‹ Souvenirs et visions d'Afrique; [récits]Chapitre 5 sur 6 · LES · texte numérisé non relu

LES

Le soleil du i^"" juin 1835 éclaire la Kabylie depuis une heure. Les parois aériennes du Djurdjura, irisées comme des gorges de tourterelles, se découpent au milieu de Tazur du ciel. Des montagnes noires et vertes ondulent au-dessous comme des vagues énormes dans les vapeurs qui s'élèvent des vallées, et chacune d'elles porte sur ses pitons des villages de guerre dont les maisons, sans fenêtres et bien jointes, brillent couvertes de tuiles rouges. Dans le fond d'un ravin des coup de fusil pétillent, et des

fumerolles s'élèvent en spirales. Ce sont Aît-Ali et Zaknoun qui vident une vieille querelle. Des aigles bruns passent très haut, les ailes étendues, et des vautours jaunâtres tournoient d'un vol lent.

Aît-Ali est un village de 1,200 âmes composé de trois familles dont une seule peut mettre en ligne 200 mâles. Chacune d'elles porte, comme les gentes de Rome, le nom d'un ancêtre, et ses membres ne se distinguent que par des prénoms ; chacune est gouvernée par ses guerriers ; chacune a son honneur personnel, ses amours et ses haines, comme un être vivant ; mais elles ont trouvé utile de s'unir autrefois, et de cet accord est née cette Taddèrt posée sur le milieu d'une crête comme un gros nid.

Zaknoun, sur la crête d'en face, est tout pareil. Lui aussi se compose de trois familles barbares cimentées comme trois blocs ; lui aussi est une république dont les chefs sont tous les adultes qui portent des armes. Des deux parts un Ancien est élu parmi les plus prudents ou les plus braves pour présider le conseil et diriger la guerre. Seulement Zaknoun n'a pas autant de fusils qu'Ait- Ali. Même en comptant ses

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vieillards au dos courbé et ses adolescents aux cous grêles, il n'arriverait pas à 350, tandis qu'Ait- Ali en a près de 400 tenus haut et bien chargés.

ilït-Ali a fait une saignée à Zaknoun. Il lui a tué cinq hommes par surprise : Zaknoun a saigné à son tour Ait- Ali, et depuis il est de règle qu'on se guetté des deux parts pour détruire et rétablir l'équilibre. Œil pour œil, sang pour sang. Quand un homme puissant est tombé d'un côté, il faut qu'un homme puissant tombe de l'autre. Peu importe le meurtrier, s'il n'a pas la même valeur. Maintenant, il s'agit d'une liquidation générale à propos d'un champ de fèves, et tous les adultes d'une crête sont descendus au-devant de ceux de l'autre jusque dans le lit du torrent desséché qui les sépare. Les meilleurs râlent déjà sur le dos dans les lauriers roses, et les autres, accroupis sur les berges contre des oliviers, échangent des balles qui font sauter des éclats de pierres.

Autour d'Aît-Ali, autour de Zaknoun tout en haut des deux pentes qui descendent jusqu'au ravin comme des glacis, des femmes, les pieds nus, les bras nus, poussent de long.*? cris aigus,

qui s'entre-croisent au-dessus des têtes des combattants. Elles sont toutes là, leurs mères, leurs femmes, leurs sœurs, leurs filles, serrées les unes contre les autres comme les. fleurs d'une couronne, même les veuves qui ont perdu leurs hommes dans le dernier combat du printemps, même les révoltées qui ont quitté leurs maris en déclarant qu'elles ne voulaient plus les servir, et toutes se sont parées, fardées, pour la bataille. Presque toutes sont d'un bleu sombre les flancs serrés par des ceintures rouges. Des agrafes émaillées de vert et de bleu sont fixées sur leurs poitrines. Leurs têtes sont serties de bandeaux noirs et de foulards noirs tachetés de rouge. Des colliers faits de reliquaires que relient des morceaux de corail entourent leurs f:ous ; leurs chevilles et leurs poignets sont cerclés d'argent.

Quelques-unes sont toutes blanches dans des haïcks de laine fine, et des diadèmes d'argent, enveloppant leurs turbans noirs, leur font des tiares étincelantes au soleil. Des pauvresses qui n'ont rien sur le corps que deux morceaux d'étoffe usés, retenus par deux épingles sur les épaules et par un cordon autour des hanches,

LE COMBAT oj l

rien sur la tt-te qu'un lambeau rouge, rien autour des poignets que des anneaux de corne ou de fer, sont pêle-mêle avec les riches. Jeunes ou vieilles, belles comme des idoles ou défigurées par l'âge et les souffrances, elles sont toutes ensemble, les mains entrelacées, les yeux fixes et pleins de flammes, au pied de chaque village, masse confuse de joyaux, d'étoffes éclatantes et de haillons misérables soulevée d'un seul mouvement, dressée par la haine et la terreur.

Il y en a qui portent au milieu du front des plaques rondes, vertes et bleues entourées de gouttelettes d'argent. Ce sont les mères de Tannée c[ui ont mis au monde des enfants mâles. Elles ont participé à la toute-puissance masculine, et leur insigne est le disque du soleil. Elles ont enfanté comme la terre, et mieux qu'elle, au lieu d'épis, une moisson d'hommes.

Fresques toutes les autres ont des plaques pareilles sur la poitrine. Celle-là ont donné au village tous les guerriers qui le défendent à cette heure. Les plus graves, les plus grands, les plus sages dans le conseil sont sortis de leurs flancs. Elles les ont tenus près d'elles jusqu'à ce qu'ils fussent assez forts pour manier une arme, puis

elles les ont lâchés comme des lions. Toute la force de la cité, tous ses biens, tout son honneur ont passé par elles comme une émanation divine, et c'est d'elles que sont descendues commes des fleuves ces deux troupes qui se battent sous leurs yeux.

Elles les prodiguent, leurs hommes, comme si leurs seins étaient inépuisables. Ce jour-là est peut-être le grand jour où le village d'en face, d'où sont déjà partis tant de coups mortels, s'écroulera dans la fumée et dans les flammes. Estelle donc si dure à gravir, cette pente à demicouverte d'oliviers, de figuiers et de champs d'orge, terminée par des bouquets de frênes au milieu desquels pointent les toits rouges ?

Voilà les deux bataillons qui sortent de leurs abris et se fusillent à plein corps dans le lit de la rivière. Elles les voient se joindre. Leurs cris continus fendent l'air et font bondir les hommes en avant, comme des pointes de lances. S'ils reculent, leurs hurlements d'épouvante les clouent sur place. Ils se jettent les uns sur les autres, et se taillent les membres à coups de yatagan. La rage les aveugle, et ils sont fous de honte. Que diront-elles là-haut s'ils plient ? Que crient-

elles déjà 1 « O les lâches, ô les filles, ô les fils de prostituées ! »

Mieux vaut cent fois mourir ici que remonter au village, puisqu'elles veulent qu'on meure, et après les jeunes gens qui ont sauté les premiers et rculé comme des chevreaux, les hommes à barbe blanche s'abattent sur les pierres luisantes. Le soleil s'est élevé jusqu'au milieu du ciel. Le ravin flambe comme une fournaise ; mais il est dit qu'aucun de ceux qui sont descendus dans cet enfer n'en sortira vivant. Elles y feront tuer tous leurs maris, tous leurs frères ettous leurs fils.

Alors apparaissent comme des dieux sauveurs, enveloppés de voiles blancs et agitant des branches vertes, des vieillards qui remontent la vallée, le long d'un chemin qui serpente entre les pierres. Ce sont les marabouts de Soumer qui viennent imposer la paix aux Musulmans.

Les fusils se taisent à une extrémité, puis sur toute la longueur des deux lignes, à mesure qu'ils avancent entre les cadavres. Ils se placent au milieu, et prient, les mains renversées à la hauteur des épaules, les visages levés vers les forteresses aux toits rouges ; puis ils déclarent la

trêve de Dieu, se partagent en deux groupes, et font relever les morts.

Les femmes arrêtent les cris dans leurs gorges ; mais elles demeurent entrelacées en avant des villages, immobiles comme des murs, et, lentement, les morts, la tête pendante, remontent les premiers, portés sur les épaules de leurs frères. On les étend l'un après l'autre devant elles, et elles les regardent sans se lamenter ni verser de larmes ; car les marabouts sont là, et c'est à peine si elles osent rester sans voiles devant eux; mais bientôt dans leurs demeures elles pousseront des vociférations funèbres, et déchireront leurs joues à coups d'ongles, et, pendant toute la nuit, de Zaknoun et d'Aît-Ali, de longs gémissements pareils aux hurlements des loups monteront dans le ciel étoile.

Cinq mois après, les morts seront oubliés dans la terre, près des portes des villages. Des enfants joueront et des mulets passeront sur les dalles de leurs tombeaux. Les veuves seront unies à d'autres hommes, les jeunes femmes aimeront plus fortement leurs maris sauvés, et la nature réparatrice fécondera leurs flancs avides. La moisson des jeunes mâles que les mères élè-

veront dans leurs deux mains devant leurs portes, pour se faire gloire de la force de leurs reins, sera plus drue que jamais.

A l'envi, comme de bons ouvriers qui réparent une forteresse et bouchent les trous des boulets avec des pierres neuves, elles rendront à leurs villages les poitrines robustes, les bras forts, les cœurs vaillants qui font leur indépendance. Elles ne songeront qu'à cela : c'est cela seul qu'elles demanderont à leurs Saints, au pied des arbrisseaux qu'elles embelliront plus que jamais de loques bleues arrachées du bas de leur robes. Brûlant des grains d'encens sur les places sacrées où se sont assis les Elus de Dieu, les évoquant, leur parlant à l'oreille dans l'invisible, elles les supplieront de leur donner encore, toujours^ des enfants mâles, jusqu'à ce que leurs mamelles soient taries, et tous les ans des pressentiments divins leur annonceront qu'elles sont exaucées, puis les hommes adultes, pleins de joie, leur feront fête, leur apporteront de la viande, et les respecteront étendues sur leurs dures couches comme des créatures bénies.

Pas un jour ne se passera sans que des cris d'alléeresse et des modulations stridentes

comme celles de l'ancienne bataille partent de Zaknoun emportées vers Ait- Ali, d'Aît-Ali vers Zaknoun. Ces cris annonceront les naissances des mâles qui vagissent dans leurs berceaux, les circoncisions qui terminent la période critique de leur enfance, les réceptions dans la djemaa qui les déclare capables de porter les armes et de faire flamber la poudre à leur tour dans le ravin d'en bas. Dans vingt ans on recommencera, et alors on verra bien celles qui auront le mieux fait, des femmes de Zaknoun et des femmes d'Aît-Ali. Hormet n Nisa^ l'honneur des femmes kabvles est là.

