Souvenirs et réflexions politiques: documents pour servir a l'histoire
On est obligé de tenir compte, dans une période aussi péniblement compliquée que celle que nous traversons aujourd'hui, non seulement des faits extérieurs et officiels qui constituent le dehors de la politique, mais aussi des allées et venues, des démarches, des pourparlers qui laissent quelque trace dans le petit monde agité et excessif où ils se produisent, non seulement des incidents extraparlementaires, mais des rumeurs et des projets sourds par lesquels se décèle la fièvre intime qui dévore les partis.
Tous ces symptômes, je né cesserai de le répéter, sont la preuve d*un état profondément maladif; il faut ajouter II. - 1
que la grande masse de T opinion est fort loin de l'état fébrile dans lequel vivent les états-majors politiques. Pourtant je vois, depuis quelques jours, se mêler au courant jusqu'ici régulier et paisible de l'opinion, des affluents irrités qui n'y avaient pas encore pénétré.
Il y a dans la masse du public un sentiment très vif, et qui l'aigrit : celui de la déception. Cette masse moyenne gardait la conviction que les manifesta,tions du suffrage universel fourniraient une solution assurée et indubitable. Quel que fût le verdict rendu par le vote de la nation, elle croyait que ce verdict, bon ou mauvais, terminait le procès. Or, conclure, arriver à une solution même déplaisante, lui paraissait préférable à un conflit indéfini.
Connaissez-vous la spirituelle et profonde maxime de l'abbé Galiani : « Le plus essentiel n'est pas qu'un procès soit bien jugé, mais que le jugement soit rendu, parce qu'il faut que l'affaire finisse afin que juges et plaideurs aillent déjeuner. ]i> Depuis cinq mois, le public naïf aspirait au déjeuner; il en avait fixé l'heure au lendemain des élections, et son appétit se trouvait aiguisé par un long jeûne, il s'aperçoit, avec une stupéfaction qui devient fort acerbe, que le vote universel n'a rien terminé, que le procès dure nonobstant jugement, et qu'on ne déjeunera peut-être qu'après le jour de l'an, s'il plaît à Dieu, à l'ordre moral et à quelques autres puissances d'essence surnaturelle dont l'entremise développe peu chez lui pour le quart d'heure la faculté de vénération.
Roma locuta, causa finita^ c'est un axiome de théologie ultramontaine qui est devenu la règle de Tunité catholique; l'opinion générale en France attribuait aux décisions du vote universel quelque chose de Cette vertu
DÉCEPTION PUBLIQtË. 3
concluante que les catholiques ont fini par reconnaître aux jugements du Saint-Siège ; on ne pensait pas sans doute universellement qu'il manifestât la vérité absolue, ni qu'il interprétât à coup sûr la justice; l'instrument semblait à nombre de bons esprits susceptible d'une foule d'irrégularités et de mécomptes, mais il paraissait décisif; jugeât-il à faux, le jugement semblait muni d'une autorité telle, que, bien ou mal, le procès devait être clos; juges et plaideurs pouvaient aller déjeuner.
Le suffrage universel apparaissait donc, sinon comme la révélation du droit absolu, tout au moins comme le témoignage d'une force assez puissante pour imposer la paix; c'était, en somme, le critérium suprême auquel cette société s'était rattachée après le naufrage de toutes ses traditions et la déroute de toutes ses institutions.
