‹ Souvenirs et visions d'Afrique; [récits]Chapitre 4 sur 6 · LE FORT MORAND · texte numérisé non relu

LE FORT MORAND

rades retendent sur un lit de sable, frappé d'une balle, et lui ferment les yeux en tenant sa main droite levée vers le ciel.

Or, Laghouat est un des rares points du globe où ces deux genres d'hommes se sont rencontrés. Leurs âmes pareilles se sont d'abord éprouvées parla guerre ; ils se sont livrés les combats nécessaires pour se bien connaître, et maintenant, après de beaux coups de sabre échangés, des milliers de silos mis à sac, des centaines de morts glorieuses, quelques têtes coupées, ils se sont mis d'accord comme Dieu l'a voulu. Ni les soldats n'ont abusé de leur victoire, ni les nomades ne se sont attristés de leur défaite. Il se forme là comme une nation nouvelle en face du désert.

Il s'élève toujours là-bas, ce Sahara immense, barrant la moitié du ciel ; mais les feux du jour qui va finir Téclairent d'une lueur douce et comme attirante. Est-ce le reflet des pensées qui viennent de m'envahir ? Est-ce l'effet de l'heure qui me révèle un côté nouveau des choses ? Ce n'est plus en cet instant le pays gris et monotone, répulsif et terrible que j'ai vu du haut de Bou-Kahil, ou même aujourd'hui dans le milieu du jour.

Une vapeur ténue et d'un violet presque insensible se mêle sur toute sa surface à d'impalpables poussières d'or, et, bien^ loin de le voiler, en fait ressortir les formes, en adoucit les contours, lui donne le charme des mers vermeilles qui appellent les navires. De petits ravins et de petites plaines, des nervures de collines et même des bois qui s'étaient évanouis sous la lumière haute et crue du soleil dans sa force, reparaissent embellies de toutes les nuances des pervenches, et des chemins étroits s'y entre-croisent pareils à des sillages orientés vers des villes inconnues.

C'est par là que les Chaamba vont retourner demain vers leurs tentes ; c'est là-bas, bien au delà de l'horizon tremblant, à cinq ou six cents lieues peut-être, qu'est le pays fantastique auquel nous avons tous songé dans notre enfance, la terre de l'or et des nègres, des mimosas broutés par des troupes d'éléphants, Kano, Kouka, Sokoto, Timbouctou, noms étranges qui nous émerveillent et nous fascinent comme ceux de tous les êtres que nous sommes prédestinés à connaître un jour.

En vérité, la Providence n'a pas pu mieux

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faire qu'ouvrir ainsi tout grand un espace aussi vaste à des hommes si bien créés pour s'y élancer côte à côte et oublier à jamais dans des expéditions fraternelles les derniers préjugés qui les divisent. Aghas et généraux, caïds et capitaines, spahis et chameliers, tous ces hommes que je viens de voir n'ont pas été vainement forgés et soudés ensemble ; tout cet arsenal de force et de courage n'a pas été rempli pour que les portes en restent fermées. Assurément ce jour-ci qui défaille sombrera dans la nuit, puis bien d'autres encore décriront leurs courbes de l'aurore aux ténèbres, sans que nous comprenions ces signes éclatants, aveugles ou timides que nous sommes ; mais une heure sonnera dans laquelle nous serons secoués et poussés en avant comme par une main puissante vers cet empire africain qui nous attend depuis quarante ans. Alors, toujours obscur et vieux peut-être, je me consolerai de bien des choses en pensant que je l'ai entrevu.

Dans une salle à manger d'oflicier^ autour d'une table de bois blanc, sur laquelle un flambeau à quatre branches est un luxe énorme, nous sommes une dizaine qui avons toutes nos dents et qui rions de bon cœur. Il y a là des souslieutenants et des lieutenants de chasseurs et de zouaves, pas un capitaine. Un Arabe enveloppé de kaïks de soie blanche vide un verre de chartreuse en faisant claquer sa langue. Il s'appelle Si-Brahim (seigneur Abraham). A côté de lui est un civil épingle et modeste, qui se croirait d'une correction parfaite s'il avait pensé à mettre son habit noir. Il est délégué du ministre de l'intérieur pour étudier la condition sociale des tribus herbères.

Notre hôte est un oflicier d'administration qui n'a pas besoin de trente mille livres de rente pour être un châtelain merveilleux. Nous avons

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bu à kl glace. Le fumet d'une gazelle rôtie flotte encore dans l'air, et nous en sommes au Champagne. Quel Champagne et quels cigares î Ah ! mes amis, rendez-moi mes vingt-cinq ans et versez-moi du poison :j'en ferai de l'ambroisie. Vingt >cinq ans et la misère ! j'en ferai du bonheur.

Tous les yeux sont brillants, toutes les bouches sourient, tous les corps sont minces. Nous nous renversons sur nos chaises en causant. Nous jouissons de la large part de la vie qui nous est donnée, du sang abondant qui passe dans nos artères, de l'air qui descend jusqu'au fond de nos poitrines, de la flamme qui court dans nos membres, des idées légères qui montent à nos cerveaux, delà santé complète, vigoureuse^ enivrante, intarissable, incompréhensible, dont nous usons sans souci. Nous jouissons aussi, sans nous en rendre compte, de la nuit immense qui nous enveloppe, du silence profond de tous les êtres qui dorment ou qui se cachent au-dessous de nous dans le ksar de Laghouat noir comme de Tencre, autour de nous dans le désert infini et indiscernable qui se confond avec le ciel étoile.

Tout ce que nous disons pourrait se résumer

d'un mot : « Demain. » Nous sommes sûrs de « demain ».

Nous vibrons de désirs, nous sommes fous d'espérances ; tous les obstacles nous sont aplanis, toutes les issues ouvertes : nous écartons d un mouvement d'épaule les plus grands embarras du monde. Nous vivons, en pleine force, une de ces heures divines que les fumeurs de chanvre et les buveurs d'éther payent de leur vie, heures irrévocables, les seules peut-être où l'action, comme l'a dit Baudelaire, soit la sœur du rêve. Nous n'avons jamais eu ni le temps ni l'idée de discuter avec* nous-mêmes ; nous n'avons encore rien fait qu'aimer et dormir. Ici pas de théories, des faits ; pas de discours, des aventures ; un entrecroisement joyeux d'anecdotes personnelles, de prouesses extraordinaires, de vanteries charmantes.

Nous en sommes aux femmes. Un lieutenant de zouaves, un blond aux yeux bleus, récemment arrivé de Bougie ou de Fort-National, pose ses deux coudes sur la table, et dit :

— Moi j'ai déjà failli me marier là-bas, et voici comme :

K Sachez bien d'abord que dans la Kabylie du

Djurdjura les femmes sont gardées par les hommes avec une jalousie féroce. Il y a, dans ce monde-là, que vous croyez sauvage, des règles d'honneur inflexibles. La tribu a son honneur^ le village a son honneur, l'individu a son honneur, ou, comme ils disent, sa Jiorma.

On ne touche pas impunément à la horma d'un kabyle. La femme soupçonnée est tuée sur l'heure. J'ai vu dans le Djurdjura des bandes de femmes aller sarcler de l'orge ; elles étaient précédées et suivies par deux Anciens qui les rangeaient en ligne au bas du champ, et ne les perdaient pas de vue du matin au soir. Il est interdit de se trouver sur leur chemin^ et les Kab3des qui s'y risquent sont sûrs de payer vingt francs d'amende à leur djemâa, qui est quelque chose comme leur conseil municipal. On n'en rencontre pas sur leurs portes, et, si jamais on en croise une dans une rue, elle se retourne et s'aplatit contre la muraille. Vous comprenez que je me sois tenu tranquille pendant mon année de séjour à Fort-National. A Bougie, je voyais bien de près quelques beaux yeux ; mais ces yeux-là tout noirs étaient si sauvages qu'ils me faisaient presque peur.

Or un jour je reçus Tordre d'aller chez les Guifser. Un quartier avait cassé les tuiles de l'autre ; il y avait sur la place une trentaine de morts . Je partis comme un juge, comme un Dieu, suivi de cinq spahis, et je descendis de cheval devant une foule énorme. Il y avait des curieiix jusque dans les oliviers et dans les frênes. Mes cavaliers écartèrent les plaignants de leur mieux, et un d'eux me murmura à l'oreille : « Dis que tues Thôte de la maison. » Je n'eus pas le temps d'en entendre plus, et je fus comme porté au milieu du village. Là, il me fallut bien toute l'après-midi pour savoir qui avait cassé la première tuile ; mais je pus terminer mon rapport avant le coucher du soleil. Alors les chefs du parti auquel j'avais donné raison vinrent me baiser les mains en m'appelant leur père, et le mieux mis de tous, un bel homme, ma foi, au regard très fier, me dit :

(( Seigneur Capitaine, il faut que tu passes la nuit ici ; mais veux-tu être l'hôte de l'assemblée, ou l'hôte de la maison ? » Voyez à quoi tiennent les choses. Si ce spahi ne m'avait rien dit, j'aurais répondu certainement : « Hôte de l'assemblée », et savez-vous ce qui me serait arrivé ?

On aurait dressé mon lit dans la salle du Conseil, c'est-à-dire sous la porte même du village, en plein courant d'air ; on m'aurait apporté là un plat de couscous gris inondé d'huile, et c'est à peine si l'on m'aurait dit « bonsoir ».

Au lieu de cela , à peine eus-je répondu (( hôte de la maison », que le bel homme s'inclina jusqu'à terre, me prit la main et me conduisit en grande pompe au bout d'une rue dans une sorte de petit château barbare^ extrêmement propre^ où je vis d'abord une créature admirable dont les bras étaient beaux comme ceux d'une statue grecque, les lèvres rouges comme des cerises, et les yeux bleus, tout bleus, comme les miens.

Ne vous hâtez pas de conclure . On a commencé par m^offrir un repas extraordinaire, je n'au^ rais jamais cru qu'on pût faire si bien les choses dans la montagne.

Il va de soi que les femmes s'étaient retirées, puisqu'il est inconvenant , en Kabylie comme dans le Sahara, de manger ou de boire devant elles. Trois jeunes gens me servaient sans mot dire avec une correction et une discrétion admirables ; mon hôte se tenait debout devant moi

et se précipitait pour m'ofFrir de la galette, de l'eau et du sel. On m'apporta premièrement une soupe de jus de viandes très pimentée, puis des œufs hachés et piles avec des herbes dont l'o deur m'était inconnue, puis trois ragoûts de mouton, de bœuf et de poulet, découpés en petits morceaux dans des sauces pourprées, puis un couscous très blanc et d'une hauteur pyramidale dans un plat de bois large comme un guéridon. Au-dessus, deux poulets ; à gauche, un pot de beurre; à droite, un pot de miel. Ensuite vinrent des gâteaux au miel parfumés de musc, de*< feuilletés d'une extrême délicatesse, des bouchées de fleur de farine saupoudrées de gingembre, et en même temps, pour arroser ce dessert évidemment pétri par d'exquises mains de femmes, une bouteille de corton, je dis bien a de corton », qui avait au moins douze ans de cave, car on l'avait acheté en 1860 quand on avait failli recevoir là je ne sais quel général ; mais cet excellent homme avait préféré être l'hôte de l'assemblée. Après le corton , du moka de contrebande, apporté par des marabouts revenus d'Arabie. Je n'ai jamais été si content de moi et des autres. J'avais pacifié le pays ] j'étais royalement traité;

J'aurais embrassé tous les Guifser.

Eh bien I croyez-moi si vous le voulez, mais il n'y avait pas un quart d'heure que mon hôte et ses fils s'étaient retirés en me souhaitant de dormir sur le bien et de m'éveiller de même (je lançais en l'air les bouffées bleues de ma cigarette, et je pensais tout doucement aux si beaux bras que j'avais vus), quand une porte sur ma droite s'ouvrit peu à peu. Je ne vis rien d'abord que le battant gris qui tournait comme poussé par une main craintive, puis je me frottai les yeux : la porte était toute grande, et la jeune fille aux bras blancs s'avançait dans une longue robe bleue serrée à la taille par une large ceinture amaranthe. Quelles dents, et quelles lumières dans ses yeux ! Elle n'avait sur la tète qu'un bandeau noir frangé d'argent ; autour de ses poignets, deux bracelets d'argent, pas davantage. Je n'y voulais pas croire ; j'ai cru d'abord qu'elle se trompait : je suis allé vers elle, et je lui ai pris la main :

— Qui es-tu ? lui ai^je dit.

— La fille de ton hôte.

— Comment te nommes-tu ?

— Yamina.

Sa main serra la mienne.

— Viens, me dit-elle. C'est à notre tour de t'oftrir l'hospitalité.

Pais me montrant sa chambre, elle ajouta : « Hormet en nisa », V honneur des femmes !

J'en suis devenu amoureux fou. J'aurai peutêtre d'autres maîtresses, mais jamais je n'en trouverai de plus belle, ni de plus chaste, ni de plus digne d'être la femme d'un honnête homme. Si cela vous paraît absurde, c'est que je suis incapable de l'expliquer. Je suis revenu dix fois en six mois dans sa montagne^ et, plus je l'ai revue, plus j'ai senti ma passion grandir. Je l'ai même amenée à Bougie dans ma chambre de lieutenant, au grand étonnement de ma propriétaire. A la fin^ j'ai pris la belle résolution de l'épouser. J'ai fait venir de France tous les papiers nécessaires , et j'étais décidé à rendre mon grade, si le ministre me refusait son autorisation. Nous avons d'ailleurs assez d'exemples d'officiers et même de généraux qui ont épousé des indigènes.

Mais voici le comble. Quand je lui ai proposé décidénient d'être la femme unique et légitime

d'un maréchal en herbe, savez-vous ce qu'elle m'a répondu : « Jamais, mon ami. Sois raisonnable, ô mes yeux. Que dirait-on de moi chez les

Guifser ? »

Je me promène dans les rues désertes de Laghouat avec le délégué du ministre de l'intérieur et le cheikh Si-Brahim. La nuit est très douce, et le velours noir du ciel est piqué de gros diamants blancs et jaunes. Tout est si calme audessus de nous qu'il me semble qu'il n'y a plus d'air ; le sol est si meuble que je ne pense plus marcher sur la terre. Nos sentiments et nos pensées jeunes s'unissent à merveille dans ce large monde infini, sans trouble, et comme immatériel. Notre petite fête est terminée : nous avons reconduit chez eux tous nos camarades l'un après l'autre. Un peu de fatigue aidant, nous en sommes aux langueurs des confidences, et je sens, à la façon dont mon nouvel ami le délégué passe son bras sous le mien, que je vais apprendre enfin une de ses aventures. Il s'est tenu sur la réserve pendant que les histoires des zouaves et das chas-

seurs d'Afrique défilaient avec leurs panaches et leurs airs de bravoure ; maintenant son heure est venue, et voici ce que ce jeune homme très épingle, futur conseiller d'Etat, se met à conter :

« J'étais allé dans la plaine de Médina, au pied du Chellia, dans TAurès. J'étudiais les mœurs et les coutumes des Aoulâd-Daoud, et chaque semaine j'envoyais un rappoit à mon ministre. Vous savez sans doute que ces gens-là ne sont qu'à demi sédentaires : ils sont tantôt dans le Sahara et tantôt près de Lambèse. J'avais dû faire comme eux, supprimer mes gros bagages, me contenter d'une tente bien doublée, d'un matelas et d'un haïk de laine, abolir le pain, les conserves et le vin. Je vivais au jour le jour, reçu et fêté par tous les caïds que je trouvais sur ma route, et j allais toujours de l'avant, escorté d'un cavalier au manteau noir. Jamais mon ministre n'a été mieux servi. Je pensais à lui tous les soirs, étendu sur mon haïk aux raies rouges.

(( Or, une fois, au coucher du soleil, comme j'étais sur le bord de cette plaine de Médina, à peu de distance d'une montagne remplie de sangliers, et qu'ils appellent : « la Pointe du cœur w (ich m oui), un cheikh de mes amis qui se trou-

vait là voulut m'offrir aussi un repas extraordinaire. -C'était bien le meilleur homme du monde, âgé de cinquante ans, entouré d'enfants comme un patriarche. Il n'avait jamais eu qu'une femme, et il avait bien fait de s'y tenir. Announa n'était plus jeune ; elle avait donné tous ses bijoux à ses filles; elle était simplement vêtue de guinée bleue ; mais quelle finesse de traits et quelle bonne grâce î Je vais vous la peindre d'un mot. Quand je descendis de cheval devant sa tente, elle vint à moi, les pied^ nus sur le gazon, serrant à la hâte son foulard rouge sur ses cheveux gris, et elle me dit : « Soyez le (( bienvenu, monsieur. Nous sommes dans l'abon- (( dance. Je regrette seulement qu'il n'y ait ici « qu'une vieille femme pour vous recevoir. »

« Pendant qu'on préparait le repas, la nuit était venue. Je regardais les silhouettes qui passaient devant le feu. Le cheikh ayant fait appel à tous ses amis, beaucoup d'hommes et même de femmes apparaissaient tour à tour à la lumière. Une d'elles était certainement jeune. Elle était comme engloutie dans un gros haîk de laine ; mais je devinais ses dix-huit ans à la souplesse de sa taille, et son front scintillait,

entouré d'un bandeau d'argent. Les hommes vinrent bientôt me chercher et m'assirent devant un monceau de viandes, .^lon voisin de droite découpait des lanières de mouton rôti et me les portait à la bouche ; mon voisin de gauche me mettait dans les mains des brochettes de foie grillé, et j'ai peut-être répondu cent fois : c Dieu vous bénisse 1 » Cependant la jeune femme était assise à l'écart dans l'ombre, les 3'eux dans les étoiles, et j'étais assez sot pour ne pas comprendre la suprême délicatesse de mon hôtesse. Quand on apporta le couscous, je faisais de la sociologie, et je croyais tenir un succès en épiant dans la conversation de mes compagnons des traits de mœurs que je notais pour mon prochain mémoire. Eux clignaient de Tceil et se disaient que je n'étais qu'un imbécile. En effet, je me fis reconduire solennellement à ma lente, et m'y enfermai avec soin de peur des voleurs.

u Six mois après, je suis revenu là. Ah I je n'étais plus le même. J'avais dans la tète cettefille exquise que je n'avais même pas vue, quand il m'eût suffi, d'un mot discret pour la prendre. Son nom m'était resté : Fatino beat él Qâdi

(Fatma fille du juge). J'avais chassé son souvenir je ne sais combien de fois ; mais à la fin il avait fallu céder, et j'avais fait cinquante kilomètres d'une traite pour arriver vers midi au col des Terres-Rouges d'où la plaine de Médina se découvre tout entière. Là, je m'étais arrêté avec mon homme au burnous noir, et je lui avais dit que je la voulais. Nous avions reconnu les tentes des Aoulâd-Daoud, et nous étions descendus tout doucement le long du Chellia dans un lacis de ravin cendrés ; mais où étaitelle ? je n'en savais rien, et malheureusement aussi je comptais sans mon prestige. On m'appelait dans ce pays-là le «Fils du ministre» ! Deux notables qui m'avaient reconnu arrivèrent à bride abattue et me dirent que mon ami le cheikh était allé camper bien loin, on ne savait où, mais qu'ils feraient de leur mieux pour me recevoir. D'autres les suivirent. C'était une ambassade. On me baisait l'épaule, on me serrait les mains, on me faisait asseoir sur un tertre, on me comblait de compliments, on montait ma tente de toile, et, pour me faire honneur, on dressait quatre tentes arabes tout autour. J'étais pris. Heureusement mon fidèle serviteur avait

piqué des deux bien auparavant pour me tirer de peine.

