‹ Souvenirs et réflexions politiques d'un journalisteChapitre 2 sur 18 · F. «*30 A IM · texte numérisé non relu

F. «*30 A IM

DE LA POIËNIQGF. DANA LES COMMENCEMENTS flR U NÉVOU’TWS »K JUILLET.

J’ai partagé les émotions et les joies de la révolution de juillet; j’ai ressenti les passions du temps. Je ne veux même pas cacher ici une des petites anecdotes de ma vie de journaliste : elle a sa moralité. Le 20 juillet, réunis dans le bureau du Journal (les Débats, nous écrivions en courant quelques lignes sur les événements de cette révolution qui se taisait pendant que nous la racontions. Je fis quelques lignes sur les mesures qu’il fallait prendre

n SOUVENIRS D’UN JOURNALISTE

pour rétablir l'ordre après la victoire, et, parmi ces mesures, je demandais la punition des ministres de Charles X; mais, dans la préoccupation d'un pareil moment, au lieu du mot de punition j’écrivis, et j’en frémis encore, le mot de supplice. Je sortis, 11e pensant plus à la fatale expression échappée de ma plume, et le lendemain seulement je relus dans le journal mes lignes de la veille : quand j’arrivai à l’affreux mot que j’avais écrit, il n’y était plus, il avait élé remplacé par le mot juste, par le mot de punition. C’était M. Bertin, noire excellent directeur, qui avait fait ce changement. Le mol substitué m'avertit alors seulement du mot qui m’était échappé, et j’en eus les larmes aux yeux. Je courus aussitôt die* M. Bertin, je le remerciai du fond de l'âme du remords qu’il m’avait épargné; et, notez que, trois mois après, je me serais fait tuer dans les rangs de la garde nationale pour sauver la tête des ministres de Charles X. Le supplice! Comment avais-je pu écrire un pareil mol? Voilà le vrai danger du métier de journaliste. Les mots s’envolent de la plume, comme dans l’orateur ils s’envolent des lèvres. On les jette sans réfléchir sur le papier, et quand, le lendemain, le papier vous les représente.

vous êtes épouvanté de leur aspect : comme ils on' grossi! comme ils sont devenus menaçants et douloureux ! De tous les motifs de reconnaissance que j’ai envers la mémoire de M. Berlin aîné, il n y en a aucun qui me soit resté plus profondément gravé dans le cœur : car la reconnaissance que j’ai est proportionnée au remords que j’aurais eu. « Mon cher ami, médit M. Rertin, que je remerciais vivement, je li ai fait qu’écrire ce que vous aviez voulu dire. » C’était vrai: mais s'il ne l’avait pas écrit!

Je viens de confesser le seul chagrin qui se serait mêlé par ma faute à la joie que me causa la Révolution de juillet.

Celte révolution, aussi bien, changea ma vocation de journaliste : d’un écrivain d’opposition, elle fit de moi. presque dès le lendemain, un défenseur du pouvoir, et je l’en remercie : car c’est là, j’en suis convaincu, qu’est l’honneur et le mérite des gouvernements libres. Attaqné tous les malins par la tribune et par la presse, il faut que tous les malins aussi le pouvoir se défende, et je ne connais rien de si beau que cette défense du pouvoir par la discussion, que cette nécessité d’avoir raison et de le prouver, que le gouvernement s’impose à

lui-même. On peut dire que cette nécessité est périlleuse, et qu'un gouvernement obligé de ne point faire de fautes est un gouvernement perdu. Je reconnais cette difficulté; mais comparez à la difficulté d’avoir toujours raison la facilité de n’avoir jamais tort ou de n’avoir jamais personne qui vous le dise, ce qui est le propre des gouvernements despotiques, et dites de quel cùté sont les plus grands périls. J’ai vu des gouvernements périr parce qu'ils avaient laissé trop parler contre eux, et que la parole avait fini par rencontrer la passion et l’action ; j’ai vu d’autres gouvernements périr par le silence et parce qu’ils n’avaient laissé debout aucune institution ou aucun homme chargé de les avertir.

La conclusion raisonnable à tirer de celte double expérience, c’est que, d’une part, les gouvernements libres ne peuvent pas se dispenser d'être puissants et d’ajouter la force de l'action à la force de la parole, parce qu’il y a des moments où la force seule est de mise; c’est que, d’autre part, les gouvernements puissants ne peuvent pas se dispenser de respecter la liberté, et qu'il est bon pour eux que la discussion les avertisse et les contienne.

parce qu’il y a des pays et des temps où tout est soumis et où tout manque. La chute alors se fait par l’afl'aissemcnt général.

Si ces réflexions sont justes, on comprend pourquoi j’estime si haut la mission du journaliste qui, dans les gouvernements libres, défend le pouvoir, c'est-à-dire le principe de l’ordre dans la société. Si nous supposions, par impossible, un journal ou un journaliste qui défendrait toujours l’ordre et le droit, et qui, par la supériorité de sa discussion, les ferait prévaloir dans tous les esprits, ce journal rendrait à la société le plus grand service; car il la dispenserait de recourir jamais au despotisme, qui n’est que la tentation ou la nécessité de faire, pour quelque temps, l’ordie par la force, ne pouvant pas le faire par la discussion.

