DESTINÉE DU DUC DE BROGLIE
vie de préoccupations de ce genre, sans être dominé par une conviction très vive. Le climat, le bel air du faubourg Saint-Germain sont catholiques, mais la retraite de la Roche est de plus grande marque qu^une pratique de bonne compagnie. N'oubliez pas, d'ailleurs, que l'affluent protestant et philosophique qui s'était introduit dans cette maison de Broglie par madame de Staël, semble absolument tari. I^e frère du duc est entré dans les ordres; il est fort zélé, il s'est établi à Coppet, où il travaille, dit-on, à convertir les Suisses; on suppose qu'il dit des messes pour le repos de l'âme de Benjamin Constant, qui en a besoin.
Tout cela démontre que la foi du duc actuel est sincère et profonde; raison de plus pour que l'odeur de fagot du catholicisme libéral lui semble particulièrement nauséabonde. Aujourd'hui, le pèlerin de la Roche-en-Brenil a le droit de se retourner vers ses détracteurs d'autrefois et de leur dire : « Qui de vous aurait fait ce que nous avons obtenu? » Bien nous en a pris de travailler obstinément dans la politique : ce n'est pas avec des sermons contre la société moderne que nous aurions décidé l'Elysée au 16 mai. L'affaire a mal marché, soit; tel que la voici pourtant, elle est le point de départ d'une série de complications, de hasards d'où tout peut sortir et au milieu desquels les plus grands desseins peuvent trouver leur jour. N'est-ce rien d'avoir tout remis en question, et l'Église a-t-elle cessé d'être l'inévitable héritière de toutes les révolutions? Cessez de nous excommunier: t II y a plus d'une place dans la maison de notre Père céleste. i> Le petit Français et le Correspondant réclament la leur, ils l'ont bien payée.
Voilà la seconde interprétation; la première est selon La Rochefoucauld, la seconde selon Mgr Dupanloup; on choisira.
En attendant, les républicains me semblent lancés sur une mauvaise piste. Cet échange de récriminations entre gauche et droite est ridicule et sans conclusion. Les républicains ont raison contre le gouvernement; mais le gouvernement n'a pas tort contre les républicains. « Voilà ce que vous avez fait I » s'écrie M. Ferry. — « Vous en avez fait bien d'autres ! i^ riposte M. de Fourtou. Personne ne s'est encore avisé de répliquer : « Malgré la pression gambettiste de 1871 fort malséante, le courant national a pris le dessus; il a donné l'Assemblée de Bordeaux; malgré la pression conservatrice de 1877, plus agaçante que tyrannique, mais d'une maladresse incomparable, le courant de l'opinion est demeuré le plus fort ; il a donné la Chambre actuelle; cessez donc à droite et à gauche de vouloir diriger le sufifrage universel ; c'est une sorte de force primitive qui décidément échappe à tous les réseaux. »
Quoi qu'il en soit, si l'on continue quelques jours sur ce ton, sans l'avoir prévu, ni positivement voulu, on se trouvera en pleine catastrophe. On dit çà et là : « L'armée! l'armée! » On le disait en 1830, on le disait en 1848; il est vrai qu'on le disait également en 1851.
Si le dernier mot de tout ce qui se passe devait être le mot à l'espagnol, de quelque façon que tourne la chose, quel que soit le vainqueur ou le vaincu, ce serait un épisode à jamais humiliant; si on nous force au silence le lendemain, profitons de la veille : Maudit, trois fois maudit qui l'aura provoqué I
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Paris, 18 novembre 1877.
On s'efforce dans une certaine région du monde conservateur de diminuer autant que possible la signification des paroles prononcées par le ministre de la guerre en réponse à une assertion du discours de M. Gambetta; il y a quelques jours, j'avais vu les mêmes conservateurs aveuglés, ensevelir, autant qu'il dépendait d'eux, les quelques mots assurément très significatifs que le général de Galliifet avait placés dans une réunion militaire à Dijon.
