‹ Souvenirs et réflexions politiques d'un journalisteChapitre 12 sur 18 · DE U DÉPENSE DD GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF SOU» U MONARCHIE DE · texte numérisé non relu

DE U DÉPENSE DD GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF SOU» U MONARCHIE DE

La première apologie en forme que je rencontre du gouvernement représentatif dans la controverse du Journal des Débats est en 1839, après le succès de la coalition formée contre le ministère de M. Mole par les principaux orateurs de la Chambre des Députés. J’ai soigneusement écarté tous les articles qui touchent à cette malheureuse querelle; je n’ai pas écarté celui qu'on va lire et qui est seulement une défense du gouvernement représentatif. Voici pourquoi. La coalition a été un grand coup porté au gouvernement représentatif en France, parce qu’elle montrait les abus et les inconvénients de ce gouvernement, dans un pays qui

n’en avait pas eneore une assez longnc pratique pour lo prendre à la fois en bien et en mal, comme il faut prendre toutes les institutions humaines. Elle en faisait voir l’excès avant d'en avoir accrédité l’usage. Je ne suis donc pas étonné qu’il y ait eu dans lo pays, après la coalition, beaucoup de mauvaise humeur contre le gouvernement représentatif, et que mes amis et moi nous ayons cru nécessaire de le défendre.

Voyons quelle était cette défense. Il y a bien des choses qui ne sont plus de mise; ja les laisse cependant, parce qu’elles peignent le temps.

« C’est dans les moments de crise, disais-je le 25 mars 18ô9, que l'on sent le mieux les inconvénients attachés à telle ou telle forme de gouvernement; mais le malheur alors, c’est qne les inconvénients paraissent seuls. On oublie le bien pour ne voir que le mal, et le présent fait tort au passé et à l’avenir, beaucoup de personnes dans le public en sont lè, nous le craignons, à l’égard de nos institutions. Un mot snr celte fâcheuse disposition des esprits.

« Y a-t-il dans la crise actuelle quelque chose qui tienne à nos institutions, qui ne soit pas complètement la faute des hommes, mais qui soit un peu la

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faute des formes mêmes de notre gouvernement? Oui, nous n’ hésitons pas à le dire, parce que cet aveu ne nous amènera pas, grâce à Dieu, à conclure que nos institutions doivent être changées ou détruites.

a Dans le gouvernement représentatif, tout est institué pour empêcher et pour arrêter le mal : c’est un gouvernement négatif. Du haut en bas, le vélo est organisé : veto du Roi sur les Chambres, veto de3 Chambres sur le Roi, veto des électeurs sur les députés, veto perpétue) de la presse sur tout le monde La critique, le contrôle, l'obstacle est partout. Le mal n’y est jamais longtemps possible, ce qui, vu la condition des choses humaines, est déjà un grand avantage; mais il faut convenir aussi que le bien y est difficile. C'est un gouvernement excellent pour résister; il est moins bon pour agir. Les moyens de contrôle et de veto qu'il a contre le mal, il est impossible que les passions ne les emploient pas souvent aussi contre le bien. Les crises de Cabinets, autrement dit les suspensions de l’action du gouvernement, doivent donc être fréquentes; la machine doit souvent s’arrêter; elle doit aussi avoir beaucoup de peine à reprendre

sa marche, une fois interrompue, parce qu’elle est faite pour servir de contre-poids plutôt que pour donner l'impulsion; c’est un régulateur plutôt qu’un moteur.

a Comme la nature des institutions a toujours beaucoup d'influence sur les mœurs d’un pays, le tempérament des partis politiques en France s’est peu à peu réglé sur le caractère meme de nos institutions. Les partis en France, ceux qui sont dans le cercle de la Constitution comme ceux qui en sont dehors, excellent surtout à ne pas vouloir. Ce qu’ils savent le mieux, c’est ce qu’ils ne veulent pas. Pour nier, pour détruire, ils s’entendent à merveille ; mais, pour agir, ils s'accordent fort peu. L'action les gène et les embarrasse. Ils sont négatifs ; c'est là le trait caractéristique de leur nature. Nous en dirons autant de nos hommes politiques. Ils abondent en antipathies ; ce qui est rare, ce sont les sympathies. Toute la France sait que monsieur Paul ne peut pas souffrir monsieur Pierre; mais cependant celte mutuelle rancune s'efface souvent devant quelque haine plus forte encore, et, comme pour le moment ils haïssent un tiers plus encore qu’ils ne se haïssent réciproquement , ils s’entendent pour

exclure ce tiers importun. Voilà comment se font les accords; c'est-à-dire que tous ceux qui peuvent se fonder sur les antipathies sont faciles et prompts ; mais les accords qui ont besoin de reposer 6ur quelque sympathio, sur la communauté de principes cl du sentiments, ceux-là sont impossibles ou extrêmement passagers. Delà, pour résumer tout ceci en langage du moment, la facilité de faire des coalitions et la difficulté de faire des ministères. »

J’interromps ma citation de 1859 pour faire une réflexion de 1858.

