‹ Souvenirs et réflexions politiques: documents pour servir a l'histoireChapitre 52 sur 54 · II · texte numérisé non relu

II

yGoogk

3(i2 SOUVENIRS ET UÉFLEXlOiNS POLITIQUES.

semblent passer à Télat de lettre morte pour une certaine fraction du parti qui les a cependant qualifiées avec le plus de rigueur; en un mot, j'en suis à me demander si nous ne sommes pas exposés à voir succéder à l'aveuglement impérialiste l'infatuation et l'imprévoyance républicaines, quand je vois la hauteur cassante, l'espèce de confiance mystérieuse et inouïe que laissent percer certains organes républicains, et des plus importants, en face des événements actuels, soit militaires, soit diplomatiques. Quand, d'autre part, je songe que nous sommes à la veille de l'ouverture d'une nouvelle exposition, je me souviens de 1867, de cette autre exposition à la suite de laquelle commencèrent à germer toutes les illusions et tous les ressentiments qui conduisirent l'Empire à sa perle, et je me demande si les républicains seront assez imprévoyants, assez aveuglés à leur tour pour se lancer dans la même voie, pour reprendre cette piste détestable. La masse de la nation, l'opinion publique incontestablement ne les y suivrait pas ; mais cette résistance de l'opinion, quoiqu'elle fût aujourd'hui plus forte, mieux caractérisée, plus unanime qu'à la fin de l'Empire, n'est pas toujours suffisante, quand on a le pouvoir en main, pour empêcher d'irréparables fautes.

En 1870 aussi, le sentiment dominant dans le pays était loin d'accepter la guerre. Nous y fûmes cependant soudainement précipités. Quand on analyse les sentiments qui déterminèrent alors le monde gouvernemental, on voit qu'au-dessus de motifs secondaires, de rivalités politiques et d'ambition; au-dessus des ministres qui voulaient rester ministres et des aides de camp qui espéraient devenir maréchaux, il existait deux idées plus générales.

yGoogk

et, malgré leur illusion, d'une extraction plus haute : la première, que l'Empire avait besoin de rétablir son prestige amoindri, pensait-on, par la grandeur de la Prusse, par la tournure menaçante d'une fraction de l'opinion et des concessions libérales imprudentes; on pensait que ce prestige ne pourrait être relevé que par une guerre heureuse. La seconde idée consistait en ceci : que la France impériale trouverait, aussitôt qu'elle aurait tiré l'épée, des alliances et un appui extérieur qui n'attendaient pour se révéler que son entrée en campagne. On peut joindre à ces deux idées principales la présomption qu'on possédait une force militaire très imposante et très redoutable qui devait arrêter l'ascendant germanique. On doit surtout remarquer l'illusion des alliances et de l'appui extérieur ; l'écrit du duc de Gramont et dans une certaine mesuré la note du prince Napoléon montrent l'épaisseur et la persistance de cette illusion.

Aujourd'hui, on peut facilement démêler quelque chose d'analogue dans un^ertain groupe républicain, celui qui gravite autour de M. Gambetta. En 1870, la cour, le chdteaUy comme on disait alors, poussait à la guerre en comptant sur l'Autriche et sur l'Italie. Je ne crois pas qu'aujourd'hui le groupe républicain dont je parle, qui n'est pas le gouvernement, mais qui est très important à côté du gouvernement, pousse positivement à la guerre, — mais c'est une éventualité qu'il considère comme extrêmement probable. — Cette éventualité, il ne semble pas l'envisager comme périlleuse au point de vue français; il incline à croire, au contraire, qu'elle suscitera inévitablement des incidents au milieu desquels la France pourra saisir une occasion de regagner quelque chose

parmi ses pertes de 1871. Les Tuileries se leurraient de ralliance austro-italienne ; la République de la Chausséed'Antin, je le crains, fait fond de Talliance anglaise, et se persuade que,, la lutte s'engageant, si la neutralité française, à un moment bien choisi, se résout dans le sens anglais, elle en recueillera, lors du règlement final, un avantage qui sera le cadeau de noce de la République, et qui assurera sans retour sa destinée et son prestige.

Cette similitude entre Tillusion impérialiste de 1869- 1870 et l'illusion actuelle d'une certaine fraction du républicanisme gouvernemental me semble très digne d'être notée. Les similitudes vont encore plus loin; cette nuance républicaine qui réunit, on le voit, ce qu'il y a peut-être de plus sérieux, de plus capable dans l'ancien parti républicain, semble convaincue, comme le fut TEmpire, que le régime actuel a besoin pour se consolider d'acquérir un certain prestige national ; elle ne voit pas d'autre source à ce prestige qu'une diplomatie active, susceptible à un moment donné de ne pas reculer devant la force afin de regagner quelque chose dans ce qui a été perdu il y a sept ans. Autre similitude impériale : elle se laisse aller insensiblement à reprendre dans la force militaire française une confiance que l'Empire était excusable de conserver, puisqu'il n'avait en somme derrière lui que des succès, mais qui est aujourd'hui singulièrement prématurée, quand on songe au court espace de temps écoulé depuis nos désastres, et qu'on y ajoute que, depuis lors, on a eu à mettre en train une organisation militaire absolument nouvelle dont les conséquences sont encore loin d'être complètes et qu'on a de plus à lutter contre une effervescence d'esprit démocratique qui est»

