‹ Souvenirs et réflexions politiques: documents pour servir a l'histoireChapitre 36 sur 54 · L'IDÉE. RÉPUBLICAINE ET LA RÉSISTANCE DE LA PORTE AL'INVASION RUSSE · texte numérisé non relu

L'IDÉE. RÉPUBLICAINE ET LA RÉSISTANCE DE LA PORTE AL'INVASION RUSSE

Paris, 29 janvier 1878.

Les sentiments du monde républicain et démocratique relativement aux événements qui se déroulent en Orient et à l'action russe, sont plus difficiles à déterminer que ceux de la portion du parti conservateur dont ma dernière lettre a tenté de donner le tableau. Ces sentiments sont en effet beaucoup plus compliqués; ils sont formés d'une sorte de conglomérat — pour prendre le mot des

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géologues — auquel contribuent des idées d'origines diverses et à beaucoup d'égards contradictoires. Vous sou* Tient-il des manifestations polonaises de 1 848, où se confondaient les montagnards émérites d'alors, une certaine jeunesse excentrique soi-disant étudiante, parmi laquelle brillait dans son éclat juvénile le fameux Nadar, tel qu'un coquelicot dans un champ de blé, plus un appoint de Polonais de table d'hôte, Polonais erratiques, démagogisés par la misère et dont nous avons trouvé la dernière expression dans ceux de la Commune?

Ces manifestations du polonisme montagnard de 1848 furent assurément l'un des symptômes les plus curieux de la confusion des idées qui commence, à partir de cette date, à s'effectuer dans une partie des cerveaux français. Par quelle bizarrerie cette Pologne catholique, ultramontaine, théocratique, cette terre d'élection de la Compagnie de Jésus, était-elle devenue chère et sacrée pour Barbes et pour ses amis? Évidemment , c'était là un des phénomènes extraordinaires d'une époque fertile en curiosités. Vous vous souvenez du dernier tableau des Pèlerins polo nais y de Mickievitz, ce poème d'une obscurité mystique, souvent admirable, traduit, ne Toublions pas, par Montalembert. Après d'innombrables pérégrinatiops à travers le monde, les chevaliers parviennent à Rome; ils rentrent dans Saint-Pierre; le sol tremble et le Parthénon catholique menace de s'écrouler , les pèlerins tirent leurs épées et soutiennent le dôme à la pointe de leurs glaives.

Par suite de quelle étrange confusion les ateliers nationaux de M. Louis Blanc en étaientr-ils arrivés, en 1848, à regarder comme des frères ces porte-glaives catholiques? Je ne veux pas m'attarderà l'expliquer; il me suffit II. 13

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de constater que quelque chose de ce sentiment confas de sympathie polonaise a survécu dans Tâme des foules démocratiques. M. Zola, dans VAssommoiry avec cette précision merveilleuse et ce relief dont il a le don, a photographié une dissertation de politique populaire devant le comptoir de son marchand de vin. « D'abord, s'écrie Lantier, le docteur de la bande, je rétablis la Pologne! » Il faut tenir compte de cette superstition tenace quand on analyse les impressions actuelles du monde démocratique en face de l'évolution de la question d'Orient. On ne s'y dissimule pas plus que dans le monde conservateur que la conclusion aboutit à un épanouissement extraordinaire du prestige et de la puissance russes. Un empereur! un autocrate! le chef du gouvernement assurément le plus concentré et le plus monarchique de l'Europe, tout ce qui se passe a donc pour résultat d'en accroître la grandeur dans une proportion inouïe ! Il est bien difficile au préjugé démocratique de ne pas regimber sourdement contre de telles idées.

Je me hâte de le dire pourtant, ces sentiments sont confus et flottants, et ils ne dépassent guère la religion la moins éclairée du monde démocratique; au-dessus d'elle, dans la portion instruite et réfléchie qui domine aujourd'hui, dirige et modère le mouvement, ce n'est pas sous l'impulsion de ces banalités sentimentales que se sont produites les hésitations et les inquiétudes que le développement des aflaires d'Orient a suscitées. La Pologne, les formules creuses de 1848 sont ici tombées dans un discrédit définitif. Les seuls partisans obstinés de l'idée polonaise ne se trouvent plus maintenant en France que dans le groupe de l'ultramontanisme le plus intransi-

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géant; cela figure dans le catalogue des miracles à Taide desquels seulement l'Église réalisera son millenium temporel.

Ce point de vue par conséquent est plus que jamais antipathique à la démocratie éclairée et savante ; pourtant, en présence de l'évolution qu'accomplit l'Orient européen, elle demeure perplexe et troublée. Bien des sentiments qui se contredisent quand on les presse, mais qui subsistent néanmoins côte à côte en dépit de la contradiction, alimentent cette perplexité, d'abord un sentiment qui n'est pas spécialement démocratique et que les Français de toutes les opinions ont ressenti : la déconvenue de voir les affaires d'Orient traverser une péripétie aussi décisive, au moment où la France est dans l'impossibilité de se mêler en quoi que ce soit des solutions prochaines. On a voulu se leurrer jusqu'à la fin de cet espoir improbable que le statu quo européen durerait aussi longtemps que notre recueillement ; c'était un rêve sans doute qu'un peu de froide réflexion devait suffire à dissiper. On devait prévoir, au contraire, que la neutralité forcée et l'immobilité de la France constituaient une condition qu'on n'aurait peut-être jamais dans la suite des lemps Toccasion de retrouver, et que, par conséquent, il était bien difficile à des hommes d'État prévoyants de ne pas en saisir l'opportunité*.

