MIRABEAU, I.QUIS XVI, MARIE- ANTOINETTE «O
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mais avec énergie s Oui,, la guerre civile plutôt que le massacre populaire 1 Oui, Moncontour. ou Ivry
septembre) Voyons donc, avant de montrer comment Mirabeau en vient jusqu’à l’idée, de la guerre civile, vojpns cpnimeql il se jjgure l’avepir de la France, , si oq ne . parvient pas | contenir la déma;gogie parisienne : ,« Si le plan que je viens de trader, dit-il, n'est pas suivi; si celle dernière planche de salut nous échappe, il n’est aucun malheur, depuqs les assassinats individuels jusqu’au pillage, depuis la chute du trône jusqu’à la dissolution de l’Empire, auquel on ne doive s’attendre... La férocité du peuple n’auginente-t-clle pas par degrés? N”attiso-t-oo pas de plus en plus toutes les haines cqntrc (a famille royale? Ne parle-l-on pas ouvertement d’un massacre général des nobles et du clergé? N’est-on pas proscrit pour la seule différence d'opinion? Ne fait-on pas espérer au peuple le partage (jes terres? Toutes les grandes villes du royaume nç ^ont-elles pas dans une épouvantable confusion? Lçs gardqs nationales ne qrésident-elles pas à toutes les vengeances populaires? Tous les administrateurs ne tremblent-ils pas pour leur propre sûreté, sans
avoir aucun moyen do pourvoir à celle des autres? Enfin, dans l'Assemblée nationale, le vertige et le fanatisme peuvent-ils èiro poussés à un plus haut degré'? » ..
Voilà l’affreux avenir que voyait Mirabeau, avenir qui touchait de fort près au présent, et qui devint, Hélas I l’histoire de la Franco pendant près de cinq ans. C’est col avenir qu'il voulait éviter à tout prix, même au prix de la guerro civile : « Je n'ai jamais cru à une grande révolution sans effusion do sang, écrivait Mirabeau, le 4 août 1700, au major de Mauvillon, et je n’espère plus que la fermentation intérieure , combinée avec les mouvements du dehors, n'occasionne pas une guerre civile. Je ne sais môme si celte terrible crise n’est pas un mal nécessaire*. » — « Jliraboau, dit M. do La Marck, me répétait incessamment que, si le Roi et la Ileine restaient dans Paris, nous verrions des scènes affreuses; que la populace allait devenir l'instrument des factieux; que l’on ne pouvait plus calculer jusqu’où iraient les fhreurs populaires; qu’cnûn laguerre civile était le seul moyen pour rétablir l'au-
• Tome II, p. 485-480.
* Tonie I, notes de f introduction.
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-AKTOI>'ETTE «I loritê légitime du Roi, Cette guerre l'effrayait moins que ics horreurâ qu’il prévoyait : « car la guerre, ! disait-il , tctrempe les âmes et leur rend l'énergie que les calculs de l'immoralité leur ont fait perdre. » Mirabeau croyait donc la guerre civile inévitable, et mémo il la souhaitait pour evitor de plus grands malheurs; il pensait surtout que « la guerro civile était le seul moyen de redonner des chefs aux hommes, aux partis, aux opinions.» Mot profondément ▼rai et qui témoigne une fois de plus de co sens pratique et décisif que j’admire en Mirabeau. Avec ces idées, il cherchait comment et avec quelle force faire la guerre civile, et il conseillait au Roi et à la Heine « de s'assurer d’un noyau de force par l’armée*. » Non pas qu’il demandât qu'on réunit des corps d'armée : ces réunions de soldats étaient des prises offertes à l’anarchie. Il voulait qu’on s'assurât do quelques corps de troupes ou mémo qu'on les composât, mais « en idée, en intention, in petto seulement, et qu’on choisit d’avance, in petto aussi, le général qu’on metlrait à la tête de chacun de ces corps. » 11 voulait enfin qu'on fût prêt, et qu’au
' Tônie I, f. 126, 127 etlâî. •
moment où le Roi quitterait Paris, il eut dans la main une force active et dévouée; mais, avant tout, il fallait quitter Paris, car à Paris la sédition est irrésistible, et l’armée n’est pas inébranlable,
Il y a de plus, à Paris, un grand élément de faiblesse pour le gouvernement : c’est la garde nationale. Mirabeau est un adversaire décidé de l’institu- *; * •. 1# tion de la garde nationale. L’avenir dira à qui
