LE PÈRE MONSABRÉ ET LE PÈRE DIDON
qui, sans se flatter jamais de posséder l'absolu du vrai, se croit nanti de cette certitude en quoi toute philosophie se résume, et qui consiste non pas à affirmer, mais à repousser certaines affirmations, pour ceux-là, il me paraît peu probable que les déductions du Père Monsabré, qui ne sont jamais que d'éloquentes pétitions de principes, qui partent d'affirmations dont il eût fallu au préalable établir la validité, aient une autre portée qu'une portée littéraire.
On remarquera de plus à quel point la comparaison des phénomènes religieux, ce point de vue qui constitue essentiellement la critique moderne, et qu'on doit de son vrai nom appeler la mythologie comparée, reste en dehors de toutes les déductions de l'éloquent dominicain. Rien, en somme, de moins historique que sa méthode; il affirme la nécessité de l'incarnation en proclamant qu'on ne peut résoudre le problème des rapports du fini ou de l'infini qu'àTaide de ce mystère, ce qui est, en définitive, la substitution d'un mystère à un autre; la discussion non pas de l'authenticité des évangiles que personne ne contredit, mais de leur rédaction successive, est une discussion réellement primaire ; il affirme, il ne répond à aucune des objections de la critique. Je ne dis pas qu'il ait tort. Mais alors on admettra que les conférences comme celles du Père Monsabré ne sont concluantes que pour le croyant; j'oserais presque dire, non pas qu'elles sont inutiles, mais qu'elles sont un luxe, une sorte d'illusion de raisonnement que la foi aime à se donner.
Le Père Didon me paraît une intelligence plus fortement critique que le prédicateur de Notre-Dame ; c'est un homme évidemment d'un savoir très étendu et très pro- II. 20
fond, versé dans toutes les spéculations de la science actuelle et dont les connaissances philosophiques embrassent le domaine entier du savoir moderne ; il parle fort bien d'ailleurs, avec force, avec précision, avec une sévérité chaleureuse dont l'effet est à mon gré plus puissant que les pleurs, les effusions et la sentimentalité de son confrère; son point de vue, sans doute, n'est pas le même^ et il est probable que l'auditoire diffère. Les conférences du Père Didon que j'ai pu entendre semblaient plutôt des leçons de philosophie spiritualiste que des sermons ; si l'orateur n'avait pas été revêtu de sa robe blanche, si l'autel et l'orgue n'avaient pas été là, on aurait pu se croire à un cours de M. Caro; il a entrepris la critique du positivisme et du matérialisme en homme qui connaît à fond son sujet; j'ai été frappé des ménagements relatifs qu'il a observés à l'égard de la méthode positive; il a parfaitement vu qu'elle ne voulait être qu'une méthode, un procédé applicable à l'étude des phénomènes contingents, et que, par cela même qu'elle s'interdisait toute affirmation absolue, toute espèce d'incursion dans le domaine des causes finales, elle demeurait en face des affirmations religieuses dans un état de négation, de neutralité qui pouvait très souvent n'être nullement malveillante.
Quant à l'examen du matérialisme, le Père Didon l'a poursuivi avec un remarquable esprit critique ; il a réfuté le livre bien connu de Bûchner : Force et Matière^ à l'aide de raisonnements très puissants, dont la source d'ailleurs se trouve dans Malebranche. Tout cela est très élevé, très noble; tout cela démontre une force intellectuelle supérieure. La question est de passer de celte spéculation strictement philosophique, de ce
yGoogk
simple spiritualisme, à raffinnation chrétienne, de construire un pont entre le Père Didon elle Père Monsabré. C'est là sans doute un problème plus difficile à résoudre que de prêcher des retraites à des femmes du monde et de leur donner de bons conseils et des préceptes de bonne vie.