LXXXVIII
Paris, l*' mai, éoir.
Tous ceux qui ont du goût pour les symboles et qui se complaisent dans des habitudes astrologiques pourront tirer parti du violent orage et de l'épouvantable averse qui ont éclaté sur nous au moment où Ton entrait à l'Exposition; ils pourront dire que le ciel récalcitrant a refusé de s'associer à cette fête républicaine et qu'il a voulu par son aspect orageux et sa pluie torrentielle rappeler à la multitude entassée dans le Champ-de-Mars et le Trocadéro, l'état troublé, terrible et tumultueux du monde au milieu duquel cette solennité, dédiée à l'industrie et à la paix, fait l'effet d'un défi, tout au moins d'une protestation.
Je parlerai cependant de cette journée en spectateur reposé et surtout séché. Cette pluie malapprise ne m'a pas plus épargné que l'immense majorité des trente ou quarante mille privilégiés qui ont pris part à l'inaugu-
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ration. Ma première réflexion est pourtant que celte mauvaise humeur du temps n'a en définitive rien empêché et que le grand succès de l'Exposition reste, malgré tout) évident, éclatant, incontestable. Si l'on aime les présages, on n'oubliera pas que la terrible giboulée du début a commencé à s'apaiser au moment où le cor* tège du maréchal est sorti de l'Élysée.Depuis deux heures, le temps est devenu tolérable; la promenade du monde officiel s'est effectuée sans encombre et sans parapluies ; le temps est beau ce soir; l'animation de Paris est extraordinaire; dans les jours de fête les plus splendides d'autrefois, je n'ai pas souvenance de plus de monde, de plus de mouvement, de plus d'illuminations, de plus de drapeaux.
Cette journée, commencée par un orage, finit donc dans l'allégresse et dans la splendeur. Est-ce un augure? Est-ce une représentation abrégée de l'avenir? La phase actuelle, si compliquée, si incertaine, si entrecoupée d'averses désobligeantes, finira-t-elle par un festival nniversel dont le bal sans danses qui se poursuit en ce moment même à l'Elysée, et dans lequel il est si difficile de circuler, n'est que la représentation et la figure? Dieu le veuille ! En tout cas, en fait de présages, celui-ci aujourd'hui est aussi plausible que toutes les prédictions noires dont on s'évertue à nous accabler.
Le sentiment qui m'a paru dominant dans cette multitude est un orgueil patriotique d'un genre réellement nouveau. Sans doute la passion du mouvement et de l'apparat, l'amour des fêtes, l'horreur de l'ennui y jouent leur rôle; mais, au fond de tous les esprits, on sent cette idée plus ou moins formulée : la France atteste sa vie et
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son indéracinable fécondité; elle a été accablée, mutilée, elle a consenré néanmoins cet attrait sympathique, ce génie sociable et hospitalier qui forme le meilleur trait de sa nature. Qu'importe la forme ou le nom du gouvernement? La sève française a conservé son suc aimable et chaleureux. Sous le mot de République, c'est le pays français lui-même, en dehors de tout intermédiaire, que nous considérons. La République représente le minimum de gouvernement, une sorte de gérance anonyme de la société française. On veut que l'exposition démontre qu'une gérance de cette espèce peut suffire à cette société, et qu'avec elle on peut entreprendre et achever les entreprises les plus énormes et les plus hasardées.
Quant à la signification républicaine de la journée, qui ne me paraît pas contestable, surtout après l'effervescence et les illuminations de la soirée, elle va se trouver amplifiée et grossie par le langage contradictoire des journaux. Les organes républicains ne peuvent pas manquer de célébrer bruyamment cette solennité en faisant retentir de toutes leurs forces l'attitude des masses populaires. Les journaux de la résistance, quelle que soit la nuance à laquelle ils se rattachent, feront ressortir avec amertume l'incohérence et le désordre qui ont régné dans une portion essentielle de la cérémonie; on insistera surtout sur l'état inachevé de l'Exposition, et là-dessus la matière ne manquera pas. Il faut faire la pari de tout, et, si l'on juge les choses avec une impartialité tant soit peu philosophique, où reconnaîtra que, dans le détail, une foule de choses ont fait défaut; il y a eu certainement dans tout cela une bonne infiltration d'américanisme; il y a eu du désordre, de l'encombrement. Le cortège officiel,
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qui, d'ailleurs, était d'un développement extravagant, s'est trouvé plus d'une fois hésitant et rompu; il a eu une peine extrême à se former au départ. La première catégorie des invités, munis de cartes blanches, était probablement trop nombreuse, et surtout la disposition des emplacements réservés avait été mal combinée; il est certain en outre qu'un tiers de l'exposition est absolument incomplet et attend encore d'être déballé et exhibé dans les vitrines. Des galeries entières, celle des beauxarts, par exemple, sont encore fermées; de plus, le terrain des jardins n'est pas tassé, et avec les violentes pluies de ces derniers jours on circulait en maint endroit dans un véritable marécage, où les jupes bordées de dentelles, les bas rouges et bleus et les petits souliers des dames ofiTraient des perspectives comiques et lamentables.