cette opinion doit faire tort, à Mirabeau lui-même ou à la garde nationale. « C'est sous une infinité de rapports, dit-il, que je considère la garde nationale de Paris comme un obstacle au rétablissement de l'ordre. La plupart de ses chefs sont membres des Jacobins, et, portant les principes de cette société parmi leurs soldats, ils leur apprennent à obéir au peuple comme à la première autorité. Celle troupe est trop nombreuse pour prendre un esprit de corps, trop unie aux citoyens pour oser jamais leur résister, trop forte pour laisser la moindre latitude à l’autorité royale, trop faible pour s’opposer t à une grande insurrection, trop facile à corrompre, , non en masse, mais individuellement, pour n’ê|re pus un instrument toujours prêt à servir les factieux; trop remarquable par son apparente disci-
MIRABEAU, LOUIS XVI, MABIE-A.NTOINETTE 433
plinc pour ne pas donner le ton aux autres cardes
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nationales du royaume, avec lesquelles son chef a la
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manie de correspondre1. » Non-seulement Mirabeau,
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croit que la garde nationale est dangereuse;
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il croit même que l’ardeur et le zèle que les Pari-
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siens mettent à remplir leurs devoirs de soldat et
d’officier dans les commencements de l’institution,
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sont quelque chose dç factice et de frivole : « On ne
saurait croire, dil-u, combien la petite vanité d être armé, d’avoir l’uniforme, de jouer le rôle de militaire, de se faire distinguer, d’obtenir un comman-
dement et surtout une espère d'impunité, a contri-
bué à rendre les têtes françaises révolutionnaires. »
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J’ai exposé lé plan de Mirabeau et indiqué les 1 principales mesures d’exécution qu’il conseillait : ’ point de contre-révolution; tinc royanlc qui daté de 1789; révisée là constitution, ou phitôt faire une1
contre-constitution, ët la faite aveè une assemblée '•
qui ne résidera pas à Paris; ne pas laisser le Roià n
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Paris, mais ne pas l’en faire sortir de nuit et timidement comme un prisonnier qui s'évade; ne point quitter la France cl ne pas se faire émigre ; risquer la guerre civile, s’il le faut , guerre affreuse , mais moins affreuse encore que les massacres populaires, et qui est peut-être le moyen de les éviter; pour faire celle guerre, avoir dans l’armée des corps qui soient dévoués et des généraux prêts à agir au jour marqué; surtout ne pas se confier en la garde nationale de Paris et en son chef, « parce qu’aucun général nommé par la multitude ne sera jamais obéi, et que le peuple croira toujours rester le maître de celui qu’il aura seul choisi pour le commander. »
Tel est le plan de Mirabeau. Quels furent les obstacles qui s’opposèrent à son exécution ?
J’en ai déjà montré quelques-uns : la faiblesse et l’indécision du Roi, le peu d’influence réelle de la Reine, l’esprit d’anarchie qui soufflait partout, la frénésie démagogique de Paris, les erreurs, les passions, les défiances de l’Assemblée. Il est un obstacle aussi que je dois indiquer en finissant : c’est Mirabeau lui-même, sa fougue et scs inconséquences. Ces derniers traits achèveront de peindre .Mirabeau et feront mieux comprendre en même temps combien
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 405 il était difficile alors üe sauver le Roi et la France : difficile, à cause des circonstances; difficile, à cause des passions des hommes et parce qu'alors, comme toujours, ceux même qui cherchaient le bien n’y voulaient rien sacrifier de leur intérêt ou de leur vanité. Mirabeau voulait sauver le Roi et la Reine, j’en suis profondément convaincu; mais il prétendait être le seul sauveur, et, toutes les fois que, par faiblesse ou par méfiance, on s’écartait de son plan, il se croyait libre lui-méme de ne pas le suivre. 11 cessait trop aisément d'être monarchiste lo jour où la monarchie ne faisait pas ce qu’il conseillait. Or ce n’est pas vouloir le bien quo de vouloir qu’il ne se fasse que par nous, et on n’aime véritablement sa cause et son parti que lorsqu’on les aime dans les succès d’autrui.
