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sens de scs visions, le prophète met le doigt dans nos plaies les plus saignantes; il les envenime, les empoisonne, les élargit, afin qu’à la douleur qu’elle ressent la société ne puisse pas douter que ce ne soit d’elle qu’il s’agit; afin que ses riches et scs puissants sachent bien que c’est contre eux que l’anathème est prononcé; afin que ses pauvres et ses nécessiteux sachent bien aussi que c’est à eux qu’est réservé le paradis de l’insurrection; afin que l’un puisse se dire : Moi, je dois périr! et l’autre : Moi, je dois tuer! C’est le lendemain des émeutes de Lyon que M. de Lamennais dévoue à l'enfer les manufacturiers; c’est le lendemain aussi de Lyon et de Paris qu’il prêche aux soldats la révolte et l’oubli du serment militaire. Aux ouvriers, la vengeance 1 aux soldats, la révolte I Qui peut, à ces marques, méconnaître notre société? Ce sont bien là nos dangers ; ce sont là aussi les visions chéries du Croyant. 11 voit Satan qui fait a deux idoles « qui s'appelleront honneur et fidélité, et une loi a qui s'appellera obéissance passive. Je vous le dis « en vérité, depuis la séduction de la première « femme par le serpent , il n’y a point eu de a séduction plus effrayante que celle-là; mais elle
« touche à sa fin : encore quelques jours, et ceux a qui combattaient peur les oppresseurs combat- « tront pour les opprimés. » Suit une litanie où le Croyant demande au jeune soldat où il va, et, chaque fois que le jeune soldat répond qu'il va combattre pour ce que le croyant appelle le règne de Dieu : — Que tes armes soient bénies, jeune soldat, s’écrie le Croyant. Ce jeune soldat aux armes sept fois bénies, est-ce l’ordre et la propriété qu’il défend? non.: idoles que tout cela ! Et ces hommes saisis de la soif du sang, ces adorateurs et ces ministres de la mort, est-ce contre eux qu'il doit combattre? est-ce leur soif de sang qu’il doit réprimer? non : ne faut-il pas que ces hommes étanchent leur soif du sang? l’apaisement de cette soif sanguinaire n’est-elle pas le prélude des beaux jours qui doivent suivre? Notre industrie est vouée à l’enfer, nos soldats à la révolte, nos propriétaires à la ruine; tout cela du . ton d’un infaillible, et tout cela aussi sans une parole de pitié ni de douleur. Les prophètes pleuraient sur les maux qu’ils annonçaient; M. de Lamennais semble triompher des malheurs que l’avenir lui découvre.
« Nous ne demanderons pas à M. de Lamennais
de qui il tient son don de prophéties. Dans un de ses psaumes de malédictions, il représente sept hommes qui boivent du sang à pleines coupes, qui conspirent contre la liberté et contre le Christ. Ces sept hommes, ce sont les rois de l’Europe. Puis il ajoute, après cette description qui sent la fastasmagorie : « Et il fut dit à un juste qui, en ce moment, veil- « lait et priait devant la croix : Mon jour approche; « adore et ne crains rien I » Ce juste, à qui le jour de Dieu est montré, est-ce le Croyant qui nous jette aujourd’hui ses paroles ? est-ce là son titre et sa mission? Eh quoi! il s’est entendu dire : Maudis, condamne, appelle sur les peuples la ruine et la misère, et il a cru, lui, ministre d'une religion de charité, que c’était Dieu qui lui parlait! — Il s’est entendu dire : Sépare-toi de les amis, de tes frères, de les compagnons; érige-toi en prophète, immole tout à l’orgueil de tes idées; — et il a pensé, lui, ministre d'une religion qui croit qu’il y a un être qui cherche sans cesse à nous tenter et nous tente surtout par l'orgueil, il a pensé que c’était Dieu qui lui parlait !
« Nous ne dirons qu’un mot du style de ce livre. Il est ardent, énergique, sublime parfois;
pourquoi craindre de le dira? il est beau comme est beau dans Milton l’archange déchu. Quoiqu'il soit facile de produire de l’effet avec l’imitation des Psaumes, il n’est pas facile cependant d'écrire, même en imitant la Bible, avec cette énergie brûlante. Que ce livre soit donc admirablement écrit, j’y consens; qu’il soit pour M. do Lamennais un nouveau litre littéraire; mais, si l’orgueil fait reluire les paroles du Croyant de je ne sais quelle flamme rapide et sombre, l'orgueil aussi, disons-ie, a singulièrement trouble ses pensées. Il ne faut chercher dans ce livre ni ordre ni suite; ce sont des cris jetés au hasard, des visions qui se montrent pêle-mêle; il n’y a d'unité que dans la colère et dans la haine. Vous pouvez en mêler les pages, mettre les premières à la fin et les dernières au commencement, vous trouverez partout les mêmes malédictions et les mêmes anathèmes. Livro impuissant par son désordre à l’égard des hommes réfléchis et sérieux; livre fatal aux esprits à qui la passion va mieux que le raisonnement. C’est l’évangile de la révolte, c’est l’apocalypse de la sédition. Maintenant, vienuo d’en bas cette révolution qu'appelle M. de Lamennais, sa place
y est faite d'avance : il sera l'aumônier de l'insurrection; car il ne mérite plus que, comme il y avait droit jadis, la révolution lui donne place avec ses frères sur les échafauds qu’elle dressera au clergé. »
Presque en même temps que les Paroles d'un Croyant, paraissaient les Devoirs de Silvio Pellico, le bien opposé au mal, le manuel de la patience et de la charité en face de l’évangile décolère et de haine. Les Paroles d’un Croyant eurent un grand succès : elles s’adressaient aux passions ; les Devoirs de Pellico ne furent goûtés que du petit nombre. C’était naturel : Pellico disait de se contraindre et de se modérer ; le Croyant disait de se satisfaire et de se repaître. Faites ce que vous voulez, disait l’un ; faites ce que vous devez, disait l’autre. Avec cette différence de langage, l’un devait peu réussir, l’autre devait beaucoup plaire.
Le contraste des deux ouvrages paraissant la même année appelait naturellement le parallèle entre les deux hommes, entre le martyr de la liberté devenu l'apôtre de la patience, et le déserteur de l’Eglise devenu, à ce moment, le tribun de la démagogie. Qu’attendre de l'un? qu'attendre de l’autre? quelle
97* SOüTEHlflS D'UN JOURNALISTE
leçon donnaient au siècle les exemples de l'un et
les exemples de l'autre?