TESSADIT

Tessadit a eu quatorze ans au printemps de l'Année du Ravin. Elle a vu l'effroyable tuerie. Elle tenait d'une main la robe de sa mère, et s'accrochait de l'autre au tronc d'un frêne, quand les combattants ont étendu devant le village les cadavres qu'ils avaient remontés sur leurs épaules. Elle a vu là, tachés de sang et rigides d'une étrange majesté, deux de ses cousins avec lesquels elle avait joué la veille. Les autres, noirs de poudre et blêmes de colère, lui ont paru formidables, et, pour la première fois, elle a admiré les hommes protecteurs de la cité, intrépides devant la mort. Or, un an après, jour pour jour, sa mère lui a dit : « Voilà que ton père a décidé que l'heure de ton mariage est venue, et ton mari sera Ahmed, fils de Mohamed le Pèlerin. » Elle s'est levée sans répondre, pour remettre en place une amphore, puis s'est ap-

puyée contre un montant de la porte, regardant un tas de paille et des poules dans la cour.

Mariée ! comme sa sœur qui revient les voir, les jours de fête, le diadème autour delà tête, la plaque ronde sur la poitrine. Elle a vu deux lois l'homme qui Temmènera.

Un jour qu'elle revenait de la fontaine et remontait au village avec d'autres femmes par un chemin creux, des hommes descendaient hauts sur des mulets, tenant en travers de leurs bâts des fusils et des faucilles. Elle pliait sous une amphore pleine d'eau qui la mouillait toute. Les femmes se sont retournées, le visage contre un talus, et elle a fait comme elles ; mais elle s'est sentie regardée par celui qui fermait la marche, et il lui a semblé qu'un poids de moins pesait sur ses épaules quand il fut passé.

Un autre jour, elle est allée avec sa sœur dans le quartier des Aît-Younès, et ces Aît-Younès sont la plus puissante des trois familles du village. Ils ont des maisons profondes dans lesquelles des jarres qui vont jusqu'au plafond sont pleines d'orge ou d'huile, et des étables souterraines qui renferment jusqu'à dix bœufs. Comme elles débouchaient sur une petite place,

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elles virent plus de trente hommes ensemble, et il lui parut qu'il y en avait une multitude. Quelques-uns étaient assis sur un banc de pierre qui faisait le coin de la ruelle d'en face. Sa sœur ramena sur son visage un pli de son voile et passa la première. Elle aussi avait un petit voile à fleurs qui lui descendait sur les épaules, attaché par deux minces agrafes d'argent. Elle le tira si vivement qu'elle le déchira, et, quand elle frôla l'homme qui était au bout du banc, elle était toute rouge de honte. Elle le reconnut bien cependant : c'était celui qui l'avait regardée dans le chemin de la fontaine.

Et ce sera son mari. C'est lui qu'elle servira comme sa mère a servi son père. Est-il beau? Est-il laid ? Elle ne sait pas cl' que c'est que la beauté des hommes. De loin, ils lui semblent tous pareils ; de près, ils lui font peur. Mais le diadème d'argent, et les maisons pleines de biens, et la poudre qui flambe, et le cortège de la mariée, passent et repassent devant ses paupières qui s'abaissent. Elle tourne lentement sur elle-même, et, tout éblouie par la lumière, revient s'accroupir près de sa mère, puis elle

38o LES FEMMES DES BARBARES

plie ses membres frêles sous sa robe, et lui dit, en portant la main sur sa coiffe rouge :

« — Mère, sais-tu combien ils m'ont mis sur la tête ?

c( — Deux cents douros, répond la mère. Les Aît-Younès sont riches ; mais c'est un grand honneur qu'ils nous font là, à nous Aît-Sliman. Jamais on n'a mis plus de cent douros sur le turban d'une de nos femmes. Il est vrai que nos hommes les ont bien aidés dans le Ravin quand leurs Anciens tombaient comme des lièvres sous les balles de ces démons d'Aît-Ali. C'est ton père qui a traîné par les pieds le corps de l'oncle d'Ahmed. Nous allons être riches maintenant. Quand ta sœur s'est mariée chez eux, ils ont donné à ton père quatre cents francs d'argent, deux bœufs, et deux sacs d'orge ; maintenant c'est mille francs, quatre bœufs, cinq sacs d'orge, deux haïcks pour moi, trois burnous pour tes frères^ cinq bracelets, deux colliers pour toi ; et ils paieront toute la fête. Ils ont dit qu'ils donneraient de la poudre à tout le village et qu'ils feraient venir des musiciens des Beni-Ourlis. Tu verras comme nous te ferons belle. Ton père m'a dit de te donner mes agrafes et mon diadème. »

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Tessadit frappe ses deux mains Tune contre Tautre, les yeux agrandis, palpitante de joie et répète :

« — Mille francs sur ma tète I Mille francs I Mère, tu as bien dit : mille ? »

« — Oui, mille, et tu peux en être fière. Jamais, encore une fois, un homme n'a engagé une somme pareille sur la tète d'une femme des Ait Sliman. »

Peu à peu les mois passent, très lents, et le jour des noces arrive.

Tessadit est assise sur un banc de bois au milieu de la maison de son père, près du foyer creusé dans le sol . Elle est toute en rouge sombre, et un voile blanc Tenveloppe à demi. Elle a le diadème de sa mère qui lui fait une couronne haute comme la main, les colliers qui lui enveloppent le cou et la moitié de la poitrine, les bracelets qui lui montent jusqu'aux coudes et enveloppent ses chevilles. C'est un bloc de pourpre, d'argent, de corail et d"émaux bleux. Ses joues rosées de vermillon, ses lèvres éclatantes comme une blessure ouverte, les deux arcs noirs de ses sourcils, l'éclat noir de ses yeux assombris par le kohol, ses mains et ses pieds teints

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de rouge, en font une statue des temps anciens, et elle se tient raide, la taille serrée dans une large ceinture de Tunis.

A côté d'elle, sur une natte fine, est un monceau de haïcks blancs comme de la crème et frangés de bandes bleues, de foulards brochés et de voiles de gaze. Autour de la pièce, le long des murs de terre fraîchement recrépis, de hauts sacs de paille, tout neufs et gonflés d'orge et de blé, se dressent près des jarres. En contrebas, l'étable contient à peine les bœufs nouveaux qu'on vient d'y faire descendre, et les bêtes inquiètes avancent leurs lourdes têtes aux naseaux humides, pour souffler au ras du sol. Tout cela est le prix de sa personne, et, les mains sur les genoux, elle s'en réjouit dans son cœur.

La porte de chêne, hachée de dessins géométriques peints en rouge, est ouverte à deux battants, et, avec la douce lumière de mai, un flot de femmes se répand autour d'elle. Toutes sont ses parentes sorties des maisons voisines, et vêtues elles-mêmes comme si elles allaient rendre visite aux tombeaux des saints. Les vieilles qui n'ont plus de fleurs aux joues ni de flammes dans les yeux, dépouillées de leurs ornements comme

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des frênes dont on a coupé les branches, ont encore retrouvé des agrafes émaillées pour retenir leurs vêtements sur leurs seins et leurs bras vides. Les jeunes, la poitrine gonflée, les bras brunis par le soleil, toutes coiffées d'argent, découvrent en riant les barres de leurs dents blanches et se poussent les unes les autres dans un fouillis de robes bleues, de voiles de tulle semés de dessins roses, de lambeaux d'étoffes de prix et de loques splendides, avec un cliquetis joyeux de colliers et de bracelets d'argent, de melchior ou de fer. Des fillettes à demi nues se glissent au milieu d'elles. La maison retentit de bénédictions bruyantes et d'exclamations aiguës comme des cris d'oiseaux, et peu à peu elles s'asseoient par terre, pressées jusque dans les coins des murs, contemplant en silence Tessadit immobile. Une odeur mêlée d'encens, de gingembre et de poivre flotte au-dessus d'elles, et l'air apporte de très loin les sons d'un fifre ou des détonations sourdes.

Enfin deux coups de feu éclatent et un flocon de fumée bleuâtre passe devant la porte. Elles approchent les mains de leurs bouches et poussent un cri de guerre si strident qu'il traverse

tout le village. Une fusillade leur répond. Les hommes vont venir.

Les voilà. L'oncle d'Ahmed a pris Tessadit par la main, et l'a regardée avec joie. Elle est belle de la beauté qu'il aime. Elle est grande pour son âge ; ses membres sont ronds et bien faits ; ses hanches sont larges; ses joues sont pleines ; son cou est déjà fort; ses seins pointent sous sa robe comme des pommeaux de pistolets, et ses paupières sont deux voiles courbes, bordés de velours, abaissés sur ses yeux.

Depuis le seuil de la maison jusqu'en haut de la rue, les Aït Younès, tassés comme des moutons, lèvent leurs fusils en l'air et les déchargent en criant : « Salut ! Bonheur ! » p:n contre-bas, les Aït Sliman s'étouffent contre les murs des maisons et brûlent encore plus de poudre. Des deux parts tous sont vêtus de burnous blancs ou seulement de chemises serrées par des ceintures de cuir ; tous ont la tête couverte de calottes rouges, tachées d'huile ; beaucoup ont les pieds nus. Ils se réjouissent ensemble ; ils s'enivrent ensemble de bruit, et leurs poitrines s'ouvrent ensemble pour pousser la même clameur, quand la jeune fille éblouissante de couleurs

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et de bijoux paraît entre leurs deux troupes à côté de TAncien à la barbe grise.

Le vieux prend ses armes sous son burnous, un long poignard dans une gaine de bois cerclée de cuivre, et deux pistolets damasquinés qu'il a ramassés quand il était jeune, après un combat contre les Turcs. Il les passe dans la ceinture de Tessadit. Son frère lui tend un beau fusil fabriqué chez les Béni Yenni, et certes, on n'y a pas épargné l'argent ni le corail. Il saisit Tarme encore chaude de poudre, la met comme une lance dans la main droite de Tessadit qui la serre sans sourire, puis, tenant une seconde fois la main gauche de la jeune fille, il fait signe qu'on leur fasse place, et ils s'avancent de front entre deux rangées d'hommes qui tirent au-dessus de leurs tètes, dans un acre nuage de fumée rayé d'éclairs.

La nuit est venue, et Tessadit est seule. Les bruits du dehors diminuent. Elle n'entend plus que les coups martelés sur les tambours des Béni Ourlis, et les flûtes qui chantent un air de danse. Les hommes ont fini de manger et de boire, et Dieu sait s'il en a passé devant eux, des plateaux pleins de viandes, des amas

de couscous et de légumes, des terrines de lait aigre, des monceaux de galettes chaudes et des pots de miel. Les femmes des Aît-Younès travaillaient pour ce dîner-là depuis deux jours. Maintenant les orphelins mêmes sont rassasiés, , et il n'est pas jusqu'aux chiens qui ne se couchent le long des rues sans rien dire.