Tous ceux qui en sont restés aux souvenirs de l'exposition de 4867, et qui ne peuvent pas concevoir qu'il se produise quelque chose dans quoi leur importance ne brillera pas au premier rang, vont triompher facilement de ces incorrections. Quinze jours de plus n'eussent assurément pas été de trop pour amener l'Exposition à un état approximativement complet. On objecte toutefois que jamais une exposition ne s'achève qu'après que l'ouverture officielle en a été déclarée; c'est là, dit-on, un fait d'expérience qu'on a constaté, non seulement à Vienne et à Philadelphie, mais à Paris en 1867, Mes propres souvenirs confirment cette assertion; cependant j'ajoute qu'en 4867, bien qu'au jour de l'ouverture l'exposition fût loin d'être complète, elle était cependant beaucoup plus avancée que celle d'aujourd'hui.
Tout cela fournira pendant quelques jours de la pâture
à cette politique sans clairvoyance et sans réflexion qui semble n'avoir plus maintenant d'autre principe que la mauvaise humeur, politique de vieillards et de dégommés, qui a contre elle de la façon la plus évidente la masse de l'opinion et qui, je le crois, n'est qu'an début de ses mécomptes.
La part faite à ces imperfections, à cette incohérence^ à cet inachèvement du début, il reste nonobstant deux 1res grandes choses dont le sentiment général ne peut pas s'empêcher d'être très frappé : la première, l'Exposition en elle-même, ce que j'appellerais volontiers son matériel, son appareil extérieur. Cela est magnifique; j'ai rencontré, en me promenant dans ces allées détrempées et boueuses, bien des voyageurs de connaissance. Nous évoquions le souvenir des vues célèbres que nous avons contemplées. La perspective dont on jouit du haut du Trocadéro, celle qui se dérouie du perron du palais de l'Exposition sur l'autre rive de la Seine, peuvent supporter la comparaison avec les spectacles les plus renommés dans lesquels la nature et l'art se combinent et s'entr'aident. Le palais du Trocadéro est sans contestation une pièce architecturale originale et réussie. Ces deux minarets sveltes et robustes, à qui le fond de la colline de Passy sert de repoussoir, offrent une vue charmante. Je serais embarrassé de dire à quel ordre d'architecture ils se rattachent, et l'architecte qui les a élevés ne le dirait probablement pas avec plus de certitude que moi; il a cherché la nouveauté, marque d'un véritable sens artistique. Il ne fallait ici élever ni une fausse cathédrale, ni un monument pseudo-grec, ni une gare de chemin de fer; il fallait chercher une construction vaste, splendide^
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L'EXFOSITION UNIVERSELLE DE 1878. 39t
qui éveillât des idées de fêtes, mais de fêtes d'un grand développement, composées de groupes nombreux d'un public considérable, fêles civiles, moitié concours, moitié exposition, qu'une civilisation industrielle provoquera de plus en plus.