Sont-ce nos lois qui ont fait nos mœurs et qui ont créé chez nous, dans nos partis et dans nos hommes politiques, celte difficulté à s’entendre et à s’unir, sinon pour détruire? Je crois que je faisais alors à nos mœurs, aux dépens de nos lois, une politesse que j’excuse, mais que je ne prends plus aujourd'hui comme une raison. De sont nos mœurs, au coulraire, qui se sont servies de nos lois, et qui eu ont abusé. César 1 remarque qu’en Gaule il y a

* Guerre des Gaules, livre VI, chapitre iv : « In Gallia, mn sotani in omnibus civitatibus atqnc pag» pnrtibusqne, sed pene eliam in singuüs tlomibus, favtiones sunt. *

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dos factions, non-seulement dans toutes les cités et dans tous les bourgs, mais presque dans chaque maison. Nous n’avons pas, de co côte, dégénéré de nos ancêtres : nous avons l’esprit de parti plus que nous n'avons l’esprit politique. L’esprit politique assurément n’est point incompatible avec l'esprit de parti, quand l’esprit de parti repose sur un principe à faire prévaloir, sur une grande cause sociale à défendre; mais, quand l’esprit do parti est surtout alimenté par les rivalités personnelles, par les jalousies d'autorité, de crédit, de talent même, il devient incapable d’esprit politique; et, si en môme temps les lois, qui sont tontes organisées pour être des garanties, c’cst-ôdire des obstacles aux volontés arbitraires, si les lois se prêtent par leur nature à la lutte, à l’opposition, à la chicane, l’esprit politique, l'esprit d’action et d'expédient disparaît tout à fait. Alors, dans les temps de lutte constitutionnelle, on défait dos ministères, et on a grand peine à en refaire; dans les temps de révolution, on détruit des gouvernements, et on a grand peine aussi à en reconstruire.

Comme l’idée de ce recueil d’articles politiques

est d’établir une comparaison perpétuelle entre mes opinions d’autrefois et celles d’aujourd’hui, afin de corriger, autant que possible, les unes par les autres, sans désavouer jamais aucune de mes convictions, je devais faire uue observation sur la manière dont je défendais le gouvernement représentatif en 1859. Je reprends maintenant cette apologie.

# Le gouvernement représentatif est -il donc un mauvais gouvernement? Non; seulement c'est un gouvernement difficile à manier. Tous les gouvernements en sont là, après tout. Dites-moi, si vous pouvez, quel est le gouvernement facile à manier. Est-ce le gouvernement despotique ? 11 tombe comme les autres ; il a seulement l’avantage que le despote ne prévoit pas sa chute. Mais je suis fort disposé à croire que cet avantage n’est point particulier au despote : j’ai vu bien des ministres qui n’étaient pas des despotes, et qui n'en prévoyaient pas mieux leur chute. Despotes, princes, ministres, peuples, particuliers, nous avons tous répugnance à mourir, et, ne sachant point, grâce à Dieu, le jour de notre mort, c'est comme si nous n'en savions pas la possibilité.

« Remarquons, du reste, que le gouvernement rc-

présentalif n’est difficile et faible que dans les temps de calme et de repos. Quand les passions populaires sont déchaînées, quand il y a danger pour la société, ce gouvernement est admirable pour résister au danger. 11 se fait alors dans les Chambres, sous la puissante discipline des événements, il se fait une majorité énergique et hardie qui prèle au pouvoir une force irrésistible. De nos jours, ce serait en vain que l’on voudrait vaincre les émeutes à l’aide de la force seulement : il faut que la force soit précédée et justifiée par la discussion publique, et le gouvernement représentatif est le seul qui sache employer la liberté de la parole et de la presse, la publicité et l'opinion, à défendre la société. Nous avons vu tout cela en 1832 et 1834. C’est avec la liberté du la presse et de la tribune que l’ordre a été conservé. Dans les jours d’orage, le gouvernement représentatif a des moyens de salut plus efficaces que le gouvernement despotique: car, lors même qu i! emploie la force, il n’en redoute pas l'abus, et il sait se faire servir par les baïonnettes, sans avoir à craindre qu’elles l’asservissent jamais.

« Le gouvernement représentatif peut, à certains jours, fatiguer et ennuyer la société ; mais il ne

l>cul pas la perdre. Dans ces époques d'ennui et do fatigue, loin de vouloir changer son gouvernement, sous prétexte d’en avoir un qui sera plus actif cl plus forme, c'est le devoir de la société de le ménager soigneusement. Nous ne demandons pas aux intérêts matériels, nous ne demandons pas au bon sens public de s’intéresser bien vivement à ces luttes sans grandeur, & ces péripéties sans éclat: le commerce, l'industrie, les arts, la littérature, nous répondraient qu'ils ont d’autres occupations que do suivre la politique dans sa mobilité monotone. Les uns ont leur foi tune à faire, les antres leur renommée, et la société active et intelligente ne peut pas être tenue de faire foule autour de la table de jeu politique où sont assis quelques hommes. Ce que nous demandons seulement aux intérêts matériels, c'est de 11e pas se laisser aller, contre nos institutions, aux préventions et à la mauvaise humeur; c’est do réfléchir que le gouvernement représentatif est le plus favorable à l’ordre et au repos véritable de la société, parce que, s’il multiplie les petites secousses, il empêche les grandes, o