1. L'étude des phases successives de la crise orientale démontre clairement qu*il n*y a eu, de la part de la Russie, aucun parti pris de pousser les choses jusqu'à la guerre; s'il y a eu chez cette puissance une résolution bien arrêtée dès le début, c'est de faire tout ce qui était possible pour éviter une guerre et pour résoudre par les moyens diplomatiques les difficultés qui avaient surgi dans la presqu'Ue des Balkans. Si ces efforts ont échoué, tout le monde

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C'est ici le cas de faire remarquer l'une des faiblesses de notre esprit français en matière de politique ; nous ne parvenons jamais et nos hommes d'État, ou soi-disant tels, n'échappent que par hasard à cette faiblesse nationale, — nous ne parvenons jamais à apprécier les choses et la logique des faits qu'à un point de vue exclusivement personnel. Un philosophe hégélien dirait que nous sommes en général privés de la faculté d'objectiver les objets; il est certain que nous ne parvenons qu'avec effort à nous rendre compte^, dans les questions qui nous touchent, du point de vue d'autrui; pour la question d'Orient, par exemple, nous ne sentons que l'intérêt français ; assuré-* ment c'est celui qui, par-dessus tout, nous importe; mais c'est une vue courte et presque enfantine que de ne pas analyser, sans illusions, les intérêts des autres et de ne consentir à raisonner sur ce problème qu'en acceptant, au préalable, pour point de départ unique, nos avantages, nos désirs et nos souhaits. Nous devions ardemment désirer, assurément, que la question d'Orient continuât le plus longtemps possible à sommeiller; mais nous devions aussi comprendre que, justement en raison de l'impossi* bilité où nous étions d'y prendre part, son réveil avait, pour les puissances qui tiennent les plus grosses cartes dans cette partie et qui ne peuvent en juger qu'à leur point de vue propre, un à-propos, une sorte de conve-

sait à quelles causes leur échec est dû, et que ces obstacles à une solution pacifique ne sont venus ni de la Russie ni des puissances qui ont maiché d*accord avec elle.

La neutralité de la France n*a été pour rien dans le développement que les affaires d'Orient ont pris depuis un an, en tant du moins qu'il s'agit des intentions de la Russie et ses alliés.

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L'IDÉE RÉPUBLICAINE. tii

nance inévitable contre laquelle nos souhaits d'abord et Bos lamentations ensuite seraient d'un poids médiocre.

Je retrou\e ici, avec moins d'aigreur et d'acuité, mais avec une étendue plus vaste, quelque chose des dispositions morales qui se sont manifestées à l'occasion du 16 mai, c'est à savoir, d'une part, la répugnance invincible k se résigner devant des faits inévitables ; de l'autre, quand les faits sont décidément les plus forts, la ten-^ dance à se lamenter sans fin et à se venger de la force des choses par la pleurnicherie et la mauvaise humeur. C'est une politique de douairières; les conservateurs n'en ont pas eu d'autre en face de l'inéluctable fatalité de l'établissement républicain; aujourd'hui, une partie des républicains appliquent la même méthode aux solutions inévitables des affaires d'Orient.

J'accorde tant qu'on voudra qu'à notre point de vue il est désolant que les affaires se soient engagées à fond ; mais j'ajoute que, si l'explosion s'est produite, les tergitrersations et la double conduite du cabinet anglais en ont été la cause déterminante, et je dis que, si la France, qui ne devait souhaiter qu'une chose : le prolongement du statu quo même très largement amélioré au détriment des Turcs, doit se plaindre aujourd'hui de cet incendie, c'est à la politique anglaise uniquement qu'elle doit en attribuer la responsabilité.

C'est là ce que me semblent imparfaitement comprendre les doctrinaires républicains : ils n'ont pas senti suffisamment que la situation de l'Orient européen était tellement instable, précaire et travaillée, qu'on ne pouvait pas se flatter de la maintenir telle quelle sans des modifications profondes; dès lors, si on voulait éviter une

guerre qui conduirait iaévitablement à des conséquences autrement décisives que toutes les modifications pacifiques et diplomatiques, il fallait imposer rigoureusement ces modifications à la Turquie. Le cabinet anglais, en repoussant le mémorandum de Berlin, et on permettant aux Turcs, par sa double conduite, de repousser la transaction, extraordinairement anodine qu'offrait la Conférence de Constantinople, a été le seul obstacle au maintien de ce statu quo.