Cette mission de défendre l’ordre dans la société doit, pour avoir toute sa dignité, être désintéressée; elle doit être un devoir et un besoin de la conscience, non le prix d’un salaire. Le journaliste peut assurément être un homme de parti, et je n’ai pas la prétention de l’ériger en juge et eu censeur impartial de la société; mais il doit être

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altaché à son parti par goût et par conviction, non par intérêt. C'est dans ces sentiments que nous avons, mes amis et moi, défendu le gouvernement fondé par la Révolution de 1830. Nous aimions son origine libérale, sa nécessité, qui fut celle de la défense, sa ferme résolution de protéger l’ordre social et de préserver la liberté de ses propres excès. Aussi, dès le lendemain de la Révolution de juillet, nous étions sur la brèche et nous combattions ceux qui voulaient pousser la révolution jusqu’à la république. Nous demandions énergiquement le maintien du gouvernement monarchique, et, quoique le mot de conservateur eût juque-là appartenu au parti royaliste de la Restauration, je n'hésitais pas à le prendre pour définir le nouveau régime politique que je souhaitais.

« Maintenons, disais-je le 4 août, le gouvernement représentatif, qui est à la fois conservateur et progressif : conservateur, puisque, par ses formes de discussion et de délibération, il s'oppose à ces décisions d’entraînement, bonnes pour faire une insurrection contre la tyrannie, mauvaises pour faire des lois qui protègent également tout le monde; progressif, puisque, grâce à la liberté dé la press»;

et «it; la tribune, aucune idée n'est étouffée à sa nais* sauce, et que toutes peuvent vivre et grandir, si elles ont de la force, c’est-à-dire de la vérité. »

Dès ses premiers jours, fa monarchie de 1830 eut à lutter contre la république, et quiconque rapprocherait dans sa pensée 1850 et 1848, quiconque surtout connaîtrait mal l’esprit et le caractère de la France, serait tenté de croire que, la république étant l'instinct et le penchant secret de la Révolution de 1850, cet instinct républicain, après dix-huit ans de luttes et de retards, a fini par prévaloir. Le petit nombre des enthousiastes de 1848 a pu croire et dire cela dans Ira premiers jours de la Révolution de février. J’ai alors entendu parler de la tradition de 1850, que la royauté avait interrompue et que reprenait la république; vaines paroles, bientôt démenties par l'expérience. La France est si peu républicaine, qu’elle a, dès les premiers moments de 1848, employé la liberté qui lui était laissée à détruire le plus vite possible la république. Elle y a grandement réussi. Il y a eu en France, sous tous les gouvernements, des factieux et des utopistes; il n’y a pas de républi-

cains. Ce sont ces factieux et ces utopistes qui, en 1848, aidés par les divisions du parti constitutionnel et par le hasard, ont eu leur jour; c’étaient ces factieux et ces utopistes qui, dès les premiers jours de 1830, voulaient imposer au pays un gouvernement républicain. Ils n’étaient pas plus en état de faire cela en 1830 qu’ils n’ont été en état de le soutenir en 1848

7 août 1830.

« Quelques esprits ardents et généreux veulent la république. Ils se font illusion, en cela, sur la France et sur eux-mêmes.

« Sur la France : car elle se souvient de la République, elle se souvient de l’interruption d’affaires et de commerce qui a signalé la durée de la République. La république est une véritable confiscation de la société civile, commerciale et industrielle, au profit de la société politique. On est citoyen : on n’est plus ni marchand, ni avoué, ni manufacturier, ni juge. Or nous voulons être citoyens, cela est sûr, et nous avons montré que nous savions le vouloir; mais nous voulons aussi être autre chose: il nous

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faut un gouvernement qui permette le développement de la société civile, aussi bien que le développement de la société politique, et qui les concilie.

« Pour établir la république en France, où tant d'intérêts y sont opposés, il faudrait ou la dictature ou la terreur, c'est-à-dire l'abolition de la liberté, et en meme temps l'abolition du crédit, du commerce, des affaires, toutes choses qui ont besoin de repos. Je délie les républicains de nous conduire à la république en maintenant la liberté égale de toutes les opinions.

« Ces esprits ardents et généreux se trompent aussi sur eUx-mémes quand ils croient qu'ils pourraient mettre la France en république sans l’opprimer; qu’ils pourraient en restera la Gironde, et ne point passer à la Montagne. Grande erreur : ce ne sont pas les Girondins qui ont pu établir la république, ce sont les Montagnards; et comment l'ont-ils établie? pour mettre la France en république, ils ont commencé par l’opprimer et l’ensanglanter.

« Or ce que nous devons avoir gagné à l’expérience de quarante années de traverses, c’est de savoir

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préférer la libel lé à toutes les formes de gouvernement; c’est d'estimer les gouvernements, non par le nom qu’ils portent, mais par la liberté qu’ils donnent.

« Que si, dédaignant les arguments et la discussion, comme ou prétend que font quelques personnes, on dit qu'il faut la république, ou que, sinon, il y aura une insurrection, nous répondrons que nous ue connaissons à personne le droit de dire qu’il fera une insurrection. Le peuple de Paris ne se laisse pas insurrectionnel L’insurrection du 28 juillet n'a été faite par personne : c’est le peuple de Paris qui l’a faite. Toute insurrection qu'on ferait à la main ne serait qu'une intrigue de place publique, qui ne vaudrait pas mieux qu'une intrigue de palais.

« Qu’on fasse une insurrection aujourd'hui pour la république, on verra le succès qu'elle aura, on verra la différence qu’il y aura entre elle et l’insurrection du 28 juillet.

« Il a fallu à la royauté l’expérience de son coup d’Etat pour savoir toute sa faiblesse. Que les républicains fassent le leur, ils verront aussi eu quelle minorité ils sont, ils manqueront leur coup comme

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