LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE
DES ORIGINES ET DES OBSTACLES DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF EN FRANCE EN 1789 *
Comment diriger la révolu lion de 89 et la consolider en la tempérant? voilà l'intérêt de ce que j'appellerais volontiers la première partie de celte correspondance , qui va depuis le commencement de 1789 jusqu’au mois d’avril 1791, c’est-à-dire jusqu’à la mort de Mirabeau : c’est la partie la plus importante. Comment sauver le Roi, et plus tard, hélas! comment sauver la Reine? voilà l’intérêt de la seconde partie. Si j’avais à choisir l’épigraphe
* Etude sur le livre publié en 1851 par H. de Bacourt et intitulé : Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck pendant les aimées 1789, 90 et 91.
des deux parties, je prendrais ces paroles de M. le comte de La Marek* : « Ce ne sont pas les chances qui nous manquent; mais qu’importent les chances, si une incurable faiblesse les laisse toutes échapper? » Telle est en effet la leçon qui sort de toutes les pages de cette correspondance. Non, si la Révolution n’a pu être dirigée et tempérée de 89 à 91 , si la monarchie constitutionnelle n’a pu être fondée dès le commencement, si le Roi et la Reine n’ont pu être sauvés de 91 à 93, ce n’est point seulement à la fatalité des événements qu’il faut s’en prendre , ce ne sont point les chances qui ont manqué aux hommes : ce sont les hommes qui ont manqué aux chances. Il y a eu d’affreux malheurs , d'épouvantables catastrophes ; mais ces malheurs et ces catastrophes ont eu pour causes la méchanceté des uns et la faiblesse des autres. Ne faisons donc plus de l’histoire de la Révolution française un argument pour le fatalisme orienta); ne disons pas : Dieu l’a voulu ! Disons : Dieu l'a permis, comme il permet le mal ici-bas à la liberté humaine. Loin que l'histoire de la Révolution, comme nous le voyous
1 Tome II, p. 285.
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 349 dans la correspondance de Mirabeau avec le comlc de La Marck, nous enseigne à nous croiser les bras, elle doit nous montrer que les révolutions ellesmcmes, ces événements qu’on prétend irrésistibles comme les arrêts de Dieu, ne se font que parce qu'on les laisse taire.
Il n*y a pas de spectacle plus triste que celui de Louis XVI mis par la destinée aux prises avec les terribles difficultés de la Révolution, n’en comprenant pas la portée, usant des petits moyens de l’ancienne politique dans un temps et contre des hommes nouveaux , ne sachant jamais ni prendre une décision ni s’y tenir. Cette indécision, qui était un des malheurs du caractère de Louis XVI, et que les difficultés du temps augmentèrent singulièrement , est exprimée d’une manière piquante et vraie par un mot de M. le comte de Provence* dans un entre-
• Le roi Louis XVIII; 1. 1, p. 125.
tien avec le comte de La Marek : « La faiblesse et l’indécision du Roi sont au delà de tout ce qu’on peut dire. Pour vous faire une idée de son caractère, imaginez des boules d’ivoire huilées, que vous vous efforceriez vainement de retenir ensemble. » Ajoutez que, comme tous les hommes faibles et indécis, Louis XVI craignait de paraître céder aux influences qui l'entouraient, et même à celle de la Reine. 11 avait, contre l’ascendant salutaire que le caractère hardi cl courageux de la Reine aurait pu prendre dans le gouvernement, deux défenses : son indécision d’abord, et de plus une sorte de jalousie involontaire. Louis XVI aimait, sans le savoir, à contrecarrer les volontés ou les goûts de la Reine. Je trouve un témoignage de celte disposition d’esprit dans une anecdote que M . le comte de Provence encore raconte à M. de La Marck. C'était sous le ministère du M. de Bricune, et celui-ci voulait faire renvoyer Kl. de Ilreteuil. Le Roi résistait, « et plus l'archevêque voyait le Roi résister, plus il croyait important pour lui d’éloigner M. de Dreteuil. Il revint donc constamment à la charge; enfin le Roi, de guerre lasse, lui dit : Vous le voulez ! ch bien, soit, j’y consens; vous n’aurez qu’à lui faire demander sa
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE SM démission. — Puis, quelques moments apres, il ajouta avec une sorte de contentement : Aussi bien, c’est un homme tout à la reine1. »
Quand Mirabeau entra en correspondance avec la Cour cl adressa au Roi et à la Reine des notes et des conseils, c’est alors surtout que les inconvénients de l'indécision du Roi se firent mieux voir, et c’est alors aussi que les irrésolutions de la Cour sont peintes avec une force et une vivacité singulières par Mirabeau dans ses lettres à 31. de La Marck, et par M. de La Marck lui-môme. a J'ai lieu de croire, dit 31. de La 31arck avec un sens profond, que le Roi et la Reine avaient en moi aillant de confiance qu’il leur était possible d' en avoir en quelqu'un dans ce tempslà, et je me sers de cette expression, parce qu’il est assez connu qu’ils n’ont jamais accordé leur confiance entièrement à personne. Ils avaient chacun, à droite et à gauche, leurs confidences particulières. Un avis accepté d'un côté était débattu et souvent rejeté de l’autre ; les mesures énergiques s’affaiblissaient dans leur exécution par des changements faits en contradiction avec l'esprit qui les avait dictées,
et il résultait de tout cela une indécision et une lenteur vraiment décourageantes. J’ai déjà dit, et je le répéterai encore, que cette confiance flottante, incertaine, quelque nuisible qu elle fut à la cause royale, n’avait rien que de naturel de la part de personnes placées comme l'étaient alors le Roi et la Reine, entourés d’embûches de toutes sortes et sans cesse victimes des trahisons les plus inattendues *. »
Le Roi et la Reine, qui n’avaient qu'une demi-confiance en M. de La Marck lui-même, le plus loyal et le plus judicieux des hommes, se défiaient de Mirabeau : quoi de plus naturel ? Ils ne suivaient pas scs conseils, souvent même ils en suivaient d’autres. Alors Mirabeau, qui se trouvait inutile et qui pouvait se croire méprisé, se rejetait dans le parti révolutionnaire et se livrait à sa fougue, voulant être important et puissant d’une manière ou de l'autre. Ces saccades, qui passaient pour des trahisons, faisaient qu’on se défiait encore plus de lui et que ses conseils devenaient d’autant plus inutiles. Nous reviendrons sur cette conduite de Mirabeau et nous essayerons
* Tome 1, p. 192.
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 335 de l’apprécier impartialement. Nous ne voulons en ce moment que bien faire comprendre quelles étaient les défiances et les irrésolutions , bien excusables, hélas! du Roi et de la Reine, et comment ils aidaient par là même à leur propre chute.
Les princes aiment à être servis selon leur goût cl leur caractère, plutôt que selon leur intérêt et leur besoin. Louis XVI et ses frères ne pouvaient pas, même en face de la Révolution, se défaire de cette habitude; et, comme Mirabeau, quoique payé par eux , ne voulait pas les servir de celte façon dangereuse en tout temps, désastreuse' au moment de la Révolution; comme il résistait par fierté et par prévoyance à cet aplatissement de son génie, on continuait à le payer ; mais on s’habituait à croire que le seul avantage de l’affaire était de l’apaiser et de l’amortir un peu : « 11 nous fera un peu moins de mal, » se disait-on. Mirabeau sentait cela et s’en irritait d’autant plus qu’il comprenait bien que celle défiance ou celte répugnance , il la méritait par sa vie passée : « Ah! répétait-il souvent à M. de La Marck, que l’immoralité de ma jeunesse fait de tort à la chose publique I » Mais ce qu’il faut
remarquer, c’est que, pour se venger de celte dé-
fiance, il semblait s'appliquer à la mériter davantage en redevenant révolutionnaire par dépit; en même temps, il se plaignait de la Cour en termes brillants : « Il n'y a qu’une seule chose de claire, dit-il dans une de ses lettres, un jour qu’il s’irritait de se sentir conseiller sans crédit et sans autorité ; il n'y a qu’unechose de claire, c’est qu'ils voudraient bien trouver, pour s’en servir, des êtres amphibies qui, avec le talent d’un homme, eussent l’àme d’un laquais. Ce qui les perdra irrémédiablement, c’est d’avoir peur des hommes et de transporter toujours les petites répugnances et les frêles attraits d’un autre ordre de choses dans celui où ce qu’il y a de plus fort ne l’est pas encore assez, et où ils seraient très- forts eux-mêmes, qu’ils auraient encore besoin de s’entourer de gens forts*. »
Mirabeau ici met le doigt sur la plaie, c’est-àdire sur cette fatale disproportion entre l’attaque et la défense, dont le Roi n’avait point le sentiment, ni la Reine elle-même non plus; et, quand ils l'avaient par moments, le Roi alors se réfugiait dans la résignation qui était propre à son caractère, et qui fit sa f
* Tome I, p. 441.