Elle est seule dans une grande chambre où la mère d'Ahmed et la sienne Tout conduite. Elles Vy ont enfermée et se sont assises en dehors sur le seuil. Elle s'est appuyée debout contre une poutre carrée qui monte jusqu'au plafond. Deux hautes lampes de fer à trois becs, dont les mèches baignent dans Thuile, éclairent tout autour d'elle. Elle tire de son sein un miroir rond, et y regarde briller l'argent de son diadème, puis elle parcourt sa nouvelle prison d'un œil timide^ comme un faon sauvage . Les murs très lisses et d'un blanc doux sont rayés de longues et larges bandes d'un rouge de sang, et les poutres elles-mêmes sont ainsi peintes de blanc et de vermillon. Le sol est bien battu, et luisant comme un carré de verre. Au milieu est un tapis comme elle n'en a jamais vu : on dirait un morceau de prairie bleue parsemé de coquelicots.

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wSur un mur sont suspendus à des crochets de bois des fusils, des sabres, des flissas longues et pointues, les armes d^ Ahmed sans doute. En dessous, deux bâts de mulet, des brides et des étriers, sont posés sur des escabeaux, puis viennent en lig"ne trois coffres verts, aux serrures de cuivre, ornés de fleurs peintes. Là peut-être est la fortune des Aît-Younès ; mais, de l'autre côté, c'est mieux encore : deux lits bâtis de pierre et de ciment sont couverts de tapis aux dessins variés, comme ceux que les Marocains apportent une fois par an sur le marché des Menguellat pour les vendre aux présidents des Ligues.

Un, surtout, est beau comme la châsse d'un saint. Le dessus en disparaît sous des haïks de laine, ouvrages admirables, dont les franges bleues tiquetées de pourpre retombent aux deux bouts jusqu'à terre, et des coussins brochés éclatent en travers, tels qu'en tissent les femmes des nomades dans les tentes du Sud.

Peu à peu les sons du tambour s'amortissent et cessent, puis la plainte des flûtes s'éteint dans un doux murmure. Son oreille tendue perçoit dans le silence les petits bruits de la nuit, et les

étoiles scintillent par les ouvertures des murs qui se découpent sur le ciel noir. Elle frissonne, et tout à coup la porte s'ouvre. Elle voit les deux femmes fuir comme deux ombres, et un homme poser le pied sur le seuil, tout en blanc, souriant dans une barbe noire. Elle se couvre le visage de ses deux mains, la tt;te baissée, et se sent prise entre deux bras puissants. Elle défaille, et il lui semble qu'elle descend dans un abîme.

Le soleil du matin frappe de ses traits d'or les bandes rouges des murailles, des hirondelles gazouillent au sommet des poutres ; on entend au-dehors bêler des chèvres et beugler des bœufs. Tessadit n'a plus son diadème, et la ceinture de Tunis est au bout du lit, sous ses pieds nus. Elle s'est repliée sur le flanc droit, la tête sur un coussin, allongeant ses bras ambrés, et elle regarde pour la première fois sans crainte son mari qui marche dans la chambre, déjà prêt à partir. Il revient s'asseoir auprès d'elle, prend une de ses mains et reste sans parler. Alors elle lui dit :

(( — Ahmed, permets-moi de te demander une chose. J'ignore si cela convient ; mais tu es mon

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seigneur, et je ne sais rien du monde. Ma mère m'a dit que tu avais posé mille francs sur ma tète. Cela est-il certain ?

(( — Rien n'est plus vrai. Tu es si belle ! La première fois que je t'ai vue, tu étais bien plus petite, tu te le rappelles. . . »

<( — Oh ! oui, interrompt Tessadit, dans le chemin de la fontaine, près des trois frênes, j'étais toute mouillée, et j'avais peur.

(( — Eh bien I j'ai dit alors à mon frère aîné : — Je donnerais mille francs de (^ette fille-là ; j'en jure par ta tête. Et j\ai tenu mon serment.

'^ — Dis-moi, Ahmed, mille francs, cela fait bien deux cents douros. C'est beaucoup de pièces d'argent. Que faut il que j'achète avec tout cela ? Tu me donneras bien un conseil.

Ahmed se met à rire, et lui demande :

« — Ton père ne t'a donc rien dit ? Tu ne sais pas ce que c'est qu'une Tahamamt ? Femme bénie, pas un seul de ces deux cents douros ne t'appartient, et c'est toi qui me les dois, au contraire.

Le visage de Tessadit devient grave :

(( — Je te dois mille francs. O miracle ! 3Iais tu ne m'as rien donné ! Je suis ta femme et ta servante. Que Dieu prolonge t^s jours ; mais,

3 go LES FEMMES DES BARBARES

dis ? mille francs est une somme énorme que je n'ai jamais vue et que je n'aurai jamais. Pourquoi te dois-je mille francs ? »

» — Ecoute-moi, Tessadit. C'est la coutume des Kabyles. C'est ainsi que tanière s'est mariée, que la mienne s'est mariée, que toutes les femmes de la montagne se marient. Tu appartenais à ton père qui ne pouvait ne pas consentir à ton mariage et te retenir près de lui toute sa vie. Je lui ai donné mille francs, et, Dieu soit loué, il a bien voulu que je .t'emmène dans notre maison ; mais ces mille francs sont à lui comme les autres présents que je lui ai faits, et il les a déjà enfouis près de son foyer, à moins qu'il n'ait acheté du corail et des étoffes pour faire du -commerce dans le Sud. Maintenant, je suis ton homme, à sa place. Je te garde près de moi, je te donne ce que tu désires, des vêtements, des bijoux, et même une servante. N'est-il pas juste que tu aies, à mes yeux et aux yeux des miens, au moins la même valeur qu'il t'a donnée ? Si jamais, ô Tessadit, le Maudit jetait la folie dans nos âmes, et s'il fallait que tu quittes cette maison que ta présence a bénie, tu nous redevrais ces mille francs qui sont ton prix, et peut-être

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davantage ; car tu es si belle que je ne voudrais pas que même un homme pareil à moi put t'obtenir. Ces mille francs sont sur ta tête comme un turban {TaJiamamt)^ comme une couronne qui t'élève au niveau des femmes les plus honorées et les plus aimées des Aït-Younès. C'est la tahamamt de ma mère, celle de la sœur de mon père. Je t'aime tant que je serais allé plus loin, si je Tavais pu.

« — L'honneur vaut mieux que l'argent, dit Tessadit à demi soulevée, le cou gonflé, les yeux brillants ; mais dis-moi encore, Ahmed, devraije toujours ces mille francs, à toi et aux Aît- Younès, toujours, jusqu'à ce que je meure ?

« — Tu le sauras plus tard, ou plutôt Dieu le sait déjà », répond Ahmed, en soutenant d'une main sa jeune tête brune.

Un an après, Tessadit est étendue sur le tapis bleu semé de fleurs rouges ; son visage est pâle, et sa tête s'appuie sur de hauts coussins. Comme au jour de son mariage, la poudre flambe dans les rues, des femmes bien parées sont autour d'elle^ et l'air est déchiré de cris stridents. Elle regarde un enfant à demi nu que sa belle-sœur

élève dans ses mains, un garçon aux reins solides, qui se débat et lui tend les bras.

Une vieille femme agenouillée lui présente un breuviige qui fume dans un pot de terre rouge. Elle l'écarté et sourit à Tenfant. Ses yeux n'ont jamais eu cet éclat lumineux, cette transparence céleste^ ces effluves d'âme. Elle l'aime comme un être venu d'elle, qu'elle nourrira de son sein et dont elle protégera la faiblesse ; elle Taime aussi comme un être supérieur qui appartient à la forte race des mides, et elle admire son élan impétueux, elle se réjouit de ses cris. Elle manie dans ses mains la plaque ronde, émaillée, aux gouttelettes d'argent, qu'elle se posera surla tète dès qu'elle pourra sortir; des frissons d'orgueil passent dans sa poitrine, gonflent son cœur. Elle est fière d'avoir, elle qui n'était rien la veille, donné le jour à un homme qui possédera la terre, quand elle n'a pas le droit d'en avoir une parcelle, qui achètera des femmes jeunes et belles comme elle, qui commandera peut-être à tous ceux devant lesquels elle tremble, et elle ne peut s'expliquer un tel prodige.

Cependant, les acclamations qu'elle écoute, et qui viennent de loin, la joie de tout ce peuple

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qui lui semble innombrable, les coups de feu qui pétillent au dehors, le lui attestent et la jettent dans une ivresse qui roule pêle-mêle toutes ses idées. Elle se donne à ce seigneur nouveau qui entre dans la maison, qui 3^ grandira devant elle et par elle, qui prendra l'assurance d'y parler en maître, qui la remplira toute, auquel elle aura la joie suprême d'obéir, et cette humilité profonde est la forme la plus ardente de son amour. En même temps, des pressentiments vagues et de sourdes espérances d'une délivrance lointaine par lui, par lui seul, dans l'avenir crépusculaire qui s'éclaire de lueurs subites, s'élèvent du fond de son âme. Un voile se déchire, une barrière tombe, au delà de laquelle la vie lui apparaît large et lumineuse comme elle ne l'a jamais vue. Elle se sent forte et patiente, audacieuse et invincible, capable de braver le monde entier grâce à ce petit être qui vagit vers elle, et alors elle se soulève sur ses reins, le sang empourpre ses joues, elle prend des mains de la vieille le vase qu'elle avait d'abord repoussé, elle en boit le contenu pimenté, qui descend en un fleuve de feu dans son corps, et elle dit :

(( Aidez-moi à me tenir debout, habillez-moi. Je veux aller jusqu'à la porte, leur montrer mon enfant ».