L'extérieur du palais du Trocadéro, — je n'ai pas vu l'intérieur, au surplus absolument inachevé, — répond fort bien à cette idée; les deux colonnades en demi-cercle qui s'étendent de chaque côté du monument, et qui font songer de loin aux galeries entourant la place Saint- Pierre de Rome, sont sans contredit une imagination des plus heureuses. On en dira autant du parti que les organisateurs ont tiré du pont d'Iéna : la Seine, qui devait paraître un insurmontable obstacle, est devenue au contraire l'un des plus admirables ornements de l'exposition. Du milieu du pont, dont on a à peu près doublé la largeur et dont on a réuni de plain-pied le tablier avec les deux rivages, on embrasse de chaque côté un coup-d'œii incontestablement admirable : la pente des jardins du Trocadéro, coupée d'une cascade en escalier dans le genre de celle de Saint-Cloud, mais d'une proportion plus^ ample, avec des statues dorées d'animaux qui en indiquent les paliers; au fond, la rotonde du palais, surmontée de ses minarets, le demi-cercle de colonnades ; à droite et à gauche, des constructions distribuées de façon à ne pas rompre la perspective; voilà le premier feuillet de l'album.
Retournez-vous : c'est le palais de l'Exposition qui prolonge sa façade au milieu du Champ-de-Mars; cette façade est d'un développement magnifique, précédée d'un large perron formant terrasse ; elle a pour ornement une
série de statues monumentales qui symbolisent toutes les nations et qui forment cariatides dans Tintervalle des fenêtres énormes qui composent la façade; elles donnent accès dans une galerie, dans une sorte de vestibule ou d'atrium auquel aboutissent toutes les galeries principales. Comme grandeur de proportions, élévation et développement, ce vestibule est une des plus grandioses, sinon la plus grandiose des constructions que je connaisse : on jugera de ses proportions envoyant combien la statue équestre du prince de Galles, reposant sur un piédestal très élevé, décoré de bas-reliefs qui reproduisent des scènes de son voyage aux Indes, semble tenir peu de place dans cette galerie. A l'autre extrémité une statue colossale de Charlemagne, également en bronze, érigée sur un piédestal encore plus élevé que celui de la statue anglaise, paraît aussi très à Taise dans ce vaisseau gigantesque.
Je n'engagerai pas le lecteur dans les innombrables galeries adjacentes ; en une première visite, on ne peut en avoir vu que quelques-unes ; tout ce que je noterai aujourd'hui, c'est la facilité avec laquelle on peut se reconnaître et s'orienter dans cette immense construction; ce. plan rectiligne est décidément plus clair que le plan concentrique de 1867.
Pour revenir au pont d'Iéna, suivons cependant cette longue rue découverte sur laquelle s'alignent les façades caractéristiques des nations étrangères. On en a fait un admirable musée comparatif d'architecture ; chaque peuple a voulu donner un spécimen de sa bâtisse nationale. Voici la façade italienne avec ses mosaïques et ses marbres; la façade espagnole à la moresque; la fa-
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çade portugaise, qui présente trois porches dans le style ogival le plus fleuri ; la façade russe, dont l'originalité et le coloris arrêtent tous les regards; elle est formée d'une construction de bois en troncs de sapin superposés, avec porche et balcons, — une riche construction de campagne, celle du seigneur terrien, aimable, original et bon chasseur que nous avons tant de fois rencontré dans les romans de Tourguenief. Je cherche le barine à la fenêtre, mais aujourd'hui il a quitté son caftan boukhare ; il est en bel uniforme élégant couvert de toutes ses croix; il y a nombreuse société dans la niaison russe, abondance de jolies femmes en belle toilette; le barine offre du Champagne à la compagnie, tandis que, sur le seuil, des gentilshommes en habit bleu, la croix de Sainte-Anne à la boutonnière, causent en fumant des cigarettes.
N'oublions pas la petite façade grecque en l'honneur de Minerve Athéné, dont la jolie statuette polychrome forme le poétique ornement. J'ai vu Minerve et je l'ai saluée; c'est la seule Grecque que j'aie reconnue. Il y a encore la façade chinoise, exquise de goût et de richesse, goût chinois, richesse chinoise. Mais franchement, monsieur l'Européen, croyez que nous n'avons pas tant de motifs de faire les fiers et que c'est grande présomption de notre part que de traiter dédaigneusement ces admirables et infatigables artisans, gouvernés, depuis des siècles innombrables, par les lettrés et qui réussissent à rester, sous ce gouvernement, la plus laborieuse, la plus sobre, la plus adroite et la plus prolifique des races. Au fond de la maison chinoise, on devine quelques mandarins vêtus de leur belle robe de salin. Salut, seigneurs lettrés, confrères jaunes. Dire qu'il ne vous manque que
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l'écriture phonétique pour acquérir rapidement le savoir et le progrès européens, et que rien n*esl plus aisé que de l'adapter à votre langue I Mais vous n'en voulez pas plus entendre parler que de nos chemins de fer et de nos machines, et vous restez obstinément fidèles à vos caractères figuratifs, — soixante mille signes au moins, divisés en quinze ou vingt familles, parmi lesquels les sinologues, je le crois, finissent par se reconnaître par des méthodes analogues à celles du naturaliste au milieu des collections.
