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Paris, 38 décembre 1877.
On ne peut pas éviter de parler des incidents militaires qui se rapportent à la phase confuse qui a précédé la formation du ministère actuel. Il eût été à coup sur très
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souhaitable pour rarmée, pour le principe de la discipline, que tous les faits de cet ordre eussent été ensevelis dans un silence politique à la suite de la détente que le maréchal a inaugurée le 13 décembre. Mais l'affaire de Limoges, la mise en retrait d'emploi du commandant Labordère, le rappel de son commandement du général Bressolles, le bruit qui s'est fait autour de ces affaires, les commentaires des journaux et la sensibilité de Topinion ne permettent plus de croire que ces maladresses et ces imprudences tombent désormais dans l'oubli. L'émotion du public aura, au retour de la Chambre, des conséquences probablement inévitables ; quelques-unes de ces conséquences peuvent, à mon avis, n'être pas sans de graves inconvénients au point de vue de l'esprit militaire et de la cohésion de l'armée; d'autres conduiront, un peu plus tôt, un peu plus tard, à des modifications significatives dans le personnel des hauts commandements.
Dans l'ordre militaire comme dans l'ordre civil, l'extravagante politique du 16 mai aboutira donc à des résultats diamétralement opposés à ceux que ses auteurs poursuivaient. Dans l'ordre civil, le 16 mai n'a servi qu'à développer la force républicaine et l'idée démocratique ; dans l'ordre militaire, il est probable que les tâtonnements et les rêveries de coups de force auxquels on s'est abandonné par moments autour du maréchal, mais assurément en dehors de lui, pendant les dernières journées du ministère intérimaire, conduiront à des changements de personnes et à un ensemble de déclarations et de précautions légales qui auront pour objet de rendre impossible le retour de velléités de ce genre, mais qui en
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iDème temps pourront bien développer dans l'armée certains ferments dont l'épanouissement est loin d'être favorable aux anciennes tendances conservatrices.
De toutes les informations, maintenant assez nombreuses, relatives aux incidents de Limoges, il ressort évidemment que, dans les derniers jours du ministère Rochebouët, des instructions furent transmises à différents commandants de corps d'armée dans le but de disposer la force militaire à une action inusitée. La version conservatrice est celle-ci : Assurément, le gouvernement prenait des précautions; il était dans son droit et il remplissait un devoir. A ce moment, son but était d'obtenir une seconde dissolution; il pouvait encore supposer que le Sénat y consentirait. Cependant la majorité des députés, sans s'expliquer avec précision, laissait entendre qu'elle résisterait à celte mesure; tous les journaux de Topposition déclaraient qu'une seconde dissolution serait un fait anti-constitutionnel auquel la Chambre ne devait pas se soumettre. On parlait de mesures secrètement arrêtées pour réunir la Chambre dissoute dans une ville de province, on désignait tout bas certaines villes; en présence d'expectatives semblables, le gouvernement devait se prémunir : c'est ce qu'il a fait en adressant à certains commandants des instructions qui ne devenaient applicables qu'en cas de rébellion et de guerre civile commencée par l'une des branches du pouvoir législatif.