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 535 gloire dans la prison et sur l’échafaud; la Reine, de son côté, rêvait des entreprises et deshéroïsmes impossibles. Mirabeau revient sans cesse sur cette déplorable inégalité de force et de résolution; il y revient avec douleur, avec colère, et traite fort rudement, dans la familiarité de sa correspondance, le Roi, les ministres du Roi et Monsieur, frère du Roi, qui avait pris aussi Mirabeau pour conseiller au moment de l’affaire de Favras, et qui ne suivait pas non plus ses conseils. a Les Tuileries et le Luxembourg, dit-il1, se vainquent tour à tour en poltronnerie, en insouciance et en versatilité. Jamais enfin des animalcules plus imperceptibles n’essayèrent de jouer un plus grand drame sur un plus vaste théâtre ; ce sont des cirons qui imitent les combats des géants*. » Ailleurs, après avoir montré comment la fièvre révolutionnaire est partout répandue dans le pays et comment la Cour et le Ministère ne font rien, ou ne font pas ce qu'il faut pour s’opposer au mal, « Du côté de la Cour, s’écrie-t-il, oh ! quelles balles de coton I quels tâtonnements I quelle pusil-
• 20 janvier 1790; 1. 1, p. 458.
* Tome I, p. 45G,
lanimilél quelle insouciance! quel assemblage grotesque de vieilles idées et de nouveaux projets, de petites répugnances et de désirs d’enfants, de volontés et de nolontés, d’amours et de haines avortées 1 ... et, quand ils n’ont suivi aucun de mes conseils, profilé d'aucune de mes conquêtes, mis à profit aucune de mes opérations, ils se lamentent, disent que je n’ai rien changé à leur position, qu’on ne peut pas compter sur moi, et le tout parce que je ne me perds pas de gaieté de cœur pour soutenir des avis, des choses et des hommes dont le succès les perdrait infailliblement1. »
La Cour, qui avait acheté Mirabeau , voulait qu’il la servit, et Mirabeau, de son côté, qui s’était fait le conseiller de la Cour, voulait qu’elle suivît scs conscilset ne suivit que ceux-là . Sa fierté s'indignait qu'on consultât d’autres personnes que lui, et des gens surtout qui ne le valaient pas; mais le discernement des hommes est difficile aux princes, auxquels pourtant il est si nécessaire. Comme ils ne vivent pas au milieu de la société, ils ne savent pas le rang que l’opinion commune fait à chaque homme, et ils sont sans
* 27 janvier 1790; t. I, p. 400.
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 357 cesse exposes à trop estimer les uns et à ne pas assez estimer les autres. Cette confusion bizarre et involontaire qu’ils font entre les grands et les petits irrite beaucoup ceux qui savent leur taille. Je me souviens que le roi Charles X, parlant à un pocte de nos jours , mettait sans façon un des chansonniers obscurs du temps sur le meme rang que les grands poètes, sur le même rang que son orgueilleux interlocuteur , et cela sans malice, mais parce que le chansonnier lui avait été présenté comme étant un grand poète, et qu’il s’en était rapporté à l’étiquette du sac , sans avoir eu le temps ni peut-être l’envie d’y aller voir. Le roi Louis XVI faisait la même bévue quand il consultait sur le même pied Mirabeau et Bergasse. Non pas que Bergassc ne fut un homme de cœur et d’esprit ; mais qu’était-ce auprès de Mirabeau, dans les circonstances où le Roi était placé ? Ce manque de discernement irritait Mirabeau, quand, sans savoir encore quel était le conseiller qu'on lui opposait, il sentait pourtant que le Roi prenait d’autres conseils que les siens, et meme qu’il les préférait. « Je ne suis pas du tout propre, dit-il, ni à être une doublure, ni à servir qui ne se fie pas. Mettez bien cela dans ces
télés princières et sous-princières*. » Mais sa colère et son orgueil éclatent surtout quand il apprend que c'est Bcrgasse que l’on consulte et qu'on lui oppose : «C’est doncau banquet mesinérique, c’est donc sur le trépied de l'illumination qu’ils vont chercher un remède à leurs maux* î Bon Dieu ! quelles tètes, qui ne peuvent pas se dire : L'auxiliarité de ces gens-là, secondée de toute notre puissance qui n’est plus, n'a pu balancer un moment le combat; et elle le rétablirait, quand il est totalement perdu, quand on n’a plus ni troupes ui généraux à leur opposer 1 O démence*! »
Ce qui désespère Mirabeau dans celte fluctuation perpétuelle du Roi, c’est qu'il connaît l'Assemblée constituante et qu'il sait fort bien qu'elle n’est ni ennemie du Roi ni ennemie de la monarchie, a L'Assemblée, dit-il avec un sens profond, était venue pour capituler et non pour vaincre, et elle ne soupçonnait même pas sa destinée «Oui, 1789 ne soupçonnait pas 1 790, ni 179 i ni surtout 1792. Oui, 1789 venait
* Tome H, p. 63.
1 Bcrgasse avait été un des partisans de Mesmer et du magnétisme.
* Tome II, j». £38.
* Tome II, p. 325.
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 359 plein de confiance en la bonté du Roi cl en ses intentions justes et libérales; il venait pour soutenir Louis XVI contre la Cour et pour faire une transaction entre l’ancien et le nouveau régime. D'où vient donc que 1789 a eu la destinée qu'il ne soupçonnait pas et qu’il ne voulait pas, une destinée révolutionnaire? Le mal est venu en grande parjtie de la Cour, « de sa fausse conduite, de sa faiblesse lorsqu’il fallait résister, de sa résistance lorsqu’il fallait céder, de son inertie lorsqu'il fallait agir, de sa marche ou trop lente ou trop rétrograde , de ce rôle de simple spectateur qu’elle affecte de jouer, de cet ensemble enfln de circonstances qui, persuadant aux esprits faibles que la Cour a des projets secrets, font multiplier aux esprits ardents les mesures outrées de résistance1. »
Que fallait-il pour remédier à cela? Un plan et un homme. Le plan, Mirabeau l’avait, il le développait dans les notes qu'il adressait au Roi, et qui sont le fond cl le sujet de sa correspondance avec M . de La Marck. Nous examinerons plus tard ce plan, qui n'est pas, disons-le dès ce moment, un plan de
* Tome II, p. 325-526.
contre-révolution, mais un plan de gouvernement, constitutionnel. Quant à l'homme qui doit exécuter ce plan , c’est Mirabeau lui-même, mais Mirabeau écoulé et obéi. Il écrivait à M. de Lafayette dans une de ces tentatives de rapprochement qui furent souvent faites en treM.deLafayetle elMirabeau,etqui échouèrent toujours, il écrivait : « Je devrais être votre conseil habituel, votre ami abandonné, le dictateur enfin, permettez-moi le mot, du dictateur... Oh 1 monsieur de Lafayette, Richelieu fut Richelieu contre la nation pour la Cour, et, quoique Richelieu ait fait beaucoup de mal à la liberté publique, il fit une assez grande masse de bien à la monarchie. Soyez Richelieu contre la Cour pour la nation, et vous referez la monarchie en agrandissant et consolidant la liberté publique. Mais Richelieu avait son capucin Joseph; ayez donc aussi votre Eminence grise, ou vous vous perdrez en ne nous sauvant pas. Vos grandes qualités ont besoin de mon impulsion, mon impulsion a besoin de vos grandes qualités; et vous en croyez de petits hommes qui, pour de petites considérations, par de petites manœuvres et dans
* 1“ juin 1790, t. II, p. 21.