La façade du Japon est charmante ; elle reproduit le portique de bois d'un temple du Sinto; le miroir symbole de ce culte aristocratique doit être là quelque part sur un petit autel sans apparat. Un jour, nous viendrons faire une promenade chez ces soi-disant barbares et contrôler par eux ce que nous avons appris de leurs cultes, de leurs mœurs et de leurs lois. On voit dans l'intérieur japonais quelques messieurs en habit noir, qui ont des cheveux de jais et des pommettes saillantes ; ce sont les commissaires japonais. Il y a peu d'années, ces gentilshommes portaient encore les deux sabres de l'officier noble; la Belle Jardinière les a vaincus ; c'est pour cela peut-être que les Chinois, leurs voisins, qui tiennent à leur robe à ramage, refusent l'alphabet phonétique, que le Japonais a accepté: ils ont peur de l'habit noir qui vient à sa suite.
Retournons cependant au pont d'Iéna. Du pied d*une des statues monumentales des chevaux de Préault, nous embrassons la perspective entière; adroite, le Trocadéro,. à gauche, le Champ-de-Mars couvert de ces gigantesques constructions, devant nous les méandres charmants de la Seine qui conduisent le regard jusqu'aux délicieux coteaux
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boisés et verdoyants de Meudon. Eh bien, c'est en moins de deux ans que ces constructions sont sorties de terre, que ces richesses se sont rassemblées dans cet espace circonscrit. Est-ce donc un effort pacifique, une campagne £/ de civilisation dont il soit possible de diminuer l'impression ! Certes, nous n'avons pas envie de chanter le refrain égoïste du vieillard de Faust, mais ou reconnaîtra que nous avons fait beaucoup pour nous relever par la paix, et cette impression morale est en définitive plus forte que la mauvaise humeur des gens mouillés, mal placés ou déplacés, qui grognent contre l'Exposition.
SUITE
Paris, 14 mai 1878.
C'est une grande imprudence, quand on a été loyalement attaché à l'Empire et que Ton a conservé à la mémoire de Napoléon III quelque chose de ce sentiment plein d'attrait qu'il répandait autour de lui, que de réveiller aucun souvenir d'aucun genre, relatif à la fatale déclaration de guerre de 1870. 11 ne peut sortir, au point de vue bonapartiste, que des conclusions accablantes de cet appel téméraire à l'histoire.
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On ne gagne à cette espèce de provocation que de fixer celte histoire plus tôt qu'elle ne l'eût été peut-être et avec une précision qui est loin d'être avantageuse à la cause que l'on se flatte de servir. Bien loin, hélas ! de prendre cette attitude cassante qu'affecte Tétat-major bonapartiste, il eût été sage, en tout ce qui touche à 1870, de filer doux en tâchant d'obtenir par cette réserve une sorte de demi-neutralité, et, sinon l'oubli, — de telles catastrophes ne s'oublient jamais et crient à travers les siècles, — au moins l'indulgence, le bénéfice des circonstances atténuantes que les peuples accordent volontiers aux pouvoirs qu'ils ont aimés lorsqu'ils reconnaissent virilement leurs torts.
Par malheur, au nombredes vertus dont cet état-major se croit dispensé, figure au premier rang la modestie. Quand M. Thiers lança son apostrophe fameuse, excessive d'ailleurs à son moment : « Il n'y a plus une faute à commettre! > on a oublié peut-être que M. Rouher riposta par une affirmation non moins impérieuse, non moins absolue : — « Nous n'avons pas fait une seule faute, notre politique est irréprochable ! » L'esprit de M. Rouher est resté dominant parmi les siens; il est probable qu'aujourd'hui encore, ce puissant homme d'affaires déclare imperturbablement que l'Empire n'a commis aucune faute, sauf une seule, celle du 2 janvier, qui substitua le parlementarisme impérial de M. Ollivierau système de la toute-puissance vizirielle dont M. Rouher était le représentant.