Je sais bien que Mirabeau, conseiller secret delà Cour et l’un des chefs parlementaires do la Révolution, avait un rôle difficile à tenir; mais ses passions le lui rendaient encore plus difficile que les circonstances. Il avait d’avance expliqué et excusé les contradictions apparentes qu'on trouverait dans sa conduite : « 11 ne faudra jamais juger ma conduite, avait-il dit dès sa première lettre au Roi, partielle-
KG SOUVENIRS l)UX JOURNALISTE '
ment tu siir un fait ni sur un discours. Ce n’est pas que je refuse d’en expliquer aucun; mais on ne peut juger que sur l'ensemble et influer que par l’ensemble. 11 est impossible de sauver l’État jour à jour*. Il s’était donc mis en règle pour les contradictions; mais vraiment il abusait de la permission qu’il avait prise. J’excuse les contradictions préméditées et qui sont l’effet d’une tactique; mais que de contradictions qui ne sont que l’effet de la colère, du dépit, du caprice! Ce sont celles-là que je blâme, parce qu’elles dérangeaient le plan même que Mirabeau traçait aux autres. Il abonde sur ce point en explications ingénieuses auprès de M. de La Marck ; mais il ne persuade pas son ami. Persuadcra-t-il mieux le lecteur? J’en doute fort. Ainsi, quand il parle pour la constitution civilé du clergé et pour le serment imposé aux ecclésiastiques, il prétend qu’il ne faut pas faire attention aux discours plus ou moins vigoureux qu’il pourra prononcer, « parce que, dit-il, ce n’est qu’en se tenant dans une certaine gamme que l’on' peut, dans cette tumultueuse assemblée, se donner le droit d’ètre
* Tome II, p. 13,
raisonnable'.» Oui; mais tout dépend de la gamme, et il y a des gammes avec lesquelles il est impossible d’être raisonnable. C’est ce qui arriva à Mirabeau dans cette occasion . Il avait cru faire merveille de parler violemment et de conclure modérément; le discours tua la conclusion, et voici ce qu’en écrivait avec beaucoup de sens M. de La Marck à M. de Mercy-Argcnteau : « M. de Mirabeau a pris, dans cette affaire comme dans beaucoup d’autres, un des plus mauvais partis. 11 a proposé un décret assez modéré qu’il a fait précédejr d’un discours très-violent, et il a ainsi mécontenté presque tout le monde; il a surtout déplu aux Tuileries, où on se fatigue de son incurable manie de courir après la popularité*.» •
J’ai cité cet exemple des contradictions de Mirabeau, parce qu’il montre clairement le malentendu perpétuel et inévitable qu’il y a dans la conduite de Mirabeau avec la Cour et de la Cour avec Mirabeau. La Cour n’y met guère, je le dis franchement, de délicatesse, et, comme elle a
* Tome H, p. 36 t.
* Tome H, p. 307. ,
acheté Mirabeau, elle voudrait qu'il lui appartint, sans comprendre que Mirabeau dépopularisé et avili no vaudrait plus rien pour elle-même, et que ce serait un embarras plutôt qu’un appui. A quoi scrvirail-il à la Cour d’avoir un contre-révolutionnaire de plus, même quand ce contre-révolutionnaire serait Mirabeau? la contre-révolution n'tn serait pas moins faible. La force n'est plus dans les hommes, elle est dans les masses : « On croit trop, dit fort bien M. de La Merck dans une lettre du 26 janvier 1791 à M. de Mcrcy-Argentcau, on croit trop que le succès tient uniquement à détrôner quelques hommes : on ne voit peut-être pas assez que c’est par les choses et sur les grandes masses d’hommes qu’il faut agir. » Et ailleurs : « A toute autre époque de l’histoire, en connaissant une faction, scs chefs, scs principes et son hut, on pouvait prévoir sa marche et sa durée : il suffisait d’analyser le caractère de quelques hommes, et tout était expliqué. Il n'en est pas de même de la révolution actuelle. C’est la nation entière qui est agitée. Il y a deux mille causes pour un seul effet, et tout calcul sur des causes aussi multipliées devient impossible. Tel homme, qui aujourd'hui
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 430 n’est qu’un instrument, devient demain un chef. » Ce qu'il eût fallu à la Cour, ce n’était pas d’avoir Mirabeau comme elle l’entendait, puisqu’elle n’en aurait pas été moins faible; c'eût été de s'acquérir la force qu’avait Mirabeau. Or, cette forcc-là,qui était une force révolutionnaire, Mirabeau ne pouvait pas et ne voulait pas la mettre dans le marché, line le pouvait pas : M. de La Marck vient de nous expliquer la faiblesse des individus et la puissance des masses. Il ne le voulait pas, parce qu’il sentait que cette force n’était pas seulement ce qui faisait son prix, elle faisait sa sûreté. Il savait très-bien qu’au fond la Cour le haïssait, et qu’il ne valait quelque chose que parce qu’on le craignait. Sa politique générale et sa politique personnelle, sa haine de la contrerévolution et des contre-révolutionnaires, scs principes, ses intérêts, ses passions, tout faisait donc qu’il ne se livrait pas tout entier à la Cour, et que, de temps en temps, par calcul et par emportement, il éclatait en colères et en menaces contre le côté droit de l’Assemblée. Ces jours-là, étant factieux, il l’était plus que personne; alors la Cour S’indignait et s’irritait : c’était bien nalursl. On se plaignait vivement à M. de La Marck de son Mira-
beau : Parler ainsi, lui! — M. do la Marck, ces jours-}à, évitait de voir la Reine ; mais il se plaignait de son côté à Mirabeau, et Mirabeau lui répoudail par quelqu'un de ces billets où éclate toute sa fougue.