Remarquez, d'ailleurs, que^ depuis l'installation du suffrage universel, les événements sans exception ont contribué à enfoncer dans l'esprit public cette croyance à l'égard de son pouvoir définitif et de sa vertu concluante. Je n'en discute pas ici philosophiquement le principe ; on peut élever à son sujet dans l'abstrait une multitude d'objections; on peut dire qu'il est organisé d'une façon grossière; qu'en ne tenant compte que de la quantité, abstraction faite de la qualité, il sacrifie le mérite à des moyennes inférieures; ces réserves, en tout cas, ne lui enlèvent rien en tant que force, et c'est, il faut bien le dire, en qualité de force décisive que l'opinion générale s'y attache. On se battait, on se compte; cela ne veut pas dire que les vainqueurs s'oient le vrai définitif, et les vaincus, l'injustice complète; mais cela signifie que la force étant dûment démontrée dans un sens, il faut se
soumettre, parce qu'à tout prendre, ce combat arihtmétique est moins onéreux, plus expéditif, moins sujet aux surprises et aux embûches que les batailles matérielles qui constituaient l'ancienne méthode.
D'ailleurs, ainsi que je vous l'ai dit plus haut, on n'a rien pu faire, depuis 1848, sans le suffrage universel, et toute notre histoire depuis cette date a travaillé pour lui. Qu'on n'allègue pas le coup d'État et l'Empire. Ce sont les vraies fêtes d'inauguration du suffrage universel.
J'admire avec quelle aisance les bonapartistes actuels poussent le maréchal à la résistance contre lui, voire même au coup d'État. Le suffrage universel n'est-il pas leur dogme, Vultima ratio du système qu'il n'ont cessé de prêcher? Quant au coup d'État, si le prince Louis-Napoléon a pu en faire un avec succès, c'est uniquement parce qu'il avait reçu du suffrage universel un mandat préalable. J'entends dire qu'un bon bataillon suffirait contre la Chambre; j'en doute. Pour réussir un 2 décembre, il faut avoir par devers soi un vote du 10 décembre ; c'est encore plus indispensable que d'avoir M. de Morny, dont cependant, si l'on y songe, on doit voir qu'il est difficile de se passer.
p On parlera du gouvernement de la Défense nationale; \ mais sa faiblesse, mais son vice incurable fut justement ' de ne s'être pas fait donner cette investiture du suffrage universel, contre lequel on se révolte aujourd'hui; c'est avec cela qu'on l'a ruiné, et, quand on s'est trouvé aux dernières extrémités, avec le sol envahi, la nationalité menacée, on n'a vu que le suffrage universel pour sortir de l'abîme. Ce qu'on reproche à M. Gambetta, c'est d'avoir tenté alors de le sophistiquer par ses catégories d'inéli-
gibles pour sauver à tout prix un ordre républicain qu'il prétendait poser en face du suffrage universel comme aujourd'hui on pose l'ordre moral.
On conçoit dès lors dans quel trouble irrité glisse l'opinion publique, quand elle voit que cette solution par le suffrage universel, qu'elle s'était accoutumée à considérer comme décisive, lui échappe ; elle ne sait plus où on la conduit, elle se dit que le suffrage universel s'est prononcé deux fois d'une façon irréfragable et que sa seconde décision, celle qui résulte des élections des conseils généraux, a singulièrement corroboré et accentué la première. Quand elle voit ces grands faits tenus comme nuls et non avenus et le maréchal répéter aujourd'hui comme avant les réponses du suffrage universel, qu'il ne peut gouverner qu'avec la droite, elle ne comprend plus, elle sent vaciller la dernière conviction en laquelle elle se confiait, la conviction que le vote universel demeurait, quoi qu'il advînt, une machine irrésistible qui fournissait, en tout état de cause, des solutions irréfragables.
Je regarde comme fort dangereux, comme extrêmement téméraire, d'ébranler cette conviction suprême; les conservateurs, tout compensé, avaient tiré jusqu'ici un parti assez avantageux du suffrage universel; c'est la première fois qu'il se prononce résolument contre leurs prétentions, et, s'ils voulaient faire leur examen de conscience, au lieu de se lamenter avec des intermittences de colère, ils verraient que, si le suffrage universel cette fois s'est tourné contre eux, la cause en est presque uniquement dans l'incohérence de leurs idées, dans leurs divisions, et, pour tout dire, dans l'infériorité d'intelligence politique dont ils ont fait preuve depuis quelques années.