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE SGI de petites vues, veulent nous rendre inutiles l’un à l’autre ! et vous ne voyez pas qu’il faut que vous m’épousiez et me croyiez en raison de ce que vos stupides partisans m’ont plus décrié, m’ont plus écarté I — Ah 1 vous forfaites à votre destinée ! » ' Mirabeau , dans cette lettre , disait beaucoup plus de bien qu’il n’en pensait de M. de Lafayette, parce que c’était à M. de Lafayctte qu’il écrivait; mais il disait de lui-même ce qu’il pensait. Ce rôle de dictateur du dictateur, de conseiller tout-puissant et absolu, voilà ce qu’il voulait avoir à la Cour. Malheureusement il en était du Roi comme de M. de Lalayette : il ne voulait pas épouser Mirabeau. Ce qui manquait à Mirabeau à la Cour, c’étaient des amis, des partisans, c’étaient enfin les appuis que donne la considération. 11 crut un instant qu’il trouverait tout cela et, de plus, un caractère décidé, dans la Reine; mais bientôt il s’aperçut que la Reine ellemême n’avait, malgré ses grandes qualités, ni l’esprit de suite qu’il fallait avoir, ni surtout cette influence décisive sur le Roi, que Mirabeau cherchait partout. « Le Roi n’a qu’un homme, disait-il, c’est sa femme; » et il ajoutait avec une effrayante prévoyance : « Il n’y a de sûreté pour elle que dans le
rétablissement de l’autorité royale. J’aime à croire qu’elle ne voudrait pas de la vie sans la couronne ; mais ce dont je suis bien sûr, c’est qu'elle ne conservera pas sa vie, si elle ne conserve pas sa couronne1. »
Un caractère, une volonté, une impulsion, voilà ce que Mirabeau cherchait dans le Roi, auprès du Roi, ce qu’il ne trouvait pas ; alors il s’oIFrait luimême; mais, comme on ne voulait point l’accepter tel qu'il voulait se donner, il se décourageait ou il menaçait : a Ce que je ne vois pas encore, dit-il, c’est une volonté, et je répète que je demande à aller la déterminer, c’est-à-dire démontrer que hors de là, aujourd’hui même, il n’y a pas de salut ; et si, je ne sais par quelle fatalité , on n’en convient pas, je suis réduit à déclarer loyalement que, la société étant pour moi arrivée au terrible sauve qui peut, il faut que je pense à des combinaisons particulières , au moment où l’on rendra inutile le dévouement que je suis prêt à manifester hautement et tout entier*. »
Ce n’ert pas seulement Mirabeau qui se plaint de
' Note du 20 juin 1790, t. Il, p, 4t.
* Nose du 13 août 1790, t. II, p. 130.
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 363 l’inertie et de la torpeur du Roi en face du danger, chaque jour plus grand : Bl. de La Marck s'en plaint de même pendant la vie et après la mort de Mirabeau; et cet esprit juste et élevé, cette âme honnête et ferme voit le mal où le voit Mirabeau, dans l’indécision du Roi, dans sa mollesse ou sa répugnance à suivre jusqu’au bout les conseils de la Reine. Voici ce qu'il écrit le 28 octobre 1790 à M. de Mercy-Argenteau , longtemps ambassadeur d’Autriche à Paris, un véritable ami delà Reine et qui, à ce moment, était à Bruxelles : « Quelque juste influence que la Reine ait sur l’esprit du Roi, il est clair que cette influence est insuffisante dans la plupart des
opérations du gouvernement Les inconvénients
d’un tel état de choses sont évidents dans la situation actuelle, car ce sera toujours en vain que la Reine demandera des conseils et les appréciera avec toute la justesse de son esprit : ils ne pourront avoir aucun bon effet, aussi longtemps que la Reine no possédera pas les moyens de les faire exécuter*. » M. de La Marck demande donc que la Reine ait dans le Conseil des ministres qui soient à elle. Co qu’ii y avait de pis en effet pour la Reine, c’est que, faute 1 Tome II, p. 288.
304 SOUVENIRS D’UN JOL’liNAUSTE
d'hommes qui lui fussent dévoués dans le Conseil, elle n’avait pas d'influence, et qu’en même temps elle se trouvait responsable de tout devant le public. Quand les ministres résistaient à l’Assemblée, le public ne voulait pas croire qu’ils résistassent d'euxmêmes, et, comme la faiblesse du Roi était généralement reconnue, on s’en prenait nalurellementà la Reine, a Les suites d’une telle opinion, dit M. de La Marck à M. deMercy1, peuvent devenir trèsgraves. »
M. de La Marck, qui ne veut point de la contrerévolution, et dont la politique est celle que conseille Mirabeau, M. de La Marck a, outre ses raisons générales, une raison particulière pour ne point vouloir la contre- révolution : c'est qu’il faudrait aller d'abord se réfugier dans une place forte de la frontière, faire de cette place forte un point de départ pour reconquérir et soumettre le royaume; « et, dit M . de La Marck, ces moyens existeraient, que je les tenterais avec et pour la Reine seule, mais non avec et pour le caractère que je connais au Roi. »
1 Lettre du 9 novembre 1790, t. Il, p. 295.
Ce malheureux caractère du Roi paralysait les grandes qualités de la Reine : elle hésitait à essayer son influence sur le Roi, craignant de ne pas réussir1, et en meme temps, par fierté et par réserve, elle n’aimait pas à Laisser voir la cause de son hésitation ou son peu d'influence. De là l’espèce d'indifférence cl d'incertitude que 51. deLa51arck lui-même remarquait dans sa conduite, mais qu’il s'expliquait, connaissant Louis XVI : « Il faut trancher le mot, ajoute 51 . de La Marck *, le Roi est incapable de régner, et la Reine, bien secondée, peut seule suppléer à cette incapacité. » Quelques jours après1, 51. de La 5Iarck écrit encore à 51. SIercy-Argenteau ces graves et judicieuses paroles : « Il faut toujours en venir à répéter celte triste vérité : Louis XVI est incapable de
1 H y a une réponse de la Reine au tribunal révolutionnaire, qui semble une sorte de retour involontaire sur le peu d'eflicacité des conseils qu'elle donnait au Roi.
L’accüsàteih pcbuc. — II paraît prouvé, nonobstant tes dénégations que vous nous faites, que par votre influence vous Ihisie* faire au ci-devant roi votre époui tout ce que vous désiriez.
L'accusés. — Il y a loin de conseiller de faire une chose à
la faire exécuter.
* Lettre b H. de Mercy-Argcnteau, 21 septembre 1791; t. III, p. 257 et 258.
* 10 octobre 1791.
m SOUVENIRS D’UN JOURNALISTE
régner, par l’apathie de son caractère, par celte rare résignation qu’il prend pour du courage et qui le rend presque insensible aux dangers de sa position , et enfin par cette répugnance invincible pour le travail de la pensée, qui lui fait détourner toute conversation, toute réflexion sur la situation dangereuse dans laquelle sa bonté a plongé lui et son royaume. En combinant cette conduite avec l’agitation démoniaque de vingt-quatre millions de fous, comment prévoir d’autre résultat que l'avenir le plus déplorable*?»
M. de La Marck, j’ose le dire, parle ici comme la postérité a jugé et jugera Louis XVI et Marie-Antoinette. Voilà bien ce roi incapable de régner, peutêtre même dans des temps médiocrement agités, cl jeté par la destinée au milieu des orages de la plus terrible révolution, n’ayant pour so défendre ni l’énergie du caractère ni l’activité de l’esprit, n’ayant qu’une seule qualité qui fut un grand défaut tant qu’il régna, et qui devint une vertu sublime dans la prison et sur l’échafaud : la résignation; rien delà vocation d’un roi, tout do la vocation d’un martyr; ne sachant ni ne voulant se défendre, et appelant,
' Tome Ht, p. 248-249.