Sur sa robe bleue un long haïck tout blanc, aux plis soyeux comme ceux d'un châle, relié à la taille par une ceinture rouge, tombant droit sur ses pieds comme une robe de moine, renflé sur sa poitrine par ses seins gonflés ; autour de son cou un collier de corail rouge ; sur sa tête un bandeau noir ; au milieu de son front la plaque, disque solaire ; elle prend dans son bras gauche l'enfant vite apaisé, qui appuie la tête sur son épaule, et la porte s^ouvre toute grande sur le ciel bleu, les villages et les montagnes lointaines, la place tourbillonnante sur laquelle sont pressés les Aït-Younés. Elle s'avance sans soutien, et s'appuie contre un des côtés de la porte, un peu fléchie sur la hanche droite, ses beaux pieds aux ongles rouges cambrés sur le seuil. Ses amies, étincelantes de couleurs vives et de diadèmes d'argent, sont massées derrière elle. Les paupières à demi-baissées comme celles des vierges mères, elle est belle de la beauté souveraine qui fait taire les foules, et sur toute la place un grand silence se fait, un millier de

ÏESSADIT 395

visages de bronze, immobiles, sont iixés vers elle ; mais bientôt un cri part, haut et vibrant :

« Salut ! Mère de Brahim », et comme elle se retourne pour interroger les femmes, son mari tout pâle, un éclair dans les 3^eux, est auprès d'elle, lui disant :

(( Tessadit, tu n'es plus Tessadit, tu es la mère de ton fils ; c'est mon oncle qui Ta dit. Donne-moi Tenfant, je vais parler à mon tour. »

Et, soulevant Tenfant palpitant au-dessus de sa tête, en plein soleil, il s'écrie :

« O vous, Aît-Younès, mes parents, soyez témoins ! Voilà mon fils Brahim. Qu'à partir d'aujourd'hui la mère de Brahim soit libre. Je déclare qu'elle a • payé sa dette envers moi, envers nous tous. Les présents que j'ai faits à son père, je les oublie ; les mille francs de sa Tahamamt,j'y renonce. Qu'elle demeure auprès de notre foyer, femme affranchie, à côté de ma mère, honorée comme un homme jusqu'à son dernier jour ! »

Et Tessadit, ayant repris son fils, le baise avec transport sur les lèvres, tandis que les bénédictions, les coups de feu des hommes et les cris aigus des femmes remontent vers le ciel.

FAIOUKEN

Le mari de Faïouken vient de mourir, la poitrine percée d'une balle. Une mousse rougeàtre a débordé de ses lèvres et sa main droite levée en signe de foi est retombée le long de son corps. Faïouken a déchiré ses belles joues à coups d'ongles, arraché ses colliers, pris à pleines mains la cendre du fo3^er et souillé sa tête ; elle hurle assise à terre, les mains sur les genoux comme une bête sauvage, et ses deux petites filles, pelotonnées dans un coin, glapissent, folles de terreur. Les voisines accourent et lancent à leur tour des cris aigus, quand les sanglots s'arrêtent dans sa gorge. Concert effrayant et funèbre que le mort, dans le néant où il s'enfonce déjà rigide, entend peut-être comme un chant très doux.

Les hommes se sont réunis dans la maison d'en face ; ils se sont mis en cercle autour du foyer, et le frère du mort dit :

FAIOUKEN 097

« Voilà que mon frère assassiné est mort sans enfants mâles, et notre père et notre grand-père ont reçu depuis deux ans le pardon de Dieu. Sans doute il leur a fait miséricorde. Or, j'hérite d'abord delà vengeance, et que personne ici ne me la dispute : elle est mon premier droit. J'hérite ensuite de la terre, des frênes , des bœufs, des charrues, de la maison, des armes, des vêtements et des ustensiles de mon trère; car les filles n'ont droit à rien. J'hérite encore delà tutelle des filles de mon frère, et du prix que je fixerai pour leur mariage, quand aile seront des femmes. J'hérite enfin deFaïouken, et certes je l'épouserais si je n'avais pas déjà la barbe grise; mais au moins sa tahan'iamtesi à moi, j'ai sur elle le droit démon frère. Telle est la loi de notre village. Dans une heure, nous rendrons au mort les derniers devoirs. »

C'est ainsi que Faïouken appartient à son beau frère. Il y a quatre mois déjà que son mari est sous une longue pierre au bord du chemin qui sort du village sans que rien indique sa place, et les mulets passent par-dessus, quand ils s'entre-choquent avec leurs charges. Les cicatrices de ses joues ne sont plus que des lignes blanches. Elle attend son sort sans se plaindre, et caresse

de temps en temps ses petites filles qui jouent près d'elle. Elle pressent qu'elle les quittera ; mais elle les reverra toujours. Le monde n'est pas grand pour elles ni pour Faïouken.

Trois villages aux tuiles rouges entourés de frênes, des vergers de figuiers sous lesquels passent des bœufs de labour tirant des charrues, un bois d^oliviers dont le vent retrousse les feuilles en lamelles d'argent, puis des pentes raides, couvertes de moissons et d'arbres, qui descendent jusqu'au lit d'un torrent allongé comme une bandelette blanche, voilà sa patrie. Sur la colline d'en face, des villages, des arbres et des champs tous pareils, voilà la terre de l'ennemi. En arrière s'élève la crête aérienne duDjurdjura qu'elle ne franchira jamais.

Les hommes l'escaladent au printemps avec des ballots de marchandises : on les voit monter dans une coulée de pierres, devenir tout petits, puis disparaître, et ils ne reviennent qu'à l'automne, parlant des pays où le henné qui teint les ongles en rouge pousse sous des palmiers si hauts que leurs régimes, gros comme des moutons, paraissent petits comme des oranges. Là-bas les femmes voyagent toujours por-

FAIOUKEN 39}

tées dans des palaquins sur des chameaux enveloppés de tapis, et des cavaliers galopent devant elles. Elle ne verra rien de tout cela. Son sort est de vivre et de mourir sur la colline de sa tribu, et ses petites filles n'en descendront pas non plus, quand elles seront des femmes et des mères à leur tour.

(( Faïouken, lui dit son beau-frère, le temps de ton veuvage est terminé. La lune du cinquième mois s'est levée depuis dix jours. Il ne convient pas qu'une femme jeune reste abandonnée comme un arbre stérile. Dieu ne t'a donné que des filles, mais peut-être il ne te refusera pas un enfant mâle. J'ai déjà donné ma parole pour toi ; car tu fais partie de mon héritage ; seulement j'ai, voulu te taire honneur parce que tu as été sans reproche dans la maison de mon frère, et ma mère t'aime comme une fille et mes sœurs comme une sœur.

« Mon frère avait donné pour te conduire chez nous huit cents francs d'argent, une paire de bœufs, deux burnous et un fusil. Ces huit cents francs sont restés sur ta tète, et j'aurais pu les exiger, sinon même davantage ; mais je n'ai demandé que cinq cents francs : j'ai allégé ta

dette, j'ai abaissé ton turban, afin de rendre ton mariage plus facile. Je ne réclame non plus ni bœufs, ni burnous, ni présents d'aucune sorte. J'ai demandé seulement qu'il te donnât des colliers et des bracelets pareils à ceux que nous t'avons donnés, et que nous garderons.

« Enfin celui que j'ai accepté pour tenir la place de mon frère (car les prétendants étaient nombreux^ est mon cousin Arezki Nait Ahmeur. Il est médiocrement riche^ mais bon et brave, et Dieu pourvoira à ses besoins )>.

Faïouken a écouté cela, les mains passées dans sa ceinture rouge, droite, les yeux légèrement baissés, comme il convient à une femme devant son seigneur. Une vive rougeur a coloré ses joues quand son beau-frère lui a dit qu'il diminuerait sa tahamamt presque de moitié pour lui faire honneur. Elle s'est inclinée pour lui baiser le bout des doigts ; mais il a vi clément retiré sa main, et Ta portée à ses lèvres. Il s'est penché à son tour, et elle lui a baisé la tête, puis elle a dit :

« O mon père, que Dieu prolonge ta vie et bénisse ta maison, tes enfants et ta mère, ta femme et tes sœurs. Je suis prête à t'obéir. »

FAIOUKEN 401

Faïouken est un soldat. Elle n'est pas belle de la beauté des femmes des villes. Son teint est hâlé par le vent et le soleil, ses traits sont découpés, nets et saillants, ses mains sont rudes ; mais quand elle ouvre sa poitrine et cambre ses reins, ses épaules s'arrondissent, sa gorge soulève sa robe, ses hanches se courbent comme des arcs, son cou rond se renfle comme un fragment de colonne. Sa bouche bien arrêtée découvre sous des lèvres épaisses un ruban de courtes dents tranchantes ; son nez mince et courbé se dilate en deux narines roses ; ses sourcils sont aussi noirs que sa coiffe, et ses yeux un peu enfoncés jettent des lueurs bleues.

Femme d" Ahmed ou de Brahim, de Sliman ou de Daoud, elle sait quel est son devoir, obéir à un homme, tenir sa place dans sa maison, lui donner des enfants. Son second mari mourra peut-être comme le premier, bien avant elle : elle le pleurera pendant quatre mois, puis passera dans la maison d'un troisième. Seraient-ils cinq, seraient-ils six, elle ira jusqu'au bout de ses forces et de sa fécondité. Son honneur est d'être mariée : ce qu'elle aime, ce n'est ni tel homme, ni tel autre, ni l'amour même, c'est le mariage.

A force d'être mariée, d'enfanter et de nourrir des hommes, elle s'élèvera dans leur estime, et vaudra peut-être un homme à son tour.

Le nouveau village dans lequel Faïouken est entrée depuis deux mois au son des flûtes est tout rond et bombé comme un bouclier. C'est un bloc muet et menaçant percé de meurtrières. Des ruelles entrecroisées y découpent des quartiers minuscules qui se décomposent en maisons contiguës, plus ou moins grandes, mais toutes à peu près pareilles, alvéoles d'une ruche pleine des biens de la terre^ et bourdonnante d'hommes, de femmes et d'enfants. La maison de Faïouken est une de ces alvéoles.

Elle est basse au-dessus du sol, faite de pierres mal cimentées, couverte de mauvaises tuiles. Elle s'ouvre sur une cour par une porte à deux battants, mais elle n'a pas de fenêtres. Elle ne comprend qu'une seule pièce dans laquelle il n'y a ni table, ni chaise, ni meubles d'aucune sorte, ni cheminée. Les murs intérieurs blanchis à la chaux, sont décorés de signes bizarres, peints en noir et en rouge, ouvrage de Faïouken. Il y a là des traits droits qui figurent des râteaux à cinq et à sept dents, des croissants de lune,

FAIOUKEN 403

des lignes parallèles et ondulées comme des ruisseaux, des étoiles à six pointes, et des signes mystérieux qui semblent être des caractères d'écritures oubliées.

Faïouken ne sait pas que ses râteaux à cinq dents et ses croissants sont la main et le visage de Tanit qu'adoraient ses très anciennes aïeules, prosternées en robes blanches dans les temples phéniciens de la côte, quand les Dieux marchaient sur la terre et remplissaient le ciel. Elle ne sait pas non plus que ses ruisselets sont des symboles égyptiens de la vie qui coule, ni que son étoile est le cachet de Salomon ou la face deBaal Echmoun, ni que son râteau à sept dents est le chandelier de Jérusalem. Tous ces emblèmes sacrés de religions mortes et ces restes d'alphabets perdus sont pour elle des porte-bonheur. Elle a suspendu sur les murailles, à des crochets de bois, des vases de terre fabriqués par elle. Ils sont rouges et noirs, ou jaunes et rouges, vernissés et luisants, rayés de dessins géométriques comme ceux que les savants découvrent maintenant dans les ruines de Troie, et leurs formes rappellent ceux avec lesquels les fem-

mes d'Argos et de Mycènes versaient à boire aux Atrides.