quoi qu'on fasse, un dissolvant pour l'esprit militaire. Il ne suffit pas de déclamer avec une impitoyable àpreté contre l'Empire; il serait plus opportun de ne pas entrer dans ses sentiers ; la nuance républicaine dont je parle ne se rend peut-être pas suffisamment compte à elle-même que tout en abîmant quotidiennement, et souvent à juste titre, la politique impériale, elle ne fait cependant que la continuer en beaucoup de points essentiels. On veut fonder une République ; je n'ai pas besoin de rappeler que je n'ai cessé de démontrer ici depuis des mois que la nécessité de la forme républicaine s'imposait à tout le monde, que cette nécessité étant plus forte que tous les regrets et que toutes les espérances ; qu'on ne sortirait de la forme républicaine qu'à la suite d'excès ou de catastrophes qui pourraient fort bien ne jamais survenir; qu'il était par conséquent puéril de s'épuiser contre un mot quand la chose était acquise et inévitable ; mais, parce que la forme républicaine domine victorieusement toutes les répugnances et tous les préjugés, cela ne signifie nullement que celte République doive marcher dans les souliers du régime précédent. Si les républicains autoritaires et gouvernementaux s'imaginent que la République consiste dans l'abolition des uniformes brodés, remplacés par de simples paletots, dans la substitution d'un monde gouvernemental, issu d'une nouvelle couche sociale, à l'ancienne classe gouvernante, pour faire d'ailleurs à peu de chose près, en diplomatie, en finances, tout ce que faisait la précédente, s'ils croient qu'un changement de forme de gouvernement est uniquement un remplacement de personnel, je suis convaincu qu'ils s'abusent et que le sentiment public finira par redresser

yGoogk

3ô6 SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITIQUES.

leur jugement ; seulement le redressement a chance d'être douloureux, parce qu^il aura pour agents d'exécution une catégorie violente et anarchique qui commettra de grands excès au milieu desquels la forme républicaine elle-même courra des risques très sérieux.

Qu'on ne me taxe pas de paradoxe, lorsque je prétends que la conception politique et gouvernementale des républicains autoritaires ne diffère que par Técorce et par le costume de la conception impériale. En somme, l'empire fut une canalisation du jacobinisme. Il y a beaucoup de vrai dans le mot de madame de Staël :

— C'est Robespierre à cheval !

S'agit-il aujourd'hui simplement de le mettre en fiacre, abstraction faite, bien entendu, de la tyranaie directe et de l'échafaud dont aucun républicain de bon sens ne voudrait? Remarquez cependant que les républicains autoritaires ne peuvent pas concevoir le régime auquel ils sont attachés autrement que comme une sorte d'empire sans galons et sans grands équipages. Un exemple : l'Exposition. Je n'ai nulle envie de faire écho à toutes les plaisanteries implacables, à toutes les récriminations empoisonnées que les bonapartistes ont adressées à cette entreprise. Le monde parisien spécialement a mis là-dessus' un tel enjeu, les hôteliers, les restaurateurs, les cafés-concerts, les théâtres, les chemins de fer attendent de l'Exposition une si grosse moisson, que ce serait faire acte, sinon de mauvais citoyen, tout au moins de mauvais Parisien, que de venir jeter le moindre petit caillou sur la route sablée où l'on espère faire défiler toutes ces voitures élégantes et productives ; il n'en est pas moins vrai qu'en tant qu'engin de gouvernement, eu

yGoogk

tant qn'instrumentum regni, une exposition est une affaire impériale et nullement républicaine. Les bonapartistes disent, et je ne vois pas ce qu'on peut leur répondre :

— Vous nous avez volé notre procédé, et ce procédé fait partie d'un système avec lequel le vôtre ne peut pas se combiner.

Qu'on ne parle pas de Philadelphie. D'abord, l'exposition de Philadelphie a été un désastre; ensuite, elle ne fut nullement une entreprise d'État, mais une affaire de spéculation privée, strictement montée d'après les principes américains, qui sont véritablement ceux des vraies Républiques et qui peuvent se réduire à ce point unique : ne jamais faire intervenir l'État partout où il est possible de s'en passer.