Citons un exemple de ces scènes qui troublaient sans cesse les relations de Mirabeau avec la Cour. Il y avait eu dans l’Assemblée une discussion sur le renvoi des ministres. Mirabeau, qui ne les aimait pas, s’abstint pourtant de parler, et l’amendement qui demandait le renvoi des ministres fut rejeté à la majorité de 405 voix sur 440. Ce rejet fut considéré comme un triomphe des principes monarchiques; la Cour et le côté droit s’exaltèrent, et bientôt, dans une question relative au pavillon des vaisseaux, les passions éclatèrent. Le côté droit demandait la conservation du pavillon blanc; Mirabeau alors, dans un discours très-véhément, accusa le côté droit de projets contre-révolutionnaires. Grande colère à la Cour contre Mira» beau; plaintes de M, de La Marck à celui-ci. Mirabeau lui répond : « Hier, je n'ai point été un démagogue; j’ai été un grand citoyen et peut-être un habile orateur. Quoi ! ces stupides coquins, eni-
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE 441 vrés d'un succès de pur hasard, vous offrent tout platement la contre-révolution, et l’on croit que je ne tonnerai pas! En vérité, mon ami, je n’ai nulle envie de livrer à personne mon honneur et à la Cour ma tète. Si je n’étais que politique, je dirais : J’ai besoin que ces gens-là me craignent. — Si j’étais leur homme, je dirais : Ces gens-là ont besoin de me craindre. — - Mais je suis un bon citoyen qui aime la gloire, l’honneur et la liberté avant tout, et certes messieurs du rétrograde me trouveront toujours prêt à les foudroyer. Hier j'ai pu les faire massacrer; s’ils continuaient sur celte pente, ils nie forceraient à le vouloir, ne fût-ce que pour le salut du petit nombre d’honnétes gens d’entre eux... Vous avez une manière très-simple de vous tirer de l’embarras dont vous me parlez et que je ne comprends pas bien : c’est de montrer mon billet. Va/e et me ama1. » Quel billet I qu’en croire et que ne pas en croire? Il y a là un mélange de vrai et de faux, de révolutionnaire sincère et de révolutionnaire prémédité, qui peint Mirabeau et 3on genre de relations avec la Cour. Il est sincère quand il dit
* Tome II, p. 251.
Ui
qu'il combattra partout la contre-révolution et messieurs du rétrograde : sa passion et sa politique s’accordent sur ce point ; mais l’csl-il quand il dit si lestement qu’il aurait pu les faire massacrer et qu'on le foreeru à le vouloir? Quel langage! Et pourtant Mirabeau dit d’un ton cavalier à M. de La Marck do montrer son billot. Quelle idée voulait-il donc que la Cour prît de lui? Il prétend qu'il ne veut pas faire peur! Que veut-il avec de pareilles paroles, sinon faire craindre tout de lui et valoir son prix par la terreur, puisqu’il ne peut pas le valoir par la confiance? C'est à dessein, quoique à regret, que je me sers de ces mots : valoir son prix. En parlant comme il le faisait dans ce billet fait pour être montré, je suis persuade que Mirabeau s’enchérissait, non pas pour avoir plus d'argent (il n'en voulait que par goût de prodigalité), mais pour avoir plus d’autorité.
Ces fanfaronnades de cruauté faisaient-elles l'effet qu'il en attendait? non. Un billet de l'archevêque de Toulouse, qui servait d'intermédiaire à M. de La Marck auprès de la Reiuc, nous montre l’impression que produisaient ces violences de langage : a Je vous renvoie le billet du comte de Biirabesu,
MIRABEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOÎÎÎETTE 443 écrit l’archevêque de Toulouse à M. de La Blarck : je vous avoue qu’il me fait horreur. S’il ne prouve pas ce qu’il pense, il fait voir jusqu'où peut aller son imagination , lorsqu’il est dans ce que vous appelez ses par-delà. Je crois que, pour sa gloire, vous devez brûler co billet, ou plutôt le conserver pour lui faire honte d’un pareil écart , lorsque le sang-froid lui sera revenu. Ce n’est pas une petite tâche que d'entreprendre de tempérer un caractère aussi bouillant ; je vous avoue que je le fuirais à cent lieues, si ma fidélité et mon dévouement ne me retenaient. »
Nous reviendrons tout à l’heure sur la lâche difficile, en effet, qu’avait entreprise M. de La Marck de diriger Mirabeau et de l’employer au salut de la» monarchie. Nous voulons en ce moment achever ce que nous avons à dire du malentendu perpétuel et inévitable qu’il y avait dans le commerce de Mirabeau avec la Cour, et montrer ce malentendu dans l’entrevue même de Blirabeau avec la Reine.