17 septembre 1834
M. Pellicoeslun libéral ardent, un patriote dévoué à la sainte cause de la liberté italienne. Pendant longtemps il a cherché, dans la réforme des insti tutions politiques, le remède aux maux de sa patrie; il a conspiré contre l’Autriche, il a été vaincu, il a été jeté dans les cachots du Spielberg, et dans ces cachots s’est accomplie sa conversion. Ce n’est point à la servitude que s’est converti
M. Pellico : c’est à la morale, c’est à la nécessité de réformer l’homme en meme temps que la société.
N. Pellico n’a abjuré, au fond des cachots du Spielberg, aucune des saintes convictions de sa jeunesse : il croit encore, comme il croyait à vingt ans, que la liberté est le patrimoine impérissable de l'homme; mais il veut que ce patrimoine soit dans des mains pures et justes ; il veut fortifier et embellir la liberté de la société par la vertu du citoyen. Il est des hommes qui ne trouvent dans la prison que le désespoir et le reniement delà Providence; il en est
d'autres qui plient lâchement sous le geôlier et se convertissent au despotisme. Ces hommes-là n’ont point la vocation du malheur : la souffrance endurcit leur cœur ou le flétrit. Mais il est des âmes d’élite que le malheur échauffe et féconde, des âmes que l'infortune semble toucher, comme le doigt de l’artiste touche la harpe pour en faire sortir les plus beaux sons. Elles ne savaient point elles-mêmes quelle musique, et combien touchante et forte, elles avaient au fond de leur cœur ; le malheur seul la leur a révélée. Tel est M. Pellico , tel est le martyr et le converti du Spielberg.
« Je ne sais si je me trompe ; mais, si quelqu’un peut avoir aujourd’hui une mission d’apôtre, si quelqu’un peut rappeler les hommes à la morale et au devoir, si quelqu’un enfin a droit de crier à notre siècle de redresser ses voies et de revenir à Dieu, c’est M. Pellico : car c’est un homme sorti du milieu de nous, c’est un homme de notre temps, qui a nos idées, nos espérances, nos illusions mêmes. Il est patriote et libéral ; il est né, comme nous tous, du mouvement terrible et sacré de 89. Qui croirai-je, si ce n’est lui? Ce qu’il me dit, ce ne sont point seulement des paroles de croyant, ce sont des pa-
rôles de piarlvr. I| a souffert, |uj, non dans son orgueil, nop çjqps ses vanités (le salaire et do pu- Wjcistc : il 3 souffert dans son corps et dans son anse, dans ses fendresscs de famille, dans ses p$pérances de Ij^erlé, dans ses rêveries de parti ; et il n’a point désespéré' et i) n’a point maudit! et la çri qu'il a jeté en sortant des misères du Spielberg g ptèj f}°P PPtnt nu cri de cqlère et de désolation, pop point nn epi d'anathème pt de mine, mais un cri d’espérance et de conversion 1
p Poprqpoi éyiterais-jp la comparaison que je touche? Oui, à peu de distance |’qn dc l'autre, ont paru leq Pçpoirç deM. Pellico e| )ps Parole^ d'un proyqntdpSI- Lamennais. Ce sontdcuy apôtres qui ppt adressé la parole à notre siècle. L’un est un jeune homme, né daps cette belle Jtalic, lq première des nations de l'Europe moderne qui ait goûté et épuisé la coupe dc la civilisation. Sur cette terre desséchée et vieillie, il a cru qu'il y avait encore quelque avenir pour la poésie ; il a cru surtout, — car le souffle de |a Hévolution française avait passé spr son enfance et mis sur son front le signe et je §jm|ro|e dfs gépéralions modernes, — il a cru sur-: tout qu’i| ï ?v?il encore dp l’avenir pour la liberté
Voyant sa patrie esclave, il a voulu son indépendance, et, ne la pouvant point conquérir sur les champs de bataille, il l’a cherchée dans les conspirations. 11 a été carbonaro, puis dénoncé, puis condamné à mort, puis jeté par commutation de peine dans les cachots du Spielberg. Voilé sa vie ; voilé comme il a souffert pour toutes les causes qui, depuis plus de quarante ans, font battre en Europe les cœurs généreux; voilà par quelles épreuves il a passé avant d’adresser au siècle ses évangiles do salut, avant d'enseigner comment il s’est sauvé et comment le siècle peut être sauvé.
« L'autre est un prêtre, prêtre cloquent et de génie, je le veux bien , et ce n’est point quand je déplore sa chute que je contesterai de quelle hauteur il est tombé. On sait quelle fut sa première parole au siècle. Adversaire fougueux de l’esprit nouveau et de la liberté dc89, c'est au nom du catholicisme des anciens temps, c’est au nom de la vieille monarchie appuyée sur l'autel, qu’il condamnait la société nouvelle. Que sa malédiction était terrible 1 que ses peintures étaient noires et affreuses ! de quelles images de mort et de cadavre il épouvantait nos regards 1 comme toutes ses pensées et toute son éloquence
respiraient l’ancien régime, qui, se sentant mourir, voulait entraîner avec lui au tombeau cette société nouvelle qui vit et qui croît sur les ruines de l’ancienne ! Voilà son premier pas dans la carrière. Depuis, M. de Lamennais a voulu se réconcilier avec la liberté; mais quelle liberté est celle qu’il veut faire embrasser à la religion ! une liberté frénétique et sauvage, ivre de sang et de destruction I Voilà l’horrible sœur qu’il donne à la religion, si c’est la religion, aussi bien, que cette furie d’anathèmes et de malédictions qui inspire le Croyant. C’est au service de ce couple, que renient chacune pour leur part l’Église et la société nouvelle, et qui n’est ni la religion du Christ ni la liberté de 89, c'est à leur service que M. de Lamennais a mis son génie et sa colère ; c’est leur évangile qu’il prêche au siècle et qu’il prétend qu’on écoute, comme si son évangile était celte bonne nouvelle de la liberté et de la religion reconciliées que le siècle attend avec impatience! A quel titre écouterions-nous donc cet apôtre? Quand a-t-il vécu et souffert avec nous? Quand a-t-il eu avec nous mêmes idées, mêmes sentiments, mêmes espérances? Qu’y a-t-il eu, depuis quarante ans, de commun entre notre siècle
et tous? Est-ce la liberté? le siècle l’aimait, et vous la maudissiez. Est-ce l’esprit de 89? c’est l’esprit de nos lois, de nos mœurs, de nos gouvernements, et vous ne cessiez de le traiter d'impie et d’extravagant. Ce que vous aimiez, nous le haïssions; ce que nous adorions, vous l’insultiez. Qu’y a-t-il donc eu de commun entre notre siècle et vous? Comment seriez-vous un des nôtres? Je sais bien qu’aujourd’hui, quand l'esprit de la société nouvelle règne et triomphe , quand l’ancien régime, votre ancien maître, est battu et flagellé de tous côtés, vous venez dire que vous ne l’avez jamais connu, et vous le reniez avec juremtnls. Jurements inutiles; tua loquela te manifestum facit , votre parole vous trahit : vous étiez de ces hommes qui maudissaient 89 et la liberté I vous étiez de ces hommes qui disaient anathème à la société nouvelle ! Ce n’est point à vous qu’est réservée la conversion de notre siècle.