Ce qui demeure inexplicable, c'est qu'à partir de ce moment, les doctrinaires républicains ne se soient pas retournés contre l'Angleterre comme vers l'auteur réel de l'explosion qu'ils déploraient. Ils se sont, au contraire, trop souvent abandonnés à des objurgations oratoires sur l'ambitioa russe. L'ambition russe! la belle affaire! toutes les grandes puissances sont ambitieuses I Et d'ailleurs, dans les affaires d'Orient, ce qu'on est convenu de désigner sous le nom d'ambition russe est une tradition séculaire qu'on ne détournera pas avec des amplifications. La vraie question était de savoir s'il n'eût pas mieux valu pour l'Europe tout entière, et surtout pour la France, désintéresser pacifiquement cette prétendue ambition, en forçant sans guerre la Turquie à céder sur tous les points litigieux,plutôt que de célébrer ses vertus militaires et de l'encourager dans une lutte manifestement et d'avance inégale, à l'issue de laquelle elle ne pouvait pas ne passe trouver en face de conditions autrement rigoureuses, autrement écrasantes que toutes celles qu'on lui faisait avant que le canon eût parlé.

J'avoue que je ne comprends pas encore à cet égard les illusions des doctrinaires républicains. Comment

LE MARIAGE DU ROI ALPHONSE XII. ^i3

n'ont-ils pas compris avant la déclaration de guerre qu'on ne pouvait sauver la paix que sur le dos des Turcs? Comment n'ont-ils pas compris que, pour la France, le maintien de la paix européenne avait une telle importance, qiîe toutes les sympathies ottomanes plus ou moins justifiées, qui subsistaient ici, çà et là, ne devaient rien peser en face d'un tel intérêt? Ont-ils cru à la fin du compte à une intervention effective des Anglais ? Ont-ils obéi à un ensemble d'idées anciennes, de formules surannées, se rapportant à des situations européennes toutes diQérentes de la situation actuelle et qui sont restées dans notre mobilier politique comme les bustes de nos souverains successifs dans les greniers du Garde- Meuble ? Il y a eu de tout cela : des préjugés, des illusions, une bonne dose d'esprit superficiel et d'ignorance. Heureusement que la masse de la population moyenne est demeurée indifférente à toutes ces idées. Quant à elle, son siège est fait; elle a cessé depuis longtemps de croire aux emprunts turcs; les Turcs ont suivi.

Paris, 31 janvier 1878.

Qui ne connaît Worth? Nous avons perdu bien des plumes depuis huit ans ; des provinces, des milliards, du

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prestige ; Worth nous est resté, et il est pour le beau monde une fontaine de consolations.

Qu*on s'imagine bien que je n'afifecte pas ici un air de puritain morose ni de patriote misanthropique. Dieu me garde de faire fi des modes parisiennes, du roman et dfl mélodrame parisiens, de Topérette et de la cuisine parisiennes, et de dédaigner celte suprématie européenne que ces choses ont conservé sans conteste. Les pédants exotiques, si gauches et si mal mis, traitent de haut ces arts frivoles. Quand une fois ils en ont goûté, ils les regrettent éternellement, et ils affectent de les maudire pour donner le change à leurs regrets.

Toujours est-il que, s'il vous arrive de passer rue de la Paix vers les quatre heures, — c'est l'heure préférée de l'essayage, — et si vous voyez devant la porte de l'illustre couturier deux ou trois rangs de voitures, vous constaterez que la moitié au moins de ces équipages appartient à la société étrangère. Les Amériques, celle du Nord et celle du Sud, y dominent. On ne peut pas dire au pied de la lettre : Grœcia capta victorem cepit\ car ce sont les Espagnes, celle d'ici et la transatlantique, qui peut-être maintenant occupent le plus les ateliers du fameux habilleur.

Dans ces dernières semaines, l'Espagne a redoublé de profusion; elle mariait son gentil roi. Que de robes! que de traînes ! que de manteaux de cour ! que de télégrammes entre Madrid et la rue de la Paix! Quelques jours avant l'irrévocable départ de toutes ces merveilles, une exposition très discrète en a été faite, à laquelle, bien entendu, n'ont été admises que des clientes choisies, des visiteuses bien pensantes, capables d'apprécier ces

diefs-d'œuvre. J'ea ai recueilli quelques détails qui mériteraient d'intéresser la postérité.

Il est bon de savoir d'abord que la mort de Victor- Emmanuel a répandu pendant quelques jours la déconvenue et la confusion dans le programme de ces fantas^ tiques toilettes. La cour d'Espagne, par confraternité monarchique, n'allait-elle pas se voir forcée de prendre le deuil? Dès lors, comment placer les quinze robes claires et variées de la duchesse de M..., et l'escadron de traînes de la marquise d'Â..., et les toilettes vertigineuses de la comtesse de F... ? non seulement toutes ces couleurs allaient rester sans emploi, mais il fallait aviser à les remplacer vivement par des atours de deuil d'un luxe équivalent, péripétie terrible, dont aucune femme ne sera tentée de contester l'émotion.