Ce n'est pas dans ce sens que gravitent nos républi- ' cains autoritaires. L'État! l'État! partout une sorte de Louis XIV collectif intervenant dans tous les actes de la vie sociale. L'État enseignant, ils ne veulent pas entendre parler de la liberté d'enseignement; l'État, théologien, voir le rapport de M. Guichard, qui volontiers conclurait à une église constitutionnelle; l'État entrepreneur de transports, voir le projet de M. de Freycinet sur les chemins de fer. Je ne fais pas le procès du principe d'autorité; je le conçois en République, surtout en République, plus énergique, plus armé que sous aucun autre gouvernement, mais je prétends que l'essence du régime républicain est de restreindre, autant que possible, non pas l'autorité, mais le nombre des fonctions sociales auxquelles elle s'appliquera. Par exemple, en matière de croyances religieuses, d'opinions philosophiques et scien-

yGoogk

tifiques, personne ne songeait à contester, il y a un siècle, le droit de la puissance souveraine. — On ne lui demandait que d'être éclairée et modérée. Aujourd'hui, on ne trouvera pas un gouvernement en Europe qui songe à régenter les consciences. Ceux qui se mêlent des doctrines ne s'en occupent qu'au point de vue de certaines conséquences politiques, et leur tendance manifeste est de le faire de moins en moins. Un gouvernement aujourd'hui qui entreprendrait quelque chose d'analogue aux persécutions du jansénisme et aux querelles de la bulle Unigenitus paraîtrait aussi extravagant qu'un astronome qui prétendrait faire revivre le système de Ptolémée.

Un régime républicain tournera à la plus incertaine et à la plus tracassière des tyrannies, s'il ne repose pas sur le développement d'idées de cet ordre; il faut qu'il soit modeste, sans apparat, ponctuel, économique; en somme, un bon bureau, une administration laborieuse et frugale, qu'on le voie à peine, qu'on le sente le moins possible; qu'il représente le minimum de gouvernement compatible avec le bon ordre et la sécurité indispensables à des sociétés industrielles.

Il résulte de là qu'une République qui n'a pas pour maxime absolue d'être rigoureusement sur la défensive, mais qui se met à rêver des alliances, des combinaisons diplomatiques, qui affiche des préférences, qui a des prédilections au lieu d'avoir uniquement des intérêts, qui affecte de^ plans d'État, tourne le dos à toutes les idées qui sont l'essence du système républicain; c'est là ce que me semble faire le groupe des républicains autoritaires et centralisateurs. Cela est surtout sensible dans leur

yGoogk

manière de concevoir la politique internationale; je crois qu'ils n'entraîneront pas la masse de l'opinion dans leur sens; cette masse est arrivée à la notion d'une irrémédiable neutralité; elle ne veut plus entendre parler d'hommes d'État; M. de Gramont l'en a dégrisée pour un siècle, et M. Gambetta, malgré tout son esprit, ne parviendra pas à en ressusciter la croyance.

Paris, 26 avril 1878.

On raconte qu'il y a eu des colères et des grincements dans un certain cénacle démocratique à la suite de la publication de la fantaisie shakspearienne de M. Renan. Ce charmant et profond esprit, qui est à l'heure présente probablement l'écrivain le plus accompli et le plus souple dont notre littérature ait le droit de se parer, a eu l'idée, au printemps dernier, à Ischia, de donner une suite à la Tempête de Shakspeare, et de rechercher quelle avait pu être la destinée ultérieure de Prospère, duc de Milan, restauré sur le trône de ses pères, selon qu'il est raconté dans la Tempête^ ainsi que la fortune du monstre Caliban, celle aussi du génie aérien, le poétique Ariel, compagnons et serviteurs de Prospère dans l'île fantastique. De là ces pages exquises dont le public vient de se délecter, et qui, si on consentait à ajouter foi aux

yGoogk

370 SOUVENIRS ET RÉFLEXlOiSS POLITIQUES.

bavardages parisiens, auraient cruellement chiffonné quelques barbes vieilles et jeunes de TEmpyrée démo* cratique.

Je commence par dire que je ne crois guère à ces ressentiments; il faudrait admettre que ces démocrates sont totalement dénués de finesse et d'esprit, ce qui n'est pas vraisemblable, la plupart étant jeunes, en outre triomphants. C'est plus qu'il n'en faut pour devenir aimables, tolérants et éclairés. Les gens persécutés et pourchassés, obligés de vivre dans des caves noires, sont naturellement atrabilaires et susceptibles; les égratignures élégantes de l'ironie paraissent intolérables à quiconque attend, plongé dans une ombre fumeuse, que le ciel s'ouvre au-dessus de sa tête et que l'apparition lumineuse, le millenium éblouissant, se révèle dans des nuages transfigurés. Mais, après que l'apparition a eu lieu, quand le rêve invraisemblable est devenu réalité, quelle détente! quel épanouissement! et comme il est probable que les fanatiques de la veille doivent devenir les hommes d'esprit du lendemain I

Je le répète donc, la mauvaise humeur des barbes démocratiques, à propos de la suite de la TempêiCy me fait l'effet d'une imputation calomnieuse; il faudrait croire alors que ces personnages sourcilleux n'ont pas lu ou pas compris ces quelques lignes exquises de l'avantpropos placé par le poète-philosophe en tête de son ta* bleau :

ce Voyez dans le jeu qui va suivre, dit-il, un divertissement d'idéologue, non une théorie, une fantaisie d'imagination, non une thèse de politique. Je l'écrivis il y a quelques mois à Ischia, le matin, quand les vignes se

yGoogk

couvraient de rosée et que la mer était comme une moire blanchâtre. La philosophie qui convient à ces heures de repos, c'est celle des cigales et des alouettes, lesquelles n'ont jamais douté, je pense, que la lumière du soleil ne soit une chose très douce, la vie un don excellent et la terre des vivants un bien agréable séjour. ^