Aujourd'hui, dans le bonapartisme orthodoxe, la doctrine canonique est celle-ci: la guerre de 1870 a été la conséquence de la flexion libérale imprudemment opérée
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par l'empereur au 2 janvier; s'il était resté fidèle à ses antécédents, c'est à savoir à rimpérialisme autoritaire et administratif dont M. Rouher était l'éminente expression, les catastrophes de 1870 auraient été certainement évitées.
Rien ne me parait plus téméraire qu'une telle allégation, et, puisqu'on force l'opinion à revenir sur cette phase désastreuse, on peut démontrer facilement, je le crois, que non seulement la déclaration de guerre de 1870 n'a été, de la part du ministère OlJivier et de l'empereur lui-même, que le contre-coup des ressentiments et des ardentes rancunes que l'ancien impérialisme nourrissait contre le bonapartisme libéral, mais aussi que, dans cette résolution à jamais funeste, la plus illustre victime fut l'Empereur.
Sa clairvoyance, sa pénétration demeurèrent complètes; malheureusement, la volonté, le caractère avaient depuis longtemps fléchi, sous le coup d'influences physiques d'abord et en outre sous l'influence d'une sorte de fatalité mélancolique qu'il avait toujours nourrie au fond de son âme, et qui le portait à croire que, dans les grandes afl'aîres humaines, il n'arrive jamais que ce qui doit arriver; enfin, par la pression de son plus intrinsèque entourage et par suite de cette domination domestique, agitée, mesquinement orageuse et ignorante qu'il subissait, sous laquelle il pliait en la jugeant.
Certes, il eût été à tous les points de vue désirable que cet ensemble de souvenirs n'eût pas été malencontreusement agité; je le répète, on n'en peut rien tirer de bon pour la mémoire de l'Empire. Le mieux qu'on en puisse extraire, c'est une sorte de triste défense de l'inn. 23
telligence politique de l'Empereur ei de sa clairvoyance personnelle, défense qu'on ne peut d'ailleurs soutenir qu'en sacrifiant son caractère et sa volonté. Personne n'a mieux justifié que lui à ce moment le centon classique de l'antiquité :
Meliora video proboque, détériora sequor.
Cet examen rétrospectif d'incidents que la plus vulgaire prudence ordonnait d'ensevelir aussi longtemps qu'il eût été possible, a été provoqué d'abord par Tarticle du prince Napoléon ; il est difficile de ne pas croire qu'en le publiant, le prince n'ait pas cédé d'abord à un ressentiment intime qui, sous l'Empire, n'était un niystèrc pour personne, et qui depuis n'a pu que fermenter et s'aigrir dans la vie obscure qu'il a menée, et avec le railieu mélangé qui l'environne; en attribuant la déclaration de guerre de 1870 à l'entêlement de l'Empire au sujet de Rome et du pouvoir temporel, le prince donnait satisfaction à une opinion qui est chez lui à l'état passionné et qui de plus concorde avec ses aifeclions italiennes et ses rancunes françaises.
Je n'ai pas à revenir sur le fond même de cette idée; j'ai déjà expliqué, ici même, qu'en supposant que l'Empereur eût admis à la reprise des pourparlers avec Tltalie, avant la déclaration de guerre à la Prusse, le principe de l'abandon du temporel pontifical que réclamait le prince Napoléon, il est plus que douteux que cet abandon eût suffi pour entraîner Tltalie dans une action commune. L'intérêt italien, qui consistait à attendre le tour des événements, était trop net et trop clair, pour qu'on
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COUP D*OEIL RÉTROSPECTIF SUR L'EMPIRE. 39ï>
puisse admettre que des considérations purement sentimentales eussent suffi à entraîner la majorité parlementaire — sans laquelle, qu'on ne Toublie point, le roi ne pouvait rien — en dehors de la neutralité expeclante, dans laquelle Tltulie était placée.
