MIRABEAU, LOUIS XVI, M AB 1E-AKT01 NETTE
triste et perpétuelle observation sur le malentendu du commerce de Mirabeau avec la Cour. Mirabeau est ému, attendri, enthousiasmé; et la Reine? La Reine a peur de lui, elle en est même un peu incommodée. L'enthousiasme d’une part, l'incommodité de l’autre, la différence est grande. Jo trouve en même temps ici une nouvelle preuve de la répugnance naturelle que la Reine avait pour les affaires. Une Reine qui eût aimé à gouverner et à dominer n’aurait certes point en cette peur d’enfant ou de femme en abordant Mirabeau. Enfin, ce qui est un nouveau trait du caractère de la Reine, qui n’était grand que dans le péril, cette conférence, qui l’avait troublée au point de l’incommoder, lui rendit pourtant, ainsi qu’au Roi, plus do sécurité qu’il ne fallait. Ils crurent la Révolution arrêtée, parce qu’un des chefs s’arrêtait en chemin et se rapprochait d’eux, ne comprenant pas coque M. de La Marck comprenait si bien, que désormais les masses étaient tout et les hommes rien.
Les difficultés du commerce de Mirabeau avec la Cour rendaient le rôle de M. de La Marck bien pénible. Je n’en estime et n’en admire que plus M. de La Marck d’avoir pris cc rôle cl de l’avoir
soutenu avec tant de dévouement. Il ne s’en dissimulait pas, d’ailleurs, la difficulté : « J’avais à répondre, dit-il, de la fidélité de Mirabeau, qui s'était engagé, sous mes auspices, dans une entreprise dont il pouvait so dégoûter... Enfin il s’agissait du salut du Roi, de la Reine, de la France. En voilà, je crois, plus qu’il n’en fallait pour frapper d’anxiété l’homme le plus présomptueux, et la présomption n’entre pas dans mon caractère... Mirabeau, tout en sonnant l’alarme pour l’avenir, se bornait à donner des notes sur les hommes et les questions sur lesquelles on l’interrogeait. 11 aurait voulu diriger les Tuileries d'après le système qu’il avait combine, et les Tuileries lui demandaient des conseils qu’ordihairement on ne suivait pas. Sur tout cela, il avait fini presque par prendre son parti, et, s’il éprouvait de la contrariété de n’élre pas mieux écouté, il s’en consolait par les avantages qu’il retirait de ses mystérieux rapports'. Je n’entends cependant nullement faire
1 Voyez ce passage d'un de ses billets au comte de La Marck : « J’avoue que je ne tais pas trop, mon cher comte, pourquoi j’envoie des notes; mais enfin, vaille que vaille, en voici encore une. Ces pièces de comparaison avec les chefsd’œuvre de Bcrgasse... sont une manière d'étude qui n’est pas
MIRABEAU, LOUIS XVI, MÀMG-ANTOINKTTK 443 croire que, retranché dans scs jouissances personnelles, il était indifférent à ce qui se passait autour de lui : son insouciance n’était qu’apparente. Les notes qu’il adressait à la Cour prouveront suffisamment qu’il ne s’aveuglait pas sur les dangers du. moment. J'étais témoin de ses gémissements sur 1 l’inaction de la Cour, qui lui inspirait les plus sinistres prédictions. 11 entrevoyait la fin malheureuse qui menaçait le Roi et la Reine, et c’était alors plus que jamais qu’il me répétait sa terrihle phrase :
« Vous le verrez , la populace battra leurs cada- « vres * î » . ;
Mirabeau nous apparaît là tel qu'il était entre les mains de M. de La Marck, tour à tour enthousiaste ou insouciant ; nature pleine de hauts et de bas, pétrie de contrastes, comme l’est en général la nature humaine, qui n’est pas dans les grands hommes meilleure ou pire que dans les autres hommes, et qui est seulement plus visible et plus remarquée à cause de la taille des hommes. Ajoutez que ces contrastes
plus ennuyeuse que la prisoif, et qui est plus utile qu'un coule , de fée. » 25 octobre 1700, t. II,. f. 25b,.
1 Tuins I, p. 198. . .. . . . c ...... j. i,
Or i
de bien et de mal, qui sont la condition de l'humanité, n’avaient pas pu s'effacer dans Mirabeau par l’influence d’uno vie calme et réglée. Sa vie aventureuse avait ajouté aux inégalités do son caractère ; il était à la fois, comme lo dit M. de La Marck dans une lettre au comte de Mcrcy- Argcntcau, « bien grand et bien petit, souvent audessus et quelquefois fort au-dessous des autres; » accessible au plaisir de gagner beaucoup d’argent pour en beaucoup dépenser, accessible aussi à la pitié et à l’émotion, prompt aux bons sentiments comme aux mauvais, d’une admirable sagacité dans les affaires politiques; capable, dans un mouvement do dépit, d’oublier toutes ses prévisions, toutes scs convictions, et de faire le contraire de ce qu’il voulait et do ce qu’il pensait; décidé à être important et puissant, soit par la Cour, soit par le peuple, selon le moment, et à qui M. do La Marck écrivait avec un sens profond : a J’allais oublier de vous parler de Marseille. Ne vous déterminez à y aller qu’avec la certitude d’être le chef du parti raisonnable, et cela n’est pas chose aisée dans ce moment. Quand vous serez à Marseille, je craindrais que, plutôt que d’être vaiucu. vous ne
vous fissiez le chef du parti le plus fort’. »
Voilà l’homme que M. de La Marck s’était donné la tâche de diriger, do contenir, de rendre utile à la cause du Roi et delà France. Tour accomplir cette œuvre pénible, M. dol.a Marck a sur Mirabeau deux prises: d'abord il l’aime et il en est aimé; ensuite, quoiqu’il l’aime, il le juge et le connaît. H n’est donc jamais avec lui ni froid ni dupe. Les lettres qu'il lui écrit pour le contenir cl le ramener, quand Mirabeau, par colère ou à dessein, s’est laissé aller à quelque effervescence factieuse à l’Assemblée nationale, ces lettres sont pleines de bon sens et d’affection : « Je ne vous ferai aucune grâce, mon cher comte, lui dit-il dans une doces lettres. Dieu ne m’a mis sur la terre que pour aimer cl pour surveiller votre gloire. Rappelez-vous que j’ai eu peut-être à vous retenir dans un léger penchant que vous avez montré contre la Révolution, lorsque je ne la croyais pas aussi faite qu’à présent. A cette heure, je veux vous faire travailler contre l’incendie, et vous m’affligez quand vous lui donnez plus d’action. » El plus loin : « Quand vous verrai-je hors
1 Tome II, p. 349,
de la sphère des factieux el les réprimant avec votre éloquente énergie? Quand vous verrai-je faire l’emploi de vos talents pour cette tranquillité nécessaire, qu’on n’obtient que par le respect et la soumission très-difficiles des hommes pour l’ordre et la loi? La France, à votre avis, n’est-elle pas encore assez désorganisée, et les esprits n’y sont-ils pas encore assez égarés? Mon cher comte, c’est do vous que j’ai longtemps espéré et que j’espère encore. Soyez donc moins violent contre la très-explicable inertie des Tuileries. Ayez plus d'indulgence pour ceux qui veulent peut-être la fin sans les moyens; maisles hommes se retrouvent en toutes choses , et rien n’est plus commun que d’aimer la vie sans s’assujettir au régime qui la conserve1. »
Quel cœur et quelle raison ! et comment Mirabeau qui, comme tous les hommes éloquents, avait le don d’aimer ce qui est bon et ce qui est beau, plutôt encore que de le faire, comment Mirabeau , avec son âme sensible et vibrante, n’aurait-il pas aimé M. de La Marck? Aussi l’aimait-il, et non pas seulement à cause des services que M. de La Marck lui avait
* Tome II, p. 54Ü et 404.