« Et à quoi, grand Dieu ! le convertiriez- vous? Qu« dit votre évangile? de haïr et de renverser. Notre siècle l'a fait ; avec quelle fureur, avec quelle effusion de sang! l'histoire s’en souvient. Quel profit en at-il eu? détruire la propriété, chasser les rois, pousser les armées à la révolte ; remèdes essayés aux
maux de notre temps et trouvés stériles, malgré leur violence. (Rapportez- vous donc de nouveau au monde? Quel salut avez-vous à lui révéler? Oh! que j’aime bien mieux cet homme qui a souffert et qni n’a pas maudit, cet homme sorti du milieu de «os idées et de nos sentiments, qui parle notre langage, qui sait notre cœur par le sien, qui connaît nos maux et qui veut leur guérison! Que j’ai plus de foi en ses paroles:- Réformez votre eœur, devenez plus justes et plus sages ! C'est là la meilleure des révolutions et la moins coûteuse. »
Voilà les cris de douleur et de colère que m’arrachait la lecture des Paroles d’un Croyant. Je ne veux rien retirer de ce que je disais contre le livra; je suis heureux cependant de reconnaître que les événements ont trompé la prophétie que je faisais de l'avenir de M. de Lamennais. La rérolution, en effet, est venue; mais elle P a pas dressé d’échafauds au clergé. M. de Lamennais n'y a pas eu le rôle d’apostat fanatique que je foi prédisais; il n'est point sorti de la retraite où il était déjà entré, non pour se repentir, maie pour s’isoler de plus en plus dans l'obstination de son orgneil blessé,
danfs la tristesse de sa foi perdue, ou dans la sincère mélancolie de sés incertitudes religicâéef:
Le rôle du clergé et de M. de Lamennais dans la révolution de 1848 et dëptfis cette révolution appelle naturellement quelques féflèxiôns ; Je les fais d'autant pins volontiers qu’ôlles corrigeront l'amertume des sentiments que m'inspiraient les Paroles d'un Croyant, sans que j en désavoue le fond.
Si la révolution de 1848 était aértvéè dix ans plus tôt, je ne sais pas comment èlle aurait traité le clergé. Peut-être se serait-étiè encore souvenue des rancunes de la liberté contré l’ÊgTisc sous la Restauration ; peut-être aurait-elle éonfondu le clergé avec le parti prêtre. Dix ans de liberté et de discussion avaient, grâce à Dieu, dissipé bien des préjugés et inspiré bien désespérances. Comme le gouvernement ne s’élait pas donné au clergé, et comme le clergé ne s’était pas donné au gouvernement, parce qu’il gardait toujours un pen d’humeur éontre la monarchie dé 1830, il était arrivé de là deux choses fort heureuses : d’une part, le clergé h’ avait pas encouru la haine qu’encourt infailliblement l’Église quand elle se met au service du gouvernement, et que Ri pouvoir spirituel se fait l’inslru-
ment du pouvoir temporel ; d'autre part, l’Église avait revendiqué par la discussion quelques-unes des libertés dont elle croyait avoir besoin pour s’assurer dans la société la part d’influence qui lui appartient. Quelques adversaires de l'Eglise disaient qu’elle ne demandait la liberté que pour arriver à la domination. Ses plus éloquents défenseurs niaient sincèrement cette intention, et la suite des temps a montré que, quant à eux du moins, ils méritaient d’être crus. La révolution de 1848, arrivant après dix-huit ans d’opposition quasi libérale de la part du clergé, ne trouva pas l’Église parmi ses vaincus. Elle eut donc pour l’Église une sorte de faveur polie, que celle-ci accueillit avec un empressement mêlé de timidité. Le clergé fut en 1848 plus respecté peut-être qu’il ne se respecta lui-même, et, s’il a réfléchi sur sa condition d’alors, il a pu se convaincre qu’il avait dû les ménagements de 1848 à l’usage qu’il avait fait de la liberté, et surtout au respect que tout le monde s’était habitué, pendant dix-huit ans, à avoir pour la liberté, pour la liberté ecclésiastique comme pour les autres.