Je ne discute pas cette théorie, je n'analyse ni sa bonne foi ni sa légalité; je raconte et je puis rappeler qu'à maintes reprises, pendant l'évolution de cette phase incohérente et sourdement violente, j'ai signalé le plan d'une
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seconde dissolution, suivie d'une résistance de la Chambre des députés, comme l'idée dernière à laquelle se cramponnaient les politiques du 16 mai. Ce qu'il ne faut jamais oublier, c'est que pendant les semaines qui se sont écoulées entre les élections et le désarmement de l'Elysée, opéré à la dernière heure par le loyal bon sens du maréchal, et par lui seul, toutes les fantaisies, de résistance, toutes les stratégies, tous les plans de campagne ayant pour objectif la suppression du résultat électoral, se sont entrecroisés autour de la présidence; tous les partis, toutes les coteries' ont eu leur jour, leur demijournée, leur demi-heure. On dit qu'au delà des instructions militaires du ministère Rochebouët, il existait un projet de plébiscite. Ce rêve, à la suite de tant d'autres, a dû traverser les cerveaux échauffés et légers qui s'efforçaient alors de mener les événements et qui réussissaient à les agiter; mais je suis convaincu que ce projet a été un projet d'un jour, un projet en l'air, qui s'est évar noui comme tous les autres quand on s'est avisé d'examiner sérieusement la manière de le mettre en pratique. Une seule chose a été nette un peu plus longtemps que \e reste : la dissolution et la résistance probable et es- : pérée de la Chambre; c'est à cette éventualité que les instructions militaires se rapportent. Il est évident que, lorsque l'on en est venu aux dispositions préliminaires que les instructions nécessitaient, il y a eu sur certains points des imprudences, des exagérations et des intempérances de langage; c'est le cas de Limoges. Le ministre de la guerre reconnaît qu'il y a eu, de la part du général Bressolles, exagération dans l'interprétation des ordres transmis, ce qui ne diminue nullement, au point de vue
de la discipline militaire, le tort du commandant, qui, au point de vue de la discipline, n'avait qu'à accepter silencieusement ces instructions et à appliquer l'axiome oriental. Entendre, c'est obéir. Reste un point, un point politique qu'il me semble bien difficile qu'on évite dorénavant. Quelles étaient les instructions et de quels comnaentaires ont- elles été accompagnées par certains généraux? Si la Chambre était réunie dès aujourd'hui, le débat serait inévitable ; on aura bien de la peine à l'étouffer à son retour, et les conséquences n'en seront pas avantageuses'. Je reviendrai sur ce grave et regrettable incident.
Paris, 29 décembre 1877.
Je ne crois pas que théoriquement le dogme militaire ( de l'obéissance soit contesté ailleurs qu'aux extrêmes 1 limites de la démocratie. Dans ces régions, ce n'est pas ' du reste l'obéissance passive de la force armée qui se trouve* battue en brèche, c'est le principe même des armées permanentes; rien de plus inutile que de discuter ces utopies révolutionnaires; il suffit de remarquer qu'elles se sont propagées parallèlement au développement croissant de l'organisme militaire parmi toutes les nations.
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Les millénaires de la paix répliquent, il est vrai, que cet accroissement indéfini de la puissance militaire tournera, à la fin du compte, contre elle-même, et que le désarmement général sera là conséquence dernière de l'excès des armements. Ces hypothèses, quoi qu'on en pense, visent des futurs contingents si lointains, que ce serait, je le répète, perdre son temps que de les discuter •
Tenons-nous-en donc aux conditions de la civilisation présente, qui ne marche pas sans immenses armées, solidement et savamment organisées. Qui dit armée, dit obéissance passive; pas d'armée digne de ce nom, pas de guerres sérieuses, si les masses armées se transforment en masses discutantes, et si les ordres deviennent des objets de débat qui ne seront exécutés par le subordonné qu'à la condition d'avoir été au préalable compris et agréés. Sur ce point, en théorie, l'obéissance passive du soldat est un véritable dogme, et je ne suppose pas que personne parmi les gens sérieux et raisonnables en mette en doute la nécessité.
Il n'en est pas moins vrai qu'en sa qualité de dogme, l'obéissance passive ne doit pas être exposée à une critique trop rigoureuse, et qu'il faut surtout éviter autant que possible de soumettre ceux qui le pratiquent aux tentations d'un examen historique approfondi, dans lequel il court le risque de mesurer de trop près l'écart considérable qui sépare le relatif des événements de l'absolu des doctrines; autre chose contre quoi il est plus essentiel encore de se prémunir, c'est de mettre en présence le devoir militaire, le devoir professionnel et le sentiment en quelque sorte civil qui, quoi qu'on. fasse, subsiste au fond du cœur du soldat et qui, dans des phases
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incertaines comme celles que nous traversons, conserve uoe vivacité, une susceptibilité que les lamentations, les imprécations et les déclamations n'atténuent en aucune façon.
A mon avis, ainsi que je rindiquais dans ma précédente lettre, l'un des plus i^cheux inconvénients des incidents de Limoges : mise en retrait d'emploi du commandant Labordère, disponibilité du général Bressolles, est justement d'attiser le feu dissolvant de [la discussion sur une question où la discussion est particulièrement dangereuse à quelque conclusion qu'elle aboutisse.