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-AKTOINETTE 455 rendus; il l’aimait par une raison plus haute, quoique encore personnelle : les grands hommes, et meme beaucoup d’hommes, n'aiment que par des raisons personnelles; — Mirabeau aimait M. de La Marck parce que M. de La Marck l'avait compris et deviné, parce qu’il l’avait cru capable du bien, quand tout le monde le croyait ou affectait de le croire voué au mal. Mirabeau avait aussi compris combien il y avait de cœur et de sens dans M. de La Marck et ce qu'il valait: « Je n'ai eu que le mérite, mais que je prise, lui dit-il dans une lettre, de vous avoir deviné au milieu de tous les oiseaux-mouches qui vous entouraient et croyaient vous juger. » j’aime encore ce billet de Mirabeau, le 2 janvier 1790, à M. de La Marck, qui était alors à Bruxelles : « Voilà, mon cher comte, la. date de l’année changée; mais, entre Les grands et immortels événements qui ont signalé cette année mémorable, une circonstance bien fugitive pour tout autre et pour vous-même ne sortira pas de ma mémoire : c’est celle qui nous a approchés davantage l’un de l’autre, et qui a commencé, sur les rapports du courage et du caractère, une liaison... qui deviendra, j'y compte du moins, l'amitié la plus im-
périssable et la plus dévouée. » Et M. deLaMarck lui répondait de Bruxelles : « Sans m’enorgueillir, mon cher comte, d’uu éloge que je dois plus à votre amitié qu'à tout autre titre, je m’honore, à mes propres yeux, d’avoir su m’approcher de vous et rendre hommage à vos qualités rares et trop souvent méconnues. L'amitié qui m’attache à vous trouve un attrait de plus dans la justice que je vous rends, et mou amour-propre même en est satisfait par celle espèce de supériorité que j’acquiers sur ceux qui n'ont pas su vous apprécier, ou qui ne l’ont pas voulu, car l’envie existe partout où il y a des hommes, et elle ne s’exerce jamais plus que sur les hommes supérieurs. »
Voilà comment M. de La Marck aimait Mirabeau et en était aimé; voilà comment il se servait de son amitié pour le diriger et le contenir. Veut-on savoir maintenant comment, tout en l'aimant, il connaissait et jugeait Mirabeau? C'est surtout dans ses lettres à M. de Mercy-Argenteau qu'on voit avec quelle sagacité et quelle justesse il comprend Mirabeau. C’est là aussi qu’on voit comment, tout en sachant les diflicnltés du rôle qu’il a choisi, M. de La Marck ne veut pas abandonner ce rôle : il s'agit eu
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 456 effet de sauver la Ileine, dont le danger frappe les yeux de tous ses amis. Voilà pourquoi 31. de La Mark ne se décourage pas de la direction de Mirabeau, toute pénible qu’elle est. Parfois pourtant la patience lui échappe : « Quel être que cet hommelà ! dit-il dans une de ses lettres. Toujours sur le point de s’emporter ou de se décourager, tour à tour imprudent par excès do confiance ou attiédi par méfiance, il est bien difficile à diriger dans les choses qui exigent de la suite et de la patience*. n
Outre ses défauts naturels, 3Iirabcau avait scs calculs de politique, qui n’étaient pas un moindre obstacle à la direction de 31. de La 31arck. C’est ici surtout que M. de La Marck su montre clairvoyant : « M. de Mir.ibeau voudrait concilier la volonté apparente de servir avec l'inaction, pousser les autres et se tenir en arrière, avoir le mérite du succès et ne pas mettre 6a popularité à de trop fortes épreuves. » Kl {dus loin s « Sa popularité s’est réellement accrue depuis quelque temps; cela m’inquiète. Si jamais il désespère du gouvernement et qu’il place sa gloire dans
1 l’orne II, p, 280.
la popularité, il en sera insatiable, et vous savez comme moi ce que c'est que la popularité dans nn temps de révolution. — Tout ceci me cause un grand découragement, monsieur le comte. Je suis chaque jour plus dégoûté de ce pays-ci, de scs hommes, de ses lois, de ses mœurs. Le Roi est sans la moindre énergie : M. de Montmorin me disait l’autre jour tristement que , lorsqu’il lui parlait de ses affaires et de sa position^ il semblait qu’on lui parlait de choses relatives à l'empereur de la Chine. J'agis, à la vérité, ici par dévouement pour la Reine et par le désir de mériter son approbation; aussi tout ce que je viens de dire ne sert qu'à faire ressortir }a triste destinée de cette malheureuse princesse. Comme femme, elle est attachée à un être inerte; comme reine, elle est assise sur un trône bien chancelant.*. Je surveille, j’étudie plus que jamais Mirabeau, et je demeure toujours convaincu qu’on pourra compter sur lui tant qu’il ne désespérera pas des Tuileries. 11 ne faut pas, d’ailleurs, se dissimuler que cet homme, par ses talents et son audace, conservera une grande prépondérance dans une révolution exécutée par des hommes dont le caractère se rapproche plus ou moins du sien; et, quoiqu'il soit très-
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 457 difficile sans doute de gouverner avec lui et par lui, il me paraîtrait impossible de gouverner contre lui1. »
C’était pour sauver la Reine et pour ramener Mirabeau vers la véritable gloire , celle qui conserve les sociétés et non celle qui les détruit, c’était dans cette double vue que 31. de La 3Iarck avait établi des relations entre la Cour et 3lirabeau. Après la mort de Mirabeau, il continua à essayer de servir la Reine par ses conseils et parses relations dans l’Assemblée nationale; mais on sent dans ses lettres que le découragement le gagne chaque jour. Il avait beaucoup espéré en Slirabeau : 3Iirabeau mort, il voyait les périls devenir plus grands et les secours plus faibles et plus incertains. Mirabeau remplissait et animait tout de sa pensée ; il faisait croire et espérer encore. Tant qu’il est debout, le dénoùmenl fatal de la Révolution, la mort du Roi et de la Reine, les horreurs de 93, ne semblaient pas
* Tome 111, p. 28, 50 et 46.
inévitables, irrésistibles. Après la mort de Mirabeau, on sent qu’on n’est plus séparé du mal que par le temps qu’il mettra à s’accomplir. Ce qui reste d'appui à la royauté s’ébranle et tombe chaque jour. L’Assemblée nationale, qui veut, après la fuite de Varcnnes, sauver la monarchie par la révision de la constitution , selon l’ancien plan de Mirabeau et sous les auspices de Barnave, devenu à son tour un des défenseurs de la royauté; l’Assemblée nationale fait place à l’Assemblée législative, et M. de La Marck voit, dès le commencement, coque sera l'Assemblée législative : « La prochaine législature , dit-il au comte de Mercy-Argenteau, est décidément mal eomposée.Onsaitdéjàquelestroisquartsdesnouveaux députés sont des hommes nuis, et que les autres ne seront remarquables que par des opinions incendiaires. Le corps électoral de Paris vient de nommer Brissot ; un nommé Danton le sera peut-être aussi, l’abbé Fauchet le sera certainement. Voilà plus d’éléments républicains que n’en renferme l’assemblée actuelle, indépendamment des auxiliaires en ce genre qui viennent en foule des provinces. » Non-seulement M. de La Marck est cfîrajé de l’esprit républicain qui anime la nouvelle assemblée; il
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 459 •'afflige aussi, en homme de sens, de rabaissement social de cette assemblée, parce que cel abaissement doit être une nouvelle cause de désordre et de trouble : « Les dix-neuf vingtièmes des membres de cette législature n’ont d'autre équipage que des galoches et des parapluies. On a calculé que tous les nouveaux députés ensemble n'ont pas eu biensfonds 500, 000 livres de revenu. Une telle assem-* blée n’en imposera pas par la décence, puisque la généralité dos personnes qui la composent n’a reçu aucune éducation;... elle n’a plus rien à sacriûer au peuple, sans achever de consommer la dissolution totale de la société et sans donner le signal du sauve qui peut*. »
En même temps qu’il y a tout à craindre et rien & espérer de 1* Assemblée législative, on ne peut, plus attendre aucun secours de la bourgeoisie parisienne: elle est découragéo et intimidée; elle a laissé nommer 1’étliion maire de Paris : a 11 y a eu dix mille volants sur quatre-vingt mille, qui ont laissé faire. Or, h coup siir, les absents n'élaienl pas pour Pétition... La moitié de la nalion est indifférente à
* Tome Ht, p. 235 et 240.