Si, en 1848, M. de Lamennais eût encore été
ieserviteurobéissant de l’Église catholique, en même temps que le chef moral du clergé français, comme il l'était sous la Restauration, il aurait singulièrement profité de cette faveur ou de cette liberté d’action du clergé ; mais il avait déjà rompu avec l’Église. 11 n'était, à ce moment, qu’un révolutionnaire de plus, et un révolutionnaire qui ne pouvait guère trouver sa place dans le gouvernement agité et tumultueux qu’avait créé la révolution de 1848. Le charlatanisme sceptique deM. Proudhon pouvait avoir place dans cette société, qui, après s’être donné par fantaisie les maladies qu’elle n’avait pas, était forcée d’en chercher le remède. L’incertitude mélancolique de M. de Lamennais n’avait rien à y faire. Plus capable d'émotions et de sentiments que d’utopies et de systèmes, plus éloquent qu’inventif, il avait pu maudire la monarchie de 1830 comme coupable des maux de l'humanité; mois, une fois cette monarchie tombée, M. de Lamennais vit se dresser encore devant lui tous les maux de l’humanité; et, trouvant dans la politique les incertitudes qu’il avait déjà trouvées dans la religion, étonné peut-être que la chute de la royauté n’eût pas pour la société mieux
résolu l’cnigifte que ne l'avait résolue pour luimême la rupture qu'il avait faite avec l'Eglise; incertain et triste de tout, mais sans désespoir et comme rassuré par la force qu’il se sentait dans l’esprit; trop sincère pour pousser les autres vers un but qu'il ne voyait pas lui-même, mais décidé à chercher le but en avant et non en arrière ; trop fier ponr se repentir, mais surtout trop agité d'incertitude pour trouver le repos dans le repentir, M. de Lamennais alors entra dans cettè retraite misanthropique oU il s'est éteint de nos jours. Grand esprit, mais sorlout grand écrivain; d’un orgueil immense et trompe par* cet orgueil qui lui promettait la béatitude dans l’apothéose du génie : fatale illusion, qui a perdu quelques-uns de nos grands hommes. Mais, avant touf, — et là je trouve la supériorité morale de M. de Lamennais sur d'autres grands hommes de notre siècle, — avant touty e’était une àme sincère qui, une fois livrée au doute, n’a pas voulu sc faire ime sécurité par les systèmes ou s'en refaire une par le repentir, qnr l'eût abaissé, il le croyait du muftis, sans l’apaiser. Par cette sincérité mélancolique et fière, M. de Lamennais, en dépit des colères qu’il a
excitées par les violences de son génie, méritera peut-étté la pillé et là sympathie de noire siècle, en même temps que son éloquence, plus on moins bien employée, excitera l’admiration. Quoique immensément orgneillenx, je l’ai déjà dit, il avait plus do sincérité et moins d’égoïsme que beaucoup d’autres; ses doutes le préoccupaient plus que sa gloire.1
Je lisais dernièrement, dans une revue protestante, le Diserjrie de iésm-Ghrist, un récit fort touchant des entretiens d'un jeune homme avec M. de Lamennais. 6e jeune homme, qni venait de se faire protestant, mais qui avait encore l'agitation qui suit une foWéccnte, était allé voir M. de Lamennais, comme un oracle qui l’affermirait dans sa route ou fui err ouvrirai* une nouvelle. H raconte avec émotion comment il trouva M. de Lamennais dans son sixième étage, à Paris, et comment lé grand écrivain lui parla de son isolement, de sa tristesse, de* ses abattements douloureux..', à Je n’ai plus pour ami, me dit-il, que celui qui n’a jamais flatté que l’infortune. Béranger est heureux1, car il
* Le nom do Béranger se trouve mêlé à l'bistoire de M. do Lamennais et de M. de Chateaubriand. Béranger s’était fait, pour ainsi dire, l'infirmier des grands orgueils brisés de notre
a le culte de l’art, de l'humanité et de la patrie. Il n'est pas descendu dans l’abîme ; aussi est-il naïf, populaire et bon. Moi, je suis amer à la surface, dans ma phrase. La lutte aigrit, je ne dis pas la lutte seulement avec les hommes, mais la lutte avec la vérité. Elle a ses joies; mais elles sont si profondes, on tombe de si haut, qu’on se sent
brisé Vous croyez, dites-vous ; c’est bien , gardez
votre foi. Nous vivons dans un siècle où la foi est rare. La foi soumise est impossible, mais non la
grande foi Puisque vous voulez servir la vérité
et l’avenir, pourquoi vous faire protestant? pourquoi vous engager dans une Église morte, impossible? Je n’aime pas le protestantisme : il a fait trop et trop peu. Il ne comprend pas l’unité : il
temps, le consolateur des grandes popularités détruites. Cela montre que Béranger, outre sa bonté naturelle, n’avait point cette féroce préoccupation de sa propre popularité qui fait qu’on ne songe qu’à soi. Il cultivait et soignait beaucoup cette popularité; mais il avait une défiance ou une connaissance modeste de lui-même, qui le disposait à croire qu'il ne méritait pas toute la gloire qu’il avait obtenue. Cela ne le rendait ni jaloux ni ombrageux. Ce qu’il croyait que la faveur publique lui avait donné de trop en gloire, il s'en acquittait par ses soins affectueux envers des gloires plus grandes et plus malheureuses que lui.
n’est donc pas une religion. I! a peur de la liberté : il n’est donc pas une philosophie, quoiqu'il conduise à l'individualisme. C’est un juste milieu impossible. Il a tous les abus de l’autorité, sans en avoir la force et la grandeur. Puis, qu’cst-ce que la révélation? qu’cst-ce que la Bible? Comment pouvezvous vous y soumettre, puisque vous avez besoin d’indépendance ? Vous voulez l’humanité et l’avenir, et vous allez vous enchaîner à un seul livre, admirable sans doute, mais enfin le livre du passé! Les prophètes sont grands, l’Evangile divin ; mais que de difficultés, que d’erreurs, que de ténèbres! Et vous voulez être soldat du libre esprit ! J'ai peutêtre tort de vous parler ainsi ; mais vous êtes sincère: vous chercherez, vous marcherez, vous serez
seul. Restez libre » Et, à la ûn de l'entretien :
« Jeune homme, conservez ces idées, dévouezleur votre vie : soyez évêque in partibus incertorum. »
Cette dernière parole de M. de Lamennais m’a frappé et m’a, je dois l’avouer, réconcilié un peu avec lui. Non que j’aime l’incertitude et que je la trouve bonne pour l’âme; mais, des deux incertitudes que je connais, il y en a une que je plains et
SOUVENIRS D’UN JOURNALISTE v
que jo respecte ; il y en n une autre que je plains et que je méprise.
Celle que je plains et que je méprise est l'incertitude insouciante qui aboutit à l’épicuréisme. Comme on n'est sûr do rien quant à Dieu et quant à l’autre monde, on tâche de jouir de tout dans ce monde-ci, la jouissance étant la seule chose qui semble certaine ici-bas. Quelquefois, et selon l’esprit qui règne dans la société, les gens qui ont du savoir-faire ou seulement du savoir-vivre ajoutent à celte incertitude épicurienne une obéissance tout extérieure aux règles de l’Église. Ils satisfont au rit et s’inquiètent peu du dogme. Leur incertitude leur sert de facilité à tout croire, et ils trouvent commode d’être à si bon marché des chrétiens réguliers. Je ne veux pas dire que notre temps ail inventé ce genre de religion où la confession sans contrition remplace le scrupule i l’invention est ancienne; mais autrefois il y avait, au fond même de ces pratiques, une certaine foi, ou du moins une certaine peur de l’enfer qui donnait à l’âme une émotion religieuse. L'art de notre siècle est de n'avoir ni plus de scrupules, ni plus de contritions, ni moins de confessions qu’aulrefois, et d'avoir en
18ÔÛ A 1848
Autre |e doute de la règle même qu’il accomplit.