Ces deux déclarations pourtant ne contenaient rien de plus que la formule modérée et extrêmement brève, comme il sied à des soldats, d'une doctrine qui est au premier chef conservatrice, à savoir : la séparation rigoureuse entre Tarmée et la politique, l'interdiction pour la troupe de s'immiscer en aucune façon dans les dissensions civiles qui nous ravagent. Je me flatte d'être un conservateur pour le moins aussi orthodoxe que les honnêtes gens qui ont eu l'imprudence de laisser percer, à l'occasion du toast de M. deGalliffet et des paroles du général Berthaut, l'expression de leur déconvenue et de leur mécontentement, et c'est au nom des idées conservau. 2
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26 SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITIQUES, trices que j'ai jugé l'attitude de ces deux généraux heureuse et rassurante. Je ne crois pas qu'on]puisse rêver un état plus lamentable pour les véritables intérêts conservateurs, plus dangereux pour Torganisme de la société française actuelle, que celui qui aurait pour principal facteur une intervention habituelle de la force armée dans les affaires civiles, chaque parti s'étudiant à avoir ses régiments, ses généraux et s'évertuant à faire l'un contre l'autre son pronunciamiento.
En thèse générale, ce régime espagnol est l'une des marques les plus sûres de la décadence d'un peuple, et ce n'est ni l'Espagne ni la pratique des républicains du Sud-Amérique qu'on peut citer comme preuve du contraire; toutefois, il faut voiries choses comme elles sont et non pas comme on les voudrait ; il faut donc reconnaître qu'à de certains moments extrêmes, les solutions par la force paraissent inévitables, et qu'à deux reprises, au 18 brumaire et au 2 décembre, ces coups de main victorieusement exécutés ont été le point de départ de phases brillantes et prospères, pendant la durée desquelles les intérêts conservateurs se sont crus à l'abri de tout danger.
C'est le mirage du souvenir, c'est cette illusion historique qui a créé le penchant que nous constatons en ce moment dans une fraction de la société conservatrice. Sans doute, dit-on, c'est une opération périlleuse et pénible, un mauvais pas à franchir. Mais, le lendemain, quel apaisement! Au point où l'on en est, c'est un risque à courir en songeant à l'importance de l'enjeu et à la ruine certaine si l'on ne tente pas ce suprême hasard.
Je veux me borner à analyser les chances diverses de
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la partie ; je ne discute pas la moralité intrinsèque du jeu: je n'ai aucun goût pour les prosopopées républicaines, d'autant que la tradition démocratique est peuplée de coups de force. En regard d'un 18 brumaire et d'un 2 décembre, notre histoire enregistre un long catalogue de coups d'État populaires, les uns ayant réussi, ce sont les révolutions, les autres ayant échoué, ce sont les insurrections; insurrection ou révolution, la tradition démocratique les revendique comme des pages glorieuses ; par conséquent, l'anathème aux coups d'État purement militaires, contrebalancé par l'adoration des coups d'État populaires, est un sentiment contradictoire dont la sin* cérité me paraît souvent suspecte.
La prétention, l'espoir du temps actuel, c'est de remplacer les insurrections par des votes et les révolutions pai" le respect des majorités; c'est un progrès. Est-il définitivement acquis? n'est-il pas incessamment mis en question par les minorités passionnées qui refusent le jugement du nombre? Nous sommes encore trop voisins de la Commune, et les aspirations de certains groupes en sens contraire se sont produites trop ouvertement, pour que nous puissions à cet égard risquer autre chose qu'une espérance conjecturale.
Il n'est donc pas absolument déplacé d'examiner dans quelles conditions ces recours à la force de l'exécutif contre le législatif offrent quelque chance d'aboutir à un succès. Je commence par déclarer que je suis fermement convaincu que personne dans le gouvernement — je ne parle que des gens sérieux et consistants — ne s'est mis posément en face de cette expectative; mais c'est une région où il semble régner un tel décousu, où les illu-
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siens s'évanouissent et renaissent avec une si singulière fertilité, qu'il ne paraît pas invraisemblable que, sans s'y être jamais fixé le moins du monde, on Tait laissée néanmoins s'offrir à l'esprit comme une interrogation à laquelle çà et là on a cherché des réponses.
