LE TEM.PLE
Pa^e-39ê.
., J'ai cru avoir dit: il faut que lu cKantes .. Je ne chanterai jamais pareille cKansoa ,. Je déclare c{ue je t'assomme si tu ne chantes pas, ce disant il saisissait un gros chenet et
Ce disant, il saisissait un gros chenet, et, au mot jamais, que lançait pour toute réponse la filiale opiniâtreté du petit martyr, le chenet de fer partit;... le généreux enfant l'eût été s'il n'eût eu l'adresse d'esquiver le coup.
Oh! pourquoi royal enfant, avez-vous eu cette adresse? Bien mieux aurait valu pour vous mourir au commencement de cette ignoble et cruelle tyrannie! Que de maux, que d'outrages, que de tortures la mort vous aurait alors épargnés! alors elle vous eût été amie! et, comme un jeune ange, vous auriez tout de suite pris votre essor vers le Dieu qui aime les enfants. Mais non , dans les temps de grandes expiations , il faut que tous les mérites des victimes qui doivent être immolées soient révélés et mis en lumière aux yeux des nations.
Ainsi le second saint Louis, votre auguste père, fera éclater dans sa prison, plus que dans ses palais, la dignité de son caractère, la force de son âme, et au milieu des outrages et de l'ingratitude, la magnanimité du pardon !
Votre aimable et gracieuse mère, belle et renommée parmi toutes les reines, dès que le malheur étendra sa rude main sur elle, grandira aux yeux de tous ; captive elle deviendra femme forte, et sa pieuse résignation égalera son héroïsme !
Votre angélique tante , sainte à la cour, dans les jours prospères, par son abnégnation d'elle-même, se fait l'ange consolateur de tous sous les voûtes du Temple; et quand le jour du martyre est venu, elle prouve une fois de plus qu'elle est bien la sœur de Louis XVI!
Et vous, orphelin, tombé de si haut, sous une tutelle si basse ! Dieu a eu aussi ses desseins sur vous ; il a voulu montrer, à ceux qui la méconnaissaient, tout ce que votre
royale race a en elle de grandeur et de clémence; vous, petit enfant enlevé des bras de votre mère et livré aux soms du cordonnier Simon et de sa femme, vous avez, jeune prince, trouvé le moyen, à l'exemple de votre père, de léguer à nos fils des exemples de clémence chrétienne ; car c'est bien vous qui avez répondu à Simon lorsqu'il vous demandait un jour : « Capet, si les Vendéens qui se battent pour ta cause arrivaient à Paris et s'emparaient de toi pour te placer sur le trône, que me ferais-tu, louveteau?
« Je vous PARDONNERAIS ! ! ! y>
Ah ! c'est bien là, Louis Charles de Bourbon, un mot de famille! et Marie-Thérèse, sœur du petit martyr, qui, de tous les siens renfermés au Temple est la seule qui en ait franchi le seuil pour aller ailleurs qu'à l'échafaud, a porté par toute l'Europe et dans tous ses exils la même passion du pardon
Revenons à la prison du Temple, l'homme que Marat avait désigné comme tout à fait digne de faire l'éducation républicaine du fils du tyran, régnait en maître au premier étage de la grosse Tour où Louis XVI avait fait son temps.
Pendant les six mois que le roi y était resté, les fidèles serviteurs qui avaient été successivement attachés à son service, avec un zèle que l'on conçoit auprès de pareil maître, avaient constamment apporté tous leurs soins à maintenir une grande propreté dans ce misérable appartement.
Depuis le 21 janvier, il était resté vide et négligé; dès qu'il eut été remis à Simon et à sa femme, l'aspect en changea tout de suite; aux yeux de l'instituteur jacobin, la propretô était un luxe aristocratique qui devait être éloi-
gné des yeux et des habitudes de son élève. Parfois la citoyenne Simon balayait la chambre du petit prisonnier, mais dès que son mari lui voyait prendre ce soin, il s'emportait contre elle, et lui reprochait de perdre son temps à nettoyer le gîte du louveteau. On aurait pu croire que la douceur triste et silencieuse de l'enfant qui s'étiolait de plus en plus chaque jour, faute d'air et de mouvement, finirait par user les colères du tyran de bas aloi; mais non, il y a des haines inextinguibles , celles des hommes qui crient vive V égalité et la fraternité sont de ce nombre!
Là, dans cette même chambre, où Louis XVI avait donné des enseignements religieux à son fils et à sa fille; là où il avait le 20 janvier 1793 fait ses déchirants adieux à sa famille; là où il avait ouvert son cœur à M. de Malesherbes , et révélé son âme à l'abbé Edgeworth ; là où Cléry avait dressé l'autel pour la dernière messe et la dernière journée du monarque qui se préparait au martyre, dans cette même chambre, dans ce sanctuaire de la prison, les paroles les plus grossières, les refrains les plus jacobins, les jurements les plus impies, retentissaient depuis le matin jusqu'au soir; le pauvre enfant en était tellement assourdi, qu'il n'aimait plus que le silence, et quand, pendant plusieurs heures, il n'avait rien entendu, c'était pour lui comme du bonheur; c'avait été du repos.
Quelquefois, sans prêter l'oreille à ce que disaient Simon et sa femme, le petit prince avait entendu des mots qui ne pouvaient qu'augmenter sa tristesse. Le couple républicain ne doutait aucunement que la république française ne fût immortelle, que ceux et celles qui la servaient avec un zèle pareil au leur seraient toujours ses protégés, et que, par conséquent, tous les deux jouiraient longtemps de la haute
charge qui leur était confiée, et des mille écus qui en étaient le salaire. Tout allait donc pour le mieux chez l'instituteur monté à un poste que tout ami de Marat et de Robespierre devait envier, puisqu'on y avait le devoir d'humilier, d'insulter et de torturer un fils de roi , et le droit de poser sur le front qui devait porter la couronne l'ignoble bonnet rouge ! Semblable emploi était tellement selon le cœur du jacobin, qu'il espérait bien être inamovible au Temple, et voir, à l'égard du fils du tyran, s'accomplir les vœux et desseins de la république toujours grande et généreuse. Mais, sous le soleil, tout est fragile, tout est muable, et la faveur la mieux établie souvent se change en disgrâce. C'est ce qui advint à Simon, malgré le zèle qu'il n'avait cessé de montrer dans son infernale mission.
Le 13 nivôse an 1 1 (2 janvier 1794), le corps municipal prend un arrêté qui, conformément à l'article 8, section 3, de la loi du gouvernement provisoire, interdit le cumul des fonctions de municipal et des emplois salariés par l'Etat. Simon, instituteur deCapet, et Goru, économe du Temple, se trouvent atteints par cette mesure.
Dès le lendemain Coru se rendit à l'Hôtel-de-Ville et déclara à ses collègues qu'il n'hésite point entre la place salariée d'économe de la prison du Temple et l'honneur de ceindre l'écharpe tricolore, et qu'il reste attaché à la Commune. Simon, malgré le désir qu'il avait de continuer les hautes fonctions d'instituteur d'un prince, devenu citoyen, fut contraint par son orgueil à donner sa démission. Coru avait été applaudi par ses collègues, il voulut l'être aussi. D'ailleurs il s'était depuis quelque temps, depuis la mort de son protecteur Marat, aperçu que sa faveur baissait, et
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que diverses demandes faites par lui à la Convention n'avaient point été écoutées.