Au surplus, les explications que la note du prince Napoléon a fait surgir en Italie, nol,tmment celle de M. Bonghi, membre à cette époque du cabinet de Victor- Emmanuel, ne permettent à cet égard aucun doute. Mais si, en ce qui concerne l'action de l'Italie, le public impar-r tial se trouve parfaitement édiûé dans un sens qui n'est pas celui qu'indique le prince Napoléon, son écrit a eu^ à l'égard de la politique intérieure de 1870, un résultat aussi parfaitement significatif que peu avantageux pour elle; il a d'abord provoqué la réponse suffisante et vaine du duc de Gramont, qui confirme, à elle seule, les reproches de légèreté et d'infatualion qui avaient été de prime abord adressés à cette politique ; enfin, il a amené comme preuve supplémentaire la réplique du général Tûrr, publiée hier par le Journal des DébalSy et qui ne laisse malheureusement aucune obscurité sur les influences étroites, frivoles et passionnées qui ont précipité les événements au mois de juillet 1870.
A tous ces renseignements on doit joindre la tentative d'explication, encore plus téméraire que l'écrit de M. de Gramont, risquée par M. Dréolle la semaine dernière à la suite de l'interpellation adressée au ministre des affaires étrangères. La réponse de M. Waddingtoh au sujet de la neutralité de la France, dans les difficultés actuelles de la politique internationale, a été relativement sage. L'inclination du gouvernement et de la majo-
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rite étant celle que nous connai^ons, c'est-à-dire, à mon avis, maladroite et impolitique, il faut encore savoir un certain gré au ministre, malgré les caresses et les agaceries anglaises, d'avoir aussi fermement maintenu les principes d'une neutralité rigoureuse de la France au milieu du conflit présent.
Mais je crois que, si on doit lui tenir compte de cetle prudence, les députés bonapartistes devraient avoir quelque gratitude à la majorité d'avoir empêché, en prononçant la clôture, la discussion rétrospective sur la déclaration de guerre de 1870 de prendre un plus ample développement. L'escarmouche entre M. Dréolle et M. Cochery était plus que suffisante.
Je ne me lasse pas de le répéter : tout débat sur celte phase de notre histoire contemporaine ne peut que tourner à la confusion de l'Empire. On ne s'explique pas comment un homme avisé, perspicace et bien informé, ce qui est le cas de M. Dréolle pour tout ce qui touche à cette époque, ne sente pas que le plus essentiel pour les idées auxquelles il est honorablement dévoué est, autant que possible, d'éviter la discussion sur tout ce qui se rapporte à la résolution à jamais lamentable de
Plus on discutera, plus on élucidera les divers éléments qui en ont amené l'explosion, moins on y trouvera d'excuse et de circonstances atténuantes. Prétendre, ainsi que Ta fait M» Dréolle, que l'interpellation Cochery au sujet de la candidature llohenzollern au trône d'Espagne a été la cause directe de la déclaration de guerre, rentre — il a trop d'esprit pour ne pas le sentir lui-même — dans le matériel de cette légende d'almanach qui, histo-
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riquement, est équivalent à la valeur artistique des estampes d'Épinal et à l'aide de laquelle on se flatte d'expliquer reflbndrement de 1870.
On compte trop sur l'innocente ignorance et sur le bon vouloir du public; on devrait voir pourtant qu'il est devenu singulièrement critique, et qu'il est aujourd'hui bien éloigné de la foi du charbonnier.
L'interpellation Coèhery fut incontestablement une faute, une maladresse, et j'ajoute très volontiers le résultat d'une malveillance fort peu patriotique. Mais, en relevant les dates, on voit que cette interpellation est du 5 juillet et qu'elle n'empêcha nullement que sept jours plus tard, c'est-à-dire le 12, la renonciation du prince de Hohenzollern ne fût officiellement notifiée.' Or, celte renonciation était une solution; elle constituait pour la politique française un succès diplomatique dont on aurait dû, vu les circonstances, se trouver, jusqu'à nouvel ordre, amplement satisfait.
Je connais l'objection : la Prusse ou, pour parler plus juste, M. de Bismark avait intérêt, dit-on, à jeter de l'huile sur le feu et à prévenir toute espèce d'arrangement; eh bien, en admettant l'exactitude de ce jugement, n'était-ce pas le comble de l'aveuglement que de pousser l'Empire dans le piège qui lui était tendu et de jeter sur le feu, concurremment avec l'huile prussienne, une huile française. La cour, le château, les aides de camp qui poussaient à la guerre pour devenir maréchaux; les clames qui se piquaient de catholicisme; les anciens ministres, l'impérialisme classique qui voyait dans la guerre le renversement de l'impérialisme parlementaire et la rentrée des anciens hommes d'État : tout cela voulait la
i02 SOUVENIRS ET RÊFLElIOlfS POLITIQUES.
guerre et faisait son possible pour prévenir toute espèce d'accommodement.