(( Elle viendra, me murmura-t-il à Toreille au u moment où je désespérais, car le soleil était « déjà couché. Elle demeure loin d'ici ; mais elle « viendra, j'en suis sur. Elle m'a donné comme « gage un bracelet, que voici, et je lui ai laissé (( mon pistolet en échange. » En même temps, le plus âgé de mes hôtes me prenait la main pour me conduire devant le repas qui m'était préparé. Les quatre tentes qui entouraient la mienne étaient éclairées par des bougies, et on me faisait remarquer avec complaisance que ma chère personne serait bien gardée. Degrands feux flambaient en avant et jetaient de vives lueurs sur ma petite maison blanche comme un lit d'hyménée.

(( Je répondis bravement à la politesse de mes amis, car j'avais un appétit d'enfer, et je me disais que c'était encore faire honneur à mon gouvernement que me conduire en gentilhomme dans un cas pareil ; mais, tout en les assurant de ma protection, je me demandais comment j'allais sortir d'affaire. Tant de soins, tant de dévouement, tant de lumières surtout m'accablaient.

Prétexter le sommeil était lâche ; fuir, impossible. A la fin, je me dis que le plus pratique était de compter encore sur un miracle. Je vidai quatre ou cinq tasses de lait fermenté, et je me montrai de si belle humeur que tout le monde me félicita d'avoir enfin lâché mes livres, et loua hautement mon père le Ministre d'avoir mis au monde un tel fils.

(( Je ne sais pas si Allah s'en est mêlé. Il a trouvé des solutions plus difficiles. Toujours estil que, lorsque je fus rentré dans ma tente, je vis à travers la fissure de ma portière entr'ouverte ces effroyables lumières s'éteindre plus vite que je ne l'aurais cru, puis mes admirables gardiens soufflèrent leurs bougies, et je ne distinguai plus sur le tertre noir que deux ou trois paquets blancs, immobiles comme des pierres. Enfin le silence absolu se fit et la nuit seule régna, très sombre et très douce, sans bruit ni clarté. Je m'assis sur mon haïk de Gafsa que mon cavalier avait étendu, non sans art, sur le gazon vert. Ma bougie, dans un petit globe, était près de ma tète, éclairant l'intérieur de ma tente doublée d'une étoffe à palmes noires sur un fond rougeâtre. Je relus le commencement d'une

note^ puis je m'étendis et j'oubliai le monde. Ma bougie brûlait toujours. x\lors j'entendis comme en rêve un cliquetis de métal, et, sans ouvrir les yeux, dans une demi-conscience de la réalité, j'eus la sensation délicieuse d'un appel argentin au plaisir. Je prolongeai volontairement pendant une seconde peut-être ce moment étrange que je ne retrouverai certainementjamais, et je levai les paupières. Elle était toute droite au milieu de la tente, à un pas de moi, frappant doucement les uns contre les autres les bracelets de ses chevilles, et ses pieds étaient étroits et souples comme des mains d'Andalouse. Iille était toute vêtue de laine blanche, et sa taille était serrée par une ceinture rouge. Elle était tout sourire, et je ne savais que regarder, ses dents ou ses yeux. Sesjoues étaient deux pétales de roses pâles, ses lèvres deux fines bandes de sang, ses sourcils deux arcs noirs. Son cou de lait était comme coupé par un collier de corail ; sa tête coiffée de rouge était cerclée de ce diadème d'argent que j'avais vu étinceler sous la lune. Elle me tenait sous son regard sans mot dire, et moi aussi je restais muet de surprise et de bonheur. Elle parla la première : « Je t'ap-

a porte, me dit-elle, le salut d'Announa, Dieu (( veut peut-être aujourd'hui ce qu'il n'a pas (( voulu il y a six mois. »

(( Quatre heures après, elle me toucha l'épaule. Elle était assise et nouait son foulard rouge. Elle me dit : « L'aurore va bientôt venir ; je le (( sens, bien que la nuit soit encore noire ; et il a faut que je parte. Tu ne sais pas à quel dan- (( ger je me suis exposée en venant te voir. J'ai « déjà été mariée une première fois à un homme (( tellement jaloux que lorsqu'il m'a répudiée, a il m'a imposée de dix mille francs pour que a je ne me remarie pas. Un autre a payé les dix a mille francs, puis nous nous sommes séparés (( encore, et celui-là m'a imposée de vingt mille. « J'ai vingt mille francs sur la tète; mais per- (( sonne ne possède une somme pareille chez les (( Aoulâd-Daoud. J'ai pris un amant, et c'est (( l'être le plus féroce que j'aie rencontré. Il m'a « juré sur la tête de son père qu'il me tuerait si « jamais il me voyait parler à quelqu'un. Je de- (( meure en ce moment à une heure d'ici, au delà « du bois de Tellaten, dans une maison entourée (( dejujubiers, avec ma mère et ma sœur, un peu (( plus jeune que moi. Je suis sûre qu'il est venu

« m'y chercher ; il ne sait pas où je suis; mais « il m'attend peut-être. Il a déjà été déporté à « Cayenne, et il porte toujours un fusil à deux (( coups. Ecoute-moi bien : Il faut que tu m'ac- « compagnes : je ne veux pour défenseur iii ton (( cavalier, ni quelque autre des gens d'ici. Tu (( me feras bien ce plaisir-là, si tu m'aimes « comme tu Tas dit. »

« Diable ! vous auriez certes fait comme moi ; mais je me disais, en bouclant la ceinture de mon revolver, que décidément le métier de missionnaire avait des aspects bien imprévus. La sociologie berbère allait en fin de compte m'exposer à tuer un homme, ou, ce qui me paraissait un minimum, à me faire casser un membre, et cette jeune sorcière de Fatmo bent el Qâdi trouvait cela tout naturel. Un demi-sourire fugitif avait passé sur ses dents de loup et sur ses lèvres fines. J'avais compris qu'elle me mépriserait comme un chien si j'hésitais ; mais, en retour, quel scandale à l'Académie, quel effarement au ministère, quelle dissillusion chez mes illustres maîtres ! Elle me passa ses deux bras autour du cou et me donna un baiser qui valciit bien à lui seul les cinq classes de l'Institut. Je

2 08 SOLA'EXIRS Dh JKi NKSSE

])oussai d'un coup de pied mon sac de notes, j'ouvris les boucles de ma porte de toile, et nous sortîmes ensemble.

« La nuit était noire à faire peur. Les tentes arabes étaient absolument muettes ; mais j'avais encore là des amis et au besoin des défenseurs. Quelques pas plus loin, j'entrai dans la zone dangereuse. Une toute petite plaine relativement claire s'étendait devant nous ; au delà s'élevait un bois si sombre que je n'en distinguais pas les arbres. Nous y pénétrâmes en suivant un chemin étroit, dont je ne voyais la trace grise qu'en me penchant. J'avais bientôt tiré mon revolver de sa gaine et pris la main de ma compagne : nous allions ainsi tout doucement sur une terre meuble, moi regardant bien en avant, elle singulièrement lente et comme alourdie par la terreur. Nous marchâmes pendant un quart d'heure, sans dire un mot, jusqu'au point d'intersection d'un autre sentier qui me fit, je ne sais pourquoi, passer un frisson dans tout le corps.

(( J'hésitai, ne sachant quel côté prendre^ et je sentis la petite main que je tenais se contracter comme un ressort. Je murmurai :

UNE FIN DE MISSION 26g

(( — Fatmo, à droite ou à gauche ? »

(( Elle me serra plus fort, puis, se dressant contre moi sans parler et m 'enveloppant de tout son corps, elle me poussa à droite. A partir de ce moment, et cela m'est encore inexplicable, je n'eus plus d'incertitude.

(' La petite main devenue chaude et vibrante me guidait^ me poussait dans les ténèbres avec une assurance qui me donnait une confiance absolue ; j'allais sur les pierres et sur les racines invisibles d'un pas très sûr ; j'étais comme ces hypnotisés qu'une volonté plus forte que la leur dirige, les yeux bandés, vers un objet qu'ils ignorent. Je n'avais plus conscience du danger, et j'aurais même parlé haut, si cette légère pression qui semblait pressentir tous mes mouvements ne m'en eût empêché. Enfin, le bois s'éclaircit et le vide d'une clairière m'apparut.

« Là, Fatmo s'allongea entre deux arbres comme une couleuvre, perça la brume de ses yeux et me dit:

(( Viens !

u Elle marcha devant moi, regardant toujours à droite et à gauche, s'approchant d'une haie d'épines derrière laquelle j'entrevoyais comme

une masure, rentr'ouvrit et sauta, de l'autre côté. J'entendis :

« — Merci ! Que Dieu te protège 1

« Et je me trouvai seul.

« Le jour se levait quand je revins à ma tente. Quelques-uns de mes hôtes faisaient déjà leurs ablutions et priaient, tournés vers l'aurore. Ils me firent un petit signe très discret sans m'adresser la parole, et, quelques heures après, quand nous nous réunîmes, aucun d'eux ne fit allusion à mon départ qu'ils avaient bien vu, encore moins à la visite que j'avais reçue. Peut-être mon cavalier les avait-il avertis ? En tout cas, je leur étais redevable de leur savoir-vivre. Ces feux éteints, ce silence parfait, ce sommeil universel, à l'heure où la moindre lumière et le moindre bruit m'auraient troublé, n'étaient pas tout à fait l'œuvre de la Providence, et je doute qu'on trouve jamais une réunion d'une cinquantaine d'hommes aussi bien élevés.

« Quant à Fatmo, je ne l'ai pas revue. Cependant, un mois après, comme je rentrais à Batna, je traversai un groupe de gens réunis devant la maison du caïd, à peu de distance du village nègre. J'envoyai mon homme au manteau noir, cet

excellent Larbi ben Youcef, savoir la cause du rassemblement, et il me dit qu'on venait d'amener là deux femmes de TAurès qui avaient attiré un homme chez elles, puis l'avaient tué pour le voler.

« Je le renvo3^ai demander leurs noms. C'était elle^ Fatmo bent el Qsidi, et sa jeune sœur. Je n'en ai jamais su davantage ; mais en me rappelant la pression de main de la forêt de Tellaten, je me demande si ma vieille amie Announa n'avait pas été un peu imprudente en m'envoyant cette belle amoureuse. J'imagine maintenant que son maître m'attendait de connivence avec elle et qu'au moment de me faire tuer, l'amour naïf que je lui témoignais l'avait subitement décidée à me pousser sur une autre route. Si jamais je suis victime d'un coup de foudre, en voilà un du moins qui m'aura sauvé. Peut-être encore est-ce de l'homme de Cayenne qu'elle s'est débarrassée. En tout cas, je me suis bien promis, depuis cette nuit-là, de revenir à mes chères études. »

(( — Vous auriez tort de vous repentir, monsieur le délégué du ministre de l'intérieur, interrompit gravement Si Brahim. Votre père le vizir n'aurait qu'à se louer de votre conduite,

comme les Aoulàd Daoud vous l'ont déjà dit. Vous n'êtes pas forcé de l'en instruire ; mais si jamais vous en faisiez l'objet d'un rapport, ajoutez-}" l'anecdote suivante qu'on raconte souvent chez nous :

<' Un jour, un Arabe qui avait perdu son une arriva dans le douar de l'agha mon grand-père, au moment où une foule de nomades venait se faire rendre la justice. Il y avait, sous notre tente, des cadis, des cheikhs et des marabouts d'une sagesse et d'une expérience consommées. On fit asseoir l'Arabe au milieu du cercle, et il exposa sa plainte. Mon grand-père se mit à sourire et dit :

« — Y en a-t-il un parmi vous, messieurs, qui n'ait jamais perdu la tète pour une jolie femme?

(( Tous se turent, les marabouts comme les hommes de guerre ; mais un marchand, qui s'était faufilé par là, s'écria ; . « — Moi, agha.

« — C'est bien ! répondit mon grand-père ; puis, se tournant vers l'Arabe :

« — Tiens, mon ami, prends cet homme : voici l'àne que tu as perdu. »

Il y a, dans le Sahara, à 420 kilomètres au sud de Laghouat, à 880 d'Alger, à 2,400 de Paris, un village de pierraille enveloppé d'un mur, posé de travers sur un petit rocher, et des palmiers en contrebas près d'une lagune d'eau saumàtre. Tout autour, un cercle de plaines nues, dont les bords tremblent dans Tair, est piqueté de tentes noires, aplaties comme de grands oiseaux morts. Il sort de ces tentes des nomades bruns, tannés par le vent et durs comme des pierres 5 il descend du village des faces morbides de sédentaires ; et tous regardent partir un officier français monté sur un chameau de course blanc, les jambes allongées des deux côtés d'un pommeau de selle taillé en croix, à la mode des Touareg. L'officier est vêtu de blanc, coiffé de blanc, et le bas de ses manches est rayé de trois galons d'or. Derrière lui, quarante chameaux

gris-clair ou fauves, fins comme des lévriers, harnachés de longues bandes de cuir vert et noir, portent sur des selles pareilles des tirailleurs aux pantalons bleus. Où donc est leur caserne ! La France dort sur la terre et sous un toit de palmes à El-Goléa.

L'officier part en reconnaissance dans la plaine vide. Il laisse au pied du village son lieutenant, un interprète et trente tirailleurs qui partiront à leur tour quand il reviendra. Ses hommes sont des Kabyles qui vivaient comme lui dans des maisons, et qui sont devenus sous ses ordres des buveurs d'air. Ils ne songent pas plus à leurs tiddar entourés de cactus et ombragés de frênes, qu'il ne regrette le boulevard d'Alger au bord duquel les hiverneuses s'accoudent en face du golfe bleu et du Djurdjura neigeux. Ils coupent le vent au trot de leurs montures légères, et la terre inconnue s'ouvre devant eux, tantôt plate et dure comme un océan de pierre, tantôt sablonneuse et douce comme un grand lit^ effroyablement usée sur dô grands espaces, puis tout à coup souriante sous de longs colliers d'arbrisseaux verts^ dans là vallée d'une rivière antique dont les eaux ont disparu. Des rochers isolés,

très lointains, pareils à des îlots, leur servent de guides. Ils les nomment par leurs noms comme les étoiles. Des flots d'air poussés des bords du vSoudan, du Nil ou de l'Atlantique à travers des solitudes absolument pures gonflent leurs poitrines, et peu à peu ils revivent la vie libre et puissante des barbares des âges héroïques, Arabes et Tartares, qui ont deux fois renouvelé le monde.

Ils vont loin ainsi. Un peu d'eau qu'ils emportent, quelques poignées de farine et des lanières de viande séchée leur suffisent comme aux Touareg leurs rivaux, et d'ailleurs les puits ne manquent pas dans ces régions qui ne sont mortelles qu'aux hommes alourdis. Leurs admirables bêtes, qui peuvent franchir cent kilomètres par jour pendant une semaine, allongent leurs jam.bes et leurs cous de gazelles, et le sol noirâtre ou blanc fuit sans cesse sous eux. Ils s'arrêtent où bon leur semble, sondent le sable, étudient des pistes ignorées comme les lignes d'un livre qu'ils épèleht, vont au vSud-Ouest, puis au Sud-Est^ puis piquent droit vers le Sud. Quel beau moment et quelle secrète joie î Les voilà qui descendent dans la vallée de Moungar entre des

chaînons de petites dunes. Des buissons de tamarins et de genêts aux brindilles fines couvrent les bas-fonds; des touffes de toulloul, qui ressemblent à des joncs très délicats, bordent les pentes sablonneuses; ça et là des jujubiers, des acacias épineux, des pistachiers aux dômes arrondis et au feuillage sombre, semblent des restes de forêts détruites. A gauche se profilent des champs de pierre infinis ; à droite le sol se relève en falaises, bordures échancrées d'un haUt plateau. La rivière souterraine qui coule à trente mètres sous leurs pieds irait, si rien n'interrompait sa pente naturelle, jusqu'au pays des Noirs. Où sont-ils au juste? A 460 kilomètres d'El-Goléa. Une ligne noire paraît dans le Sud-Ouest, un trait d'encre sur le bord de l'horizon derrière lequel le soleil va disparaître dans une nuée d'or. Allons, encore un kilomètre. Le trait s'allonge et s'épaissit. Halte-là. Ce sont les palmiers d'In- Salah. On ne va pas à In-Salah.