On n'accusera pas, je crois, cet article de déguiser

les défauts du gouvernement représentatif. 11 les met hardiment à nu; il les signale pour les corriger. Voilà même pourquoi la défense y est à dessein plus faible que la critique. Aujourd'hui je défendrais le gouvernement représentatif, librement exercé, par des raisons plus fortes, prises dans la comparaison que j’en ferais avec les gouvernements d'un autre genre. Blais il y a surtout un point sur lequel ceux qui me liront ne manqueront pas de se récrier, j'en suis certain. Je dis que, dans les jours d’orage, le gouvernement représentatif a des moyens de salut plus efficaces que le gouvernement despotique. I/opinion publique, depuis l’expérience de 1848, croit le contraire. Entendons-nous, et n’oublions pas ce que je prenais soin de dire en 1839. Le gouvernement despotique sait peut-être mieux employer la force que le gouvernement représentatif; mais, une fois qu'il l’a employée, il ne peut plus s'en passer. Le gouvernement représentatif est le seul qui puisse employer la force, à certains moments, sans renoncer pour toujours à la liberté. L’exemple de l’Angleterre est là pour le [trouver. Les émeutes de 1852 et de 1834 le prouvent aussi. Elles ont été réprimées sans que la

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liberté ait péri. Quanta l’expéricucc de 1848, j’y reviendrai plus tard.

Je veux faire une seconde observation. J'adressais mon apologie du gouvernement représentatif à l’industrie, au commerce et aux arts, c'est-à-dire à ceux qui se plaignaient de l'activité impuissante de ce gouvernement. Nous savions donc bien que les classes livrées aux soins du commerce et de l’industrie n'avaient pas beaucoup de goût pour ce genre de gouvernement; nous leur représentions seulement que le commerce et l’industrie, qui ont grand intérêt à ce que l’ordre règne dans les finances comme dans les rues, devaient ménager un gouvernement qui surveille attentivement l’emploi des deniers publics. Pouvons-nous dire que celte apologie du gouvernement représentatif ait converti alors les mécontents de l'industrie, du commerce et des arts, c’est-à-dire le public? Nous n’avons pas cette prétention. Le public, en France, a toujours flotté entre deux dispositions d'esprit également mauvaises pour la liberté, tantôt prenant, comme en spectacle, les agitations du gouvernement représentatif, et les poussant à l’excès; tantôt s'en plaignant avec colère. Parmi les amis

mêmes de la monarchie de Juillet, il y en avait qui ne cachaient pas leur mauvaise humeur à ce sujet, et à qui cette mauvaise humeur donnait parfois un instinct prophétique. Je me souviens qu’un homme qui avait beaucoup d’esprit et beaucoup de sagacité, un des auteurs des Soirées de Neuilly *, disait un jour, se moquant avec colère des discussions tumultueuses de la Chambre et des divisions malavisées du parti constitutionnel : « Vous en ferez tant avec tout votre tapage sans besogne, qu’un beau jour tout cela tombera par terre, et le public battra des mains. — Allons donc, lui répondait-on, et quel gouvernement voulez-vous donc que nous ayons? — Vous aurez le gouvernement de Sa Majesté l’empereur Imprévu 1". »

En 1859, je ne signalais, parmi les dangers du gouvernement représentatif, que ceux qui tenaient à l’indilTérence et à la mauvaise humeur d’une grande partie du public. Bientôt d'autres dangers se montrèrent. Les sociétés secrètes, encouragées sans doute par le discrédit momentané ou par la crise passagère que la coalition avait fait traverser

* M. Diltmer, mort inspecteur général des haras.

au gouvernement représentatif, s'organisèrent de nouveau; mais elles changèrent d’intention et de but. De républicaines qu’elles étaient, elles devinrent communistes ; elles ne visèrent plus à une nouvelle forme de gouvernement, mais à une nouvelle forme de société. Aussi, en 1841 et en 1842, nous signalions chaque jour, mes amis et moi, les périls que couraient nos institutions libérales et monarchiques, et avec elles l’ordre social tout entier. La Cour des Pairs faisait alors le procès de Quenisset, un des meurtriers annuels du Roi ou de la famille royale1, et l'instruction do celle affaire avait montré quelle était la profondeur du mal et quelles funestes idées fermentaient dans l'esprit des ouvriers. En face de ce danger, les amis du gouvernement représentatif et de la monarchie de Juillet auraient dû s'unir tous pour repousser l’ennemi ; ils restèrent divisés.