Tout dogme discuté est un dogme en péril, et tous les dogmes sont inévitablement discutés quand on s'étudie à les pousser à leur extrême limite et qu'on prétend leur faire dire le dernier mot qu'il est possible logiquement d'en extraire. J'admets parfaitement, si l'on veut, que le dernier mot logique de l'obéissance passive militaire réside dans les formules de prud'homie déclamatoire que M. Sainl-Genest excelle à rédiger; tout cela se réduit, en définitive, à un seul trait : le militaire est irresponsable; du moment qu'il est couvert par un ordre hiérarchique, il marche, il exécute cet ordre, il ne l'apprécie ni ne le juge; quel que puisse être cet ordre, il le remplit.
C'est .à merveille en conversation; mais, 'quand on arrive à la pratique, à la mise en œuvre des choses, on «'aperçoit immédiatement que la nature humaine est beaucoup moins abstraite et qu'elle résiste, quoi qu'on fasse, à un tel absolu; dans tous les cas, c'est une in- •croyable imprudence que de proposer des problèmes de ce genre dans de certains moments. Savez-vous quel est le résultat le plus clair de l'incident de Limoges? c'est
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iU SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITIQUES.
qu'actuellement il n'y a, pour ainsi dire, pas un seul officier dans l'armée qui n'examine, à part lui, ce dogme de l'obéissance passive et qui ne se demande ' si le droit du commandement est en toute matière aussi absolu j aussi illimilé que l'établit le code de l'armée. Je suis persuadé que l'immense majorité des officiers répond à cette question dans le sens de l'affirmative. Néanmoins, la discussion intérieure du problème, même quand il est résolu de la manière la plus rigoureuse, est l'indice d'un certain doute. Quand on a proclamé l'infaillibilité du pape, on a pu surprendre dans l'âme d'une foule de catholiques les marques d'hésitation du même genre ; personne assurément, parmi les croyants sincères, n'a résisté ; tout le monde, s'est courbé sous la houlette rigoureuse de l'Église ; mais, au fond d'une multitude d'âmes soumises, il est resté une sorte de vague amertume qui aurait pu se traduire par cette plainte : fallait-il donc obliger notre foi à aller jusque-là ! A plus forte raison, quand il s'agit de l'obéissance militaire, dogme purement social et qui ne peut s'appuyer sur rien de surnaturel, on doit supposer une série d'impressions du même genre. C'est un grand danger que d'en pousser les conséquences à un point tel, qu'on expose l'officier à se demander si on ne touche pas là à cette limite de l'extrême logique prévue par le classique axiome: Summum jus, summa injuria. L'armée, en tant qu'armée, ne doit pas raisonner. Eh ! sans doute, mais, de quelque façon que vous vous y preniez, rien n'empêchera que, dans un milieu comme le nôtre, avec une organisation militaire et des mœurs générales qui maintiennent l'armée au sein de la masse nationale, cette armée ne soit raisonnable ou raisonnante ; c'est, par con*
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séqaent le fait d'une politique imprévoyante de soumettre le dogme de Tobéissance passive à une tension exagérée . G*est ce qui a eu lieu incontestablement dans les instructions émanées du ministère Rochebouét. On voit combien ces instructions étaient imprudentes et mal calculées, puisque leur mise à exécution a suscité l'incident de Limoges, sans compter nombre de faits moins saillants qu'on recueille çà et là, que Ton groupe et qui conduiront, je le crains, à des éclaircissements qu'il eût été préférable à tous les points de vue d'éviter. Quant aux éclaircissements sur les incidents militaires de Limoges, vous verrez que la plupart des journaux — journaux républicains et journaux conservateurs, ces derniers avec une certaine imprudence, suivant moi, — semblent d'accord pour les réclamer officiellement dans une discussion engagée devant la Chambre. Je conçois, tout en regrettant qu'on en arrive à ces extrémités, l'utilité et la portée des déclarations que le gouvernement se trouvera dans cette occurrence obligé de formuler ; mais, pour le public, il me semble que, dès à présent, il est parfaitement en mesure de se rendre compte de la manière dont les faits se sont produits. Il parait manifeste aujourd'hui, en rapprochant les informations qui surgissent de divers côtés, que le ministère de la guerre a expédié des instructions générales relatives aux faits possibles d'émeutes et de rébellion. Ces instructions étaient évidemment rigoureuses, mais il semble non moins évident que certains généraux, et le général Bressolles paraît un de ceux-là, y ont joint, quant à leur application, un supplément dont la tournure des événements a fait ressortir l'imprudence et Texagéralion. Le plus fâcheux en toute H. y