Le 30 nivôse an 11 (19 janvier 1 795), un grand bruit se fit entendre dans la grosse tour, c'était une puissance qui croulait, celle de Simon. Lui et sa femme délogeaient et prenaient bruyamment congé de tous les employés du Temple. « Les adieux du maître à son élève (1) furent ce qu'ils devaient être, une injure et un blasphème. La femme Simon avait dit : Gapet, je ne sais quand je te reverrai. Oh! le crapaud, reprit Simon, il n'est pas encore écrasé, mais il ne sortira pas de la crapaudière, quand bien même tous les capucins du ciel se mêleraient de l'en tirer! Et en même temps, en disant ces horribles paroles, il appuyait sa main sur la tête du jeune prisonnier, qui, muet et les yeux baissés, reçut immobile cette dernière malédiction de son geôlier. »
Le règne du hideux instituteur n'avait duré que quinze mois. Quand on a lu, quand on se souvient de tout ce que le royal enfant a souffert, on a peine à concevoir combien tant de mauvais traitements, de brutalités, de cruautés et de colères ont pu être entassés dans ce laps de temps. Pendant qu'à toutes ces cruautés Louis XVII n'avait opposé que tristesse et silence, que douceur et résignation, le Saturne révolutionnaire continuait à dévorer ses enfants. Les bourreaux, après avoir immolé tant de justes, après avoir, le 10 mai 1794, ajouté la mort de madame Elisabeth à tous leurs crimes passés, enivrés de sang, s'entre-tuaient tous! Le 9 thermidor s'était levé, justice allait être faite à beaucoup. Robespierre, qui avait envoyé Danton à Técha-
(1) Beauchcsne.
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faud, s'y rendait à son tour, et, dans la même charrette qao lui, l'exécuteur des justices nationales avait fait monter Simon l'instituteur jacobin. Robespierre portait ce jour-là l'habit dont il s'était paré pour paraître à sa fête de l'Étre- Supréme, et le savetier gouverneur la même carmagnole et le même bonnet rouge qu'il avait au Temple dans l'exercice de ses fonctions.
Pour punir le crime et venger l'innocence , Dieu , le roi des siècles, n'attend donc pas toujours son éternité.
La Convention, malgré tous ses vols et ses déprédations , se trouvait pauvre; elle pensait à faire des économies et elle ne nomma pas de successeur à Simon. Par suite de cet arrêté, il y eut quelques changements de faits dans la prison du Temple ; et, chose que l'on a peine à concevoir lorsque l'on passe en revue tout ce qu'a soulFert l'enfant roi sous la tutelle du protégé de Marat, c'est que le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette va, dans la captivité qui durera long-temps encore, avoir plus à souffrir que sous l'horrible autorité du couple Simon. Le 1" pluviôse an 11 (20 janvier 1 794), les membres de la Convention chargés de la surveillance de la prison du Temple, où il ne restait plus de la famille royale que Marie-Thérèse, fille des martyrs, et Louis-Charles de Bourbon , firent restreindre le logement du petit prisonnier dans la chambre du fond, du premier étage de la grosse tour, qui avait été habitée par le fidèle Cléry, et plus tard par la femme Tison pendant sa maladie.
Comme si le pauvre enfant avait eu trop d'espace , trop de distraction sous la domination de son terrible instituteur, il allait être désormais condamné à la plus cruelle de toutes les cruautés, à la torture de l'isolement complet, absolu,
torture à laquelle les hommes les plus robustes ne [)euvent souvent résister.
La porte de communication du premier étage de la grosse tour fut coupée à hauteur d'appui, scellée à clous et à vis et grillée de haut en bas avec des barreaux de fer : on dirait qu'un tigre va être enfermé là, et ce n'est, hélas ! qu'un petit agneau blanc qui va y mourir !
On ne donnait dans cette mauvaise chambre obscure au prisonnier ni feu ni lumière, il n'y était réchauffé que par le tuyau d'un poêle placé dans la première pièce. C'est par un guichet pratiqué entre les barreaux de fer qu'on doit faire parvenir la nourriture du prisonnier; pour l'installer dans ce nouveau cachot, on choisit l'anniversaire de l'exécution régicide de son père, le %\ janvier 1794!
Madame Royale est aussi seule dans la chambre, d'oii elle a vu partir sa mère Z'/iéroïne, et sa tante la sainte; cette chambre, ou plutôt ce sanctuaire est à l'étage audessus de celui habité par le Dauphin; le frère et la sœur ne sont séparés que par l'épaisseur de la voûte ; vingt marches de l'escalier conduisent du premier au second. Eh bien, malgré ce rapprochement, chacun d'eux gémira, souffrira, pleurera et priera isolé, et comme abandonné de tous ! Marie-Thérèse ne sait pas où est renfermé son frère, et Louis XVII ignore où est cachée Madame Royale; son ignorance de tout va bien plus loin encore : il ne sait ni la mort de sa mère, ni celle de sa tante;... il ne sait qu'une chose, c'est son malheur.
Le nouvel arrangement de la i)rison fut arrêté et entrepris dans la journée du 1" nivôse; les conventionnels avaient si grand'peur de laisser ia chambre de Louis XVI à son hls, que tout ce changement fut achevé dans la môme journée à
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la clarté des lanternes. Sans dire un mot, mais non sans verser beaucoup de larmes, le prisonnier obéit et alla s'asseoir sur la chaise de paille que le nouveau geôlier lui montra. Que de jours, que de nuits ne passa-t-il pas dans ce lieu sombre, dans cette morne solitude , sans un mot d'intérêt, sans une preuve de compassion ! Personne ne le servait, l'enfant roi balayait sa chambre et faisait son lit!... Mais, au bout de quelque temps, la tristesse de son esprit, la lassitude de son corps, la maladie lui firent négliger les soins matériels.
« Le lendemain du 9 thermidor, à six heures du matin (1 ), Barras, qui avait été un des principaux acteurs de cette journée, avec plusieurs membres des comités et quelques députés de la Convention en grand costume , se rendit au Temple. Dans le nombreux cortège qui environnait le nouveau commandant des troupes parisiennes , se trouvait le citoyen Laurent, membre du comité révolutionnaire de la section du Temple. « J'aurais à causer avec vous, lui dit Barras, venez me voir quand nous serons rentrés. »
« Laurent fut exact au rendez-vous, ce Nous avons disposé de vous sans vous consulter, lui dit le nouveau dictateur : indépendamment des municipaux qui se relèvent de jour en jour à la tour du Temple, et qui veillent à sa sûreté, il est bon que le gouvernement y possède un agent permanent, digne de toute sa confiance. Les comités viennent, sur ma proposition, de vous nommer gardien des enfants de l'ex-roi. Nous comptons sur votre zèle, demain vous recevrez votre commission. »
Oh ! certes. Barras, ancien gentilhomme, s'était honteu-
(1) Vie de Louis XVJI, par M. tle Bcauchesne.