Fascinante et haïssable bourgade, ou plutôt ramassis de bourgades où la cotonnade de Rouen s'échange^ contre des esclaves, où les Saints du désert libyque fraternisent avec ceux du détroit de Gibraltar, où les plus vieilles races et les

plus vieilles idées du globe se heurtent aux plus nouvelles, république pareille à celle de l'Italie du moven âge, d'où s'élève contre nous un long cri de mort ! Excepté un voyageur, un seul^ ?A1lemand Rohlfs, qui jura sur son honneur qu'il n'était pas chrétien, aucun de ceux qui l'ont vue n'est revenu pour nous en parler, et plus d'un qui voulait la voir est tombé sur la route, frappé par des mains suspectes. Laing qui se disait hautement clir^^ien, Douls qui se déclarait comme Rohlfs, médecin musulman, ont péri dans le Sahara après l'avoir traversée. Les Pères Blancs ont été hachés par des Touareg qui s'étaient chargés -de les y conduire : Palat a été poignardé par son guide. Elle est funeste et tue de loin comme une plante vénéneuse. Elle se réjouit hautement de notre sang qui coule autour d'elle.

C'est chez elle que le massacre de la mission Flatters a été tramé ; nous en avons la preuve sûre. Elle a sur elle toutes les traces ineffaçables et inoubliables de ce drame auquel il n'a manqué qu'un Eschyle : Flatters percé de coups de lance, .Alasson abattu d'un coup de sabre, les deux jambes tranchées, Dianous empoisonné,

2y8 IN-SALAM

Pobeguin mourant de soif après avoir mangé de la chair humaine.

D'ailleurs aucune entente possible avec elle. Un soir que Soleillet s'était présenté subitement devant un de ses faubourgs au nom d'une chambre de commerce avec une audace et une naïveté presque touchantes, tout ce qui représentait quelque chose dans son sénat s'était réuni en hâte et lui avait fait répondre que, s'il était encore visible dès l'aurore, il serait tué. Soleillet avait eu raison de fuir.

Derrière la ligne noire des palmes six villages inégaux bâtis avec des briques grises entourent une lagune ovale^ toute couverte d'une nappe blanche. La terre y sue du sel. Autant de villages, autant de forteresses grossières et fragiles, mais percées de meurtrières. Les hauts jardins qui les flanquent sont des palissades de colonnes qui montent dans le ciel comme celles de nos cathédrales. Le flamboiement du soleil illumine la lagune ; le vent violent du désert la fouette comme un champ de neige et fait fumer les murailles poussiéreuses 5 sous les panaches bruissants des palmes, une forêt de pêchers, d'abricotiers, d'orangers chargés de fruits et de fleurs,

de grenadiers tout rouges, baignent leurs racines dans les ruisseaux d'eau courante où viennent boire des tourterelles, et des champs d'orge alternent avec des carrés d'indigo, de henné et de chanvre. L'indigo et le henné servent à la parure des femmes dont les paupières et les joues sont bleues, les mains et les pieds rouges : le chanvre procure aux hommes la lourde ivresse de l'opium. Tous les puits des jardins communiquent entre eux par des galeries souterraines, et c'est vraiment un chef-d'œuvre que ce réseau liquide circulant dans le sol au-dessous de ces merveilles végétales, comme les artères et les veines dans le corps humain.

La plus grosse des forteresses grises se dresse à droite de la lagune, quand on regarde le Nord. Elle s'appelle Château- Vieux. Ksar et Kébir, et non loin apparaît seule une grande maison crénelée. Là réside le Médécis ou le Borgia de ces six républiques confédérées sous le nom d'In- Salah, et de leurs annexes. Il compte encore pour vassales, à l'Est et à l'Ouest, Foggaret ez Zoua avec le groupe d'Igosten, Tit et Ingher. Il se nomme Si el Hadj el ^lahdi Ould el Hadj Abd el Kader Badjouda, des Aoulàd Ba Ham-

8o IN-SALAH

mou. C'est un seigneur encore jeune. Il descend, comme tous les Aoulâd Ba Hammou. de la tribu des Ben Hilal, une des trois hordes arabes qui ont envahi l'Afrique du Nord au onzième siècle. Bandits mercenaires, ses ancêtres se sont loués à tous les princes berbers c]^ui s'y combattaient, puis leur ont arraché des morceaux de leurs royaumes.

Comme eux, il méprise absolument la terre et toute la gent serve c|ui la cultive, il protège le commerce, il craint les religieux, il n'estime au fond que la noblesse de poudre et d'épée, il se défie de ses frères, il a peur de ses cousins sans scrupules comme lui. Son père lui a laissé en mourant une succession difficile. Dans l'Ouest, le sultan de Fez et de Maroc, Mouley Hassan, lui offrait une amitié dangereuse ; dans l'Est, la confrérie intransigeante des Snoussiya mettait son influence à son service, s'il voulait travailler pour elle ; dans le Nord, les chrétiens descendus de Laghouat au Mezab menaçaient de pousser plus loin. Il s'est jeté dans les bras des vSnoussiya et a commencé par interdire le tabac et le café dans son entourage, puis il s'est fait nommer jjwqaddem, c'est-à-dire lieutenant, de Sid Mo-

hammed el 31ahdi ben Ali es Senoussi. fils du fondateur de Tordre, qui fait conspirer tout le Sahara, depuis la ïripolitaine jusqu'au Niger, contre le monde civilisé. Il s'est inféodé au royaume des élus pour garder sa puissance et ses biens sur la terre. Il est à la fois évéque et prince ; il distribue des grâces et des amendes^ et, quand il sort de son bordj, vêtu de noir et de rouge, masqué de noir comme les Touareg, chaussé de bottes rouges, les paupières bleuies suivant le rite coranique, mais la tète ceinte de la tiare des cavaliers, les misérables qui baisent le bas de sa robe le vénèrent et le craignent tout ensemble comme un saint et comme un t3^ran.

Il n'est encore vraiment ni Tun ni l'autre.

A côté de lui, des hommes aux visages maigres, pommettes saillantes et dents de loups, s'avancent d'un pas lent sous de longues blouses noires ou grises, et leurs tètes sont serties de bandelettes dorées, à demi-couvertes de flacons de soie bleue. Dautres, rejetant les pans de leurs lourds manteaux sur leurs épaules, laissent voir des vestes bleues ou rouges, agrémentées de passementeries d'or, et des cein-

tures de soie dans lesquelles sont passés des pistolets aux pommeaux d'argent. Leurs bottes rouges sont brodées d'or et armées de longs éperons de fer. Ils sont de haute taille^ et agrandis encore par leur coiffures de corde qui retiennent de blancs voiles de femme encadrant leurs barbes noires. Ce sont les guerriers Ba Hammou, les maîtres réels du désert qui enveloppe le palais de leur cousin. Ils possèdent dans les bourgs des maisons et des magasins qu'ils n'habitent jamais : ils aiment mieux vivre dans la solitude, sous leurs grandes tentes rayées, avec leurs troupeaux et leurs serviteurs.

Des Religieux les suivent, laissant pendre leurs bras allongés sous des burnous tout blancs. Leur tète n'est ceinte que d'une cordelette grise ; leurs pieds ne sont chaussés que de savates jaunes ; ils ne portent jamais d'or, ni de soie, ni de fer. Leur teint est pâle, leur barbe grêle, leur œil terni, et cependant ils commandent loin, eux aussi, plus loin peut-être.

Ils savent les secrets des deux mondes, les remèdes qui guérissent les blessures mauvaises, les incantations qui émoussent les épées, les signes qui, tracés sur des écorces et portés dans

des sachets de cuir, rafraîchissent le sang brûlé par la fièvre, rendent la vue aux aveugles et la jeunesse aux vieillards, les paroles qui dissipent le vertige et chassent les démons, les sorts qui stérilisent les troupeaux et dispersent les armées, les prières qui assurent aux misérables les jouissances surhumaines du Paradis.

Ils sont le conseil de Dieu, et quelques-uns même vont tous les ans, à travers les airs, se réunir aux Saints des temps passés pour régler le destin du monde, tandis que leurs corps restent ici-bas dans l'attitude de la prière, trompant les yeux des mortels.

Ils sont riches, d'ailleurs, sur cette pauvre' terre, très riches, et seigneurs, eux aussi, de villages entourés de palmes. Ils auraient, en cas de besoin, d'autres armes que les foudres divines pour se défendre, de bons fusils et de la poudre entassée dans des caves profondes, sous les hauts minarets coniques d'où leurs chanteurs appellent à la prière le monde de l'IsUim.

Puis voilà les marchands lourds et arrondis sous des burnous blancs comme ceux des moines, mais vêtus en dessous de drap brodé d'un peu d'or, comme les guerriers, craintifs et or-

284 ' IN-SALATI

gueilleux, toujours tremblants pour leurs richesses dont personne ne sait le chiffre, redoutables dans leurs maisons épaisses et bien fermées, le tromblon à la main, derrière les trous de leurs fenêtres.

Il y a là de fins visages d'Arabes, et surtout des faces larges de Chananéens aux barbes de jais, aux joues d'ivoire, aux 3^eux d'émail, qui sont, bien les plus surprenants de tous dans ce mélange d'hommes. Leurs lointains ancêtres cultivaient la vigne et le palmier dans la banlieue de Tyr, quand les Israélites étaient encore en Egypte et bâtissaient des villes pour Sésostris ; ils se sont battus contre Josué ; la Bible est pleine du bruit de leur résistance et de l'exécration de leur culte des pierres levées sur les hauts lieux. Ils aiment toujours les jardins pleins de beaux fruits^ partagés par de petits murs^ et verdoyants sous le ciel aride : ils connaissent surtout les routes du désert par lesquelles viennent la gomme, Tor et les esclaves, comme les Phéniciens savaient trouver à Thasos et dans les lointaines Cassitérides le cuivre et le zinc qu'ils vendaient aux barbares de Tàge du bronze. Ils pullulent dans le Touàt. Ce rameau de l'huma-

nité, coupé en Orient il y a vingt-six siècles, et jeté sur le sol de l'Afrique, y a pris racine et pousse ses fleurons jusqu'au bord de l'Atlantique, à^logador.

Tous ensemble, marchands, prêtres et nobles, sont l'Etat dont Badjouda n'est le chef qu'en apparence. Ils le conseillent, ils le tiennent par la force brutale, le respect et l'argent. Ils ont leurs assemblées souveraines, les uns devant leurs tentes sur quelque tertre sablonneux, les autres dans l'ombre de leurs couvants, les autres enfin dans leurs grossières maisons communes près des portes de leurs villages aux fortes murailles. Ils s'y querellent à leur aise et s'y rangent en partis qui s'exècrent.

C'est à peine s'ils ont une patrie. La seule passion politique qui les anime est un amour effréné de l'indépendance. C'est à peine s'ils forment un peuple. Ils se distinguent toujours les uns des autres comme des blocs de pierre mal cimentés dans une muraille de l'Islam.

Peu nombreux d'ailleurs, ils ne sont en somme qu'une bande hétérogène d'aristocrates no'.irris par des esclaves et par des serfs.

Des esclaves, ils en ont tous. Le plus petit

marchand qui vit comme un ermite dans sa masure de terre consacre son premier gain à acheter un homme noir, et, quand il n'en veut plus, il le remet en vente sur le marché avec la vieille ferraille. Allah lui-même, disent les marabouts, a donné làun signe évident. Il a distingué les noirs du reste des hommes par leur couleur pour indiquer qu'ils peuvent êtreré./jitsen servitude. Les serfs sont peut-être plus nombreux que leurs maîtres. Mulâtres accrus de misérables tombés dans la détresse et forcés dî se louer jusqu'à leur mort pour vivre, ils travaillent la terre et sont méprisés comme des forçats.

Toutes les merveilles des oasis, les canaux souterrains, les forêts de palmes, les bosquets de grenadiers et d'orangers sont l'œuvre de leurs mains, comme les moissons de la Beauce et les vignes de la Bourgogne sont celle des paysans de la France ; mais ils n'en retirent pour eux que quelque poignées de dattes sèches, un morceau de natte pour s'étendre et un lambeau d'étoffe pour se vêtir. Rivés à la glèbe, ils sont cédés avec elle. Le moyen âge est là tout entier, conservé vivant, avec son insouciance brutale de la dignité de l'homme, ses ferments de révolte et

IN-SALAÎÏ 2 87

ses dures lois, ou plutôt c'est là une réduction grossière du monde le plus antique, de Sparte ou d'Athènes primitive, voire même des cités de briques de la Chaldée qui dorment sous leurs dunes de sable depuis la chute d'Assur.

Il semble que Dieu les ait créés tout exprès pour qu'ils nous haïssent. Musulmans fanatiques Sémites de toutes les nuances, esclavagistes, hommes anciens et presque immuables sur le seuil de l'humanité^ ils sont en lutte contre nous par antipathie de race, de religion, de temps même ; car on dirait que les siècles sont ennemis comme les peuples, quand ils se rencontrent ; mais il y a plus encore.

Tout ce qui nous déteste dans le grand désert, tout ce qui nous y craint, tout ce qui s*efFra3'e par avance de nous y voir creuser des puits, aplanir des routes^ ouvrir enfin à la civilisation moderne ce grenier de chair humaine qu'on appelle le monde noir, les dresse contre nous comme un obstacle, les prêche sans cesse, les encourage et les excite jusqu'à la folie.

Elles tendent toutes vers leur lagune salée et leurs bourgades de terre, comme les vaisseaux de la légende attirés par l'île d'aimant, les cara-

vanes de Ghadamès qui vont porter jusqu'au sud du Maroc les verroteries de l'Italie, le thé et le calicot de l'Angleterre. Elles passent loin de nous par le travers, au sud de Ouargla, évitant de toucher un seul point de la terre des Infidèles, et toujours des puritains de Djerhoub s'y mêlent aux marchards de la Tripolitaine. Ceux-là sont chargés d'idées de révolte universelle, de projets panislamiques et d'invitations à la guerre sainte.

Pendant un mois de marche le long de la Tunisie et de l'Algérie, comme des navigateurs qui suivent une côte, ils maudissent la France, et quand ils descendent à Ksar el Kébir, leur premier mot est : « Prenez garde à la France, haïssez la P>ance. » C'est la pure doctrine de Snoussy, leur maître, et il est à penser qu'ils sont bien reçus par Badjouda, son moqaddem.

Là se rendent, venant du Niger, des caravanes conduites par des Touareg voilés de noir et armés de lances aiguës. Elles apportent de Tombouctou des peaux de bœut, des dépouilles d'autruche, de l'indigo, de l'or. Elles traînent der rière elles, à travers les effroyables solitudes, un long troupeau d'hommes, de femmes et d'enfants esclaves. Les Touareg poussent leur bétail.

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chameaux de course et chameaux de charge, ânes et hommes dans les grandes cours carrées que leur réservent leurs hôtes, appuient leurs lances contre les murs et s'assoient à terre.

Alors ils racontent qu'ils ont vu, à l'autre extrémité du Sahara^ sur le Niger, passer un navire qui vomissait du* feu et portait des hommes armés. Il les ont poursuivis de leurs cris, et ils ont fui ; mais ils reviendront en force l'année prochaine, et alors la France sera à Tombouctou, et quand elle y sera, elle interdira le commerce des esclaves, et In-Salah tombera dans la misère. N'est-il donc pas temps de s'armer contre l'ennemi irréconciliable dont la vengeance est proche ? « Souvenez-vous de Fiatters. "

Là enfin aboutissent les caravanes de TOuest parties du pied des montagnes neigeuses qui dominent Maroc et Fez. Comme celles de Ghadamès, elles apportent des marchandises anglaises ; elles y ajoutent des tapis et de l'orge cultivée par les Berbers. Elles aussi sont suivies par des dévots pauvres et des ascètes aux joues creuses qui vont en sens inverse visiter les sanctuaires de l'Lslam ; mais il s'y mêle une espèce

nouvelle^ agents de rAllemagne et de l'Italie, courtiers véreux, futurs caïds, affamés et hardis comme des chacals, qui s'entendent à merveille avec les fanatiques de la Tripolitaine. Ils ont passé par Deldoun et vu Bou Amama qui se fait gloire d'avoir massacré des Espagnols et tenu tête à nos colonnes ; ils ont traversé Timmimoun où Mouley Hassan a déjà détaché quarante cavaliers de sa garde noire. Quand ils entrent dans In-Salah, c'est le Maroc qu'ils y amènent, avec la Triple-Alliance, et les voilà sur les marchés, poussant à l'action, invectivant les timides, dénonçant les suspects et murmurant à Toreille des exaltés, non plus : « Défiezvous de la France », mais : « A bas la France I Sus aux Français ! »

Et maintenant, capitaine, que vous avez

vu de loin les tètes des palmiers de la bourgade maudite, tournez bride avec votre escorte, et reprenez la route du Nord. Oii entre pas encore, on entre moins que jamais à in-Salah.

Fin Juillet, au lever du soleil, nous nageons dans le golfe d'Alger. La mer est toute soie bleue et cristal pur. An fond, le sable ambré est strié de rides, et des poissons qui fuient brillent comme des lamelles d'arg-ent. Puis nous nous asseyons au bord d'un radeau, battant Teau fraîche de nos j ambes, le corps baigné d'air et de lumière naissante, les yeux ouverts sur rimmensité du ciel vide, et, au delà de l'eau moirée, sur un demi-cercle de jardins touffus^ de villas blanches, de palais et de mosquées, des rues enchevêtrées et de hautes maisons tachetées de rose. C'est là qu'est ma chère demeure à laquelle je viens de dire adieu. Je n'y rentrerai qu'après un mois parce que j'ai voulu courir encore. Avant une heure, un train blanc de poussière, et rempli de vo3'ageurs armés de casques blancs, m'emportera dans une fournaise. Quelle

1^2 LA PLAINE DU CHELlF

folie! Pourquoi ne pas retourner à ma part de bonheur aujourd'hui comme hier?

J'ai dit que j'irais voir la province d'Oran en plein mois d'août, sa terre calcinée et ses vignes chargées de grappes noires, ses plaines blondes et ses vieux champs de bataille, les cèdres argentés de ses montagnes taillées en cathédrales, et ses chevaux de guerre aux robes luisantes, ses colons bronzés et ses nomades accroupis sous leurs tentes de poil. Je l'ai dit trop haut, et je ne puis me reprendre. Ai-je tort ? Ai-je raison maintenant de faiblir? Nous passons tous, avant chaque action nouvelle, par cette incertitude et cette amertume.