D'ailleurs, je persiste à croire que si le conservatisme politique est en échec, la conservation au point de vue social n'est pas en danger. La prépondérance de l'ancienne classe gouvernante est assurément compromise ; ni la propriété, ni le code civil, ni les libertés sociales ne sont en jeu. Les conservateurs n'ont pas voulu voir que, pour l'immense majorité des Français, la conservation; c'était cela, et rien de plus; cela sauf, peu leur importe le bourgeois qui les administre !
Je m'applique à rendre compte ici des mouvements de cette opinion moyenne qui se forme en dehors de la classe spécialement politique; c'est pourquoi j'insiste sur le sentiment de déception très amer qui la domine en ce moment, quand elle voit que le jugement du suffrage universel n'apporte plus cette solution décisive sur laquelle elle s'était accoutumée à compter. Cette opinion moyenne n'attache qu'une valeur très secondaire aux arguties constitutionnelles, à la casuistique doctrinaire dont les chefs conservateurs essayent présentement de se servir pour se dérober à l'arrêt rendu.
Roma locutUy causa finita, la nation a parlé, l'affaire est réglée; c'est sous cette forme d'une simplicité peutêtre exagérée qu'elle envisage la situation ; les scrupules du maréchal, les engagements téméraires dans lesquels il s'est embourbé, les inquiétudes tergiversantes du Sénat lui semblent des considérations mondaines en présence de cette manifestation, qui, dans son idée, devait tout fmir et qui ne finit rien, ainsi qu'elle commence à le voir avec stupeur.
On a tort de traiter légèrement ces impressions déçues et stupéfaites; elles engagent cette opinion moyenne dans
yGoogk
une voie excessive et radicale,, où, je le crains, les conservateurs rencontreront de terribles mécomptes. Quand on voit de près l'évolution qui s'opère dans les sentiments de cette classe moyenne ; quand on voit des notaires, des avoués, de grands marchands devenir des lecteurs assidus du Rappely considérer la République française comme le type de la modération et du conservatisme démocratique, et qu'on songe que l'on n'a, pour résister à ce courant qui domine, sans exception, tous les centres, même secondaires, de population, que les agglomérations paysannesques des Charentes, les cantons catholiques de l'Ouest et les conservateurs de Puget-Théniers, on pense que le succès de cette cause est plus que compromis.
Il faut cependant au-dessus de ce courant actuel qui s'acceniue, qui devient plus impérieux à mesure que les résistances semblent plus tenaces, ne pas perdre de vue la série des incidents parlementaires et purement* ^^cAniques dans lesquels le petit monde spécialement politique dépense ses journées et ses nuits. Il faut noter, par exemple, la rumeur vague mais persistante qui attribue à un groupe du Sénat, et même des députés, la pensée de faire sortir à la fin de la crise, comme transaction de la dernière heure, une candidature du duc d'Aumale à la présidence de la République. Des nouvellistes audacieux j assurent tout bas que M. Grévy et même M. Gambetta, tâtés à cet égard, n'auraient pas opposé à la possibilité de cette expectative une fin de non-recevoir absolu- | ment sans réplique.
Quant à moi, qui ne prétends; je l'avoue, à d'autres informations que celles du commun des martyrs, toutefois d'un commun clairvoyant et avisé, je doute qu'au-
yGoogk
cune ouverture de cet ordre ait été jamais faite aux chefs républicains. Il est possible, il est probable, que des ponctions exploratrices — comme disent les chirurgiens — aient été tentées dans ce sens par des individus agités et sans consistance, toujours désavouables, et qui jouent dans la stratégie des partis le rôle des irréguliers autour des armées.
