QUATRIÈME ÉTAGE
« Le quatrième étage, ne devant pas être occupé, était resté dans sa simplicité primitive; il paraissait plus grandiose que les autres étages, à cause de sa voûte élevée et de l'absence de pilier central arrêté sous le plancher qu'il soutenait; quelques vieux meubles de rebut et quantité de planches étaient relégués dans les bas côtés de cette vaste salle.
« Entre les créneaux et le toit de la grande tour régnait une galerie qui servait quelquefois de promenade; les entredeux des créneaux furent garnis dans la suite de planches, jalousies sans treillis qui ne laissaient point au promeneur la possibilité de voir ou d'être vu.
ce Voilà quel était le palais définitif des rois de France, restauré par la truelle des révolutions. »
Grâce au pinceau de M. de iieauchesne, mes jeunes lec-
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teurs seront à même de connaître ce donjon du Temple qui a tant préoccupé l'esprit et tant agité le cœur de leurs devanciers. Malgré la froideur et l'indifférence qui, ainsi que la neige et la glace, se sont étendues sur la France, j'ai peine à croire qu'il ait existé des familles françaises qui, à leurs foyers, n'aient pas raconté à leurs enfants l'emprisonnement du roi et de la reine, leur mort, celle de madame Elisabeth et la longue agonie du petit dauphin ! Si cependant cette honte a existé, si, pour ne pas décréditer les révolutions, des familles de Jacobins avaient caché sous le silence tant de méfaits et de crimes, il faut que ce coupable silence soit rompu, il le faut d'autant plus que l'ancien monument, témoin de tant de douleurs et de tortures, n'est plus debout, que ses pierres ont été dispersées, et qu'aujourd'hui ce serait en vain qu'on chercherait un grain de sa poussière !
Le 1 3 août 1 792 , l'ancien palais des chevaliers du Temple a vu pour la première fois entrer dans son enceinte la famille royale, tombée captive aux mains de Français révoltés. Alors la petite tour attenant au vieux donjon devint la prison du roi, de la reine, de Madame royale, du jeune dauphin, de madame Elisabeth, de la princesse de Lamballe, de madame et de mademoiselle de Tourzel et de quelques serviteurs dévoués.
Le 20 octobre de la môme année, les augustes prisonniers furent transférés de la petite à la grosse tour... Depuis plusieurs mois, les amis dévoués dont nous avons donné les noms n'étaient plus auprès d'eux. Des amis, c'était une consolation qui, dès le surlendemain de leur arrestation, leur fut enlevée.
De cette grosse tour, le roi sortit le lendemain de Noël pour comparaître devant la barre de la Convention.
Le 15 janvier 1703, un décret de la Convention nationale déclara Louis Capet coupable de conspiration contre la liberté de la nation et d'attentat à la sûreté de l'Etat.
Enfin, le jour à jamais lamentable, le jour du 21 janvier se leva, et pour la dernière fois les portes de la prison du Temple s'ouvrirent devant le juste condamné par quelques centaines de ses sujets qui venaient de se faire ses accusateurs et ses juges.
Louis, avant de sortir de cette enceinte où, depuis six mois, il avait avec tant de magnanimité enduré tant d'outrages, s'arrêta quelques secondes, leva les yeux vers la fenêtre de la reine ; là il laissait tout ce que Dieu lui avait donné, tout ce qu'il aimait le plus sur cette terre qu'il allait quitter... Deux heures plus tard, des planches de l'échafaud, le fils de saint Louis montait au ciel.
Voici donc la grosse tour du Temple avec un de ses prisonniers de moins. Oh ! quel vide affreux pour ceux qui restent!... Ils ne sont plus que quatre, trois femmes et un enfant.
Le père est parti, la mère va le suivre... Mais avant de mourir sur le même échafaud que son mari, 3Iarie-Antoinette aura à souffrir pire que la mort : son fils lui sera enlevé, cruellement arraché de ses bras. Ecoutons l'historien de Louis XVII :
c( Le comité de salut public a arrêté que le fils de Capet serait séparé de sa mère et remis aux mains d'un instituteur, au choix du conseil général de la Commune. »
tt Ces deux mesures, sanctionnées par la Convention , furent mises à exécution le 3 juillet.