Jo viens de parler d’un des procès de la Cour des Pairs. Qu’il me soit permis, à ce propos, de rapporter un mot piquant et profond de l’illustre président

• Quenisset avait tiré sur H. le duc d’Aumale, qui revenait d’Afrique avec son régiment.

de cette Cour, M. le chancelier Pasquier. Comme on lui parlait en 1850 du gouvernement provisoire de 1848, a Je suis, disait-il, l’homme de France qui ai le plus connu les divers gouvernements qui se succèdent chez nous depuis 1848 : je leur ai fait à tous leur procès. » Ces procès de la Cour des Pairs, sous la monarchie de Juillet, contiennent en effet d’avance le programme de tous les gouvernements que nous avons eus. République quasi-socialisto du 24 février au 24 juin 1848, République politique du 24 juin au 10 décembre 1848, République chaque jour plus voisine de l'Empiro, depuis le 10 décembre 1848, tous ces gouvernements ont compara devant la Cour des Pairs, quand ils n’étaient encore que des projets et des conspirations. Les enquêtes et les instructions minutieuses laites par la Cour révélaient les idées et les sentiments de ces gouvernements de l’avenir. Le procès de Quenisset, par exemple, montrait les projets insensés du Communisme, et qui, pour être insensés, n’en étaient pas moins dangereux : car la recherche de l’impossible, quand ce sont des esprits grossiers qui s’y attachent, conduit aisément au crime. Toutes les idées qui, en 1848, ont essayé un instant

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de gouverner, se retrouvent dans les aveux du parti communiste devant la Cour des Pairs. Mais ce procès prouvait surtout le changement qui s’était fait dans l’esprit des ouvriers. Ce n’étaient plus les émeutes politiques que nous avions à craindre, comme en 1852 et en 1834 : c’élaicnl les émeutes socialistes. Il fallait, pour nous défendre du danger que les sociétés secrètes préparaient à l’ordre social, il fallait toute la vigilance du gouvernement et l’union du parti conservateur; il fallait même l'appui de l'Opposition, dont la plus grande partie voulait de très-bonne foi le maintien de nos institutions. Malheureusement tout cela nous manquait plus ou moins. Le gouvernement était vigilant ; mais il était distrait par les soucis que lui donnaient les embarras du régime parlementaire; le parti conservateur continuait à rester divisé ; enfin l'Opposition croyait pouvoir persévérer dans sa lutte contre les ministres, sans s’apercevoir des dangers de l’ordre social. Les articles que l’on va lire peignent cette situation. En relisant ces cris d’alarme jetés en 1841 et 1842, en les comparant avec les événements de 1848, j’ai vu, hélas! que mes craintes d’alors, toutes vives qu’elles étaient, n’étaient pas excessives. Je me reprocherais même plutôt aujour-

d’hui de n'avoir pas été assez vivement et assez persévéramuieut alarmé.

21 novembre 1811.

« Nous prions le public de faire attention à (a logique de quelques journaux dans l'affaire Quenissel. Non que nous prétendions substituer ici une question de logique à une question de salut public; mais nous croyons qu’il est bon de montrer la singularité des raisonnements à l’aide desquels on cherche à faire illusion au public.

« Il y a dans le procès de la Cour des Pairs deux choses : des doctrines et un assassinat. Selon le rapport de la Cour, les doctrines ont préparé l’assassinat. Tout se tient, et, s’il y a eu des Séides, c’est qu’il y a eu des Mahomets; Mahomets de taverne, c’est possible, mais qui savent armer leurs néophytes et les pousser au crime.

« Selon quelques journaux de l'Opposition, au contraire, il y a des doctrines et il y a des crimes ; mailles deux choses ne se tiennent pas, elles sont indépendantes. Pour prouver cette thèse, voici comme ils raisonnent :

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« Us prennent, les ânes après les autres, les doctrines du communisme : l’abolition de la propriété, la communauté des femmes, la destruction de la famille ; ils montrent, ce qui est fort aisé, l'absurdité et l’impossibilité de ces idées; puis ils s’écrient d’un air triomphant que ces maximes ne peuvent avoir aucune efficacité. Comme elles ne peuvent rien produire, elles ne sont ni un danger, ni un complot; elles ne sont qu’un rêve, et il est indigne d’un gouvernement qui repose sur une base aussi large que celle des Chambres et du corps électoral, qui commande à une armée de 400,000 hommes et à un budget de 1 milliard 200 millions, il est indigne d’avoir peur de semblables folies. Ajoutez, diton, que ces doctrines absurdes sont prêchées dans des cabarets obscurs, par des ouvriers ivres, et que le vin fait la moitié du complot.

« Ainsi, conclure de l’absurdité du communisme à son impuissance et à son inefficacité, et par conséquent à la frivolité du complot, voilà la première partie de la thèse de quelques journaux de l’Opposition.

« Quand on arrive aux faits qui, depuis dix ans, signalent l’existence des sociétés secrètes, même ma-

nicre de raisonner. L’homme qui commet le crime, le commet par hasard, par exaltation, par ivresse; hasards, remarquons-le, qui reviennent touslesans; exaltations toujours prêtes à frapper le Roi ou les membres de la famille royale; ivresses successives, qui se relayent de façon qu'il y ait toujours un pistolet braqué ou un poignard levé sur la royauté.