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sèment dégradé en se faisant révolutionnaire conventionnel; mais cette première démarche qu'il s'empresse de faire dès le lendemain du 9 thermidor, cette visite à la prison du Temple, cette nomination d'un honnête homme pour gardien des enfants de l'ex-roi le relèvent dans mon esprit. Ce qui l'a fait agir ainsi, c'est un ressouvenir de sa naissance ; ce jour-là, il se sera rappelé l'écusson de son père et n'aura pas voulu y ajouter une souillure.
Laurent, dont Barras a fait choix, était créole de Saint- Domingue ; il avait chaudement épousé les idées de liberté et d'égalité républicaines, mais sans approuver les cruautés révolutionnaires. Comme tous les habitants de la plus riche des colonies françaises, il aimait le plaisir, et se tenait, autant qu'il le pouvait, éloigné des mesures sanguinaires.
Ce fut le soir que le nouveau gardien des prisonniers de la grosse tour s'était présenté pour visiter la prison et les deux enfants de Louis XVI , Les municipaux de service, cette nuit-là, étaient réunis dans la grande salle du rez-dechaussée, que nous avons déjà décrite; la majorité de ces surveillants populaires et fanatiques ne voyaient qu'avec regret la nomination d'un gardien spécial; aussi, sous prétexte de bien examiner tous les pouvoirs dont le dictateur l'avait investi, ils s'étaient arrangés de manière à le retenir une grande partie de la nuit dans leur corps-de-garde, et ce ne fut qu'à deux heures du niiatin qu'ils le conduisirent à l'appartement du petit Capet.
« Laurent venait d'être informé de la manière dont était traité le prisonnier, mais il. était loin (1) de se faire une idée exacte de l'état dans lequel il allait le trouver; il ne
(i) Vie de Louis Xf II, par M. de JJcaucliesne.
supposait pas que la retraite de Simon et de sa femme eût pu aggraver sa situation. Quel fut son étonnement lorsqu'arrivé à la porte d'entrée, il fut saisi par une odeur infecte qui s'exhalait à travers les grilles de la chambre du royal orphelin ! Et quel fut son effroi quand, plongeant par le guichet le regard dans le cachot, l'un des municipaux appela à grands cris Gapet, et que Capet ne répondit pas ! Après plusieurs sommations , un faible oui répondit enfin , mais nul mouvement ne l'accompagna , nulle menace ne put faire lever la victime et la faire venir au guichet, et ce fut à vingt pas de distance et à la lueur d'une chandelle dirigée sur un grabat, que les commissaires présentèrent à son nouveau gardien l'héritier de la vaillante race qui, pendant huit siècles, avait occupé le premier trône de l'univers. Force fut à Laurent d'accepter en cette forme la remise du tils de Louis XVI ; il comprit toutefois que sa responsabilité était engagée à faire constater l'état dans lequel on le lui laissait ; et, dès le lendemain, il s'adressa au comité de sûreté générale pour demander une enquête. La nouvelle visite qu'il avait faite le matin au prisonnier lui faisait sentir encore davantage la nécessité de cette démarche. En regardant par le guichet, une sainte horreur s'était saisie de lui, et lui avait étreint le cœur. L'immobilité , le mutisme de l'enfant n'avaient point cédé à un appel bienveillant et à de douces pai'oles. Quoique révolu.tionna.ire, Laurent, devant un tel spectacle, tressaillait sou^ l'influence d'un sentiment religieux.»
De douces paroles venaient d*être adressées à l'orphelin. Oh I que Dieu pardonne au révolutionn aû'e qui les a dites au lils de iMaiie- Antoinette ! Qu.e la miseri corde divine étende un voile sui' les crimes que le protégé de Barras aui'a com-
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mis dans les voies où il était égaré ! Laurent a dit de douces paroles au royal enfant ; il a rendu moins horrible son cachot, moins dure sa détention. Oh ! que Dieu fasse paix au révolutionnaire! Grâce à lui, l'orphelin du Temple, après une si sévère et si lugubre solitude, obtient quelques distractions : un petit billard, un bilboquet, un jeu du solitaire, des cartes lui sont donnés pour raccourcir les longues heures de ses journées monotones. Quelques promenades au jardin sous les vieux arbres et sur l'herbe qu'il n'a pas vue, qu'il n'a pas foulée depuis près de deux ans. Même parmi les municipaux et les commissaires civils , depuis que Laurent a remplacé Simon, le pauvre enfant rencontre quelques hommes bienveillants pour lui, fils de roi!
Le beau livre de M. de Beauchesne fait connaître les noms des êtres compatissants qui sont venus verser quelques gouttes de miel dans le calice si rempli d'absinthe que l'ange des douleurs a apporté à l'enfant des martyrs. Ecoutons l'éloquent historien du roi Louis XVII raconter deux promenades à la plate-forme de la vieille et puissante tour, élevée par le frère Hubert, trésorier du très-noble et très-illustre ordre des Templiers :
ce Autour de cette prison où l'on souifre est la ville souveraine où l'on parle de plaisirs et de guerre, d'amour et de crimes; la ville où l'on rit et où l'on tremble, la ville où l'on s'embrasse et où l'on se dénonce, la ville où l'on se divertit et où l'on guillotine. De tous les domaines de ses pères, Louis XVII n'a pas môme à lui le couloir où l'on se promène ; et il lui sera plus facile d'entrer au paradis que de sortir d'ici, car il n'y a qu'une porte ouverte pour lui à la prison, c'est la mort. De la plate-for me il ne voyait que leciei, et il ne cherchait pas avoir autre chose. Il entendait
quelquefois les cris des porteurs d'eau et des marchands qui passaient dans les rues voisines; il entendait le bruit des voitures qui roulaient au loin sur le pavé; il entendait cette voix des hommes heureux et indépendants pour qui la vie est douce et qui voient le soleil quand ils veulent, toutes ces clameurs qui sortent des poitrines libres, ces gazouillements d'enfants du peuple qui passent en bas, au pied de la tour, en courant à leurs plaisirs. Mais tous ces bruits venaient railler le pauvre orphelin, captif, dépouillé, et lui faire sentir sa misère ; mais tous ces murmures sourds et confus de la grande ville lui apportaient moins de distraction que d'inquiétude ; cette vie qui s'agitait au dehors était comme une voix ennemie qui le menaçait, après avoir poursuivi son père et sa mère. Et cependant , depuis plus de deux ans, le petit prisonnier n'avait pas eu tant de bonheur ; cet air qu'il respirait ranimait dans son sein un reste de chaleur et de vie. La nature ne s'était pas faite complice de la perversité des hommes. Il fallut rentrer bientôt: je ne sais si un reflet de soleil en touchant ce jeune cerveau malade en avait rafraîchi les idées, si la brise du ciel en entrant dans cette poitrine desséchée en avait rafraîchi le cœur, mais l'enfant s'arrêta, en descendant, devant la porte du troisième étage, qu'il n'avait pas observée en montant, et, serrant fortement le bras de son conducteur, il s'appuya au mur, en fixant sur cette porte le regard le plus mélancolique et en même temps le plus avide. Laurent l'entraîna pour l'arracher aux souvenirs qui lui arrivaient en foule. L'enfant se retournait toujours pour prolonger l'adieu qu'il disait à cette porte, qui, dans sa pensée sans doute, lui cachait encore sa mère, et une impression pénible le suivit dans sa chambre....