Pourtant on doit avouer, pour ne rien omettre, que cet esprit, dont je fais honneur aux consulaires de la démocratie, n'a pas brillé partout d'un éclat égal. Ainsi la Revue des Deux Mondes aurait refusé de publier la suite de la Tempête. Feu Buloz, Tancien, qui était pourtant un être hérissé, avait sous sa rustique écorce une clairvoyance sceptique qui l'eût détourné de cette maladresse. Ses successeurs semblent moins émancipés; ils n'ont pas hérité, à ce qu'il paraît, de la grande doctrine du premier Buloz, qui se résumait, à peu de chose près, en cet article unique : a Tout ce qui se produit de remarquable dans la littérature française doit aboutir à la Revue. ^ Quant aux idées, pourvu que la forme en soit correcte et que surtout elles revêtent cette expression balancée, arrondie et longue, qui est la propriété de la Revue, il suffit; d'ailleurs, la couverture saumon couvre toutes les hardiesses. Cette doctrine d'éditeur ne manquait pas de fierté; aurait-elle Ûéchi en même temps que la Revue diminuait d'une feuille d'impression par numéro?

Toujours est-il qu'on y redoute, dit-on, la rancune de Caliban; là-dessus, un homme alerte et avisé, qui a l'esprit fin comme l'ambre, journaliste, lettré et homme d'affaires, M. Hébrard, du Temps, a flairé la bonne aubaine; il ademandé le triomphe de Caliban, et l'a obtenu,

yGoogk

37i SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITIQUES.

et c'est à lui que le public en a la première obligation. Je vais dire en quoi consiste l'histoire; mais je puis faire remarquer au préalable combien rien n'est plus exceptionnel, de la part d'une intelligence française, même très cultivée, je ne dirai pas de comprendre Shakspeare, mais de le sentir, et en quelque sorte de le deviner. Or, en présence de cette grande création toute chargée d'une électririté contraire à la nôtre, l'intelligence ne suffit pas; il faut y joindre je ne sais quelle divination pénétrante, un sentiment, un instinct plus fort que la raison, appartenant à cette même famille des facultés humaines qui produit le sentiment de la nature.

Toute la culture du monde ne fait pas sentir la nature à celui que les fées des prairies, des ruisseaux et des bois n'ont pas baisé au front dans son berceau ; il parvient à la comprendre, peut-être, à force de réfléchir et de comparer, à la sentir naïvement : à s'en enivrer jamais. Shakspeare est semblable à la nature : on n'en jouit pas par acquisition littéraire; on le comprend, on en mesure la profondeur et l'étendue, mais c'est un don, une sorte d'instinct que d'en sentir le charme et que de le deviner. Ce don est tout ce qu'il y a de plus rare dans un esprit français. Le Français, à vrai dire, ne s'intéresse qu'à l'homme social. Les idées et le raisonnement le séduisent si exclusivement, que toute cette partie instinctive et spontanée de l'âme qui forme le véritable domaine shakspearien lui échappe ou tout au moins reste pour lui antipathique. Les passions françaises sont des passions compliquées et raisonnantes, qui s'analysent et qui dissertent sur elles-mêmes. Notre théâtre classique, Corneille et Racine, sont à cet égard un échantillon admi-

yGoogk

rable de l'esprit français. Cet esprit, en réalité, est toujours demeuré foncièrement classique; le romantisme n'y a jamais été qu'une mode et un placage, un effort et une efifervescence littéraire; les romantiques français, même dans leurs tentatives les plus osées, ont gardé toujours une âme foncièrement classique. Ils se sont révoltés contre Aristole et surtout contre Boileau. Mais, toute révolte impliquant une reconnaissance implicite du pouvoir contre lequel on s'insurge, ils restaient classiques malgré eux, comme les hérétiques restent chrétiens.

Quant à la foule française, elle n'a jamais rien compris à ce romantisme pur, à ce panthéisme, à ce sentiment de la vie universelle qui en forme l'essence. On a pu l'entraîner hors du parc de Versailles, son véritable idéal; on n'a jamais réussi à l'acclimater dans la forêt enchantée où retentit, à travers les songes des nuits d'été, le cor surnaturel d'Obéron dont a hérité Weber. La foule française, en abandonnant le parc de Versailles s'est arrêtée au bois de Boulogne; elle y est restée. Aussi, à l'exception de trois ou quatre drames de Shakspeare, dont l'action tragique Ta saisie, Macbethy RoniéOy Othello, soyez certain qu'elle ne connaît le surplus du poète que par ouï-dire, et que, d'ailleurs, cette première création shakspearienne, où la poésie et la fantaisie l'emportent de beaucoup sur le drame, lui semble désagréable quand par hasard elle y pénètre.