Enfin j'y suis, dans ce wagon, et bientôt je m'y trouve à Taise, presque heureux la première heurei enchanté la seconde. Des ombres longues et légères entrecoupent la voie. Le feuillage glauque des encalyjitus frissonne à la brise du matin. Des senteurs de résine et de foin coupé passent par les fenêtres ouvertes, et nous roulons dans une grande plaine bosselée çà et là de meules énormes, rayés de hauts bosquets noirs où brillent des toits rouges, plaquée de champs de vignes, du reste toute rasée comme

un tapis. Puis voilà des avenues de platanes, des ruisseaux d'eau courante, des jardins de fleurs rouges et de fruits d"or, des maisonnettes blanches et bleuâtres sous des arbres lustrés qui renvoient en étincelles la lumière du soleil. C'est Boufarik au milieu de la Mitidja que les Arabes appelaient « la mère des pauvres );. Les champs de vignes se rapprochent, les grenadiers foisonnent, des orangers gros des pommiers de Normandie font un bois à notre gauche ; le train bondissant sur des plaques de fer s'arrête devant une gare où la foule fait une joyeuse cohue comme aux stations de la banlieue de Paris Blida la Courtisane est là, au bout d'une grande route bordée d'arbres, au pied d'une montagne dentelée de cèdres, et tout ce monde est dans l'exubérance d'une année heureuse, la santé aux yeux, le rire aux lèvres.

Pi y a cinquante ans, le sol sur lequel ils rient était souillé de sans, empesté de fièvres, hanté de bêtes fauves, lugubre comme la bordure d'un désert. On ne saura jamais de combien de combats, de ruines et de souffrances est fait le charme d'un si beau jour. Au loin, très loin sur la droite, au-dessus d'une colline derrière

2 94 l-A PLAINE DU CHFXIF

laquelle on pressent la mer, s'élève un cône pareil à un volcan mort. C'était le tombeau d'un roi qui fut Tami de l'empereur Auguste et le mari de la fille de Cléopc\tre. Ce n'est plus qu'un ornement de paysage, une toute petite ombre sur le ciel clair.

La machine monte en soufflant dans une montagne noire de lentisques et de pins rabougris. Le fond des ravins sans herbe est tapissé de cailloux blancs et hérissé de lauriers roses. Nous passons dans des souterrains où l'air épais nous étouffe et, quand nous en sortons, nous ne voyons qu'un cran du ciel très bleu entre des pentes vertes. Bleu sombre, vert sombre. Pas un homme sur ces pentes, pas un oiseau chanteur, pas même une fleur dans ces buissons branchus, étalés sur des roches rousses et violettes ; mais bientôt une colline qui s'abaisse, un flot de lumière et d'air sec qui paraît venu de très loin, nous annoncent que la terre qui nous enserre va se rouvrir, et en effet elle s'élargit en quelques minutes, s'étale et fuit devant nous vers l'infini.

Est-ce déjà une de ces plaines désertiques où des pasteurs armés montent des juments aleza-

nés et escortent des troupes de chameaux roux ? Est-ce un domaine de grande culture, où des moissonneurs disparaissent en juin dans les blés ? Est-ce une lande dévastée sur laquelle des misérables se lèvent sans espoir et sont heureux de mourir ? C'est tout cela ensemble.

Voilà les maisons d'Affreville^ ses rues larges et bien tracées qui sont déjà celles d'une cité, ses vignes qui font de grands carrés verts sur la terre jaune, ses champs de blé tondus de près comme ceux de la 31itidja, ses hautes meules de paille^ sa richesse française étalée comme le butin d'une victoire sous le flamboyant soleil.

Voilà des huttes de branchages étroites et longues comme des carènes de barques retournées , devant lesquelles rampent des enfants nus. Des paquets de loques grises se soulèvent et se débrouillent, et on en voit sortir des figures d'hommes. Des haillons rouges se collent sur des poitrines flétries et des dos courbés de jeunes femmes. Autour de leurs taudis des palmiers nains aux feuilles découpées en éventail, des jujubiers aux épines blanches^, des lentisques tout ronds, font des taches sur l'argile rouge, et des brindilles de blé coupées par le milieu attestent que des char-

^ÎQD LA PLAINE DU CHLLIF

rues de bois traînées par des bœufs ont passé par là. L'été venu, les hommes ont fait la moisson par petits bouquets, et c'est tout juste s'ils en ont eu la charge d' un âne. A longue distance de rares fermes paraissent, et des cercles de cabanes dessinent de petits anneaux noirs sur des pentes crayeuses. Puis des étendues indéfinies d'un jauned'or pâle, des collines effilées vêtues de broussailles se suivent et se confondent dans une vapeur enflammée sans qu'un chemin s'y dessine, sans que rien y révèle aux yeux la présence des hommes. Le ciel, d'un bleu très doux^ prolonge cette immensité du côté du Sud et dans l'Ouest jusqu'à la ligne d'un horizon tremblant, insaisissable et comme imperceptible.

C'est la plaine du Chélif, spectacle étrange de dévastations antiques, de cultures modernes, de barbaries et de civilisations entremêlées. Il semble que cette terre, vibrante au soleil, vive et raconte une Jiistoire, une vieille histoire tragique de razzias et de prospérités, de désastres et d'espérances. Elle couvre de ses plis des villes romaines, des maisons de plaisance et des temples pavés de mosaïques, des hordes arabes, des tribus berbères, des armées marocaines, des

bataillons et déjà des colons de P'rance. C'est dans cette large trouée, ouverte sur les steppes de Boghar^ qu'autrefois les grands nomades apparaissaient rangés de front, tous cavaliers, en longues lignes blanches. A leur droite étaient les chameaux porteurs de palanquins, et ces palanquins enveloppés de tapis aux belles franges étaient pleins de femmes brunes. A gauche était la troupe des fantassins méprisables, armés de bâtons et de mauvais sabres. C'est au milieu de ces champs nus que Bugeaud s'avançait en tête de ses colonnes, déjà vieux et songeant à ses guerres d'Espag'ne. Il fouillait de ses yeux bleus les plis de ces mêmes collines qui passent maintenant devant les nôtres. Il redressait sa haute taille et élargissait ses fortes épaules sous les feux de ce même soleil, et derrière lui, tannés, rapiécés^ chargés comme des bêtes de somme, marchaient en bon ordre, à distances égales, n'ayant jamais faim, ni soif, ni peur, les légionnaires de Changarnier et les zouaves de Lamoricière. C'est là-bas, dans le flamboiement des collines du Dahra, au delà d'Orléansville, que Saint-Arnaud livrait bataille à des derviches. Ils se ruaient vers lui presque nus, des bâtons aux

'.g^ LA PLAINE DL CHKLIF

mains, en désordre comme des bœufs; et lui, qui aimait la guerre et ses tueries, contenait ses soldats d'un geste pour qu'ils tirassent bien droit à coup sur. Plus loin, sur les pentes douces qui s'inclinent dans les profondeurs de l'Ouest, Abdel-Kader rangeait ses réguliers bleus, ses spahis rouges, les masses poussiéreuses de ses alliés prêts à mourir pour lui dans une charge heureuse, ou à l'insulter si Dieu lui refusait la victoire, et le jeune marabout de vingt-sept ans, qui ne savait que des prières, maintenait au pas son cheval noir sous nos boulets avec tant d'audace que le maréchal Clauzel et le duc d'Orléans avaient envie de l'applaudir. Vallée épique, grand pays de guerre. La force nous y est restée en fin de compte, mais avec tout ce qu'elle comporte d'honneur et d'obligations hautes. Nous y sommes les héritiers de tous ceux qui sont tombés sous nos balles, nous som^mes les tuteurs de leurs enfants ; mais personne dans ce monde n'aime à s'avouer le débiteur, encore moins n'ose se dire le créancier de la Providence.

Un oiseau bleu, tout bleu, gros comme une colombe, passe à quelque distance du train, et dans le même sens. Il volette au-dessus des hauts buis-

sons de jujubiers et ses ailes souples font comme un morceau de soie qui flotte dans l'air. D'autres plus petits, verts, jaunes, roux, parés de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, s'élèvent comme des hirondelles et tourbillonnent dans la lumière en poussant des cris plaintifs. Nous nous arrêtons devant des stations minuscules aux toits rouges, enveloppées d'accacias et d'eucalyptus, et le tout fait un peu d'ombre fine comme un tamis de soie. Là, de jeunes cavaliers arabes, nls de propriétaires lointains, se reposent un instant, ramassés dans leurs burnous gris, leurs chapeaux de paille dans le dos. Ils ont des profils de faucons, et sont perchés dans des selles brodées d'argent qui ont le ton du cuir de Cordoue. Leurs serviteurs basanés continuent d'aller pieds nus derrière un troupeau de moutons et de chèvres noires. Ils nous regardent partir et tournent les cous flexibles de leurs chevaux avec une charmante indiff"érence. A l'arrêt suivant, trois femmes descendent, deux vieilles et une jeune. Les vieilles sont enveloppées de haïks rudes, mais très blancs, et soutiennent la jeune dont la taille longue se penche sous un voile fin, parsemé de fleurettes roses. Elles font ensemble une dizaine

3oO LA PLAINE DU CHÉLIF

de pas, jusqu'au pied d'un arbre. Là elles s'assoient, et il me semble que la jeune va défaillir. Elle toui'ne et renverse lentement son visage pâle, long, et doucement résigné comme celui des vierges. Souffre-t-elle de la fièvre ? Est-elle allée brûler de l'encens sur la tombe d'un marabout fameux par ses miracles ? Qui saura jamais son mal ? Devant un passage à niveau, une négresse nous sourit de ses dents blanches, accoutrée comme un singe, rigide comme un soldat ; elle est le garde-voie au port d'armes, et un drapeau vert enroulé est son fusil.

Les rideaux des fenêtres de notre wagon sont soigneusement tirés ; mais des traits de lumière blanche glissent sur les côtés comme des lames de sabre. Mes compagnons s'allongent et battentTair de coups d'éventail. J'aime mieux me tenir en dehors sur la galerie, et recevoir le choc du vent, bien qu'il me brûle les yeux. Il est midi. Les terres cultivées et les buttes parsemées de buissons ras ne sont bientôt plus qu'une solitude d'où la vie s'est retirée. Tous les êtres qui peuplent cet espace énorme se sont blottis peu à peu sous des toits, sous des arbres rares, sous des touffes rabougries, laissant passer comme une

LA PLAINE DU CHLLIF 8oi

averse les effluves du soleil, et le sifflement de la machine se perd, très grêle, dans un silence plus profond que celui des nuits. Nous approchons cependant d'une grande ville. Les maisons de campagne qui Tavoisinent ont leurs volets clos, et on dirait qu'elles sont à vendre. Ses routes désertes font de longs traits blancs dans ses champs vides . Elle-même, vue de loin, sous un léger voile gris, sans ombres, en arrière d'un large bois de pins qui paraît noir, est une masse inerte et triste. Orléansville dort, et ce n'est pas nous qui la tirerons de son sommeil. Quelques voyageurs franchissent en deux bonds la bande de lumière qui sépare le train du quai de la gare, vont au thermomètre et crient aux autres qui se retournent : Quarante-trois degrés de chaleur !

Elle dort comme une lionne à demi couchée sur cette terre fauve. Le Chélif, qui passe audessous d'elle entre deux berges droites, découpées dans une terre végétale de six mètres d'épaisseur, lui est bien inutile. Elle le laisse porter à la mer son filet d'eau azurée bon pour laver les chevaux et nourrir des tortues. Elle n'a point de prairies, elle n'a point de forêts, elle n'exploite

aucune mine, elle ne vit d'aucune industrie. Elle n'existe que par la volonté des hommes qui l'ont créée là où elle devait être, moins pour produire que pour régner. Bugeaud qui l'a voulue, Saint- Arnaud qui Ta faite, lui ont donné de larges rues, des jardins arrosés d'eau courante, un parc si grand que les gazelles des environs viennent s'y divertir, des casernes hautes, une maison de commandement spacieuse comme un hôtel du dix-septième siècle, un hôpital fait pour un millier de blessés. Les hommes de la conquête ont réalisé là un de leurs rêves, et c'est de ce rêve que notis v-ivons. Il y a quarante-cinq ans, ils la remplissaient et la vidaient sans cesse de soldats destinés à toutes leurs batailles de l'Ouest. Elle bruissait comme une ruche, elle grondait comme un volcan, au milieu d'une trentaine de tribus folles de colère, et c'est d'elle que sont partis les coups mortels qui les ont frappées. Aujourd'hui l'herbe croit sur ses places devenues trop grandes ; mais il est encore bon qu'elle demeure. Au milieu de la paix et de la somnolence universelles, elle continue de regarder, les yeux à demi clos, si la route d'Alger à Oran est toujours libre. Elle observe à sa droite les col-

LA PAIXE DL' CHÉLIF 3o3

lines nues du Dahra, fertiles en prophètes : à sa gauche, sur le fond blanc du ciel du Sud, une montagne dentelée et un dôme que les soldats de Changarnier appelaient « la Cathédrale ». C'est rOuarensenis.

Il y a dans TOuarensenis plus d'un vieillard c[ui se souvient d'avoir fait le coup de feu, tout le long de TOuâd Fodda, contre a Changarlo. »

Irais-je jamais dans cet Ouaronsenis ? Je le vois par le flanc, strié, gris, tacheté d'ombres. Il est presque aussi beau que le Djurdjura, et ce dôme est une merveille. Les indigènes l'ont surnommé « l'Œil du Monde )>. Les yeux doivent plonger de là haut sur un chaos de montagnes qui enveloppent des villes et des villages, puis s'étendre sur un demi-cercle de mer confondu avec le ciel du Nord, sur un demi-cercle de steppes noyés à Tinfini dans le ciel du Sud. Il est, dit-on, couvert de hautes forêts de pins et de chênes, et des sources nombreuses v ruissellent; mais le voilà qui s'abaisse derrière un pli, et Orléansville a presc[ue en même temps disparu.

Chaleur accablante. Monotomie grandiose. Le pays s'élargit encore, toujours, baigné de flammes, sans horizon précis, de plus en plus fertile,

3o4 LA PLAINE DU CHLLIF

abondant en contrastes, débordant d'héroïques souvenirs. Qu'elle aille donc sans s'arrêter, cette machine c|ui nous emporte! Ses bonds martelés sur du fer sont comme des pas de géants qui abrègent nos désirs. Elle ne sont plus qu'à la distance de quelques lieues, les collines au pied desquelles Abd-el-Kader livrait bataille à Clauzel, et plus loin des plaines, zébrées de bois noirs, sont les anciens marais de la Macta.

C'est donc là-bas que l'armée de Trézel, enveloppée de cavaliers sauvages, haletante et rompue^ s'est fait hacher sans merci. Le convoi abandonné, les blessés massacrés, leurs têtes coupées avec des cris épouvantables, la colonne assaillie à son tour, aveuglée par la fumée, terrassée par la chaleur, délirant d'épouv^ante, des hommes nds et sans armes courant avec des éclats de rire au-devant des Arabes, d'autres chantant à genoux un hymne au soleil, les derniers survivants du 66° de ligne, entonnant la Marseillaise :omme un chant de mort, le général ne pouvant se faire tuer ni se faire obéir, l'artillerie tirant ses derniers coups à mitraille dans la cohue, le capitaine Bernard avec quarante cavaliers plongeant par trois fois au

milieu du carnage, et dégageant enfin ceux c|ui veulent fuir, quel tableau à mettre en regard de cette paix silencieuse des champs de blé qui sommeillent, des vignes qui couvrent de leurs nappes vertes les trésors de leurs lourdes grappes, des fermes qu'on distingue de plus en plus nombreuses à mesure qu'elles s'enfoncent dans ce coin funèbre 1 La mort féconde a fait là toute son œuvre. Les plus longs bâtiments blancs sont juste à la place où les tètes de nos soldats roulaient sous les sabots des chevaux d'Abd-el-Kader et de Bou Aie m.

Je détourne les yeux bien malgré moi, de cette terre promise. Il faut que je descende à Relizane pouraller à Tiaret où je suisattendu,mais qu'importe au fond ? Tout est beau dans un voyage, et ce que je verrai demain vaudra bien ce que je viens d'apercevoir, pourvu que je sois capable de le sentir. Je monte vers cinq heures sur Timpériale d'une voiture qui doit me faire traverser du Xord au Sud une partie du pays mixte dont ma vue s'est à peine rassassiée. puis me transporter de l'autre côté d'une chaîne de montagnes qui le sépare des hauts plateaux désertiques où les nomades sont encore à peu près libres.

3o6 LA PLAINE DTJ CHÉLIF

La mauvaise diligence attelée de chevaux épuisés va comme une tortue, précédée d'un flot de poussière ; un Espagnol à côté de moi ne sait pas vingt mots de ma langue et n'a pas une de mes idées. Tant mieux encore. La route que je suis est une fois de plus celle des soldats de Bugeaud qui marchaient lourdement par un temps pareil dans la direction des forteresses et des magasins de PEmir, Tagdemt, Saïda, Boghar, pour en finir avec la résistance incro3^able de ce génie de la guerre désespérée, et je regarde lentement, un éi un, les champs C[u'ils on dû fouler, Tesprit toujours fasciné par des évocations fugitives, tantôt vagues, tantôt précises, comme dans un rêve émaillé d'or. Je suis avide de saisir, et je m'obstine à revoir au moins leurs traces ; mais je sens que tout ce que je veux reprendre d'eux m'échappe et s'évanouit dans un passé déjà lointain, bien qu'il soit d'hier. Les terres dans lesquelles ils trébuchaient sur des palmiers nains sont maintenant à demi couvertes de chaumes, des maisons européennes pointent là où ils n'apercevaient que des coupoles basses consacrées aux Saints de l'Lslam . Personne parmi les Français, les Juifs et les Arabes pxrssés en des-

SOUS de moi dans le caisson de la voiture ne sait les noms de leurs généraux, et un seul tout au plus aurait peut-être uneremembrance infiniment trouble de leurs batailles. Ils finissent de périr tout entiers ou, si Ton veut, de disparaître dans la lente évolution des choses, comme la lumière de ce jour qui se dénature et ne reproduira jamais exactement à la même heure le même éclat ni les mêmes couleurs.