400 " SODVfcNÎItS D'UN JOÜRNAUCTE
tout ce qui se fait, et calme par conséquent; mais cela nè prouve rien, car, dans les plus fortes tempêtes, la met1 est calme à dix brasses de profondeur1. » M. de Montmorin dépeint de même cetté fatale et désastreuse insouciance du pays : « Le peuple, dit-il à M. de La Marck dans une lettre du 19 juin 1792, le peuple ne sera plus désormais que le spec- 9 lateur de ce qui se passera, et il applaudira, comme de raison , au plus fort. Dans le peuple, je comprends la garde nationale, qui n’a aucun ensemble, aucun esprit de corps, aucune volonté, et dont les individus seront toujours tranquilles, pourvu què leurs boutiques né soient pas exposées au pillage*. » M. de Montmorin écrivait ainsi le 19 juin 1792, et le lendemain, lesTuileries étaient envahies, non par le peuple, mais par les bandes que les Girondins avaient fait venir du Midi, et qui, le 20 juin, essayaient le 10 août, b Le peuple de Paris, dit M. de Montmorin en racontant le 20 juin à M. de La Marck , le peuple dé Paris ne se remue plus pour rien; les émeutes sont absolument factices , et cela
‘ Lettre de M. PeJlcnc au comte de La Marck, 17 novembre 1701, t. III, p. 2G&-‘2C9.
•Tonie m, p. 311-312.
est si vrai, qu’ils ont été obligés de faire venir du monde du Midi pour en faire. Presque tous ceux qui ont forcé ks Tuileries, ou plutôt qui y sont entrée le 20, étaient étrangers ou curieux, rassemblés par lq spectacle que présentait celle horde de piques et de bonnets rouges. »
C'est ainsi que, dans le dernier volume de la coiv rcspondancc de M.deLaMarck, nous voyons, à cha- « que instant, s’approcher le fatal dèhoùment, par la méchanceté ou l'aveuglement des uns, par la lâr cheté ou l'insouciance des autres. Éloigné de la France, M. de La Marck n'a plus qu’une seule pensée: c’est de sauver le Roi, et, après la mort du Hoi, de sauver la Reine. M. de Îlcrcj-Argenlcau ne cesse, comme lui, de demander aux Puissances de l’Europe une intervention énergique et décisive, car ce n’est plus que par les armes étrangères que la Reine peut être sauvée: il n’y a plus d’esppir en France. «Faute de n’avoir pas cru possible l'assas3inat du Roi de France, dit M. de Mercy-Argenleau dans une lettre du 29 janvier 1795, peut-être n’a-t-on pas fait ce qui était faisable pour prévenir cette horreur. Tâchons, du moins, qu’il n’en arrive pas de même à l’égard de celte infortunée Reine, qui doit devenir
maintenant le constant objet de notre sollicitad®. » M. de La Marck pressé et conjure aussi le gouvernement autrichien de tenter quelque chose: « Il faut, dit-il à M. de Mercy-Argentcau dans une lettre du 14 septembre 1703, il faut qu'on comprenne à Vienne ce qu’il y aurait de pénible, j’oserai dire de fâcheux, pour le gouvernement impérial, si l’histoire pouvait dire un jour qu’à quarante lieues d’armées autrichiennes victorieuses l'auguste fille do Mario-Thérèse a péri sur l’échafaud sans qu’on ait fait une tentative pour la sauver. Ce serait une tache ineffaçable pour le règne do notre Empereur, et, permctlez-moi de vous le dire, monsieur le comte, l’injustice des jugements humains ne vous tiendrait pas compte des sentiments que vos amis vous connaissent, si, dans les déplorables circonstances où nous nous trouvons, vous n’avez pas tenté d’avance, et à coups redoublés, de tirer notre Cour du fatal engourdissement où elle est*. »
Hélas! ce n’est pas seulement par engourdissement que l'Europe était faible devant la Révolution, c’était par égoïsme, et, comme le dit M. de La Marck
* Tome III, p. 569 et 419.
MIRABEAU, LOTIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 403 avec un grand sens politique, qui est en mémo temps un grand sens moral, les mêmes souverains qui se coalisaient pour rétablir la royauté en France, et qui proclamaient des vues de modération et l’en- (jugement de ne pas s’enrichir de conquête s, s’accordaient pour envahir et partager la Pologne. Il ne fallait avoir, en faco de la Révolution française, qu’une seule pensée ; celle de sauver l’ordre social détruit en France et menacé en Europe. La coalition ne pouvait réussir qu’à cctto condition. Les puissances européennes eurent deux pensées, un calcul politique et une pensée sociale, un mauvais et un bon intérêt. Elles voulaient conserver l’ordre social en France; mais, en même temps, elles n’étaient pas fâchées de voir la France s’affaiblir : elles croyaient que la Révolution, par ses troubles et par leur conséquence, effacerait la France en Europe et ferait que les autres Etals n’auraient plus à compter nvec elle. La France sentit que son indépendance allait être atteinte du mémo coup qui menaçait son anarchie, et elle défendit sur la frontière le pouvoir affreux qu’elle maudissait au dedans. Si l'ordre social fut plus tard rétabli en France, co fut par l’elfort de l'esprit public, lassé entin de
l'anarchie, et non par les armées étrangères. Félicitons-nous de ce dénoùment, puisque, d une part, grâce à la marche des événements, l'ambition malveillante de l'Europe fut trompée et punie, et que, d’autre part, la conservation de l’ordre social fut accomplie par des mains françaises. Mais n'hésitons pas à signaler l'engourdissement et l'égoïsme de l'Europe comme la cause de sa faiblesse devant la Révolution. L’Europe a été vaincue : elle avait mérité de l'être. La France ellemême, toute cette France qui voulait 89 et qui ne voulait pas 93, qu’est-ce qui fit pendant trop longtemps sa faiblesse? l’engourdissement et l'égoïsme d’une part, la triste et incurable désunion des partis de l’autre. Voici des paroles que je trouve dans un mémoire de M. Pellenc du 3 novembre 1793, et que je cite volontiers, parce qu'elles montrent par un exemple significatif les enseignements et les leçons de toute sorte qu'on trouve à chaque instant dans la correspondance de M. de La Marck : « La méfiance règne autanlà l’intérieur de la France qu’à l’extérieur entre lesdifTérents partis. Les aristocrates, les impartiaux , les monarchistes, les constitutionnels, les girondins se détestent et se décrient mu-
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 465 tueilemcnl. Quelque rapprochés qu’ils puissent être entre eux, tous aiment mieux encore la république que de voir triompher leurs rivaux. *
CONCLUSION
L'article qu’on vient de lire n'est pas seulement le dernier de ce recueil, il en est aussi la conclusion naturelle.
J’aurais mauvaise grâce à désavouer la prédilection que j'ai pour la monarchie constitutionnelle, telle que nous l’avons eue en France de 1815 à 1848, et particulièrement de 1830 à 1848. Mais toutes les fois que, de nos jours, on défend les principes de cette monarchie, il y a trois doutes ou trois objections qui s'élèvent dans l'esprit : 1° La monarchie constitutionnelle était-elle possible en France en 1789? 2° Tétait-elle même pendant sa durée do
CONCLUSION
1814 à 1848, et sa chute soudaine en 1848 lie prouve-t-elle pas qu’elle n’était chez nous qu’une des formes accidentelles du pouvoir? 3* enfin, celte monarchie peut-elle absolument exister en France, et le peut elle particulièrement de nos jours? Je voudrais dire un mot sur ces trois questions.
Les hommes, en général, aiment mieux accuser les institutions que s’accuser eux-mêmes. Il est facile et commode de dire que la monarchie constitutionnelle était impossible en 1789 et n’était plus possible en 1848. Celte explication disculpe les hommes aux dépens des choses, tandis que l'élude de l’histoire de 1789 et de 1848 disculpe, selon moi, les choses aux dépens des hommes. Louis XVI et Marie-Antoinette se sont perdus par des fautes qui ne valaient pas assurément la catastrophe épouvantable qu’elles ont amenée ; mais il est rare en politique de trouver une juste proportion entre les fautes et les châtiments, de même qu’entre les mérites et les récompenses. La politique n’est le domaine ni de la justice divine ni de la justice humaine. L’histoire politique est pleine de fautes médiocres effroyablement punies, et de mérites médiocres magnifiquement récompensés. L’hésitation, la défiance, la
COXCt.USIOJi
faiblesse, le découragement, c'est-à-dire les fautes qui ont causé la chute de Louis XVI et de Marie- Antoinette, sont certes des fautes bien vénielles : quelles conséquences pourtant I Et, pour ne pas parler seulement des torts do ce roi et de celte reine infortunés, les fautes du parti de 89, l'effervescence des idées, l’emportement et l’imprévoyance dans l'action, la vanité des hommes, sont aussi des fautes pardonnables : quelles conséquences pourtant!