MIRABEAU, LOUIS XVI, MABIE-ANTOINEîrE 367 pour ainsi dire, ou tout au moins laissant venir sans répugnance, les circonstances qui convenaient le mieux aux vertus de son caractère; penchant tout naturel cl involontaire, qui s'unissait dans Louis XVI à cette paresse d’esprit et de caractère que produit le malheur. Ce n’est pas seulement M. de La Marck qui, avec sa sagacité judicieuse, surprend et découvre dans Louis XVI ce goût d'en finir par le martyre et de le prendre comme un dénoûment qui lui est commode et honorable : M. Pellenc, qui est aussi un homme de grand sens et de grand esprit, après avoir fait à M. de La Marck, dans une lettre du il mars 1792, un tableau affreux de l’état des choses, finit par ces mots expressifs : « On dit que le Roi se conduit dans son intérieur comme un homme qui se prépare à la mort*. »
A Dieu ne plaise qu’en dépeignant le caractère de Louis XVI tel que le montre la correspondance de M. le comte de La Marck, je veuille diminuer en quoi que co soit la vénération et la pitié qui s’attachent a la mémoire du roi martyr ! je veux seule»
1 Tome III, p. 298.
ment indiquer la part que les faiblesses et les indécisions de Louis XVI ont eue dans la Révolution, et en tirer celte leçon, que quiconque s’abandonnedans le péril, roi ou peuple, ne rachète pas ses fautes par la résignation.
Marie- Antoinette n’est pas moins fidèlement peinte que Louis XVI par M. de La Marck. M. de La Marck a pour la Reine le plus respectueux dévouement. Attaché comme sa famille à la maison d'Autriche, il aime dans Marie-Antoinette la fille de Marie-Thérèse ; mais il ne sacrifie pas la vérité à son attachement, et il peint la Reine telle qu'il l’a connue. Ce portrait, sincère et vrai, nons charme et nous louche; rien n’est pour la montre et pour l’effet; tout y est aimable à la fois et attendrissant. J’ai beaucoup entendu parler > de Marie-Antoinette par les hommes qui avaient vu la Révolution, et il n’y en a pas un, pour peu qu'il eût quelque chaleur dans l’âme et quelque élé-
MIRABEAU, IjüUIS XVI MARIE-ANTOINETTE 369 vation dans l’esprit, qui ne m’en ait parlé avec émotion, non pas seulement parce que Marie-Antoinette a eu la destinée la plus triste et la moins méritée, née sur le trône et morte sur l’échafaud, mais parce qu’elle a eu les deux qualités qui peuvent le plus plaire et toucher dans une femme et dans une reine : elle a été aimable et courageuse. Quoi ! cela seulement?— Oui, une amabilité pleine de dignité et une dignité pleine de grâce; le ton et l'air de reine quittés et repris avec une justesse et uneaisance singulières; le goût de plaire, mais à ceux-là seulement qui en valaient ouqni lui semblaient en valoir la peine; aucun empressement banal, aucun désir depopularité. Elle était, comme on disait au dix- septième siècle, elle était fort particulière, c’est-à-dire qu’elle voulait être tout ce qu’elle se sentait, pour un petit cercle seulement, et pour un cercle choisi, ne s'inquiétant pas de paraître au dehors, ne songeant pas au public. C’était là son charme comme femme ; ce fut son malheur comme reine. N’aimant que ceux qu elle distinguait, et ne pouvant pas distinguer tout le monde, elle eut pour ennemis tous ceux qu’elle ne distingua pas, et elle en eut beaucoup. Ajoutez à son amabilité un penchant à la raillerie,
570 SOUVENIRS D’UN JOÜRNAUSTB
ou plutôt à la gaieté , qu’on érigea en fierté et en dédain. A voir comment l’amabilité naturelle et vraie de Marie-Antoinelle a si cruellement tourné contre elle, on sc prend à croire que l’indilTérence et la banalité qu’on reproche aux princes sont pour eux des qualités plutôt que des défauts.
Le courage de Marie -Antoinette n’était pas (l’une nature moins exquise que son amabilité ; il était naturel et vif, toujours prêt, sans affectation et sans pompe , s’animant dans le danger, parce que le danger est une occasion d'héroïsme et qu’elle se sentait faite pour l’héroïsme. Marie- Antoinette eût mieux aimé employer son courage à braver le péril qu’à supporter le malheur : elle avait plus d'énergie que de résignation ; mais elle n'en fut que plus admirable quand, n’ayant plus d’autre usage à faire de son courage que la patience et la résignation, elle fut patiente et résignée dans la prison, au tribunal révolutionnaire et sur l’échafaud, en mêlant pourtant à sa résignation un air de fierté dont je lui sais gré, parce qu’il y a des outrages qu’il faut accepter devant Dieu par humilité, mais qu’il faut rabattre et vaincre par le mépris devant les hommes. Le malheur vient de Dieu : courbons la tête I
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARTE-ANTOINETTE 371 mais l'outrage vient des hommes : relevons-la!
Marie- Antoinette , qui aurait aimé à vivre, quoique reine, dans un petit cercle de personnes aimables et affectueuses, s’imagina un instant avoir rencontré ce qiùelle cherchait, dans la société de madame de Polignac : elle n'y trouva qu’une coterie qui se souvint du rang de la Reine, non pas toujours pour la respecter, mais pour profiter de son pouvoir et s’en faire un moyen de fortune. La Reine aimait madame de Polignac; mais elle n’aimait pas son entourage, et elle se hasarda une fois à le lui dire. Madame de Polignac, malgré sa douceur habituelle et la reconnaissance qu'elle devait avoir pour l’attachement que la Reine lui témoignait et pour ses bienfaits, lui répondit : « Je pense que, parce que Votre Majesté veut bien venir dans mon salon, ce n’est pas une raison pour qu’elle prétende en exclure mes amis ; » et celle réponse dut paraître admirable dans le cercle de madame de Polignac : c’était le ton du temps. La Révolution, en effet, a été en haut, comme cela arrive toujours, avant d'étre en bas, et, quand madame de Polignac revendiquait le droit de recevoir également dans son salon tous ses amis, sans tenir compte des
goûts de la Reine, elle faisait, sans le savoir, une réponse révolutionnaire à une reine qui, sans le savoir non plus , avait aussi une idée révolutionnaire en croyant qu’elle pouvait être dans un salon quelconque sur un pied d’égalité.
Non-seulement la Reine ne trouva pas dans le cercle de madame de Polignac le commerce aimable et doux dont son âme et son imagination avaient besoin, elle y trouva encore la médisance et la calomnie. « La Reine, dit M. de La Marck\ était trèssensible à la grâce; la tournure chez les hommes, la figure chez les femmes, ne lui étaient pas indifférentes. » Au bal , elle aimait mieux un danseur élégant et bien tourné qu’un danseur gauche et embarrassé. Quoi de plus naturel? La Reine ne songeait pas à cacher son goût et sa préférence à ce sujet, parce que c’est le privilège des âmes honnêtes, hommes ou femmes, d’avoir des goûts qui ne deviennent pas des passions, et de ne pas les cacher. C'est de ce côté pourtant que la calomnie attaqua la Reine, et M. de La .Marck raconte avec indignation que, dans le cercle même de madame de I’oli-
1 Tome !. p. 5t.
MIRABEAU, Î.OUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 373 gnac, on parlait avec malignité de ce que la Reine aimait à danser des écossaises avec un jeune lord Stralhavon, aux petits bals chez madame d’Ossun. Un habitué du salon Polignac, et qui devait avant tout une profonde reconnaissance et les plus respectueux égards à la Reine, fit contre elle un couplet très-méchant, et ce couplet, fondé sur un infâme mensonge , alla circuler dans Paris. « Il faut le reconnaître, dit M. de La Marck, l'infortunée Marie- Antoinette a trouvé de bien dangereux ennemis parmi ceux qui auraient dû être ses serviteurs les plus dévoués et les plus reconnaissants. Ils ont été d’autant plus dangereux, que ce sont eux qui ont livré à la malignité publique d’odieuses calomnies qui sont retombées cruellement sur la tète de cette malheureuse princesse dès le début de la Révolution française, et c’est dans les méchancetés et dans les mensonges répandus de 1785 à 1788 par la Cour contre la Reine, qu'il faut aller chercher les prétextes des accusations du tribunal révolutionnaire en 1 795 contre Marie-Antoinette*. »
Paroles judicieuses et profondes : oui, je viens de
* Tome I, p. 60.