Le soir vient comme nous nous élevons au dessus de la plaine, le long des pentes de la montagne qui la borde au Sud et que parsèment de vieux lentisques. Des souffles légers passent, des alouettes huppées sortent des buissons et se posent sur des mottes de terre. Ce sont bien là sans doute ces lentisques dont parle ÎMontag'nac dans ses u Souvenirs ».

Ils sont énormes, ils pourraient couvrir des familles^ et en effet il s'y cachait des hc:::mes, surtout des enfants et des femmes^ qua::d les Zéphyrs passaient pas là, saccageant tout, brûlant tout, pour réduire les dernières tribus réfractaires et leur faire plier les genoux à fcrce de misère et de terreur. Les fuyards misérables s'enfonçaient au plus profond de ces boules de

3o8 LA PLAINE DU CHÉLIF

broussailles et s'y pelotonnaient comme des chacals. La soldatesque leur jetait des pierres ou leur lançait des coups de baïonnette pour les faire déguerpir, et s'amusait à les tirer au déboulé.

Maintenant le groupe des petites maisons de Zemmora, précédé d'un carré de champs et de jardins verts, fait une entaille au milieu de ces mêmes collines. Dans la Grand'Rue, des tirailleurs aux vestes bleues boivent leur absinthe sous une treille. Des femmes de colons dressent des tables devant leurs portes, et des marmots blonds se rangent devant de grosses soupières. Les fils des hommes tués comme des lièvres vident devant un magasin des paniers de raisins et de figues. Un gros juif se dispute avec des maçons, et moi, -voyant ma journée finie, profitant du relai, je regarde une dernière fois le ciel.

Ce ciel-là après de trente lieues de longueur. Le soleil qui l'emplissait de sa lumière violente, incolore et cruelle est tombé derrière les montagnes de rOuest qui sont devenues noires et bleues comme de l'ardoise.

C'est un berceau d'azur pareil aux coquilles bleues des petits oiseaux que je dénichais, il y

LA PLAIXE DU CHELIF 3OÇ}

a bien longtemps, dans les trous des murailles ; mais il n'est pas absolument pur. Deux raies de nuages très étroites le traversent au-dessus des collines violettes qui me font face, et ces raies ont tout juste la couleur du sang. Deux coups de pinceau, deux sig'nes vermeils. Dans la splendeur très douce qui rafraîchit mes yeux ce sang répandu coule et s'allonge en filets d'Oran à Orléansville et à Miliana, plus loin encore. A mesure que l'azur devient plus sombre, il prend le ton de la pourpre, on dirait qu'il se fige, et le voilà presque noir. La plaine indéfinie qui s'étend de ma droite à ma gauche s'est vêtue d'hyacinthe, de rose et d'or, et ses terres les plus arides sont alors devenues les plus belles; ses villages ont brillé comme des rubis ou des opales ; ses moindres arbustes ont retenu quelques ra^^ons de la lumière mourante : ses plus petits ravins gris ou rougeàtres ont eu leur minute de gloire ; puis des vapeurs à peine sensibles se sont levées, et, sous ce ciel immense, merveilleusement tendre et terrible, je la vois lentement défaillir comme une femme accablée d'une magnifique lassitude. Toutes les bigarrures dont les hommes se sont efforcés de la couvrir, tous les oripeaux de la

richesse et de la misère qui faisaient d'elle en plein jour une reine défroquée, tous les satins et tous les velours de ses blés et de ses vignes, tous les haillons sordides de ses halliers^ s'évanouissent dans une teinte obscure qui n'est pas encore de Tombre^ et le crépuscule étend enfin un long vêtement sans couture, uniformément brun, sur les belles lignes de son corps.

« Les voyageurs en voiture ! » crie le conducteur. Il n'y a plus qu'un voyageur, je monte seul dans le coupé, et je roule à travers des mamelons, puis sur un plateau vids, dans la nuit.

Les t limeurs de kîf

Quand on demande à fumer du kîf dans un café maure, un jeune homme aux mouvements lents, coiffé d'une calotte rouge, vous présente de tout petits bâtons noirs, gros comme des allumettes, les brise, les mêle à du tabac de Constantinople grossièrement haché, et en bourre la partie supérieure d'un fourneau de pipe en terre. Il ajuste ce fourneau sur un tube qui plonge dans une boule de cuivre à moitié remplie d'eau. De cette même boule part un autre tuyau par lequel on fume. Une fois le fourneau avivé par le souffle du serviteur, on se baigne les bronches d'une sorte de vapeur douce, parfumée, indéfinissable; on boit une gorgée de café à la fleur d'orange, et on sort, la tête un peu troublée. Si Ton va dîner ensuite chez des amis, la compagnie vous trouve l'air singulier. On fixe les gens avec une

persistance inexplicable: on développe logiquement, sans nuances, un long discours, comme si l'on n'avait pas devant soi d'interlocuteurs. On a le teint mat, le visage calme et plus agréable à voir que d'ordinaire. Quand on rentre chez soi, on s'étend dans son meilleur fauteuil^ on regarde un bouquet de fleurs ou un objet brillant, on roule une cigarette, puis on la rejette, n'aimant plus le mouvement, et, les coudes bien posés, la tète appuyée on s'embarque dans des raisonnements dont les conclusions sont toujours agréables. On reprend l'une après l'autre toutes les petites difficultés du jour. Les devoirs s'accomplissent sans peine ; les passions se transforment en émotions douces. A - t - on une dette ? Elle est payée. Un amour? Il est satisfait. La vie vulgaire, saccadée et raboteuse, n'est plus qu'une longue pente sur laquelle on glisse avec plaisir.

Cela doit suffire aux hommes du monde qui veulent faire connaissance avec le chanvre indien. Il est dangeteux d'y revenir, mais il est bon d'en avoir usé, à moins qu'on n'ait lu quelques pages célèbres de Baudelaire, pour bien comprendre le grand tableau que M. Gabriel Ferrier a exposé à Alger sous le titre de Mchâcha ou

t*N TAHLEAU

Fumoir de kîf. Le peintr'e, qui est un poète réaliste, a pris pour sujet une réunion d'indigènes adonnés jusqu'à la frénésie aux ivresses de la redoutable plante. Il nous a jetés brusquement devant une des apparitions les plus sombres et les plus éclatantes qui se puissent imaginer, et voici, pour ma part, ce que j'y ai vu.

Le poison bleuâtre monte en lourdes spirales dans la grande salle blanche. Il circule invisible dans les veines dune dizaine dhommes assis ou couchés. Leurs yeux s'agrandissent, leurs prunelles sont démesurées et fixes, leurs bras tombent le long du corps. L'un est vautré sur le dos, le sourire aux lèvres; l'autre étend ses membres maigres, prêt à se renverser; un vieux à barbe grise, les 3'eux injectés de sang, a rabattu le capuchon de son burnous couronné de fleurs, et allongé ses jambes brunes; un jeune blêmit comme s'il allait mourir. Ils sont bien ivres, plus ivres que ne peuvent l'être des hommes du Nord : leur vie multipliée s'échappe et luit de leurs lèvres ; ils montent et descendent, en respirant, tous les degrés de l'extase. Demandez ce qu'ils ressentent à celui du milieu qui s'est couché sur le coude gauche, drapé comme un sénateur de

Rome ; regardez droit dans ses yeux noirs, si longs et si pensifs près desquels une fleur de grenade fait une tache vermeille. Avec ses beaux traits réguliers, sa fine barbe brune, ses membres robustes, il aurait pu être pacha comme d'autres, avoir des villes blanches et des gardes de nègres, et des femmes aux chevilles serties de diamans, dansant dans des robes de gaze et de soie, les seins relevés par des bandes de rubis et d'émeraudes, ou bien il aurait gagné de longues batailles et vu fuir des miliers d'hommes devant lui dans la poussière d'or du désert. Il n'en a plus besoin maintenant. Le serviteur à la tête demi-rasée qui allume les pipes vient de lui verser en dix minutes tant d'or et de perles, tant de femmes et tant d'armées^ qu'il en a la cervelle pleine. Un monde prodigieux sort de lui-même, avec ses beautés et ses joies, comme un fleuve inépuisable qu'il regarde couler.

Un bouquet de fleurs, merveilleux, blanc, nacré, rouge, azuré, s'épanouit et monte de la panse énorme d'un vase bleu, le long d'une colonne blanche qui se tord et s'enroule jusqu'au plafond de la salle, quis se recourbe en volutes enguirlandées, et les guirlandes lourdes, souples,

vertes, piquées de points rose vif et rose pâle, qui sont encore des fleurs inoubliables, s'en vont à travers toute la salle, comme les festons d'un temple un jour de sacrifice. Partout des fleurs, toujours des fleurs, aux tiges brisées ou coupées près des corolles, dans les mains de ces buveurs de fumée, à leurs pieds ou sur leurs têtes. Il en est de si éclatantes que des sillons d'ombre se creusent entre leurs pétales. Elles jettent des lueurs ardentes, et meurent comme les âmes d'hommes qui palpitent avec elles, enfiévrées et retranchées du monde réel .

Contre la colonne, près du vase bleu, un fou qui ne fume pas, un déguenillé dont l'épaule a crevé le mauvais linge, est assis, le buste élevé, la tète rigide appuyée légèrement sur le bout des doigts de la main droite, comme un mathématicien qui touche à la fin d'un long calcul. Dieu lui dit des choses que vous ne savez pas. Tout à l'heure, il passait sur le boulevard de la République auprès desfonctionnaires corrects qui se promenaient avec leurs femmes ; tout le monde le regardait; iln'a vu personne, et, certes, il ignore pourquoi il est monté par les petites ruelles ombreuses qui serpentent comme des tubes sous

3l6 UN TABLEAU

les maisons de la haute ville, jusqu'à cet endroitci où il restera tant que cela lui fera plaisir. Baisez-lui la main, si vous êtes musulman, vous pourrez le rencontrer plus tard sous Tarbre paradisiaque des Saints, mais ne lui parlez pas, et surtout ne vous arrêtez pas devant ses yeux. Ils sont clairs comme Teau des sources, ils vous attirent et vous fascinent : mieux vaut encore une gorgée de la fumée traîtresse qu'un pareil vertige.

Orgie sans vin, sans taches, sans cris, sans rixe, sans bruit, sans gestes, sans tables, sans flacons, sans souvenirs et presque sans traces. Il n'en restera demain que des grains de poussière sur les dalles blanches, et les pétales d'un pavot rose sur une natte de jonc. La petite cage treillagée dans laquelle un merle est emprisonné, contre les volutes de la colonne, n'aura mêmepas été touchée. Cette salle parée comme pour un banquet, n'est pleine que de rêves. Le maître du lieu se penche au-dessus du fou et parle à l'oiseau tenant en main une poignée de fleurs purpurines qu'il va peut-être lui offrir. L^n chanteur est assis dans l'ombre, chantant pour lui-même une chanson lente, berçante, entrecoupée de notes aiguës

auxquelles répondent les cordes métalliques de sa mandoline. Le rythme de sa voix accompagne les songes de l'homme aux yeux noirs, et donne de longs élans à ses ^pensées fuyantes, comme la harpe de David réglait le délire de Saiil ; mais cela ne trouble pas les autres, qui sont déjà beaucoup plus loin dans les profondeurs de l'ivresse. Le doux chant n'est pour eux que le murmure d'un grillon, la plainte d'un ruisseau, le froissement de la brise dans le feuillage lustré des orangers, ou même rien qu'une sensation de plus, indéfinissable. Ils jouissent tant de leur propre substance qui se consume, ils sont si abîmés dans leur être, ils s'enfoncent au gré de leur nature intime, dans les Ilots sombres d'une telle nuit, ou dans les ondes lumineuses d'un tel ciel, que les voix les plus aimées ne les rappelleraient plus.

Comme ils sont bien ajustés pour vivre ainsi une bonne fois tout à leur aise! Ils ne se gênent pas, allongés les uns prés des autres dans leurs vêtements de laine blanche qui enveloppent leurs genoux, et quand un nouveau venu entre dans leur cercle, il n'y apporte pas le moindre trouble. En voici un justement, arrivé en

3l8 UN TABLEAU

costume de ville, veste violette, culotte bouffante de toile grise, calotte rouge. Il s'est étendu sur un mince tapis, à plat ventre, appuyé sur les coudes, relevaîît sa jambe droite pour se délasser. Il nous tourne le dos, mais je devine bien son visage olivâtre aux pommettes saillantes qui s'approche d'un léger brasero de cuivre sur lequel brûle une poignée de kîf et d'encens. Il y vient comme le serpent s'allonge vers la flûte du charmeur. Il hume le parfum capiteux et tiède. Personne ne s'en inquiète ; pas un regard ne s'est abaissé sur lui, et voilà que le garçon lui tend la pipe fraternelle au fourneau long' couronné. d'escarboucles. Il va la prendre, et « boire » (c'est ainsi qu'ils disent) la fumée laiteuse qui s'épanche déjà hors du tube ; ensuite, il demandera un verre d'eau fraîche. Quand il aura recommencé huit ou dix fois, il se tournera, sans mot dire, sur le côté, en face du fou, et sa. pauvre, âme ouvrira ses . ailes comme, les autres, en plein calme dans les limbes du monde infini.

Dans le fond de la salle, sur une soupente élevée qui touche presque au plafond, les plus ivres montent et se couchent. Ils sont là trois, réfugiés dans la pénombre, encore plus pénétrés que les

autres par la vapeur transparente qui s'élève autour d^eux. Leurs pauvres corps usés, émaciés comme des corps d'ascètes, sont à bout de forces. Leurs bras sont des fuseaux, leurs mains pendent décharnées, le sang s'est retiré de leurs visages, leurs nerfs sont tendus à se rompre. Ils touchent à la fin dernière. Ils en sont aux rêves tragiques, aux terreurs folles, aux visions de je ne sais quoi de béant et de vide ; celui de droite surtout, qui se serre dans son mince burnous collé aux pointes des épaules comme un suaire. Il grelotte, il ouvre des yeux enflammés. Quelque animal monstrueux est devantlui, qui grandit et s'approche, sans qu'il puisse ni crierni fuir; il est penché sur un abîme; l'estrade est le bord d'un gouffre effroyable dans lequel il va tomber. Comme il se fait petit, et se pelotonne 1 II voit les vautours immenses au cou nu, aux serres aiguës, qui vont s'abattre sur son cadavre et manger sa chair. Le second estassis, les jambes pendantes. Il fume à pleines bouffées, avec rage, sans savoir ce qu'il fait. Lui aussi a une peur horrible : le même feu rouge passe dans ses yeux : il est dans quelque enfer ; il entend des clameurs de victimes, des o'ia^oissements et des hurlements plain-

tifs. Est-ce la musique du chanteur et son hymne d'amour qui résonnent en ce moment dans son âme éperdue comme un millier de voix funèbres? Sont-ce les tètes de ses compagnons qui s'agitent au-dessous de lui comme un troupeau d'hyènes ? Il fume toujours ; il serre le tuyau de roseau d'une main convulsive, et plus il fume, plus son épouvante grandit, jusqu'à ce que la machine humaine qui lui donne maintenant tant d^'angoisses après tant de délices cesse tout à coup de rien fournir, et qu'il s'affaisse comme une bète mourante. Le troisième, oh! le troisième tout nu, dans l'extrême fond, avec son scapulaire passé autour du cou, qui dessine un petit carré noir sur sa poitrine ! il ne montre que son buste, en arriére des deux autres, noyé dans une demi-nuit, les deux bras entr'ouverts, les paumes étendues, comme ces images bysantines qu'on voit sous le porche des vieilles églises. Avec quelle ferveur il invoque son Prophète et toutes les puissances ultra-terrestres après avoir passé par des tourments indéfinissables ! Des draperies lumineuses, vertes, jaunes, rouges^ comme les plis des aurores boréales, flottent devant ses yeux^ puis s'évanouissent, et le ciel lui apparait

subitement blanc, ra5^é de cercles concentriques tout blancs, plein d'anges blancs. Il voit l'assemblée annuelle des saints et le trône de Dieu, à moins que ce ne soit tout simplement le lustre en peau d'orange découpée qui est suspendu au milieu de la salle. Demain, après un lourd sommeil, il s'en ira par les rues avec le fou.

Le mur crayeux, sur lequel une petite main ouverte, signe de puissance et d'éternité, symbole antique de la déesse Tanit, fait à peine une tache que les seuls initiés remarquent ; les blancheurs éclatantes des burnous de laine et des chemises crevées çà et là par des chairs brunes ; le jour tamisé qui passe par des ouvertures invisibles, donnent à cette salle, où s'accomplit une prodigieuse débauche, l'aspect virginal d'une chapelle ; et à tout prendre, cette orgie est bien la plus idéale, la plus proche du délire divin, la moins humaine que l'homme ait jamais inventée. Un mysticisme brutal, un détachement violent et artificiel des choses de ce monde, une abdication parfaite de la personnalité, n'est-ce pas là ce que les religions populaires conseillent, ce que la foule honore chez tous les bienheureux ?