(( Il était près de dix heures du soir; l'enfant royal était
couché et dormait profondément. Son lit n'avait pas de rideaux; mais un châle tendu par les soins de sa mère empêchait la lumière d'arriver à ses paupières closes et d'altérer le calme empreint sur sa douce figure. La veillée s'était cette fois prolongée un peu plus que de coutume. La reine et sa sœur étaient occupées à réparer les vêtements de la famille, et Marie-Thérèse, assise entre elles deux, après avoir lu quelques pages du dictionnaire historique, venait, pour terminer la soirée, d'ouvrir la semaine sainte que Turgy avait trouvé le moyen de faire parvenir à madame Elisabeth vers la fin de mars 1 793. Souvent, quand la jeune fille faisait une pause, soit après le chapitre du livre d'histoire, soit après un psaume du livre de prière, soit en tournant un feuillet, sa mère relevait la tête, laissait tomber son ouvrage sur ses genoux, et, regardant du côté du lit, prêtait l'oreille au souille paisible de son autre enfant. Ainsi s'écoulait la soirée. »
Tout à coup des pas nombreux retentissent sur l'escalier, les verroux, les cadenas s'agitent, la porte s'ouvre. Six municipaux se présentent : « Nous venons, dit brutalement l'un d'eux, vous notifier l'ordre du salut public, portant que le fils de Capet sera séparé de sa mère et de sa famille. »
A ces mots, la reine se lève, pâle de saisissement: « M'enlever mon enfant ! s'écrie-t-elle. Non, non, ce n'est pas possible. » Et Marie-Thérèse, tremblante, était debout à côté de sa mère ; et madame Elisabeth, les deux mains étendues sur le livre saint, regardait, le cœur serré, mais sans verser une larme... « Messieurs, dit la reine, en domptant de toutes ses forces le frisson de fièvre qui rendait sa voix frémissante, la Commune ne peut songer à me
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séparer de mon fils; il est si jeune, il est si faible, mes soins lui sont si nécessaires ! — Le comité a pris cet arrêté, répliqua le municipal, la Convention a ratifié la mesure, et nous devons en assurer l'exécution immédiate. — Ah ! je ne pourrai jamais me résigner à cette séparation, s'écriait la malheureuse mère. Au nom du ciel, n'exigez pas de moi cette cruelle épreuve. )> Et ses deux compagnes mêlaient leurs larmes et leurs prières à ses prières et à ses larmes. Toutes les trois s'étaient placées devant le lit de l'enfant ; elles en défendaient les abords, elles sanglotaient, elles joignaient les mains. C'étaient les plaintes les plus touchantes, les supplications les plus humbles. Cette scène eût attendri les plus insensibles ; mais que pouvaient-elles sur le cœur des mandataires de la Commune ? « A quoi bon toutes ces criailleries? disaient-ils ; on ne vous le tuera pas votre enfant... Livrez-le-nous de bon gré, ou nous saurons bien nous en rendre maîtres. » Et déjà ils employaient la force. Violemment secoué dans cette lutte, le rideau factice se détache et tombe sur la tête du jeune prince. Il se réveille, il voit ce qui se passe, il se jette dans les bras de sa mère et s'écrie : Maman! maman! ne me quittez pas! Et sa mère le pressait tremblant sur son sein, le rassurait, le défendait, se cramponnait de toutes ses forces au pilier du lit.
« Ne nous battons pas contre des femmes, » murmura un des commissaires qui n'avait point encore pris la parole. « Citoyens, faisons monter la garde... » Et déjà il se tournait vers le guichetier qui était debout devant la porte. « Ne faites pas cela, dit madame Elisabeth, ne faites pas cela. Ce que vous exigez par la force, il faut bien que nous l'acceptions ; mais donnez-nous le temps de respirer. Cet
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enfant a besoin de sommeil ; il ne pourra dormir ailleurs. Demain matin il vous sera remis. Laissez-le au moins passer la nuit dans cette chambre et obtenez qu'il y soit ramené tous les soirs. »
A ces mots, pas de réponse.
a Du moins, promettez-moi, dit Marie- Antoinette, qu'il restera dans l'enceinte de la tour et qu'il me sera permis de le voir tous les jours , ne fût-ce qu'aux heures du repas !
— Nous n'avons pas de comptes à te rendre, et il ne t'appartient pas d'interroger les intentions de la patrie. Parbleu, parce qu'on t'enlève ton enfant, te voilà bien malheureuse ! Les nôtres vont tous les jours se faire casser la tête par les balles des ennemis que tu attires sur nos frontières.