Le cas échéant, il serait surprenant, en effet, que les chefs républicains aient répondu à ces propos sur un ton péremptoire et irrité. Quel est leur intérêt? Accoutumer le public à la perspective de la retraite du maréchal, d'autre part attirer tous les ferments de dissension au sein de la coalition conservatrice. Le mirage d'un président princier et militaire est incontestablement ce qu'il y a de mieux fait pour détacher une multitude timide qui reste liée au maréchal uniquement à cause de son aspect social . 11 est hors de doute que, si on pouvait, par une opération m.agique, lui substituer un prince en uniforme, sympathique, éclairé, dont l'intelligence est avérée, cette foule effarée accepterait l'opération avec enthousiasme.
Les chefs républicains n'ont donc aucun intérêt à se déclarer par avance et en principe résolument hostiles à une combinaison de ce genre; ils savent bien qu'elle a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent d'être irréalisable ; leur jeu est d'amener le public à se dire : « Après tout, ce n'est pas eux qui l'ont fait manquer; eux seuls donc demeurent possibles! » Les bonapartistes suffisent pour faire échouer ce plan profond; tout leur paraîtra préférable à une présidence du duc d'Aumale, tout! et surtout la République dans sa forme la plus aiguë, parce qu'ils comptent tirer parti de ses excès.
yGoogk
Quoi qu'il ensoit, en annaliste attentir des sentiments \ qui circulent, je note comme un trait du moment cette ^ recrudescence des rumeurs aumaliennes. On y rattache, . probablement d'une façon très hasardée, l'attitude du duc Pasquier au Sénat. Il est certain que cette attitude a élé originale et imprévue, et je vous atteste qu'elle a soulevé au sein du ministère, et particulièrement chez le duc de Broglie, le ressentiment le plus vif; on y rattache également, par contre -coup, la démarche des délégués de l'appel au peuple, qui, avanthier passé dix heures du soir, se sont rendus à l'Elysée pour apporter au maréchal l'assurance de leur concours absolu.
M. Rouher marchait'en tête du pèlerinage; le maréchal venait de se coucher ; averti, il s'est relevé, quoique M. Rouher eût fait dire avec déférence que les députés reviendraient le lendemain à l'heure qui semblerait la plus commode à M. le président.
En sortant de l'Elysée, de l'Elysée ! où si longtemps M. Rouher a pu dire :
Et ces portes, Seigneur, n'obéissent qu'à moi,
M. Rouher, qui est homme d'esprit et qui a de la mémoire, pouvait se souvenir que jadis, au ministère d'État, il faisait faire antichambre, et sans se presser, à ce même maréchal de Mac Mahon, duc de Magenta, gouverneur général de l'Algérie. La chose avait lieu de bon matin. M. Rouher finissait par sortir de son cabinet en robe de chambre : a-t-il retrouvé une robe de chambre
l'autre soir ?
Quelle comédie que la politique, quand on en regarde les coulisses ; comme on comprend bien, quand on la suit, que ses acteurs aiment peu le théâtre, ou que, comme le spirituel et profond chevalier de Gentz, ils ne goûtent que les ballets!
M. GRÉVY ET LA PROPOSITION D'ENQUÊTE Paris, 14 novembre 1877.
Je dirai mes doutes : quand j'ai vu M. Albert Grévy développer devant la Chambre la proposition d'enquête qui sert de thème à la discussion actuelle, j'ai éprouvé, je l'avoue, une grande hésitation dans mon jugement.
Depuis six mois je ne vois que fausses manœuvres, que mouvements irréfléchis du côté conservateur, la passion dans sa forme la plus aveugle, les antipathies personnelles prenant le pas sur la raison, sur cette notion de l'intérêt bien entendu qui devrait être la règle dernière de la politique, dans des temps comme ceux-ci, où toutes les traditions étant tombées en poussière en se frottant les unes contre les autres, l'intérêt demeure l'unique critérium d'une société qui se reforme peutêtre sourdement, mais dont, en attendant, l'intérêt constitue jusqu'à nouvel ordre le seul lien, la seule garantie.
yGoogk