soi'VE>;ms historiques. iOo
Une autre fois , jouissant eucoro avec son gardien et le municipal de service d'un moment de liberté au somnîet de la tour, le prince n'attacha pas ses regards sur le ciel comme il le faisait presque constamment, il les ramena vers la terre, c'est-à-dire sur la plate-forme et sur les créneaux ; ses compagnons ne virent pas d'abord ce qu'il cherchait, tant ce qu'il cherchait était chose petite et imperceptible : c'étaient de pauvres et chétives fleurettes jaunes nées par hasard et par malheur loin du sol végétal , et puisant misérablement un semblant de vie dans les interstices des pierres. îl manquait à ces fleurs étiolées comme lui, et presque aussi malheureuses que lui, il manquait la terre et souvent la pluie. Mais elles vivaient pourtant, elles! Le prince les ramassait d'une main avare, essayant d'en former un faisceau, tâche diflicile tant leur tige était courte et menue ; les fleurs ses anciennes amours, hélas! comme lui déchues! la musique et les fleurs , ses deux grandes joies de Versailles et des Tuileries et dont il venait de retrouver un pâle et dernier reflet dans une prison! Il mit une grande patience et une extrême attention à rassembler ces brinsd'herbes etde fleurs, il en forma comme un bouquet qu'il emporta soigneusement quand arriva l'heure de la retraite. A mesure qu'en descendant dans l'escalier il approchait de l'appartement sur le seuil duquel , comme nous l'avons dit , il avait suspendu sa marche le jour de sa première promenade , il usa tout ce qui lui restait de force à ralentir le pas de son gardien, et à l'arrêter tout à fait lorsqu'ils se trouvèrent en face de la porte. « Tu te trompes de porte, Charles, cria le commissaire qui marchait derrière eux. — Je ne me trompe tas, » répondit tout bas l'enfant emmené par son conducteur et rentrant dçins 3a cellule peqsif et soucieux» Ce furent les seuls
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mots qui lui échappèrent ce jour-là. Ne croyez pas que cette petite moisson de fleurs lui devint une distraction dans sa solitude : il les avait toutes laissées tomber sur le seuil de la porte où il s*était arrêté.... Pauvre enfant, il savait que son père n'existait plus ; mais sa mère, sa tante, sa sœur, il pouvait les croire encore près de lui ! »
Ce que je viens de citer de ces deux promenades de l'enfant-roi m'a semblé tellement beau, tellement bon à donner à lire à la jeunesse de France, que je n'ai pu me décider à retrancher une seule ligne de ces admirables pages.
Regardant le donjon du Temple comme le monument qu'il fallait, avant tout autre, laisser debout pour l'instruction des rois et des peuples, j'ai voulu faire connaître à l'enfance et à Tadolescence de notre époque le lieu le plus rempli de souvenirs historiques et d'enseignements chrétiens. Du vieTix Temple, de ses murailles, de ses tours, on chercherait vainement une pierre, un débris, tout a été démoli, enlevé, et sa poussière cachée sous d'autre poussière. A la place du palais des chevaliers, un autre édifice a été construit il y a près d'un demi-siècle , une halle aux guenilles et aux vieux habits. Cependant il ne faut pas que la prison à laquelle se rattache la mémoire de Louis XVI , de Marie-Antoinette , de madame Elisabeth, de Louis XVII et de Madame Royale, devenue notre sainte reine Marie-Thérèse , se perde dans l'oubli. La partie matérielle de ce sanctuaire, où les plus grandes vertus ont brillé à côté des plus poignantes douleurs, nous manque complètement; il faut donc évoquer l'âme du monument : elle est tout entière dans le livre de M. de Beauchesne.
Il y a cinquante ans que j'ai vu le Temple ; je me souviens
tl
de l'émotion triste et respectueuse que j'éprouvai devant ses hautes et sombres murailles ; et à présent que je relis pour la troisième fois Louis XVII, sa vie, son agonie et sa MORT, je retrouve tout ce que je ressentis en face de la prison de la famille royale.
Par décision du 18 brumaire an m (8 novembre 1794), le comité de sûreté générale, sur la présentation de la commission de police administrative , adopte et choisit Gomin pour être adjoint à la garde du Temple, et charge la section de police de l'appeler à son poste.
Gomin, tapissier de l'île Saint-Louis, homme honnête et tranquille, n'avait certes pas brigué cet emploi doux et paisible; il n'avait rien qui le recommandât aux suffrages des jacobins. Laurent le reçut pour adjoint, et dès le premier jour de sa réception, il monta avec son collègue et un commissaire civil visiter les prisonniers ; leur nombre était réduit à deux, à la sœur et au frère. Gomin n'avait jamais vu le prince, il ne fallut qu'une seconde pour qu'instantanément le cœur de l'honnête bourgeois se sentît sous la double magie du malheur et de l'enfance. Le jeune roi captif dépérissait de jour en jour, ses forces s'en allaient, mais sa douce patience restait ; accoutumé aux injures , aux outrages, aux brutalités de l'infâme Simon, le malade ne pouvait comprendre comment et pourquoi on le servait avec bonté, souvent même avec respect; déshabitué de prévenances et d'égards, la moindre attention lui devenait comme un bienfait, et pour si peu, son petit cœur battait de reconnaissance.
Il avait, dans les jours prospères, deux goûts bien marqués, les oiseaux et les fleurs. Ses deux bons gardiens lui apportèrent un jour une tourterelle et plusieurs pots de
rosiers et d'œillets. Sa joie fut extrême ; faute de rayons de soleil et du grand air, les fleurs se flétrirent et moururent ; l'enfant allait faire comme elles, ses derniers jours n'étaient plus loin. Laurent et Gomin le portaient dans leurs bras, ses genoux enflés, son extrême faiblesse ne lui permettaient plus de marcher, et quand sa tourterelle grise à collier noir sautillait par la chambre, il la regardait avec envie, et disait : « Elle est plus heureuse que moi. » Le mal fit en quarante-huit heures des progrès efl'rayants. Un chirurgien municipal vint visiter le malade et crut devoir en avertir l'autorité suprême.
Des commissaires civils se rendirent en efl'et, le 218 ventôse (26 février), au comité général, annonçant un danger imminent que couraient les jours du prisonnier. Un médecin nommé Ilarmand fut amené auprès du prince , qui ne voulut jamais répondre à aucune de ses questions, malgré toutes les instances que lui faisait le docteur. Cette invincible résolution à garder ce silence obstiné prouve que le malheureux enfant ne voulait plus vivre : il comprenait que la mort serait sa seule libératrice.