Tel a été le triste enchaînement des choses humaines, de 89 à 93. Les petites fautes ont amené les grands malheurs et les grands crimes. Ce sont ces fautes, petites en morale, grandes en politique, qui ont fait tomber la royauté, et qui, du même coup, ont fait tomber la liberté. Donnez aux événements de 89 et de 90 d’autres hommes, oU aux hommes d’autres sentiments; donnez à l’honnêteté de Louis XVI plus de décision, au courage de Marie-Antoinette plus d’ascendant et plus de suite, à Mirabeau plus d’estime et de considération, à ses adversaires moins de haine, à ses rivaux moins de vanité, à M de la Fayette la prévoyance politique, à Barnave, en 89, l’expérience qu’il eut en 91 , aux honnêtes gens
CONCLUSION
enfin, pour agir, de 02 à 94, le courage qu'ils eurent tous pour mourir inutilement ; faites seulement un do ces changements dont aucun certes n'est impossible, vous changez la marche des événements, et la Révolution touche à son but dès ses premiers pas. Rien n’est fatal dans les révolutions : tout dépend des hommes. Et qui peut nier la mutabilité des sentiments humains? qui peut dire que la volonté des hommes suive une pente nécessaire? On dit que nos passions ont leur fatalité : oui ; mais elles ne l’ont pas en commençant, elles l'acquièrent. A mesure qu'elles sont moins maîtrisées, elles nous maîtrisent plus. L’évêque do Bellev, Camus, dans un de ses romans pieux, dit que la tentation, au commencement, est une fourmi qui démange, et qu'è la fin elle est un lion qui dévore. C’est là l’histoire de nos passions. Ecrasez la fourmi; n’altenJez pas le lion. Toute passion est une fatalité qui naît : ne la laissez pas grandir.
Quand l’étude que j’ai faite de la correspondance de Mirabeau ne m’aurait démontre que cette grande vérité, à savoir que, dans la révolution de 89, ce ne sont point les chances qui ont manqué aux hommes, mais les hommes, au contraire, qui ont manqué
-CONCLUSION
aux chances, je serais heureux d'avoir fait cette élude. Mais elle m’a convaincu aussi, par contrecoup, que la révolution de 1848 n’a pas été plus irrésistible que celle de 89. Là aussi ce sont les hommes qui ont manqué aux chances; rien n’a été fatal.
Cela veut-il dire que j'accuse tout le monde de la révolution du 24 février? Oui, tout le monde, si l’on veut, mais personne plus que tout le monde. Cela veut dire surtout que je ne me résigne pas à croire à la nécessité de cette révolution; que je crois qu’elle était évitable avant quelle fût commencée, évitable encore pendant qu’elle était en train, et qu’il n’y a pas eu, le 24 février, de six heures du malin à midi, une seule minute pendant laquelle une autre résolution prise, un autre ordre donné, une autre mesure exécutée, un autre mouvement fait, soit par l’armée, soit par la garde nationale, n’eût amené un autre dénoûmcnt.
J’ai plusieurs arguments contre la prétendue nécessité delà révolution de 1848. Je prends le plus fort dans la nature même et dans les résultats de celte révolution. Elle n’a rien créé, et ce n’est pas faute de l’avoir voulu; mais elle n’avait rien à créer.
473 CUMiUiMQN
La révolution de 89 avait à créer une société fondée sur l’ égalité; elle avait à substituer une société égaie à la société privilégiée; elle a fait son oeuvre. La révolution de 1830 avait à soutenir la liberté légale contre la monarchie du bon plaisir ou des coups d'Mlat; elle a fait son œuvre aussi ; pendant dix* huit ans la France a eu la monarchie constitutionnelle. Qu'a fait la révolution de 1848 ?< quelle société a-t-elle créée? esl-co celle d'aujourd'hui? Il n’y en a aucune assurément qui réponde si peu aux principes et aux paroles do 1848 ; l’Empire au lieu de la République, l’étiquette au lieu du sans-gène, les habits brodés au lieu dé$ blouses, le prépondérance de l'armée et des épaulettes au lieu de légalité indisciplinée de la garde nationale, la grande industrie au lieu des ateliers jujujonaux, Ie8 hardiesses du commerce et de la spéculation aulieu
de la menace du maximum, ,1a bourse et le luxe au lieu de la stagnation et de la misère. Voilà 1858 comparé à 1848. L'un ne procède doue pas de l'autre, sinon comme les contraires s’appellent et se succèdent., „ .. M. é! -
La destructiop (de 1848 devait, être pour tout le monde une délivrance, et ,pow;H3Uicanque
CONCLUSION
l’accomplirait un tilrc au pouvoir. Cola est si vrai que, celle destruction s’élant faite en deux fuis et ayant eu deux moments, chaque moment a créé son pouvoir. Le 24 juin 1848 a créé le pouvoir du général Cavaignac, pouvoir partiel et éphémère, parce que la destruction de 1848 n’avait été que partielle aussi par la victoire du général Cavaignac : les opinions du général tempéraient et amortissaient la victoire même qu’il remportait. Le second moment de la destruction de 1848 a été le 10 décembre 1848, ou plutôt le 2 décembre 1851 ; car le 10 décembre il n’y a eu que le destructeur de trouvé. La destruction a été accomplie le 2 décembre 1851, et ce jour-là un pouvoir s’est établi, contraire en tout à 1848 et qui a pris sa principale force dans ce contraste.
Ayant été si faible pour durer, comment 1848 a-t-il été si fort pour renverser? Toutes les digues se sont complaisamment abaissées devant le torrent ; toutes les portes se sont ouvertes, et ce sont celles-là seulement que l'insurrection a enfoncées; tous les hommes se sont effacés au lieu de se redresser. Je ne puis pas revenir par la mémoire sur cette
474 CONCLUSION
fatale journée du 24 février 1848, sans me souvenir d’une conversation que j’eus, au mois de septembre suivant, avec lo maréchal Bugeaud, chez lui, à Excideuil.
J'ai beaucoup aimé et beaucoup admiré le général Bugcaud, surtout à cause d’une chose : it> s'est trouvé au niveau de toutes les situations que le sort lui a faites, et à mesure que sa fortune a grandi, il a grandi avec elle. Or, il n’y a de vraiment grands, selon moi, que les hommes qui grandissent longtemps. Ceux-là seulement sont des chênes ; les autres no sont que des mâts qu’on élève pour la circonstance ; ils ont des étais et point de racines. Prenez le maréchal Bugcaud avant son gouvernement d’Afrique : c’est un bon général, comme il y en a beaucoup. Prenez-lc après son gouvernement : non -seulement c’est un grand homme de guerre, comme il l’a montré à 1%; mais, de plus, c’est déjà un homme d’État et un politique. 11 comprend, quoiqu’il aime la force, la part qu’il faut faire à la lilierté dans la monarchie constitutionnelle. 11 supportait avec peine celto liberté quand il était encore l'égal de tout le monde; il la tolérait depuis qu’il était devenu supérieur.