A proprement parler, cette incertitude ne peut pas s’appeler ainsi : c’est purement et simplement l’insouciance; c’est purement et simplement cette ipditj'érence que M. de Lamennais avait combattue dans son premier et son plus éloquent ou? vrage; et, quoiqu’il se soit converti à bien des çliqscs qu’il ayait condamnées, c’est son honneur pourtant de ne s’être pas converti à celte indifférence brutale. Le véritable incertain, celui que je plains et que je respecte, est celui qui cherche à croire et ne le peut pas; qui ressent en lui la lutte de la foi et de la raison; qui se fait un devoir de réfléchir et d'examiner; qui use sa vie et son intelligence à ce travail douloureux; qui ne prend pas sa volonté ou son envie de croire pour une foi; qui s’abstient des pratiques auxquelles sa raison n’acquiescc pas, mais qui s’en abstient par respect, par scrupule, et qui, quoi qu’en dise l’ancienne épigramme, offre à Dieu son incrédulité avec un sentiment plus pieux que ceux qui offrent à l’Église leur insouciance. Voilà pour moi le véritable incertain. Il veut rester libre pour aller à la recherche de la vérité. La liberté n'est pas son but, mais son chemin. 11 veut môme
sortir de la liberté pour entrer daus la vérité; il veut s’attacher au but qu’il aura trouvé. Voilà quel est le sens du mot sincère et respectable de M. de Lamennais : Soyez évêque in partibus incertorum.
Assurément, en parlant ainsi, je fais effort et preuve d’impartialité; car, quant à moi, je ne suis pas un incertain et je n’ai pas besoin de défendre les incertains. Mon choix est fait depuis longtemps : la difficulté de ne pas croire au christianisme m’a de bonne heure paru mille fois plus grande que la difficulté d'y croire. Mon choix est donc fait; mais, comme je me souviens que j’ai douté et flotté, ainsi que tous les hommes de ma génération, je sens une sorte de pitié respectueuse pour les incertains sincères et agités comme était M. de Lamennais, comme il a voulu vivre et comme il a voulu mourir.
LES ATTESTAIS COSTA* LA TIE DO SOI LOClg-f IllLIPF*.
J’ai longtemps hésité si j'insérerais dans ce recueil quelques extraits des articles que j'ai faits sur les attentats qui ont mis si souvent en péril la vie du roi Louis-Philippe. A quoi bon, me disais-je, renouveler, même pour moi, le souvenir de ces crimes affreux? A quoi bon répéter les cris de douleur et de colère que ces détestables entreprises faisaient jeter aux amis de la famille royale? La Frovidence a rendu ces crimes impuissants, et le Roi a échappé aux balles des assassins par une sorte de miracle. Mais le miracle, hélas! n’a pas été un acte de clémence; car ce roi, que le sort préservait des coups des assassins, devait cire renversé par la
moins réfléchie des révolulions. II devait tomber devant une insurrection que personne ne prévoyait assez, pas même ceux qui la faisaient; il devait mourir dans l’exil, en récompense de dix-huit années de paix, d’ordre et de liberté, qu’il avait données à la France. Tout est mystère dans l’histoire. Ces attentats contre la vie du roi Louis-Philippe, qui m’avaient indigné autrefois à cause de leur audace, m’étonnent et me déconcertent aujourd’hui à cause de leur impuissance persévérante, surtout quand je les compare à la fin déplorable du roi que j’ai aimé. Pourquoi n’ ont-ils pas réussi? pourquoi le Roi n’a-t-il pas péri de la main do quelques-uns do ces vulgaires Ravaillacs? 11 aurait eu les pleurs du pays \ il aurait eu les honneurs et les consolations d’uno sépulture nationale.
Malgré ceâ tristes réflexions, je me suis pourtant décidé à insérer ici Un fragment des articles de douleur et d’indignation qu’inspiraient à mes amis et à moi les attentais qui se renouvelaient sans cesse contre la vie du Roi; et je m’y suis décidé pour deux raisons : la première, c'est qü’il m’aurait déplu, aujourd'hui surtout, qu’il n'y eût pas dans ce recueil une seule trace de la profonde et affectueuse vêné-
ration que je garde à la mémoire du roi Louis-Philippe et à sa famille; la seconde raison, c’est que jo suis convaincu que les sentiments que j’exprimais il y a vingt ans, quand je voyais le Itoi et la famille royale en butte aux assassins, étaient ceux de la plus grande partie du pays, qui ne les a pas tout à fait oubliés, j’en suis sûr, mais qui les a mis prudemment de côté. Si ces sentiments n’avaient appartenu qu’à moi et à quelques amis, je n’oserais pas placer ici un témoignage purement personnel : je n’ai pas assez d’autorité pour cela; mais, comme * je suis sûr d’avoir été l’interprète d’un grand nombre de mes concitoyens, comme je suis sûr de n’avoir été qu’un écho et qu'en moi l’écho a un peu de mémoire, pourquoi cacher aux générations nouvelles, si elles ont quelques affections et quelques attachements politiques (et Dieu veuille, pour l’honneur de l’àmc humaine, Dieu veuille qu’elles en oient!), pourquoi leur cacher que nous avons eu les nôtres, que leurs devanciers ont aimé et honoré la monarchie de 18.10 et la dynastie qui la représentait? Pourquoi ne pas dire que nous avons été émus des douleurs et des périls d’une famille qui •* avait tous les goûts et toutes les vertus de la vie
privée, et qui n’en avait pas la sécurité? Noble et généreuse race, qui n’a cessé d’avoir à craindre pour son chef sur le trône que pour avoir à le suivre et à le consoler dans l’exil !