Si M. de Bismark avait l'intention bien arrêtée alor^ d'amener une explosion belliqueuse, ses auxiliaires les plus efficaces ont été à la cour et dans les rangs de l'an* cien impérialisme. Que signifiait l'interpellation Cocherj le 5 juillet quand le i3 on se trouvait en présence d'une interpellation de M. Clément Duvernois, qui n'était pas, j'imagine, un ennemi de l'Empire, et des observations véhémentes de M. Jérôme David, que l'on devait regarder comme l'expression la plus pure de l'impérialisme officiel?
En vérité, c'est le fait d'une inexplicable légèreté de la part des impérialistes que de ramener, sans y être absolument forcés, les contemporains sur ces néfastes souvenirs et de plaider « non coupable > dans ce procès désolant. Cette guerre, en admettant que la Prusse la cherchât, elle n'a eu lieu, tout au moins en 1870, au mi^^ lieu du désarroi militaire le plus manifeste, que parce qu'ils l'ont voulue ; c'est la cour, c'est la camariila intérieure du château, dames, officiers et ministres en dispo» nibilité, qui l'ont réellement déclarée. Certes^ le lamen* table M. Emile Ollivier est inexcusable d'avoir accepté la responsabilité d'une décision qu'il condamnait au fond de son âme ; il en demeure écrasé, et je doute qu'il s'en retire jamais ; mais la décision réelle fut prise aur dessus de sa tête. On sait la date de l'exécrable soirée où le dé fut jeté et par quelles mains passionnées et frivoles !
Ceux qui, à ce moment, suivaient, heure par heure^ les événements et qui étaient à même de recueillir dire«-
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tement les impressions gouvernementaiesy n'oublieront jamais comment, en quelques heures le courant, qui le matin était à la paix, se trouva le soir absolument retourné ; la résolution était prise, on tirait Tépée et on jetait le fourreau au loin.
Ce n'était pas l'interpellation Cochery, oubliée alors, ce n'était même pas l'exaltation un peu artificielle de l'opinion parisienne, et que l'opinion de la province, l'opinion des paysans, cette véritable base de l'Empire, contredisait absolument, ainsi qu'il appert des rapports des préfets, qui avait produit ce revirement fatal ; il provenait d'influences bien plus mesquines et plus tristes, et c'est pourquoi aujourd'hui, comme on n'a aucune excuse vraiment sérieuse à en donner, c'est une impardonnable imprudence, de la part de quiconque a aimé et servi l'Empire, d'attirer l'attention sur cet épisode final que rien ne peut justifier et que toutes les explications ne servent qu'à rendre plus accablant.
N'est-ce pas ce qui résulte clairement et de l'article du prince Napoléon et du commentaire maladroit du duc de Gramont, de la discussion entre M. Dréolle et M. Cochery, enfin de la lettre du général Tûrr, qui m'a ramené à un sujet auquel je ne touche jamais qu'à contre-cœur.
Chose curieuse ! et qu'il n'est pas inutile peut-être d'indiquer aux moralistes, je suis convaincu que personne en France n'a moins voulu la guerre, et surtout n'a eu moins de confiance en son succès que l'empereur Napoléon III. La mémoire personnelle de l'empereur n'est peut-être pas maintenant ce qui touche le plus le Saint des saints impérialiste; on le considère un peu comme Marie de Médicis, entre le maréchal d'Ancre et Leonora
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Galigaî^ considérait Henri IV après TattetUat de Ravaillàc : un homme à projets dont la* foi était douteuse! Comment expliquer cependant qu'avec de tels pressentiments et des informations plus justes que toutes celles des hommes qui Tentouraient, l'empereur se soit lancé dans une telle aventure? En interprétant la maxime dans le sens le plus large, je suis tenté de répondre par ce mot de La Rochefoucauld : « La punition des hommes qui ont trop aimé les femmes, c*est de les aimer toujours. > Or, les femmes rendent fatalistes et abolissent la volonté.