Au milieu de la pièce est un trou conique, entouré de pierres plates, à demi plein de charbons et de cendres. La fumée qui s'en élève bleuit Tair au dessous du toit, et s'en échappe, quand elle le peut, par deux fentes pratiquées dans le mur du côté de la cour. C'est autour de ce fo3^er antique que son mari et ses parents se réunissent, buvant de temps en temps une gorgée de lait fermenté, accroupis dans leurs chemises ou dans leurs burnous rapiécés, les genoux à la hauteur du menton, les bras allongés audessus de la flamme. A l'extrémité de cette sala barbare est une fosse large et profonde dans laquelle deux bœufs descendent tous les soirs. Faïouken les y pousse et tape leurs flancs de ses fortes mains, puis leur jette par brassées des herbes fraiches ou des rameaux de frêne.

Au-dessus, deux piliers de bois supportent un plancher sur lequel un enfant peut tout juste se tenir debout. On y monte par une échelle. C'est la chambre de Faïouken, et en même temps le magasin des vivres, des vêtements, de la poudre et des armes. Elle y dort près de son mari sur

FAIOUKEN 403

un tapis long aux flocons verts, la tête appU3^ée sur un coussin bourré de toutes sortes de choses qui leur sont précieuses, et^ quand elle s'allonge, ses pieds s'arrêtent contre une pile de sacs de fèves.

Elle descend de là aux premières lueurs du jour, et va prendre dans un coin un moulin de pierre. Elle le soulève aisément, le charge de blé, et le place au milieu même de la maison près du foyer. Assise par terre, elle le maintient entre ses deux jambes allongées, et en fait tourner avec un bâton la pierre supérieure qui ronfle comme un petit tambour. C'est la voix de sa maison qui s'éveille. Les bœufs se soulèvent dans leurs fosses, et broient avec un craquement régulier les branches de frêne entre leurs mâchoires massives. Son mari attache par des courroies ses sandales et ses jambières de laine, rompt la galette chaude, et mange seul, en la trempant dans un petit pot d'huile, puis il fait sortir ses bœufs, lie leurs têtes au joug, prend une gaule contre un mur de la cour, et descend derrière eux vers son champ de figuiers.

Faïouken mange à son tour, prend dans un petit sac un miroir rond enveloppé d'étain, un

4o6 LES FEMMES DES BARBARES

pinceau, une grosse aiguille, deux sachets pleins d'une poudre noire et d'une poudre rouge, et, revenant s'asseoir près du foyer devant la porte entr 'ouverte, qui laisse passer dans l'air bleuâtre une lame de lumière, elle avive ses lèvres, prolonge ses sourcils^ noircit le bord de ses paupièreSj attache autour de son cou son collier d'argent émaillé de jaune et d'azur, rehausse sa ceinture et va prendre une grande amphore de terre rouge, ornée d'un dessin étrange qui semble être l'image grossière d'un Dieu.

Elle l'a pétrie et façonnée, il y a un mois, quand le soleil desséchait la terre, et elle l'a fait cuire dans un feu de broussailles autour duquel les enfants de ses voisines chantaient une petite chanson et dansaient une ronde. Elle la prend d'une main, la soulève et la jette sur son épaule, puis tournant sur elle-même pour donner un dernier coup d'œil à sa demeure, elle étire lentement les muscles de ses reins et de ses épaules, un peu lasse de la nuit.

Dans la ruelle, d'autres femmes jeunes, dont quelques-unes sont ses parentes, sortent en même temps qu'elle, soutenant sur leurs épaules des amphores inclinées. Elles se mettent en troupe,

FAIOUKEN 407

et c'est le beau moment de leur journée. Elles descendent dans un chemin ombragé de frênes et se réunissent autour d'une fontaine dont l'eau tombe, en un mince filet, d'un canal de liège.

Là elles échangent des nouvelles ; là est leur cercle respecté, défendu par un règlement sévère ; car il est interdit aux hommes de s'arrêter aux environs quand elles s'y trouvent, interdit surtout de les regarder d'un tertre voisin. Les amendes des coupables sont lourdes, et un soupçon terrible pèse sur eux, souvent mortel.

La première arrivée commence par remplir son amphore, et les autres se groupent assises ou debout dans l'ombre transparente des arbres ou sous les rayons blonds du soleil. Aucune n'est complètement belle, tant les races anciennes ont mêlé de formes, d'attitudes et d'expressions diverses dans leurs corps, dans les traits de leurs visages, et jusque dans les lueurs de leurs yeux ; mais quelques-unes qui sont toutes droites, les braspendants. la têteturrelée et bandée d'argent^ sont des images de Cybèle ; d'autres, le corps à demi étendu sur des pierres plates, un bras entièrement nu depuis la main rouge jusqu'à l'épaule d'ivoire , rient entre elles de leurs belles

dents comme des faunesses ; d'autres, le buste droit, les jambes repliées sous leurs robes bleues, le visage immobile, la tête sertie d'une coiffe noire^ ont l'attitude tragique des Sibylles ; d'autres, débiles et flexibles, les joues pâles, les lèvres très rouges, les yeux cerclés d'azur, inégales àla rudesse de leur vie, marchent lentement comme des étrangères qui passent.

Elles se racontent, en syllabes douces et sifflantes, les mariages prochains et les prix donnés pour leurs sœurs par les hommes, les naissances et la quantité de poudre brûlée en l'honneur de leurs délivrances, les morts rapides et les lamentations des funérailles. Elles prennent ensemble des résolutions comme les Anciens ; puis elles se remettent en route, et Faïouken mar" che en tête. L'amphore pleine est sur son dos : elle en a saisi les deux anses de ses mains. Ses bras sont repliés en arrière, sa tête se penche en avant, et son corps est courbé sous la charge. Elle remonte lentement vers le village et les autres femmes vont à la file sans plus parler.

L'après-midi, son mari est au conseil, assis avec les Anciens de son parti sur une dalle de pierre : en face d'eux sont leurs adversaires, le çof d'en

FAIOUKEN 409

haut opposé à celui d'en bas. Ils rendent la justice et les plaig'nants parlent tour à tour. Cependant elle tisse pour lui un burnous de laine , Il lui a donné les toisons brutes. Elle les a lavées, elle les a filées, et elle s'est assise à son métier, poussant la navette, serrant les fils du tissu qui doit être solide ; car il faut qu'il résiste à la pluie et aux épines.

Les fils verticaux du métier font en avant d'elle comme une gaze, et on l'entrevoit, à travers ce voile brumeux, vaguement esquissée, avec ses émaux, sa robe bleue, son teint mat et ses grands yeux. Quand le burnous sera terminé, elle commencera un haïck pour elle, ou bien elle ira sarcler l'herbe dans les champs d'orge et de fèves avec d'autres femmes réquisitionnées comme des ouvriers par la djemâa des hommes. Elle se rangera en ligne au milieu d'elles, la pioche à la main, en travers d'une pente et deux Anciens seront aux deux extrémités, surveillant leur travail.

Le corps plié en deux, les reins endoloris, elle arrachera du sol des chardons et des asphodèles jusqu'au coucher du soleil, et, quand le crépuscule étendra son tapis violet dans les vallées,

elle se hâtera de rentrer chez elle pour préparer le repas du soir. Cette fois encore, après que son mari se sera rassasié, elle mangera seule, puis elle remontera dans sa soupente dormir auprès de lui.

Tous les jours, quelque temps qu'il fasse, elle travaille ainsi au dedans et au dehors^ pour Arezki. Tous les ans, pendant quatre ans de suite, elle lui donne un enfant mâle qu'elle nourrit de son lait et porte sur son dos. Puis Arezki meurt frappé d'un coup de corne par un taureausurun marché ; mais avant d'expirer il aie temps de lui dire :

« Faïouken, tu épouseras Gana, mon ami, et un peu mon parent, dans le quartier des Aît- Younès. Mes frères et mon père ne lui réclameront que trois cents francs pour ton mariage. Adieu, femme de bien. Que Notre-Seigneur prolonge ta vie et te favorise. »

Faïouken a vingt-six ans, et elle recommence d'être dans la maison de Gana ce qu'elle était dans celle d' Arezki et dans celle de son prédécesseur, l'âme vivifiante de toutes les choses et de tous les êtres jeunes qui l'entourent^ la créatrice des vêtements, des sacs et des poteries, le

FAIOCKEX 4 II

tisserand, la cuisinière et la meunière, l'artiste de la maison, la créature exceptionnelle qui donne à l'homme la sécurité, le repos, la liberté de paraître au Conseil, de combattre et de cultiver la terre. Elle donne encore à celui-là des enfants, et les élève : deux fois de plus elle replace sur son front la plaque émaillée des mères d'enfants mâles ; une fois aussi elle met au monde, avec une pointe de honte, une fille destinée à servir comme elle.

Elle ne possède jamais rien, ni un pouce de terre^ ni une chambre, ni un ustensile destiné aux. usages de la maison, ni les bijoux dont elle se pare. Elle n'a pas plus de droits sur ses enfants que sur la calotte de laine qu'elle a faite pour son mari. Elle peut recevoir et conserver quelques pièces d'argent, quand il est allé vendre sur le marché l'excédent de son travail ; elle a quelquefois le droit de céder à son profit les œufs de ses poules ; mais si Gana la chassait, elle s'en irait presque nue, n'ayant pour tout bien, par la grâce de son Seigneur et maître, que le haïck de laine qui couvrirait son corps. Et cependant un beau sourire est toujours sur ses lèvres tant qu'elle est vaillante, et elle est

heureuse parce qu'elle est, dans le sens le plus élevé du mot, une maîtresse de maison. « moulet ed dar ».

Peu lui importe, en vérité, que rien de tout ce qui l'entoure ne lui appartienne ; elle n'y songe même pas, et elle est autrement fière de l'avoir créé. Il lui semble très naturel et légitime qu'une femme comme elle passe ainsi d'un bout à l'autre du village des hommes, sans autre salaire que son honneur de femme, créant la maison et la famille de l'un, la maison et la famille de l'autre, tandis qu'ils s'occupent des choses encore plus graves qui les concernent, la défense des biens publics, la paix de la cité, l'honneur de la tribu. Dans la communauté intime d'intelligences et de forces inégales, de natures et d'aptitudes diverses, qui fait la vie et la force invincible de cette bourgade entourée de frênes, elles trouve sa part belle, et elle se regarderait comme avilie s'il fallait qu'elle y renonçât avant l'clge.