« Ainsi, séparer toujours l'elTet de la cause, isoler l’auteur du crime de scs compagnons et de ses directeurs, mettre enfin partout le hasard, quoique le hasard soit devenu périodique, telle est la seconde partie de la thèse que nous combattons. Un crime éclate : c'est un attentat isolé. Des doctrines perverses sont découvertes dans des conciliabules : ce sont des songes d’ouvriers qui cuvent leur vin. N’ayons donc pas peur et dormons doucement sur les deux oreilles, ou plutôt veillons contre les embûches du pouvoir : c’est là, en effet, qu’est le danger, nous dit-on, caron veut que nous ayons plus peur du chien qui veille, que du loup qui rôde!

« Eh quoi! dira-t-on, avez-vous sérieusement peur que le communisme ne renverse le pouvoir établi? Et, pour nous rassurer, on nous donne cette belle maxime, que jamais une jacquerie n’a réussi.

« Nous nous souvenons qu’un très-fervent philosophe de 89 fut, en 93, jeté en prison. Ii était calme, et, comme un de ses amis s’étonnait de ce calme « Avec les progrès faits par la civilisation, répondait le philosophe, il est impossible que tout cela dure.» 11 est vrai que cela ne dura pas et que la civilisation s’en tira lo 9 thermidor; mais, avant ce beau jour et pendant l’éclipse de la civilisation, le philosophe avait eu le temps de périr sur lcchafaud.

« Nous aussi, nous sommes très-convaincus que la jacquerie égalitaire ne réussira pas. Non, la propriété ne sera pas abolie; non, la famille ne sera pas détruite. Le jacobinisme de 93 n’a rien pu contre ces lois éternelles de l’humanité; le communisme de 1840 ne sera pas plus heureux. Mais est-ce à dire pour cela que le communisme ne soit pas un danger? 11 n’atteindra pas son but; mais n’est-ce rien qu’il puisse seulement se mettre en chemin ? n’est-ce rien que le mal qu'il fera sur la route? Il n'abolira pas la propriété, mais il la déplacera ; je crois même que beaucoup d'égalitaires trouveront que le déplacement vaut mieux que l’abolition absolue, et qu'ils 6e feront les modérés de la secte dès qu'ils seront parvenus à ce point. Nous n'avons donc

pas peur de l’établissement de l’égalité universelle ; ce qui nous effraye seulement, c’est le bouleversement des droits acquis. La vieille jacquerie n'a pas réussi; mais elle a beaucoup pillé, beaucoup brûlé, beaucoup détruit. Le jacobinisme n’a pas réussi; mais il a beaucoup tué et beaucoup pris. Nous sommes sûrs aussi que la civilisation se tirera des mains des égalitaires, comme elle s’est tirée des mains de leurs devanciers. Ce que nous souhaitons seulement, c’est qu'elle s'en tire de notre vivant. Nous croyons à son triomphe; mais nous aimons mieux le voir.

a On trouve fort ridicule la harangue d'uncertain Auguste Petit dans le cabaret de Colombier, déclamant contre les avocats qui prennent tout, et annonçant que « le gouvernement communiste établira des ateliers nationaux où les ouvriers seront mieux payés qu’anjourd'hui, où ils ne travailleront que huit heures par jour; et des écoles mutuelles où les enfants du prolétaire seront élevés comme des princes du sang. » Ce discours, tout absurde qu'il parait dans un bureau de journal, entre publicistes, est plus à la portée de l’intelligence et surtout des passions des ouvriers, croyez-le bien, que beaucoup de sermons politiques. Les ouvriers souffrent et ga-

gnent peu ; on leur promet qu’ils gagneront davantage. Cela, royez-en sûrs, les flatte plus que la promesse d’ètre électeurs ou même éligibles. — Mais cela est impossible, dites-vous. — Vous avez raison : cela est impossible; mais ils ne le savent pas . Ce salaire offert à leurs besoins est l’appât qui les attire; c'est la solde avec laquelle les chefs du communisme recrutent leurs soldats. Ils ne pourront pas donner tout ce qu'ils promettent. Que leur importe? le point capitol pour eux, c’est d’avoir une armée. Vous gagnerez beaucoup et vous travaillerez peu ! C'est avec ce mot maintenant qu'ils lèvent leur conscription. Pendant longtemps peut-être, les chefs supérieurs du communisme ont cru qu'ils recruteraient au nom de la liberté politique; mais, les soldats s’étant bien vite aperçus que c’était là un mot sonore et creux, et que les droits politiques ne leur donnaient rien d’effectif, il a fallu les payer d'une autre monnaie. Cela montre encore combien la question a changé depuis 1832 et 1834. Les émeutes de 1852 et 1834 étaient des émeutes politiques : c’était la république qui s'insurgeait contre la monarchie. Mais la république aujourd'hui n’a plus de soldats à elle : elle n’a que ceux qu’elle paye de l’espoir d’un gain facile et pro-

cbain. Le discours d’Auguste Petit, que l’orateur soit dupe ou charlatan, n’est donc pas aussi ridicule qu’on le croit, car il est très-propre à persuader ceux à qui il s’adresse : or c’est la règle principale en fait de discours.