CONCLUSION
Avec celle fermeté de jugement et ce goût de 1.1 force employée à propos, comment le maréchal Bugeaud 11‘a-t-il pas empêché la révolution de Février? comment nous a-t-il laissés tomber dans l’abîme? On sait que le commandement des troupes lui fut retiré le 24 février, à dix heures du matin, et qu'à midi tout était perdu. Je n’avais pas revu le maréchal depuis la veille de cette fatale journée, et j’allai le voir à Excideuil au mois de septembre. Il me raconta, avec une émotion que je ressentais aussi vivement que lui, ce qu'il avait fait depuis le 23 février au soir jusqu’à dix heures du matin, le 24. J'ai écrit tout ce récit; mais je n'ai ni le droit ni l’envie de le publier. Seulement, quand dans son récit il arriva au moment où le commandement lui fut retiré, comme s’il eût répondu à la pensée que j’avais sans l’exprimer, et à la pensée qu’il avait sans cesse lui-même et qui l'agitait d’un regret perpétuel, la pensée de n'avoir point sauvé la France à ce moment, « Mon « cher ami, me dit-il, en recevant l’ordonnance qui « me retirait le commandement des troupes et qu'a- « vaient eontre-signée les nouveaux ministres, ceux « de la minute, je m'écriai : Mais c'est impossible I « tout est perdu, si je me relire! El, de la place du
CONCLUSION 1
« Carrousel, où j’étais, je courus an château et je 1 a montât dans ht cabinet du Roi. C'était déjà une1 « halle ■: tout le monde'y entrait et y parlait. Je ' « pris > vivement la parole; le Roi m'interrompit « pour' dte 1 dire qu'il venait d'sbdiquér. il était1 n calme et croyait évidemment -que son abdication « allait tout finit. IL me sembla que c'était aussi « l’opinion de tout ce cabinet tumultueux. Je me « récriai violemment, et U Reine m’appuyait avec « beaucoup de fermeté, disant de temps en lempsj « au Roi : Écoute le maréchal ! écoute le maréchal!
« Le Roi m’écoutait, mais comme quelqu'un qui a « pris son parti et ‘qui ne sc croit déjà plus rca*
« ponsablc des événements. Je vis que tout était' « perdu; je gardai lë silence pendant près de éinq « minutes, et voici les idées qui me traversèrent a l'esprit : personne ici n?a plus sa télé; on ne sait' « ni qnel est le jréril ni quel est le remède. Le rea mode, c’est que je prenne la dictature etque, mal- « grêles ministres, malgré tout le monde, je sauve « la monarchie'Ct la société 1 *-*- Ah! mon cher ma* réchal, m'écria i-jo, pourquoi n'avez* vous pas fait cela ? vous noua auriez sauvés b-— Je h ai pas osé, me répondit le maréchal aVee un accent que j’en-
CONCLUSION
tends encore après dix ans, et que j' entendrai toute > ma vie, tant il y avait dans cet accent la fierté d'un homme aussi courageux que personne au monde, courageux de corps' et d'esprit, le seul qui put dire impunément : Je n’ai pas osél et tant il y avait' aussi dans cet accent le désespoir d’un grand coeur qui se reproche de n'avoir pas tout fait pour sauver > son pays! — « Ju n’ai pas osé, reprit-ii, braver les ministres, les Chambres, l'abdication même du Roi, qui était un système politique nouveau qu’ou voulait essayer. Il fallait faire tuer du monde, continuer la guerre ou plutôt la commencer, cariions n’avions pas encore engagé le combat, et cela quand tout le monde voulait la paix et la croyait facile avec l’abdication du Roi. Je n'ai pas osé. » Et, comme je restais muet et pensif, — « A quoi pensez-vous? me dit-il ; vous regrettez mon manque de hardiesse? — Oui, mon cher maréchal’ je le regrette, parce que je sais ce qui est arrivé depuis, et que j’ai vu le fond du fossé où vous nous auriez empêchés de tomber; mais, quand je me reporte au temps et au jour, jo dois dire que vous n'avez pas pu faire autrement quei de no pas oser. Si vous ne réussissiez pas, vous ensanglantiez inutilement la catastrophe j et ç’* été In
478 CONCLUSION
volonté du i\oi, dans ce jour fatal, de ne pas dénouer par la force et par le sang une difficulté qu'il croyait pouvoir dénouer par son abdication. C’est aussi, vous le savez, sa consolation dans l’exil de n’avoir pas fait couler le sang. — Oui, mais si j’eusse réussi! dit le maréchal s’enflammant de nouveau par son regret. — Si vous eussiez réussi, lui dis-je, comme le remède meme nous eût caché le mal, la chambre des Députés vous eût mis en accusation, ou bien vous eussiez été forcé de la dissoudre à l’aide de votre dictature. A qui auriez-vous pu faire croire, a ce moment, que voire dictature temporaire était le seul et unique moyen d'empêcher la monarchie de tomber, la société d'être ébranlée dans scs institutions fondamentales, la garde nationale de Paris d’avoir à racheter, le 24 juin, par une semaine d'héroïques efforts, une heure d’indifférence? Songez, mon cher maréchal, que personne n’avait l’idéo de la gravité du mal, puisque, la veille au soir, on croyait qu’un changement de ministère allait tout apaiser, et que, le matin encore, le P»oi croyait que son abdication allait tout finir. Soyez persuadé qu’au moment otï vous vouliez prendre cette résolution extrême, que vous vous reprochez de n’avoir pas
CONCLUSION
prise, à ce moment déjà elle n’était plus possible, à moins d’une témérité que le résultat n’eût justifiée dans aucun cas ; vaincu, tout le monde vous aurait imputé le sang versé; vainqueur, il vous aurait fallu persister dans la dictature, afin de n’étrc pas mis en accusation. »
J’ai, depuis dis ans, bien souvent réfléchi à ma conversation avec le maréchal et à l'idée d'une dictature prise de force le 24 février. Cette dictature l’eût perdu sans nous sauver, et il a eu raison de ne pas oser. Je suis persuadé, de plus, que le 24 février le maréchal Bugeaud n’avait pas eu l’idée de la dictature aussi nettement et aussi absolument qu’il me l’exposait au mois de septembre. Les périls courus par la société en J 848, la dictature momentanée du général Cavaignac, les revanches excessives que l’esprit d’obéissance préparait à l’esprit d’anarchie, tout cela rendait l’idée de la dictature plus familière à tout le monde, et voilà pourquoi le maréchal Bugeaud, transportant un peu en ariièrc les idées du jour, parlait de la dictature qu’il avait été tenté de prendre le 24 février. Le 24 février, l>ersonne encore n’eu était là; l’idée n’était pas entrée dans les esprits, et tout le monde, dans le camp
480 ; CONCLUSION
monarchique du moine, voulait être sauvé par les'1
moyens légam. '.J • ■ !•••• •" ‘-1 ' 1 "
Ce n’était point dès le lendemain qu'en pbrivait détruire le 24 février 1848. Le 24 juin, la société n’a vaincu que parce qu’elic défendait lé' 24 février; elle en défendait la for me, sinon l’ësprit. Si le 24 juin avait voulu faire le coup d'Etat i du 2 décembre 1851, il aurait infailliblement échoué., Ici je songe involontairement au rè- 1 proche que beaucoup de personnes ont fait et font encore au duc d’Aumale et au princé de Joinville, qui avaient une armée én Algérie, de n’avoir point ramené celte année pour détruire la révolution de Février et relever la monarchie constitutionnelle. Cette idée est encore un des moyens extrêmes qu’on imagine pour défaire 1 ce qu’on aurait pu empêcher. Au mois de mars’ 1848, les prises al armes, les dictatures ni i-! ! lit aires, les marches d'une armée sur lacapi- 1 laie, toutes ces choses avec lesquelles l'expérience 1 nous a,, déjà familiarisés et nous familiarisera ! peut-être chaque jour davantage, étaient compté- •; temcnl étrangères aux esprits. Nous connaissions1 1 les insurrections populaires et leufs triomphes j-
OtWCMJSION
nous ne connaissions pas les coups d’État victorieux. La révolution de Juillet les avait vaincus, et dqc-huiMnnées de monarchie constitutionnelle én avaient qbassé lüdéede tous les esprits, dans le gou-' verngpept, dans le peuple, dans l'armée. LCprinéc' de Joinville et le duc d’Aumalc’ne pouvaient pas y*' pensqrs; leur armée y pensait encore moï ns qu’eux i et ne les 0ût pas suivis ijusqtf dû bout. Ceüx'qtri1’ reprochent aux princes d’Orléans de ne s^êlre pas ■ sqrvis de l’armée pour détruire la révolution dci Février raisonnent avee les idéesde 1851 sur les'1
événements /do 1848. r i /•. - 1-
Je suis donc à la fois persuadé de deux choses : > d abord de rimpossihilitédedétruire immédiatement la révolution de Février, une fois faite, il a fallu • trois ans d’expérience pour ta miner dans l’opinion, et trois ans d’habiles préparatifs (tour]» vaincre par1* la force. En second lieu, je suis persuadé qu'il était * facile de l'empêcher à l’avance; que* rien' n'a été 1 i fatal dans celle révolution; que rien n’était irrésis- * tikW qtieJes passions desr hommes ont tout fait, > passions petites en commençant et qui, grandissant J en chemin, produisent des événements mille fois plus d
grands et mille fois plus terribles qu elles-mêmes.