— Mon fils est trop jeune pour servir encore son pays, dit la reine avec douceur, mais j'espère qu'un jour, si Dieu le permet, il sera fier de lui consacrer sa vie. »
tt Cependant, elle l'habillait, et, bien qu'elle fût secondée par les deux princesses, jamais toilette d'enfant ne fut plus longue. Chaque vêtement qu'on lui mettait était retourné en tous sens, passé de main en main et mouillé de pleurs. On éloignait ainsi de quelques secondes l'instant de la séparation. Les municipaux commençaient à perdre patience.
« Enfin, la reine, ayant ramassé toute ses forces au fond de son cœur, s'assied sur une chaise, prend son fils devant elle, pose ses mains sur ses petites épaules, et, calme, immobile, recueillie dans sa douleur, sans verser une larme, sans pousser un soupir, elle lui dit d'une voix grave et solennelle : c( Mon enfant, nous allons nous quitter. Souvenez-vous de vos devoirs quand je ne serai plus auprès de
VOUS pour vous les rappeler. N'oubliez jamais le bon Dieu qui vous éprouve, ni votre mère qui vous aime. Soyez sage, patient et honnête, et votre père vous bénira du haut du ciel. » Elle dit, baise son fils au front et le remet à ses geôliers. Le pauvre enfant se précipite encore vers sa mère, embrasse ses genoux, s'attache de toutes ses forces à sa robe. « Mon fils, il faut obéir! Il le faut... »
(c Allons ! tu n'as plus, j'espère, de doctrine à lui faire, dit un des commissaires. Il faut avouer que tu as fièrement abusé de notre patience. Tu pouvais te dispenser de lui faire la leçon, » disait un autre en entraînant violemment le prince hors de la chambre. « Ne vous inquiétez plus, continua un troisième, la nation, toujours grande et généreuse, pourvoira à son éducation. » La porte se referma.
c( Oh ! ce furent alors des larmes, des sanglots, des cris de désespoir, des grincements de dents ! La pauvre mère, dans les convulsions de sa douleur, se roulait sur la couche déserte. Elle avait un moment repris sa dignité royale en présence de ses ravisseurs, sa gravité maternelle en face de son fils , qu'elle bénissait pour la dernière fois ; mais cet effort suprême avait absorbé l'énergie de son caractère. Jamais désespoir ne fut plus grand. »
Elle n'en aura plus d'aussi pénible! Voici le moment de sa délivrance qui approche. Dieu a vu ses larmes, il a entendu ses prières, il a laissé marcher le temps. Voici le 1 6 OCTOBRE qui va briser les chaînes de la prisonnière de la Conciergerie, car depuis près de trois mois elle ne souffre plus derrière les épaisses murailles de la grosse tour du Temple. Là, la veuve avait sous les vieilles voûtes du donjon son fils, sa fille et sa belle-sœur. Là, il y avait des mains chéries pour essuyer ses pleurs ; à la Conciergerie,
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rien ! . . . rien de tous ces adoucissements à la douleur. Toutes les angoisses des prisonniers ont été calculées, pesées par des hommes passés maîtres dans Part de torturer. La malheureuse mère, l'héroïque reine montera à l'échafaud sans savoir ce que sont devenus sa fille et son fils, et ce sera avec cette désespérante incertitude que , dans sa dernière nuit, elle écrira à madame Elisabeth pour lui recommander ses chers enfants et pour la supplier d'enseigner aux deux orphelins la miséricorde et le pardon.
La révolution aurait pu d'un seul coup en finir avec la famille royale. La prison du Temple , malgré son enceinte fortifiée, l'épaisseur de ses hautes murailles, ses gardes et ses portes de fer, n'était pas imprenable ; ceux qui la gardaient étaient frères et amis des septembriseurs des Carmes, de la Force et de l'Abbaye. L'exécution collective des cinq prisonniers de la grosse tour était donc facile, et ce n'eût été, pour Samson et ses aides, qu'une matinée de plus !... Mais non, la haine des Jacobins tient de la cruauté des hyènes et veut aussi faire durer ses horribles jouissances.