« En finissant, posons nettement la question entre nous et les journaux que nous combattons. Nous ne disons pas que la société va périr demain sous les coups du communisme. Nous disons seulement qu’il y a là un danger sérieux et qu’il faut se défendre. Que disent au contraire les journaux de l'Opposition? que le danger n’exisle pas, que le complot est une fantasmagorie, et qu’on a voulu épouvanter pour garder le pouvoir. C’est cette lactique d'endormeurs en face du péril, que nous dénonçons hautement : car, après ceux qui font le péril, les plus funestes sont ceux qui ferment les yeux pour ne pas le voir et ne pas le combattre. »

Paris, 9 novembre 1841.

« Où est la question aujourd’hui? est-ce dans les Chambres? est-ce dans la rue? Qui peut se faire illusion h ce sujet? Ilélas! il ne s'agit plus

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de savoir ai le Roi règne ou gouverne, si la Constitution doit être interprétée dans tel ou tel sens: il s’agit de savoir s'il y aura un ordre social, un gouvernement, une constitution. La révolution qui menace la France n’en est plus à s’appeler la démocratie, la république ou de tout autre nom politique : elle s’appellera purement et simplement l’expropriation. Voilà la vérité que tout le monde sent, excepté quelques docteurs parlementaires qui se sont enfermés dans la Chambre des Députés comme dans une catacombc, sans rien voir, sans rien entendre du bruit des vivants.

« Eh ! mettez au pouvoir qui vous voudrez, mémo M. Ledru-Rollin 1 Croyez-vous que l'avénement de ces hommes changera rien à l’état des choses? croyez-vous que les associations communistes qui minent la société et qui l’agitent, s'arrêteront toutà coup dans leur travail de démolition, grâce à la vertu des noms que vous aurez insérés au Moniteur? Ehl qu'importe aux communistes que ce soit celui-ci ou celui-là qui gouverne? que leur importe même que la république soit proclamée? La seule république pour eux, c'est le gouvernement qui les enrichira, c'est le gouvernement qui leur

donnera ces jouissances du luxe à côté desquelles ils vivent pauvres et envieux. Ce gouvernemenl-là, qu’il s'appelle l’empire, la royauté ou la république, ce sera le leur. Tout autre, à leurs yeux, n’est qu'une illusion et une duperie. Où vivent donc, nous le de» mandons, ceux qui croient qu’il y a encore place aujourd'hui pour les questions politiques; ceux qui croient que l’affaire importante, c’est de faire ou de défaire des ministères , de tisser cette vieille toile de Pénélope qui commence toujours cl ne s’achève jamais? Le beau temps pour jouer à ce jeu de déménagements parlementaires, que celui où l’ennemi assiège la ville et fait brèche de toutes parts ! Asseyons-nous commodément au cirque, voyous comme nos gladiateurs politiques savent bien frapper leurs adversaires, et comme ils savent bien mourir. Pendant ce temps-là le communisme marchera, tête levée, à l’expropriation, et, quand son œuvre sera consommée, la société, ruinée et ébahie, se demandera comment elle a pu cire vaincue, comment elle a pu être prise sans s’en apercevoir. Vous avez été pris pendant que vous étiez au spectacle, occupés à suivre le dénoùment d’une comédie d'intrigue parlementaire.

« Il semble parfois que nous vivions dans je ne sais quel enchantement fatal. On parle de Chambres, de discussions, de scrutins, do ministres responsables, de roi inviolable, d’électeurs, de gouvernement représentatif ; prestiges, hélas ! et illusions que tout cela. Oh! nous voudrions bien que cela fût vrai : nous voudrions bien voir un gouvernement de discussion concentrée entre les ministres et les députés; nous voudrions bien n’avoir pour agitations que les secousses de la tribune, cl nous accepterions de grand cœur, pour seule et unique maladie, la fièvre des ambitions parlementaires. Mais, do bonne foi, en sommes-nous là? Non, hélas! Le Roi attaqué par l’assassinat tous les ans une fois, à moins que ce ne soient scs enfants qui prennent sa place sous le feu, et ils ne se plaignent pas de cette substitution; la calomnie préparant le régicide, et le régicide luimême n’étant plus un but, mais un moyen (car, tuer le roi ou scs enfants, à quoi bon, si cela ne mène pas à l'expropriation égalitaire, à l'aide de l’anarchie ?); les associations communistes toujours sur pied et faisant le guet contre la société |>our l'assaillir au premier moment; la société, à son tour, sc défendant avec incertitude et igno-