Je n’ai, hélas ! que l'embarras du choix entre divers articles. Les attentats ont été nombreux. Je prends l’attentat de Meunier en 1856, parce qu’il excita dans la Chambre une des plus vives émotions que j’aie vues et ressenties pendant ma carrière de député. C’était le jour de l’ouverture des Chambres, le 27 décembre 1836. Les Pairs et les Députés étaient réunis et attendaient le Roi, quand tout à coup on apprend qu’on a tiré sur le Prince pendant qu’il se rendait à la Chambre. Mais, au lieu de faire le récit de celte séance royale, si dramatique cl si touchante, prenons ce que j’écrivais le jour même sous le coup de l’émotion que je venais de ressentir.
< 27 décembre 1836
« Nous voudrions que toute la France eût pu voir la séance royale d’aujourd’hui cl l’inexprimable émotion de l’assemblée. La Reine était entrée avec sa sœur et ses filles, et toute l’assemblée
s’était levée avec respect; puis les conversations avaient recommencé, quand la nouvelle de l'attentat se répandit tout à coup sur les bancs des Pairs et des Députés, o On a tiré sur le Roi I # Ces mots retentissaient à voix basse. A voix basse, car il y avait là toute une famille, une femme, une sœur, des filles, qui ne savaient pas encore le coup qui avait failli les plonger dans le deuil, et qu'on voyait causer avec calme, quand déjà l’anxiété et l’incertitude couraient sur tous les bancs de la Chambre. Dans ces premiers moments, en effet, on savait à peine si le Roi avait été sauvé. On s’informait, on s’interrogeait, puis on disait : Chut! chut! réprimant ainsi le bruit de ses propres alarmes, pour ne point alarmer la Reine et scs enfants. Bientôt on vit la Reine toute pûle et ses filles en larmes : elles savaient tout ; elles savaient que la mort avait encore passé à un pouce de la tête du Roi; elles savaient que le duc d’Orléans et le duc de Nemours avaient été légèrement blessés par les éclats de la glace de la voilure. — La Chambre aussi, n'osant pas encore croire au salut complet de celte famille, attendait avec une douloureuse angoisse qu’elle parût tout entière, afin de s’assurer
de leur vie; car nous en sommes à ce point, liclas I nous tous, Pairs, Députés, citoyens, que nous ne pouvons plus croire à la conservation du Roi quo lorsque nous le voyons et que nous le touchons; tant le crime est assidu à le menacer I tant celle vie royale est toujours eu suspens, et avec elle la sé« curité de la France entière! Dans ce moment, les tribunes, la Reine, les Pairs, les Députés, tous étaient confondus dans les mêmes larmes, dans la même anxiété; jamais enceinte n’a renfermé tant d'émotions et tant d'intérêts; jamais salle n’a tant palpité tout entière, tant tressailli, tant souhaité de voir finir l’angoisse. Enfin, le Roi a paru avec scs trois fils, et toute l'assemblée alors a respiré dans un long cri de Vive le Roi! qui a duré plus de cinq minutes, se reprenant sans cesse comme si, à chaque coup d'œil qui Pas* surait du salut du Roi et des Princes, l'émotion de l’assemblée s’exhalait dans une nouvelle effusion de joie et de reconnaissance; et à ces reprises rassemblée se tournait vers la Reine comme pour se féliciter avec elle et lui dire : Il est sauvé I »
Et qu'on ne croie pas qu’il y ait ici aucun effet de rhétorique : je disais sincèrement ce que j'avais ressenti avec toute rassemblée, et cela est si vrai, que, même aujourd'hui, après vingt ans, en relisant ce récit, je suis encore ému , je revois encore cette assemblée tressaillant d’inquiétude avant l’arrivée du Roi, et, à sa vue, se levant tout entière sur scs bancs, les mains agitées en l’air et tendues vers le Prince, comme pour lui renouveler les serments d'affection et de fidélité; toutes les poitrines palpitantes, toutes les bouches ouvertes dans un long cri de joie et de reconnaissance vers lu Ciel, dont nous espérions alors que la clémence durerait jusqu'à la (in de la vie du Roi.
Après les émotions venaient les réflexions, et ces réflexions étaient mêlées de colère, non contre la société française, non contre l’Opposition : je me serais reproché de chercher à tourner conlro l'Opposition, même contre l’Opposition la plus violente, l'indignation qu'excitaient dans toutes les Ames honnêtes de pareils attentais. Si j’avais fait cela dans le premier moment de la douleur, je me le reprocherais encore plus aujourd'hui, et je me garderais bien de ne point laisser à leur
oubli les emportements de la polémique. Mais, et c'est la raison qui m’a surtout décidé à citer quelques mots de ces articles pleins de souvenirs douloureux, jamais, grâce à Dieu, je n’ai imputé, ni à la société française ni à l’Opposition, même républicaine, ces odieuses entreprises. 11 y avait des républicains et des bonapartistes dans les Chambres de la monarchie de Juillet; mais il n’y avait pas d’assassins. Le crime venait des sociétés secrètes : c’est là que le fanatisme politique louchait de près à la scélératesse, l’inspirant ou s’en servant.
«Encore un nouvel attentat contre la vie du Roil disais-je le même jour; encore de nouvelles actions de grâces à rendre à la Providence ! Le Ciel ne se lasse pas plus de sauver les jours du Roi que le crime ne se lasse de les attaquer. Mais jusques à quand, grand Dieu ! durera cette lutte entre la scélératesse de quelques hommes et la protection divine? En un an, deux tentatives de meurtre, sans que personne puisse assurer que dans six mois il n’y en aura pas encore uqc autre, sans que personne puisse répondre de la vie du Roi. Voilà dans quel étal de choses nous vivons! Les assassins nous
accordent des trêves de six mois, et nous n’avons de repos que les intervalles de leur fureur.
« Chose douloureuse à dire : le pays est calme, riche, plein d’avenir; plus d’émeutes, plus de partis; tout au plus des querelles de coteries; partout l’industrie et le commerce, partout la vie et l'abondance. Mais il y a, au sein de cette société, une bande de fanatiques et de scélérats qui la tiennent en échec, qui l’attaquent chaque jour dans son plus noble et son plus digne représentant. Ces hommes sont hors de nos idées, hors de nos sentiments, hors de notre civilisation, hors de tout ce qui est Français, puisqu’ils font du crime l’œuvre et le but de leur vie ; et cependant ils vivent au milieu de nous, à l'abri de nos lois, sans que nous puissions les arracher de cet asile qu’ils profanent. Oui, la France est calme, la France est heureuse, les passions s’amortissent ; oui, l’attentat d’un scélérat n’a rien changé à l’état du pays. 11 faut le dire hautement à l’Europe; seulement, ce qu’il faut dire aussi, c’est que des fanatiques sont cachés au sein d’un peuple doux et éclairé, sans tenir à lui par aucun lien; inaccessibles à la raison, au repentir; que les bienfaits ne désarment pas; incapa-
Lies, après tout, de bouleverser l’État, quand même leur attentat réussirait; insensés qui s'imaginent qu’il y a une révolution au bout de leurs poignards ou de leurs pistolets, et qui ne sont que des assassins dont )a fureur peut bien plonger Ja France dans une profonde et immense douleur, mais non la plonger dans l’abîme.
