DÉMOCRATIE ET ARISTOCRATIE A PROPOS DE LA MORT DE M. BOUCICAULT
Paris, 30 décembre 1877.
La fermeture, pendant trois jom*s pleins, du BoU" Marchéy par suite de la mort du fondateur et du pror priétaire de ces immenses magasins, a été un véritable événement parisien. Je n'exagère rien en disant que M. Boucicault était infiniment plus connu dans le monde moyen de notre bourgeoisie qu'un ministre quelconque, soit du présent, soit du passé; il avait acquis une notoriété universelle parmi les dames ; je dis les dames avec
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ridée d'indiquer par cette nuance de langage à quelte région sociale correspondaient le Bon-Marché et son fondateur.
Ce magasin gigantesque, qu'on peut rapprocher sans ténàérité de Timmense bazar d'étoffes el de nouveautés de tout genre organisé dans Broadway, à New-York, par un Boucicault transatlantique, M. Stuart, à son début petit commis irlandais, mort l'an passé en laissant une fortune évaluée par les Américains, qui s'y connaissent, entre 300 et 400 millions, le magasin du Bon-Marché n'était pas, à Paris, un établissement aristocratique s'efforçant d'attirer la clientèle du beau monde, clientèle mélangée et confuse, celle du Sport et de la Vie parisienne, monde particulier dans lequel se réunissent, sans se confondre, la grande naissance, la grande finance et la grande bohème, où la duchesse authentique et la millionnaire incontestée figurent de plein droit, mais où l'actrice à succès et la fille à la mode pénètrent aussi par mille portes secrètes : pas davantage le Bon-Marché n'était un magasin démocratique, s'étudiant malgré son exergue à capter le populaire. Le Bon^ Marché était une institution de classe moyenne; en réalité, vous pouvez saluer en lui le Camp des bourgeoises de la nouveauté.
Pour cette immense couche féminine, qui commence à Paris immédiatement au-dessous de la couche mince et voyante de la haute élégance et qui finit à la lisière du monde ouvrier, région immense qui renferme 1^ portiot la plus saine et la plus sagement cultivée de la société française, pour cette innombrable tribu de mères de familles accortes et raisonnables, de femmes de chefs
de bureau, agréables et modérées, pour toutes ces Parisiennes alertes et bien chaussées, honnêtes et coquettes, sceptiques et dévouées, qu'on rencontre à pied dans nos rues, qui prennent Tomnibus au passage, un fiacre en cas de besoin, pour toute celle population féminine dont rétrangçr n'oublie jamais la grâce aisée, et avec laquelle les Viennoises seules pourraient rivaliser, pour toutèis ces dames, le Bon-Marché avait incontestablement la valeur sociale d'une institution.
Aller au Bon-Marché était assurément l'un des emplois habituels de l'après-midi de cette attrayante bourgeoisie féminine. Maintes fois j'ai essayé de démêler les causes de ce succès sans cesse grossissant; on me disait : «L'enseigne n'est pas menteuse, et ce titre debon marché n'est pas une illusion; » des enthousiastes ajou*taient : <l Là, on trouve tout ! Les commis sont expéditifs et polis, l'organisation incomparable; à la rigueur, on peut y emmener un mari et le mettre en dépôt au salon de lecture pendant que l'on choisit. Il y a un buffet qui présente gratis un petit gâteau et un verre de sirop. En sortant, disaient encore quelques dévotes acheteuses, on peut entrer de l'autre côté de la rue à la chapelle des Jésuites et faire un bout de prière sur la tombe des pères martyrisés par la Commune. Toutes ces raisons, que j'abrège, pour ne pas f^ire concurrence aux substantielles réclames des annonciers, toutes ces raisons me semblaient intéressantes. Et pourtant, me disais-je, elles n'expliquent qu'imparfaitement pour moi le succès du Bon-Marché.
A l'exception de l'édifiant voisinage de la chapelle de la rue de Sèvres, qui ne pouvait agir que sur un tout
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petit nombre d'âmes de la tribu de Lévi, la plupart des attraits du Bon-if arcA^ devaient se retrouver, avec de bien minimes différences, dans quelques-uns des plus grands magasins du centre de Paris. Qui poussait donc journellement vers celte région lointaine et inusitée la multitude des bourgeoises du boulevard et de la chaussée d'Antin ? Une raison paradoxale, et par cela même irrésistible : l'éloignement. On allait au Bon-Marché parce que le Bon-Marché est situé très loin; cela devenait un pèlerinage.