rance, sachant bien qu'it y a, au coin de chaque carrefour, un fusil en joue contre elle, mais craignant de faire du scandale si elle marche sur son ennemi pour le saisir et pour le désarmer, craignant surtout d’ôtre accusée de violence et de cruauté si elle ne se laisse pas tuer : voilà l’étal réel des choses. Cela ressemble-t-il aux luttes du gouvernement représentatif? Où est ce roi inviolable que vous nous aviez promis ? 11 est chaque jour responsable devant l'injure et devant l’assassinat. Et c'est en face de cette terrible responsabilité, c'est quand le Roi, la monarchie et la société ellc-môine sont sans cesse en jeu, c'est dans ce moment qu’il y a des personnes qui ont le sang-froid de craindre la prépondérance de la royauté! Curieux visionnaires qui, un jour d'incendie, craignent do se noyer dans un verre d'eau ! En effet, prenons-y garde, nous allons périr par l’excès du pouvoir royal. Hélas! il faut le dire, nous n’avons pas plus à craindre de périr par l’excès de la royauté, que nous n’avons à espérer do guérir en augmentant la prérogative parlementaire. Nous souffrons en dehors de notre gouvernement ; nous souffrons d’un mal social, et non d'un mal politique. »

SOUVENIRS D’UN JOURNAUSTE

En faisant les extraits que l’on vient de lire, qu’ai-jc voulu prouver? que le gouvernement constitutionnel avait beaucoup de défauts, beaucoup de périls, et qu’il ne pouvait pas vivre? Non, assurément. J'ai seulement voulu prouver deux choses: la première, que les amis et les partisans de ce gouvernement n’étaient ni si aveugles ni si imprévoyants qu'on veut bien le dire ; qu’ils voyaient où était le mal, soit dans les institutions qui, telles qu elles étaient pratiquées, se prêtaient trop à l’attaque et pas assez à la défense; soit hors des institutions et dans les complots des sociétés secrètes. La seconde chose que j’ai voulu prouver, c’est que nous avons péri, non par la faute de nos institutions, mais par les fautes de notre caractère. En face du danger que courait la société, il fallait faire, depuis 1840, ce que nous avions fait, depuis 1830, en face du danger que courait le gouvernement. La force de la monarchie constitutionnelle, de 1850 à 1839, tenait principalement à ce que le pays savait bien quel était le danger qui le menaçait : il ne voulait pas de la république que les v émeutes voulaient lui imposer. Sachant le mal, il en

savait aussi le remède. Ce remède était l'union et l’o-

ncrgic du parti libéral. Ç’a été, au contraire, le malheur, après 1840, qu'outre la division de ce parti, le pays, en face des sociétés secrètes, ne savait plus exactement à quel péril il avait affaire. Ceux qui discutaient contre le gouvernement n’étant pas les mêmes que ceux qui conspiraient, il arrivait que les conspirateurs étaient défendus par les hommes les plus capables de les excuser sincèrement. Les libéraux continuaient à ne voir dans les sociétés secrètes qu’un excès de libéralisme qui procédait d’eux-mêmes et envers lequel ils se sentaient des entrailles de pères, ne comprenant pas que les sociétés secrètes du communisme étaient les ennemis déclarés du libéralisme. Ces apologies malavisées égaraient le public et l'empêchaient de voir où était le mal. Quelques personnes, il est vrai, voyaient le danger et le disaient ; mais ces personnes elles-mêmes I oubliaient bientôt : clics se laissaient prendre, comme tout le monde, aux apparences décevantes du gouvernement représentatif, apparences d’autant plus décevantes que, comme elles ont leurs agitations de tribune et leurs troubles d’assemblées, l’inquiétude que causent ces troubles et ces agitations fait croire qu il n’y a pas à craindre de dangers plus

grands el plus sérieux. Nous avions des heures de clairvoyance sur l'abîme qui se creusait sous nos pas; mais ces heures étaient courtes, et les fossés qu'il fallait chaque jour éviter sur la roule nous cachaient, chose étrange, le précipice qui nous attendait.

«Ce qu’il y a de mauvais dans notre pays, disaisje le 2 décembre 1841, c'est que les petits dangers parlementaires ne nous affranchissent pas des gros dangers de la société; c’est que, pendant la session, outre la société qu’il faut toujours défendre, les ministres ont do plus à se défendre eux-mêmes; c'est qu’enfln l’attaque des ennemis d’en bas n’est pas moins vive, et que seulement la défense est moins forte et moins vigilante. Dans l'intervalle des sessions , la société chemine laborieusement au bord d’un précipice et risque souvent d’y tomber. Pendant la session, la société suit encore la même route étroite et glissante ; seulement elle so dispute, se pousse et se culbute en chemin. Ce n'est pas le moyen d’avoir le pied sûr. j « Nous avons, s'il est permis de parler ainsi, un double gouvernement. Il y a un gouvernement dans les Chambres; là on parle, on discute, on délibère;

là on fait et défait des ministères. A côté de ce gouvernement, il y en a un autre : c’est celui qui treille à la sûreté de l'Etat sans cesse attaqué, qui déjoue les complots et réprime les émeutes. Ce gouverne, ment est évidemment le plus occupé et lo plus laborieux : il a pour instruments les tribunaux, la garde nationale et l’armée. L’autre gouverne* ment est plus brillant: il a pour instruments la tri* bunc et la presse. Le gouvernement qui parle est nécessaire à l’exercice de nos institutions représentatives; le gouvernement qui agit est nécessaire à l'existence de la société. Eh bien, ce que nous demandons, c’est que le gouvernement qui parle n’entrave pas le gouvernement qui agit. »