Je crois qu'on a transigé et qu'on a fini par imaginer un accommodement entre la mode et l'étiquette : le deuil de cour a été levé pour la durée des fêtes du mariage. Parmi les merveilles dont on permettait chez Worth la vue aux invitées, on parlait d'un manteau royal brodé d'or, aux Tours de Castilie et au lion d'Aragon, cadeau de belle-mère, disait-on, et de belle-mère exilée.

Pendant que, chez Worth, on laissait avec grande réserve entrevoir ces richesses, vous savez qu'à Madrid le trousseau de la future reine était exposé au grand complet. Le chroniqueur du Figaro a raconté qu'il n'avait pas vu sans quelque embarras, parmi tous ces charmants objets féminins, un corset royal, quel corset ! trodé de perles avec agrafes d'or enrichies de diamants ! Voilà une mode qui prendra, quoique pourtant lès perles et les diamants me paraissent là, autant

que j'en puis juger , d'un placement assez délicat.

L'historiographe du Figaro laissant percer quelque surprise devant cette exhibition, une dame espagaole, personne évidemment expérimentée, répliqua qu'on en voyait bien d'autres chez nous aux expositions des grandes corbeilles matrimoniales. C'est beaucoup dire, quoique la mode de ces exhibitions bizarres soit extrêmement accommodante. Il est difficile d'avoir assisté à quelques-uns de ces étalages conjugaux et à des ventes de femmes à la mode sans avoir fait de singulières remarques sur les bizarreries de la pudeur féminine. Les femmes, au milieu de toutes ces choses scabreuses, sont en définitive plus à l'aise que nous. Omnta munda mundis.

Tout ceci indique qu'une certaine portion du beau monde parisien s'est beaucoup récréée dans ces derniers temps avec le mariage espagnol et les féte& de Madrid; il commence à nous en revenir ici une multitude de récits; tous les journaux ont publié là-dessus leur rendu compte, ressemblant, à s'y méprendre, au concours des feuilletonistes du lundi à la suite d'une pièce à grand spectacle. «Une vraie féerie h a-t-on dit, mot très finement juste. Notez encore cette appréciation en réponse à un homme triste qui songeait à l'indigence du budget péninsulaire : « Les Espagnols ont toujours de l'argent pour s'amuser! i>

Pourtant, en y réfléchissant, je crois que cette magni* flcence théâtrale ne suffit pas pour expliquer l'intérêt que ce mariage espagnol a provoqué dans une partie du public ; il y a eu une autre raison très fine à laquelle a obéi inconsciemment la portion la moins naïve de la société;

cette raison, c'est que ce mariage a fourni un spécimen éblouissant de mariage d'inclination, un échantillon fantastique de mariage d'amour dans le lieu qui semble le moins fait pour l'épanouissement de cette fleur rare.

Vous souvenez-vous de cette jolie scène du Nabab qui dépeint Tétonnement enchanté d'un public de première représentation, eu écoutant la pièce en vers du poète convaincu que Daudet nous présente? Femmes à la mode qui peuplent les loges, gens du monde préoccupés, critiques harassés, boursiers, hommes d'affaires, auleurs dramatiques, chacun s'aborde à Tentr'acte en s'écriant : Cela rafraîchit I Ce mariage d'amour sur un trône, cette scène de Paul et Virginie^ bénie par un cardinal et enjolivée d'une profusion de pierreries et de grands cordons, a produit sur le monde sceptique et faisandé qui y assistait de loin quelque chose de l'effet rafraîchissant causé par les vers passionnés du poète du Nabab,

Ce monde est terriblement incrédule ; au fond, il ne croit qu'à l'argent; de temps en temps à la force, et pourtant il a gardé la superstition de l'amour, à la façon de ces athées qui se désolent de la ruine de leur croyance. Dans la plupart de ces âmes corrodées par les soucis de l'ambition où de l'intérêt, toutes les illusions se sont effondrées l'une après l'autre.

L*amour seul est resté comme une grande image Qui survit au réveil en un songe effacé.

Ces deux beaux vers sont de Lamartine; la clientèle de Worth ne connaît guère le grand poète qui semble s'enfoncer peu à peu dans une brume azurée. En fait de poésie, le feu qui luit parmi elle n'a pas dépassé Mus-

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fis SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITIQUES.

set ; à vrai dire dire même, Musset à son tour, dans ce milieu scintillant, commence à aller rejoindre Lamartine. La littérature de la nouvelle génération mondaine est bornée au nord par la Vie parisienne et le Sport, au sud par les opuscules de Mgr de Ségur. Les deux genres ne sont pas incompatibles.

En somme, ce mariage royal, pour la société élégante qui s'en est occupée quelques jours, n'a eu d'autre attrait que celui d'un dessin de Marcelin et d'une nouvelle de Gustave Droz; combinez Monsieur y Madame et Bébé et RothomagOy et figurez-vous que les places au théâtre aient été inabordables, et vous aurez quelque chose de la curiosité empressée qui s'est attachée à cette fameuse idylle.