Depuis le 16 octobre 1793, le second étage de la grosse tour n'a plus que deux femmes, Madame royale et madame Elisabeth. Le malhem^eux petit Dauphin , séparé de sa sœur et de sa tante, ne les voit jamais; mais les regards qui lui manquent le plus sont ceux de sa mère, dont il ignore complètement la mort. Les deux princesses, la sœur de Louis XVI et sa nièce aperçoivent parfois le pauvre orphelin (comme alors que la reine existait encore), en montant auprès de la plateforme de la tour ; mais lui, dans ses rares promenades avec l'infâme Simon , a beau lever les yeux, rien d'ami ne se montre à ses regards.
Le temps marche, la révolution, les pieds dans le sang, court vite. Huit mois se sont passés depuis la journée du 16 octobre, depuis cette date du second régicide. Madame royale n'a plus de mère, mais auprès d'elle. Dieu a laissé un ange, madame Elisabeth; c'est là son seul appui, sa seule consolation. L'angélique sœur de Louis XVI va aussi disparaître du Temple et passera comme la reine par la Conciergerie pour aller à l'échafaud.
Le 10 mai aura sa consécration comme le 21 janvier, comme le 1 G octobre, et plus tard une autre date viendra allonger notre calendrier de deuil.
Si la prison du Temple existait encore, comme elle nous serait sainte ! combien nous y ferions de pèlerinages quand l'année ramènerait les anniversaires des martyrs ! Un moment cette grosse tour n'avait pas assez de chambres pour les augustes captifs. Le vide s'y est fait; dans l'antique demeure des chevaliers , il ne restait plus que deux enfants de roi : une jeune fille de quatorze ans, un enfant qui n'a pas atteint sa dixième année; mais ce dernier, Louis- Charles de Bourbon, est roi, et c'est à lui qu'appartiennent les trônes de France et de Navarre. Louis X\T, son père, lui a laissé sa couronne d'épines et son sceptre de roseau. Par la vieille loi française, il est roi et reconnu comme tel par l'Angleterre, la Sardaigne, l'Espagne, TAutriche, la Prusse et la Russie. Louis-Stanislas-Xavier, fils de France, oncle du roi Louis XVII, régent de France, le proclame aussi comme successeur de Louis XVI. La Vendée, en armes dès qu'elle a appris le régicide du :^1 janvier 1793, a crié sous le drapeau blanc en deuil : Le roi est mort ! vive le roi!
La noble et vaillante armée de Condé a fait entendre le même cri.
Tandis que l'Europe proclamait ainsi le fils du roi martyr sous le nom de Louis XVII , ce jeune prince pleurait son père dans les bras de la royale veuve sous les verroux de la prison du Temple. Dès cette époque le malheur pesait bien cruellement sur lui ! Mais depuis Thorrible et sanglante journée de janvier, que de larmes, que de sang répandus ! Dans ce hideux progrès du mal, pour les révolutionnaires, ce n'était plus assez que d'immoler les victimes, il fallait les humilier et les dégrader en les faisant descendre aussi bas qu'eux-mêmes ! Ainsi, dans cette famille royale, qu'ils avaient calomniée, outragée, renversée du trône et jetée dans les fers , ils trouvaient toujours une grandeur, une élévation, une majesté que rien n'altérait, que rien ne pouvait courber et qui irritait de plus en plus ceux qui s'étaient faits ses ennemis. C'est ce sentiment de basse jalousie qui fit choisir le cordonnier Simon pour instituteur du jeune Capet, fils du tyran. C'est ce protégé de Marat qui va enseigner les vertus républicaines au descendant des rois ; c'est déjà lui qui règne et qui commande dans cette partie de la grosse tour qu'a occupée et sanctifiée Louis XVI.
Voici comment M. de Beauchesne raconte l'entrée en fonctions du citoyen Simon :
« Escorté de six commissaires et d'un guichetier, le jeune roi fut conduit à la chambre de son père. Là, un hôte l'attendait et semblait attendre depuis longtemps. L'appartement était mal éclairé. Les municipaux s'entretinrent quelques instants avec cet homme. Ils lui donnèrent des instructions à voix basse; puis ils se retirèrent. L'en faut se trouva seul en présence de Simon, dont peut-être il ne reconnut pas tout d'abord les traits ; mais l'allure
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dégagée, la voix rude et brève et le geste hautain de ce nouveau personnage le lui révélèrent bientôt,
(c Voici en peu de mots le signalement de Simon : cinquante-sept ans, taille au-dessus de la moyenne, stature robuste et carrée, teint basané, visage rude, cheveux noirs descendant jusqu'aux sourcils, favoris épais. »
Voici le portrait de l'instituteur républicain. Mettons en face de cet être ignoble l'enfant-roi. C'est la grâce et la noblesse en face de la bassesse et de la laideur, l'innocence vis-à-vis le crime, un ange vis-à-vis un démon.