*82 CONCLUSION
Si la révolution de 1848 et celle de 1789 pouvaient, l’une être évitée, l’autre contenue et dirigée, par quels moyens devait-on lu faire? Ici voyons comment ce que dit Mirabeau de la révolution de 1789 s'applique à la révolution de
Mirabeau explique avec une force de bon sens admirable comment il fallait contenir et soutenir à la fois la révolution de 1789 : il fallait s'inspirer do ses principes et de ses sentiments; il fallait l'accepter afin de la diriger; il ne fallait pas être contre-révolutionnaire, mais anti-révolutionnaire. Louis XVI ne sut pas prendre ce rôle difficile, mais nécessaire. Mirabeau roi y eût à peine sulli. Disons, à l'honneur des hommes et du roi de la monarchie de 1850, qu’ils étaient tous sincèrement anti- révolutionnaires et pas du tout contrerévolutionnaires. L’écueil de la contre-révolution avait été funeste à la Restauration. La monarchie de 1830 l’évita sans effort, par l’effet de sa nature et de son origiue.
Il fallait, dit Mirabeau, pour contenir la Révolution, avoir de bonnes finances et une bonne armée. Les gouvernements libres sont obligés à être
CONCLUSION
forts, parce que la liberté a ses jours d’indiscipliue et d’anarchio, et que le gouvernement, ces jours-là, ,doit savoir employer la force ave£ à-propos, mais sans timidité. Le gouvernement anglais comprend cela à merveille, et ce n’est pas une des moindres causes de la durée de la liberté en Angleterre. Los Anglais, chez eux et plus encore hors de chez eux, ont de temps en temps des duretés incroyables. Ces duretés conservent aux lois leur autorité, Mirabeau, tout partisan qu’il était de la révolution de 89, n'hésitait pas à conseiller l'emploi de la force, parce qu’il comprenait que la force est un des éléments do la politique. La monarchie de 1850 avait do bonnes finances et une excellente armée. Qui peut en douter, puisque cette armée, formée par le gouvernement constitutionnel, a sauvé la société le 24 juin 1848, et, plus tard, en 1855, a fait glorieusement la guerre do Crimée? Qu’est-ce donc qui, en 1848, a empêché la monarchie de 1850 de résister? l’abus, selon moi, de deux idées excellentes ; la soin exclusif des formes constitutionnelles, et le respect superstitieux de la force morale.
A prendre les formes du gouvernement représentatif, en 1847 et en 1848, tout allait selon les
CONCLUSION
règles de ce gouvernement. Le Ministère avait la majorité dans le? Chambres ; pourquoi le chan- , ger? Aussi, da^ un pays plu? imbu et plu? pé-., nétré des idées constitutionnelles, une rtjybljejjeq j aurait été impossible. En France, au coij[raire, j et chez un peuple qui ne prend jamais qu'une fort petite part à son gouvernement, excepté ]g$
jours où il le renverse, il ne faut pas seulement regarder au jeu de la machine constitutionnelle,, mais encore voir au delà et au-dessous; il faut savoir l'étal moral et matériel des masses, parce >
qu’il y a ja une puissance dont il importe de calculer et de préyoir les coups, pour les éluder : par la prudence ou les vaincre par la force, te ministère de 1847 reprochait avec raison à ses adversaires de parler par la fenêtre, c’esl-à-^e au peuple. Mais pourquoi alors ne regardait-il pas aussi lui- , même par la fenêtre? Si c'était dans le peuple qu'était la force que l’opposition youlait imprudemment soulever, là aussi était la jforcequele gpuv«>| nement devait surveiller et contenir. En 1847 cl en 1848, la petite guerre des Chambres, tout ardente qu'elle fut, n’était pas la vraie guerre .ni le,., vrai danger. Loin de préparer la monarchie 4c 1830
CONCLUSION 485
au duel fatal qu'elle allait avoir à soutenir, l’es-
crime constitutionnelle la trompait : elle lui faisait croire quNl n'y avait à s’occuper que des coups der la salle d’armes, coups prévus et parés d’avance. Les coiijps sur le terrain devaient être bien plus funestes, et c’étaient ceux-là qu’on n’avait point assez
, , • fl .1. . ■ i. • ! I •'>!
prevus ni assez pares.
A côté du souci exclusif des formes constitution-
nelles, l'autre faute delà monarchie de 1830 a été le respect superstitieux de la force morale. En 1830, il est vrai, c’était la force morale, c’est-à-dire la force de l’opinion publique, qui avait triomphé par lés armes. C’était la force de l’opinion aussi qui, pendant les premières années de la monarchie de 1830, avait soutenu le gouvernement et l’avait fait triompher des émeutes. Le représentant armé de cette force de l’opinion était la garde nationale de Paris ; c’était elle qui avait réprimé lés insurrections populaires de 1832 et de
1851. Le Loi s’était habitué à regarder la garde nationale dé Paris comme T’interprète armé de, l’opinion publique. Je ne veux pas répéter ici cé ^tie Mirabeau1 disait de la garde nationale; je (fitaiï seulement qu’elle n’est bonne qu’à
CONCLUSION
certains moments ; il faut surtout qu’elle ait le temps de s’éclairer. Tous ceux qui ont connu la garde nationale pendant les dix-huit ans qu’a duré la monarchie de 1830 ont toujours dit et répété que cette garde était meilleure le troisième jour d’une émeute que le second, et le second qno le premier. Cette lenteur à comprendre son devoir, celle hésitation des premiers moments peut, aux yeux de quelques personnes, être un argument contre la garde nationale; mais, quand on veut s'en servir, on doit tenir compte de ce caractèm H faut donc lui laisser le temps de se reconnaître et ne l’employer qu’en la soutenant contre ses propres hésitations; il faut surtout ne point prendre ses hésitations pour une résolution, et c’est par là que la royauté de 1830 a péché. Quand le Roi apprit que quelques-uns des bataillons de la garde nationale semblaient se prononcer contre lui, il prit cette mauvaise humeur de la première heure pour un mouvement de l’opinion publique, et, fatigué déjà du poids du gouvernement, nourrissant en secret l’idée de l'abdication, il crut le moment
arrivé d’accomplir son dessein. S’il eût attendu et résisté, la garde nationale aurait vu où était le dan-
CONCLUSION 481
ger. Elle n’a pas eu le temps de voir clair; elle n’a eu que le temps de trébucher dans le premier trouble, et ce faux pas a tout perdu. Je ne sais pas si la garde nationale revivra sous sa forme ancienne; ce que je sais, c’est que l’opinion de Mirabeau en 1790 et l’expérience de la révolution de 1848 serviront longtemps d'argument contre l’institution de la garde nationale.
Le respect de la force morale est un sentiment admirable; mais il faut sc garder de le pousser jusqu’à la superstition. 11 y a des temps où la force morale s’éclipse et n’est plus représentée que par une sorte de fanatisme politique, qu’il faut savoir dédaigner et combattre. Pendant toute la durée de la monarchie de 1830, nous avons trop cru à l’ascendant des idées : nous avons pensé qu’elles décidaient de tout dans le monde. Oui, les idées décident de tout dans le monde; mais elles y mettent te temps. S’il faut à la liberté un siècle pour s’établir dans un pays, elle prend son siècle sans sc soucier des générations qui périssent en attendant. Prenons dans les idées les motifs de notre confiance; mais ne croyons pas que la force ne soit que là. Il faut se défendre et se soutenir au-
488 CONCLUSION
trouent que par la force morale. Le moyen âge, le seixièrae siècle et même le dix-septième cfpyaient beaucoup à Ja force matérielle, aux citadelles, (aux armées,, pu* pWU*» Ils avaient tort U’ y Irop croiçej nous avions tort de n’y plus croire du tout. La révolution de 1848 est venue détruira eiti:EurPPe spr ce pond IwauwHp d'Uliisions, Il j a même eu, à ce sujet, de cuiieux enseignements. Qui ne croyait, par exemple, que les vieux çhâteaux forts et les vieux doujons de la.; royauté féodale n étaient plus de mise que! dans les paysages*,': Les rois n’halàtaieot plus, que de beaux palais avec, de grandes avenues ,et de vertes pelouses, sans fossés, sfins tourelles, sans ponts-levis. Il est arrivé qu'eu §|Xe !o bon peuple, de, Dresde s’étant révolté, par imitation des autres insurrections , allemandes, le Roi, quittant son beau palais ouvert, est allé se réfugier dans le vieux château de Kœnigstein, véritable forteresse féodale, et là, à l'abri des visites et des exigences de la révolte populaire, il a attendu,) La révolte s’est épuisé#, dissipée, et le Roi, sortant de son donjon, est rentré dans son palais. Ce jour-là, la moyen âge est venu fort heureusement atj secours; du dix-neuvième ; siècle, et je ue doute pas qu’eu
CONCLUSION 489
France même, si le roi Louis-Philippe avait voulu •'établir à Vincenncs avec les Chambres pour trois jours seulement, Paris, au bout de trois jours de république, aurait prié le Roi de rentrer aux Tuileries.