Je note ce trait, non pas que pour ma part je demeure insensible au spectacle aimable de ces deux adolescents royaux qui ont réussi à faire entrer l'amour légitime dans des existences qui en sont souvent dépourvues, mais parce qu'il n'a pas été rare, ces jours-ci, de rencontrer des conservateurs déterminés, des monarchistes convaincus, qui dissertent sur le trône et l'autel avec des raisonnements de la famille de ceux que le chambellan Polonius déroulait au prince Hamlet, lesquels, en s'exlasiant sur les fêtes espagnoles, en détaillant les carrosses dorés et sculptés dans lesquels resplendissaient toutes les traditions du droit divin, ne manquaient pas de faire remarquer combien toutes ces pompes et cet empressement populaire démontraient la vitalité monarchique.

J'ai entendu une première édition de ces homélies au moment de l'entrée du shah de Perse, et je me souviens encore de l'à-propos avec lequel M. de Broglie exploitait

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cette mascarade contre le régime républicain. Le plus curieux, c'est que ces mêmes conservateurs qui se pâmaient au passage du shah et qui s'attendrissent en racontant les fêtes de Madrid, parlent avec la plus âpre amertume de Victor-Emmanuel el de l'œuvre monarchique, probablement la plus extraordinaire du temps actuel : la fondation de l'unité italienne.

Ce serait une redite de ma part que de déduire encore à cette occasion les raisons déjà si souvent exposées à vos lecteurs, en vertu desquelles je conserve tous mes doutes sur le compte de la forme républicaine et toutes mes inquiétudes à propos de la démocratie. Je n'ai pas cessé d'être convaincu que de tous les régimes sous lesquels une grande nation puisse vivre, aucun n'est plus épineuxy plus incertain, plus glissant que le régime républicain, surtout quand il se superpose à un état social foncièrement démocratique; mais j'ajoute immédiatement que, si le régime républicain gagne parmi nous quotidiennement tant de terrain , les conservateurs et les monarchistes ne doivent s'en prendre qu'à euxmêmes.

Si la république se développe et s'implante, si la démo* cratie poursuit sa marche inquiétante, la véritable cause en est dans l'idéal ridicule et médiocre que les classes monarchiques de notre pays se sont fait de la royauté. A les entendre, on dirait que la fin dernière de la royauté est la mise en scène, la splendeur théâtrale, le bien-vivre et l'élégance d'une élite oisive et dorée. Le comme il faut, la bonne compagnie, les douceurs d'une vie de salon assez étroite et d'une culture intellectuelle assez inférieure, c'est à cela que se résument, à leurs yeux, les bien-

faits du régime monarchique; avec cela un insurmontable goût pour la médiocrité, la répulsion pour toutes les individualités intelligentes qui surgissent en dehors des coteries consacrées, une affection religieuse doublée d'ua scepticisme fort ignorant, voilà ce qui forme à présent chez nous le plus clair des sentiments de la classe con^ servatrice et monarchique.

Comment voulez-vous qu'avec d'aussi vaines défenses, on résiste au bélier démocratique manié par des mains moins bien gantées sans doute que les mains conservatrices, mais plus énergiques, plus robustes et en outre dirigées par des intelligences plus ouvertes, plus instruites, plus étendues que celles qui commandent au bataillon conservateur?

Si la monarchie devait se résumer dans le Jockey-Club, dans Worth et dans le Sacré-Cœur, elle a beau être théoriquement supérieure à la république, il faudrait en prendre son parti et conseiller à la pullulante famille de Polonius d'en faire définitivement son deuiU

Je crois, d'ailleurs, que cet idéal monarchique, qui semble sortir de la collaboration d'un sportman, d'une couturière, d'un coiffeur et d'un suisc^e de paroisse, est un accident français et même un accident momentané; nos républicains s'évertuent à en attribuer l'invention à l'Empire, c'est, à mon avis, une inexactitude et une injustice ; tant que Napoléon III a véritablement présidé à son gouvernement, il a maintenu sa politique, bonne ou mauvaise, à un niveau très supérieur à celui que les lamentations conservatrices nous montrent présentement; il a eu des plans étendus, des aspirations vastes' dont la plupart ont mal tourné, mais qui néanmoins indiquaient

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une élévation de pensée dont on n'a plus trouvé traco aussitôt qu'il fut disparu.

H. Renan, dans une page admirable de son étude sur la restauration de la société française, a indiqué cette action personnelle de Napoléon III au sein de son gouvernement avec une pénétration sympathique très digne de remarque. Quand je vois les néo-bonapartistes actuels s'embourber à plaisir chaque jour plus profondément dans les banalités du conservatisme actuel, n'avoir plus d'autre politique qu'un système degrogneries et de vaticinations acerbes qui rappelle l'attitude des légitimistes^ après 1830, telle que la résumait le journal la ModCy je voudrais les prier de rechercher cette page de Renan, de la relire avec réflexion, et de ne pas oublier qu'il y a dans cette Europe nouvelle qui se constitue sous nos^ yeux un ferment incontestablement napoléonien.