Les pipes fument comme des encensoirs ; Todeur de l'encens se mêle à celle du chanvre ; c'est ce parfum, refroidi, qu'on sent dans les cryptes des basiliques, autour des tombeaux des évoques. Chacun de ces hommes-là, s'il était bien dirigé par un cheick religieux, deviendrait un derviche : il y est tout préparé ; c'est chez eux que se recrutent les saints. La confrérie des Hachîchîn, dont nous avons fait les « Assassins », était assez célèbre, quand le Vieux de la Montagne, contemporain de Saint-Louis, envoyait ses disciples poignarder un Sultan sur son trône, et se faire rouer ensuite avec bonheur. Or, qu'était bien le hachîch (herbe) de ces Hachîchîn ? Du kîf, comme celui qui brûle ici dans toutes ces pipes allumées, et sur le réchaud ciselé. Avant de les leur faire boire ou manger (car on les mange encore dans des confitures de jasmin ou de rose), le Vieux bénissait les petites graines de chanvre comme le seul présent de Dieu capable d'affranchir l'homme des tentations basses et des terreurs du monde. Les Maures de M. Ferrier ne poignarderont personne ; mais ils ont déjà renoncé aux relations ordinaires de la vie; ils ne sont disciples d'aucun cheick, mais

ils ont immolé déjà leur volonté. Ils voient assez de formes innommées, ils entendent assez de voix inconnues, il passe dans tout leur être assez de frissons étranges, pour que rien ne les étonne plus jamais. Ils croient maintenant à l'impossible : ils vivront sans peine dans le fantastique et dans Tabsurde. Les hallucinations du jeûne, et les éblouissements qui suivent les longues prières, ne feront que leur rendre sans fatigue et sans péril ce qu'ils sont venus chercher là au prix de leur santé. Enfin, leur orgie est comme le prologue d'un drame religieux. La moindre suggestion suffirait maintenant pour les entraîner dans le tourbillon d'où sortent, rajeunies^ les âmes des martyrs.

Etrange race d'hommes, pour laquelle la destruction, le retranchement de la nature, est le suprême bonheur 1 II en est ainsi du 3laroc à l'Indo-Chine, en Perse, dans les Indes, sur toute la bande de terre où la vie matérielle est la plus heureuse! Plus l'air est doux, plus les femmes et les fleurs sont belles, plus les étoiles scintillent sur le velours du ciel, plus le soleil glorieux féconde la terre, et plus l'homme semble s'en détourner avec une secrète horreur. La pipe de

chanvre des gens d'Alger n'est rien auprès du fourneau minuscule dans lequel les Asiatiques fument leur opium, et la religion de Mahomet, malgré ses apparences farouches, est bien peu de chose en comparaison du Nirvana bouddhiste qui anéantit la religion elle-même et l'homme entier. Ce sont justement ces contrées bénies où nous allons chercher, nous autres, la santé et la joie de vivre, qui fourmillent d'âmes délirantes et ascétiques, singulièrement avides de mort. Les poisons et les paroles qui font perdre la raison viennent ensemble de là, le kîf et l'opium avec les moines. C'est de là que sont partis^ en sens contraires, les deux immenses courants mystiques qui ont failli submerger la Chine et l'Europe rationalistes. Là enfin on glorifie et glorifiera éternellement, en face des splendeurs du monde, le renoncement, la misère et la folie.

Explique qui le voudra ce problème de haute histoire philosophique, soit par l'insuffisance de la nature, étrange blasphème, soît par la vanité maladive de Thomme, le seul être mal fait qui so?t en désaccord avec l'univers ; peu nous importe M. Ferrier a fait là un bien beau tableau. Je l'ai vu^ ce tableau^ pour la première

fois, à midi, dans la salle des Fètesdu Théâtre d'Alger, par une clartée absolue et presque impitoyable, tant elle donnait de précision à tous les tons et à toutes les lignes. Il faut qu'un artiste soit bien sûr de son travail pour l'exposer à une pareille lumière. Les ignorants comme moi, qui ne connaissent en fait de peinture que celle du soleil, se montraient du doigt les fleurs, les carrelages, les vêtements, les visages, les 5^eux surtout, et se récriaient. Quels coups de pinceau, ou plutôt quel coup de couteau ? Car M. Ferrier peint au couteau. Quelles touches brusques, pleines, sûres comme les éclats de voix d'un grand chanteur: Si j'essa3^ais de définir le procédé de jM. Ferrier je dirais qu'il distribue à toutes choses ce qui leur est dû, volontairement parce qu'il sait ce qui leur convient, généreusement parce qu'il est infiniment riche. Il se dégage de cette sorte de réalisme une puissante poésie. Je suis revenu le soir devant son œuvre. Deux longues lignes de gaz habilement voilées l'inondaient de lueurs dorées et palpitantes. Des draperies sombres, énormes, retenues par des cordes, l'encadraient de droite et de gauche. On eût dit un appartement vrai, plein de personnes vivantes,

et, en même temps, l'idéal, le merveilleux, l'irréel, l'âme enfin de cette large toile pleine d'une vie surhumaine s'en dégageait par effluves. Tout Alger défilait là-devant : des gens instruits, des femmes du peuple, des juifs, des Mauies. J'étais au milieu d'eux. Ils se pressaient à bonnes distance, les uns derrière les autres^ n'appréciant plus le détail, mais jouissant de l'ensemble, accumulant en eux-mêmes, silencieusement, un trésor de sensations et d'idées nouvelles. Alors, moi aussi, j'ai oublié le peintre et la peinture, j'ai vécu pour un instant l'étrange et mystérieuse existence dont j'avais les yeux éblouis. C'est à ce moment que j'ai voulu revenir ; c'est cette impression que j'ai voulu rendre. Quand vous admirerez à votre tour le tableau de M. Ferrier, vous y trouverez certainement autre chose ; mais ce que j'y ai vu y est bien. Si vous en doutez, je vous invite à venir faire un tour de promenade dans notre haute ville blanche. Nous entrerons ensemble chez des fumeurs de kîf (i).

(i) Publié dans le Journal des Débats,

UN SEIGNEUR TARGUI

Kenan ag Tissi est un Targui, neveu du chef des Touareg Taïtoq qui occupent, dans le Sahara central, à douze cents kilomètres d'Alger et à [sept cents du Xiger^ les deux routes qui mènent dTn-Salah à Agadèz et à Tombouctou. lia desesclaves, des chameaux de course, un cheval, des serfs de sa race qui apportent des dattes et des moutons à sa tente, des Arabes qui lui payent tribut. Il est peut-être âgé de vingt-cinq ans. Il est marié, et sa femme s'appelle Fedada. Il a été pris à la guerre, et il est captif en Algérie depuis trois ans.

C'est un homme de haute taille, très mince et d'une force rare. Comme il venait dêtre amené à Ghardaïa, dans le Mzab, la main gauche brisée par une balle, exténué par la soif et la faim, un officier lui demanda comment les Touareg lancent leurs longs javelots de fer. Il en prit un de

328 UN SEIGNEUR TARGUI

la main droite, le fit vibrer à la hauteur de son épaule, et Tenvoj^a, à la distance de quinze mètres, dans le tronc d'un palmier, où il s'enfonça. Personne ne put Ten arracher, et il fallut, pour l'extraire, creuser Tarbre avec un couteau. Il n'a jamais connu la peur.

Encore à Ghardaïa, comme un spahi l'avait heurté sans lui faire d'excuses, il bondit chez rinterprète, et l'entraîna dans le bureau du commandant. Là il dit :

— Vous m'avez pris. Faites-moi tuer tout de suite contre un mur. Mais je ne veux pas que vous me laissiez insulter par vos don: astiques !

Il est grand seigneur toujours, au fond de la plus noire misère. Il ne parle que la tamahaq, qui est la langue de ses frères et .e ses parents nobles ; il s'obstine à ne pas app::>ndre un mot d'arabe, parce que des Arabes, l:,-bas, sont ses tributaires. On lui a fait des présents ; mais il n'en a rien gardé qu'une robe de soie donnée pour sa femme par une princesse, et une ceinture lamée d'argent et d'or dont il se ceindra la tète en allant au combat. Un jour qu'il était dans le fort de Bab-Azzoun, à Alger, avec d'autres Touareg prisonniers comme lui, je le vis leur distri-

UN SEIGNEUR TARGUI

buer des étofFes qu'on lui avait apportées pour se tailler des vêtements, et un d'eux me dit:

« C'est toujours comme cela: son père en fait autant, et son frère aussi. Ils n'ont rien à eux sinon la première place dans les conseils et à la guerre. Nous autres, nous acceptons ce qu'ils nous donnent, puisque telle est leur habitude ; mais tu verras cependant qu'il ne manquera de rien. Nous l'habillerons. Si nous étions chez nouSj et que l'ennemi lui eût enlevé son troupeau, il n'aurait qu'à s'installer au milieu du mien avec toute sa famille, et il le mangerait que j'en serais fort honoré. »

Un autre jour, comme jelui avais recommandé de se vêtir comme un grand chef pour aller voir des courses avec les autres, je trouvai ses compagnons, et même un esclave qu'on venait d'ajouter à leur bande, accoutrés superbement dans leurs robes noires, bariolés de ceinture -i et de baudriers rouges, coiffés de hauts bonnet:; rouges à glands de soie bleue, et lui se tenait debout en avant dans une mise très simple. Jelui en fis la remarque. Il me répondit :

— (( Ne m'avais-tu pas dit de m habiller comme un anifar.

33o UN SEIGNEUR TARGUI

Le monde entier n'est rien pour lui. La richesse et la force ne sont à ses yeux que des instruments de la gloire, et notre civilisation matérielle tout entière reste au-dessous de son extraordinaire orgueil. Musulman comme devaient l'être les compagnons du Prophète dans leurs cœurs simples, il savait qu'il existe autour des élus une multitude de mécréants innombrables : il s'est étonné deles trouver meilleurs qu'il n'avait pensé, mais aucune de leurs inventions n'égale pour lui la plus petite vertu d'un barbare, et s'il a élargi son cadre, c'est encore pour le partager en deux sections ; celle des hommes nobles et celle des hommes vils. Il se plaît à comparer l'égoïsme, la duplicité, la bassesse de ceux qui ne vivent sur la terre que pour la terre à l'idéal que l'exercice du commandement, la fraternité guerrière et la foi religieuse ont forgé dans son âme. — Il a des sentences comme celles-ci : Une bonne action ne va pas loin sans revenir au bienfaiteur. — Si un homme de race t'a fait injure, rends-lui un service qui le fasse rougir. — Un cœur généreux vous fait toujours place. — Cherche toujours à l'emporter sur les hommes : tu arriveras à être leur égal. »

UN SEIGNEUR TARGUI 33 1

Il est poète : il a composé plus d'une chanson monorime que les femmes de ses tentes, aux joues bleuies par Tindigo du Soudan, chantent en s'accompagnant de leurs violons. Il y a dit la beauté de Tidaouit pareille au jeune palmier dont les fruits jaunissent, la vertu de Nanna aux belles tresses, sur qui les j-eunesgens ne tiennent aucun propos, les langueurs de l'isolement du guerrier qui veille dans la plaine immensément plate autour de laquelle le mirage élève des plantes dans l'air tremblant, les ivresses des victoires remportées sur les Aoulimmiden, ses ennemis mortels.

L'Aoulemmèd est parti de bon matin ; il a fait lever les chameaux. — Nous les suivons :j'ai conscience de ma force,

— et je garde dans ma poitrine la parole de vengeance — que Choumeki m'a dite, et qui est ma vie. — Deux nuits et une troisième, les gueux, — nous les joignons quand ils sont auprès des puits. — Je les fusille avec le bruit du feu rapide ; — alors ils prennent la fuite en désordre ; ils se retirent sur une colline, autruches — de Silet qu ont dispersées les lévriers. — Nous en emportons des sabres aux beaux fourreaux et des boucliers blancs comme la crème,

— et des chameaux gris qui méritent l'éloge, — sur lesquels on peut attacher la selle pour les jolies femmes.

Singulière destinée que la sienne ! Il y a trois

332 UN SEIGNEUR TARGUI

ans et demi, quatre ans peut-être, il était sur la route d'Agadèz au Damergou av^ec son frère aîné établi depuis longtemps chez les Touareg de l'Aèr, et devant lui s'étendaient à perte de vue les riches cultures du pays des Noirs, ou bien il tombait, à l'aurore des pigeons, entre Araouan et Tombouctou^ sur ses Arabes rebelles, fendant des têtes de son sabre indien, traversant des poitrines de sa lance aiguë comme une épine. On est venu lui dire que les Chaamba Mouadhy, qui sont prés d'El Goléa, avaient fait tort aux Taïtoq en enlevant les chameaux d'un de leurs amis, et il s'est mis en route vers le nord, lui, quarantième, avec une troupe de serfs et de nobles mélangés.

Au bout d'une course de 850 kilomètres sous le soleil du mois d'août, surpris et enveloppé avec quinze de ses compagnons, il en a vu fusiller huit, n'a échappé à la mort que par miracle, a été jeté comme une bête fauve blessée et toujours dangereuse dans la cour du bordj de Ghardaïa, en face des Français" cju'il n'avait encore jamais vus, poussé d'étape en étape jusqu'à Alger, enfermé dans une forteresse, puis laissé relativement libre avec les siens sur une terrasse.

UN SEIGXECR TARGUI 333

étonné de notre clémence, humilié de nos rigueurs, mais toujours inébranlable.

Ensuite, il a traversé la mer « aux croupes mouvantes », et la France presque en entier. Il ne savait pas auparavant qu'une barque flottât sur l'eau, ni qu'on pût attacher un cheval à une voiture, et il est tombé dans Paris en pleine Exposition.

(( Comment donc, me disait-il, appuyé sur la balustrade du pavillon central, comment se peut il faire que vous vous réunissiez en si grand nombre sans vous connaître? Chez nous, quand deux hommes s'aperçoivent de loin pour la première fois, ils s'avancent prudemment l'un au-devant de l'autre, la lance à la main et commencent par se demander les noms de leurs pères. Ce n'est pas la religion qui vous unit^ car vous ne priez point. Notre Seigneur fait ce qu'il veut ; mais c'est une bien grande merveille qu'il vous ait donné tant de beaux chevaux, tant de soie, tant d'or et tant d'argent, des terres si fécondes que je n'en ai jamais vu de plus belles même dans le Soudan, et celte ville toute entourée de canons, si grande qu'on n'en ferait pas le tour en dix jours, à vous qui vivez sans lois, qui mangez

334 UN SEIGNEUR TARdUI

sans pudeur, à visage découvert, tout ce qui vous fait plaisir, même des choses immondes, et ne connaissez même pas le nom du Prophète. Ce sont là des signes de malédiction, et vous paierez cher vos joies dans l'autre monde ; mais peutêtre aussi vous serez sauvés parce que vous êtes polis et généreux comme des hommes libres.

(( Je reviendrai là plus tard avec mon frère aine et quelques-uns de ses amis, quand on m'aura délivré. Nous amènerons avec nous nos femmes et nos esclaves pour nous préparer notre nourriture, nous descendrons tous chez toi pour te faire honneur, et tu verras alors ce que nous sommes. Ensuite, tes amis viendront voir, s'ils le veulent, comment nous exerçons l'hospitalité. Quant à toi, tu sais notre proverbe : Ce qui est dans la parole est dans le silence. ■)

Il me répétait cela, les )^eux dans les yeux en me tenant la main, pendant que le rapide débouchait à Marseille en vue des eaux bleues, et le lendemain encore, quand la Kasbah triangulaire du vieil Alger tout blanc reparaissait devant nous.

Maintenant, comme pour justifier sa confiance hautaine et absolue dans les décrets de son Sei-

UN SEIGNEUR TARGUI 335

gneur, voilà que ce captif traîné saignant et presque nu de Hassi Inifel à Ghardaïa, le lo août 1887 devient une des pièces les plus importantes du jeu qu'il nous faut jouer dans l'Afrique du Nord.

Retenez bien ceci, qu'il est le neveu de l'Amr'ar des Taïtoq, et par conséquent son successeur désigné par la coutume des Touareg, qu'il tient par le sang à l'Amr'ar des Hoggar, Ahitaghel, qu'il est connu et estimé chez les Azjèr, que son frère aîné réside chez les Kèl Ouï, dans l'Aèr. La nouvelle de sa captivité s'est répandue depuis trois ans d'El Goléa à Agadèz, à Ghadamès, à Ghat, sur des lignes de parcours qui n'ont pas moins de quinze cents à deux mille kilomètres de longueur dans le Sahara central. Son oncle, Sidi ag Kerrazi, a négocié avec nous pour le délivrer. Des courriers qui marchaient au moins trois semaines pour nous porter ses lettres, et trois semaines pour lui rapporter nos réponses, se sont croisés dans le désert pendant deux ans, et tous les mots de cette correspondance ont passé sous les yeux non seulement des nobles Taïtoq, mais encore des marabouts du Touat qui les ont communiqués et commentés

336 UN SEIGNEUR TARGUI

à tous les guerriers et à tous les conducteurs de caravanes qui viennent chaque année sur leurs marchés.

Ag Kerrazi nous offrait, en échange de la liberté de son neveu et de ses compagnons, la route du Soudan à travers son pays. Nous y avons ajouté une condition qu'il a jugée inacceptable, et la rupture qui s'en est suivie a été comme la fin d'un premier acte récité maintenant par les hommes et chanté par les femmes sous les tentes de cuir du Ahénet et de la Sebkha d'Amadghor ; mais voilà maintenant qu'un émissaire nous arrive des montagnes des Hoggar et cet homme est le propre neveu de Cheikh Othman, également influent dans les deux grandes confédérations des Hoggar et des Azjèr. Il vient de leur part : il est comme le représentant de tous les Touareg du Nord.