Une chose incomparable dans l'œuvre de* M. Renan, c'est de voir avec quelle pénétration romantique il a saisi Shakspeare et avec quelle grâce légère, merveilleusement française et finement classique, il l'interprète

yGoogk

el le commente; nulle part, vous ne trouverez un échantillon plus achevé de cette faculté qui est la note caractéristique de son esprit : la combinaison de la poésie et de Tironie. Que de fois, en le lisant, j'ai songé à la belle invocation adressée par Proudhon à « la sainte ironie ». Hais Proudhon était un lyrique populaire dont l'étude et la réflexion n'avaient réussi qu'à filtrer imparfaitement les acres humeurs; ici, l'ironie est artistique; elle est paisible et souriante. Cet admirable esprit a dépassé depuis longtemps la période de l'indignation; il contemple, il défend, il dédaigne, et il a l'air d'appliquer à toutes les platitudes humaines le mot profondément philosophique de madame de Staël :

€ Tout comprendre, c'est tout pardonner. :»

En réalité, il comprend Caliban et il lui pardonne. Caliban est pourtant, à tout prendre, un vilain sire; voici en effet ce qui s'est passé quand Prospero vainqueur, par son savoir magique, de tous ses ennemis, a repris possession de son duché de Milan : Ariel et Caliban l'ont suivi dans ce retour de Gaud; Prospero paraît gouverner son duché avec nonchalance ; il s'en rapporte à la coutume, au doux laisser aller de son administration; le plus grand nombre de ses journées se passent dans son laboratoire; on dirait qu'il converse avec H. Berthelot; il écoute la symphonie des gaz emprisonnés dans les cornues qui chantent la musique de la matière subtile et éternelle, musique queGounod écrira; Caliban n'a rien à faire; il possède les clefs de la cave ducale; il se grise, il se déclare exploité et il déclame contre la tyrannie. Le peuple, qui n'est pas foulé, mais qui non plus n'est pas conduit par ce duc idéaliste.

yGoogk

absorbé dans son rêve, se révolte, et il proclame Caliban ; comment Caliban, Caliban à peine dégrossi, Caliban à peine débarbouillé de l'écume marine de sa première origine, Caliban aux mains palmées, homme inachevé auquel la race supérieure que Prospère personnifie n'a inculqué qu'à force de contrainte un rudiment de langage et des lambeaux d'idées 1 Où en sommes-nous si Caliban devient le maître de Milan? Voilà le fait pourtant : Caliban est une brute, mais il est une force.

D'ailleurs, tout en restant brute, il s'est singulièrement corrompu; la corruption est une espèce de perfectionnement ; il raisonne, il devient malicieux, il se rend compte de ses intérêts, il excelle à piper la foule, à la payer de formules vides, à la satisfaire avec des simagrées. Le voici duc; il couche dans le lit de l'autorité classique, et il y prend soudain une foule de pratiques gouvernementales et de procédés conservateurs; laissez-le faire, son gouvernement ne sera pas sensiblement plus mauvais qu'un autre ; qui sait ? il aura peut-être pour cette plèbe dont il représente la forme dernière un bras plus dur que le savant et idéal Prospère ; il se souviendra mieux que lui que le sceptre est un bâton; seulement le gouvernement, qui sera vraisemblablement correct et régulier, restera cependant invariablement vulgaire, médiocre et grossier,

Caliban reprend pourtant quelques-uns des préfets et des conseillers de Prospère, de ces conseillers qui ont conseillé sous tous les régimes et qui mourront en conseillant ; il refuse de livrer Prospère à la sainte Inquisition, qui salue Caliban comme elle ne manque pas de le faire pour tâter tout nouveau pouvoir; sachons-lui

un certain gré de sa modération, sans trop nous y fier néanmoins; il n'existe pas, de par le monde, qu'une seule Inquisition, celle des frères dominicains, et, si les sous-Calibans s'avisent plus tard de réclamer Prospère en le taxant de cléricalisme ou de magie aristocratique, je ne répondrais pas du libéralisme du nouveau duc.

Quelle est pourtant la conclusion de cette éblouissante et profonde fantaisie? On en trouve plus d'une : celle d'abord du prieur des Chartreux, qui médite dans sa stalle pendant le couronnement de Caliban: Tencens fume; les versets du Te Deum éclatent avec une majestueuse allégresse ; les orgues y répondent par ce chant délicieux : c Éternel, toi que rien n'attriste ni ne trouble, n'irrite ni ne console ; Être pur et saint, lumière cristalline qui traverse sans se souiller le monde du corps et sers de base immuable à la mobilité sans fin, nous te louons de tout notre souffle, nous te proclamons juste, parfait et bon. Ceux qui croient, ceux qui espèrent, ceux qui aiment sont les seuls qui ne se trompent pas. »