S'imagine-t-on pourtant que le principe monarchiquepériclite dans cette Europe nouvelle ? Je ne m'en aperçois pas. Ce qui s'eflbndre, ce sont les monarchies dévotes et surannées. Ce ne sont pas les féeriques idylles de Madrid et le triomphe du grand Worth qui le font véritablement valoir.

Monarchistes français, sachez donc reconnaître la monarchie là où elle resplendit de son éclat véritable ; elle est à Berlin, elle est à Rome, elle a traversé les Balkans à travers la canonnade et la neige; elle esta Andrinople.

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LA RÉPUBLIftDE RT LA POUCE

Paris, 1" février 1878.

Supposez qu'il y ait une quinzaine d'années un ministre de l'Empire fût venu déposer sur le bureau du Corps législatif un projet de loi réclamant quinze cent mille francs destinés à augmenter la solde des sergents de ville, quel eût été alors l'attitude, le langage des partis?

Du côté des amis du gouvernement, cette demande eût servi sans aucun doute d'occasion à une effusion exorbitante de discours conservateurs. Voltaire prétend, dans Candide, qu'à propos du mariage de la princesse de Palestrine, il se fit en Italie trois mille sonnets, dont pas un n'était bon. On aurait certainement prononcé, dans l'hypothèse que j'indique, cinquante discours et écrit deux cents articles pour lesquels le jugement de Candide n'^xxrait probablement pas été d'une rigueur exagérée. Nous y aurions tous contribué, et je me forme très bien l'idée du concert où chacun eût fourni sa note, concert qui eût célébré sous toutes ses faces le dévouement, l'abnégation modeste et trop mal payée de ces infatigables défenseurs de l'ordre, de la paix et de la propriété.

Style à part, rien assurément de plus exact et de mieux justifié. Pendant ce temps, quel langage aurait tenu l'opposition ? Elle eût fait ressortir l'avidité de la police, son

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accroissement continuel, le chiffre sans cesse grossissant des agents qu'elle soudoie. «Et ce que vous voyez, ce que Ton avoue n'est rien ! ce serait écrié M. Jules Favre; que serait-ce si vous pouviez pénétrer les mystères d'une administration dont les agents officiels et publics servent en quelque sorte d'abri à un vaste système occulte qui vise à enlacer la société, qui s'insinue dans les familles, qui menace sans relâche les opinions et la liberté des citoyens !»

Il n'aurait pas manqué la péroraison dans le genre élevé et philosophique, la péroraison style Montesquieu : € Appréciez, Messieurs, aurait-il dit, la moralité des gouvernements d'après le développement de leur police; les gouvernements populaires et véritablement civilisateurs n'ont pas besoin, pour se soutenir, d'un luxe de surveillance et d'une surabondance de précautions ; leur meilleure police est le sentiment général des services qu'ils rendent; les bonnes mœurs et le goût de l'ordre que l'exercice de la liberté favorise sont pour eux, un plus sûr appui que l'accroissement de ces employés irresponsables dont le projet ministériel nous propose d'accroître le recrutement; je repousse ce projet au nom de la liberté et même au nom de l'ordre public, menacé trop souvent par d'injurieuses provocations.» Ainsi eût parlé M. Jules Favre ou son voisin.

Quant aux journaux hostiles, leur langage eût été beaucoup plus violent que celui de la gauche de la Chambre. Personne n'a oublié les déclamations empoisonnées dont la police fut l'objet dans les dernières aimées de l'Empire ; tous les lieux communs, toutes les brutales légendes s'étaient, grâce aux journaux, emparés des imaginations

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populaires; si bien qu'après le 4 septembre, on ne parvint à sauver les sergents de ville qu'en les envoyant devant l'ennemi aux postes les plus durs et les plus exposés; ils s'y montrèrent ce qu'ils étaient : braves gens et braves soldats.

Cette belle conduite ne désarma pas les préventions folies de la plèbe parisienne. Lors de l'explosion de la Commune, la préoccupation de la police, la haine des roussins^ comme disaient les faubourgs, fut un des traits les mieux accusés de cette phase de démence. La Commune s'inaugura par l'assassinat d'un inspecteur de la préfecture reconnu sur la place de la Bastille et noyé dans le canal par la foute avec des raffinements de cruauté sauvage ; elle finit par le massacre des otages, où les sergents de ville ont tenu leur rang à côté des gendarmes.

Voici cependant le curieux spectacle auquel nous assistons présentement : c'est un ministre républicain qui vient demander l'augmentation de la solde des sergents de ville ; c'est le conseil municipal de Paris, ce repaire du radicalisme le plus chevelu, qui s'associe pour sa quote-part à cette augmentation; nous voyons les journaux républicains en vanter la convenance et la justice; ils font valoir en excellents termes le dévouement, l'activité et la bonne tenue de notre police urbaine; mais, par contre, les conservateurs observent jusqu'ici à cet égard un silence absolu; quelques-uns font remarquer cependant que jadis la police de Paris se contentait de cirn mille sergents de ville, tandis qu'aujourd'hui elle est montée au chiffre de plus de sept mille; insinuation que M. Jules Favre ou tel autre de ses congénères n'aurait

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pas manquée, si on avait autrefois réalisé une augmentation de personnel que le développement de la banlieue rendait chaque jour plus nécessaire. Quant aux vertus de la police urbaine, quant aux incessants services de cette armée dévouée et modeste, quant à tous ces thèmes si propices aux amplifications conservatrices que la proposition de M. de Marcère semblait faite pour remettre à la mode, on ne voit pas que jusqu'ici personne y ait songé.