Aussi les hommes la respectent et l'écoutent sans jamais la contredire ; son mari et ses frères prennent souvent son avis ; ils la laissent gouverner à son gré son petit ro5^aume . Malheur à

FAIOUKEX 413

qui l'insulterait, ou chercherait seulement à diminuer son honneur par une calomnie : on a vu des villages incendiés et des lignes de morts étendus à terre pour une simple parole dite à l'oreille d'une femme. De même qu'elle admire les héros qui marchent les premiers à la guerre, et qu'elle trouve très beaux dans leurs guenilles les vieillards, habiles agorètes, qui siègent sous le toit de la djemâa, reconnaissant des signes divins dans leur force et dans leur prudence, de même eux distinguent en elle, sous son apparente faiblesse, une puissance secondaire, il est vrai, mais si profonde^ si mystérieuse, si nécessaire, qu'ils s'empressent de lui faire sa part, et qu'ils l'honorent de leur mieux.

La matrona romaine, dont la dignité a traversé vingt-cinq siècles, n'était, elle aussi, qu'une fille pour son mari, pouvait être mise à mort si elle perdait des clefs, était enfin, vendue à lourds deniers comptant, comme Faïouken.

Mais voici que de- longues années s'écoulent; sa beauté se fane et à la fin elle se sent lasse.

Elle est toujours la femme de Gana. vSes deux petites filles, qu'elle a laissées dans la maison de son premier mari, se sont mariées depuis long-

temps et ont été mères à leur tour. Ses quatres garçons qui sont restés dans la maison du second sont des hommes qui labourent et combattent ; un d'eux s'est même fait casser une jambe au pied du hameau deZaknoun. Les deux fils qu'elle a donnés à Gana portent des fusils depuis trois ans. et s'asseoient à côté des Anciens dans la djemâa sur les dalles de. pierre ; sa dernière fille est déjà si belle, qu'on en a offert mille francs d'argent et dix sacs d'orge. Elle a nourri tous ces hommes et ces femmes de son lait, puis ses seins se sont taris et ses flancs sont devenus stériles; en même temps Gana décline, une fièvre lente creuse son visage^ et alors une sombre mélancolie envahit Faïouken, quand elle s'accroupit, sur le seuil de sa porte, aux approches de la nuit.

Elle ne peut se dire pourquoi, mais elle aime son dernier mari plus que les autres. Elle lui a consacré la dernière part, et la plus grande, de sa vie de femme; il est son dernier appui, comme un frêne aux trois quarts desséché qui soutient les longues guirlandes d'une vieille vigne. Après lui, que deviendra-t-elle ? Son père et sa mère sont morts. Ira-t-elle en servir

FAIOUKEN

un autre ? Qui voudra de ses cheveux gris ? Un abîme noir s'ouvre devant elle, et cependant elle a bien accompli sa tâche : elle a été fidèle, laborieuse et féconde. Le Seigneur miséricordieux n'aurait-il pour elle ni consolation ni récompense ? Ses idées se confondent, puis dans son esprit troublé comme un ciel d'orage apparaît une coupole blanche, celle d'un saint qui fait des miracles, la Koubba de SîZerdoud. Elle ne l'a jamais vue; elle la sait seulement plus loin qu'une montagne qu'elle aperçoit de son village; mais il faut que ce saint-là soit son intercesseur, et un m.itin, à la fontaine, elle décide toutes les autres femmes à l'accompagner.

C'est un grand voyage. Il a fallu négocier avec cinq tribus avant de l'entreprendre, et il a été convenu que les femmes ne seraient accompagnées que de marabouts, personnages sacrés. Réunies chez Faïouken, elles échangent des bénédictions pendant que le moribond, secoué par une toux sèche, est soutenu, près du foyer, par ses frères et ses fils, puis elles se mettent en marche, par une aube chantante, à travers le village qui s'éveille.

Les petits garçons à demi nus et les jeunes

filles aux membres grêles qui sont sur les portes les saluent du nom de mères, et, en effet, chacune d'elles a enrichi^ comme Faïouken, deux ou trois maisons diverses du don de sa fécondité. Elles aiment aussi indistinctement tout ce petit peuple sorti de leurs flancs, vivifié par un même sang, et qui pourrait n'avoir qu'un cœur.

Derrière les marabouts tout blancs, tenant en main des branches vertes, elles descendent, pieds nus, par des escaliers de pierre, le long des bosquets de figuiers, dans le ravin de la guerre où tant des leurs sont tombés, puis elles montent et redescendent à travers les figuiers de l'ennemi, dont les villages blancs et rouges semblent s'allumer au-dessus de leurs têtes.

Elles se mettent à gravir la montagne des Menguellat et des Ait Yahia qui, jusqu'alors, leur avait caché la moitié du ciel, et là elles voient encore des oliviers comme les leurs, mais plus serrés, qui font bientôt une forêt ombreuse. Elles serpentent au travers, un peu surprises du silence de cette multitude de grands arbres, de la pureté du sol noir qui ondule entre leurs pieds, de la majesté de leurs troncs sillonnés de rides, de la finesse de leur feuillage, qui

FAIOUKEN

se découpe en lamelles sur le ciel. Quand elles en sortent, une lumière nouvelle les éblouit, qui leur annonce qu'elles approchent des demeures des saints ; mais il faut encore qu'elles gravissent longtemps un petit chemin étroit hérissé de pie)"res blanches.

Tout à coup, il semble à Faïouken, qui va la première, que la terre manque sous ses pas. Elle pousse un cri et étend les bras comme à l'apparition d'un nouvcciu monde. Ses compagnes accourent auprès d'elle et demeurent muettes de stupeur. Elles sont comme en plein ciel. Leurs pieds posent sur une crête très longue qui sépare en deux la Kabylie tout entière.

A gauche, réunissant une centaine de ravins noirs dans une profondeur qui donne le vertige, une vallée très large se courbe vers le soleil couchant, et elle est bordée par le Djurdjura lui-même, dont les hautes cimes grises et rosacées font des murailles droites, des dents tranchantes, des pics aigus, sur le fond doré du Sud.

■ Dans cette immensité creuse, rayée d'ombres et de lumières, de hautes collines parallèles et semblables à des vagues portent des villages

4l8 LES FEMMES DES BARBARES

rouges. On les voit là rangées côte à côte, les confédérations des Gaouaoua, les Beni-Menguellat et les Béni Bou Drar, et les Béni Yâni, et les Béni Attaf, et les Béni Sedka, toutes, depuis le col de Tirourda, tacheté de cèdres et de plaques de neige, jusqu'à l'ouverture démesurée, dans laquelle Drah et Mizan se devine, et elles sont toutes armées en guerre, ramassées dans leurs villages comme sous des boucliers et des cuirasses, animées du désir sauvage de s'entredétruire, et contenues par la même peur. Faïouken n'avait jamais vu cela; mais à droite, c'est mieux encore.

Une autre vallée plus large, aux pentes plus douces, se tourne aussi vers l'Occident, et, moins riche en bois, se déroule pleine d'orge comme un long tapis vert. Elle est bordée, non par une crête dentelée, mais par une montagne courbe et striée de villages qui sont rangés en ligne comme des bataillons.

On aperçoit au delà, dans des crans arrondis comme des coupes, quelque chose de bleuâtre, d'indéfinisable, qui n'est ni de l'air ni de la terre, la mer infinie au delà de laquelle vivent les incrédules et les païens ennemis de Dieu. Là

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sont les Béni bou Chaïb, riches en oliviers, chez lesquels 0:1 trouve des dalles marquées des signes des idoles ; là-bas les Béni Djennad, qui, bâtissent leurs maisons avec des pierres équarries comme celles des forteresses ; là les Ait Fraoucen, qui vivent sur une ville ancienne dont les pavements de petites pierres bleues et jaunes ressemblent aux émaux des colliers ; là-bas les Amraoua, qui descendent des Turcs, des voleurs et des bandits de toute sorte venus de FOuest ; là-bas les Ait Iraten, si puissants qu'ils pourraient barrer la vallée à eux seuls, si cela leur faisait plaisir, et, plus loin encore^ dit-on, sur le bord de la mer, les Béni Ouaguennoun, dont les femmes sont les plus belles qui se puissent voir, parce qu'elles descendent des Romaines.

Tandis que le repli profond du Djurdjura garde, comme dans une gaine, les Gaouaoua tassés les uns sur les autres et inviolables, cette vallée du Sébaou est un grand chemin de guerre où tous les hommes se sont mêlés. La pauvresse a devant elle le monde entier, Thistoire du monde, rimmensité de la terre et la variété de ses formes, Timmensité du ciel traversé par des aigles qui glissent et tournent comme des hirondelles.

Un flot d air pur gonfle ses poumons, et elle se sent prise d'une sorte d'ivresse, ainsi libre pour la première fois dans la création démesurément agrandie, ivresse mêlée de lefl^roi de se sentir si loin de son village qu'elle n'aperçoit plus.

Et voilà qu a deux mille pas, si près qu'elle semble y toucher dans la transparence étrange de ce beau jour, sur un mamelon conique, apparaît la coupole blanche entrevue déjà dans la nuit de son angoisse, la Koubba de Sî Zerdoud, au milieu d'un carré de cactus noirâtres. Tout son cœur gonflé d'un inexplicable bonheur s'élance vers lui, ses compagnes l'invoquenl; ave: elle, et les marabouts se rangent à leurs côtés, tandis qu'elles descendent lentement par un sentier très doux.

Elles sont bientôt seules dans l'enceinte. Elles vont l'une derrière l'autre en évitant de marcher sur les tombes des fidèles qui se sont fait déposer dans la terre sacrée, la tête tournée vers leur intercesseur, et le soleil sur son déclin illumine leur théorie de ses feux. Les formes des jeunes, moulées dans leurs haïcks bleus, se découpent sur le ciel orangé comme ces images divines ;

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les d.i?dèmes étincellent ; les bijoux les plus humbles jettent des lueurs azurées ; les étofFes les plus vulgaires ont des reflets de pourpre et de neige : le saint fait ce miracle d'embellir les plus laides ; et elles forment un cercle autour des quatre murs qui supportent son petit dôme lustré par le temps du doux éclat du lait crémeux.