Et le prieur se dit à lui-même :

f Le monde, que j'ai bien fait de quitter, est une illusion éternelle, une comédie composée d'actes sans fin. Ce qui vient d'arriver prouve ce que j'avais entrevu et que personne ne voulait croire, c'est que Caliban était susceptible de faire des progrès. Oui, toute civilisation est l'œuvre des aristocrates... C'est elle qui a discipliné les races inférieures, soit en les assujettissant aux traitements les plus durs, soit en les terrorisant par des croyances superstitieuses. Les races inférieures, comme le nègre émancipé, montrent d'abord une monstrueuse ingratitude envers

leurs civilisateurs ; quand elles réussissent à secouer ce joug, elles les traitent de tyrans, d'imposteurs, d'exploiteurs. Les conservateurs étroits rêvent de tentatives pour ressaisir le pouvoir qui leur a échappé, les hommes plus éclairés acceptent le nouveau régime sans se réserver autre chose que le droit de quelques plaisanteries sans conséquence... Prospero peut vivre au moins quelque temps sous un pareil régime; il a même quelque chance d'en ressaisir la direction; il l'aut pour cela de la prudence, car la démocratie est jalouse et soupçonneuse; mais, en étant modeste et en cachant son jeu, on fait bien des choses. »

Ainsi se parle à lui-même le sage prieur; je ne le contredis pas, mais Ariel s'évanouit; il se dissipe comme un principe pur dans Téther immaculé; Prospero reste seul, la poésie est morte, la science survit; suffirat-elle?

L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878 Paris, 30 avril 1878.

Un Parisien expérimenté n'a qu'à traverser aujourd'hui le boulevard pour sentir que la grande ville est dans un état très original d'excitation. Il suffit en outre d'un simple coup d'œil jeté sur la foule des promeneurs et sur la circulation des voitures pour n'avoir aucun doute au sujet

yGoogk

de Taffluence croissante des voyageurs et des étrangers. Ceci est un fait ;il est manifeste, il est palpable ; je vous en fais part comme de l'observation dont je suis le plus frappé dans ce moment-ci.

Jusqu'à présentée me suis abstenu de dire le moindre mot de l'Exposition, et je ne m'engage pas pour l'avenir à en offrir aux lecteurs du Nord une chronique bien assi* due et bien suivie; mais l'événement semblant prendre en ce moment une certaine signification sociale et politique, je reste fidèle au cadre de ces courantes études, en essayant d'analyser les sentiments et les impressions que l'ouverture imminente de l'Exposition me paraît susciter généralement dans la masse de la population. Du principe même des expositions, je ne veux rien dire. Sont-elles désormais destinées à provoquer de grands progrès industriels et artistiques? Dans quelle mesure est-illogique, surtout dans un régime républicain, d'en faire comme aujourd'hui une entreprise d'État? Ce sont des questions sur lesquelles nous pourrons revenir plus tard, quand nous aurons à loisir examiné l'Exposition et que nous commencerons à pouvoir mettre en balance les frais gigantesques qu'elle aura nécessités et les produits directs et indirects qu'on en aura tirés.

Aujourd'hui, la seule question qui soit opportune, c'est celle qu'on se pose en présence d'une pièce nouvelle :

— L'Exposition a-l-elle chance de réussir?

Je réponds tout de suite sans hésitation :

— Oui, toutes les probabilités sont dans le sens du succès.

La situation européenne est pourtant sans contredit ce qu'on peut imaginer de plus contraire à une expo-

yGoogk

L'EXPOSITIOiN UNIVERSELLE DE 1878. 379

sition internationale : Tincertitude plane sur toutes les solutions. La mauvaise volonté du ministère anglais, son parti pris de compliquer les difficultés, Tirritation des intérêts en présence, le gonflement des préjugés, tout cela n'est que trop apparent et tout cela constitue une atmosphère d'incertitude et d'anxiété qui semble, au premier aspect, funeste pour une exposition.

Je crois cependant, je le repète, qu'elle réussira, tout au moins que son début sera brillant, et, si des explosions et des complications trop violentes ne viennent pas en arrêter l'essor, l'impression dominante qu^elle produira et la distraction qu'elle répandra dans la masse française resteront, tout compensé, avantageuses pour l'ordre actuel. La résolution de> la faire à tout prix et la persistance à l'ouvrir à l'époque indiquée ne sont donc pas en définitive la marque d'un esprit politique absolument médiocre.

J'indiquerai maintenant sur quelles rai sons je me fonde pour pronostiquer le succès de l'Exposition. On doit envisager ce succès à deux points de vue : au point de vue français, au point de vue cosmopolite. Au point de vue français, le succès ne me paraît pas faire de doute, et le principal motif est qu'il a pour adversaires ceux dont l'inimitié est à l'heure actuelle, — étant donnés la pente et l'élan de l'opinion, — un des excitants les plus certains de la réussite.

Cléricaux et bonapartistes ont eu l'imprévoyance de se constituer par avance à l'état de détracteurs systématiques de cette entreprise. Je conçois parfaitement à quels sentiments ils ont obéi, et j'ajoute volontiers que ces sentiments étaient pour eux à peu près inévitables. Les bona-

yGoogk

partistes ont le droit de dire que la République, en décrétant une exposition, leurdérobe un engin gouvernemental qui n'appartient qu'à eux seuls; ils doivent souhaiter en conséquence que cette tentative échoue, afin d'inspirer cette réflexion à la masse populaire : que décidément, pour entreprendre et mènera bien une exposition, il faut posséder pour toile de fond Tordonnance splendidement décorative du régime impérial, une cour luxueuse, des fêtes et tout ce qui s'ensuit.

