GUERRE DE
Paris, 18 avril J878,
On se demandera quel avantage les bonapartistes espèrent retirer de la discussion rétrospective poursuivie par le duc de Gramont et acclamée par la plupart de leurs organes, au sujet de la situation diplomatique de la France au moment de la déclaration de guerre de 1870. La seule conduite sage qui siérait, sur ce point, à quiconque a gardé de l'Empire un souvenir, soit reconnaissant, soit indulgent, serait d'éviter avec le plus grand soin la discussion sur ce sujet malheureux; car la discussion ne peut tourner qu'à la confusion de la politique impériale.
Elle fut, en 1870, en même temps très cauteleuse et très naïve; elle ne sût pas pas voir, d'une part, que l'Allemagne était prête à la guerre, mais que, d'autre part, le cabinet de Berlin ne voulait à aucun prix se donner l'apparence de l'agression ; il ne craignait point la guerre,
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beaucoup pensent même qu'il la désirait, maïs sous aucun prétexte il ne voulait la déclarer. L'impardonnable tort du cabinet français fut de n'avoir pas compris à quel point il faisait le jeu, par sa susceptibilité intempestive, de la politique profonde qui manœuvrait en face de lui; et ce qu'il y a de plus triste dans cet épisode qui forme le premier acte de nos malheurs, c'est que le cabinet OUivier, soit naïveté ou légèreté, — c'est ce que je crois le plus probable, — se laissa abuser avec une bonne volonté incroyable par des informations indirectes et suspectes au sujet de la prétendue insulte adressée par le roi Guillaume à M. Benedetti, et qu'il s'empara de cette légende, démentie depuis par le témoignage formel de M. Benedetti, pour engager les affaires dans une décision irrémédiable.
Quiconque à cette époque a suivi de près ces lamentables et funèbres journées, et a depuis voulu rassembler ses impressions demeure convaincu que, dans cette occurrence, le ministère du 2 janvier fut entraîné, parl'animosité de ses adversaires, fort au delà de ce qu'il aurait risqué lui-même s'il avait pu suivre uniquement son sentiment; mais il avait à défendre sa propre existence; il était très âprement poursuivi par l'ancien bonapartisme, celui que le 2 janvier avait désespéré ; ce bonapartisme antérieur était appuyé par toute la cour, l'empereur excepté ; la droite du Corps législatif, dont le baron Jérôme David était une expression très exacte, lui appartenait tout entière ; la cour et le bonapartisme ancien voulaient la guerre non seulement par ignorance de la vraie situation de l'Allemagne et par infatuation frivole sur le compte de nos propres forces, mais parce qu'ils y voyaient un
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COUP D'OEIL RÉTUOSPiCTIF SUR L'EMPIRE. 353
moyen certain de se débarrasser des bonapartistes libéraux et de revenir sur les concessions opérées à la suite du 2 janvier.
L'aveuglement de M. Ollivier et de ses amis ne fut d'ailleurs pas moindre. Ils y ajoutèrent un raisonnement subtil très conforme à la nature de leur esprit; on peut le traduire à peu près en ces termes : « Vous prétendez que vous seuls êtes capables de faire la guerre ; eh bien, nous allons la faire, nous, et si elle est heureuse, votre opposition et votre animosité à notre égard seront à tout jamais paralysées !
Il n'est pas inutile de se souvenir de l'enchaînement et du contre-coup de toutes ces passions chaque fois que l'on essaye, au point de vue impérialiste, de reprendre l'examen des événements qui ont précédé les catastrophes de 1870. De quelque façon qu'on se retourne, cette politique n'est pas défendable; c'est pourquoi le mieux qu'on puisse faire, c'est de la laisser ensevelie dans le vague des regrets patriotiques, sans tenter d'en répartir les responsabilités ; car, dans cette répartition, toutes les nuances impérialistes se trouvent terriblement chargées. A ce point de vue, le prince Napoléon eût mieux fait de garder le silence. Qu'il le veuille ou non, il reste bonapartiste en qualité de Bonaparte, et, d'ailleurs, quoiqu'il ait été accablé des plus extrêmes injures par une portion considérable du parti auquel il lui est impossible de ne pas rester lié, ce sont des violences, dont il doit avoir pris l'habitude, qui sont de peu de portée et qui ne suffisent pas à justifier des représailles par lesquelles le principe même du régime impérial se trouve atteint.
