est sur lui, à qui la faute*! Si de tous les champs de bataille de l’Europe où notre grande armée a laissé quelques-uns de scs membres, si de la Belgique où elle a laissé les derniers tronçons de son corps, si de la place où tomba fusillé le maréchal Ncy, il s'élève des cris de colère qui retentissent dans nos cœurs; si la colonne de la grande armée semble tressaillir elle-même avec tous ses bataillons d’airain, comme si elle venait de recevoir un affront, à qui la faute? Non, non, rien ne manque au ministère de la contre-révolution : Waterloo y est représenté!

« Et que M. de Bourmont n’accuse point la violence de nos paroles : nous ne jugeons point sa conscience. 11 a aidé au désastre de Waterloo ; ce qu'il a fait, il a cru sans doute devoir le faire. Mais comment ne sent-il pas qu’il est, depuis ce jour, marqué d’une espèce de fatalité? comment ne sent-il pas qu’il y a entre lui et la France tout le sang dr. Waterloo! Si un homme, par justice, par vcrti peut-être, avait aidé à la mort de ma famille, si c’était à lui que je pouvais imputer la perte des miens, n’est-il pas vrai qu’aucune puissance hu-

marne ne pourrait me forcer à donner la main à cet homme? Eh bien, peuple ou armée, nous sommes tous, en France, frères et fils des morts glorieux de Waterloo : nous ne pouvons pas donner la main à M. de Rourmont‘1

« Que dirai-je de M. de la Bourdonnayc? C’est, de toutes les impopularités du Ministère, celle qui est de plus jeune date : car il n’y a contre M. de la Bourdonnayc que quatorze ans de défaveur publique; mais jamais défaveur ne fut mêlée de plus d’effroi. Il a suffi à M. de la Bourdonnaye de quelques mots pour signaler son nom. Ses paroles, aux yeux inquiets du public, ont valu des actions. L’argumentation de ses discours, toujours roide et inflexible, a persuadé la France que, ministre, il pousserait tout à bout. M. de la Bourdonnayc est homme de parti et logicien : il y a doublement de quoi trembler. 11 est, quelque horreur qu’il professe

1 Quand j'écrivais ces paroles que je trouve cruelles aujourd'hui et pleines de l'emportement de l’esprit de parti, M. de Bourtnonl n'avait pas encore donne Alger à la France, et, en nous donnant Alger, perdu un fils qui se lit tuer héroïquement. Ce jour de gloire et de douleur a tout racheté et n’a laissé subsister que la mémoire d'un grand service rendu h la patrie.

04 SOU VI. MHS D'UN JOUH.NALISTK

pour la Convention, il est de l'école de ccs terribles logiciens qui ont développé hardiment la Révolution. M. de la Bourdonnaye représente dans le Ministère la faction de 1815.

« Coblcntz, Waterloo, 1815! voilà les trois principes, voilà les trois personnages du ministère. Tourncz-le de quelque côté que vous voudrez ; prenez nos haines d’il y a trente ans, nos douleurs et nos inquiétudes d’il y a quinze ans : tout est là, tout s’y est donné rendez-vous pour affliger et irriter la France. Pressez, tordez ce ministère, il ne dégoutte que chagrins, malheurs et dangers. — El pourtant il s’étonne de l’effroi et de la douleur publique! 11 dit qu'on est injuste à son égard, qu'on ne sait pas encore ce qu’il sera! — Ce qu'il sera ! Et que voulez-vous donc qu’il soit, sinon ce qu'il a été? Que peut-il être autre chose? Ne voyez-vous pas qu’il est enchaîné à son passé? C’est en vain qu’ils demanderaient au Temps d'effacer d'un coup de son aile leurs jours, leurs actions et leurs pensées d’hier : elles vivent pour eux comme pour nous. L’omhrc de leur vie passée marche devant eux et leur trace leur chemin. Ils ne peuvent pas se détourner; il faut qu’ils marchent, il faut qu’ils aillent. — Mais

je voudrais retourner en arrière. — Vous ne le pouvez pas! — Mais je supporterai la libellé, la Charte, l'opposition. — Vous ne le pouvez pas! Marchez donc, marchez, sous l'aiguillon de la nécessité, aux abîmes des coups d'Etat- Marchez! votre vie vous a jugés et condamnés : vos destins sont accomplis! »

Cet article exprimait la pensée publique; il était un écho; il eut donc son retentissement, et pendant quelques jours Coblentz. Waterloo et 1815 servirent de symboles à la colère publique. Je ne suis pas lier d'avoir prêté des mots aux passions du temps. Je le suis davantage du sentiment de douleur qu'après ce premier élan de colère je retrouve dans les articles que nous taisions, M. de Sacy et moi, sur l'imminence et sur le danger des coups d'État. Car cet abîme des coups d'Etat, où je croyais avec raison que la monarchie de 1814 viendrait tomber, nous l’avons, pour ainsi dire, côtoyé pendant une année entière; nous avons vécu sur le penchant du gouffre. Tantôt je le regardais avec terreur et douleur : ces jours-là, j'étais bien inspiré. En effet, il est tombé dans l'abîme, le 25 juillet 1850, plus de monarchie qu'il u’en est

sorti le 9 août! 830; de même qu’il est tombé dans l’abîme du 24 février 1848 plus de liberté qu’il n’en sortira au jour du rétablissement de la liberté. On n’arrache jamais aux gouffres toute la proie qu’ils ont prise : ils engloutissent des vivants, ds rendent des cadavres ou des blessés. 11 y avait aussi des jours où, la colère étouffant la douleur, je disais à nos adversaires : C’est vous qui tomberez, et non pas nous ! t\veugle que j’étais ces jourslà : je croyais qu’on peut gagner des victoires sans perdre du monde.

Je ne veux mêler aucun souvenir personnel à ces souvenirs de controverse politique. Ce fut une pénible année que cette longue attente d’un coup d’État et d’une révolution, depuis le 9 août 1829 jusqu'au 23 juillet 1830. Les semaines et les mois se passaient dans je ne sais quelle incertitude énervante. J’abrégeai cette année par un séjour de quatre mois à Berlin. Je ne revins à Paris que vers les premiers jours de juillet. La situation s’était erapirce : la Chambre avait refusé son concours au ministère Polignac; le ministère avait dissous la Chambre; le pays avait réélu la Chambre en l’augmentant de nouveaux libéraux. Les journaux du

ministère prêchaient plus haut que jamais la nécessité des coups d’Ëtat, et alors, voyant chaque jour plus clairement l'avenir, j'écrivais le 24 juillet, c’est-à-dire la veille même des ordonnances : a Un coup d'Etat est nécessaire, disent nos adversaires, parce que la Révolution est aujourd’hui face à face avec la Royauté. 11 est faux, à l'heure encore où nous parlons, que la Royauté soit face à face avec la Révolution. Mais demain, s’il y a un coup d'État. cela sera vrai! C’est la Charte qui les sépare; ôtez-la, les deux ennemis sont en présence. Oui, ôtez la Charte, il n'y a plus de Restauration, il n’y a plus que la Révolution et la contre-révolution ; nous reculons de plus de trente ans : la contre-révolution se retrouve en Vendée et dans le camp de Condé; la Révolution, à Jemmapes et à Fleurus, chacune avec sa gloire, avec sa force, et Dieu et les batailles pour arbitres. » Le lendemain, en effet, c'est-àdire le 25 juillet, cette barrière, qui séparait les deux vieux ennemis et qui suspendait les événements, était brisée par les ordonnances, et il n'y (liait plus de Restauration l

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