Certaines phrases, d'une jactance à mon avis simplement oratoire, sur la résistance gouvernementale, dont M. de Fourtou a relevé son dernier discours, un mot de M. de Broglie faisant miroiter la force destinée en cas de besoin à a briser l'opposition ^, quelques vantardises de M. Baragnon autorisent là-dessus les conjectures des esprits mal disposés.
C'est donc une possibilité qui, à de certaines heures, a traversé les esprits gouvernants. Il a couru dans ce sens nombre d'anecdotes que je crois légendaires : l'avis demandé aux chefs de corps et la réponse prétendue de l'un d'eux : <rEn cas de bataille, lapremière balle serait pour nous; » le mot du général Canrobert : «Ce serait la guerre civile dans les casernes ! » Tout cela, je le répète, me paraît très aventuré, mais tout cela prouve la préoccupation de l'opinion, et, comme l'opinion, dans des moments tels que ceux-ci, a un flair étrange, une sorte de lucidité magnétique qui résulte de son état nerveux, il est probable que des rêves dans le genre de celui-ci ont par moments traversé le désarroi ministériel.
Dans le cas où Ton aurait eu quelque chose de plu que des rêves, — ce que je ne crois nullement, je le répète encore, — avait-on essayé d'analyser les conditions nécessaires pour mener à bonne fin une entreprise aussi hasardeuse ? avait-on tenté de se rendre compte, autrement que par des conversations de salon de quel-
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qaes grands chefs, des sentiments qui régnent dans le monde militaire? J'en doute, j'en doute extrêmement.
Les conditions nécessaires à la réussite des coups d'État, l'histoire les enseigne; il y faut une armée victorieuse très enivrée de sa fortune, ayant été longtemps par la guerre séparée de la vie civile, un général enveloppé de prestige, ou bien un prince populaire, armé d'un grand ascendant, soit personnel, soit héréditaire; il faut encore que son succès ouvre à ceux qui s'associent à son hasard une longue perspective d'avantages de tout genre, d'avancement et de domination; il faut, de plus, que la société civile et les corps politiques présentent le spectacle d'un trouble profond, de dissensions acharnées.
Pour passer le Rubicon à coup sûr, il faut avoir derrière soi les légions conquérantes des Gaules, et devant soi une Rome livrée à l'anarchie; malgré tout cela, même quand on est César, on hésite un instant, assez longtemps pour laisser place à l'apparition du fantôme poétique recueilli par Lucain, qui, d'ailleurs, lui fait tenir, parlant à un héros aussi spirituel, un discours trop long et trop ampoulé.
Des injures à venger, l'esprit de corps mis en jeu, peuvent à la rigueur, en de certains moments, entraîner une armée contre les pouvoirs civils et réguliers. Les ressentiments des journées de Juin ont été un adjuvant puissant au 2 décembre ; on avait, d'ailleurs, le prince populaires un vote national, une Assemblée discréditée et confuse; on avait la perspective de satisfactions indéfmies et d'une fondation durable ; néanmoins la chose ne s'enleva pas toute seule; on se heurta plus d'une fois, en la préparant, à des obstacles dont l'épisode du général
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Neumayer fut un des échantillons. Quelqu'un, qui a vu cette époque et qui y a réfléchi, disait : « On ne peut risquer un coup d'État qu'au moment où les épiciers se disent le matin en ouvrant leur boutique : c Est-ce pour aujourd'hui? »
Actuellement, de toutes ces conditions, une seule subsiste ; les souvenirs de la Commune; ils sont dans l'armée beaucoup plus cuisants que dans la population civile, même la bourgeoisie, qui en a pourtant supporté avec horreur l'épouvantable oppression, et sur laquelle ces souvenirs n'agissent plus qu'entourés de bien des restrictions. On a tant crié au spectre rouge, à propos de personnages tels que les Feray, les Rampon et maints autres de couleur analogue, que le bourgeois, pareil au marmot de la fable, ne se dérange plus quand on lui annonce le vrai loup.