On sait quel but s'est proposé le prince Napoléon dans
la note publiée par la Revue des Deux Mondes ;[\ a voulu démontrer que rentêtement de l'Empire à soutenir le pouvoir temporel avait été la seule cause de l'absence complète d'alliances en face de laquelle la France s'est trouvée en 1 870 ; que, si l'Empire avait consenti à l'occupation de Rome par l'armée italienne comme conséquence de la convention du 15 septembre, l'Italie, en 1870, n'aurait pas pu ne pas prendre parti pour nous; que son action se fût combinée avec celle de TAutriche, et que, dans ce cas, la suite des événements eût été pour nous très différente de ce qu'elle a été.
Le duc de Gramont, qui vient de répondre à la note de h Revue des Deux Mondes, s'imagine probablement de la meilleure foi du monde l'avoir victorieusement réfutée; il laconfirme, au contraire, dans tous ses points essentiels; mais il est nécessaire de distinguer entre ce qu'on peut appeler la face italienne et pontificale de la question et les conséquences internationales que le prince Napoléon et le duc de Gramont lui attribuent.
Le refus obstiné du gouvernement français d'admettre, à la suite de la convention du 15 septembre, là possibilité, dans de certains cas, de l'occupation de Rome par l'armée italienne, a été assurément la preuve d'une vue très courte ; une garnison italienne à Rome succédant à la garnison française, et dans des conditions identiques, n'impliquait nullement l'abolition radicale du pouvoir temporel, telle qu'elle a eu lieu en 1870. Rome occupée ne devenait pas pour cela Rome capitale ; le roi d'Italie, les Chambres, tout l'organisme central d'un grand gouve^ nement ne suivaient pas le petit corps d'occupation italien, qui n'entrait à Rome que pour y remplir une mission
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analogue à celle que le corps français y remplissait précédemment, c'est-à-dire pour en empêcher l'envahissement par les bandes garibaldiennes et autres.
Du moment qu'il était démontré que le pape était hors d'état de se défendre lui-même avec les seules ressources pontificales, du moment qu'il était prouvé que des sentinelles étrangères devaient monter la garde à la porte du Vatican, le but d'une politique éclairée devait être de faire faire cette faction par l'armée régulière de l'Italie ; la transition indiquée, c'était l'occupation mixte, une sentinelle française à droite, une sentinelle italienne à gauche. On s'exclame :
— C'eût été une trahison, un sacrilège ; le pape eût été prisonnier!
Pas plus qu'il ne Test aujourd'hui, et, dans ce cas, il eût au moins conservé, du pouvoir temporel, une apparence, un appareil extérieur, des prérogatives qui ont disparu avec Rome capitale. Je sais bien que Ton ajoute :
— Ce régime de spoliation que la papauté subit disparaîtra un beau jour sous la main de Dieu !
Je le veux bien; mais, quand on en sera aux miracles, il n'en eût pas coûté davantage de faire disparaître la simple occupation militaire de Rome que d'abolir la prise de possession absolue de Rome comme capitale ; on peut dire même que le miracle eût été d'une réalisalisation moins difficultueuse; il est vrai qu'en fait de miracles, la difficulté est un attrait.
Quoi qu'il en soit, à la suite de la convention de septembre, la politique impériale a offert le spectacle des tergiversations les moins justifiées; elle forme un tissu de velléités contradictoires; elle n'ose accepter aucune
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356 SOUVEiNIRS ET RÉFLEXIONS POLltlQUES.
des conséquences des faits qu'elle a créés elle-même. La convention du 15 septembre offrait cerlainement le point de départ, la base d'une solution satisfaisante de la question romaine, à la condition de ne pas reculer devant les corollaires logiques du traité; ces corollaires étaient la substitution graduelle de l'occupation italienne à l'occupation française ; si l'on voulait éviter Rome comme capitale, c'était à la condition d'avoir Rome occupée.