Tous les Parisiens experts ont remarqué que, quand une vogue s'établit, la distance devient un excitant ; pour ce motif, quand l'Odéon empoigne un succès, ce succès dure infiniment plus longtemps que dans un théâtre central; à l'époque où VHonneur et V Argent fut lancé, on put croire quelque temp3 que l'entraînement du public ne s'arrêterait plus; le courant une fois créé charriait chaque soir vers la rive gauche des familles et des sociétés entières. Au Vaudeville, aux Variétés, on va seul, on entre par hasard et sans préméditation; à l'Odéon on vient par bandes.
La difficulté, le nœud du problème, c'est de faire naître ce courant, c'est de créer cet ébranlement par lequel le public se trouve entraînée TOdéon : Ponsardy avait réussi, et madame Sand, après lui, en a plus d'une fois renouvelé la merveille; l'an passé nous l'avons vu reparaître encore à propos des Danicheff. Cet entraînement, M. Boucicault était parvenu à l'instituer en l'honneur de son magasin. D'où venait cet habile homme? Comment s'étaient formées et développées son entreprise et sa fortune? A quel résultat atteignait-il quand la mort l'a saisi
à un âge encore assez éloigné de la vieillesse? Ce sont des questions qu'on se pose volontiers^ et^ en essayant de rassembler quelques renseignements pour y répondre, on fait de la politique dans le sens le plus large et le plus vrai.
Ce grandissime marchand de nouveautés qui faisait, dit-on, soixante-dix millions d'affaires par an^ qui gouvernait mille ou douze cents commis, un nombre égal d'employés subalternes et de serviteurs, est un phénomène social plus digne d'étude qu'un avocat devenu ministre ou un journaliste promu préfet. J'ajoute que le propriétaire et le directeur du Bdn-Marché tenait en définitive dans la société française actuelle, — société démocratique, laborieuse, mais en même temps, si vous me permettez ce mot, savamment barbare, foncièrement ploutocratique, — une place plus importante qu'une foule de personnages qui se croient socialement placés sur un degré supérieur à celui qu'il occupait.
Veuillez faire attention à cette fortune et surtout veuillez vous rendre compte du développement de patronage et de l'étendue d'autorité qui résultaient de sa situation, et vous saisirez sur le vif la manière, les procédés et le jeu des iforces qui font surgir les véritables aristocrates du sein des sociétés les plus démocratiques. C'est parla que H. Boucicault et le Bon^Marché se rattachent à ces études.
Les anciennes classes supérieures et soi-disant dirigeantes en France vivent dans un monde d'illusions, d'idées fausses et conventionnelles; elles sont persuadées, par exemple, qu'un aristocrate ne peut être qu'un personnage d'une naissance distinguée, orné d'ancêtres cer-
iains, de relations choisies, de manières irréprochables ; joignez à ces avantages une fortune suffisante, une conduite correcte, l'habitude du monde, et tous aurez le type achevé de Tarislocrate de salon, de l'homme de bonne compagnie dans sa forme la plus attrayante; assurément nous sommes ici en présence d'un produit social charmant et délicat, et c'est une heureuse destinée que de pouvoir passer sa vie dans le commerce de ces gens aimables ; toutefois cette bonne société n'est qu'un simulacre et une illusion.
Le danger, c'est qu'elle s'imagine que le raffinement de ses manières l'appelle à gouverner un monde pour lequel elle n'est plus en réalité qu'un ornement, une sorte d'objet de luxe, une superfélation décorative. Si, par surcroît, ce fantôme aristocratique perd complètement la notion du monde au sein duquel il subsiste, s'il en arrive à prendre son isolement pour une force, non seulement il se condamne à une irrémédiable stérilité, mais, par les prétenlions qu'il affecte, il devient pour l'instinct égalitaire de la foule un excitant redoutable, et il finit par compromettre aux yeux des masses l'idée même d'aristocratie, dont il ne présente plus qu'une caricature élégante et affadie.
En deux mots, telle est l'histoire de la noblesse française; c'est aujourd'hui le résumé de la situation des anciennes classes dirigeantes : des prétentions sans limites que ne justifient que par hasard l'importance réelle ou une sérieuse capacité.