relire le procès de la Reine, et j’ai retrouvé avec terreur, dans la bouche de Fouquier-Tinville et du président du tribunal révolutionnaire, les médisances du beau monde de Versailles et de Paris transformées en accusations sanguinaires. Écoutez comme Fouquier-Tinville accuse Marie- Antoinette, veuve de Louis Capct, « d’avoir dilapidé d'une manière effroyable les finances de la France, fruit des sueurs du peuple, pour satisfaire à des plaisirs désordonnés. » Quelle infamie ! direz-vous. Que voulez-vous? les salons ont ricané sur les écossaises que lord Strathavon dansait avec la reine : Fouquier a traduit dans son argot les ricanements des salons. «Où avez-vousdonc pris, dit à Marie-Antoinette le président du tribunal révolutionnaire, où avez-vous donc pris l’argent avec lequel vous avez fait construire et meubler le petit Trianon, dans lequel vous donniez des fêtes dont vous étiez toujours la déesse ? » Sotte et misérable insulte! — Oui; mais qui vous assure que quelque beau seigneur de 1780 n'a pas dit à son valet de chambre, le lendemain d’une fcle à Trianon où il n’avait pas été invite : C'était beau, mais c'était cher ! — ou quelque banalité médisante de ce genre; et le valet de chambre l’a redit à la grisette,
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 375 et la griselte , vieillie et aigrie , l'a répété dans son monde subalterne et envieux; et, d’échos en échos, toujours descendant, toujours grossissant, toujours s’envenimant, le mot est arrivé au tribunal révolutionnaire. L’épigrammc de 1780 est devenue la déclamation furibonde de 1793; l’épingle s’est changée en hache.
Je ne connais pas, à ce propos, de plus singulier et de plus terrible exemple de la transformation que la bêtise et la malignité populaire font subir aux mots même les plus innocents, aux plaisanteries même les plus insignifiantes , que la déposition de Renée Millot dans ce lamentable procès de la Reine , où je recherche à dessein la trace des médisances et des conversations de Versailles. «Renée Millot, fille domestique, dépose qu’en 1788, se trouvant de service au grand Commun, à Versailles, elle avait pris sur elle de demander au ci-devant comte de Coigny, qu’elle voyait un jour de bonne humeur : Est-ce que l’Empereur continuera toujours à faire la guerre aux Turcs? Mais, mon Dieu! cela ruinera la France par le grand nombre de fonds que la Reine fait passer pour cet effet à son frère, et qui en ce moment doivent au moins se monter à deux cents millions. —
Tu ne te trompes pas, lui dit-il ; oui, il en coule déjà plus do deux cents millions, et nous ne sommes pas au bout! » Qui ne voit d’ici la scène du grand Commun en 1788? Le comte de Coigny en belle humeur, une petite fille qui se met à lui parler politique et qui sait exactement combien de millions la reine a fait passer en Autriche , ce qui redouble la bonne humeur du comte et ce qui lui fait répondre avec un ton de persiflage que la pauvre sotte ne comprend pas : Oui , deux cents millions , et nous ne sommes pas au bout I — Voilà la scène de 1788; voyez ce qu'elle est devenue en 1793 !
Si j’ai insisté sur le rapprochement instructif que M. de La Marck fait entre les méchancetés de la Cour en 1785 et le procès de Marie-Antoinette en 1793, c’est pour faire une réflexion qui peut avoir sou àpropos. Je ne dirai pas, comme madame Campan, qui a raconté aussi les méchancetés delà Cour contre la Reine, queles princes doivent être d’autant plus circonspects qu'ils sont plus exposés : je laisse de côté les devoirs des princes pour m'occuper de ceux des citoyens , qui nous touchent de plus près, et je dis que quiconque lient au maintien de la hiérarchie sociale doit, dans les temps de faction et de révolu-
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 377 tion, se garder soigneusement du péché de médisance. J'ai vu de fort honnêtes gens, qui aimaient beaucoup la monarchie et qui l’aiment encore un peu plus aujourd’hui, lesquels pourtant médisaient volontiers du roi Louis-Philippe et ne se refusaient pas un bon mot, dût ce bon mot discréditer la monarchie ou le monarque. Ils ont cessé de railler le 22 ou le 23 février 1848 : il était trop tard. On dirait qu’en France il y a des temps où l’on ne veut supporter de princes qu’à condition qu’ils seront parfaits. C'est pour la monarchie un cahier de charges difficile à exécuter, d’autant plus que la perfection, comme nous l’entendons en France, n’est pas seulement d'avoir les qualités, mais les défauts que nous aimons.
M. de La Marck n’est point le panégyriste aveugle de la Reine : il l'admire, mais il la juge. Voyez le récit d’une conversation qu’il a avec elle au moment où Mirabeau commence à entrer en relations avec la Cour : « Cette partie de notre conversation terminée (celle des affaires), la Reine me parla des temps passés. L’espoir qu elle avait conçu des services que rendrait Mirabeau semblait avoir dérobé à ses regards les dangers qui la cernaient de toutes
parts. Dans son confiant abandon , elle me donna de nouveaux témoignages de celte bienveillance à laquelle elle m’avait accoutumé dans des temps heureux, qui avaient fui, hélas 1 pour toujours. Elle se laissa même entraîner, par les souvenirs du passé, à parler de ces choses indifférentes qui alimentent la conversation habituelle de la société. L’entretien dura plus de deux heures sur un ton de gaieté qui était naturel à la Reine, et qui prenait sa source autant dans la bonté de son cœur que dans la douce malice de son esprit. Le but de mon audience avait été presque perdu de vue; elle cherchait à l’écarter. Dès que je lui parlais de la Révolution, elle devenait sérieuse et triste ; mats, aussitôt que la conversation portait sur d’autres sujets, je retrouvais son humeur aimable et gracieuse, et ce trait peint mieux son caractère que ce que je pourrais en dire. En cITet, Marie-Antoinette, qu’on a tant accusée d’aimer à se mêler des affaires publiques, n’avait aucun goût pour elles... — Je sortis, non sans faire de nouveau les plus pénibles réflexions sur tout ce que je voyais et ce que je venais d'entendre. Il était évident que ni la Reine ni le Roi ne se rendaient un compte exact des dangers qui les menaçaient. Environnés,
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ASTOIKETTE 379 depuis leur naissance et dans tous les instants de leur vie, de tout ce que le respect et l'amour des hommes peuvent avoir de séduisant, comment, naturellement bons et confiants, auraient-ils pu imaginer les horreurs dont ils devaient être victimes1 ? »
Quelle peinture à la fois piquante et touchante ! Comme M. de La Marck, dans cet entretien, a en même temps le cœur ému, l’esprit attentif et sagace 1 A mesure que les événements marchent et que les dangers deviennent plus grands, M. de La Marck est chaque jour plus dévoué et plus effrayé aussi, en voyant comment la Reine garde, en face du danger, cette imprévoyance du mal et cette répugnance aux affaires ou aux idées pénibles, qui autrefois, dans une femme et dans une reine heureuse, étaient presque un charme, et qui deviennent chaque jour de plus grands et de plus périlleux défauts. « La Reine , écrit-il au comte de Mercy-Argenteau le 30 novembre 1790*, la Reine a certainement l’esprit et la fermeté qui peuvent suffire à de grandes choses; mais il faut avouer, et vous avez pu le remarquer mieux que moi, que, soit dans
• Tome I, p. 156-158.