Quant aux cléricaux, ils ne peuvent envisager qu'avec mauvaise humeur et désappointement tout ce qui prête â la société moderne, dont les principes leur semblent pernicieux, une apparence de prospérité. En outre, pour le catholique, toute fête, toute solennité dont le principe n'est pas essentiellement religieux est par cela mémo suspecte; elle ne peut avoir d'autre résultat que de distraire les hommes de cette discipline que l'esprit ecclésiastique s'efforce d'imposer aux individus et aux sociétés- La langue dévote emploie, à l'égard de toutes ces distractions d'origine mondaine, un mot très expressif: ce sont, dit-elle, des dissipations; en effet, elles dissipent l'esprit humain, qui a besoin, pour rester religieux et soumis, de concentration et d'isolement.

De plus, le spectacle des productions industrielles, de l'accumulation des richesses et de toutes les démonstrations du génie humain est une chose profane dont l'esprit religieux ne profite point. J'ai vu, dans toutes, les expositions, l'infatigable Société biblique organiser des kiosques et des vitrines pour répandre les Écritures avec accompagnement de brochures et de tracts appropriés. J'ai toujours douté que le spectacle des machines en ac-

yGoogk

L^EXPOSITION UNIVERSELLE DK 1878. 381

tivité, que cette domestication des forces de la nature par le calcul et le raisonnement humains disposât beaucoup, même les simples, à venir demander à la Bible la solution des problèmes de la vie. S'il y a un apostolat dans les expositions, il n'est point religieux; à leur manière, elles ne prêchent que trois choses dont on s'étudie à faire des conséquences l'une de Tautre : le travail, lat richesse et le plaisir.

Pour ces raisons d^ordre très différent, on voit à quel point il était naturel que bonapartistes et cléricaux se montrassent hostiles à Tidée d'une exposition. Je n'ai rien à objecter à l'hostilité cléricale; elle résulte d'opinions qu'il faut admettre ou repousser en entier et telles qu'elles se donnent"; mais je crois que les bonapartistes, qui sont des politiques, ont été fort imprévoyants en affichant d'avance leur animadversion. Il fallait attendre le résultat, et, si le résultat avait été désastreux, ce qui n'était pas impossible, se lever alors et dire très haut :

— Nous vous avonslaissés faire; nous n'avons pas voulu nous donner la mauvaise apparence d'entraver par esprit de parti une entreprise dont la population parisienne espérait d'immenses bénéfices; d'ailleurs, les expositions sont affaires qu'en principe il nous est interdit de dénigrer; mais il est décidément prouvé par la déroute de celle-ci que les expositions ne peuvent réussir que quand c'est nous qui les dirigeons, et qu'elles ont besoin pour fleurir et fructifier de la sécurité et des splendeurs du régime impérial. Recueillez les enseignements de ce dé-sastre, ô Français frivoles! etnunc erudimini.

An lieu d'attendre cette occasion qui pouvait surgir et de se tenir dans une réserve dont on devait tirer parti

yGoogk

aussi bien eu cas de succès qu'en cas d'échec, puisque^ dans le premier cas, on pouvait dire aux républicains : «Vous n'obtenez de succès qu'en nous imitant !^ et,dans le second :€ Vous avez beaufaire, là ou nous manquons, rien ne peut marcher !

)) Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ! •

Les bonapartistes ont préféré se lancer dans un assaut de récriminations préventives contre l'exposition; ils ont recueilli et amplifié les quolibets de salon et de cercle à l'aide desquelles personnages à la retraite s'e/forcent de se consoler en se démontrant les uns aux autres que rien ne peut réussir par cela seul qu'ils n'en sont pas.

J'ai insisté plus d'une fois déjà sur cette illusion des états-majors conservateurs qui consiste à se croire plus indispensables au train de la société française qu'ils ne le sont en réalité. Les conservateurs, malheureusement, s'attribuent dans le monde actuel une place beaucoup plus grande que celle qu'ils y occupent véritablement. Ce qui m'épouvante au contraire, et ce qui devrait les faire réfléchir, s'ils ne vivaient pas dans une atmosphère de chimères et d'infatuation, c'est de voir avec qu'elle facilité cette société se pasçe d'eux, et combien tout continue à marcher à peu près régulièrement après qu'ils se sont retirés sur le mont Aventin, — petite colline de séjour confortable garnie de tapis, enveloppée de paravents, où l'on se lamente paisiblement et où l'on échange des pronostics mélodramatiques sur le péril social, en fumant son cigare et en buvant son thé.