On célébrait, il y a deux jours, à Saint-Thomas d'Aquin, dans le sanctuaire le plus recherché du faubourg Saint- Germain, les obsèques du fondateur du Bon^Marché,
obsèques d'ailleurs d'une pompe extraordinaire. J'imagine qu'on aurait bien surpris et légèrement scandalisé les habitants des hôtels solitaires des environs si on s'était avisé de leur dire : « On a raison d'enterrer ce marchand avec autant de luxe qu'un duc; car, en vérité, celui-ci a été dans la société présente un véritable type d'aristocrate actif et pratiquant. Savez-vous ce que c'est réellement qu'un aristocrate? Vous vous figurez que c'est un homme bien né, bien élevé, bien apparenté, qui passe sa jeunesse au Jockey-Club, son âge mûr au cercle des Pommes de terre et qui parfois figure à l'annuaire des affaires étrangères? Eh bien, défaites-vous encore, s'il est possible, dé cette illusion. Un aristocrate, c'est un personnage de qui dépendent une multitude d'autres hommes, qui possède une vaste clientèle, un cercle étendu de commandement; étudiez toutes les aristocraties à leur point de départ, examinez-les au moment de leur' prospérité la plus brillante et la moins contestée, et vous verrez que l'aristocrate n'est jamais autre chose qu'un chef, un être agissant, qui tient la barre d'une grande machine sociale, qui commande et à qui on obéif ; ce n'est jamais une figure de parade, un être vivant à part, séparé de ses contemporains par une sorte d'isolement cérémonieux; c'est en définitive un individu souvent rude et fruste, imbibé le plus souvent des passions du milieu où il vit, mais vigoureux, laborieux et prodigieusement actif.
Voilà l'aristocrate à l'état pour ainsi dire natif; celuilà, les masses populaires ne le contestent jamais, et la preuve, c'est qu'il émerge des sociétés les plus démocratiques comme une sorte de produit naturel, comme une
efflorescence à laquelle ni la loi ni les mœurs ne sauraient faire obstacle.
Je citais tout à Theure comme figure d'aristocrate moderne le colossal marchand de nouveautés de New-York, Stuarty mais on ferait sans peine sur ce sol démocratique toute une galerie de personnalités du même genre. Que pèse un pauvre petit duc français contemporain, je le demande, en face de ce que fut le commodore Vanderbilt, maître absolu de cinq ou six lignes de grands steamers et administrateur souverain d'autant de chemins de fer? « La puissance de l'argent! * répond-on; non! laforce du capital accumulé n'est pas ici le générateur unique de ces curieuses personnalités; le capital n'est venu que comme conséquence d'un génie spécial, d'une faculté extraordinaire de commandement et d'organisation, d'une hardiesse et d'une justesse de coup d'œil qui distinguaient ces hommes parmi la foule de leurs concitoyens.
Dans toutes ces fortunes on aurait tort de ne voir que le caprice d'une chance heureuse. Sans doute il a fallu du bonheur, surtout au début; mais, si le bonheur n'était pas tombé sur un homme particulièrement bien doué, c'est en vain qu'il aurait souri à une individualité molle ou médiocre.
Le fondateur du Bon-Marché^ Aristide Boucicault était né à Mamers; c'est une petite ville du département de la Sarthe, dont la notabilité politique actuelle est M. Càillaux, le ministre des finances du 16 mai; j'ai entendu conter que, dans sa première jeunesse, il fut cameloty petit marchand ambulant, et qu'il vendait dans les foires du Maine et du Perche des cotonnades et des mouchoirs de Cholet; voilà un début qui ressemble à un dé-
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but américain. Gommeat arriva-t-il à Paris très humble commis, comment entra-t-il dans la petite boutique obscure, formant l'angle de la rue du Bac et de la rue de Sèvres, boutique qui fut l'embryon du gigantesque Bon-Marché? comment en devint-il l'associé, puis le propriétaire? Voilà ce que des biographes spéciaux pourront expliquer plus tard, pour exciter l'émulation des commis ambitieux qui rêvent millions le soir en rangeant leurs rayons.
L'extraordinaire fut d'attirer tout Paris dans ces quartiers inaccoutumés; mais le plus curieux, quand la vogue immense et la gigantesque prospérité de l'entreprise furent créées, ce fut de poursuivre et de mener à bien l'organisation en quelque sorte domestique du Bon-Marché. Boucicault ne voulait pas être simplement un négociant riche et adroit, il avait des visées plus étendues, je dirais volontiers des tendances socialistes, si l'ignorance et la passion n'avaient pas donné à ce mot une signification funeste.
Toujours est-il qu'il s'empara de son peuple de commis, d'employés et de demoiselles — tout cela fait deux ou trois milliers d'êtres humains — et qu'il se proposa de constituer pour eux une existence complète sans sortir de son Bon-Marché; non seulementil nourrissait, logeait et dirigeait celte population, mais il prétendait l'instruire et même l'amuser; il avait organisé des cours du soir à l'usage de ses commis; il leur avait ouvert une sorte de cercle ; enfin, est-ce une légende? j'entends dire qu'il leur avait loué des chasses, où ils allaient le dimanche, (rainés par la cavalerie splendide de la maison, respirer Tair des bois et se remettre du gaz de la semaine.