* Tome II, p. 532.
les affaires, soit même simplement dans la conversation, elle n’apporte pas toujours ce degré d'attention et celte suite qui sont indispensables pour apprendre à fond cc qu’on doit savoir, pour prévenir les erreurs et pour assurer le succès. »
Il y avait deux vocations dans Marie-Antoinette : la vocation d'une reine heureuse et brillante, le sort la lui a ôtée ; la vocation d’une héroïne , la faiblesse de Louis XVI l’a empêchée. Heureuse , elle aurait embelli son bonheur et l’aurait rendu aimable par la bonté de son âme et par la gaieté de son esprit. Jetée dans les grandes entreprises, elle eût montré ce qu’elle avait d’héroïque. Tous ceux qui l'ont vue dans les jours où le péril arrivait devant elle sous la forme d'une menace, et non pas sous la forme d'un malheur, ont gardé de son courage et de sa grandeur d ame un souvenir ineffaçable. «Dans la soirée du 5 octobre, elle reçut un monde considérable dans son grand cabinet, parla avec force et dignité à tout ce qui l’approchait, et communiqua son assurance à ceux qui ne pouvaient lui cacher leurs alarmes. — Je sais, disait-elle , qu’on vient de Paris pour demander ma tête ; mais j’ai appris de ma mère à ne pas craindre la mort , et je l’attendrai
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 381 avec fermeté »Et l’admiration que la Reine inspira ce soir-là fut si vive, que, dans son procès même, en 4793, il lui en revint un témoignage inattendu. Le comte d’Estaing, cité comme témoin contre la Reine, déclara qu'ayant été au cliâteau dans la soirée du 5 octobre, comme commandant de la garde nationale de Versailles, « il entendit des conseillers de cour dire à l’accusce que le peuple de Paris allait arriver pour la massacrer, et qu'il fallait qu'elle partit; à quoi elle avait répondu avec un grand caractère : Si les Parisiens viennent ici pour m’assassiner, c'est aux pieds de mon mari que je le serai ; mais je ne fuirai pas. »
L'accusée. — « Cela est exact. On voulait m’engager à partir seule, parce que, disait-on, il n’y avait que moi qui courais des dangers. Je fis la réponse dont parle le témoin. »
Ces paroles, dans la bouche de la Reine, n'étaient pas de vaincs paroles, et l’on sait comment, le 6 octobre au matin, quand on lui demanda de paraître au balcon de la cour de marbre, elle s’y présenta d’abord avec sa fille et son (ils. « Pas d’enfants ! »
1 Mémoires de Rivarol, cités par M. tic Bacourl dans son Introduction de la Correspondance de Mirabeau, p. 419,
cria-t-on; cri sinistre, qui semblait indiquer que les insurgés voulaient tirer sur la Reine. Elle le crut elle-môme, et, renvoyant ses enfants, elle s'avança sur le balcon comme si elle allait à la mort, mais ne changeant pas de visage. Ce jour-là, elle essaya réchafaud, mais c’était un échafaud qui lui convenait, puisqu'elle périssait reine encore, au milieu de sa Cour, à Versailles, et, comme elle le voulait, à côté du Roi.
Malheureusement cette reine , si bien faite pour une vie facile et brillante, ou pour une vie de périls cl d’aventures, n’avait pas les qualités que lui demandait M. de La Marck, d’une reine habile, attentive, laborieuse. Elle n’était fille de Marie-Thérèse que pour les périls hardiment bravés ; elle ne l’était pas pour l’art et le travail du gouvernement. Quand meme elle aurait eu l’art et le goût du gouvernement, je ne sais pas si elle aurait pu vaincre la Révolution, enchaînée surtout comme elle l’était à la volonté faible et incertaine de Louis XVI, et forcée de llottcr après lui. N’ayant point, par le malheur des temps, la douce et brillante destinée qu’elle avau souhaitée, ni, par le caractère de son époux , la vie héroïque et périlleuse qu’elle eût acceptée de si
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 385 grand cœur; réduite aux malheurs de la prison, du procès, de l’échafaud, c'est-à-dire à une adversité qui n’avait d’autre éclat que celui d’un affreux changement de fortune, la reine Marie-Antoinette se fit donc, et c’est par là surtout que je l’admire, elle se fit les vertus qui n'étaient pas celles de son caractère, maisqui devenaient celles de sa destinée. Elle fut patiente et calme; elle changea son énergie en fermeté; l’héroïne se fit martyre, trouvant dans la force de son âme un autre genre de courage, plus grand parce qu’il a besoin de persévérance, et montrant par là que les grandes et fortes âmes savent honorer par leur constance toutes les sortes de malheurs.
J’ai cru devoir d’abord retracer le caractère de Louis XVI et celui de Marie-Antoinette, tels que les dépeint la correspondance de M. de La Marck, avant d'arriver à Mirabeau, c’est-à-dire à celui qui, à l’instigation de M. de La Marck, entreprenait de sauver
m SOUVENIRS D’UN JOURNALISTE
le Roi et la Reine du péril que leur créaient les événements, les partis et leur propre caractère. Je dois maintenant étudier Mirabeau et son plan politique.
Je ne ferai pas une histoire on un portrait de Mirabeau. 11 y a en lui plusieurs personnages : il y a le fils qui lutte contre son père; il y a l’aventurier littéraire et politique; il y a l’amant de madame Monnier et le prisonnier de Vinccnnes; il y a l’écrivain ; il y a enfin l’homme politique de 89 à 91 , et encore ici l’homme est double, car l'orateur révolutionnaire de l’Assemblée constituante n’est pas le même que le conseiller secret de la monarchie. Je ne veux étudier dans Mirabeau que ce dernier côté de l’homme politique.
D’abord vient une question : de l’orateur révolutionnaire de l’Assemblée constituante ou du conseiller secret de la monarchie, quel était le vrai Mirabeau ? Mirabeau voulait-il la révolution comme il la préconisait à la tribune, ou la monarchie, dont il était le conseiller dans ses notes secrètes? Quant à moi, je n’ai aucune incertitude à ce sujet: je crois que Mirabeau voulait sincèrement la monarchie, et, à mes yeux, le Mirabeau des notes secrètes est le
MIRABEAU, LOUIS XVI, MAR1E-ANTOIXETTE 3SÔ vrai Mirabeau. De plus, je prétends qu’entre ses discours de tribune et ses notes au Roi il n’y a pas de différences fondamentales. Le langage varie; la pensée est la même, à prendre l’homme dans l'cnsemble de ses discours et de ses écrits. Ses passions du moment sont fort contradictoires , je l'avoue; ses paroles le sont un peu moins ; ses pensées ne le sont pas du tout.
D’où vient la croyance que j’ai en la bonne foi de Mirabeau? je crois à la parole d’un mourant. Trois jours avant sa mort , Mirabeau disait à M. de La Marck : « Mon cher ami, j’ai chez moi beaucoup de papiers compromettants pour bien des gens, pour vous, pour d’autres, surtout pour ceux que j’aurais tant voulu arracher aux dangers qui les menacent. 11 serait peut-être plus prudent de détruire tous ces papiers; mais je vous avoue que je ne puis m’y résoudre. C'est dans ces papiers que la postérité trouvera, j’espère, la meilleure justification de ma conduite dans ces derniers temps; c’est là qu'existe l'honneur de ma mémoire. Ne pourriez-vous emporter ces papiers, les mettre à l'abri de nos ennemis, qui, dans le moment actuel, pourraient en tirer un
parti si dangereux en trompant l'opinion publique?
Blais promette! -moi qu’un jour ces papiers seront connus et que votre amitié saura venger ma mémoire en les livrant à la publicité*. » Au lieu de regarder ses notes écrites pour la Cour, comme autant de témoins qui l’accusaient, Mirabeau les regardait donc comme des témoins qui justifiaient sa politique et qui en révélaient l’intention. Il y avait donc là sa vraie pensée, celle qu’il voulait montrer à la postérité. Ce n’était pas comme orateur révolutionnaire qu'il avait à cœur de paraître dans l’avenir : c’était comme l’homme qui avait voulu empêcher la chute de la monarchie, régénérer et raffermir la royauté.