•*»« I .1 .Hl'.l l1' » l» » • ’ . / Il jl î I * * ! -n J| ' I * 1*11*1
J’ai montré comment et à quelles conditions Mirabeau croyait la monarchie constitutionnelle possible eu France dès 1789; comment et pourquoi elle avait échoué à ce moment; comment elle avait duré en France pendant trente ans et plus, s’étendant en 1830 au lieu de se rétrécir, et comment sa chute soudaine et imprévue en 1848 ne pouvait pas servir d'argument contre sa possibilité: car, cejoiylâ même, la monarchie constitutionnelle avait péri, non par son contraste, mais par son excès. Il me reste
à montrer comment cette monarchie est possible
absolument en France, et l’est même de nos jours.
J’avoue que, sur ce point, je ne suis embarrassé que d’une chose : c’est d’avoir à prouver l’évidence. Eh quoi I voilà un genre de gouvernement qui a
duré plus dé trente ans, et on vient déclarer cependant que ce gouvernement n’est pas possible en France 1 De tous nos gouvernements depuis 1789, le gouvernement conlitutionncl est celui qui a eu
CONCLUSION
la plus longue existence. On déclare que cette exis- . tence n'a été qu’un rêve et qu’une chimère. Est-ce que le principe de ce gouvernement est contraire à notre génie national et aux idées de 1789? Non ; la monarchie constitutionnelle a pour principe la liberté, et personne ne peut nier que la liberté ne soit une des espérances de 1789. Cette espérance ne s'est pas accomplie d’une manière permanente ; il n’en est pas moins vrai que, pendant trente ans, la France a eu ce genre de liberté , et quelle ne l’a perdu de nos jours que pour en avoir abusé. Peutellc retrouver cette liberté, et surtout la retrouver sons traverser de nouveau l’abus pour arriver a l'usage ? Telle est la question. La Constitution do 1852 croit et annonce que l’autorité nous reconduira paisiblement à la liberté. Ce serait assurément le meilleur chemin, quoique le plus long; mais jusqu’ici nous avons fait pou d’étapes vers le but. Quoi qu’il en soit, personne en Franco n’a oublié la liberté, ni le gouvernement, qui la met en perspective, ni le pays, qui semble n’en avoir abdiqué l'usage pendant quelque temps que pour en reprendre le goût par l’absence, comme on se met à la dicte pour retrouver l'appétit.
CONCLUSION
Ce qui fait que beaucoup de personnes ont delaT»puguance à croire h la résurrection de la liberté constitutionnelle, c’est peut-être quo les partisans de cette liberté croient qu’elle ressuscitera telle qu’elle était et sans aucun changement. Cette idée est, selon moi, une erreur et un obstacle. La liberté constitutionnelle ne peut pas en France reprendre parement et simplement les formes qu'elle avait en 1847. Je suis môme persuadé que l’esprit libéral ne sera pas non plus ce qu’il était sons la Restau^ ration et sous la bionarchie de 1830 : il aura une autre allure. Celte allure sera-t-elle meilleure? Je n’en sais ricnj et je serais, par mon âge , disposé à croire que les libéraux de l’avenir ne vaudront pas ceux du passé. Mais qu’importe la vieille querelle des jeunes gens et des vieillards? Je crois, à la fois, à l’avenir du parti libéral et à son changement, i Si j’avais quelques conseils à donner au nouveau parti libéral que je prévois et que j'appelle de tous mes vœux, je dirais aux modérés de ce parti, qui aura ses modérés et ses exagérés comme nous avons eu les nôtres, je lui dirais : Donnez i l’antorité monarchique plus que quelques-uns des libéraux de 1830 ne voulaient lui donner; ne cherchez
483 CÛKCtUSfoïf1
pas le Contre-poids delà démocratie .qnisera toujours dominante en !f>ànce,' ne' Ië: cherchez pas dans Taristoertrtie, qui n’ existe pas chez nous comme l’entendent lés admirateurs dé l'Angleterre. Non que je: répudie le1 moins du monde le concbürs dé> l'aristocratie pour la fondation de la liberté feon^titutionnelle en France; mais nous avons ce grandi malheur, dans notre histoire, de n’avOir jamais bien entendu le sens du mot aristocratie : nous! avons toujours confondu l'aristocratie avéc la noblesse. Ce sont deux choses fort différentes. -Neblès et bourgeois, nous avons en vue les titres et non le pouvoir. Là société en France s’eSt toujours par*-’ tagée en trois classes J ceux qui Be pavaneriTdé leurs titres, ceux qui lés usurpent ou les achètent, et ceux qui les envient et les persécutent. Oà y M-U là une aristocratie? . u • •< - 1 ! '*> • "
D'un autre côté, comme il est dans la nature des' choses que toute société ait son aristocratie; comme je délie une société quelconque de vivre une heure ou un jour sans créer une aristocratie; comme Taris tocratie n’est que le développement naturel des supériorités individuelles, et quû la grande faute de ' l'ancienne noblesse, la faute qui l'a fait périr, était u
ÇQÿClUSKW 483
desiopppsfj à çeipssqr palurgl dessppprionitûs.ilj s’ensuit qpq nqu$u aurons fUhfc aristocratie dans notre société française .^istocratie tout individuelle^' 4jjç*.on; pui^ comme la propriété,, à celte «uUditkm, pOurlqpt,.que |e fils p*qfidera du nom et ^le l’ilium trqtipu de son père, dédirais même, suas aucun! paradoxe, que les sociétés démocratiques sont! cellfts où. il importo surtout de nôtre pas loi premier Yenu„,Or, uni nom empêche qu'on net soit, le premier (Venu. Cette aristocratie inévitable, qui u’ a pas besoin (le litres et qui peut s$ cpalenter des noms, celle aristocratie qu'une< société de blouses n'empêche -pas plus de naître qu une . société d’habits, brodés ne, l'crapèche det mourir, celle aristocratie est surtout propre aux sociétés laborieuses et. industrieuses, comme est en ce moment la société française. Empêchez donc, si vous le pouvez, l'industrie elle commerce de créer leurs aristocrates 1 empêchez l'armée de produire de grands noms i Je ne parle pas des sciences, des arts’, et des lettres quip de tout temps, ont créé leurs aristocrates sans demander qno ces aristocrates de- • vinssent des nobles. Bien fou serait le gouvernement, bien insensée serait la liberté qui ne se ser-
CONCLUSION
virait pas de celle aristocratie comme d'une forcé sortie de la démocratie elle-même, pour la modérer et la diriger!