Laurent quitta le Temple le 9 germinal an ni (dimanche 29 mars 1795); le prince et Gomin le regrettèrent. Malgré son abattement, le petit prisonnier se souvenait que c'était lui qui l'avait mené se promener sur la plate-forme de la tour, et qui lui avait permis de s'arrêter en descendant l'escalier devant la porte de sa mère, le jour oii il avait cueilli pour elle son bouquet de giroflée.
Le nouvel adjoint de Gomin était peintre en bâtiments , nommé Lasnc ; il avait été gendarme : c'était un honnête homme. En 1789, il était capitaine de la garde nationale parisienne. Le 20 juin il avait été blessé aux Tuileries, alors
il avait eu le boalieur de voir le Dauphin et Madame Royale....
Le 12 germinal (mercredi 1" avril), Lasne entra en fonction. Hélas! nous allons le voir, son service ne durera pas longtemps ! Dans ce court laps de temps il avait trouvé le moyen de distraire ce jeune roi ; comme un autre Blonde! , il chantait (bas et à l'oreille du royal enfant) :
0 Richard 1 ô mon roi 1 L' Univers t'abandonne. ■ . .
Et cet autre chant royaliste, le Troubadour béarnais, fort en vogue dans la Vendée.
Un troubadour béarnais.
Les yeux inondés de larmes, A ses compagnons chantait Ce refrain, si plein d'alarmes: Louis, le aïs de Henri, Est prisonnier dans Paris.
Les distractions que Gomin et Lasne cherchaient à donner au prince raccourcissaient pour lui les longues heures de la captivité, mais n'arrêtaient pas les progrès de la maladie. Le nouveau médecin, M. Desault, ancien médecin des enfants de France, homme de talent et de bien, vit tout de suite le danger du pauvre petit être auprès de qui il était appelé. Il renouvela ses visites et ses soins pendant plusieurs jours. Un matin, Gomin et Lasne l'attendaient avec impatience... Ils apprirent qu'il était mort subitement. Tous les honnêtes gens le regrettèrent; les mauvais se réjouirent, parce qu'il témoignait^ disaient-ils, trop d'éijanh au fils du tyran.
M. Pelletan, chirurgien très-renommé, remplaça M. Desault auprès du royal prisonnier, et fit tout de suite donner plus de jour et plus d'air à l'enfant de plus en plus étiolé et affaibli. Pendant que Thonnête et habile médecin disait aux commissaires civils qui l'avaient conduit auprès du malade : « Si vous ne faites pas , citoyens , disparaître immédiatement ces verroux et ces abat-jour, du moins vous ne pouvez vous opposer à ce que nous transportions cet être souffrant dans une autre chambre, car nous sommes , je suppose, envoyés ici pour le soigner. » Le prince eut alors une crainte qui lui fit rompre le silence ; il eut peur que delà chambre placée au-dessus de la sienne, sa mère, sa tante et sa sœur, qu'il y croyait toujours, n'entendissent ce que disait le médecin. Au milieu de ses souffrances, et alors même que l'esprit du pauvre enfant déclinait de plus en plus, il gardait au dedans de lui une pensée fixe, qui lui était comme une consolation, qu'aucun de ses persécuteurs ne pouvait lui enlever. Il ne se croyait séparé de sa mère que par un mur, une voûte et une porte de prison. Et lorsqu'il disait à M. Pelletan : Parlez- plus bas y on pourrait vous entendre dans la chambre au-dessus^ c'est que la Providence lui avait laissé parmi tous ses maux encore de l'espoir ! Il y a des infortunes si grandes, si profondes, que l'œil de l'homme n'y peut apercevoir aucun soulagement. Mais là où nous ne découvrons rien. Dieu a mis quelque chose , un baume secret pour apaiser les douleurs.
Voilà donc auprès du prisonnier des gardiens bien différents de l'odieux Simon; le sombre et brutal geôlier n'est plus là pour lui faire peur et le maltraiter. Au lieu d'injures, le royal enfant entend de douces et bienveillantes
paroles ; au lieu d'outrages, on a pour lui des égards. Bientôt, d'après les démarches de M. Pelletan auprès de quelques commissaires municipaux obligeants , Gomin fut autorisé à porter à bras-le-corps le malade affaibli dans la chambre de la petite tour, qui avait autrefois servi de salon à M. Barthélémy. Cette pièce était claire et aérée. Oh! pour le captif, voilà déjà deux bienfaits, de l'air et de la lumière ! Mon Dieu, les anges du ciel vont-ils donc enfin avoir pitié de l'ange de la prison?
Une grande fenêtre sans barreaux, sans abat-jour, laisse pénétrer dans cette chambre la bienfaisante influence d'une belle journée de juin... Quelle créature ne se réjouit du rayon de soleil qui lui vient après la maladie et l'obscurité? Pour elle, c'est comme un sourire, comme une caresse de Dieu. Ce bienfait , le royal enfant le dut à M. Pelletan... Que ce nom soit donc béni , et dans l'avenir toujours noblement et chrétiennement porté !
En lisant tous les détails du service intérieur de la prison du Temple, on ne conçoit pas que depuis le renvoi de Simon, depuis que l'on était devenu humain envers le prince malade et prisonnier, on l'ait condamné à n'avoir personne auprès de lui pendant l'obscurité et la longueur des nuits. Depuis huit heures du soir jusqu'à huit heures du matin, il était seul, abandonné à lui-même et à ses souffrances. Les auteurs de ce règlement barbare n'avaient donc jamais souffert, jamais compté les éternelles heures de la nuit se traînant lentement et lourdement sur nos maux et nos douleurs ! Cette consigne cruelle ne fut pas levée. La délivrance du fils des martyrs ne devait pas venir de la main des hommes.
■^12 SOrVENilîS IllSTORIQlTS.
« Le G juin au matin (1), Lasne monta le premier dans la chambre du fils de Louis XVI ; il lui fit une friction sur le genou droit et sur le poignet gauche, et lui donna une cuillerée de sirop qu'il prit sans opposition. Le voyant si bien disposé et le croyant réellement mieux, Lasne le leva. A huit heures et demie, M. Pelletan arriva, lui tâta le pouls, examina ses tumeurs et ne prescrivit rien de nouveau. Il dit seulement à l'enfant : « Êtes-vous content d'être dans cette chambre? — Oh! oui, bien content! » répondit le dauphin d'une voix faible et avec un sourire triste et doux qui serra le cœur de ceux auxquels il s'adressait.
« Vers deux heures, Gomin monta avec le dîner et le nouveau commissaire civil, du nom d'Hébert. L'enfant, soulevé de son oreiller, prit un peu de soupe, et, comme fatigué de cet efi'ort, il s'allongea de nouveau après avoir mis sur son lit quelques cerises, que de temps en temps sa main défaillante allait chercher et portait à ses lèvres. Le citoyen Hébert (il n'était pas indigne de son homonyme), s'adressant à Gomin : « Ah çà ! citoyen, tu me montreras Tordre que tu as reçu de déménager le louveteau? — Nous n'avons pas d'ordre écrit, répondit le gardien; mais le médecin, que tu verras demain, te dira que nous n'avons agi que d'après son ordre. — Depuis quand, reprit Hébert d'une voix haute, les carabins gouvernent-ils la république? H faut, entends-tu, que tu fasses demander l'ordre au comité. » En entendant tomber cette rude menace, l'enfant abandonna ses cerises et retira sa main qui plongea lentement dans le lit. Le bonheur d'avoir une chambre bien éclairée et un peu d'air était trop grand pour ne pas être mêlé d'inquiétude.