Pour ce qui est de l'exposition, les attaques et les plai-

yGoogk

L'EXPOSITION UNIVERSELLE DK 1878. 383

santeries bonapartistes et cléricales n'ont eu d'autre résultat que de piquer au jeu la masse, et spécialement la masse parisienne ; son succès est devenu une sorte de défi; on a transformé ainsi l'exposition en fête nationale et républicaine. On ne doit pas oublier qu'à Paris la très grande majorité de la population est entraînée par le courant des choses actuelles; la portion indifférente ou hésitante, dès qu'il s'agit de l'Exposition, entre dans le même mouvement, par cette raison que toutes les industries spécialement parisiennes : restaurants, hôtels, cafés, voitures, théâtres, tous les commerces de luxe, de bien vivre et de plaisir ont pJacé sur cette carte un enjeu considérable ; en attaquant l'Exposition, on était donc certain d'avoir contre soi la masse de l'opinion. C'est une maladresse d'avoir prématurément entrepris cette campagne ; il eût fallu au moins attendre la carte à payer.

Cela dit, il reste quelques remarques bonnes à faire dans un moment tel que celui-ci; elles donnent, à mon avis, certains jours intéressants sur la nation française et sur la direction très singulière que suit presque inconsciemment la société présente. Je me bornerai à deux. En premier lieu, il me semble difficile à un observateur clairvoyant de ne pas être frappé de l'entrain déployé par la population parisienne. Je ne rencontre depuis ce matin, à travers les rues, que des porteurs de drapeaux et de lampions.

J'ai très bien observé, pour ma part, l'exposition de 1867 ; elle fut éblouissante d'éclat et de splendeur ; je ne crois pas pourtant que la disposition de la foule populaire ressemblât à celle que je démêle aujourd'hui. On a tant répété au public que l'exposition présente devait

yGoogk

être en même temps une fête démocratique et ^a démonstration de la vitalité française, qu'il s'est piqué au jeu et qu'il se met personnellement de la partie avec l'idée de faire face aux détracteurs d'une entreprise qu'on à eu l'esprit de placer sous le patronage des sentiments qui le dominent présentement.

En second lieu, on peut voir à quel point cette foule a horreur de Tennui, avec quelle avidité elle recherche les occasions de sortir de la monotonie de sa vie quotidienne ; — soi dit en passant, cette disposition est d'un emploi difficile dans le régime républicain, si athénien qu'on s'efforce de le rendre ; — toutefois on remarquera encore que cet instinct national, dont jusqu'ici la satisfaction n'a été effectuée que par des gouvernements de forme monarchique, cherche pour le quart d'heure à obtenir des satisfactions analogues en se passant des instruments qu'il avait jusqu'ici regardés comme indispensables; je ne me porte nullement garant qu'il y parvienne, mais incontestablement c'est son rêve d'aujourd'hui.

Je suis frappé, d'ailleurs, de la promptitude et de la souplesse avec lesquelles ce monde parisien s'arrange pour remplacer ce qui a disparu; il me semble déterminé à reproduire une phase de l'Empire, sans empire et sans empereur.

— Vous avez cru que tout cela était indispensable; voyez cependant, semble-t-il dire, nous vous offrons de l'éclat, du luxe, du mouvement, comme si de rien n'était; Paris est resté Paris; l'attrait parisien ne s'est pas plus évanoui que le délicieux printemps de Paris n'a disparu après Sedan; nous avons même des princes, des princes sérieux que vous verrez demain avec

yGoogk

des grands cordons respectables; l'haussmannisation continue sans M. Haussmann. Promenez-vous, étrangers, pour en juger, dans l'avenue de l'Opéra et le long du boulevard Saint-Germain; une nouvelle couche de jolies femmes a remplacé la couche ancienne ; elles sont toujours habillées à merveille, et Worth, pareil au veau d'or de Méphisto, Worth est toujours debout !

On a dit jadis de l'Italie : Italia fara da se. C'était une grande formule. Cette société française, de son côté, a envie de dire quelque chose d'approchant; elle se persuade qu'elle va toute seule, que les intérêts y sont maintenant si nombreux, si enchevêtrés et au fond si homogènes, qu'ils la maintiennent d'aplomb, quoi qu'elle fasse ; elle commence à croire qu'elle n'a plus besoin de gouvernement à la mode ancienne, c'est-à-dire d'initiateur et de directeur, mais simplement d'une bonne police et d'une administration raisonnable.

Quanta la partie décorative et cérémonielle de l'office gouvernemental, une personnalité quelconque, honnête et respectable, passive et bien vêtue, ayant un uniforme et les plaques congruantes, lui semble suffisante pour y subvenir; rien de tout cela ne lui manque ; on aura demain tous les uniformes, toutes les broderies, tous les costumes nécessaires à la circonstance, sans compter l'armée innombrable des cravates blanches et toutes les importances bourgeoises que de telles fêtes font surgir et qui forment la contre-partie de ces figures patibulaires, qui, dit-on, sortent des pavés les jours d'émeute.

Yoilà dans quelles pensées se berce en ce moment celte population; je n'ai pas besoin de dire de quels mécomptes intérieurs et extérieurs tout cela peut être suivi. II. 22

Le premier mécompte serait la pluie pour demain; il faudrait le soleil d'Âusterlitz. Les malins bonapartistes assurent qu'il est en délicatesse avec le maréchal, et que, d'ailleurs, on ne lui aurait pas fait Timperlinence de l'engager pour une exposition républicaine.

Page 1