Notez bien que je persiste, même aujourd'hui encore, à croire que la simple occupation eût été pour le royaume d'Italie plus avantageuse que la prise complète de Rome; je reconnais que les Italiens n'ont pas pu l'éviter en 1870; mais cette nécessité a été une conséquence de la politique flottante du gouvernement impérial dans les années précédentes.
Maintenant, s'ensuit-il, ainsi que le prince Napoléon croit le démontrer, que, si le gouvernement impérial avait résolument abandonné le pouvoir temporel à sa destinée et admis, après la convention du 15 septembre, l'idée de l'occupation mixte d'abord, et ensuite l'idée de la garnison italienne succédant à l'occupation française, la conséquence en eût été, en 1870, une alliance offensive et défensive avec l'Italie, alliance allant jusqu'à une action militaire capable de créer pour nous une diversion efficace? Je n'en crois rien, et je maintiens que le récit^du prince Napoléon relatif à la première phase des négociations n'offre sur ce point rien de démonstratif. M. de Gramont déclare que, touchant cette première phase, celle de 1869, « il n'a rien à redire à l'exposé de la Revue des Deux Mondes ». Que nous fait voir pourtant cet exposé? Des pourparlers, des espèces de ponctions
exploratrices de souverain à souverain, des conversations écrites, vagues, indéterminées, qui n'indiquent clairement qu'une chose : l'incertitude, la nébulosité dans laquelle l'esprit de l'empereur Napoléon semble se complaire.
Assurément, il est fort curieux de voir le gouvernement autrichien entrer comme il le fait de plein saut dans l'idée de Tabolilion du pouvoir temporel ; mais on est en droit de se demander, quand on songe à la façon hésitante avec laquelle les pourparlers sont conduits et qu'on remarque surtout qu'ils sont poursuivis par des personnages officieux, sous une forme quasi clandestine, en dehors de toute diplomatie régulière, s'ils n'ont pas été uniquement pour les gouvernements d'Italie et d'Autriche une manière de tâter ce terrain obscur et toujours inconnu, où la politique française avait l'habitude d'évoluer pendant le second empire.
Quand à conclure que, si le gouvernement impérial s'était décidé en 1860 à abandonner le pouvoir temporel à sa destinée, il en eût recueilli en 1870 l'aide effective de l'Italie f t (le l'Autriche, rien ne paraîtra plus douteux à quiconque mesurera exactement les intérêts internationaux qui se trouvaient en présence. La guerre venant à éclater entre la France et l'Allemagne, il était manrfeste que la neutralité était, pour l'Italie, la seule attitude profitable; la France vaincue, l'Italie avait carte blanche à l'égard de Rome; la France, au contraire, victorieuse, l'Italie demeurait sur le terrain de la convention du 15 septembre, c'est-à-dire dans la position expectante qu'elle avait acceptée en transférant son gouvernement à Florence. En s'attachant activement à notre fortune, elle ne pouvait
que perdre; aussi, quels qu'aient été le bon vouloir chevaleresque et la reconnaissance du roi Victor-Emmanuel, ce bon vouloir et cette gratitude n*ont jamais tenté même de passer de la région du sentiment au domaine rigoureux de la politique agissante.
Quant à la seconde phase des négociations, quanta cette diplomatie in extremis sur laquelle le duc de Gramont est sans doute convaincu qu'il verse des torrents de lumière, on peut dire qu'elle est encore plus triste à contempler que la première; elle ne prouve absolument qu'une chose : l'aveuglement et l'infatuation mélancolique de nos hommes d'État à ce moment suprême. Cette infatuation et cet aveuglement trouvent, d'ailleurs, un écho fidèle dans M. de Beust, personnalité chimérique et gonflée qui n'a jamais manqué d'être funeste à sa patrie d'adoption et qui semble aujourd'hui encore persévérer dans cette spécialité.
Dans la reprise des négociations de 1870, au milieu de la marche des armées, M. de Beust et le comte Vimercati ne sont là évidemment que pour occuper le tapis, pour maintenir une sorte de rideau diplomatique à l'abri duquel les alliances sérieuses se concluent; au moment où M. de Beust mettait en avant l'action possible de l'Autriche, il devait cependant savoir que sa neutralité était décidée par des considérations plus fortes que toutes les raisons qu'il faisait valoir ; la Prusse était à cet égard parfaitement édifiée: elle savait que l'Autriche ne bougerait pas.
