‹ Souvenirs et visions d'Afrique; [récits]Chapitre 1 sur 6 · REMERCIEMENT · texte numérisé non relu

REMERCIEMENT

A Monsieur Périvier, Secrétaire de la rédaction du Figaro.

Mon cher ami,

Sans vous qui m'y avez invité je ne me serais jamais décidé à publier tous ces récits, encore moins à les faire paraître reliés et comme destinés à la postérité. Je ne vous en fais pas de reproche, car je vous ai cédé avec le plus grand plaisir, et j'ai même, je le crains, un peu abusé de votre hospitalité ; mais il me reste à vous remercier vivement de votre bonne grâce, de votre tact, et de plus d'une indication dont j'ai seul apprécié la valeur.

En reconnaissance, je vous tends les deux mains toutes grandes.

Votre bien dévoué.

E. Masqueray.

PRÉFACE

J'ai mis ensemble dans ce volume des choses bien diverses en apparence. J'ai vu les unes, j'ai imaginé ou entendu conter les autres. Elles sont cependant à mes yeux de la même nature. Toutes sont fugitives, passagères, périssables, aussi bien celles qui ont frappé mon intelligence que celles qui ont troublé mes sens. De même que l'aurore de ce matin qui s'est levée toute rouge dans un pâle ciel d'hiver n'était pas celle d'hier, et que depuis des millions de jours des aurores différentes se succèdent et s'évanouissent comme des étrangères, si bien que les couleurs qui parent chaque instant de leurs courtes vies ne se

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reproduiront jamais, de même ce que nous voyons d'un homme ou ce que nous en entendons périt sur rheure parcequ'il n'est plus le soir ce qu'il était dans l'après-midi, et même le témoin qui nous parle de ses actes avec une précision admirable ne serait pas capable de répéter un moment après ses propres mots. Les pages d'un livre d'histoire varient d'heure en heure et de seconde en seconde suivant l'état d'esprit du savant qui les parcourt et qui les croit fixées pour réternité. C'est pourquoi j'ai mêlé ce que j'appelle mes visions à mes souvenirs réels.

J'avoue que tout cela, si fragile qu'il soit, m'est devenu cher par l'illusion que je me suis donnée de le faire revivre et de le fixer pour un peu de temps. Illusion singulière et contradictoire. Nous savons que nos œuvres sont vaines, et cependant nous nous y appliquons de toutes nos forces. Le soin que j'ai donné à celle-ci en fait d'abord l'unité. La même intention en anime tous les fragments disparates, le même souci peut s'y deviner de retenir si peu que ce soit, pierre ou fleur, du solqui fuit sous nous. J'ai

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eu l'occasion d'éprouver, en m'exerçant sur ces petites pages, le plaisir amer des écrivains nos maîtres qui luttent contre la mobilité des choses, tarissant leurs âmes pour nourrir des fantômes, et j'en ai retiré un bien inestimable, qui ne peut échoir qu'à ceux-là seuls qui se sont engagés, ne serait-ce qu'un instant et aux derniers rangs, dans cette étrange bataille pour la vie, une admiration voisine de la piété pour les génies immortels dont les créations, par un miracle incompréhensible, défient le temps et l'oubli.

Ces récits divers sont encore comme des plantes sauvages poussées sur une même terre éclairées parles rayons d'un même soleil. Terre et soleil d'Afrique, Algérie lumineuse, indéfinie, inépuisable, prolongement de la joyeuse Provence dans les solitudes sahariennes, porte ouverte sur le monde noir. Comme elle parut étrange et fascinante aux premiers qui l'abordèrent le sabre en main, avec ses montagnes sombres et ses villes toutes blanches, ses larges plaines sans chemins, ses déserts luisants et ses hommes farouches, mélange inextricable de tous

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les peuples de T Orient et du Nord, rang'és en lignes de bataille, religieux comme des moines et braves comme des lions ! Soumise aujourd'hui, rompue et pénétrée de toutes parts, elle est toujours attrayante. Les sociétés humaines primitives y meurent sous nos yeux comme des forêts très vieilles ; les nouvelles s'y entremêlent comme des taillis vigoureux qui leur disputent le soleil, et cette lutte est si longue par rapport à la brièveté de notre vie qu'elle nous donne à loisir un des spectacles les plus intéressants du monde. Ils restent devant nos yeux, ils subsistent, à croire qu'ils dureront toujours, ces nomades venus du fond de TOrient sur leurs chevaux agiles, escortant les hauts palanquins empanachés qui cachaient leurs femmes peintes ; et ces demisédentaires blottis sous leurs cabanes pareilles à des vaisseaux renversés, qui ont tenu tête à Saint-Arnaud et à Lamoricière après s'être battus contre les consuls de Rome ; et ces montagnards liés les uns aux autres autour de leurs villages coniques, qui ont vu passer Théodose et fuir des armées turques ; et ces Chananéens des

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villes saintes du Mezab dont les ancêtres entrelaçaient de vignes les palmiers de Sidon, premiers hérétiques du monde musulman, meurtriers dWli, le gendre du Prophète ; et ces marabouts, ces voyants et ces saints, graine d'apôtres et de martyrs, isolés comme les ascètes de la haute Egypte ou distribués en confréries contemporaines de wSaint- Louis et de Charlemagne ; et ces nobles du grand Sud nés pour la domination, le luxe et la guerre, grands vassaux du mo3^enàge aux limites du monde civilisé ; et les serfs de ces Religieux, et les serfs de ces Nobles, asservis depuis des siècles par la superstition et par la peur, payeurs de dîmes, rivés à la glèbe.

Mais ils ont beau se détendre et se serrer les uns contre les autres. Notre monde moderne les assaille, les sépare et les use comme une mer invincible qui disloque une digue : nos colons se poussent au milieu d'eux et s'enfoncent comme des coins de fer. Il 3- a des gens del'Ardècheou de la Dordogne qui font pousser de la vigne à rôté des champs d'orge des Sanhadja dont les

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cousins ont fondé l'empire des Almohades. Des gars de Normandie font bon ménage avec des Ketamadont les grands-pères ont fondé le Caire. Des voies ferrées rayent les steppes du Sud, et des locomotives roulent la nuit dans des solitudes où les voyageurs n'aperçoivent que des cercles d'ombre sous le ciel diamanté, et n'entendent que le cri des hyènes. Dans le désert de Biskra, montant et descendant sur les dunes vers la fabuleuse Tougourt, des diligences croisent des caravanes. L'engrenage de nos lois broie peu à peu les tribus qui se vantent de descendre d'ancêtres sacrés comme les génies romaines, les grandes familles antiques cimentées comme des blocs de pierres, les propriétés indivises^ les coutumes séculaires, derniers refuges de la vie barbare. Des sous-préfets remplacent les ducs des Marches de l'Empire d'Occident et les émirs des conquêtes musulmanes ; des aghaliks s'effondrent dans des communes mixtes. Nos maîtres d'école s^emparent maintenant des âmes berbères. Ils y tracent des voies larges par lesquelles passera, comme dans leurs champs, le

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