(l)M.dcBo3Uch:s'i:',auleurtlel;\Yio, do Tni^inicct de la mort de Louis ,\VU,
« La nuit revint, la nuit morne et taciturne, qui laissait le craintif agonisant en proie à ses cruelles pensées, à ses douleurs solitaires. Qui sait ce qu'il a souffert pendant cette longue nuit, oii des mains avides et des voix haineuses semblaient venir lui disputer la couche sur laquelle il s'éteignait? »
Pauvre fils de roi, il y a quelques années, dans le royaume de ton père, pas un malheureux enfant ne mourait aussi solitairement, aussi cruellement que toi. Sous le toit de l'indigence et de la misère, la petite créature qui allait quitter la terre pour monter aux régions des anges, avait sa mère ou ses soeurs pour lui donner à boire, pour le soulever et le retourner sur sa misérable couche, pour lui dire de ces douces paroles de tendresse qui sont un autre baume pour les malades. Auprès de lui il voyait du mouvement, il entendait prier pour lui. Un prêtre que l'on avait eu hâte d'aller chercher, se penchait sur lui, l'appelant son cher fils, et lui parlant du bon Dieu qui aimait les petits enfants. Il lui montrait le crucifix, l'image de la bonne Vierge avec le petit Jésus dans ses bras! Mais toi, enfant royal, né au milieu des splendeurs du palais paternel de Versailles, toi qu'entouraient toutes les grandeurs de France, toi qui, dès la première minute de ton existence as eu tant de nobles seigneurs, tant de grandes dames à te servir, à ta dernière nuit de ta rude existence, qui as-tu pour te dire un mot de prière, pour te donner un verre d'eau? Personne, personne, i)as même un gargon de prison .
M. Pelletan avait demandé que le comité lui adjoignît un autre médecin. On lui accorda M. Dumangin, une dos notabilités do l'époque. Tous les deux ensemble virent que
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le royal prisonnier était proche de sa délivrance. Quelques instants leur avaient suffi pour les convaincre qu'il n'y avait plus moyen de raviver tant de débilité, mais ils cherchèrent à rendre moins pénibles les derniers instants de la jeune victime. Tous les deux exprimèrent un vif étonnement de l'abandon dans lequel on laissait le petit prisonnier pendant la nuit et une partie de la journée.
Le comité, toujours grand et généreux^ prit, en date du lendemain , un arrêté pour autoriser les médecins à placer une garde-malade auprès du fils de Capet.
Cette pitié des révolutionnaires venait trop tard... Le 7 juin, M. Pelletan, après avoir consciencieusement examiné l'état de l'enfant, pensa que le prince ne passerait pas la journée du lendemain; M. Dumangin était d'avis que le terme était un peu plus éloigné.
Quand une existence est proche de sa fin, elle se ranime un peu avant de s'éteindre tout à fait. Il y a comme une relâche dans les souffrances, comme une trêve d'agitation et de délire, comme un moment de repos que la Providence accorde au voyageur pour qu'il ait le temps de regarder encore une fois le pays qu'il a parcouru et entrevoir celui auquel la mort va le conduu'e.
Le 8 juin au matin, Louis-Charles de Bourbon entendit avec bonheur la porte de sa chambre s'ouvrir, sa solitude si triste allait enfin finir. Gomin, par tout ce qu'il allait lui dire, romprait ce lourd et sinistre silence qui pesait tant sur lui. « Ah ! c'est vous, dit le prince en voyant son bon gardien. » Et ces deux mots furent dits avec un accent tout à fait inaccoutumé et qui ressemblait à de la joie.
Cet accent alla droit au cœur de l'honnête Gonitn.
SOUVENIRS HISTORIQUES. 4l5
u Enfin , vous souffrez moins , monsieur Charles ? dit le brave homme.
— Moins, répondit l'enfant.
— C'est à cette chambre que vous le devez. Ici, du moins, l'air circule librement, la lumière y pénètre, les médecins viennent vous voir, et vous devez être un peu consolé? »
A ces mots, l'enfant ne dit rien ; car si matériellement il se sentait mieux dans cette nouvelle chambre , il était loin d'être consolé, et des larmes s'échappaient de ses yeux.
— « Qu'avez^vous à pleurer?
— Toujours, toujours seul..., ma mère est restée dans l'autre tour... »
Un peu de mieux était venu au corps du pauvre malade. Mais à son âme , le soulagement , la consolation n'arriveraient jamais ici-bas, puisque ce n'était que dans le ciel qu'il reverrait sa mère. Sa pensée fixe, immuable, oppressante restait donc toujours sur son cœur.
Ici je dois copier textuellement une des plus belles pages de l'historien de Louis XVII.
c( La nuit vint, nuit suprême, que les règlements le condamnaient encore a passer dans la solitude côte a côte avec la souffrance, sa vieille compagne, mais cette fois du moins avec la mort à son chevet. Ce fut encore Lasne qui le lundi, 8 juin, entra le premier entre huit et neuf heures. Comin nous a avoué qu'il n'osait plus depuis plusieurs jours y monter le premier, dans l'appréhension de trouver le sacrifice accompli.
c<. Les médecins arrivèrent chacun à l'heure convenue , l'enfant était levé quand Pelletan vint le voir à huit heures.
416 SOUVENIRS inSTORIQLES.
Lasne le croyait mieux depuis la veille. Mais le bulletin du médecin ne lui fit que trop comprendre qu'il se trompait. L'entrevue fut courte; se sentant de la pesanteur dans les jambes, le jeune malade demanda bientôt lui-même à se coucher.
Tl était au lit quand Dumangin entra vers onze heures. L'cnfont le reçut avec cette douceur inaltérable qu'il conservait toujours au milieu de ses souffrances, et à laquelle le médecin a rendu témoignage.
« Les deux bulletins partis du Temple à onze heures dénonçaient des symptômes effrayants pour la vie du malade.
« M. Dumangin s'étantretiré, Gomin remplaça Lasne dans la chambre du dauphin. Il s'assit auprès de son lit et ne lui parla pas de peur de le fatiguer. »
Le prince n'entamait jamais la conversation, et par conséquent il ne dit rien non plus; mais il arrêta sur son gardien un œil profondément mélancolique. « Que je suis malheureux de vous voir souffrir comme cela! lui dit Gomin.
— Consolez-vous, répondit l'enfant, je ne souffrirai pas toujours. ■» Gomin se mit à genoux pour être plus près de lui. L'enfant lui prit la main et la porta à ses lèvres. Le cœur religieux de Gomin se fondit en une prière ardente , une de ces prières que la douleur arrache à l'homme et que l'amour envoie à Dieu. L'enfant ne quitta pas la main fidèle qui lui restait. Il éleva un regard au ciel pendant que Gomin priait pour lui.