Cette aristocratie naturelle a ses lois de développement et d’exercice, qu'il importe de ne pas déranger, si l'on veut lui laisser toute sa force. Je ne dirai pas qu’une de ces lois, par exemple, soit de ne pas se titrer : je n'attache pas tant d'importance aux titres, ni en bien ni en mal ; ils n'cmpéclicnt pas l’aristocratie, ils ne la font pas non plus. Mais la loi fondamentale de cette aristocratie est de ne pas se séparer du reste de la société, comme a fait la noblesse en France, et de pouvoir toujours se replonger dans le peoplc, comme elle en est sortie. Une autre loi de cette aristocratie est de n'avoir aucun privilège ni dans l’ordre civil, ni dans l’ordre politique, de n’avoir aucune autorité politique qui lui appartienne à titre d’aristocratie. Il peut y avoir deux Chambres dans un État, et l’une do ces Chambres être surtout composée des représentants de celte aristocratie naturelle; mais ne croyez pas, pour avoir fait un Sénat ou une Chambre des Pairs, avoir lait une aristocratie, c'est-à-dire créé un pouvoir qui puisse servir de contre-poids à la
CONCLUSION
démocratie. Les représentants de l’aristocratie nouvelle ont plus d’influence par eux-mèmes que par leur rang dans l'État. Ils sont beaucoup comme militaires, comme propriétaires, comme industriels, comme savants, comme administrateurs; ils sont moins comme Pairs ou comme Sénateurs. Ils conservent leur importance personnelle; ils n’y ajoutent pas celle de leurs fonctions. Je dirai de plus, comme nouvelle preuve de la difficulté de faire de cette aristocratie naturelle une véritable aristocratie politique , que ses représentants se trouvent aussi bien placés, et même mieux, dans la Chambre élective que dans la Chambre viagère. J’ai vu, sous la monarchie de 1830, des personnes considérables qui aimaient mieux leur banc à la Chambre des Députés que leur fauteuil à la Chambre des Pairs. Souvent même le frère aîné, et l’homme le plus important de la famille, était Député et voulait rester Député, tandis que le frère cadet était Pair de France. Cela aurait été étrange dans une véritable aristocratie politique; cela paraissait tout simple dans une aristocratie naturelle.
Si uu gouvernement ne peut pas ériger l’aristocralic naturelle en aristocratie politique, et
CONCLUSION
même s'il détruit les bons effets que doit avoir cette aristocratie aussitôt qu’il vent lui donner un privilège social ou politique, ce gouvernement ne. peut-il pas se servir de l’aristocratie naturelle pour contenir et diriger la démocratie? Il le peut et il le doit. Comme l'aristocratie sort sans cesse du sein même de la démocratie, elle a avec elle je ne sais combien d’affinités qui sont des prises sur la foule. Ne rompes point ces liens, et, si meme vous ave» besoin de créer deux Chambres cl d’en composer une des représentants de l’aristocratie naturelle, c’est-à-dire des capacités, faites que le pouvoir que vous conférerez à votre Chambre ail aussi son principe et sa règle dans la démocratie par l’élection. Je ne demande pas que la haute Chambre soit tout entière élective; je demande que l’élection n'en soit pas exclue*. Une Chambre haute, nommée uniquement par le chef de l’État, ne peut ni lui résister ni l’appuyer. C'est un rouage de gouvernement ; ce n’est pas une force. Elle ne peut rien
* A la fin de 1847, c'est-à-dire à une époque où je croyais qu’il fallait prévenir tes révolutions par de-; changements, j’ai publié dans la Revue des Deux-Mondes un article sur l’organisation élective de la pairie.
éooje
C03CUiSI0K . • 483 i
contre le gouvernement, s'il' s’égare ^ello: ne peut i rien pour lu», is'il vieilli}. Elle tire de lui son auto- , r^W^Hdeluien.dunner , , i , ,,, -.h/uq m
j|J’*i expliqué comment en Franoe.c’eat surfon pouvoir monarchique qu’il faut s’appuyer pour, cou*'' tenir et pour diriger la démocratie, ,et non sur l'aristocratie, qui n’existe pas et qu’on, no peut pas créer,. J’ai dit aussi comment en France il y aura toujours., une pristocratio, naturelle ,sur laquelle! le gouvernement doit s’appuyer sans jamais vouloir la changer en instrument régulier et 'permanent de Kautorité., , Le nouveau . parti libéral devra, donc beaucoup accorder au pouvoir monarchique, ,§an? , monarchie forte et respectée, en Frrnipecpotft de lihei té^Lîe^r périenec est fai|.e maintenant,, Toute?! jes fois que , la liberté if|a jusqu’à l’anarchie, l'anarchie amènera | le despotisme i nqlre pays se, passera plutôt d’être,, libfq que d’clrç gouverné, el ^ommc, dans J’fitat açluçl de notre civilisation, le .premier besoin du , pays est d’être administré, ce besoin-là créera toujours une monarchie, illimitée, si le parti libéral ne sait pas snpporler une monarchie forte, quoique ! limitée. Que le nouveau libéralisa proüte de l’es-
CONCLUSION’
périence des erreurs de l'ancien libéralisme. Nous avons toujours cru trop aisément que nos principes et nos idées, étant ceux de 80, étaient partout répandus et partout accrédités dans le pays : grave erreur 1 Personne no contestait nos principes; mais peu s'en souciaient sérieusement. Autre erreur, et plus grave, de quelques-uns d’entre nous : ils pensaient qu’il ne fallait s’occuper que de ceux qui avaient part plus ou moins au gouvernement par l’élection des députés et des conseillers généraux de départements. De là cette catégorie du pays légal, qui n’exprimait qu'une classification politique et non pas une aristocratie bourgeoise, la plus impossible à la fois et la plus ridicule de toutes les aristocraties.
Ainsi expliquée, la dénomination de pays légal n’a rien de blessant, et les électeurs du suffrage universel restreint aux hommes forment eux-mêmes aujourd’hui le pays légal. Je dois reconnaître cependant que ce mot a été malheureux, parce qu’il avait l’air d’être un système, tandis qu’il n'était qu’une définition. Dans une société jalouse comme la nètre, faire une classification, c'est
milier tous ceux qui n’y rcnlrent point. Personne
CONCLUSION
ne veut être moins que tout le monde. Ne parlez donc pas du pays légal, pas plus que vous ne parlez du pays administrateur, du pays prêtre, du pays magistrat. Être député ou être électeur est une fonction comme celle de magistrat ou d'officier, moins régulière et moins permanente seulement. 11 faut, en France, s’occuper beaucoup des masses, parce quo ce sont les masses qui, à certains moments, décident do tout, même en laissant tout faire. En parlant mal à propos du pays légal, on avait 1 air de croiro et de dire qu'il ne fallait gouverner quo pour les députés et les électeurs. 11 faut, au contraire, gouverner pour tout lo monde et songer aux gouvernés beaucoup plus qu’aux gouvernants.
Jo serais désespéré si le nouveau libéralisme, outre le profit qu’il peut tirer de nos erreurs, ne profilait pas aussi de l'expérience du gouvernement actuel. Ce gouvernement, aidé, il est vrai, de la crainte et du dégoût qu’avait inspirés l'anarchie de 1848, a cherché hardiment sa force dans l’unité et la prépondérance absolues du pouvoir monarchique ; mais il y a ajouté très-habilement le soin des masses, et même il l’a affecté.
000 CONCLUSION
Dans la charité privée, la main gauche ne doit pas savoir ce que donne la main droite. Les gouvernements sont sur ce point dispensés d’humilité : ils doivent dire le bien qu'ils font et même celui qu'ils veulent faire. Tous les. gouvernements en France, quel que soit leur nom, seront forcés de beaucoup s’occuper du peuple et de beaucoup le dire. A Dieu ne plaise que la société française ressemble le moins du monde à la société romaine sous l’Empire! Elle est laborieuse et active : cette différence la sauvera. Ne nous dissimulons pas cependant que, dans les grandes villes, dont je ne souhaite pas que la population continue à augmenter aux dépens de la population des campagnes; ne nous dissimulons pas que, dans les grandes villes et à Paris surtout, la vieille maxime de l’Empire romain, Annond et spectaculis plebem teneri, est redevenue de mise. Je ne dis pas qu'il faut nourrir et amuser les ouvriers de Paris, comme on nourrissait et comme on amusait la population de Rome ; il faut songer pourtant à ce que les ouvriers ne soient jamais affamés ni oisifs. La tranquillité de notre pays tient à deux choses : il faut que les esprits soient satisfaits, il faut aussi que les estomacs ne souffrent pas; c’est-
CONCLUSION' SOI
à-dire qu'il faut gouverner à la fois pour l'élite et pour la foule, pour le haut et pour le bas. Gouvernement des intérêts matériels contre les idées, gouvernement des idées contre les intérêts matériels, gouvernements également mobiles et éphémères.
K lit.