Louis-Charles de Bourbon avait alors à peu près huit ans, sa taille était svelte et bien prise , sa carnation éclatait de blancheur, ses cheveux blonds encadrant merveilleusement bien par leur nuance son frais et gracieux visage, tombaient avec grâce autour de son cou et jouaient sur sa collerette de mousseline plissée. Déjà la mise du royal enfant se ressentait de la gêne de la prison ; déjà sa mère et sa tante, dans leurs tristes et longues soirées du Temple, avaient racommodé ses habits.
Qui pourrait jamais redire ce qui dut se passer alors dans l'esprit du jeune prince? Ne plus voir sa mère, ne plus entendre sa voix et et se trouver face à face avec l'homme méchant et grossier qu'il vient de reconnaître, n'y avait-il pas dans ce contraste, dans ce subit changement, de quoi faire trembler le pauvre enfant, de quoi briser son cœur? Aussi il resta plusieurs heures assis sur une chaise, dans le coin le plus reculé de la chambre, ne faisant que pleurer, et, par instants, répétant à travers ses sanglots ; Mon Dieu ! mon Dieu!
La nuit avançait, et je ne sais quelle pensée préoccupait alors le brutal Simon, mais lui aussi restait à l'écart, à
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l'autre bout de l'appartement, sans brusquer, sans violenter la tremblante victime pour la forcer à se coucher. Ce no fut que bien avant dans la nuit que le sommeil vint fermer les yeux rouges et gonflés du fils de Marie- Antoinette... Chagrin d'enfant n'est souvent qu'un léger nuage que la moindre brise chasse et emporte au loin. 11 n'en fut pas de même de la profonde affliction de Louis XVII. Non, à la suite de l'orage, le beau lis resta courbé; sur sa tige froissée, la royale fleur, si proche du hideux reptile, ne l'eleva sa belle tête que longtemps après.
Le désespoir de l'enfant était si profond, que pendant plusieurs jours il ne voulut accepter de Tison et de sa femme qu'un morceau de pain. Immobile, silencieux, il écoutait sonner les heures et les roulements du tambour à la garde montante et descendante des différents postes de la prison. Son geôlier avait à peine entendu le son de sa voix, lorsque des municipaux entrèrent dans la chambre, sous le prétexte de venir prendre des renseignements, afin de rendre compte à la Convention de l'état du prisonnier ; mais le désir de voir un fils de roi sous la tutelle d'un cordonnier, était bien plus le but caché de tous ces hommes, que la pensée de remplir un devoir de leur charge... Eh bien ! s'ils ont tout redit à l'Assemblée régicide, elle aura pu apprendre que le fils de Louis XVI avait du vrai sang de roi dans les veines... A ces hommes impies dans leur curiosité, Louis-Charles de Bourbon avait dit d'une voix qui ne sanglotait plus : (S Je veux savoir quelle est la loi qui vous ordonne, qui vous donne le droit de me séparer de ma mère et de me mettre en prison... Montrez-moi cette loi... Je veux lavoir.. »
Peut-être ce jour-là se trouvait-il parmi ces hauts di-
gnitaires du Temple, décorés de l'écharpe tricolore, quelque royaliste déguisé, avide d'apercevoir le fils du roi martyr. Ah ! si un bon Français s'était introduit dans cette bande, il aura éprouvé un sentiment de joie, il aura vu que la race de Henri IV n'était pas abâtardie.
Trois jours après sa séparation d'avec sa mère , l'enfant royal pleurait moins, mais demeurait toujours silencieux. Tison, impatienté, lui dit : « Ah çà, petit Gapet, tu es donc muet? Il faudra que je t'apprenne à parler, moi, et à chanter la Carmagnole, et à crier vive la république ! Ah! tu as perdu ta langue !
— « Si je disais tout haut ce que je pense tout bas, répondit le petit prisonnier, vous me prendriez pour un fou ; je me tais, parce que j'aurais trop à dire.