« Vous écouterez sans doute avec émotion les dernières paroles du mourant , car vous avez entendu celles de son père, qui, du haut de Téchafaud, envoyait le pardon à ses assassins. Vous avez connu celles de sa mère, de cette reine héroïque qui, impatiente de quitter la terre où elle avait tant
souffert, priait le bourreau de se dépêcher. Vous avez connu celles de sa tante, de cette vierge chrétienne qui, d'un œil suppliant, lorsqu'on lui enlevait son vêtement pour mieux la frapper, demandait au nom de la pudeur qu'on lui couvrît le sein, et maintenant oserai-je vous répéter les paroles suprêmes de l'orphelin ? Ceux qui recueillirent son dernier souffle me les ont rapportées, et je viens fidèlement les inscrire dans le martyrologe royal. »
Gomin voyant l'enfant calme, immobile, muet, lui dit : « J'espère que vous ne souffrez pas dans ce moment?
— Oh! si, je souffre encore, mais beaucoup moins... la musique est si belle! »
« Or, on ne faisait de musique ni dans la tour, ni dans les environs ; aucun bruit du dehors n'arrivait en ce moment à cette chambre oii le jeune martyr s'éteignait. Gomin étonné lui dit : (c De quel côté entendez-vous cette musique?
« — De la haut.
c( — Y a-t-il longtemps?
« — Depuis que vous êtes à genoux. Est-ce que vous ne l'avezpas entendue? Ecoutez... écoutez... » Et l'enfantsouleva par un mouvement nerveux sa main défaillante, en ouvrant ses grands yeux illuminés par l'extase. Son pauvre gardien ne voulant pas détruire cette douce et suprême illusion, se prit à écouter aussi avec le pieux désir d'entendre ce qui ne pouvait être entendu.
« Après quelques instants d'attention, l'enfant tressaillit de nouveau, ses yeux étincelèrent, et il s'écria dans un transport indicible. « Au milieu de toutes les voix j'ai reconnu celle de ma mère ! » Ce nom tombé des lèvres de l'orphelin semblait lui enlever toute douleur ; son regard s'éclaira de ce rayonnement serein que donne la certitude
418 SOIIVEIXIRS niSTORIQL'ES.
de la délivrance ou de la victoire. Captivé par un spectacle invisible, l'oreille ouverte au bruit lointain d'un de ces concerts que l'oreille humaine n'a pas entendus, il sentait éclore dans sa jeune âme toute une existence nouvelle. Un instant après, l'éclat de son regard s'était éteint et un froid découragement était empreint sur son visage. Gomin suivait d'un œil inquiet les mouvements du malade; sa respiration n'était pas plus pénible, seulement sa prunelle errait lentement, distraite, ramenant lentement son regard vers la fenêtre. Gomin lui demanda ce qui l'occupait de ce côté. L'enfant regarda son gardien quelques intants , et, bien que la même question lui eût été faite de nouveau, il ne parut pas l'avoir comprise et il ne répondit point.
« Lasne remontait pour remplacer Gomin ; celui-ci sortit le cœur serré, mais non pas plus inquiet que la veille, car il ne prévoyait pas encore une fin prochaine. Lasne s'assit auprès du lit ; le prince le regarda longtemps d'un œil fixe et rêveur. Comme il fit un léger mouvement, Lasne lui demanda comment il se trouvait et ce qu'il désirait. L'enfant lui dit : Cl Crois-tu que ma sœur ait pu entendre la musique? Comme cela lui aurait fait du bien ! » Lasne ne put répondre. Le regard plein d'angoisse du mourant se lançait perçant et avide vers la fenêtre. Une exclamation de bonheur s'échappa de ses lèvres; puis, regardant son gardien : « J'ai une chose à te dire. » Lasne lui prit la main ; la petite tête du prisonnier se pencha sur la poitrine du gardien, qui écouta, mais en vain : tout était dit. Dieu avait épargné au jeune martyr l'heure du dernier râle. Dieu avait gardé pom* lui seul la confidence de sa dernière pensée! Lasne mit la main sur le cœur de l'entant ; le cœui' de Louis XVII avait cesse do battre : il était deux heui'es et un quart après midi. )>
Louis XVI, Marie-Antoinette , Madame Elisabeth ont rendu leur dernier soupir sur la place publique, et c'est de l'échafaud que leurs âmes sont montées au ciel ; leur compagnon de captivité, devenu orphelin, n'a franchi le seuil de la prison du Temple que dans son cercueil. Puisque sa jeune tête n'est pas tombée sous le fer de la guillotine , c'est qu'un crime de plus a été trouvé inutile : les hommes qui buvaient l'iniquité comme l'eau ne se seraient pas arrêtés devant l'immolation d'un enfant.
Un homme politique de cette affreuse époque dit, en a|)prenant la mort du Dauphin, Tout s' est passé comme nous le voulions f il n'a été ni tuéj ni déporté, mais on s'en est défait.
Oh ! oui, ou s'en est défait, et par de lentes et infernales tortures, et maintenant son pauvre petit corps usé, maigre et rachitique, est là gisant sur ce lit où il a tant souffert, et dans cette chambre qui avait été celle de son père ! Les funérailles de ce roi qui n'a régné que dans les fers ressembleront à sa vie : on n'apportera point auprès de son cadavre la croix du Sauveur, ni les cierges bénits, ni l'eau sainte, ni l'encens; pour envelopper le corps du royal enfant, il n'y aura pas même de linceul; et un de ses gardiens sera obligé d'aller quérir un drap de lit, car le faiseur du cercueil avait déjà pris le corps de l'enfant et l'avait déposé nu dans la bière. Alors un spectateur, ému de tant de misère, donna un mouchoir blanc, en disant à l'ouvrier ; Tiens j voicipowr luimettre sous la tête. Lasne ayant achevé l'ensevehssement, les quatre planches de sapin furent clouées, et nul regard humain ne vit plus jamais les traits du prince qui était né au milieu des splendeurs de Versailles
et qui aurait dû être porté et conduit en grande pompe au caveau royal de Saint-Denis.
Les coups de marteau qui enfoncèrent les clous dans les planches du cercueil auraient pu être entendus de la sœur du petit défunt, car sa chambre était directement au-dessus de la prison de son frère; par pitié pour la jeune sainte, Dieu détourna ce lugubre bruit qui ne monta pas vers elle.
Nous savons tous que les coups de la mort nous frapperaient bien plus rudement si la main de la religion ne s'étendait sur nous ; pour nous soutenir dans ces moments terribles , pour rendre nos regrets moins amers, elle place sous nos yeux , et tout à côté du lit du trépassé le signe sacré de la résurrection , l'image du Dieu qui a proclamé au monde qu'il était la résurrection et la vie.