J'ai répété maintes fois que le temps actuel, en France, était une incomparable école de scepticisme; des traits lels que celui-ci sont plus démonstratifs que tous les raisonnements. Quoi qu'il en soit, il est bon de le redire, sans se faire la moindre illusion, d'ailleurs, sur l'accueil réservé à de semblables remarques. Rien n'est plus funeste pour un parti, et surtout pour un parti qui se pose comme le représentant de principes sociaux supérieurs aux formes mêmes des gouvernements, que de ne plus montrer d'autre politique que la mauvaise humeur. C'est une chose bien dangereuse que de donner à croire à la foule ironique que les idées qu'on a défenduesquand on était le plus fort n'étaient en définitive qu'un abri sous lequel on entendait perpétuer sa prépondérance, et que ces mêmes idées deviennent indifférentes aussitôt qu'elles sont reprises par des adversaires.

S'imagine-t-on, par exemple, qu'une lettre comme celle de M. de Prandières à M. Dufaure, à la suite de sa révocation, que la démarche de la cour de Grenoble, venant apporter publiquement ses condoléances et ses regrets au procureur général destitué, soient un fait de nature à réveiller dans les esprits l'idée de la hiérarchie et le respect de l'autorité? Ce respect de l'autorité n'est-

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il donc recommandé qu'à la condition que le pouvoir repose entre des mains qui plaisent?

Je crois qu'il eût été préférable de ne pas révoquer un magistrat comptant vingt-sept ans de services et qu'il eût fallu tâcher de le faire atteindre sur un autre siège les trente années nécessaires à la retraite; mais, quand on songe aux habitudes rigides de M. Dufaure, à ses scrupules en face des droits acquis, et que, d'autre part, on a lu l'épître acerbe que le procureur général de Grenoble a décrochée au garde des sceaux en descendant de son siège, on a peine à croire que le ministre de la justice n'ait pas eu pour sévir des raisons véritablement sérieuses.

Le mieux qu'on puisse dire du procureur général disgracié, c'est qu'il était un magistrat de combat ; sa lettre autorise à le considérer comme tel :

Tout l'univers le sait, vous-même en faites gloire.

Cela étant, on peut être surpris qu'ayant cherché la lutte, il se plaigne si amèrement de subir les conséquences de la défaite; c'est là surtout ce qui m'afflige dans l'attituile actuelle des conservateurs; ils sont mauvais joueurs, ils tempêtent contre les cartes qui les ont trahis, et ils chicanent pour payer Tenjeu. Il ne fallait pas faire le 16 mai; mais, l'ayant fait en dépit des pronostics de tous les gens clairvoyants, il faudrait au moins avoir du sang-froid dans la déveine, et attendre sans criaillerie unretour possible de la fortune.

Si ce retour doit jamais se produire, on en éloigne l'heure en s'épuisanl en récriminations pointues qui

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servent uniquement à faire dire à la masse moyenne du public, à cette masse flottante qui forme la galerie et qui décide la victoire suivant le côté où elle se porte : c De quoi se plaignent, après tout, les conservateurs? Ils ont sans motifs plausibles provoqué la crise; ils en ont appelé à Farbitrage de l'opinion; ils n'ont rien épargné pour la décider dans leur sens ; elle a décidé contre eux. Sont-ils bien venus de se plaindre qu'on leur applique la règle qu'ils ont eux-mêmes pratiquée? On a changé leurs préfets et sous-préfets. Qu'avaient-ils fait tous les premiers? On révoque quelques-uns de leurs magistrats compromis; comment procédait, s'il vous plaît, M. de Broglie, dont certains conservateurs nonobstant accusaient la mollesse?

€ Yont-ils s'indigner maintenant de la nomination des maires? Mais d'abord le ministère a commencé par des élections municipales; il a donc le droit d'affirmer que ces nominations procèdent d'une manifestation toute fraîche de l'opinion, et en définitive à quelle règle obéit-il dans ces choix? à remettre dans les mairies, partout où le scrutin en a décidé, les magistrats municipaux qui y siégeaient avant le 16 mai. On nous dit que les maires et les adjoints sont souvent détestables, en maintes localités, mal mis, suspects, sans usage, en dehors de cette élite provinciale qui s'intitule dans les départements «la société j>; c'est fort possible, mais qu'y faire? Le gouvernement actuel n'a d'autre base que le vote. La loi des majorités, que les résultats lui en plaisent ou non, pst sa seule loi. On ne voit pas de quelle façon il pourrait s'y prendre pour les décliner, et la preuve qu'il s'y conforme, c'est que, dans les quelques villes du Midi où