Ne sont-ce pas là des paroles clairvoyantes? Ilélasl oui, si vous le voulez ; mais, ce qui me désespère, c'est qu’il ait pu y avoir tant d’amis du gouvernement représentatif habiles à prévoir nos malheurs (car je n’étais, en écrivant ce qu’on vient de lire, que l’interprète et l'écho de je ne sais combien de nos amis), et que tant de prévoyance ait été en pure perte. Encore un coup, notre prévoyance n’était pas assez persévérante. La vie animée du gouvernement

représentatif nous distrayait et nous trompait. Nous nous occupions de nos malaises, et nous négligions notre maladie.

. J’ai parlcde l'abîme où nousdevions aller tomber, que nous entrevoyions de temps en temps, mais que nous aurions dû regarder sans cesse pour nous eu détourner. Y a-t-il donc eu un abîme? Oui, puisque nos institutions et la dynastie qui les représentait y ont disparu; mais, ce qui met le comble à nos chagrins, c’est que, lorsqu’on a considéré de près cet abîme, lorsqu’on y est tombé, on a pu voir que la chute n’était pas inévitable et que notre catastrophe n’était pas une nécessité. Ah! si la révolution de 1848 eut été une de ces révolutions qui, comme celle de 89, du même coup qu’elles détruisent une société ancienne, en créent une nouvelle, nous pourrions nous dire : Il y avait là une nécessité sociale à laquelle nous devions succomber. Aussi, remarquons-le bien, dans les premiers jours de son triomphe, c’était ainsi que la révolution de 1848 s’érigeait en doctrine et en système : Les jours de la bourgeoisie sont passés, disait-on ; le temps des travailleurs et des prolétaires est à la lin venu; 89 et 1830 étaient le triomphe de

la bourgeoisie, 1848 est le Iriomphc du peuple. J’ai entendu des vainqueurs qui disaient cela d’un air béat, et j'ai vu des vaincus se convertir à ces axiomes, qui étaient la flatterie du jour. Au bout de quatre mois, au bout d’un an, qu’étaient devenus ces grands systèmes ? Qui peut croire maintenant que la révolution de 1848 a mis les travailleurs sur le pavois? On flatte le peuple, on met poliment sa carte à la porte du suffrage universel ; mais, de bonne foi, est-ce là le règne du peuple? est-ce l'avénement tant souhaité du prolétariat? Non, assurément. Je ne m’en plains pas; je remarque seulement que 1848 n’a point produit une société nouvelle , et qu’il n’a pu en produire une, quoiqu’il prétendit le faire. Ç’a donc été une catastrophe, à regarder ce qui est tombé; ce n’a point été une révolution sociale, à voir ce qui a été enfanté; ça été tout au plus une révolution politique.

N’étantpasune nécessi lé sociale , 1 848 n’ avai t rien d’inévitable, et nous eussions pu ne pas périr, si nous avions su le vouloir. Singulière consolation, dira-t-on, à donneraux vaincus de 1848 (et je m’honore de continuer ’a en faire partie), que de leur prouver qu’ils ont péri parleurs fautes plus que par

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leurs institutions! Consolation amère, je l'avoue, mais utile, salutaire et pleine d’avenir. Démosthènes disait aux Athéniens : « Si vous aviez toujours fait ce qu’il y avait de mieux à faire dans chaque circonstance, et si pourtant vous aviez été vaincus, je désespérerais de la République; mais comme, au contraire, vous n’avez rien fait de ce qu’il fallait faire, j'ai bon espoir, persuadé que, si vous faites tout l'opposé de ce que vous ave* fait jusqu’ici, les événements tourneront aussi d'une manière toute dilTérente : que vous réussirez là oit vous ave* échoué; que vous vaincre* là où vous ave* été vaincus. Ne vous en prenc*donc de votre défaite ni aux dieux ni à vos institutions : prenez-vous-en à vous-mômes, réparez vos fautes, et vous réparerez du même coup votre malheur » En cherchant à prouver que ce sont les fautes des amis du gouvernement représenlatifqui ont perdu ce gouvernement, je ne fais que traduire le raisonnement de Démosthènes. Ne nous en prenons de la chute de nos institutions, ni à ces institutions elles-mêmes, ni à une nécessité sociale : prcnons-nous-cn à nous-mêmes

1 Pliilippiquet

Il serait plus commode, je le sais, de toul mellrc sur le compte des institutions qui étaient mauvaises, ou de la nécessité qui était invincible : nous nous ferions, de celle manière, une innocence qui nous dispenserait de toulrepcnlir, et par conséquent aussi de tout effort. Mais pensons-y bien : peuple ou individus, quiconque veut sc dispenser de tout effort sur lui-même est incapable de se gouverner. Les peuples qui en sont 15 n'ont plus alors qu’à prier Dieu de leur donner des maîtres qui soient do bonne humeur.

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