« Non, la Providence, qui a tant de fois sauvé le Roi; qui l’a tiré sain çt sauf des périls de notre première révolution; qui le réservait pour la France au milieu des plus cruelles vicissitudes; qui détournait de sa tète les balles de l’émeute au mois de juin 1832; qui, quatre fois depuis 1830, l’a protégé contre l’asgassinat, — non, la Providence ne permettra pas que le crime s’accomplisse ; elle se laissera toucher par les vœux de toute la France, qui, les mains pleines de lois impuissantes, n’a que des prières à lui offrir pour conserver son roi. Tant de services rendus à la patrie, tant de dévouements de toutes sortes dans la même famille; des Ois associés à tous les périls de nos armées, et qui n’échappent aux balles des Arabes que pour venir dans leur patrie couvrir leur père de leur corps contre les balles des assassins; une femme, une sœur, des filles toujours à la veille
do perdre ce qu’elles ont de plus cher, et à qui leur tendresse ne fait jamais oublier qu’elles sont uno famille royale, faite pour donner l’exemple du sacrifice et de la magnanimité; tout cela, qui n’attendrit pas le cœur des assassins, touchera la justice divine. »
Triste et fatale pensée, qui revient sans cesse f Oui, contre les assassins la justice divine s’osl laissé loucher, mais contre les assassins seulement, et non contre l’anarchie, qui a eu son heure; ot celte heuro terrible a tout perdu !
Pendant que j’imprimais ce livre, l’attentat du 14 janvier 1858 contre l’empereur Napoléon III est venu justifier d'une manière affreuse ce que je disais des sociétés secrètes. Non que je croie que les sociétés secrètes aient préparé l’attentat du 14 janvier; elles n’ont pas comploté non plus tous les assassinats contre le roi Louis-Philippe ; mais elles attendent les crimes meme qu’elles ne font pas. Comme elles sont toujours prêles, le succès d’aucun attentat no les prend au dépourvu. Leur détestable fanatisme politique, toujours éveillé, toujours ardent, fait deux choses : d’une part, il in-
SCO SOUVENIRS D’Ufi JOURNALISTE
spire le meurtre par contagion et sans avoir l’embarras ni le péril de chercher ou de désigner le meurtrier; de l'autre, il est toujours debout pour recueillir l’héritage d’un crime heureux. Il est à la fois l'inspirateur et le légataire de l'assassinat.
Le roi Louis-Philippe disait un jour, avec une gaieté pleine en même temps de courage et de mélancolie, qu’il n'y avait que lui en France contre qui la chasse fût toujours ouverte, et qui eût toujours un fusil à l'affût braqué sur sa tête. Il croyait, en parlant ainsi, exprimer sa condition particulière et les périls qu'il courait pour préserver la France des horreurs de la révolution. Il exprimait la condition commune des rois de notre temps. Tant que le fanatisme révolutionnaire ne sera pas amorti, tant que les sociétés secrètes croiront qu’elles peuvent, par un coup de main, s’emparer de l’État, le Souverain sera toujours en butte aux attentats. Je ne juge pas les institutions actuelles; mais ce qui est évident pour moi, c’est que, quel que soit le gouvernement que nous ayons, parlementaire ou administratif, il faudra toujours que ce gouvernement soit double, pour ainsi dire. Je m’explique : il faudra toujours qu’à côté du gouvernement qui s’applique
à la société générate, à ses affaires du dedans et du dehors, il y ait un gouvernement actif et vigilant qui s’applique aux sociétés secrètes, à leurs manœuvres, à leurs complots, et surtout à leurs prises sur le pays. J'appelle les prises des sociétés secrètes sur le pays ces mouvements d’opiniouqui font que le pays, mécontent, inquiet ou indifférent, se laisse aller plus volontiers aux promesses insensées des sociétés secrètes, ou se défend moins contre leurs attaques. La monarchie de 1830 a manqué à cette règle en 1848. Trop occupée du mouvement des Chambres, elle n’a pas assez surveillé l’action des sociétés secrètes. Le gouvernement impérial, en 1858, a manqué aussi de prévoyance et d’attention; et les deux gouvernements, quelle que soit la différence fondamentale de leurs institutions, ont également péché, faute d’avoir regardé en bas ou au dehors. L’habileté des gouvernements est de savoir où sont les dangers et d’y veiller. Il ne suffit pas de faire les affaires du jour : il faut aussi, la nuit, faire bonne garde. Pendant longtemps encore, il faudra en France deux gouvernements, celui du jour et celui de la nuit, l'administration de la société générale et la surveillance des sociétés secrètes; ou, pour
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exprimer ma pensée d'une manière plus noble et aussi exacte, pendant longtemps encore le trône en France sera une guérite sur une brèche.
l\ KAIS8ASGK DO COMTE DK PARIS.