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la majorité est restée légitimiste, à Nîmes par exemple, la municipalité nommée par le ministère est légitimiste. »

Les récriminations des conservateurs ont d'autant moins de portée que, hormis les légitimistes, qui contestent théoriquement cette toute-puissance de Topinion et du vote en avouant néanmoins qu'on ne peut rien faire contre elle, toutes' les fractions conservatrices s'inclinent en l'invoquant. A quoi bon dès lors s'insurger contre une force dont on a par avance reconnu l'irrésistible ascendance? A quoi bon ces taquineries, ces chicanes et ces lamentations, sinon à faire suspecter la bonne foi des partis qui essayent de se consoler en s'y livrant?

A mon avis, la masse moyenne de l'opinion s'abandonne presque partout à des réflexions analogues à celles que je viens de résumer. Je persiste plus que jamais à penser que c'est la marque d'une politique mesquine et courte que d'y donner matière par une attitude grognonne, par des récriminations puériles contre un courant qu'on a provoqué soi-même et dont on a de gaieté de cœur décuplé la puissance.

Assurément le naufrage des conservateurs est une aventure déplorable. Le 16 mai a avancé de dix ans leur défaite, qui même peut-être ne serait jamais venue ; car il existait auparavant dans le parti républicain des dissolvants que l'agression conservatrice a pour longtemps neutralisés; on a réuni les républicains; on les a mis à une école de discipline ; on les a obligés à pratiquer une marche méthodique, qu'ils ne me paraissent nullement, il faut bien le dire, en train d'abandonner.

Les dangers ne commenceront p^nr eux qu'après le

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renouyellement du tiers sénatorial ; à partir du jour où, la majorité des deux Assemblées devenant, pour ainsi parler, mchronCy la tentation leur viendra de modifier la Constitution dans un sens de plus en plus démocratique.

Une femme d'un rare esprit qui a été ici, pendant des années, la mère d'une petite église mondaine, précieuse et délicieusement mystique, madame Swetchine, commentant quelque part le verset de TÉcriture : Quis ipsos custodet custodes ? répond très finement : « C'est l'ennemi!:» C'estl'ennemi en effetqui garde la sentinelle; tant qu'elle soupçonne, dans les plis du terrain qui se déroule devant elle, des bataillons alertes et sérieusement armés, nul danger qu'elle s'enivre, s'endorme op dépasse sa ligne d'observation ; les républicains ont été gardés jusqu'ici par les conservateurs ; ce sera pour eux un péril réel que d'en triompher trop.

Je ne suppose pas pourtant que ce soit à ce genre de succès, à cette démonstration par l'absurde que vise l'armée conservatrice ; quoi qu'il en soit, si elle continue dans la voie où elle est engagée, elle est menacée de n*avoir bientôt plus en fait d'artillerie que des pétards, des chandelles romaines, des pièces d'artifice; les Chinois qui avaient inventé la poudre avant tout le monde, n'ont pas su, pendant des siècles en tirer, un autre parti.

Je me figure qu'après la bataille perdue du 16 mai, il eût fallu d'abord à tout prix ne pas s'engager; on pouvait cependant faire retraite dans de moins mau- Taises conditions. Il eût fallu premièrement se rendre compte froidement du terrain perdu, confesser virilement

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2i0 SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITIQUES.

les fautes commises, s'interdire toutes les expéditions de fourrageurs et de bachi-bouzouks, qui ne servent qu'à attirer des horions nouveaux, et se cantonner dans un plan défensif dont quelques grands et simples principes sociaux auraient fourni les reliefs. Ainsi posté, il fallait attendre, sans se faire d'illusion sur la durée de la veille, les erreurs de l'adversaire et le retour possible de l'opinion.

On trouve plus récréatif de fronder à tort à et travers, d'envelopper dans un mécontentement indistinct tout ce que fait un gouvernement qu'on déleste, sans se douter que cette absence de discernement, que ce parti pris de récriminations contre le bon et le mauvais enlève justement à la critique aux yeux du public toute valeur et toute efficacité.

L'histoire est décidément un manège monotone dans lequel se reproduisent à point nommé des scènes équivalentes d'illusions. Quand je me rappelle les plus lointains souvenirs de ma première jeunesse et que je retrouve la fronde et la bouderie des légitimistes en face du gouvernement de Juillet, les inépuisables plaisanteries contre la cour bourgeoise et le roi citoyen, le dédain pour les fonctionnaires du régime nouveau, gens de petit monde et que les aristocraties provinciales se figuraient tenir à distance, il me semble que je vois la première représentation d'une pièce que les conservateurs actuels reprennent à grand orchestre ; c'est comme l'ancien Orphée des BoufiTes par rapport au gigantesque Orphée^ féerie de la Gaieté d'aujourd'hui,

— Eh bien, me répond un légitimiste invérété, on a eu raison; Louis-Philippe est tombé! A la fin, 1848 est

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