Ce crucifix entre deux flambeaux, où brûlent des cierges, cette eau bénite et la branche de rameau, ce prêtre en surplis agenouillé et priant auprès du lit funèbre, toutes ces choses font du bien à l'âme que la mort d'un être chéri vient de transpercer de douleur. Non, ce n'est point en vain que le catholicisme accorde cette pompe au cercueil ; nous tous qui avons vieilli , avons appris par expérience qu'il n'y a pas une main humaine qui sache aussi bien que celle de la religion essuyer nos larmes et tempérer nos regrets.
Lorsque notre jeune roi Louis XVII est passé de vie à trépas dans le vieux palais des chevaliers du Temple, la mort n'était adoucie par aucune des choses sacrées que nous venons d'énumérer tout à l'heure ; dans ces hideux jours d'athéisme, elle était dépouillée de tous les symboles d'espérance, elle n'était plus autre chose que la fin de la vie, que le sommeil éternel , que le triomphe des vers du
cercueil sur la matière un instant animée et destinée au néant.
Aussi lorsque le fils des martyrs fut renfermé dans sa bière, personne ne vint s'agenouiller près de ses restes et prier pour lui. Gomin et Lasne au dedans d'eux-mêmes regrettaient le jeune roi, mais témoigner leur douleur aurait été regardé comme un crime contre la nation. La petite châsse resta donc bien solitaire dans un coin de la chambre, ce ne fut que vers le soir qu'on vint la prendre et qu'on la déposa sur deux tréteaux placés dans la première cour; un drap noir fut jeté sur le cercueil, ce fut là toute la pompe de deuil.
Un commissaire de police vint ordonner la levée du corps et le départ pour le cimetière. Il y avait alors du monde rassemblé devant la porte du Temple, des curieux du quartier , et dans ce groupe sans doute quelques royalistes qui refoulaient leurs larmes et priaient tout bas, non pour le petit ange qui venait d'être délivré d'une si affreuse vie, mais pour la malheureuse France et pour Madame Royale, encore captive dans la grosse tour.
L'église catholique, lorsqu'on lui apporte le cercueil d'un enfant ne dit pour le petit mort ni de de Profundis, ni de Libéra; elle chante sur lui le cantique d'actions de grâce; sur les restes du jeune martyr, c'était bien là l'hymne qu'elle aurait entonné s'il y avait eu alors des hymnes et des prêtres.
Dans les villes, il y a une heure plus triste que toutes les autres heures de la journée, c'est celle de Tendre chien et loup; à la campagne elle a du charme, mais dans ces grandes prisons de pierre que l'on appelle capitales la fin du jour me serre le cœur en voyant les habitants des quartiers
pauvres descendre de leurs mansardes, ou sortir de leurs noires boutiques et échoppes et venir s'asseoir au seuil de ces misérables demeures; ils viennent là dans l'espoir de sentir une brise passer sur leur tête, et pour apercevoir quelque part un rayon de soleil ; ils viennent là pour chercher la fraîcheur, ils n'y trouvent encore qu'une étouffante atmosphère. Dans le quartier du Temple , le 9 juin, entre sept et huit heures du soir, la population était assise aux portes des maisons. Les groupes étaient plus nombreux que de coutume , la journée avait été lourde et orageuse , chacun avait besoin d'aspirer un peu de fraîcheur, et puis la nouvelle de la mort du Dauphin y du petit prisonnier de la grosse tour s'était répandue dès le matin. La curiosité pour le plus grand nombre , l'intérêt et la pitié chez les honnêtes gens, avaient fait descendre la foule dans les rues que suivrait le convoi funèbre. Le cercueil de l'enfant que la mort venait de délivrer de prison était recouvert d'un drap mortuaire et porté à bras sur un brancard par quatre hommes qui se relevaient deux à deux par intervalles. Six ou huit hommes le précédaient, commandés par un sergent. Immédiatement derrière la bière , et représentant la famille, marchaient Lasne, le bon gardien , et des commissaires civils surveillants du Temple ; après eux, six autres soldats et un sous-officier. A mesure que le convoi avançait vers le cimetière de Sainte-Marguerite, en suivant les rues de la Corderie , de Bretagne , du Pont-auœ-Choux , Saint-Sébastien et Popinconrt , les habitants de ce quartier populeux et pauvre regardaient avec des sentiments divers l'enterrement de ce dauphin dont ils avaient tant entendu parler; la haine, s'il y en avait encore parmi les jacobins contre le fils du tyran j se taisait. Ce qui dominait dans
cette multitude, c'était la compassion. Dans tous les ménages, depuis près de trois ans, dans le voisinage du Temple , on s'était entretenu des prisonniers de la grosse tour, mais surtout de l'enfant du roi. En le voyant passer, bien des mères laissaient couler leurs pleurs, et les hommes, spectateurs comme elles, ne leur reprochaient point leur pitié. Ce jour-là l'insulte fut muette.
A l'intérêt avec lequel on regardait avancer l'humble et simple convoi, se joignait la curiosité : ces quelques soldats accompagnant ce cercueil d'enfant préoccupait la foule. Etait-ce une précaution contre une émotion populaire? était-ce un hommage? Si peu d'hommes armés contre une manifestation royaliste eussent été insullisants ; Si c'était un hommage , l'opinion du peuple parisien devenait donc meilleure; les révolutionnaires commençaient donc à rougir de leurs œuvres.
Sur le boulevart, un groupe de femmes et d'enfants saluèrent la châsse du jeune martyr, et de cet attroupement s'élevait le nom du petit dauphin. On s'appitoyait sur ses longues souffrances , et quelques-uns même osaient maudire la mémoire de Tinfàme Simon. Sous le soleil tout s'use. Nous nous lamentons lorsque nous voyons le peuple s'enivrer des mauvaises doctrines , nous devons nous réjouir quand son ivresse passe et que la sagesse recommence à poindre. L'abîme du malheur n'est jamais assez creux pour qu'il n'y descende pas un rayon d'espérance. Quelle que soit notre adversité , gardons donc de l'espoir : les trésors du ciel sont inépuisables !
L'antique abbaye de Saint-Denis n'avait pu sauver des sacrilèges profanations révolutionnaires les tombes royales qui lui avaient été données en garde. L'humble fosse qui
va (au cimetière de Sainte-Marguerite) se refermer sur le descendant de plus de soixante rois conservera- 1- elle mieux le dépôt que lui fait la république française? Hélas! non , et un jour ce sera en vain qu'on y cherchera les ossements du petit prisonnier du Temple !
Né à Versailles, le , Louis-Charles de Bourbon, fils
du roi Louis XVI et de Marie-Antoi nette d'Autriche , reine de France, a vécu onze ans. Pendant cette courte existence, il a régné dans les fers l'espace de deux ans et cinq mois. Du jour oii le régicide du 21 janvier eut posé sur sa jeune et blonde tête la couronne d'épines de Louis XVI jusqu'au jour où la mort mit fin à sa captivité , quels ont été les événements de son règne? Séparé de sa mère , il a pleuré, prié et souffert ; il a été doux et résigné ; il a révélé une âme miséricordieuse ; il a tendu sa petite main à de fidèles gardiens pendant son agonie, voilà toute l'histoire de la royauté de Louis XVII dans la tour du Temple ; c'est assez pour que son règne ait sa place dans l'histoire. Il a