Quoi qu'il en soit, il est hors de doute que , s'il se produisait des désordres matériels, l'ombre d'un mouvement insurrectionnel, on trouverait dans l'armée non seulement l'obéissance, mais un entrain irrésistible dans le sens de la répression; mais voilà, j'en suis convaincu, ce qui n'a aucune chance d'apparaître. Au delà, il faut douter.
Le sentiment dominant, tenez-le pour positif, se trouve résumé de la façon la plus nette par le toast du général de Galliffet : « A l'armée, qui garde un silence absolu au milieu des dissensions civiles et qui s'enferme dans la pratique de ses devoirs professionnels! » non moins justement résumé, dans les quelques paroles du général Berthaut, établissant le désintéressement absolu de l'armée au milieu des dissensions et des rivalités des partis.
Au delà du maintien rigoureux de l'ordre matériel et
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He la sauvegarde de la stricte légalité, c*est une illusion de la même famille que toutes celles que les conservateurs ont embrassées depuis six mois et qui ont successivement fondu entre leurs mains, que d'attendre de l'armée une intervention décisive.
On a beau rappeler, comme le faisait hier M. Saint- Genest, que le raisonnement est la subversion de toute discipline ; quoiqu'il ait en principe grandement raison, il est trop clair que la passivité absolue des forces armées est une sorte de fiction constitutionnelle qui s'affaiblit quand on met le pied dans le cycle révolutionnaire. Cette fiction est le corollaire de tout un ordre légal. Si on sort de la légalité dans un sens quelconque, la passivité militaire est incontestablement compromise; c'est un grand malheur; qui le conteste? mais c'est un fait plus fort que tous lesraisonnements.il résulte de ceci que, chaque fois que Ton pousse à ses conséquences extrêmes, même la plus respectable des fictions, elle éclate comme une arme trop chargée.
Au reste, tout ce que je dis résuUe d'informations puisées à diverses sources que je crois impartiales. En voici une parmi beaucoup d'autres : c'est le jugement d'un officier supérieur, homme froid et d'inclinations très conservatrices : « L opinion de l'armée, me dit-il, est très partagée ; mais, il est fâcheux de le dire, les opinions avancées ont fait dans ses rangs de grands progrès ; sauf quelques gros bonnets, on est loin d'approuver la conduite du ministère de Broglie. Il est donc très probable que, si l'on poussait en haut lieu les choses à l'extrême, l'armée ne marcherait pas avec ensemble comme au 2 décembre ; il y aurait bien des crosses qui se lèveraient
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32 SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS POLITIQUES, en Tair d*elles-mémes malgré les chefs, quelquefois peut-être avec l'assentiment tacite de certains chefs. Voilà la vérité. Ce serait un gâchis pitoyable. »
Nous n'en arriverons pas là, je Tespëre fermement et avec plus de conviction aujourd'hui que ces jours derniers. Personne ne sortira de la légalité, et il me semble que l'attitude prise au Sénat par le duc Pasquier, à pro* pos de la proposition de M; de Kerdrel, sans compter les paroles si significatives prononcées par lui en annonçant la mort de M. Lanfrey, enlèvent le risque le plus grave que cette légalité eût pu courir, puisque cette attitude me paraît supprimer toute expectative de dissolution ; or, en cas de dissolution, la légalité pouvait être mise en péril par la résistance possible de la majorité républicaine.
D'autre part, il est évident que la Chambre, en validant les élections à affiches blanches qui n'ont contre elles que leur caractère officiel, et, ce qui est encore plus essentiel, en mettant à son ordre du jour la nomination de la commission du budget, ce qui coupe court aux hypothèses du refus d'impôt, la Chambre démontre, par ces deux actes, qu'elle revient, ainsi que je l'avais prévu, de son effervescence oratoire du premier moment et qu'elle va poursuivre avec une irrésistible fermeté une ligne moyenne et modérée.
Il n'en est que plus regrettable, quand on est attaché aux idées conservatrices, d'avoir vu jusqu'au dernier jour les conservateurs les compromettre comme à plaisir. Comment n'ont-ils pas compris que plus les tendances démocratiques s'accentuent et prennent le dessus dans notre société, plus il est essentiel, pour une politique prévoyante et conservatrice de travailler à mettre abso-
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