Puisque je n’ai pas craint de renouveler le souvenir des douleurs de la monarchie de 1830 et des attentats auxquels, pendant dix-huit ans, la vie du Hoi a été exposée, pourquoi craindrais-je davantage de renouveler le souvenir des rares joies qui furent accordées à cette monarchie? pourquoi hésiterais-je à parler de la naissance du comte de Paris en 1838, pauvre enfant destiné â perdre son père au bout de quatre ans et son trône à dix ans à peine? Je sais que la joie que causa la naissance du comte de Paris aux amis de la monarchie de 1830 est pour eux aujourd’hui un sujet de tristes réflexions; mais quelque chose me décide à reprendre ce que j'c-
crivais en 1838 sur la naissance du comte de Paris. Un enfant est né naguère aux Tuileries, destine, comme le roi de Rome, comme le duc de Bordeaux, comme le comte de Paris, comme tous ces enfants qui naissent sur le trône, destiné à régner sur la France, et auquel l’avenir a été promis par les harangues officielles, comme il était promis à ses devanciers. Son père seul, l’empereur Napoléon III, a eu le bon esprit d’exprimer le doute de l’avenir, et cet aveu habile et sage a répondu à la pensée de tout le monde, pensée que tout le monde cachait par flatterie, et que personne en même temps ne pouvait s’empêcher d’avoir en présence de ce berceau placé aux mêmes lieux où fut celui du roi de Rome, où fut celui du duc de Bordeaux, où fut celui du comte de Pans. L’empereur Napoléon III a eu d'autant plus de mérite à exprimer l’idée de la fragilité, plus grande que jamais de nos jours, des destinées impériales et royales, qu’il pouvait seul l’exprimer, puisqu’il a seul le droit de dire ce qu’il pense ou ce qu’ou pense. Autrefois ces idées de l’incertitude du sort des enfants qui naissent sur le trône étaient, grâce à la liberté de la presse, dans la bouche de tout le monde, des ennemis comme des amis. Elles ne peu-
vent plus être aujourd’hui que dansune seule bouche, celledu maître, et je félicite l’empereur Napoléon III de la sagesse et de la modération qui les lui ont mises sur les lèvres pour la leçon des courtisans et le reproche des flatteurs.
J’ai donc voulu me rappeler quelles réflexions la naissance du comte de Paris avait inspirées aux amis de la maison d’Orléans, et je suis heureux de voir que, pour ma faible part, je ne m'étais laissé aller ni à l'illusion ni à la flatterie; que je n’avais pas promis un avenir infaillible à cet enfant des rois. Je fais honneur de cette discrétion à la liberté de la presse, qui avertit tout le monde, durement peut-être, mais justement; qui ne permet guère aux amis de se faire trop d’illusion, et qui met, lion grc, mal gré, la sagesse sur les lèvres de tout le monde.
, « Tari», 25 août 1858
« Nous savions bien qu’à propos de la naissance ch comte de Paris et des félicitations qui entourent son berceau quelques feuilles de l’Opposition ne manqueraient pas de rappeler les félicitations adressées,
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ÎCO SOUVEiMKS D US JOURNALISTE
il y a vingt-sept ans, au l ui de Rome, qui les a emportées au tombeau; il y a dix-huit ans, au duc de Bordeaux, qui les a emportées dans l’exil. Si les moralistes de l'Opposition, qui se plaisent au contraste des naissances pleines d'avenir et des destinées pleines de regrets et d'amertume, ne veulent quo rappeler la fragilité des choses humaines et avertir de l’instabilité des grandeurs, nous n’avons rien à dire à ces méditations : la morale est toujours bonne, quel que soit le moraliste. Si même ils veulent dire que les félicitations no font pas vivre les dynasties, et que les compliments n'empêchémil jamais un (rêne de tomber, nous sommes tout à fait de leur avis. Oui, il faut à l'avenir des dynasties d'autres gages de durée que les harangues officielles ; mais cela n'empècho point que, comme les harangues officielles, nous ne remerciions la Providence de la bénédiction nouvelle qu'elle a accordée à la famille royale.
« Voyez, disent les moralistes, voyez le roi de Rome, que la Providence aussi avait douné à la France impériale! Où est-il? aux caveaux de l’église des Augustin» do Vienne! Et le duc de Bordeaux, ccl autre don de la Providence! qu’est- il devenu?
Laissons donc, une fois pour loulos, reposer la Providence, qui donne aux rois des (ils ou des tilles, tout cela au hasard, et qui confie au temps et aux révolutions le soin de décider de leur sort.
« Nous n'avons point, quant à nous, tant de force . et tant de fierté d’esprit, et nous croyons humblement que, lorsque la Providence donne aux rflccs royales des fils pour perpétuer Icui dynastie, ces gages de durée et de force sont des assistances de sa miséricorde, tout en avouant que ce ne sont pas d'invincibles talismans contre les fautes du pouvoir et contre les passions du peuple. Oui, dans notre pensée, c'était un don de la Providence que la naissance du roi de Home, c’était un signe d'avertir pour la dynastie impériale; mais c’était en même temps un conseil de prudence et de sagesse pour Napoléon. La Providence semblait vouloir le soutenir et l'avertir par ce dernier bonheur de son règne. Elle montrait à cette grandeur aventureuse un but, c’esl-à-diro une borne, list-cc la faute du Ciel, est-ce la faute de la France, si le conseil n’a pas été entendu, si le don a été négligé et perverti? Disonsle avec l'histoire, la dynastie impériale avait fout polir vivre ; l'état de lu société, qui, renouvelée- üe
fond en comble, concevait et adoptait la nouveauté dans le pouvoir même; la faveur de la Providence, qui, par la naissance d'un fils, semblait vouloir vieillir la race de Napoléon. Que lui a-t-il donc manqué? la sagesse de son fondateur. Il avait été donné beaucoup à Napoléon; il n’a pu lui être donné assez pour l’emporter sur scs fautes : ses passions ont etc plus fortes que les bienfaits du Ciel et le dévouement de la France.
a Et la Restauration ! quelle assistance merveilleuse, quel secours du ciel que la naissance du duc de Bordeaux, prédit et révélé par le dernier soupir de son père, envoyé comme par miracle pour rajeunir et prolonger une race vieillissante! Eh bien, là aussi les erreurs du chef de la dynastie ont été plus fortes que les bienfaits, et je dirais presque les merveilles de la Providence. Jamais elle n'a paru tant aider, tant assister, tant secourir; et tout cela a été inefficace contre les vertiges du pouvoir absolu. Ah! que les journaux de la légitimité parlent tant qu’ils voudront de l'enfant du miracle! ils no diront jamais assez combien le Ciel a prêté en pure perle à la dynastie déchue.
« Qu’on ne prétende donc point que nous nous
aveuglons dans nos espérances, et que, les yeux dévotement attachés sur le berceau du comte de Paris, nous ne voulons pas regarder tant d’autres berceaux augustes brisés par les révolutions. Oui, nous savons bien que la Providence ne nous donne en ce moment qu’un gage et qu'un espoir, mais non l'avenir, cet avenir qu’elle garde toujours dans ses mains pour le distribuer aux rois et aux peu. pies, tantôt en châtiments, tantôt en récompenses, selon leurs fautes ou leurs mérites, i»