Les compagnes de Faïouken brûlent de Tencens, déposent à terre d. s plats qu'elles rempliront bientôt de farine et de viandes, offrandes aux puissances invisibles, et se partagent en petits groupes pour prier. Elle, s'approchant d'un des murs troués par une porte basse, les deux mains étendues àla façon des suppliantes, appelle le saint toujours vivant qui l'entend certaineme .t de l'extrémité des mondes, puis s'affaisse tout près du trou, frissonnant à la vue des ténèbres intérieures, au conctact de l'air humide qui semble venir de dessous la terre :

« Sauve-nous, lui dit-elle, écarte de nous la mort, ô Saint, ami de Dieu, qui sièges dans la nuit du Destin à côté des prophètes ; sauve-moi. ô lumière, ô clémence, ô source inépuisable de pardons et de grâces ; je m'abandonne à toi. ô

Dompteur^ Sultan des affligés, Seigneur de ceux qui pleurent. »

Et elle lui conte sa peine en paroles brisées, en soupirs et en silences dans lesquels toute son âme se répand en dehors d'elle. Elle s'enfonce dans une immense détresse, telle que sa vie entière lui paraît n'avoir été qu'une longue douleur et, les yeux pleins de larmes, elle regarde ses mains durcies par le travail, la chair grise de ses bras ridés, sa poitrine vide, puis des espérances soudaines la raniment et la soulèvent, montent comme desflots dans tout son être, gonflent ses membres, inondent son cœur, et il lui semble que c'est le saint lui-même qui la trouble et la console, l'abaisse et la transporte audessus d'elle même, comme si elle était le jouet de sa puissance.

Enfin brisée, et ne sentant plus ni la joie ni la peine, fondue en humilité^ tandis que la nuit noire monte de la terre environnante, et que les clartés des étoiles innombrables descendent sur elle du firmament, elle demeure immobile, les bras allongés sur les genoux, l'épaule et la tète appuyées contre la muraille sacrée^ confondue avec le monument du saint dans Tombre dia-

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mantée qui garde encore quelque chose du jour.

Or, le lendemain, encore une fois vers le coucher du soleil, juste à l'heure où la veille elle s'approchait de la Koubba de Si Zerdoud, elle rentre avec ses compagnes dans son village, et pose la main sur la porte delà cour qui précède sa demeure, et elle hésite à Touvrir. tremblante d'incertitude ; mais la porte s'ouvre comme d'elle même, et ses fils, et les frères de son mari, et tous leurs parents sont devant elle, qui lui disent : (( Arrète-toi, P'aïouken, écoute. Gana vient d'entrer dans la miséricorde de Dieu ; mais nous nous sommes réunis là pour t'attendre et te dire qu'à partir de ce jour cette maison est la tienne, si tu veux y rester jusqu'à ta dernière heure.

« Nous te remettons le reste de ta dette ; tu vivras sur nos biens. Tu ne dois plus rien à personne : personne ne t'imposera plus une volonté : tu ne serviras plus, mais tu commanderas à ton tour, tu pourras, comme un homme, paraître sur les marchés, acheter et vendre. Tu siégeras comme un homme dans nos conseils, et tu prendras part à nos débats. Ta tâche est terminée : voilà ta récompense.

(( Et maintenant couvre-toi la tête de cendres, et donne le signal des lamentations funèbres . C'est la dernière fois que tu pleureras un époux dans le village des Ait Ali. »

(( .... De Sidjilmâssa à louâlaten, soixante nuits de marche. D'un côté, l'Afrique berbère ; de l'autre, le pa3^sdes Noirs: deux mondes. Entre eux une telle étendue vide qu'aucun homme n'y entre sans se prosterner devant elle et prier. Au-dessus, un soleil d'argent fondu tournant dans un ciel pâle ou très bleu, une lune de cuivre, des étoiles de diamant sous une voûte d'ébène.

(( Région de la peur, de la soif et du vertige, immensité aveuglante ou ténébreuse, image de ce que sera la terre entière quand toutes les vapeurs de ses mers se seront évanouies dans l'éther. elle commence en plages de sable fin douces aux pieds, jolies aux yeux, puis s'élève en

dunes jaunes de plus en plus hautes, et ces dunes deviennent des vagues gigantesques dont les sommets fument au souffle du vent. Dans leurs plis l'air épaissi flambe, le sol brûle, et de temps en temps résonnent des roulements de tambours lointains. Vierges et presque pareilles, elles se suivent et s'entrecoupent sans garder aucune trace des animaux ni des hommes.

« Muettes et traîtresses le jour, monstres noirsla nuit, nul ne sait leurs noms ni ne connaît leurs visages; car elle se couvrent tous les jours de nouveaux voiles : elles grandissent ou diminuent, naissent et meurent. Leur moutonnement formidable remplit un bras de mer de deux cents milles de large, et les dernières déferlent au pied 'd'une montagne très longue, toute en blocs bronzés, faite de fer, de granité et de plomb.

(( La montagne a des crans et des pointes découpées en dents de scie ; les parois en sont verticales ; elle s'ouvre et bâille vers le ciel comme la mâchoires d'un squale ; elle se fendille de toutes parts ; elle éclate dans le flamboiement de l'air. Ses ravins sont pleins de scories ternes et chaudes ; ses ruisseaux sont des filets de sable. Çà et là de hautes assises nues montent les unes

au-dessus des autres parmi les pics aigus, et sur ces bases des châteaux avec leurs tours, leurs créneaux, leurs poternes, leurs meurtrières, se dressent massifs et imprenables. Les aigles m.êmes en ont peur, et ils les évitent en luttant contre le vent du nord à []-rands coups d'ailes. Ce sont les places de guerre et les magasins des Génies qui bataillent dans les dunes et s'y rallient au son de leurs tambours.

(( Leurs gardes sont là-haut, invisibles dans les vibrations de la lumière ; les pierres qui roulent le long des rampes sont poussées par leurs mains. Ils sont assis aux coins des terrasses pour, rées, fouillant les abîmes au-dessous d'eux pour 3^ découvrir des hommes. Pas un arbre sur ces arêtes coupantes, pas une mousse sur ces murailles. Rien, jamais rien, pendant six jours, que des roches taillées en images démesurées des choses de l'autre vie. maisons, défilés de l'enfer ; puis voici bien un autre prodige. A la montagne succède une plaine ronde comme l'Océan, comme lui bleuâtre, et tout autour montent des embruns roux.

«Dérision nouvelle. L'homme qui s'y aven ture s'avance dans un grand cercle géométrique

42 8 LA VILLE DE SEt

et morne, sur une plaque de cailloux bruns et rougeâtres, luisants comme des métaux, fuyant de toutes parts sous les yeux, la négation même de la vie. La lumière du ciel n'a point où se prendre sur cette dalle unie : les cascades de feu qui tombent du soleil y rebondissent et se dissipent dans le vide d'en haut im.palpable et livide. Le bloc de flammes s'élève d'un point indiscernable sur la courbe uniforme qui enserre Thorison ; il redescend au-dessous sans que rien indique la place exacte de sa chute au-dessous de la terre .

(( L'aurore, la lente et fraîche aurore du monde habité, n'est là qu'une explosion instantanée et fulgurante ; le crépuscule s'éteint brusquement sous un souffle ; puis les étoiles paraissent en longs cortèges, si éblouissantes qu'elles rayent d'une infinité de traits blancs le fond noir du dais nocturne. Soleils de toutes les couleurs, une vie d'une intensité inexprimable palpite dans la multitude de leurs feux.

« Elles s'abiment par milliers dans le gouffre où le soleildu jour vient de disparaître, elles remontent par milliers du bord opposé, elles flamboient par millions, et le ciel sans lumière propre devient un astre unique aux facettes innombra-

bles, splendile, paradisiaque, au-dessus du cadavre de la sombre terre.

(( Certes, il n'est par fait pour l'homme, ce monde de roches, de ténèbres opaques et de lueurs étincelantes, horlogerie prodigieuse, région sidérale efFroyablement impassible, qui n'admet ni la faim, ni la soif, ni les souffrances des corps mortels.

« L'âme de l'homme s y désespère, son souffle s'y évanouit, le son de ses pas ne s'y entend plus. On dit qu'une musique étrange traverse à certaines heures, et surtout vers midi, les ondes claires de l'air absolument pur et de l'éther irrespirable qui vibrent depuis les champs de pierre d'en bas jusqu'aux profondeurs indéfinies d'en haut, harmonie parfaite que les fous seuls perçoivent, accompagnée de chants de vierges et de chœurs de guerriers. Les misérables qui l'entendent sourient, et, dilatant leurs yeux blancs, gonflant leurs poitrines cerclées de côtes brunes, humant le feu de leurs gorges ardentes, ouvrent les bras tout droits comme s'ils entraient dans les joies célestes de l'éternité.

« Pendant des jours et des nuits les voyageurs traversent ce disque funèbre, puis un trait d'azur

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paraît à l'horizon. Toutes les terreurs et toutes les angoisses des semaines précédentes sont réunies ensemble, comme pour la fin, derrière cette barre. C'est là-bas qu'est le vrai royaume des démons. On y passe et repasse, sans cesse, des hautes dunes mouvantes aux chaînes de montagnes calcinées, aux plaines rondes et tellement lisses qu'elles renvoient la lumière comme des miroirs, toutes hantées par des monstres qui prennent les formes des pierres sur lesquelles doit se fixer l'œil des guides, des gazelles qui se dirigent vers les sources taries, des arbres réfléchis dans les lacs des mirages, des femmes aimées qui paraissent dormir à vos côtés la nuit.

« La terre des noirs commence au delà, tachetée de bouquets de mimosas, puis rayée de larges fleuves dans lesquels nagent des hippopotames ; mais le désir le plus ardent, et même la certitude d'y atteindre, ne rendent plus assez de force aux âmes des marchands et des soldats des caravanes pour qu'ils affrontent jusqu'au bout, sans secours, toute cette effroyable solitude. Il faut qu'on vienne à leur rencontre d'Iouâlaten, le premier village des Noirs, qu'on

leur apporte des fruits, et qu'on agite devant leurs yeux des branches vertes pour leur prouver qu'ils sont bien encore dans la demeure des vivants.

« Alors il se produit un fait extraordinaire, Il se trouve toujours dans chaque caravane un homme maigre, bilieux, tanné, à peine couvert d'une guenille bleue, la tête et la moitié du visage enveloppés d'un voile noir. Il n'a peur de rien : il regarde sans sourciller, de ses prunelles opaques comme deux charbons noirs, les objets et les êtres les plus terribles. Son cœur est immobile dans sa poitrine. Il reste sept jours sans manger et six jours sans boire, uniquement pour montrer qu'il fait ce qu'il veut de son corps.

« Cet homme-là (est-ce bien un homme ?) s'approche du chef des marchands, et lui propose d'aller avertir les gens d'Iouàlaten : seulement il est avide comme le vent de son désert^ et il faut qu'on lui remplisse les deux mains de pièces d"or. Il les compte en souriant, les serre, dans son voile autour de sa tête et appelle un chameau blond qui le suit comme un lévrier, une bête superbe aux yeux presque humains, vêtue de longs harnais de cuir vert. Il lui abaisse le

COU, s'élance d'un bond sur la selle d'où pendent deux cordes solides, croise ses deux jambes autour du pommeau, et disparaît bientôt dans l'air.