Et que nous dit-il ? Que nous demande-t-il en échange de compensations qui vont jusqu'au prix du sang versé ? La paix sans doute, mais aussi quelque chose qui leur tient encore plus au cœur, la délivrance de Kenan. Ils sont prêts à tous les sacrifices pour que cette honte cesse, le futur chef des Taïtoq parqué chez nous comme

UN SEIGNEUR TARGUI 33;

'un mouton, emprisonné comme un malfaiteur. Un ministre trouvera sans doute la solution juste qui permette de les satisfaire. Il le faut, et presque sur l'heure : car, en dépit des utopistes qui nous mènent déjà tambour battant d'Alger au pays de l'ivoire et de la poudre d'or, notre empire africain ne sera jamais qu'un mirage tant que nous ne nous serons pas mis d'accord avec les Touareg. Cette Afrique du Nord qui nous échoit en partage est comme une terre nouvelle qui sort de l'ombre : elle est suffisamment claire près des bords, mais le milieu en est couvert de brume. L'Algérie et la Tunisie d'une part, le Sénégal et le Haut-Niger de l'autre, vont s'allonger vers le lac Tchad puis s'élargir et tendre à se rejoindre ; mais entre elles s'étend l'horreur de ce Sahara funeste dans lequel nous n'entrons depuis trente ans que sous peine de mort. Déjà les chemins de fer transsahariens pullulent dans les cerveaux des ingénieurs ou des capitalistes, et nous en connaissons bien quatre, pour notre part, également attaqués et défendus ; mais ils s'arrêtent tous les quatre devant les mêmes obstacles, et ces obstacles ne sont pas des Alpes abruptes ou des chaînes de

UN SEIGNEUR TARGUI

dunes infranchissables : ce sont des âmes, des âmes violentes, craintives ou irritées. Tout les ingénieurs du monde réunis, et wStanley luimême qui déclare le transsaharien faisable à raison de deux kilomèti'es par jour, n'y pourront rien. Nous avons devant nous, entre le Niger, le Damergouet l'Algérie, quatre confédérations de Touareg que nous devons nous concilier avec beaucoup de dignité et un peu d'adresse. A ceux qui l'oublient ou qui passent outre, il faut faire poser le doigt sur la carte à Bir el Gharama : c'est là qu'est la tache encore fraîche du sang de Flatters. Encore une fois, il faut. en finir pacifiquement avec les Azjèr, les Hoggar et les Taïtoq, et un des premiers articles de notre contrat sera certainement la liberté de Kenan.

Je suis allé le revoir près d'Orléansville. Il est interné maintenant chez les Medjadja, dans la demeure d'un homme excellent et considérable^ Si Henni, qui le traite avec bonté ; mais Tennui finit par mordre sur cette âme et sur ce corps de fer. Il m'avait écrit : « Ne m'oublie pas. Je suis comme un homme mort parmi les vivant3. » Nous nous sommes embrassés, et nous sommes allés au fond d'un jardin nous asseoir

UN SEIGNEUR TARGUI 339

sur la margelle d'un puits, à Tombre d'un figuier. Sa haute taille se courbe, ses épaules pointent sous sa mince robe noire, le voile qui couvre son visage est tendu sur ses pommettes saillantes, et une lourde mélancolie pèse sur ses yeux. Il a gardé ma main droite dans la sienne, et m'a dit : « Tu es le seul qui pense à moi. Que Notre Seigneur t'élève : toi seul sais honorer les hommes, même quand ils sont dans un état misérable ; mais parle. Dis-moi tout ce que tu sais ; car je reste sans nouvelles de personne. » Il connaissait le refus de son oncle ; il ignorait la tentative récente du neveu de Cheikh Othman. J'ai goûté ce plaisir de lui rendre peu à peu l'espérance et de le voir sourire ; mais bientôt il a baissé le front et gardé le silence. Sa condition présente lui paraît trop dure pour qu'il l'oublie, même pendant une seconde. Cette pensée qu'il est toujours captif, et que les étés passent sans qu'il puisse aller une heure devant lui contre la volonté d'un autre homme l'obsède et le ronge; elle consume sa vie. Sa tendresse pour les siens est infinie : mais le regret qu'il éprouve est peu de chose en comparaison de la honte qui l'accable.

340 UN SEIGNEUR TARGUI

Quand il a repris la parole, il m'a dit : « Pourquoi me retiennent-ils ? Dis-moi pourquoi ? Chez nous, on tue un homme ou on le laisse aller. Nous ne faisons pas de prisonniers. S'ils m'avaient offert le choix, j'aurais certainement préféré la mort. Dans la ville d'Agadèz, quand un targui a commis une action mauvaise, le Sultan le fait asseoir au bord de la place publique, et pose sur ses genoux des entraves d'esclave. Il reste ainsi exposé aux yeux de tous, et plus tard il est chansonné dans sa tribu sur les violons des femmes. C'est le plus grand châtiment qu'un homme noble puisse subir ; mais enfin, on lui rend la liberté quand le soir arrive. Moi qui ne vous connaissais même pas, et qui n'ai fait que reprendre des chameaux à ces maudits Chaanba, vous m'avez enchaîné sur la route de Ghardaïa à Laghouat, vous m'avez emprisonné à Alger, et maintenant vous me tenez là, me répétant de mois en mois que, s'il plaît à Dieu, je vais partir. » Son chagrin s'est exhalé ainsi jusqu'à la nuit, en plaintes entrecoupées sur sa vie ternie, sur son honneur perdu.

Le lendemain matin, nous nous sommes retrouvés à la même place, et avec l'insistance

UN SEIGNEUR TARGUI 84 1

d'un enfant il m'a fait répéter ce que je lui avais dit la veille, puis il m'a donné quelques lettres écrites en tamahaq pour ses compagnons dispersés comme lui chez des Arabes, Le soleil était déjà haut, mon cavalier me pressait pour regagner Orléansville, et je ne pouvais pas encore me séparer de lui. Enfin, nous nous serrâmes les mains une dernière fois. Il sortit du jardin derrière moi, et me regarda partir sans faire un geste, comme pour donner aux arabes qui l'entouraient une leçon de gravité. Son dernier mot avait été : « Dis-leur qu'ils me délivrent. ))

Voilà qui est fait, mon cher Kenan, et je crois bien qu'enfin ton heure est proche. Tu reverras tes tentes, et la vallée de l'Amja couvertes d'herbes fines, et Fedada qui ne porte plus de parures depuis que tu es absent ; tu seras amr'ar des Taïtoq, après ton oncle ; mais la blessure faite à ton orgueil se guérira-t-elle ? Oublieras-tu tes noirs soucis d'autrefois pour ne te souvenir que des bonnes paroles et des soins d'un ami ? (i)

(i) Quelques jours après, Kenan ag Tissi s'es- enfui et a regagné son désert avec une hardiesse et un bonheur encore inexplicables.

J'ai devant les yeux la colline de Kouba où s'est passée l'adolescence de Margueritte ; elle brille éclairée par un doux soleil au-dessus d'un bois de pins et de villas blanches. Sa place est là tout aussi bien et même mieux qu'aux bords de la Meuse. Ses premiers et ses derniers jours ont été donnés à sa terre natale ; mais ici nous revendiquons presque toute sa vie. Africain d'élection, c'est en Afrique qu'il a grandi, et encore cette Afrique-là n'est pas celle qui s'étend, couverte d'orge et d'oliviers, le long de notre mer bleue ; c'en est une autre, plus lointaine, qu'il faut connaître pour la comprendre. Par un singulier caprice du destin, ce Français, ce Lorrain, ce compatriote de Jeanne d'Arc et du duc de Guise, se trouve être un fils de steppe, un enfant de Laghouat ou de Teniet-el-Had.

Là-bas, bien loin de l'autre côté des monta-

gnes du Tell, sous un ciel sans nuages, sont des plaines sans limites, domaine infini de Tair et de la lumière, pays de la sobriété et de la santé, où les plantes sauvages ne donnent pas d'ombre, où les chevaux et les gazelles volent sur la terre comme les faucons dans l'azur. Nos villes sont bcities sur des ruines. Là-bas, les tentes se dressent pour une nuit sur des tapis de sable pur. Ouvertes toutes grandes devant la frange d'or du couchant, elles se ferment au crépuscule et disparaissent avant l'aurore ; elles sont déjà pliées quand les étoiles pâlissent, et la caravane s'ébranle avec le jour sans donner un regard à la place où fut son foyer. Il n'est pas de philosophe qui soit détaché du monde comme le nomade élevé dans cette nature sévère, mère éternelle des vertus primitives. Sans meubles et même sans lit, il ne possède que ce qu'il faut pour vivre, et il s'en croit à peine propriétaire. Il jette en passant des grains de blé dans un champ ; il moissonne en passant. Il emprunte ses vètemensàla laine de ses moutons^ ses bandes détente au poil de ses chameaux ; un trou creusé au pied d'une dune lui donne à boire. Ce sont des dons de Dieu. Il en fait largesse quand un hôte se présente ; il

puise dans le bien commun pour l'assister. Sa vie même, qu'il compte par saisons comme celle des plantes et des animaux qui l'entourent, n'est pas à ses yeux un bien personnel. Quand le moment vient de la risquer, il monte joyeux sur sa jument de guerre, et, la tête au vent, il disparaît dans la mêlée comme un trait de foudre. S'il y meurt, il est chanté à la façon des héros d'Homère par des poètes cavaliers comme lui. Son nom vole quelque temps sur les lèvres des hommes, puis sa mémoire s'efface avec les traces de ses pas.

C'est dans ce milieu que Margueritte s'est développé. Esprit d'élite, pénétrant et droit, il portait en lui toutes les qualités du soldat. Le désert en a fait un homme supérieur. Il était d'ailleurs prêt à le comprendre et à 3^ régner dès l'âge où nos jeunes gens se demandent ce qu'ils vont faire. A quinze ans, il était gendarme maure. Brigadier à dix-sept ans, il se battait pendant toute l'année 1840, celle qui suivit l'expédition des Portes-de- Fer. Il était de ceux qui forcèrent le col de Mouzaïa. Il n'avait pas dix-huit ans quand il défendait^ comme sous-lieutenant, la ligne de l'Arach en avant d'Alger, prenait part au ravi-

taillement de Jliliana, se battait encore contre les Kharezas, était cité quatre fois à Tordre du jour, toujours en avant, toujours prêt à charger, grave et réfléchi autant qu'intrépide. Il s'était réengagé simple soldat après la dissolution des gendarmes maures, avait reconquis ses grades de mois en mois, et, de nouveau maréchal des logis imberbe, avait dirigé, sauvé une armée àtravers les neiges de l'Ouarensenis. A vingt ans, il avait reçu la croix de la Légion-d'Honneur. Il avait appris l'administration et la conduite des troupes dans cette école supérieure de guerre dont Bugeaud, Changarnier, Saint-Arnaud, Lamoricière étaient les professeurs^ et dont les salles de cours étaient la Mitidja, le Titeri, la vallée du Chélif. Là toutes les qualités nobles de l'homme d'action entraient en exercice dans une infinité de marches et de batailles confuses au début, mais bientôt élargies sur un espace immense et réglées comme des joutes chevaleresques, avec cette différence que les armes 3' étaient aiguës, et le pardon inconnu ; époque héroïque où. tenus en échec par la foi religieuse et la prodigieuse volonté d'un seul homme, Abd-el-Kader, nos régiments s'étaient élevés comme lui jusqu'au dévoue-

ment absolu ; où l'on voyait des colonnes d'un an, des courses de cavaleries à cent lieues de distance, des résistances à outrance dans des postes sans murailles ; où des deux côtés les chefs et les soldats combattaient en loques pour un idéal : où la mort se donnait et se recevait sans emphase ; où les défaites mêmes ne comptaient pas. Alors d'Aumale et Morris se jetaient avec 200 cavaliers sur un camp de 6,000 hommes, sabraient et dispersaient en vingt minutes 2,000 guerriers surpris, dont les femmes seules auraient pu les arrêter en tendant les cordes de leurs tentes, folie héroïque de la jeunesse; alors un simple soldat, un trompette, Escoffier, au milieu d'une déroute sanglante, descendait de son cheval et l'offrait à son colonel démonté en lui disant : « Ce n'est pas moi, mon colonel, qui rallierai l'escadron », et, deux mois après^ comme il était prisonnier, Abdel-Kader lui-même lui remettait la croix, en grande cérémonie, au nom du roi de France; alors, le capitaine Lelièvre et ses zéphyrs repoussaient à coups de baïonnette, sur les brèches de Mazagran, toute une armée ; alors encore, Abdel-Kader (qui décidément est le plus grand) insulté par les siens après un échec, jeté hors de

sa tente, séparé de sa femme et de ses enfants dont on lui criait qu'il était indigne, remontait à cheval sans dire un mot, suivait notre arrièregarde, faisait seul avec elle le coup de feu pendant deux jours, et, le troisième, se retrouvait à la tète d'un nouvel escadron de fidèles émerveillés d'une si incroyable constance. Il faudrait tout citer dans ce poème de l'armée d'x\frique, tout, depuis Constantine jusqu'à Isly, depuis Isly jusqu'à Sébastopol,

Margueritte allait avoir vingt et un ans, quand Saint-Arnaud lui confia le bureau arabe de Teniet-el-Had, en 1844. Il n'était pas encore souslieutenant de chasseurs d'Afrique. Dix ans plus tard, Randon renvo3"a commander le cercle de Laghouat dont le ksar venait d'être pris d'assaut par Pélissier. Il n'en revint qu'en 1861, officier de la Légion-d'Honneur et lieutenant-colonel. 3Iesurez sur la carte, non pas l'espace compris entre Teniet et Laghouat, mais bien au delà, dans le Nord et dans le Sud,- Ténorme étendue des terres à peu près incultes qui séparent Orléansville du ^rzàb ; donnez à ce territoire une largeur égale à la moitié de sa longueur. Peuplez-le de tribus belliqueuses, agiles comme des bêtes

fauves, quelquefois réunies contre nous, le plus souvent occupées à se « razzer » les unes les autres. Comptez bien le nombre d'années compris entre 1844 et 1 861, dix-sept ans. Que peut devenir un homme bien doué sur un tel théâtre et dans un tel espace de temps ? Margueritte n'était attaché au monde par aucun lien : élevé dans le culte de la patrie, il n'ava.it de biens que ceux qu'elle lui donnait pour la servir, sa modique solde, son cheval et ses armes ; il avait bravé la captivité et la mort la plus cruelle déjà cent fois, alors que jouer sa tète n'était pas un vain mot ; il était sobre, léger, maître de son corps ; tout son être, qui n'avait rien perdu de son énergie native dans des études étroites, procédait par détentes rapides, frappait les coups droits et décisifs qui sont le propre des hommes de race et des primitifs. Il s'empara vigoureusement de cette nature et de ces hommes, il les dompta, il les aima surtout d'un amour sincère. A peine quelques baraques s'élevaient à Teniet quand il y arriva. Il y bâtit un village, traça des chemins, aménagea des fontaines, éleva des maisons de commandement, construisit des barrages, dont un, celui du Nahr Ouassel, arrêta un torrent de cent soixante mètres

LE GENERAL MARGUERITTE 34g

de kirge et de huit mètres de profondeur. Au sud de Teniet, il fora des centaines de puits et sillonna le steppe de six-cent-trente-cinq kilomètres de routes destinées au transjDort des laines, en prévision et dans l'intérêt de la paix qu'il imposait. A Laghouat, qu'il reçut ruinée, une ville entière sortit de ses mains sur la lisière du grand désert; il rêvait d'en taire un entrepôt immense, un port rival d'Alger au bord de la mer du Soudan qui répond, également stérile et bleue, à la mer latine. Dans ces pays vastes il a ses ineqâin (stations) comme les saints ont les leurs ; il a bâti autant de maisons de refuge et creusé autant d'abreuvoirs que les élus d'Allah y ont consacré de chapelles par leurs extases ; les monuments qui témoignent de son énergie civilisatrice sont aussi nombreux que ceux qu'a élevés la foi religieuse la plus ardente du monde. Il arrive même qu'ils se confondent, et c'est merveille que de rencontrer, quand on suit ses traces, ces deux expressions contraires de la vie humaine associées sans violence dans l'immensité du Sud. L'impression que m'a faite une de ses créations les plus chères, Messâd, à peu de distance de Laghouat, est ineffaçable. Cette toute petite ville,

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flottant dans la poussière d'or d'une après-midi au-dessus d'une forêt noire de palmes, m 'apparaissait de très loin, dans le fond d'une avenue déserte faite pour le défilé d'une nation nomade, et les deux bordures de cette avenue étaient deux chaînes de montagnes toutes nues, d'un gris de perle sans tache. Quand j'entrai dans l'oasis, j'y trouvai, à côté d'un village misérable fait de cailloux croulans, un édifice de style oriental, bordé d'arcades, précédé d'une cour carrée, et, à côté, une élégante mosquée bâtie depuis peu de temps sur le tombeau d'un dévot musulman. Deux personnages magnifiques de costume et très beaux dévisage m'attendaient dans la cour, comme des princes d'un conte de fées, et m'accueillirent par ces paroles : « Vous êtes chez vous : nous sommes tous ici les enfants d'Amargrêt. » wSous cette forme bizarre le joli nom de Margueritte passait ainsi dans la légende. Je m'assis, et me pris à considérer, sur un tertre voisin, la ruine calcinée de Ksar-el-Baroud, un château-fort romain, où s'est rencontrée une dédicace de soldats du temps de Septime Sévère. 1650 ans après la splendeur du grand empire, Margueritte avait renouvelé à Messad l'œuvre des maîtres du monde, et fait

un peu mieux qu'eux, en inspirant la confiance et Tamour là où ils n'avaient régné que par la peur. L'a-t-il assez parcouru, sillonné, battu, ce désert infini ! Il n'était pas de mois où il ne se mit en route avec ses spahis, ses cavaliers de bureau et quelques chasseurs d'Afrique, bigarrure éclatante d'uniformes et de manteaux rouges, noirs, bleus. En arrière et sur les flancs se massaient les goums arabes, cavaliers riches étincelants sur des chevaux à demi-couverts de soie et d'or, cavaliers pauvres juchés sur des selles de bois nu, serrant les flancs de leurs bêtes dans leurs jambes de bronze, tous frères et camarades dans le pêle-mêle égalitaire des grandes familles barbares. La troupe développée en largeur allait devant elle depuis l'aurore, au pas de ses montures fines, sur les collines bosselées de touff"es d'ïdfa chevelu, sur les petites plaines semées d'armoises argentées, montant et descendant, moutonnant dans la blancheur des burnous sous la lourde chaleur d'un ciel d'étain. De temps en temps, des paquets de cavaliers sortaient des rangs au petit trot, faisaient brusquement demi-tour, levaient la tête de leurs chevaux leur déchiraient les flancs avec leurs longs épe-

rons, se lançaient sur la colonne, criant, faisant feu à dix pas d'elle, et, au moment où ils allaient 3^ pénétrer comme des boulets, s'arrêtaient net. Leurs chevaux plies sur les jarrets balayaient la terre de leurs longues queues, tournaient sur place, repartaient en sens inverse, et, quatre à quatre, huit à huit, les guerriers se chargeaient entre eux, se poursuivant et décrivant de grandes courbes comme des ciigles. Des cris brefs, des défis homériques lancés par des gorges rudes se croisaient sur toute la longueur des goums. Des cavaliers plus nombreux entraient dans le cercle vertigineux de la joute, et la fantasia devenait un combat dans un nuage de poussière ra3^é d'éclairs. Il n'}^ manquait que les balles, et encore. Sur un geste de Margueritte tout rentrait dans Tordre, et alors lui-même, se choisissant un compagnon bien monté, partait à son tour. Lui aussi faisait voler son cheval, et, botte à botte avec son ami, passait comme la foudre, incliné sur la selle, le fusil en joue, devant ce millier d'Arabes qui lui criaient : « Salut ! Que Dieu prolonge ta vie I » On allait pendant de longues heures, pendant des jours ; on sortait du territoire d'une tribu jjour entrer dans celui d'une

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autre ; sur la limite idéale de ces petits États, des goums nouveaux prenaient la place des précédents, après les saluts et les bénédictions d'usage, derrière ce jeune homme aux fines m.oustaches blondes, aux muscles de fer ; et c^est ainsi que la vaillance française, l'autorité française, traversaient pour la première fois des régions presque fabuleuses, inconnues jusque là^ frémissantes et comme surprises. Le terme du voyage était une grande plaine où les tribus les plus éloignées avaient reçu l'ordre de se réunir. On les voyait rangées en bataille derrière leurs petits drapeaux rouges, verts ou jaunes ; elles prenaient leur élan d'une lieue comme pour fondre sur les nouveaux venus, avec les éclats et les grondements du tonnerre. Les chefs sautaient à terre, baisaient les mains du lieutenant français, faisaient dresser les tentes, et le ;7//67^ commençait, le inïâd, la. grande Assemblée politique, le palabre interminable danslequel, pendant plusieurs jours, les alliances étaient débattues, les caïds investis ou révoqués, les ambitions d'une multitude de petites familles refrénées^ équilibrées, la justice rendue, les passions apaisées, l'ordre établi, et

cela au milieu du désordre ordinaire de ces réceptions des premiers âges, sans qu'une heure pût être donnée à la méditation solitaire, sans qu'un instant de défaillance fût excusable, sans que le moindre signe de faiblesse pût échapper aux milliers d'yeux qui observaient le jeune Sultan. Singulier vSultan, dont la couronne était un galon d'or et le trône un pliant de toile.