Déjà , au mois de juillet 1 790, Mirabeau s’était cru près de mourir, et il avait, à cet instant suprême, confié aussi au comte de La Marck ses papiers secrets et le soin de sa mémoire. Les billets qui se. trouvent dans sa correspondance, au sujet de ce dépôt, sont nobles et touchants : « Voilà, mon cher comte, deux paquets que vous ne remettrez qu’à moi , quelque chose qu’il arrive, et qu’en cas de mort vous communiquerez à qui prendra assez d’in-
• Tome I", p. 256.
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 387 térèt à ma mémoire pour la défendre*. » Et M. de La Marck lui répond : « Si j’existe lorsque la chose publique, universelle, vous perdra, ma profonde amitié pour vous, le culte que je rends à votre supériorité, assureront à votre mémoire tout ce dont je suis capable. Ce serait peu de chose ; mais le zèle le plusexclusif saura, à défaut de toute autre qualité, trouver ceux qui seront dignes de parler de vous. » Nobles et simples paroles, dont Mirabeau ressentait dignement la grandeur affectueuse, et qui ranimaient son âme tourmentée! « Je suislrès-touchéde votre billet, mon cher comte, et je vous assure que mon courage est très-ravivé de l’idée qu’un homme tel que vous ne souffrira pas que je sois entièrement méconnu. Ou je serai moissonné bientôt, ou je laisserai dans vos mains de nobles éléments d’apologie. Certes, je compte dans leur nombre la sorte de divination qui vous a appelé à être mon ami, lorsque tant d’hommes vulgaires s’occupaient à faire écho contre moi, ou essayaient de me garrotter sur leur mesure. — Mais passons aux affaires* 1 »
* Tome II, p. 109.
« Tome II, p. 110- Ut 1 .
Je n’aime pas à prodiguer les grands mots; mais je sens, en lisant cos paroles, je ne sais quel accent sublime et triste qui me touche et me pénètre. J'aime jusqu'à cette brusque interruption d’une grandeâme, qui s’arrache à sa profonde émotion et passe aux affaires, les affaires, qui sont le vrai travail des hommes de emuren temps de révolution, à condition cependant que les âmes associées dans de grands périls et pour de nobles espérances, si elles renoncent à exprimer leurs émotions, ne renonceront pas à les sentir, et que les labeurs cl les soucis communs occuperont leur esprit sans jamais dessécher leur coeur. Je ne crois pas à la sincérité des entreprises où il n'y a pas quelque grand sentiment enjeu; et non-seulement il faut que les entreprises aient un but élevé, je veux aussi qu’elles se fassent entre gens qui s’aiment et qui aient plaisir à se serrer la main ; je «lirais volontiers qu’il n’y a que les bonnes âmes qui s’entendent à faire les grandes choses. 11 y a de grandes intelligenccsqui ont le cœur égoïste : celles-là, quoi qu’elles fassent, ne font jamais que de petites choses sous de grands noms. Mirabeau était assurément une grande intelligence; mais, de plus, il y avait dans son âme un coin de bonté et
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 380 (le grandeur. La pureté lui manquait, mais non la chaleur.
Ce coin de bonté et de grandeur qu’avait Mirabeau était ce qui le faisait aimer de M. de La Marck et ce qui lui attirait de généreuses affections : a 11 faut, dit M. du La Marck, avoir connu Mirabeau dans le commerce le plus intime pour rendre justice à ses bonnes et nobles qualités, et comprendre tout ce qu’il y avait en lui de séduction. Malgré la divergence de caractères et même d’opinions qui existait entre nous, je ne sais quel charme, pour ainsi dire involontaire, m’attirait vers lui ; c’est un pouvoir qu’il a exercé sur tous ceux qui l'ont connu particulièrement. 11 emporta dans la tombe la consolation d’avoir eu beaucoup d’amis. »
A prendre M. de La Marck tel que M. de Bacourl le dépeint dans l’introduction de la correspondance, je ne m’étonne pasdu goùtqu’il avait pourMirabeau . u M. de La Marck, dit M. de Bacourt, avait un tour passionné d’esprit qu’il conservait encore à quatrevingts ans. » C’est par là qu’il avait aimé Mirabeau, c’est par là qn’ii avait chéri ce génie, en qui il sentait aussi un cœur. Il aimait à la fois en Mirabeau l’homme et l’orateur, comme on aime un ami et
comme on aime les arts, avec l'affection que l'un inspire, avec le charme que les autres font sentir. C’était autrefois l'attribut des grands seigneurs d'aimer les arts, la littérature, les hommes de génie et les hommes de cœur, tout ce qui ennoblit l’âme, tout ce qui l’émeut du grand côté. La littérature a été la passion du dix-huitième siècle, et il y avait quelque chose de celte bonne passion dans le goût de M. de La Marck pour Mirabeau; niais M. de La Marck eut le mérite de sentir promptement qu'il y avait en Mirabeau plus qu'un lettré, qu’il y avait un homme, et c’est cet homme qu’il aima sincèrement. Les grands hommes ont souvent des amis qui cherchent à s'approprier un peu de leur auréole : c’est là le principe de l'amitié dans les coteries. Eu aimant Mirabeau, 31. de La Marck ne songea pas un instant à lui-même. L'élévation de son esprit et son rang dans le monde le préservaient également de chercher à faire les aflaires de sa vanité derrière la popularité cl le génie de 3Iirabcau. Je dirai môme qu’on senl que 31. de La Marck aime 31irabcau de haut, presque de tous les côtés, excepté, si j'ose ainsi parler, du côté de l'esprit; et cctle allure est toute naturelle dans 31. de La Marck, qui est de maison quasi sou-
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 391 vcraine et qui a sur Mirabeau toutes les supériorités de rang et de fortune admises alors entre gentilshommes. 11 n'en a que plus de mérite, selon moi, à reconnaître la supériorité de génie dans Mirabeau, et à comprendre que les temps étaient venus où cette supériorité était une force qu'il fallait apprécier.
Si j'avais besoin de prouver combien l'affection de M. de La .Marck pour Mirabeau était dégagée de tout calcul de vanité et de tout esprit de coterie, j’en trouverais un témoignage incontestable dans la manière dont il vivait avec lui : il ne le flattait pas, il ne le singeait pas. Quiconque connaît un peu le manège des coteries voit, à ces deux signes, que M. de La Marck ne mettait ni sa vanité ni son ambition à être l’ami de Mirabeau. Loin do chercher à l’imiter, il le contredisait volontiers et prenait le contre-pied des thèses que Mirabeau soutenait dans la conversation; et à ce propos M. de La Marck raconte une belle et touchante parole de Mirabeau mourant. Un jour, dans un de leurs entretiens, on s’était mis à parler des belles morts, soit dans l’antiquité, soit dans les temps modernes, et là-dessus Mirabeau, s’échauffant, avait été fort éloquent sur
302 SOUVKSiRS D'UN JOURNALISTE
les morls dramatiques ; il y avait pourtant un peu d'emphase dans son éloquence, « ce qui fit, dit M. de La Mark, que, par habitude et par conviction, je pris aussitôt le côté opposé de sa thèse. J’essaya de diminuer le mérite de ce qu’on est convenu d’appeler de belles morls , en soutenant qu’elles étaient le plus souvent le résultat d’une orgueilleuse affectation. Quant à moi, dis-je, les morts que je trouve les plus belles, ce sont celles auxquelles j’ai assisté sur le champ de bataille et dans les hôpitaux, où des soldats , d’obscurs malades, conservaient tout leur calme, n'exprimaient pas un regret de quitter la vie, et se bornaient à demander qu’on les plaçât dans une position où, souffrant moins, ils pussent mourir plus commodément. — Il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites là , répliqua Mirabeau. — Et puis nous parlâmes d’autre chose. J'avais oublié toute cette conversation, lorsque le jour où je transportai chez moi les papiers de Mirabeau, étant ensuite revenu chez lui, je m'étais assis près de la cheminée de la chambre où il était couché. Bientôt après il m’appela : je me lève, je vais près de son lit, il me tend la main, et, serrant la mienne, il me dit : Mon cher connaisseur en belles morts, étes-
HIIIABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOIXKTTE 303 vous content? — A ces mots, quoique naturellement froid par caractère, jo ne pus retenir mes larmes. Il s’en aperçut et me dit alors les choses les plus affectueuses et les plus touchantes sur son amitié et sa reconnaissance pour moi. Je ne puis répéter ici ce qu’il me dit d’amical : quand la modestie ne me commanderait pas la réserve, je ne saurais jamais bien exprimer tout ce qu'il trouva d’élévation et d’énergie dans son esprit, de chaleur et d’élan dans son âme, pour me témoigner son attachement1. »
Je tenais à bien expliquer ce qu’il y avait d’amitié sincère et noble entre Mirabeau et M. de La Marck, avant d’en revenir au sujet de la correspondance, c’est-à-dire aux relations que M. de La Marck établit entre Mirabeau, le Roi et la Reine. Le but de ces relations était le plus noble et le plus important du monde, puisqu'il s'agissait de sauver la monarchie en la régénérant, et, en sauvant la monarchie, de sauver aussi la société; mais le moyen n’eut rien de beau, car , à prendre les choses en mauvaise part, ces relations ne furent qu’un marché, et c'est
* Tome I, p. 258-259.