(( Il ne tarde pas à sentir passer près de lui comme de grandes ailes, et des cris éclatent à ses oreilles. Il prend ses cordes, s'attache fortement par la taille, bat de ses pieds nus le cou de sa monture, et vole au-dessus du sable par foulées énormes. Il voit courir auprès de lui dans la lumière incandescente des légions de démons blancs qui se poursuivent comme dans la déroute d^une bataille ; il en aperçoit de très loin, en face, dans des vapeurs cuivrées^ montés sur des animaux inconnus. Il frappe son chameau de coups rapides, tend tous les ressorts de son âme, et se précipite au milieu d'eux. Ils se séparent en hurlant, ils se lancent à sa suite, ils l'appellent tous, et leurs voix roulent derrière lui comme le tonnerre. Ses nuits surtout sont affreuses, et il ose à peine s'endormir, la tête sur le cou de son compagnon. Il passe alors son bras dans la bride, et enfonce son visage dans la fine crinière de la bête, pour ne rien voii. Il entend des glapissements, des râles, des san-

glots et des rires si brusquement stridents qu'il en tressaille dans ses entrailles. Il reçoit des pierres ; il sent passer sur son dos des mains qui vont palpant ses reins et sa nuque. S'il frissonnait, il serait perdu : les démons, le sentant faiblir, en feraient leur proie.

'( Il voyage ainsi pendant cinq jours et cinq nuits, puis, arrivé chez les Noirs d'Iouàlaten, il glisse à terre et dit : « Gafla fil Mer ai a. « La caravane est dans le Miroir. » Alors une troupe d'hommes armés se met en route pour aller au-devant d'elle et la sauver.

c( Juste au milieu de ces solitudes infernales s'élève une ville sans pareille. Ce n'est point une cité de briques comme Ninive ouBabylone, de marbre ou de pierres comme Athènes ou Rome, encore moins de bois ou de fer. Elle a cependant des rues larges, des magasins, des maisons carrées, une mosquée et un minaret d'où le muezzin fait l'appel à la prière. C'est de sel qu'elle est bâtie tout entière, de sel taillé en blocs énormes comme les assises des murailles de Magog, découpé en moellons, aminci en dalles rectangulaires, blanche, toute blanche, de l'éclat d'une fonderie sous le soleil de midi.

et pâle dans la nuit comme un palais de fantômes. La lumière oblique du matin la découpe en sections laiteuses et en ombre bleues.

« Tout ce sel est tiré du sol qui n'est point de la terre, mais un morceau de cristal saupoudré d'une couche de "sable fauve. Quand un vent violent le balaye, les rues et les places étincellent comme les murailles, et on voit courir au pied des maisons des langues de flamme. Les toits ne sont pas faits de tuiles ou de branchages, mais de peaux de chameaux rousses ou noires cousues ensemble et étendues. Tout alentour, de hautes dunes jaunes, arrondies, font des cercles concentriques. Le tout est une très grande coupe dont le fond est de diamant, la bordure de vermeil et le couvercle de lapis ; car au-dessus, par contraste, la voûte du ciel est toute bleue, du bleu noir de Tindigo du vSoudan, Pas un oiseau n'y passe, pas une plante n'y vit.

(( Cette ville a des hommes, des femmes, des enfants, des juges et des prêtres qui sont des Noirs esclaves. Ils reçoivent leur nourriture de pays situés à trente jours de là, au Nord et au Sud. On leur envoie des sacs de dattes de l'Ouâd

Drah et du millet de Tombouctou. Le simoun qui engloutirait un convoi les ferait périr de faim. Ils ne boivent que de l'eau salée qu'ils puisent avec des sacs de peau de chèvre dans une entaille d'albâtre au fond de laquelle dort une source azurée, et, quand ils ont bu, ils essuient le sel de leurs lèvres. Ils sont nés là pour la plupart, et depuis leur jeunesse jusqu'à leur mort ils descendent dans des carrières béantes à quelques pas de leurs demeures. Ils y découpent des plaques épaisses, les pieds dans le sel effrité, le visage en face de hauts murs l^lancs qui leur renvoient la flamme du ciel, et ils peinent plus que des brutes, tandis que les antilopes sauvages galopent librement dans les plis des dunes.

« Le soir, ils remontent très lourds, courbés quatre par quatre sous les dalles qu'ils ont détachées ; ils les hissent et les traînent, étirant dans de suprêmes efforts leurs muscles amaigris, et, le long de leurs files, des hommes noirs comme eux font siffler des fouets de cuir ; puis ils se séparent et s'étendent par paquets devant les portes de leurs masures, appuyant leurs nuques endolories sur les seuils de sel. Alors

monte dans le ciel, où commencent à poindre des clous d'or, du haut du minaret ciselé, dentelé, ajouré dans du cristal pur, la voix du chanteur qui invite les cro3^ants à célébrer, par des actions de grâces, la clémence et la miséricorde du Créateur. Il a la plus belle voix du monde, étant iils et petit-fils de muezzins. Il lance au firmament des notes hautes, claires, caressantes, accompagnées de modulations et de tremblements d'une douceur infinie, et sa voix redescend épanouie sur la ville entière, jusque dans les ruelles et dans les coins obscurs où gît tout ce bétail humain.

(( Tous leurs jours remplis par un travail sans trêve se terminent ainsi par une prière plaintive, et Dieu qui l'entend fait ce miracle de les rendre à peu près insensibles à leur sort.

(( Mais la plus grande de toutes les merveilles est que ce bagne énorme est certainement le plus rare trésor de la terre. Il est impossible d'estimer par la pensée les richesses qu'il renferme, et, chose plus surprenante encore, celles qu'on en pourrait toujours tirer, même après l'avoir vidé. Car sachez bien qu'une seule plaque de ce sel, longue de quatre coudées^ vaut, prise

sur place, un homme noir, jeune et bien fait. Elle en vaut deux sur la frontière du Soudan, et quatre ou cinq sur le cours mo3^en du fleuve où nagent les hippopotames ; il y a même des villages reculés chez les Noirs, dans lesquels il suffit, pour avoir un esclave, d'en découper la largeur de ses pieds. Calculez après cela combien d'hommes, de femmes et d'enfants représentent les plaques accumulées dans les magasins d'une telle cité, ses maisons mêmes et ses murailles qui sont toutes de sel, enfin la lentille sur laquelle elle est bâtie, et dont personne n'a pu mesurer l'étendue ni l'épaisseur. Une ville d'argent ou même d'or pur serait encore moins précieuse.

u C'est de là que proviennent en réalité tous les Noirs esclaves qui sont les meilleurs soldats du Sultan de Fez, tous les serviteurs et toutes les servantes, tous les majordomes et toutes les concubines, tous les ouvriers de travaux manuels qui pullulent dans les villes de ^laghreb extrême et du 31aghreb central.

(( Les métaux riches, les pierres rares et les belles étoffes, les hautes demeures et les terres fertiles sont assurément de très grands biens;

mais que dire de l'homme même qui peut les produire ou les féconder ? A combien estimer ces millions de corps et d'âmes qui sont la source même du bien-être de tous les croyants? Or^ elle coule à flots du Soudan vers l'Afrique, cette source noire, parce que la ville de sel l'alimente, et elle ne tarira jamais, s'il plaît à Dieu, parce que la ville de sel est inépuisable.

K Je connais des marchands intrépides de Merrakech, de Fas, de Miknas, de Tilimsan, qui vont là malgré la faim, la soif, le soleil, les tempêtes de sable et les attaques des démons. Ils y font agenouiller leurs chameaux dans un camp entouré d'une muraille basse, et ils étendent sur le sable des pièces de toile blanche qui viennent de la France et de plus loin encore dans le Nord, des étoffes rayées du Maghreb, des ceintures rouges de Tunis, de hauts bonnets rouges de Zaghouan, des selles brodées d'Alger, des cuirs ouvrés d'Espagne, des armes de toutes sortes, des mousquets et de la poudre, des poignards et surtout des épées de Damas aux veines étroites qui serpentent comme des filets d'eau.

u Les maîtres de la ville, qui sont des Mes-

LA VILLE DE SEL i^iu

soufa voilés, parents des Génies, prennent des épées et choisissent dans le reste ce qui réjouit leurs yeux ; car ils n'aiment que la g'uerre et la parure, puis ils leur font ouvrir les magasins de sel et leur y laissent prendre ce qu'ils veulent.

(( De l'autre côté de la ville est un camp pareil dans lequel sont pêle-mêle des troupeaux de noirs de Kano, de Tombouctou, de Sansandig*, captifs pris à la guerre, esclaves volontaires,, jeunes hommes et jeunes femmes^ enfants mêmes, amenés à pied par des marchands de leur race, et insensibles comme des animaux par indifférence et par excès de misère. C'est un carré tout noir. Les Messoufa voilés passent au milieu en s 'appuyant sur leurs lances de fer, pointues comme des épines, les font ranger en tas, donnent leur prix d'un mot bref, et ouvrent aussi des magasins de sel à leurs conducteurs. Ils y entrent avec stupeur comme de pauvres Arabes qui seraient introduits dans des chambres pleines de lingots d'or ; ils font charger le plus possible de plaques sur leurs chameaux et retournent en toute hâte dans le Sud vers leurs magasins d'hommes.

(( Souvent les deux troupes se réunissent, et

marchands blancs et marchauds noirs vont de compagnie, se renseignent sur les points où le sel se vend le plus cher et où les hommes sont le plus vigoureux et les femmes les plus belles, le cœur jo3"eux en dépit des pires menaces de mort. Pensez qu'avec un morceau de sel grand comme la main on peut acheter une fille qui sera la favorite d'un prince, et un garçon qui sera général en chef ou premier ministre du sultan.

u Quelles fortunes j'ai vu faire là-bas! Un seul voyage à la ville de sel fait Thomme riche^ de même que le pèlerinage à La Mecque le sanctifie. S'il en fait deux, tous les rêves de sa jeunesse se réalisent, toutes les ambitions de son cige mûr sont satisfaites, et il laisse après lui une postérité florissante, récompense de son courage. Il est inutile et même dangereux d'en faire plus. Ce serait tenter Dieu... »

... El Hadj Brahim el Tilimsâni se tut un instant, puis, promenant un regard lourd sur sa cour de marbre aux arceaux de dentelle, ses faïences bleues incrustées de lettres d'or, ses tapis verts et roses comme des prairies, il ajouta :

u Cette ville-là se nomme Taghâza. Ah ! mes amis, on dit que les Andalous viennent, de dé-

couvrir au delà de la mer Ténébreuse une cité dont toutes les portes sont en or. Que Dieu les confonde ! Notre part dans ce monde est encore la meilleure. Notre Taghàza vaut mieux que leur Mexico ! »

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