cette aventure, c'est qu'elle donne à penser que le monde supérieur de Tannée se rend bien mal compte de la situation actuelle et du courant nouveau des idées ; il demeure obstinément dans ce que je suis obligé d'appeler le vieux jeu, en prenant un terme de vaudevilliste, des émeutes, des barricades, des coups de fusil; c'est pour lui le dernier mot de la révolution; il ne veut pas voir qu'avec le suffrage universel et la conscience réfléchie que les masses ont acquises de leur droit, tout cet appareil ancien est allé rejoindre les armures du moyen âge et les diligences de la Restauration. Les masses ne ' feront plus d'émeutes; elles votent, et, comme sanction du scrutin, elles arriveraient avec un ensemble et une promptitude extraordinaire au refus d'impôt en cas de résistance du gouvernement à la loi des majorités. Sans aucun doute, le procédé est brutal; on peut y opposer une multitude de théories plausibles et de raisonnements infiniment sages; tout cela aboutit à des satisfactions académiques; toutes les dissertations sur le droit abstrait sont de véritables puérilités en face d'un fait irrésistible qui démontre que la force et le droit ont divorcé définitir vement ; tout cela rentre dans la série des raisonnements légitimistes; la majorité de la nation, disent-ils, n'avait pas le droit de détruire l'œuvre de l'histoire et de renverser la monarchie traditionnelle. C'est bien possible ; mais, si elle n'en avait pas le droit, elle en avait le pouvoir, et elle l'a prouvé, et, pour que la restauration de cette monarchie fût réalisable, il faudrait indispensablement que cette majorité commençât au préalable par mettre d'accord la force qui est en elle avec le droit abstrait qu'elle ne reconnaît plus.
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' En face du refus d'impôt, la situation serait encore plus impérieuse; on aurait beau s'épuiser à démontrer par les plus irréprochables raisonnements que c'est un droit extrême et abusif; si la nation refusait de payer, les^ plus belles déductions ne signifieraient absolument rien. Le monde militaire dans sa région supérieure semble n'avoir aucune idée de cette transformation; le spectre rouge, le réveil de la Commune lui paraissent toujours le péril imminent ; on fera des barricades, on tirera des coups de fusil, nous marcherons et tout rentrera dans l'ordre ! C'est la conception d'une foule de braves gens à grosses épauleltes; quand on oppose à cette conception naïve, qui ressemble à la critique avec laquelle les curés* de campagne répondent à l'exégèse scientifique d'un Strauss ou d'un Renan, cette simple objection : c On ne fera pas de barricades, on ne se révoltera pas; vous espérez vous battre : pour se battre, il faut être deux; or, l'adversaire ne paraîtra pas ; il attendra le scrutin, et, si on le supprime, il refusera de payer! » — ces braves gens ne savent que répliquer, et ils se sentent, en définitive, en présence d'une force passive qui échappe à leur action. En vous rendant compte d'après ce que nous en connaissons, ce qui est dès aujourd'hui suffisant, des instructions transmises à l'armée par le ministère intérimaire, vous verrez qu'elles ne visent que ce cas d'émeute et de révolte à main armée demeuré l'objectif unique de l'ancien conservatisme ; or, ce qu'il ne faut pas perdre de yue, c'est le calme rigoureux des masses populaires pendant le développement de la crise finale causée par le 16 mai. Personne ne songera à excuser le commandant Labordère refusant par avance de se prêter à l'exécution d'ordres
conditionnels qui n'étaient, en réalité, que des hypothèses relatives à des manifestations qui, pour une foule de raisons, avaient chance de ne pas se produire ; mais rien n'empêchera les réflexions et les remarques du public et des intéressés au sujet de ces instructions effarées; c'est là le plus grand inconvénient de ces incidents déplorables, et si, au retour des Chambres, on demande au gouvernement de mettre définitivement l'armée — par le changement d'un certain nombre de SCS chefs — à l'abri de pareilles agitations, je me demande ce qu'il sera possible, en bonne logique, de répondre aux républicains.