— « Oh! oh ! M. Gapet aurait trop à dire ! cela sent fièrement l'aristocrate ; mais cela ne me convient pas, entendstu? Tu es jeune, et l'on te pardonne, mais je ne dois pas , moi qui suis ton maître, te laisser croupir dans l'ignorance, il faut te faire aux progrès et aux idées nouvelles. »
« Il y eut dans la manière dont Simon traita son élève (écrit M. de Beauchesne), un singulier mélange de dédain très- franc et de sévérité étudiée ; il ne voyait en lui qu'une créature criminelle par sa naissance, et qu'un enfant sans conséquence ; mais il y avait autour de cet enfant comme un reflet attrayant de sérénité , comme un parfum d'atmosphère royale , qui soulevèrent parfois contre le prince des susceptibilités haineuses du savetier.
« Oui, ce fut surtout parce que c'était un enfant d'élite, qu'on eût remarqué dans la rue et qu'on eût aimé chez l'é-
tranger, un de ces enfants qui attirent l'attention et la tendresse, suave créature devant laquelle la haine semblait impossible, et dont le regard, désarmant toute colère et toute cruauté, semblait devoir autour de lui faire taire toute chose , excepté l'amour ; oui, ce fut pour tout cela que Simon devint impitoyable. »
Si impitoyable, si bassement cruel , que nous ne chercherons plus à peindre les douleurs et les tourments de l'enfant roi ; c'est au Temple que cette longue passion déroula toutes ses différentes phases. Espérons que le père de LouisXVII, le 21 janvier 1793, en descendant l'escalier de la grosse tour avec l'abbé Edgeworth et l'exécrable Santerre, n'aura pas eu la prévision que dans cette même chambre, qu'il quittait pour aller mourir, son fils souffrirait encore plus que lui, et que les tortures de l'enfant orphelin y dureraient bien plus longtemps que les siennes.
C'est dans cette chambre, sanctifiée par l'invincible résignation du roi martyr, que l'ange de la prison (à son tour) a fait preuve de son inaltérable douceur et de la force de son caractère. Ah! que de sataniques et que d'incessants efforts n'a-t-il pas fallu à l'infâme instituteur du jeune prince, pour éclipser cette intelligence si vive, pour assombrir cette âme si aimable et si pure, et pour ôter à ce royal enfant la grâce de son esprit et la beauté de son corps. Non, n'en doutons pas, le génie du mal avait fait alliance avec l'assemblée révolutionnaire contre Louis XYI et sa famille ; ils étaient trop purs pour la France corrompue par le voltairianisme. Cette pureté dure toujours, aussi la haine des méchants ne s'est pas éteinte.
Je viens de le dire, la chambre de Louis XVI était devenue la prison du jeune priiico, et Simon y commandait
en maître. « De jour (1) en jour il devenait plus cruel envers la jeune victime conûée à sa haineuse brutalité. » Ce n'était plus cet enfant soumis qu'un geste de son père, qu'un mot de sa mère faisait agir. C'était l'esclave en lutte continuelle avec le despote : l'esclave tendait le cou, tant qu'il n'était attaqué que dans son indépendance et dans ses goûts ; mais dès qu'il était outragé dans ses affections, il se redressait et tenait tête au despote. A cette époque la police faisait distribuer et vendre dans les rues des pamphlets et des chansons contre madame Veto, contre \3. Louve autrichienne. C'était une préface contre la reine. Ces écrits, qu'un calcul pervers faisaitparvenir à Simon, empoisonnaient l'atmosphère de cette chambre, où la piété filiale était torturée à chaque instant et dans la sainte mémoire de son père, mort sur l'échafaud, et dans les souvenirs d'une mère absente! c( Allons, Capet, lui dit un jour le maître en lui présentant des couplets inftimes contre sa mère, voici une chanson nouvelle, il faut que tu la chantes ; » de la main qui lui présentait cet écrit, l'enfant, naturellement, ne le prit qu'avec défiance; il y jeta les yeux, et, bien que son intelligence n'eût pas tout saisi, son cœur lui avait dit que ses appréhensions ne l'avaient pas trompé; il remit sur la table, sans souffler mot, la chanson obscène, énigme pour son esprit, mais révoltante injure pour sa tendresse. Simon se leva avec la colère qui lui était habituelle en présence d'un refus; et, d'un ton doctoral : « J'ai cru avoir dit : il faut que tu chantes.
— « Je ne chanterai jamais pareille chanson.
— « Je déclare que je t'assomme si tu ne chantes pas »
(1) Bcauclicsnc.