Quand au traité Yimercati apporté à Metz au milieu de l'incroyable fouillis qui signala les premiers jours de cette campagne, il fallait en vérité une dose extraordi-
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Daire de naïveté pour ne pas voir qu'il n'avait d'autre objet que de faire gagner du temps et de permettre d'attendre dans quel sens se déciderait la fortune.
On reproche amèrement à l'empereur d'avoir refusé de le signer; les républicains formulent ce grief avec la dureté qui leur est habituelle chaque fois qu'ils parlent de l'Empire. Sur ce point, ils ont tort ; l'empereur eût-il consenti à ce traité de la dernière heure, que ces stipulations au lendemain de Wissembourg, de Spickeren et de Reichshoffen seraient restées à l'état de lettre morte. C'est une grande illusion de la part du prince Napoléon, et que l'on s'étonne de trouver dans un esprit aussi émancipé, que de s'imaginer que la signature du traité Yimercati à Metz eût apporté quelque allégement à nos catastrophes. Il est bien probable que, lors même que l'empereur en 1869 eût consenti à l'occupation de Rome par l'armée italienne, ce consentement n'eût pas procura à la France en 1870 la coopération effective de l'Italie. La question romaine se serait uniquement trouvée tranchée d'une manière moins absolue et dans des conditions en défînilive moins funestes pour la papauté temporelle ; mais incontestablement, au mois d'août 1870, l'acceptation de ces mêmes conditions eût été encore plus vaine, plus inutile en ce qui louche la coopération de l'Italie. Au point où l'on était parvenu, la seule base de négociation eût été un succès militaire. Le baron Ricasoli, dans une lettre qui vient d'être publiée, expose avec une netteté malheureusement irréfragable la situation de son pays à ce moment. « Ne pouvant venir au secours de la France, dit-il, ni changer sa fortune, l'Italie, en intervenant, se serait trouvée sous les mêmes ruines. »
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Le prince Napoléon, en s'imaginant qu'au prix de Tabandon du pouvoir temporel, la coopération italienne eût été assurée, semble céder à une illusion que son ardeur anticléricale ne suffit pas à justifier. Parce que, dans la question romaine, la politique impériale s'est montrée pleine d'incohérence et de tergiversations, cela ne prouve nullement que, mieux conduite, elle eût entraîné ritalie dans son mouvement.
Quant aux prétendues rectifications du duc de Gramont, elles aboutissent approximativement à cette triomphante proposition :
— Au moment d'engager la guerre redoutable de 1870,1a France n'avait aucune alliance; mais elle en aurait eu de magnifiques si elle eût été victorieuse!
Nous nous en doutions, monsieur le duc. Ce n'est pas là cependant ce que vous disiez à la commission du Corps législatif à la veille de la déclaration de guerre. Vous laissiez entendre que votre portefeuille était bourré d'alliances secrètes. De braves gens, disposés à croire facilement les hommes de leur monde, tel que le pauvre marquis de Talhouët, s'y sont laissé prendre et ne s'en sont jamais consolés. Ne remuez jamais ces souvenirs de 1870; tout cela est trop rempli d'injustifiables incidents.
Quand on a eu le malheur d'être ministre des affaires étrangères à cette époque, on n'a qu'une chose à faire : se retirer à la campagne (les couvents n'étant plus de mode), se taire et espérer qu'on vous oubliera. Le pauvre maréchal Le Bœuf, dont la responsabilité est bien moindre, qui s'est conduit devant Metz en soldat admirable, qui n'a pas réussi malgré tous ses efforts à mourir sur le champ de bataille, le maréchal Le Bœuf a embrassé cette
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retraite et ce silencç. Il est fâcheux que le duc de Graraont, et j'ajouterai volontiers le prince Napoléon, n'aient pas compris quelle était pour eux, en tout ce qui touche à la guerre maudite de 1870, la seule etvéritable dignité.