S’il y a quelqu’un â la Cour à qui Mirabeau eût aimé à se dévouer sincèrement, c’est la Reine. 11 la regardait, on le sait, comme ]e seul homme qui fût auprès de Louis XVI, et do plus c’était le privilège
«le Marie-Antoinette d’inspirer l’enlhousiasme el le dévouement à tous ceux qui l’approchaient. Mirabeau n’échappa point à cet ascendant. Il vit la Reine et s’entretint avec elle : il fut ravi et cmu. Il crut même, tant était sincère l’émotion qu’il ressentit! il crut avoir inspiré quelque confiance ou avoir fait quelque effet. Il se trompait, et son illusion est uh des traits les plus curieux du malentendu que nous tâchons d’expliquer. Ce fut le 3 juillet 1790 qu’eût lieu à Saint-Cloud l’entrevue de Mirabeau avec la Reine. Madame Campan, qui prétend tenir de la bouche de la Reine les détails qu’elle donne dans ses mémoires sur cette entrevue, en fait un récit un peu romanesque : « Mirabeau partit de Paris à cheval, sous prétexte de se rendre à la campagne chez un de ses amis; mais il s'arrêta à une des portes du jardin de Saint- Cloud, et fut conduit, je ne sais par qui, vers un endroit où la Reine l’attendait seule, dans la partie la plus élevée de ses jardins particuliers. Elle me raconta qu elle l’avait abordé en lui disant : « Auprès d’un ennemi ordinaire, d’un homme qui aurait juré la perte de la monarchie sans apprécier l’utilité dont elle est pour un grand peuple, je
Ml HAMEAU, LOUIS XVI, MARIE-ANTOINETTE f» ferais en ce moment la démarche la plus déplacée ; mais quand on parle à un dlirabcau, » etc,.. 11 avait quitté la Ruine en lui disant : « .Madame, la monarchie est sauvée! »
Cette entrevue sent le théâtre et le roman : la Reine y parle à Mirabeau comme Mahomet à Zopirc dans Voltaire ; elle fait un exprde, Dieu me pardonne ! Voici maintenant le récit simple et vrai. L'entrevue n’a point lieu dans les jardins de Saint- Cloud, cl la Reine n’y attend pas seule .Mirabeau. L’entrevue a lieu dans l'appartement de la Reine, où se trouvait aussi le Roi. « La première fois que je revis la Reine après celle entrevue, dit JM- de La Marck, elle m’assura tout de suite qu’elle cl le Roi y avaient acquis la conviction du dévouement sincère de Mirabeau à la cause de la monarchie et à leurs personnes. Elle me parla ensuite de la première impression qu'avait faite sur elle l’apparition de Mirabeau. Il y avait h peine neuf mois qu’on lui avait dépeint ccl homme comme un monstre farouche, dirigeant une bande de brigands venus à Versailles. Elle se rappelait ses gardes égorgés eu la défendant, son palais envahi par des scélérats qui demandaient sa tôle, et involontairement le souvenir de Mirabeau
dominant toute cette scène lui revenait à la mémoire. Quelque persuadée qu’elle fût déjà de son erreur à cet égard, des impressions aussi profondes s’effacent difficilement, et la Reine m’avoua qu’au premier moment où elle vit Mirabeau un mouvement d'horreur et d’etTroi s’empara d'elle, et elle en fut tellement agitée qu’elle en ressentit plus tard une légère indisposition. Quant à Mirabeau, il ne parlait que de l’3grément de cette entrevue. 11 était sorti de Saint-Cloud enthousiasme. La dignité de la Reine, la grâce répandue sur toute sa personne, son affabilité lorsque, avec un attendrissement mêlé de remords, il s’était accusé lui-même d’avoir été une des principales causes de ses peines, tout en elle l’avait charmé au delà de toute expression. Cette conférence lui inspira un nouveau zèle et augmenta encore son ardeur à réparer ses torts : * Rien ne m’arrêtera, me dit-il; je périrai plutôt que de manquer à mes promesses1. »
Comme dans ce récit le roman disparaît I et nonseulement le roman de madame Campan, mais celui même de Mirabeau, car c’est ici que revient la
‘ Tome I, p. 190.