Tout à coup, une lettre arrivait portée depuis cinq jours par des courriers haletants. Bou Maza avait repris les armes, ou bien, à cinquante lieues de là, des révoltes nouvelles faisaient explosion comme des cratères. Lamoricière ou Saint- Arnaud, Bugeaud ou Pélissier avaient besoin d^hommes^ d'orge, de mulets, de chevaux, de chameaux à tel jour et sur tel point donné. C'était à Margueritte de les fournir. Il lui fallait tirer tous les éléments d'une armée de vingt tribus diverses qui n'avaient jamais pu se mettre d'accord, même pour se battre contre nous. Le diplomate se doublait d'un intendant. Il donnait une cohésion rapide à ce monde ondoyant, dispersé, fugitif; il examinait si tout était prêt, bâts, selles, armes, provisions, munitions, et allait de sa personne occuper une des cases de l'échiquier sur

lequel jouait son général. Alors plus qu'aujourd'hui les responsabilités étaient grandes. Il ne fallait pas songer à régler par avance les dispositions d'une campagne en face d'adversaires qui glissaient entre nos brigades, se ruaient en dedans de nos lig'nes, et disparaissaient sans qu'on pût les joindre. Dans les espaces immenses où Ton manœuvrait, il était impossible de se tenir en contact, de correspondre par signaux télégraphic[ues, d^échanger des estafettes, encore moins d'accourir au bruit du canon. Les hommes de ce temps y suppléaient par un concert muet d'intelligences, comme des lions qui chassent en-semble, et l'accord de leurs instincts affinés par la guerre était si juste qu'on les voyait converger sur les mêmes points sans s'être entendus, ou fermer à l'ennemi un passage important avant qu'il eût bougé. Bugeaud en a donné un exemple merveilleux quand il devina, en 1843, qu'Abd-el- Kader, cantonné dans le Sud oranais, près de Saïda, allait s'élancer de là sur la Mitidja. Il y envoya du monde, et Alger fut sauvé comme par miracle. Il s'était sans doute demandé ce c[u'il aurait fait lui-même à la place d'Abd-el" Kader. Margueritte excellait à son tour dans

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cette stratégie supérieure dont le principe constant est d'arriver à temps. Il s'}^ abandonnait avec l'élan d'un artiste et la passion du propriétaire.: il défendait son désert.

Tribus, hommes, animaux de service, en paix ou en guerre, il avait tout en main, il administrait tout, il pliait tout à sa volonté dans une sorte d'étreinte passionnée sur ce sol illimité qu'il nous donnait et nous gardait. Même les bêtes sauvages cachées dans les cavernes, dans les profondeurs des plaines vides ou dans les hautes limites de Tair, il fallait qu'il les atteignît, qu'il joutât avec elles et leurs fît sentjr son bras. Ses Chasses de V Algérie, le seul livre qu'il ait écrit, ne sont pas une fantaisie d'amateur ; il va gravé ses sentimens les plus intimes, et livré, sous forme d'exemple à ses enfant, le secret de son âme; il y a là des récits épiques, des chants de triomphe. C'est encore et toujours l'homme de guerre qui y respire. Il y jouit, dans leur plénitude, de ses facultés maîtresses, le courage, la décision rapide, la passion de la gloire. Le pays dans lequel il vit lui offre toutes les tentations c[ue peut souhaiter son ardeur : il les accepte toutes avec joie. Un jour, il part avec un Arabe

à la recherche d'un lion dans une gorge pleine de hautes broussailles. Son guide, qui le précède en écartant les branches, s'arrête tout à coup et défaille. Margueritte se jette à sa place et voit la bête énorme repliée sur un rocher plat dans l'attitude des Sphinx d'Egypte, en face de lui, les yeux dans les siens. Il épaule avec sans-froid et tire au front. Le lion frappé à mort se renverse tout entier et roule dans un précipice. Après les lions^ les panthères, les gazelles, les autruches, les lièvres, tout ce qui peut être forcé sur la terre ou dans l'air, est sa proie sans cesse renouvelée au prix d'incroyables fatigues. Il s'enfonce en plein Sahara avec une bande de Mkhâlif, qui n'ont que des ficelles pour brides, des chemises pour vètemens, une boule de graisse et de farine pour provisions. Leurs chevaux, amincis par le jeûne, trottent comme des loups affamés. Chemin faisant, ils s'entraînent en dépassant les gazelles qui bondissent comme des balles dans la, plaine. Ils dorment par terre, boivent de l'eau saumâtre, mangent de la viande boucanée, et finissent par se blottir, après des circuits et des ruses infinies, derrière un bosquet de pistachiers dans ledésertdu M'zâb. Les petitss feuilles

des arbres se détachent en plaquettes noires sur le sol luisant ; le soleil est perpendiculaire ; c'est le mois le plus chaud, le jour le plus chaud, l'heure la plus chaude de l'année^ et tous, hommes et chevaux, brûlés, sanglés, frémissent d'impatience, d'espoir et de joie. Les autruches arrivent^ effarouchées par les rabatteurs. Ils en comptent dix, douze, seize. Les voilà à cinq cent mètres : elles passent les ailes gonflées, et le vent soulève les plumes noires, blanches, grises, de ce troupeau léger qui ferait pâmer d'admiration toutes les femmes de France et d'Angleterre. Hurrah î La bande de démons galope derrière elles : elles courent à toute vitesse ; les chevaux volent; elles vont toujours droit saus reprendre haleine ; leurs ennemis se ménagent ; elles s'épuisent, elles se séparent. Hurrah encore ! Margueritte en choisit une, lâche complètement son cheval, ivre et fou comme lui, et, après vingt minutes, sent qu'il se rapproche de sa proie. L'autruche l'attend, les ailes pendantes, le bec ouvert, râlant presque. Il saute sur elle, il la saisit à pleins bras, au risque d'un mauvais coup. Sa première autruche ! Relisez cela dans ses Chasses. Coureur de steppes, seigneur du moyen âge, souverain jeune d'un

peuple homérique, maître presque absolu de terres sans bornes auxquelles il rendait la paix et la vie, cet homme-là a eu sa pleine coupe de bonheur, et, quoiqu'il Tait rudement gagnée, il mérite assurément qu'on l'envie.

Un mariage heureux avec une jeune fille d^\lsace, Mlle Mallarmé, vient à son heure ajouter la tendresse et la bonté généreuse des forts à cette nature déjà fixée dans ses lignes principales comme un bloc de bronze sorti de la fonte ; il achève et polit bientôt dans le commerce d'un prêtre et par de longues lectures tout ce qu'il reconnaît en lui de fruste et d'inégal ; il prend un soin curieux de mettre les expressions de son âme en harmonie avec celles du monde cultivé dans lequel il faudra qu'il rentre, et rien ne lui est plus facile, car il va droit, sans qu'on le conseille, aux plus pures beautés artistiques ou littéraires, ayant vécu, comme les poètes de race et les grands écrivains, de sentiments nobles et d'émotions simples. Xénophon lui plaît par dessus tout, et, dans Xénophon, moins encore le général que le moraliste. Singulière rencontre, où se dévoile, dans ses lettres intimes, une surprenante délicatesse et presque une fleur d'atti-

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cisme, comme s'il eût été nécessaire qu'à travers le temps lanature reproduisît une légère esquisse d'un de ses types les plus accomplis. Que les années s'écoulent ensuite et lui apportent, chacune à son tour, les grades et les honneurs d'une carrière régulière ; qu'il soit rappelé dans le Tell, puis en France, envoyé auMexique, nommé général de brigade à Alger, peu importent les conditions toujours plus brillantes que lui fait la fortune. Ni le temps, ni les hommes, ni les fonctions, ni les récompenses^ n'ajoutent rien à ce caractère trempé pour jamais comme une lame de Damas indien dans l'air du désert ; son cœur s'y est élargi et ne se rétrécira pas ; son âme ne s'abaissera plus au-dessous de l'idéal de la France chevaleresque, dominatrice et généreuse, intacte dans sa gloire et dans sa force, qui, pendant vingt ans, a flotté seul devaht les yeux. Envoyé à Carcassonne, il y songe tristement à ses compagnons d'armes des premiers temps, et surtout à ses barbares amis du désert. Transporté à la Vera-Cruz, il charge avec sa vaillance africaine tout ce qui se présente, culbute les Mexicains à Plan de los Rios, à San Juan de los Llanos, à San-Lorenzo, à Uraapan^

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lançant à toute aventure ses chasseurs d'Afrique qui sabrent et ses chevaux barbes qui mordent dans des mêlées étincelantes ; il est cité cinq fois de suite à l'ordre du jour : mais, chose étrange, jamais la vie ne lui a paru plus obscure ; toutes les lettres qu'il écrit alors sont pleines d'ennuis : il passe à travers cette gloire nouvelle avec indifférence : elle n'a rien qui le retienne ; il aspire à revenir, à finir. Où ? Il l'ignore encore. Le voilà colonel, puis de retour en P>ance, choyé^ attiré, flatté dans les fêtes impériales. Il est mau^ vais courtisan. Il ne craint pas dédire qu'on ma^ nœuvrait mieux dans ses steppes qu'au camp de Châlons ; il ose battre l'empereur au pistolet. On l'écarté, on le renvoie en Afrique, et les temps ont changé. Il ne s'agit plus de pacifier, en concj^uérant, un pays vierge, mais de prendre part à des répressions pénibles, d'encourir des responsabilités délicates, d'administrer enfi^n dans la confusion que crée le conflit déjà déclaré de Tautorité militaire et du régime civil. Il se retire volontairement d'un champ d'action qui n'est plus à lui^ et se renferme dans ses devoirs de colonel à Blida. De 1865 à 1867, il commande le i"" chasseurs d'Afrique. En 1867, il est nommé gé-

néral de brigade, et demeure au chef-lieu de sa subdivision, Alger.

Enfin l'heure sonne, 1870. Le fils du <( père Antoine », le petit gendarme maure de Kouba^ maintenant dans la plénitude de sa force physique et de ses facultés morales, les cheveux grisonnants, le front large et solide, le regard arrêté dans une expression indéfinissable d'audace léonine et de profonde douceur, les épaules larges et dures, la taille droite dans sa pelisse marquée des deux étoiles qui le désignent pour le sacrifice, reçoit Tordre de se rendre à l'armée du Rhin. Au moment du départ, il est seul dans sa maison avec sa femme et ses deux enfants : « Eh bien ! fait-il avec un soupir, adieu ! » Il prend le plus jeune dans ses bras, le rend, le reprend, Tembrasse avec passion, puis se jette dans la voiture qui l'emmène au bateau. Il revient dans son pays natal pour le voir envahi. Wissembourg, Reischoffen coup sur coup ; les désastres se précipitent ; le désordre est partout. Lui s'offre à diriger quelque opération utile, veut se prodiguer, n'est pas écouté, et, faute de mieux, enlève la gare de Pont-à-Mousson occupée par l'ennemi. Là, il fait le siège d'une auberge crénelée, fond

sur les officiers prussiens qui fuient, fait le coup de sabre avec un d'eux, le perce en pleine poitrine, et, comme on lui reproche d'avoir trop risqué, répond : «Nos soldats sont jeunes ; ce n'est pas le temps de se ménager. » Il va trouver l'empereur et le prie de l'employer. Le souverain lui répond en le détachant pour lui servir d'escorte, deux jours avant Gravelotte. On le nomme général de division, et c^est à la veille de Sedan. La nuit fatale arrive. Le cercle de fer se ferme autour de l'armée française. Margueritte et son général de brigade, Gallifet, nouvellement promu comme lui, s'étendent côte à côte dans leurs manteaux, et dorment quelques heures d'un lourd sommeil. Dès le matin, la fusillade crépite de tous côtes, le canon tonne sur la rive gauche de la Meuse, Mac-Mahon est blessé, il faut lutter sans ordres contre un adversaire déjà sûr de vaincre. Alors Margueritte se donne: il fait ferme, range sa division en échelons, charge trois fois à la tète du i^'' et du 3^ chasseurs d'Afrique sur l'infanterie qui couvre desbatteries prussiennes, et pendant tout le milieu du jour est l'àme même de la France, se battant là, non plus pour son sol, maispourl'honneur. A deux heures, une balle

le renverse, les deux joues percées, la langue à demi-coupée, le palais brisé. wSon aide de camp, Reverony, et son ordonnance, le relèvent sous une pluie de plomb ; il veut qu'on le remette en selle, et, soutenu des deux côtés, se rapproche lentement de ses cavaliers. Sur cette terre déchirée d' éclats d'obus, d ans cette tempête meurtrière, tous ses hommes le saluent en abaissant leurs sabres, avec des vivats héroïques, et lui, le visage en sang, se dressant sur ses étriers, raidit son bras en face de l'ennemi pour leur faire signe de charger encore. C'est Gallifet qui mena cette charge-là, la dernière, et Guillaume qui la vit ne put s'empêcher de murmurer : « Oh, les braves gens ! ». Huit jours après, Margueritte expirait en Belgique. Reverony, couché à coté de lui sur un matelas, lui tenait la main. Le prêtre lui dit : « Priez pour la France, priez pour votre femme et pour vos enfants. » Sa main se serra, et il pencha la tête en articulant : a Oui. »

C'est bien. Que Dieu donne à tous ceux qu'il aime de vivre et de mourir ainsi . vSur la petite colline lumineuse il est revenu debout, presque immortel, dressé sur un piédestal comme un exemple devant une maison d'école, au bord

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d'une route passagère, la première que la France se soit ouverte à travers la barbarie africaine, la route de Blida, de Boghar, de Laghouat. du M'zâb. Le 17 avril, par un beau jour, des milliers d'hommes pressés sur l'esplanade ensoleillée et sur les hauts talus ombragés d'arbres jeunes, une foule d'uniformes, de toilettes de femmes, de vestes et de blouses, frémissant sous le fouettement des oriflammes et des drapeaux tricolores, généraux en grande tenue, gouverneur de l'Algérie, chefs Arabes du Sud à la barbe grise, ouvriers et colons, tous venus là pour l'applaudir ont senti passer dans leurs âmes, en le revoyant, le frisson de la gloire. Des paroles qui n'avaient rien des tristesses de l'adieu, mais vibraient dans le ciel printanier comme des accents d'espérance, le chant d'un poète du Midi (i;, les récits même monotones de ses hauts faits et de sa mort, pareils à des fragments d'épopée, nous ont relevés pendant une heure au-dessus du monde vulgaire et rendu le contact de la patrie ; puis, au son d'une musique lente, dans un chemin sablé, à demi voilé par de fines branches d'eucalyptus,

(ij Jean Aicard.

LE genp:ral margueritte

un défilé de soldats d'Afrique, fantassins et cavaliers, baïonnette et sabre au clair, a commencé. On n'entendait ni les chevaux, ni les hommes, on les voyait seulement apparaître dans l'éclat guerrier de leurs harnais de cuivre et de leurs costumes éclatants, zouaves, chasseurs^ gendarmes, spahis rouges, comme les témoins muets d'une époque lointaine ; ils s'arrêtaient une seconde devant la statue de bronze^ et passaient. Un silence parfait, à peine un mouvement chez les femmes, rien dans tout ce monde ému jusqu'au cœur qu'un même sentiment poignant, un même cri étouffé, la même larme au bord des yeux. Qu'il reste là, consacré par cette apothéose, sur cette terre d'Afrique. Fresnes-en-Wœuvre, son lieu d origine, et Kouba se le disputent. C'est Kouba qui a raison (i).

(i) Publié dans le Journal des Débats.

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