M. de La Marck qui négocia ce marché. Ici j’ai plusieurs remarques à faire, les unes à la charge de Mirabeau, les autres à sa décharge. Commençons par les premières.
M. de La Marck lui-mâme fut choqué, dit-il, de la joie que manifesta Mirabeau en apprenant qu’il recevrait 6,000 francs par mois, et que toutes ses dettes, jusqu’à concurrence de 200,000 francs, seraient payées. « De plus, dit M . de La Marck, je lui montrai les quatre billets de 250,000 francs chacun que je devais conserver entre mes mains, et je l’informai que l’intention du Roi était de lui faire remettre celle somme d’un million si, à la fin de la session de l’Assemblée, il avait fidèlement rempli les
engagements qu’il avait pris Mirabeau laissa
alors éclater une ivresse de bonheur dont l’excès, je l’avoue, m’étonna un peu , et qui s’expliquait cependant assez naturellement, d’abord parla satisfaction de sortir de la vie gênée et aventureuse qu’il avait menée jusque-là , et aussi par le juste orgueil du penser qu’on comptait enfin avec lui. Sa joie ne connut plus de bornes, et il trouvait au Roi toutes les hautes qualités qui doivent distinguer un souverain ; s'il n’en avait pas fait preuve encore, il fal-
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 305 lait s’en prendre, disait-il, à d’inhabiles et sots ministres, qui n’avaient pas su le représenter à la nation avec toutes les qualités qu'il possédait ; mais il n’en serait plus de même désormais, et on le verrait bientôt occupant une situation digne de son caractère généreux *. » L’explication que M. de La Marck donne de la joie de Mirabeau est ingénieuse et indulgente. Cependant celle joie l’étonna, il l’avoue, et je crois, Dieu me pardonne, que ce qui choqua surtout 31. de La 3Iarck dans la joie de Mirabeau, ce fut l'air de parvenu qu’elle lui donnait : il n'y a que les petites gens qui se réjouissent ainsi de devenir riches. G’e$t ce sentiment-là seulement que M. de La Marck semble blâmer dans Mirabeau; car l'idée de vénalité attachée au marché ne pouvait pas le scandaliser , puisqu'il avait conseillé et négocié le marché pour un ami qu'il aimait sincèrement. Nous avons, de nos jours, d’autres sentiments, et la joie de Mirabeau nous choque à cause de l’idée que nous attachons à des marchés de ce genre.
Non-seulement Mirabeau se laisse aller à une joie peu honnête selon nous, et de mauvais ton selon M . de La 31arck, en apprenant les libéralités du Roi,
* Touik I. p. 16 t.
il fait pis : il se mel à jouir publiquement de sa nouvelle richesse, prend une maison, un valut de chambre, un cuisinier, un cocher, des chevaux; «et pourtant, dit M. de La Marck, chacun savait que, peu de temps auparavant, il avait été aux derniers expédients. Je lui parlai de l'inutilité, du danger de ces dépenses, qui pouvaient produire les plus fâcheux effets dans le public, dont les yeux étaient fixés sur lui. Je lui fis sentir que ses ennemis ne manqueraient pas de rechercher la source de cette opulence si nouvelle, et de l’interpréter de la manière la plus embarrassante pour lui. Il supporta toutes mes remarques et même mes reproches avec une extrême douceur, et me promit d’être plus réservé dans ses dépenses; mais, avec son caractère , lui était-il possible de tenir ses promesses surce point? » Les dépenses imprudentes de Sliraheau ne sont pas le seul reproche qu'ait à lui faire 31. de La 3larck : 3Iirabeau se sert de ses relations avec la Cour pour faire accorder par le Roi des secours d’argent considérables à la compagnie des libraires de Paris : « Cela, disait Mirabeau, devait populariser le lîoi cl la Reine dans la bourgeoisie de Paris. » Cela servit seulement à secourir les libraires que connaissait 31irabcau.
MI1UBEAU, LOUIS XVI, HA ItlE-A.NTOIN ETTL 3U7
Je pourrais aisément trouver, dans la correspondance de M. de LaMarck, d’autres témoignages contre Mirabeau. Qu’en conclure, sinon que les anciens désordres de Mirabeau perçaient sans cesse à travers la nouvelle conduite qu'il voulait tenir, et que le nouvel homme avait toujours en lui beaucoup du vieil Adam? Leçon instructive de voir comment, en dépit de ses bonnes intentions, en dépit de la grandeur que lui faisaient les circonstances, Mirabeau était sans cesse tiré en bas par les souvenirs et par les liens de sa première vie. Et ce n’était pas seulement à la chose publique que nuisait l’immoralité de sa jeunesse, comme il le disait avec un repentir plein de fiei lé : c'était à lui-même. Il ne trouvait pas seulement l’ancien Mirabeau dans les jugements du monde contre lui, il le trouvait aussi en lui ; sans cesse il y retombait par habitude, et l'ancien Mirabeau luttait contre le nouveau dans son propre cœur. 11 aurait fini par vaincre le public, s'il avait pu se vaincre lui-même.
J’ai dit ce qui me choquait dans le marché de Mirabeau avec la Cour; disons aussi ce qui l’excuse. La première excuse, celle que M. de La Marck ne songe même pas à faire valoir, parce qu’elle est tellement
dans les idées du temps, qu’il ne croit pas que l’opinion puisse jamais changer à cet égard, c’est qu'un sujet pouvait toujours accepter les libéralités du souverain. Les traditions féodales d'une part, et les habitudes de Cour de l’autre, aidées du penchant naturel du cœur humain, faisaient croire qu'on pouvait tout recevoir du roi. Sous l’Empire, les généraux de Napoléon s’honoraient aussi de scs libéralités : c’étaient des récompenses et des encouragements. C'est avec ces idées que M. de La 31a rck proposa à Mirabeau de recevoir du Roi un traitement comme récompense des conseils qu’il devait donner et des services qu’il devait rendre.
Voilà une excuse prise dans les idées d’alors ; en voici une autre qui se rapporte aux idées de notre temps: «Mirabeau, disait malicieusement M. deLafayetle, ne s’est jamais fait payer que dans le sens de ses opinions. » Oui, Mirabeau a vendu ses services, cela est vrai; mais il n’a pas vendu ses opinions. Mirabeau voulait une monarchie constitutionnelle, une monarchie comme celle de l’Angleterre, et il n'a jamais varié sur ce point. Dès qu’il entre en relations avec la Cour, il fait sa profession de foi. Dans la lettre qu’il écrit au Roi le 10 mai 1790, il