J. VERMOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
Successeur de M. IIlVERT,
QUAI DES AUGCSTI>S, N° 53.
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/souvenirshistoriOOwals
Dans les fastes de la France, après les années de la terreur, il y aura une autre année qui fera taclic sur notre histoire, celle de 1 830 ! Malheureuse époque de défaillance et d'ingratitude, de faiblesse et d'astuce qui a fait alors honteusement déroger le vieux caractère franc.
Est-ce donc à dire qu'à cette épreuve , la fidélité a fait défaut dans toutes les âmes françaises? Oh! non, dans ces jours d'inconstance, où tant de gens se parjuraient , on apercevait, séparé des masses mobiles et changeantes , comme un autre peuple de Dieu , comme un autre Israël , en face do nouveaux Philistins et Moabites ennemis du vrai Dieu; ce peupled'élite n'avait pu voir sans désolation le bannissement de trois générations de rois.... Parmi ces rois.
2 SOUVEMRS HISTORIQUES.
il y avait un enfant , qui , à sa naissance avait été salué du nom d'enfant de V Europe ! Ce roi de dix ans venait d'être exilé de Paris , sa ville natale , avant d'avoir pu la connaître; la tempête révolutionnaire, en l'enlevant des palais de ses pères , l'avait emporté du tant beau pays de France jusque sous le ciel brumeux et glacé de l'Ecosse , du château des Tuileries au château d'Holy-Rood !
Cet exil si rude et si peu mérité excita dans toutes les âmes royalistes une profonde pitié et un vif intérêt. « Pauvre enfant ! disions-nous alors, le voilà déshérité non seulement des royales demeures de ses pères , mais encore de ce bonheur dont l'enfant del'ouvrier etde l'artisan n'estpas privé, celui de jouer et de grandir aux lieux oii il est né ! » Moins heureux que l'enfant du peuple , le fils de France est condamné à ne pas connaître ce Paris , que Philippe-Auguste , saint Louis et Louis XIV ont embelli! Eh bien! ajoutions-nous, il faut que malgré l'éloignement , que malgré l'exil, le petit fils de Henri IV apprenne sur la terre étrangère ce qu'est sa ville natale. Il faut que , sous le triste toit des Stuarts , il reçoive de nous des dessins et des vues de la patrie absente , et que le crayon que tiennent des mains habiles et fidèles lui retracent les monuments du vieux Paris.
Avec cette pensée et dans ce but, des dessinateurs, des peintres et des écrivains royalistes se réunirent et publièrent , en 1 833 , un album dédié à monseigneur le duc de Bordeaux. Je n'ai pas en ce moment tous les noms de ces fidèles Français sous les yeux ; mais je me souviens que madame la princesse de Craon, que madame de Meulan , que le comte de Turpin de Crissé , que MM. Raoul Rochette, Huyot, Beauchesne, de Courchamps, Edouard Ménechet, le comte de Glarac et Amédée de Pastoret, aujourd'hui se-
nateur de Tempire, signèrent les premières livraisons de ce recueil légitimiste.
C'est à ce dernier titre que je dus l'honneur d'être invité à joindre mon nom à ceux des courtisans du malheur et des flatteurs de Vinfortune.
Plus de vingt ans se sont passés depuis la publication de l'Album royaliste, et le livre que je publie aujourd'hui, je le compose en partie avec les notes et les documents que j'avais amassés alors , dans la pensée et le désir de distraire sur la terre du bannissement une haute et sainte infortune; l'infortune n'a pas cessé, et mon dévouement est resté le môme.
En mettant sous les yeux du prince enfant les vieux témoins de notre histoire, les reliques des siècles passés, nous aidions les hommes si chrétiens et si loyaux, si distingués et si capables que la tendresse du roi Charles X avait donnés comme gouverneurs à son petit-fils.
« Tout se liait dans l'existence des anciens peuples, tout y était d'accord dans leurs institutions et leurs monuments, dans leurs croyances et dans leurs arts. Il en a été longtemps de même de la France, tant qu'elle eut sur son sol antique son développement régulier dans les traditions héréditaires de sa monarchie nationale ; alors aussi son architecture avait un langage qui lui était propre, comme sa religion, comme sa littérature (1).
« Son histoire s'exprimait aussi bien dans ses monuments que dans ses annales; et les formes diverses de la civilisation se trouvaient imprimées sur la pierre de ses édifices comme dans toutes les œuvres de son génie. »
(1) Raoul Rochelle.
i Souvenirs historiques.
La révolution de 1 793 avec son marteau et son pic de fer a mis fin à cette longue et brillante histoire de notre chère et noble France ; elle a créé des ruines comme les seuls monuments qui fussent dignes d'elle.
Dans l'ouvrage que je publie aujourd'hui sous le titre de Monuments et Souvenirs, je chercherai à faire parler les pierres : elles ont aussi leur éloquence et leurs enseignements. « Des novateurs (1) altèrent et vicient les langues, des sophistes faussent les institutions , des sectaires corrompent les croyances. La poésie, la littérature, l'histoire deviennent factieuses , infidèles ou flatteuses comme la politique du jour; et un peuple peut être tourmenté de tant de manières par ceux qui sont chargés de le conduire , qu'on ne puisse le reconnaître dans ses écrits ni dans ses lois, dans son gouvernement ni dans son langage. Mais, où il se retrouve encore tout entier, c'est dans ses édifices ; son architecture est la seule chose qui ne lui manque jamais, qui ne le trahisse en rien. Tout dans la vie de ce peuple est devenu imposteur et faux, ses institutions et ses livres, ses arts et ses élections ; son architecture seule ne trompe pas , seule elle le représente fidèlement au milieu de tant de déceptions qui le déguisent à ses propres yeux. L'art des rhéteurs qui subjugue les esprits et les volontés échouent contre les pierres. »
Nous allons donc les interroger en visitant avec respect et scrupule les plus vieux monuments de Paris et de ses environs. A chacun d'eux, nous demanderons son passé, ses souvenirs; les vieilles églises, les antiques basiliques nous parleront de Dieu et des saints; et les palais, les
(1) M. Iluyot, Introduction au vkv<r Paris.
féodales demeures nous rediront les hauts faits des rois et des princes ; et de tous ces enseignements que l'art et la matière donneront à notre esprit , il résultera pour nous cette conviction , c'est que les puissants du monde n'ont pu encore trouver ici-bas d'assurance contre les caprices de la fortune, et que, dans tous les siècles, on en a vu déserter leurs somptueuses résidences pour venir se réfugier dans les maisons de Dieu !